Diego Rivera

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« Je connaissais Diego Rivera, le muraliste mexicain, bien avant de découvrir les nombreux autres « Diego Rivera » qui hantèrent le monde du début du XXe siècle à la fin des années 1950. […] Si ses peintures de chevalet et ses dessins forment une grande part de ses œuvres de jeunesse comme de la maturité, ses peintures murales uniques font exploser les murs par la virtuosité de leur composition époustouflante. Sur ces murs s’exposent tout à la fois l’homme, sa légende et ses mythes, son talent technique, son intensité narrative et les convictions idéologiques qu’il aimait afficher. » (Gerry Souter) Dépassant son admiration, Gerry Souter, auteur du remarquable Frida Kahlo, n’hésite pas à ramener Diego Rivera à une dimension humaine, en constatant ses choix politiques, ses amours, et « qu’au fond de lui bouillonnait le Mexique, langue de ses pensées, sang de ses veines, azur du ciel au-dessus de sa tombe. »

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Date de parution 15 septembre 2015
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EAN13 9781783108725
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

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Auteur : Gerry Souter

Mise en page :
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èmeNam Minh Long, 4 étage
District 3, Hô Chi Minh-Ville
Vietnam

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© Parkstone Press International, New York, USA
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© Victor Arnautoff
© Georges Braque, Artists Rights Society (ARS), New York, USA/ ADAGP, Paris
© José Clemente Orozco, Artists Rights Society (ARS), New York, USA/ SOMAAP, México
© Estate of Pablo Picasso/ Artists Rights Society (ARS), New York, USA
© Banco de México Diego Rivera & Frida Kahlo Museums Trust. Av. Cinco de Mayo n°2, Col.
Centro, Del. Cuauhtémoc 06059, México, D.F.
© David Alfaro Siqueiros, Artists Rights Society (ARS), New York, USA/ SOMAAP, México

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Note de l’éditeur :
Par respect pour le travail originel de l’auteur, l’accent a été laissé sur la ville de Mexico dans le
texte, mais francisé dans les légendes.

ISBN : 978-1-78310-872-5Gerry Souter



Diego Rivera
Son Art et ses passions





1. Diego Rivera, L’Elaboration d’une fresque
montrant la construction d’une ville, 1931. Fresque,
568 x 991 cm. San Francisco Art Institute, San Francisco.S o m m a r i e


Préface
De l’Apprentissage à la maîtrise artistique
Ses Premiers Pas
A la Découverte de l’Europe
¡ Vuelva a México ! : le retour au pays
Son Nouvel Exil en Europe ou sa quête artistique
Huit Années de quête – 1911-1919
La Révélation des fresques italiennes – 1920-1921
Entre Peinture et politique
Les Muralistes mexicains
La Renommée, Diego et Frida
Un Communiste chez les Américains
Les Dernières Années ou le retour au pays
De Retour à México
Adiós Frida, Vaya Con Dios Adiós Diego, Larga vida al artista de la gente
Index
Notes2. Diego Rivera, Autoportrait, 1916.
Huile sur toile, 82 x 61 cm.
Museo Dolores Olmedo, Mexico.


Préface


Je connaissais Diego Rivera, le muraliste mexicain, bien avant de découvrir les nombreux autres
e« Diego Rivera » qui hantèrent le monde du début du XX siècle à la fin des années 1950. En tant que
reporter d’images et diplômé du Chicago Art Institute, je profitais de mes déplacements
professionnels pour rendre visite aux grandes œuvres d’art chaque fois que cela m’était possible. A
Paris, j’admirais les trésors du Louvre et du centre Pompidou. A México, c’était Diego Rivera –
partout. De chez moi, j’ai la chance de n’être qu’à cinq heures de route du Detroit Institute of Arts et
des incroyables peintures murales que Rivera réalisa pour ce centre industriel américain.
Si ses peintures de chevalet et ses dessins forment une grande part de ses œuvres de jeunesse
comme de la maturité, ses peintures murales uniques font exploser les murs par la virtuosité de leur
composition époustouflante. Sur ces murs s’exposent tout à la fois l’homme, sa légende et ses
mythes, son talent technique, son intensité narrative et les convictions idéologiques qu’il aimait
afficher.
En faisant des recherches pour mon livre Frida Kahlo – Au-delà du miroir je découvris de
nombreuses photographies de Diego, montrant d’abord l’artiste souriant, fort de son succès, aux
côtés de sa fiancée menue, et plus tard le vieil homme las, suivant le cercueil de Frida vers le
crématorium. Bien que leur union ait été exaltante, je n’arrivais pas à accepter sa fin, à la fois
physique et intellectuelle, et encore moins l’attirance qu’éprouvaient les belles femmes et les hommes
puissants pour ce qui ne semblait être qu’une caricature au bord de l’effondrement. Repassant son
œuvre en revue et me tenant devant elle tandis qu’irradiait des murs la puissance fantasmagorique de
son imagination, le charisme du personnage et du créateur remplaça rapidement la première
impression que l’on se fait de cet homme placide.
Ses grands yeux lunaires et larmoyants, protubérants dans un visage rond à la bouche faite pour
exprimer l’autosatisfaction, nous fixaient avec patience sous de lourdes paupières, tel un crapaud
posé sur un corps oblong, enrobé de multiples couches de chair protectrice. Mais ce géant, qui
remplissait les cadres des portes et faisait grincer sinistrement les chaises, possédait de petites mains
d’un enfant. Il semblait mou et paresseux, mais son endurance le faisait parfois rester jusqu’à dix-huit
heures par jour sur un échafaudage, le pinceau à la main, devant ses fresques. Sa vie personnelle était
un chaos de politique, de séduction, de fêtes, de voyages, de mariages et d’instants passés à créer son
propre mythe. Pourtant son travail mural était, par nécessité, chorégraphié avec précision pour
coordonner la créativité de son exécution avec les exigences temporelles de la fresque.3. Frida Kahlo, Xochítl, Fleur de vie, 1938.
Huile sur métal, 18 x 9,5 cm. Collection privée.


Dans ses mémoires, Rivera, le jeune artiste en lutte, portait Picasso aux nues pour avoir libéré les
peintres de l’emprise de la stagnation. Pourtant, devant ses amis, il accusait Picasso de lui voler des
éléments de son style cubiste et bouillait de rage tandis que l’artiste espagnol progressait et que
luimême s’enlisait à Paris, toujours dépourvu de style propre. Toute sa vie, il crut en l’idéal
communiste, niant en bloc sa réalité impitoyable. Qui donc pouvait bien adopter la rigoureuse
idéologie du communisme et continuer à peindre pour de riches capitalistes ? Aujourd’hui, il nous
suffit d’observer la Chine et les entreprises d’Europe de l’Est après la dissolution de l’Union
soviétique. Face à l’instabilité des années 1920, 1930 et 1940, les idées politiques de Rivera étaient
le reflet de la façon dont ses contemporains le voyaient – comme un grand enfant génial. Il se faisait
des amis partout où il allait, Mexique, Espagne, France, Italie, Allemagne, Russie et Etats-Unis, et
cependant la jalousie suscitée par ses succès et certaines insinuations politiques polémiques qu’il
glissait dans son art lui valurent d’âpres hostilités, ne laissant que le chaos derrière lui. Pendant des
années, il ne se sépara pas d’un revolver de gros calibre, apparemment pour dissuader tout attentat à
sa vie.
Diego Rivera joua de nombreux rôles, certains mieux que d’autres, mais tout au fond de lui – et il
lui fallut plus d’un tiers de son existence pour comprendre cette vérité – tout au fond de lui
bouillonnait le Mexique, langue de ses pensées, sang de ses veines, azur du ciel au-dessus de sa
tombe. Finalement, lorsque tout le Sturm und Drang de sa vie chevauchée au galop finit par
s’apaiser et qu’il eut acquis la maîtrise de la technique et pleinement établi ses objectifs créatifs, il
retrouva le Mexique, son passé et ses histoires. Ces histoires et la vie de Diego Rivera se mêlent en
effet comme une rivière rapide charrie la terre dans son courant.
Gerry Souter
Arlington Heights, Illinois4. Frida Kahlo, A u t o p o r t r a i t, vers 1938.
Huile sur métal, 12 x 7 cm. Collection privée, Paris.5. Diego Rivera, Paysage, 1896-1897.
Huile sur toile, 70 x 55 cm.
Collection Guadalupe Rivera de Irtube.


De l’Apprentissage à la maîtrise artistique


Ses Premiers Pas

Diego Rivera romança tellement sa vie que même sa date de naissance tient du mythe. Sa mère María,
sa tante Cesarea et le registre municipal font remonter sa naissance à 7h30 le soir du 8 décembre
1886, précisément le jour très prometteur de la fête de l’Immaculée Conception. Néanmoins, le
registre ecclésiastique de Guanajuato et les données concernant les baptêmes affirment qu’en réalité,
le petit Diego María Concepción Juan Nepomuceno Estanislao de la Rivera y Barrientos Acosta y
Rodríguez vit le jour un 13 décembre.
La description que donna Rivera du jour de sa naissance, plusieurs décennies plus tard, est une
reconstitution d’une grande intensité mélodramatique. Sa mère avait déjà supporté trois grossesses
qui n’avaient donné que des enfants mort-nés. S’attendant à des jumeaux, elle expulsa Diego et
commença à saigner violemment. Diego était fluet et léthargique et l’on ne s’attendait pas à ce qu’il
vive, c’est pourquoi le docteur Arizmendi, un ami de la famille, le jeta d’abord dans un seau à fumier
et s’occupa du second enfant. Le frère jumeau de Diego vint au monde, semblant arracher son dernier
souffle à la petite et frêle María, qui tomba alors dans le coma.
Désespéré, Don Diego Rivera se mit à sangloter sur le corps inanimé de son épouse. Il fallait
désormais préparer la dépouille. La vieille Matha, qui avait servi Doña María toute sa vie et qui
assistait à sa toilette, se pencha pour embrasser son front une dernière fois. Soudain, la petite vieille
recula. Le « cadavre » de María respirait ! Le docteur alluma immédiatement une allumette qu’il
maintint sous le talon de María. Eloignant l’allumette, il constata qu’une ampoule s’était formée.
Doña María était vivante. Par ailleurs, des braillements s’échappèrent du seau à fumier, montrant quele petit Diego avait lui aussi envie de vivre, et on le retira du seau.
Doña María finit par se rétablir et se mit à étudier l’obstétrique, devenant une sage-femme
professionnelle. Quant au frère jumeau de Diego, Carlos, il mourut un an et demi plus tard tandis que
le chétif Diego, souffrant de rachitisme et d’une faible constitution, fut placé en nourrice auprès
d’une Indienne, Antonia, qui vivait dans la Sierra Tarasca. C’est là, d’après Diego, qu’elle le soigna
avec des herbes et pratiqua des rites sacrés, l’enfant se nourrissant de lait de chèvre frais et vivant une
existence sauvage dans les bois en compagnie de toutes sortes de créatures.[1]
Quelle que soit la réalité au sujet de sa naissance et de sa prime enfance, Diego hérita d’un esprit
analytique d’une grande concision, grâce, sans doute, aux complexes ramifications de sa lignée, ayant
des origines mexicaines, espagnoles, indiennes, africaines, italiennes, juives, russes et portugaises.
Son père, Don Diego, lui apprit à lire « … à l’aide de la méthode Froebel »[2]. Friedrich Froebel était
à l’époque considéré comme le « père du jardin d’enfants moderne ». Cet éducateur allemand inventa
en effet le mot Kindergarten (« jardin d’enfants ») en 1839.
Il s’opposait à l’idée de traiter les enfants comme des adultes miniatures et insistait sur leur droit à
jouir de leur enfance, à jouer librement, à s’adonner à l’art, à la création, à la musique et à l’écriture.
Leur dévoiler la morale d’une histoire ne signifiait pas pour autant que les enfants étaient capables de
tirer leurs propres conclusions de ce qu’ils avaient lu. Il est intéressant de noter que plus tard, des
artistes européens non-objectifs et libres-penseurs tels que Braque, Kandinsky, Klee et Mondrian
avaient sûrement fréquenté ce genre de jardins d’enfants.[3]
Diego Rivera était né dans un Mexique divisé en couches sociales établies en fonction de
l’ascendance et des affinités politiques. Cette période est aujourd’hui connue sous le nom de
Porfiriato d’après le mode d’administration autocratique du président Don Porfirio Díaz. Le père de
Rivera était un homme éduqué, maître d’école et d’obédience libérale sur le plan politique, qualifié
d’agitateur par le parti au pouvoir. C’était aussi un criollo, un citoyen mexicain appartenant au
groupe privilégié des Européens de « pure » souche. Son service militaire dans l’armée mexicaine,
qui s’était débarrassée du joug français sous Maximilien, lui accordait également une position
quelque peu protégée au sein de l’opposition « loyale » de Díaz. Le révéré président Benito Juárez
avait libéré le Mexique de l’administration française avec Díaz luttant à ses côtés. Lorsque Juárez
mourut, Díaz s’empara du pouvoir, écartant le dirigeant élu mais inefficace, Sebastián Lerdo, en
1876. Les réformes agraires de Juárez furent remises à plus tard, et Díaz accorda sa loyauté aux
riches investisseurs étrangers et aux familles opulentes et conservatrices mexicaines. Il modernisa le
Mexique grâce à l’électricité, le chemin de fer et des accords commerciaux, et équilibra le budget
mexicain sous les applaudissements de la communauté internationale. Au sommet de la hiérarchie
sociale mexicaine, les nantis adoptèrent les habitudes françaises tant pour la cuisine, que pour les
divertissements et la langue. Les peones mexicains, les fermiers et les classes inférieures, étaient
condamnés à mourir de faim et à vivoter.
Afin d’améliorer sa situation financière, le père du jeune Diego investit dans la recherche de
minerai dans les mines d’argent abandonnées qui entouraient Guanajuato. Jadis une industrie
florissante, les filons d’argent s’étaient épuisés et rien ne pouvait les ramener à la vie. La famille
Rivera se retrouva endettée. La mère de Diego, María, vendit les meubles de la famille pour qu’ils
puissent emménager dans un appartement sordide de la ville de México et recommencer à zéro. María
était une mestiza, petite et frêle, mais partageait son sang européen avec celui de ses ancêtres indiens.
S’étant formée comme une autodidacte, elle put poursuivre des études médicales et devenir, comme
nous l’avons dit, une sage-femme professionnelle.
Malgré cette lutte incessante, le jeune Diego demeurait un enfant choyé. Il fut capable de lire dès
l’âge de quatre ans et commença à dessiner sur les murs. L’installation à México lui ouvrit tout un
monde de merveilles. La cité s’élevait sur un haut plateau, sur un lac asséché depuis des siècles au
pied de deux volcans jumeaux couronnés de neiges éternelles, l’Iztaccíhuatl et le Popocatepetl. Après
les chemins poussiéreux de la campagne et les maisons aux toits plats de Guanajuato, les routes
pavées de la capitale avec son élégante architecture à la française et le Paseo de la Reforma rivalisant
avec les plus beaux boulevards d’Europe, Diego était comblé.6. Diego Rivera, Béguinage à Bruges ou Crépuscule à Bruges, 1909.
Fusain sur papier, 27,8 x 46 cm. Collection INBA,
Museo Casa Diego Rivera, Guanajuato.7. Camille Pissarro, Passage aux pâtis, Pontoise, 1868.
Huile sur toile, 81 x 100 cm. Collection privée, New York.8. Diego Rivera, Paysage au lac, vers 1900. Huile sur toile,
53 x 73 cm. Collection Daniel Yankelewitz B., San José.9. G u s t a v e - C o u r b e t, L’Écluse de la Loue, 1866.
Huile sur toile, 54 x 64,5 cm Alte Nationalgalerie,
Staatlichen Museen zu Berlin, Berlin.


Il avait maintenant une petite sœur, María del Pilar, mais son frère, Alfonso, né à México, mourut
au bout d’une semaine. La vie était rude dans les quartiers déshérités de la ville et la moitié des
nouveaux-nés mouraient généralement en moins d’une semaine. Le typhus, la variole et la diphtérie
résultaient de la mauvaise hygiène, de l’absence d’eau courante et de la surpopulation. Diego souffrit
de la typhoïde à plusieurs reprises, de la scarlatine et de la diphtérie, mais sa constitution solide et la
formation médicale de María l’aidèrent à surmonter ces épreuves. Le père de Diego ravala son
indignation face à la corruption du gouvernement et sa mauvaise administration, pour continuer de
subvenir aux besoins de sa famille. Il trouva une position d’employé au ministère de la Santé
publique. Il avait découvert une vérité indéniable propre à tout mouvement révolutionnaire visant les
classes inférieures de la société : la publication d’articles visant à aider les pauvres était contrecarrée
par un illettrisme de plus en plus répandu – ils ne savaient pas lire. María commença à trouver des
emplois de sage-femme et ils quittèrent leur quartier pauvre pour un meilleur logement. Ils finirent
par atterrir dans un appartement au troisième étage d’un édifice situé sur la calle de la Merced (rue du
marché). Ce quartier avait été créé autour de deux marchés énormes et de leurs éboueurs attitrés, tant
de l’espèce humaine que de celle des rongeurs. Mais la variété des aliments vendus, leurs couleurs, la
cohue et le mélange d’Indiens, de peones et de clients issus de toutes les classes formaient un tissu
riche que Diego garda en mémoire jusqu’à sa mort. Pour le jeune garçon, cette ascension sociale
signifiait l’école à plein temps. A huit ans, il entra au Colegio del Padre Antonio. « Cette institution
cléricale était le choix de ma mère qui avait succombé à l’influence de sa sœur et de sa tante
pieuses. »[4] Il y resta trois mois, essaya le Colegio Católico Carpentier – où il fut rétrogradé car il
ne se lavait pas assez souvent (un fâcheux problème d’hygiène qui le poursuivit toute sa vie) – et le
quitta pour le lycée catholique hispano-mexicain. « Là j’étais bien nourri, et je recevais des cours
gratuits, des livres et plusieurs outils et d’autres choses encore. J’entrai au troisième niveau, mais
grâce à l’excellente préparation de mon père, je sautai jusqu’au sixième. »[5]10. Diego Rivera, Paysage avec moulin,
paysage de Damme, 1909. Huile sur toile, 50 x 60,5 cm.
Collection Ing. Juan Pablo Gómez Rivera, Mexico.


Le système scolaire du Lyceum était directement calqué sur le modèle français ainsi que l’avait
exigé le président Díaz. Ayant expulsé les Français hors du Mexique en 1867, Díaz passa les années
suivantes de son administration à effacer toutes traces de la démocratie instaurée par Benito Juárez et
à rétablir les cultures françaises et internationales comme des exemples du progrès et de la
civilisation pour le peuple mexicain. Le revers de cette importation culturelle était le dénigrement de
la société indigène, de son art, de sa langue et de ses représentants politiques. Les pauvres étaient
condamnés à dépérir, tandis que les riches et la classe moyenne étaient courtisés pour leur argent et
appréciaient le fait de pouvoir le conserver. La volonté de la classe dirigeante était imposée aux
pauvres grâce à des principes « scientifiques » détournés à leur profit, élaborés par un groupe de
scientifiques aux intentions soi-disant sociales, appelés los Científicos. Il s’agissait là d’un
gouvernement d’ordonnance darwinienne.
L’année même où Díaz et Juárez chassèrent les Français du Mexique, un livre fut publié, Le
Capital – Une Critique de l’économie politique, Volume 1 représentant le travail de toute une vie
passée à étudier l’économie politique de la classe laborieuse d’une manière scientifique. Cette œuvre
évitait les habituelles exigences provocatrices des ouvriers réprimés, y substituant des conclusions
très élaborées, posant ainsi les fondements socialistes de son auteur, Karl Marx. S’il y eut jamais de
gouvernement autocratique prêt à vaciller sous les coups puissants d’une révolution souterraine
soutenue par les piliers intellectuels de l’idéologie socialiste, c’était le Mexique. La philosophie
culturelle et économique du gouvernement de Díaz était entièrement dévolue au désir de créer de la
richesse avant même de s’atteler aux problèmes des pauvres, qui, malheureusement pour les
Científicos mexicains défendant cette idéologie, ne disparaissaient pas assez vite pour faire baisser
leur taux de natalité.11. J.M.W. Turner, Wolverhampton, Staffordshire, 1796.
Aquarelle sur papier blanc, 31,8 x 41,9 cm.
Wolverhampton Arts and Museums Service, Wolverhampton.


C’est dans cette collusion du gouvernement mexicain, soutenu par l’indifférence de l’Eglise
catholique pour marginaliser les peones et les campesinos (fermiers propriétaires) au profit des
investissements internationaux qui emplissaient les poches des riches grâce aux franchises
commerciales et à l’esclavage, qu’entra le jeune Diego Rivera – après avoir nettoyé ses chaussures,
bien sûr. Son père sut se servir de son haut niveau d’instruction, laissant de côté ses convictions
politiques personnelles, pour améliorer sa position au sein du gouvernement et devenir inspecteur de
la santé. La croissance démographique de la ville avait permis à María del Pilar de transformer son
cabinet de sage-femme en une clinique gynécologique. Pour la première fois depuis la débâcle des
placements dans les mines d’argent à Guanajuato, les Rivera étaient confrontés à de vrais choix.
Arrivé à l’âge de dix ans, il avait déjà connu les conséquences du despotisme mexicain, mais il
n’en affronterait les causes que plus tard. Mettre à profit son don et sa passion pour le dessin était
désormais la première préoccupation de ses parents. Aussi cherchèrent-ils des applications pratiques à
ses hobbies frivoles. Diego aimait dessiner des soldats, son père envisagea donc une carrière militaire,
mais le garçon passait aussi le plus clair de son temps libre à la gare pour y dessiner des trains – alors
pourquoi pas un poste de conducteur de train ? Pour autant, la mère de Diego s’opposa aux souhaits
de son époux désireux d’envoyer son fils au collège militaire et l’inscrivit à la place aux cours du soir
de l’Académie des beaux-arts de San Carlos.12. Diego Rivera, Notre-Dame de Paris, 1909.
Huile sur toile, 144 x 113 cm. Collection privée, Mexico.13. Diego Rivera, Paysage du Midi, 1918.
Huile sur toile, 79,5 x 63,2 cm.
Museo Dolores Olmedo, Mexico.14. Paul Cézanne, Aqueduc, 1885-1887.
Huile sur toile, 91 x 72 cm. Musée Pouchkine, Moscou.


Habitant à seulement quelques pas du Zócalo, la grande place centrale de México, Diego traversait
souvent cette esplanade de terre battue, enjambant les rails du tram tiré par des mules et évitant le
fracas des voitures à chevaux chargées de marchandises et de primeurs, en allant à l’école. Dans une
rue voisine de la place, le cliquetis d’une presse à imprimer offrait certainement une attraction
osupplémentaire. L’imprimerie sise au n 5 de la rue Santa Inés appartenait à José Guadalupe Posada,
un lithographe et un graveur dont les gravures narratives étaient les feuilletons et les
« photographies » de leur temps. A travers des dessins au trait noir et aux couleurs téméraires, ce
dernier illustrait les événements quotidiens, extraordinaires, bizarres, satiriques et tragiques, traités
dans les pamphlets – appelés hojas volantes (feuilles volantes) par leurs lecteurs – de Antonio
Vanegas Arroyo, dont la boutique était juste à côté de l’Académie des beaux-arts de San Carlos.
Chaque jour et parfois jusque tard dans la nuit, la presse cliquetait et grondait encore et encore,
couvrant les pages d’encre et immortalisant le folklore et la vie quotidienne de México dans un style
extrêmement vivant auquel Rivera, Orozco, Siqueiros et les autres muralistes mexicains doivent tous
beaucoup.
Diego se débrouilla tant bien que mal avec cette formation scolaire nocturne et diurne pendant un
an jusqu’à ce qu’en 1898, à l’âge de onze ans, il se voie gratifié d’une bourse lui permettant de
poursuivre des études à plein temps à l’Académie des beaux-arts de San Carlos. Bien qu’elle fût
considérée comme la meilleure de México, le programme d’études de l’école était assujetti à une
dictature artistique européenne bien poussiéreuse, empreinte de la vision sociétale des Científicos du
gouvernement privilégiant la force sur la faiblesse dans tous les aspects de la vie. Cette école d’art
imposait également des cours de physique, mathématiques, histoire naturelle et chimie, ainsi que de
perspective et de dessin du corps.
Les professeurs étaient espagnols et mettaient en pratique les méthodes académiques françaises,
bien loin de l’avant-garde des mouvements impressionniste et post-impressionniste. Parmi ces
professeurs, Diego, le plus jeune élève de sa classe, se rappelle plutôt bien Don Félix Parra, qui avait
une rare estime pour l’art précolombien tout en produisant lui-même un art assez conventionnel, et
José M. Velasco, le célèbre peintre paysagiste assurant les cours de perspective. Santiago Rebull était
le principal de l’école et l’enseignant de Diego en matière d’équilibre des proportions et de
composition. Rebull s’était formé à Paris auprès de Jean-Auguste-Dominique Ingres, considéré
comme l’un des plus grands peintres du corps de tous les temps. Rebull présentait les dessins d’Ingres
comme des modèles de perfection. Le programme élaboré autour de cette perfection était une routine,
où l’on passait deux années à copier des reproductions d’études d’Ingres puis deux autres années à
dessiner des moulages de plâtre avant de passer son diplôme en s’inspirant d’un modèle vivant.15. Diego Rivera, Vue d’Arcueil. Huile sur toile, 64 x 80 cm.
Collection du gouvernement de l’état de Veracruz, Veracruz.16. Diego Rivera, Les Environs de Paris, 1918.
Huile sur toile, 63,5 x 79,5 cm. Collection privée.


Diego fut repéré par Rebull comme prometteur, et il lui enseigna les bases de ce que l’on appelle
la « Section d’or », un système de composition mathématique développé par les Grecs de l’Antiquité,
établissant un rapport harmonieux entre deux parties inégales. Ses principes furent largement
divulgués dans l’œuvre en trois volumes de Luca Pacioli, Divina Proportione, publiée en 1509.
Dans les Eléments, Euclide d’Alexandrie (300 av J.-C. env.) définit une proportion dérivée de la
division d’une ligne entre ce qu’il appelle ses « raisons extrêmes et moyennes ». La définition
d’Euclide n’énonce-t-elle pas :
« On dit qu’une ligne droite a été partagée en extrême et moyenne raison, si le tout par
rapport au plus grand est comme le plus grand par rapport au plus petit.
En d’autres termes, dans le diagramme ci-dessous, le point C divise la ligne de telle
façon que le rapport entre AC et CB soit égal au rapport entre AB et AC. L’algèbre
élémentaire nous montre que dans ce cas le rapport entre AC et CB est égal au nombre
irrationnel 1,618 (précisément la moitié de la somme de 1 et la racine carrée de 5). »[6]
Cette formule mathématique appliquée aux beaux-arts séduisit l’ingénieur en Diego Rivera, qui
adorait les mécaniques telles que les trains et les machines, démontant souvent ses propres jouets
pour voir comment ils fonctionnaient. Son entraînement à l’usage de la Section d’or lui servit plus
tard lorsqu’il composa ses énormes peintures murales sur des parois murales de toutes dimensions.
Cette formation académique incluant les effets optiques induits par les couleurs, mettant les couleurs
chaudes « en avant » et les froides « en retrait », et le maniement des segments au service de la
profondeur de champ sur une surface bidimensionnelle, devinrent des outils précieux pour les vastes
espaces de Rivera.
En 1905, Diego Rivera, alors âgé de dix-huit ans, goûtait les plaisirs de ses deux dernières années
à San Carlos et avait changé considérablement depuis 1898, où le petit garçon de onze ans, docile,
débraillé et grassouillet portant des shorts et des chaussettes roses, séchait parfois les cours pour aller
pêcher dans les canaux fétides. Traînant jadis les pieds dans un anonymat négligé, il arborait