Frida Kahlo

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Frida Kahlo est devenue plus familière aux amateurs d’art après la sortie d’un film sur sa vie. Son OEuvre n’en reste pas moins compliqué dans son approche et sa compréhension. L’auteur, Gerry Souter, avec délicatesse et talent, explore les aspects les plus intimes de l’artiste et de ses oeuvres en alternant vie et création, danger et exaltation. Un livre d’art qui se lit comme un roman.

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Date de parution 15 septembre 2015
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EAN13 9781783108336
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0025 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Auteur : Gerry Souter
Traduction : Karin Py

Mise en page :
Baseline Co. Ltd
61A-63A Vo Van Tan Street
ème4 étage
District 3, Hô Chi Minh-Ville
Vietnam

© Confidential Concepts, worldwide, USA
© Parkstone Press International, New York, USA
I m a g e - B a r www.image-bar.com
© Banco de México Diego Rivera & Frida Kahlo Museums Trust. Av. Cinco de Mayo n°2, Col.
Centro, Del. Cuauhtémoc 06059, México, D.F.

Tous droits d’adaptation et de reproduction réservés pour tous pays.
Sauf mention contraire, le copyright des œuvres reproduites se trouve chez les photographes qui en
sont les auteurs. En dépit de nos recherches, il nous a été impossible d’établir les droits d’auteur dans
certains cas. En cas de réclamation, nous vous prions de bien vouloir vous adresser à la maison
d’édition.

ISBN : 978-1-78310-833-6Gerry Souter



Frida Kahlo
Au-delà du miroir




1. Le Rêve ou Le Lit, 1940. Huile sur toile,
74 x 98,5 cm. Collection Isidore Ducasse, France.S o m m a i r e


Introduction
La Sauvageonne
La Fin de l’innocence
Señora Diego Rivera
Une Palette d’aventures
« J’ai vraiment besoin de pèze de toute urgence ! »
« Vive la joie, la vie, Diego… »
Conclusion
Index
Notes2. Autoportrait, 1930. Huile sur toile,
65 x 55 cm. Museum of Fine Arts, Boston.


I n t r o d u c t i o n


Son visage serein encadré d’une couronne de cheveux ardents, l’enveloppe brisée, déchirée, recousue,
crevassée et flétrie qui renfermait autrefois Frida Kahlo, s’abandonnait aux flammes du crématorium.
Le brasier échauffant la table d’acier qui était devenue sa couche ultime, remplaçait la chair morte par
la pureté de la cendre et mettait un terme – un point final – au corps traître qui avait contenu son âme.
Son image incandescente dans la mort n’était pas moins réelle que les portraits de son vivant. Lorsque
les cendres furent consumées et refroidies, les ténèbres s’abattirent sur son nom, ses peintures et son
bref flirt avec la célébrité. Elle devint une note de bas de page, un « talent prometteur » se languissant
éternellement à l’ombre de son époux, le fameux muraliste mexicain Diego Rivera, ou encore, ainsi
que le déclara un critique du New York Times en baillant sur l’une de ses œuvres : « …peinte par une
ex-épouse de Rivera ».
Frida Kahlo aurait dû mourir trente ans plus tôt dans un horrible accident d’autobus, mais son
corps transpercé, anéanti, résista assez longtemps pour fonder une légende et une collection d’œuvres
qui refit surface trente ans après sa mort. Ses tableaux firent des étincelles dans un monde nouveau,
préparé à reconnaître et comprendre ses dons. Ils constituaient un journal intime visuel, une
manifestation de son dialogue intérieur qui était, bien trop souvent, un cri de douleur. Ses peintures
donnaient forme aux souvenirs, aux paysages de l’imagination, à des scènes entrevues et des visages
étudiés. Avec leur palette de symboles, elles maintenaient à distance respectueuse la folie (jaune) et le
sentiment de claustrophobie suscité par la prison des corsets de plâtre et d’acier. Son vocabulaire
personnel d’images emblématiques nous dévoile sa façon de dévorer la vie, d’aimer, de haïr et de
percevoir la beauté. Ses peintures, agrémentées de mots, de pages de son journal et de souvenirs de
ses contemporains, nous gratifient d’une existence vécue au rythme d’un galop brisé, interrompue –
peut-être – selon sa propre volonté, et lèguent à la postérité un autoportrait d’ensemble courageux, la
somme de toutes ses parties.
Le peintre et la personne sont indissociables, et pourtant elle porta de nombreux masques. Avec les
intimes, Frida dominait l’espace de ses commentaires spirituels et spontanés, par sa manière
singulière de s’identifier avec les paysans du Mexique tout en maintenant une certaine distance avec
eux, de dénigrer les Européens et leur besoin de marcher sous une bannière : impressionnistes,
postimpressionnistes, expressionnistes, surréalistes, réalistes socialistes, etc. en quête d’argent et de riches
mécènes, ou d’un siège dans une académie.
Et pourtant, alors que son œuvre gagnait en maturité, elle désira la reconnaissance pour elle-même
et les tableaux qu’elle avait offerts en souvenir. Ce qui avait débuté comme un passe-temps prit
bientôt possession de sa vie. Les conversations de Frida étaient relevées par l’argot des rues et les
grossièretés qui faisaient mentir sa petite stature, son éducation catholique et son amour conservateur
des coutumes traditionnelles mexicaines. Alors qu’elle se promenait dans les rues de New York vêtue
de sa robe aux galons rouges de Tehuantepec, parée de ses pendentifs de jade millénaire et portant un
reboso (châle) sur les épaules, un petit garçon s’approcha d’elle et lui demanda : « Le cirque est-il de
passage en ville ? » Elle était un spectacle à elle seule, un recueil dadaïste de contradictions.
Sa vie intérieure oscillait entre exubérance et désespoir car elle menait une lutte presque
permanente avec la douleur due à ses blessures à la colonne, au dos, au pied droit, à la jambe gauche,
à des mycoses, des virus contractés lors des fausses-couches, et les continuels soins expérimentaux
prodigués par ses médecins. Une inépuisable source de joie extraordinaire dans sa vie fut Diego
Rivera, son mari, son prince grenouille, un communiste ventru aux yeux globuleux, à la chevelure
désordonnée et à la réputation de bourreau des cœurs. Elle supporta ses infidélités et riposta en
entretenant ses propres liaisons sur trois continents, fréquentant aussi bien des hommes forts que des
femmes désirables. Mais en fin de compte, Diego et Frida revenaient toujours l’un vers l’autre
comme deux bêtes blessées, séparées par leur art, la politique et leurs tempéraments volcaniques, et
réunis par le ténu ruban rouge de leur amour.Ses tableaux sur métal, bois et toile sans perspective, évoquant la peinture murale avec ses
contours tranchés et un recours sans vergogne à la couleur locale reflétaient son influence. Mais
tandis que Diego peignait la surface des choses qu’il voyait, elle s’éviscérait elle-même et devenait
ses sujets. Et dans les années 40, alors que Frida parvenait à une plus grande maîtrise de son médium
et que mûrissait en elle la conscience de son témoignage, son corps la trahit et lui ôta la capacité de
réaliser toutes les images jaillissant de son esprit épuisé. Bientôt, il n’y eut plus de place que pour les
narcotiques et un quart d’eau-de-vie par jour.
A la fin, Diego fut à ses côtés, comme le Mexique, son pays, lent à réaliser la valeur de son trésor.
Privée de reconnaissance individuelle par son pays natal jusqu’aux dernières années de sa vie,
l’unique exposition monographique de Frida Kahlo au Mexique fut inaugurée là où sa vie avait
commencé, et retraçait les quarante-sept années de sa brève existence. Lorsqu’elle fut partie, les yeux
de cette vie demeurèrent, nous lançant de son cadre un regard direct et provocateur.3. Diego Rivera, A u t o p o r t r a i t, 1906.
Huile sur toile, 55 x 54 cm. Collection du
gouvernement de l’état de Sinaloa, Mexique.4. Pancho Villa et Adelita, vers 1927.
Huile sur toile, 65 x 45 cm. Museo del
Instituto Tlaxcala de Cultura, Tlaxcala.


La Sauvageonne


Enfant, partout où elle allait, elle courait comme s’il lui restait peu de temps et tant de choses à
accomplir. Magdalena Carmen Frieda Kahlo y Calderón naquit le 6 juillet 1907 à Coyoacán, au
Mexique. En ce temps-là, courir, se cacher et apprendre à identifier rapidement quelle armée
s’approchait du village, étaient des aptitudes quotidiennement requises pour la survie des civils
mexicains. Excepté pour quelques lettres intimes, Frida finit par abandonner l’orthographe allemande
de son nom, hérité de son père, Wilhelm (transformé en Guillermo), un hongrois élevé à Nuremberg.
Sa mère, anciennement Matilde Calderón, dévote catholique et métisse d’ascendance indienne et
européenne, possédait une vision profondément conservatrice et religieuse de la place d’une femme
dans le monde. De l’autre côté, le père de Frida était un artiste, un photographe d’un certain renom
qui l’encourageait à penser par elle-même. Guillermo était entouré par ses filles dans la Casa Azul (la
maison bleue) située à l’angle des rues de Londres et Allende à Coyoacán. Au cœur de cette vie de
famille traditionnelle, il s’accrocha à Frida comme à un succédané de fils, destiné à suivre ses pas
dans le domaine des arts. Il devint son premier mentor en l’éloignant des rôles traditionnels acceptés
par la majorité des femmes mexicaines. Elle lui servit d’assistante dans son laboratoire et commença
à apprendre le métier, bien que sans grand enthousiasme pour le médium photographique. Elle
voyageait à ses côtés pour être présente au cas où il aurait été saisi d’une crise d’épilepsie.
Guillermo Kahlo était un homme fier et exigeant, ayant ses habitudes et s’adonnant à de
nombreuses activités intellectuelles, allant du goût pour la belle musique classique – il jouait presque
quotidiennement sur un piano allemand – à sa propre peinture et son admiration pour l’art. Son
travail à l’huile et à l’aquarelle était quelconque, mais cela fascinait Frida de le voir réaliser des
tableaux sur une simple toile en utilisant les petits coups de pinceau d’un retoucheur de photo au lieu
de se contenter de dissimuler les doubles mentons sur les portraits de clients suffisants.
Il entretenait avec rigidité sa propre dualité : extérieurement actif, mais prisonnier de son épilepsie
lorsqu’il reprenait conscience, étendu dans la rue, terrassé par une attaque du grand mal, Frida
agenouillée à ses côtés, tenant le flacon d’éther sous son nez et s’assurant que son appareil
photographique n’avait pas été dérobé. Il jouait sa musique et lisait les ouvrages de sa grande
bibliothèque, mais intérieurement, il était en proie à une constante agitation due à son besoin d’argent
pour soutenir sa famille. Il portait ce que Frida décrivait comme un masque « serein ». Elle adopta ce
self-control ou du moins son apparence, dans les plus sombres moments de son existence, refusant de
laisser transparaître en public les émotions que cachait cette image stoïque.5. Diego Rivera, Nu de Frida Kahlo, 1930.
Lithographie, 44 x 30 cm.
Museo Dolores Olmedo, Mexico.6. Diego Rivera, Nu de Frida Kahlo, 1930.
Lithographie, 44 x 30 cm.
Museo Dolores Olmedo, Mexico.Poème publié par El Universal Illustrado

30 novembre 1922

SOUVENIR

J’avais souri. Rien d’autre. Mais soudain j’ai su
Au tréfonds de mon silence
Il me suivait. Comme mon ombre, innocent et léger.
Dans la nuit, une chanson sanglota...
La foule des Indiens s’éloignait, se répandant à travers les rues de la ville.
Ils allaient drapés dans leurs sarapes, se livrer à la danse, après s’être adonnés
au mezcal
Une harpe et une j a r a n a jouaient la musique, et les souriantes filles à la
peau sombre
Entonnaient le bonheur.
Dans le fond, derrière le « Zócalo », la rivière s’éclaira
Et s’assombrit, comme
Les moments de ma vie.
Il me suivait.
Je finis par pleurer, seule sous le porche de
L’église paroissiale,
Protégée par mon r e b o z o de coton bouilli, trempé par mes larmes.Lettre à Alejandro Gómez Arias

25 avril 1927

Hier j’ai été très malade et très triste ; tu n’imagines pas quel niveau de
désespoir on peut atteindre lorsqu’on est aussi malade. Je ressens une gêne
épouvantable que je ne peux décrire et en plus parfois, j’éprouve une
douleur que rien ne peut faire disparaître. Ils allaient me poser le plâtre
aujourd’hui, mais ce sera probablement mardi ou mercredi car mon père
n’avait pas l’argent – et cela coûte six pesos. Et ce n’est pas tant l’argent,
parce qu’ils peuvent facilement le réunir. [Le problème c’est que] personne à
la maison ne croit que je suis réellement malade, parce que je ne peux même
pas en parler, car ma mère, qui est la seule à se faire un peu de souci [à mon
sujet], en ferait une maladie. Et ils disent que c’est de ma faute, que je suis
très imprudente. Comme ça personne ne souffre, ne désespère, et tout et tout,
sauf moi. Je ne peux pas écrire beaucoup car je peux à peine me pencher en
avant ; je ne peux pas marcher parce que mes jambes me font terriblement
mal. Je suis déjà fatiguée de lire – je n’ai rien d’intéressant à lire – je ne peux
rien faire d’autre que pleurer, et parfois même ça je n’y arrive pas. Rien ne
m’amuse ; je n’ai pas la moindre distraction – seulement des misères – et
tous les gens qui me rendent visite m’ennuient énormément. [...] Tu ne peux
pas imaginer comme ces quatre murs m’exaspèrent. Tout ! je n’arrive pas à
te décrire mon désespoir.7. Portrait d’Alicia Galant (détail), 1927.
Huile sur toile, 107 x 93,5 cm.
Museo Dolores Olmedo, Mexico.


Frida Kahlo était gâtée, choyée et sensible. Le succès de son père lui valut de travailler pour le
gouvernement de Porfirio Díaz, photographiant l’architecture mexicaine sous un jour alléchant censé
attirer les investissements étrangers. Depuis 1876, Díaz jouissait de trente ans de règne en tant que
président du Mexique et appliquait une philosophie darwinienne dans sa manière de gouverner le
peuple mexicain. Ce concept – « le meilleur survivra » – signifiait pratiquement que tout l’argent et
les projets du gouvernement étaient destinés à favoriser les riches et les puissants en délaissant les
paysans moins productifs. Le Mexique devint le chéri économique du commerce international, les
pays étrangers tirant profit de ses richesses minières et de sa main d’œuvre bon marché. Les coutumes
et la culture européennes dominaient, tandis que les traditions mexicaines et indiennes dépérissaient.
Díaz avait personnellement choisi Guillermo Kahlo pour montrer les meilleurs aspects du Mexique
aux investisseurs étrangers, promouvant le photographe du statut de portraitiste itinérant au rang de
membre d’une classe moyenne ardemment convoitée.
Kahlo ne perdit pas un instant et fit l’acquisition d’un terrain dans le faubourg de Coyoacán situé à
la périphérie de la ville de Mexico et construisit la Casa Azul, une maison mexicaine traditionnelle –
peinte dans un bleu profond et ornée de bordures rouges – les pièces donnant sur un patio central. En
1922, pour lui assurer mieux qu’une éducation médiocre, il inscrivit Frida à la « Escuela Nacional
Preparatoria » de San Ildefonso. Elle faisait partie des trente-cinq jeunes filles admises sur un total de
deux mille élèves et devint un personnage dans sa classe, entourée de garçons qui allaient devenir
d’éminents intellectuels ou les futurs membres du gouvernement du Mexique. Elle profita pleinement
de ce nouvel affranchissement des tâches ménagères abêtissantes et fréquenta un certain nombre de
cliques au sein de l’école. Elle ressentait un véritable sentiment d’appartenance au groupe
d’intellectuels bohêmes des Cachuchas – ainsi nommés en raison de la casquette qui constituait leur
signe distinctif. A la tête de cette bande bigarrée et élitiste se trouvait Alejandro Gómez Arias qui,
dans chacun de ses innombrables discours, réaffirmait qu’une renaissance du Mexique requérait
« optimisme, sacrifice, amour et joie » ainsi que des chefs valeureux. Sa bonne tournure, ses
manières assurées et son intelligence impressionnante séduisirent Frida. Toute sa vie, Frida attira des
hommes de cette trempe et, une fois conquis, ils restaient tous pris dans les filets de sa passion et de
sa possessivité. Mais chaque conquête était aussi une énigme pour cette fille de la campagne et la
forçait à se demander ce que ces hommes résolus pouvaient bien voir en elle.
Elle était petite, ténébreuse, menue et boiteuse. A l’âge de six ans, Frida fut atteinte d’une
poliomyélite qui atrophia sa jambe droite, la laissant avec une jambe plus courte. Les enfants du
voisinage la traitaient de « pata de palo » ou « jambe de bois ». Pour cacher son malheur, elle portait
de multiples couches de bas sur sa jambe maigre et se fit surélever le talon de sa chaussure d’un
centimètre et demi. Connaissant l’état de la médecine au Mexique dans les années 20 – bains d’huile
de noix chaude et doses de calcium – elle pouvait s’estimer heureuse d’être en vie. Pour améliorer
encore sa démarche, elle se jeta à corps perdu dans le sport : la course, la boxe, la nage et la lutte,
toutes des activités harassantes à la disposition des filles. Mais le meilleur des sports était le débat
intellectuel et, en Arias, elle avait trouvé une véritable âme sœur.
En 1923, ils étaient amants et passaient des heures à la bibliothèque ibéro-américaine, à ingurgiter
Gogol, Tolstoï, Spengler, Hegel, Kant et autres grands esprits européens. De ces séances et de ses
propres lectures, elle développa progressivement de profondes affinités pour le socialisme et
l’édification des masses. A ses yeux, dans ce cercle d’étudiants arrivistes, ces deux concepts étaient
des paroles abstraites, mais elle demeura toute sa vie une communiste engagée qui n’hésitait pas à
s’exprimer. Elle remplaça même 1907, sa véritable année de naissance, par 1910, date du début de la
Révolution mexicaine, en gage d’affirmation de son engagement envers les idéaux révolutionnaires.8. Portrait de ma sœur Cristina, 1928.
Huile sur bois, 99 x 81,5 cm.
Collection Otto Atencio Troconis, Caracas.9. Portrait d’une dame en blanc, vers 1929.
Huile sur toile, 119 x 81 cm. Collection privée, Allemagne.10. Diego Rivera, Portrait de la Señora Doña
Evangelina Rivas de Lachica, 1949. Huile sur toile,
198,1 x 139,7 cm. Collection privée.


L’atmosphère de Mexico était animée par les débats politiques et le danger, car de versatiles
orateurs prenaient la parole pour défier tout régime prétendant au pouvoir, et finir abattus dans la rue
ou absorbés par la corruption. Díaz perdit au profit de Madero qui ne resta que treize mois au
pouvoir, jusqu’au jour où il stoppa un tir mortel de son général Victoriano Huerta. Les héros
populistes Francisco « Pancho » Villa et Emiliano Zapata divisèrent la population paysanne du pays,
pourchassant toute personne en désaccord avec leurs manifestes réformistes, mais ils ne parvinrent
pas plus à rallier une majorité qu’à prendre le pouvoir, leur tempérament et leur éducation ne les
ayant pas préparés à gouverner.
Venustiano Carranza prit le pouvoir lorsque Huerta s’enfuit du Mexique et ne fit pas mieux que
tous ses prédécesseurs. Ces politiciens étaient les produits de la politique économique eurocentrique
de Díaz qui avait engraissé les riches et négligé les pauvres. C’est dans ce vide que s’imposèrent les
idéaux prolétaires de la Révolution communiste qui avait balayé la Russie après l’assassinat du Tsar
et de sa famille en 1917. Les théories socialistes de Marx et Engels semblaient pleines de promesses
après l’hécatombe de la Révolution mexicaine apparemment interminable.
Et pourtant, malgré la dialectique et les débats progressistes, Frida gardait à l’esprit certains
enseignements de sa mère catholique et – après une parodie de flirt avec les vêtements et les poses
européennes, incluant le travestissement lorsqu’elle portait des complets d’homme – elle développa
un amour passionné pour tous les aspects de la tradition mexicaine. A cette époque, son père lui
donna une boîte d’aquarelle et des pinceaux. Il emportait fréquemment ses couleurs avec son appareil
photographique lorsqu’il partait en expédition ou en mission. Elle prit cette habitude et
l’accompagna.
Dix années de révolution avaient laminé l’économie du Mexique et coûté son travail pour le
gouvernement à Guillermo Kahlo. Matilde se sépara de ses serviteurs et le niveau de vie de la Casa
Azul diminua quelque peu, obligeant les filles à assumer toutes les tâches ménagères, et Guillermo à
repartir en quête de commandes de portraits, son appareil Graflex en bandoulière.
L’ensemble de la population recommençant à respirer plus facilement sous le gouvernement de
deux généraux, Álvaro Obregón et Plutarco Calles, quelques intellectuels et artistes locaux jouirent
des bonnes grâces au sein des ministères. On promit des réformes agraires « révolutionnaires ». Mais
encore une fois, les vieilles habitudes resurgissaient, remuant les braises sous les débats politiques et
les mouvements en germes, ce qui maintenait le capitole mexicain en constante effervescence.
Frida devint une étudiante occasionnelle de la « Escuela Preparatoria », préférant la stimulation de
ses amis intellectuels aux études formelles. A l’âge de quinze ans, elle possédait une intelligence
acérée et mettait à l’épreuve les doctrines politiques et philosophiques au cours d’innocents débats
avec ses compagnons, débats durant lesquels remporter une victoire ne se mesurait pas à l’aune de la
mort et de la destruction.
Durant cette période, elle apprit que le ministre de l’Education avait commandé une grande
peinture murale destinée à orner la cour de la Escuela. Elle était intitulée Création et couvrait cent
cinquante mètres carrés de mur. Le muraliste était l’artiste mexicain Diego Rivera, qui avait travaillé
en Europe au cours des quatorze années précédentes. Aidé de son épouse, Guadalupe (Lupe) Marín,
et d’une équipe d’artisans, il assembla l’échafaudage et la cire colorée, nécessitant la chaleur de
torches incandescentes, destinée à servir de base résineuse étalée au dessin esquissé sur le mur
quadrillé. Ce lent procédé d’encaustique fut finalement abandonné au profit d’une fresque sur plâtre,
mais pour Frida, la réalisation de la scène progressant sur le mur nu était fascinante. En compagnie de
quelques amis, elle se glissait souvent dans l’amphithéâtre pour observer Rivera à l’œuvre.
Son image était bien éloignée de celle d’un artiste mourant de faim. L’échafaudage grinçait sous
son poids lorsqu’il s’éloignait ou s’approchait du mur. Tout chez lui était surdimensionné, de sa
tignasse de cheveux noirs à la large ceinture qui maintenait son pantalon qui se tendait lorsqu’il
s’asseyait et godaillait aux genoux. Les étudiants le surnommèrent Panzón (gros bidon).
Ces intrusions prirent fin lorsqu’un autre groupe d’étudiants, incarnant la vision de leurs parents etissus d’une élite ultra-conservatrice, commença à détériorer le travail en cours d’autres muralistes
tels que David Siqueiros et José Clemente Orozco, affirmant que ces œuvres promouvaient
l’athéisme et l’idéologie socialiste. Les assistants de Rivera s’armèrent et montèrent eux-mêmes la
garde, lorsqu’ils n’étaient pas en train de mélanger les couleurs ou de transférer les esquisses sur la
paroi. Rivera lui-même cultiva l’image d’un défenseur au revolver de la liberté de création et
s’affichait souvent lors de fêtes avec un gros colt fourré dans sa ceinture ou dans la poche de sa veste.
Dès son plus jeune âge, Frida avait appris de son père à apprécier l’art de la peinture. Pour
compléter son éducation, il l’encouragea à copier les gravures et les dessins connus d’autres artistes.
Afin d’améliorer la situation financière du foyer, elle devint l’apprentie du graveur, Fernando
Fernández, un ami de son père. Fernández appréciait son travail et lui donnait le temps de reproduire
des gravures et des dessins à la plume et à l’encre. Mais elle peignait avec le même enthousiasme
qu’elle collectionnait les jouets faits à la main, les poupées et les costumes ornés de broderies
bariolées – comme un hobby, un mode d’expression personnel, et non comme un « art », car elle ne
pensait pas devenir une artiste professionnelle. Elle considérait le talent d’artistes comme Diego
Rivera bien au-delà de ses propres capacités.
Ses premières œuvres étaient des études en couleurs et des formes de bâtiments telle que
Prendsen un autre, peinte en 1925. Il s’agit d’une vue aérienne de la place d’une ville, dépeinte avec la
vision naïve d’un enfant dans sa perspective sans relief et qui représente une carriole tirée par un âne
avançant sur une avenue. Une autre œuvre, Paysage urbain, est une composition de plans
architecturaux et d’alignements de conduits de fumée qui, à travers l’usage subtil des ombres et le
contrôle des valeurs, dénote une structure plus sophistiquée et une reconnaissance du travail
accompli. Cette mise en application révèle le savoir acquis à travers les copies réalisées sous la férule
de Fernández. Elle trahit aussi un œil pour la composition peu éloignée de celle des photographies
d’Edward Weston qui avait passé une année au Mexique et était en passe de créer une nouvelle
manière de voir les formes, les textures et leurs relations. Bien qu’à ses yeux, sa peinture n’était rien
de plus qu’un passe-temps agréable, cela ne l’empêchait pas de se faufiler jusqu’à un fauteuil de
l’amphithéâtre, où elle observait Rivera travailler – même sous le regard jaloux et les insultes de
Lupe Marín. Sa femme apportait régulièrement son déjeuner à Diego. C’était une manière pour elle
de garder un œil sur lui, notamment lorsqu’il peignait un modèle particulièrement beau. Lupe était sa
seconde épouse et le connaissait très bien.11. Portrait de Miguel N. Lira, 1927.
Huile sur toile, 99,2 x 67,5 cm.
Museo del Instituto Tlaxcala de Cultura, Tlaxcala.