Frida Kahlo
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Description

Frida Kahlo est devenue plus familière aux amateurs d’art après la sortie d’un film sur sa vie. Son OEuvre n’en reste pas moins compliqué dans son approche et sa compréhension. L’auteur, Gerry Souter, avec délicatesse et talent, explore les aspects les plus intimes de l’artiste et de ses oeuvres en alternant vie et création, danger et exaltation. Un livre d’art qui se lit comme un roman.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 septembre 2015
Nombre de lectures 3
EAN13 9781783108336
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0025€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Auteur : Gerry Souter
Traduction : Karin Py

Mise en page :
Baseline Co. Ltd
61A-63A Vo Van Tan Street
4 ème étage
District 3, Hô Chi Minh-Ville
Vietnam

© Confidential Concepts, worldwide, USA
© Parkstone Press International, New York, USA
Image-Bar www.image-bar.com
© Banco de México Diego Rivera & Frida Kahlo Museums Trust. Av. Cinco de Mayo n°2, Col. Centro, Del. Cuauhtémoc 06059, México, D.F.

Tous droits d’adaptation et de reproduction réservés pour tous pays.
Sauf mention contraire, le copyright des œuvres reproduites se trouve chez les photographes qui en sont les auteurs. En dépit de nos recherches, il nous a été impossible d’établir les droits d’auteur dans certains cas. En cas de réclamation, nous vous prions de bien vouloir vous adresser à la maison d’édition.

ISBN : 978-1-78310-833-6
Gerry Souter



Frida Kahlo
Au-delà du miroir
1. Le Rêve ou Le Lit , 1940. Huile sur toile,
74 x 98,5 cm . Collection Isidore Ducasse, France.
Sommaire


Introduction
La Sauvageonne
La Fin de l’innocence
Señora Diego Rivera
Une Palette d’aventures
« J’ai vraiment besoin de pèze de toute urgence ! »
« Vive la joie, la vie, Diego… »
Conclusion
Index
Notes
2. Autoportrait , 1930. Huile sur toile,
65 x 55 cm . Museum of Fine Arts, Boston.


Introduction


Son visage serein encadré d’une couronne de cheveux ardents, l’enveloppe brisée, déchirée, recousue, crevassée et flétrie qui renfermait autrefois Frida Kahlo, s’abandonnait aux flammes du crématorium. Le brasier échauffant la table d’acier qui était devenue sa couche ultime, remplaçait la chair morte par la pureté de la cendre et mettait un terme – un point final – au corps traître qui avait contenu son âme. Son image incandescente dans la mort n’était pas moins réelle que les portraits de son vivant. Lorsque les cendres furent consumées et refroidies, les ténèbres s’abattirent sur son nom, ses peintures et son bref flirt avec la célébrité. Elle devint une note de bas de page, un « talent prometteur » se languissant éternellement à l’ombre de son époux, le fameux muraliste mexicain Diego Rivera, ou encore, ainsi que le déclara un critique du New York Times en baillant sur l’une de ses œuvres : « …peinte par une ex-épouse de Rivera ».
Frida Kahlo aurait dû mourir trente ans plus tôt dans un horrible accident d’autobus, mais son corps transpercé, anéanti, résista assez longtemps pour fonder une légende et une collection d’œuvres qui refit surface trente ans après sa mort. Ses tableaux firent des étincelles dans un monde nouveau, préparé à reconnaître et comprendre ses dons. Ils constituaient un journal intime visuel, une manifestation de son dialogue intérieur qui était, bien trop souvent, un cri de douleur. Ses peintures donnaient forme aux souvenirs, aux paysages de l’imagination, à des scènes entrevues et des visages étudiés. Avec leur palette de symboles, elles maintenaient à distance respectueuse la folie (jaune) et le sentiment de claustrophobie suscité par la prison des corsets de plâtre et d’acier. Son vocabulaire personnel d’images emblématiques nous dévoile sa façon de dévorer la vie, d’aimer, de haïr et de percevoir la beauté. Ses peintures, agrémentées de mots, de pages de son journal et de souvenirs de ses contemporains, nous gratifient d’une existence vécue au rythme d’un galop brisé, interrompue – peut-être – selon sa propre volonté, et lèguent à la postérité un autoportrait d’ensemble courageux, la somme de toutes ses parties.
Le peintre et la personne sont indissociables, et pourtant elle porta de nombreux masques. Avec les intimes, Frida dominait l’espace de ses commentaires spirituels et spontanés, par sa manière singulière de s’identifier avec les paysans du Mexique tout en maintenant une certaine distance avec eux, de dénigrer les Européens et leur besoin de marcher sous une bannière : impressionnistes, post-impressionnistes, expressionnistes, surréalistes, réalistes socialistes, etc. en quête d’argent et de riches mécènes, ou d’un siège dans une académie.
Et pourtant, alors que son œuvre gagnait en maturité, elle désira la reconnaissance pour elle-même et les tableaux qu’elle avait offerts en souvenir. Ce qui avait débuté comme un passe-temps prit bientôt possession de sa vie. Les conversations de Frida étaient relevées par l’argot des rues et les grossièretés qui faisaient mentir sa petite stature, son éducation catholique et son amour conservateur des coutumes traditionnelles mexicaines. Alors qu’elle se promenait dans les rues de New York vêtue de sa robe aux galons rouges de Tehuantepec, parée de ses pendentifs de jade millénaire et portant un reboso (châle) sur les épaules, un petit garçon s’approcha d’elle et lui demanda : « Le cirque est-il de passage en ville ? » Elle était un spectacle à elle seule, un recueil dadaïste de contradictions.
Sa vie intérieure oscillait entre exubérance et désespoir car elle menait une lutte presque permanente avec la douleur due à ses blessures à la colonne, au dos, au pied droit, à la jambe gauche, à des mycoses, des virus contractés lors des fausses-couches, et les continuels soins expérimentaux prodigués par ses médecins. Une inépuisable source de joie extraordinaire dans sa vie fut Diego Rivera, son mari, son prince grenouille, un communiste ventru aux yeux globuleux, à la chevelure désordonnée et à la réputation de bourreau des cœurs. Elle supporta ses infidélités et riposta en entretenant ses propres liaisons sur trois continents, fréquentant aussi bien des hommes forts que des femmes désirables. Mais en fin de compte, Diego et Frida revenaient toujours l’un vers l’autre comme deux bêtes blessées, séparées par leur art, la politique et leurs tempéraments volcaniques, et réunis par le ténu ruban rouge de leur amour.
Ses tableaux sur métal, bois et toile sans perspective, évoquant la peinture murale avec ses contours tranchés et un recours sans vergogne à la couleur locale reflétaient son influence. Mais tandis que Diego peignait la surface des choses qu’il voyait, elle s’éviscérait elle-même et devenait ses sujets. Et dans les années 40, alors que Frida parvenait à une plus grande maîtrise de son médium et que mûrissait en elle la conscience de son témoignage, son corps la trahit et lui ôta la capacité de réaliser toutes les images jaillissant de son esprit épuisé. Bientôt, il n’y eut plus de place que pour les narcotiques et un quart d’eau-de-vie par jour.
A la fin, Diego fut à ses côtés, comme le Mexique, son pays, lent à réaliser la valeur de son trésor. Privée de reconnaissance individuelle par son pays natal jusqu’aux dernières années de sa vie, l’unique exposition monographique de Frida Kahlo au Mexique fut inaugurée là où sa vie avait commencé, et retraçait les quarante-sept années de sa brève existence. Lorsqu’elle fut partie, les yeux de cette vie demeurèrent, nous lançant de son cadre un regard direct et provocateur.
3. Diego Rivera , Autoportrait , 1906.
Huile sur toile, 55 x 54 cm . Collection du
gouvernement de l ’ état de Sinaloa, Mexique.
4. Pancho Villa et Adelita , vers 1927.
Huile sur toile, 65 x 45 cm . Museo del
Instituto Tlaxcala de Cultura, Tlaxcala.


La Sauvageonne


Enfant, partout où elle allait, elle courait comme s’il lui restait peu de temps et tant de choses à accomplir. Magdalena Carmen Frieda Kahlo y Calderón naquit le 6 juillet 1907 à Coyoacán, au Mexique. En ce temps-là, courir, se cacher et apprendre à identifier rapidement quelle armée s’approchait du village, étaient des aptitudes quotidiennement requises pour la survie des civils mexicains. Excepté pour quelques lettres intimes, Frida finit par abandonner l’orthographe allemande de son nom, hérité de son père, Wilhelm (transformé en Guillermo), un hongrois élevé à Nuremberg. Sa mère, anciennement Matilde Calderón, dévote catholique et métisse d’ascendance indienne et européenne, possédait une vision profondément conservatrice et religieuse de la place d’une femme dans le monde. De l’autre côté, le père de Frida était un artiste, un photographe d’un certain renom qui l’encourageait à penser par elle-même. Guillermo était entouré par ses filles dans la Casa Azul (la maison bleue) située à l’angle des rues de Londres et Allende à Coyoacán. Au cœur de cette vie de famille traditionnelle, il s’accrocha à Frida comme à un succédané de fils, destiné à suivre ses pas dans le domaine des arts. Il devint son premier mentor en l’éloignant des rôles traditionnels acceptés par la majorité des femmes mexicaines. Elle lui servit d’assistante dans son laboratoire et commença à apprendre le métier, bien que sans grand enthousiasme pour le médium photographique. Elle voyageait à ses côtés pour être présente au cas où il aurait été saisi d’une crise d’épilepsie.
Guillermo Kahlo était un homme fier et exigeant, ayant ses habitudes et s’adonnant à de nombreuses activités intellectuelles, allant du goût pour la belle musique classique – il jouait presque quotidiennement sur un piano allemand – à sa propre peinture et son admiration pour l’art. Son travail à l’huile et à l’aquarelle était quelconque, mais cela fascinait Frida de le voir réaliser des tableaux sur une simple toile en utilisant les petits coups de pinceau d’un retoucheur de photo au lieu de se contenter de dissimuler les doubles mentons sur les portraits de clients suffisants.
Il entretenait avec rigidité sa propre dualité : extérieurement actif, mais prisonnier de son épilepsie lorsqu’il reprenait conscience, étendu dans la rue, terrassé par une attaque du grand mal, Frida agenouillée à ses côtés, tenant le flacon d’éther sous son nez et s’assurant que son appareil photographique n’avait pas été dérobé. Il jouait sa musique et lisait les ouvrages de sa grande bibliothèque, mais intérieurement, il était en proie à une constante agitation due à son besoin d’argent pour soutenir sa famille. Il portait ce que Frida décrivait comme un masque « serein ». Elle adopta ce self-control ou du moins son apparence, dans les plus sombres moments de son existence, refusant de laisser transparaître en public les émotions que cachait cette image stoïque.
5. Diego Rivera , Nu de Frida Kahlo , 1930.
Lithographie, 44 x 30 cm .
Museo Dolores Olmedo, Mexico.
6. Diego Rivera , Nu de Frida Kahlo , 1930.
Lithographie, 44 x 30 cm .
Museo Dolores Olmedo, Mexico.
Poème publié par El Universal Illustrado

30 novembre 1922

SOUVENIR

J’avais souri. Rien d’autre. Mais soudain j’ai su
Au tréfonds de mon silence
Il me suivait. Comme mon ombre, innocent et léger.
Dans la nuit, une chanson sanglota...
La foule des Indiens s’éloignait, se répandant à travers les rues de la ville.
Ils allaient drapés dans leurs sarapes, se livrer à la danse, après s’être adonnés au mezcal
Une harpe et une jarana jouaient la musique, et les souriantes filles à la peau sombre
Entonnaient le bonheur.
Dans le fond, derrière le « Zócalo », la rivière s’éclaira
Et s’assombrit, comme
Les moments de ma vie.
Il me suivait.
Je finis par pleurer, seule sous le porche de
L’église paroissiale,
Protégée par mon rebozo de coton bouilli, trempé par mes larmes.
Lettre à Alejandro Gómez Arias

25 avril 1927

Hier j’ai été très malade et très triste ; tu n’imagines pas quel niveau de désespoir on peut atteindre lorsqu’on est aussi malade. Je ressens une gêne épouvantable que je ne peux décrire et en plus parfois, j’éprouve une douleur que rien ne peut faire disparaître. Ils allaient me poser le plâtre aujourd’hui, mais ce sera probablement mardi ou mercredi car mon père n’avait pas l’argent – et cela coûte six pesos. Et ce n’est pas tant l’argent, parce qu’ils peuvent facilement le réunir. [Le problème c’est que] personne à la maison ne croit que je suis réellement malade, parce que je ne peux même pas en parler, car ma mère, qui est la seule à se faire un peu de souci [à mon sujet], en ferait une maladie. Et ils disent que c’est de ma faute, que je suis très imprudente. Comme ça personne ne souffre, ne désespère, et tout et tout, sauf moi. Je ne peux pas écrire beaucoup car je peux à peine me pencher en avant ; je ne peux pas marcher parce que mes jambes me font terriblement mal. Je suis déjà fatiguée de lire – je n’ai rien d’intéressant à lire – je ne peux rien faire d’autre que pleurer, et parfois même ça je n’y arrive pas. Rien ne m’amuse ; je n’ai pas la moindre distraction – seulement des misères – et tous les gens qui me rendent visite m’ennuient énormément. [...] Tu ne peux pas imaginer comme ces quatre murs m’exaspèrent. Tout ! je n’arrive pas à te décrire mon désespoir.
7. Portrait d ’ Alicia Galant (détail), 1927.
Huile sur toile, 107 x 93,5 cm .
Museo Dolores Olmedo, Mexico.


Frida Kahlo était gâtée, choyée et sensible. Le succès de son père lui valut de travailler pour le gouvernement de Porfirio Díaz, photographiant l’architecture mexicaine sous un jour alléchant censé attirer les investissements étrangers. Depuis 1876, Díaz jouissait de trente ans de règne en tant que président du Mexique et appliquait une philosophie darwinienne dans sa manière de gouverner le peuple mexicain. Ce concept – « le meilleur survivra » – signifiait pratiquement que tout l’argent et les projets du gouvernement étaient destinés à favoriser les riches et les puissants en délaissant les paysans moins productifs. Le Mexique devint le chéri économique du commerce international, les pays étrangers tirant profit de ses richesses minières et de sa main d’œuvre bon marché. Les coutumes et la culture européennes dominaient, tandis que les traditions mexicaines et indiennes dépérissaient. Díaz avait personnellement choisi Guillermo Kahlo pour montrer les meilleurs aspects du Mexique aux investisseurs étrangers, promouvant le photographe du statut de portraitiste itinérant au rang de membre d’une classe moyenne ardemment convoitée.
Kahlo ne perdit pas un instant et fit l’acquisition d’un terrain dans le faubourg de Coyoacán situé à la périphérie de la ville de Mexico et construisit la Casa Azul, une maison mexicaine traditionnelle – peinte dans un bleu profond et ornée de bordures rouges – les pièces donnant sur un patio central. En 1922, pour lui assurer mieux qu’une éducation médiocre, il inscrivit Frida à la « Escuela Nacional Preparatoria » de San Ildefonso. Elle faisait partie des trente-cinq jeunes filles admises sur un total de deux mille élèves et devint un personnage dans sa classe, entourée de garçons qui allaient devenir d’éminents intellectuels ou les futurs membres du gouvernement du Mexique. Elle profita pleinement de ce nouvel affranchissement des tâches ménagères abêtissantes et fréquenta un certain nombre de cliques au sein de l’école. Elle ressentait un véritable sentiment d’appartenance au groupe d’intellectuels bohêmes des Cachuchas – ainsi nommés en raison de la casquette qui constituait leur signe distinctif. A la tête de cette bande bigarrée et élitiste se trouvait Alejandro Gómez Arias qui, dans chacun de ses innombrables discours, réaffirmait qu’une renaissance du Mexique requérait « optimisme, sacrifice, amour et joie » ainsi que des chefs valeureux. Sa bonne tournure, ses manières assurées et son intelligence impressionnante séduisirent Frida. Toute sa vie, Frida attira des hommes de cette trempe et, une fois conquis, ils restaient tous pris dans les filets de sa passion et de sa possessivité. Mais chaque conquête était aussi une énigme pour cette fille de la campagne et la forçait à se demander ce que ces hommes résolus pouvaient bien voir en elle.
Elle était petite, ténébreuse, menue et boiteuse. A l’âge de six ans, Frida fut atteinte d’une poliomyélite qui atrophia sa jambe droite, la laissant avec une jambe plus courte. Les enfants du voisinage la traitaient de « pata de palo » ou « jambe de bois ». Pour cacher son malheur, elle portait de multiples couches de bas sur sa jambe maigre et se fit surélever le talon de sa chaussure d’un centimètre et demi. Connaissant l’état de la médecine au Mexique dans les années 20 – bains d’huile de noix chaude et doses de calcium – elle pouvait s’estimer heureuse d’être en vie. Pour améliorer encore sa démarche, elle se jeta à corps perdu dans le sport : la course, la boxe, la nage et la lutte, toutes des activités harassantes à la disposition des filles. Mais le meilleur des sports était le débat intellectuel et, en Arias, elle avait trouvé une véritable âme sœur.
En 1923, ils étaient amants et passaient des heures à la bibliothèque ibéro-américaine, à ingurgiter Gogol, Tolstoï, Spengler, Hegel, Kant et autres grands esprits européens. De ces séances et de ses propres lectures, elle développa progressivement de profondes affinités pour le socialisme et l’édification des masses. A ses yeux, dans ce cercle d’étudiants arrivistes, ces deux concepts étaient des paroles abstraites, mais elle demeura toute sa vie une communiste engagée qui n’hésitait pas à s’exprimer. Elle remplaça même 1907, sa véritable année de naissance, par 1910, date du début de la Révolution mexicaine, en gage d’affirmation de son engagement envers les idéaux révolutionnaires.
8. Portrait de ma sœur Cristina , 1928.
Huile sur bois, 99 x 81,5 cm .
Collection Otto Atencio Troconis, Caracas.
9. Portrait d ’ une dame en blanc , vers 1929.
Huile sur toile, 119 x 81 cm . Collection privée, Allemagne.
10. Diego Rivera , Portrait de la Señora Doña Evangelina Rivas de Lachica , 1949. Huile sur toile,
198,1 x 139,7 cm . Collection privée.


L’atmosphère de Mexico était animée par les débats politiques et le danger, car de versatiles orateurs prenaient la parole pour défier tout régime prétendant au pouvoir, et finir abattus dans la rue ou absorbés par la corruption. Díaz perdit au profit de Madero qui ne resta que treize mois au pouvoir, jusqu’au jour où il stoppa un tir mortel de son général Victoriano Huerta. Les héros populistes Francisco « Pancho » Villa et Emiliano Zapata divisèrent la population paysanne du pays, pourchassant toute personne en désaccord avec leurs manifestes réformistes, mais ils ne parvinrent pas plus à rallier une majorité qu’à prendre le pouvoir, leur tempérament et leur éducation ne les ayant pas préparés à gouverner.
Venustiano Carranza prit le pouvoir lorsque Huerta s’enfuit du Mexique et ne fit pas mieux que tous ses prédécesseurs. Ces politiciens étaient les produits de la politique économique eurocentrique de Díaz qui avait engraissé les riches et négligé les pauvres. C’est dans ce vide que s’imposèrent les idéaux prolétaires de la Révolution communiste qui avait balayé la Russie après l’assassinat du Tsar et de sa famille en 1917. Les théories socialistes de Marx et Engels semblaient pleines de promesses après l’hécatombe de la Révolution mexicaine apparemment interminable.
Et pourtant, malgré la dialectique et les débats progressistes, Frida gardait à l’esprit certains enseignements de sa mère catholique et – après une parodie de flirt avec les vêtements et les poses européennes, incluant le travestissement lorsqu’elle portait des complets d’homme – elle développa un amour passionné pour tous les aspects de la tradition mexicaine. A cette époque, son père lui donna une boîte d’aquarelle et des pinceaux. Il emportait fréquemment ses couleurs avec son appareil photographique lorsqu’il partait en expédition ou en mission. Elle prit cette habitude et l’accompagna.
Dix années de révolution avaient laminé l’économie du Mexique et coûté son travail pour le gouvernement à Guillermo Kahlo. Matilde se sépara de ses serviteurs et le niveau de vie de la Casa Azul diminua quelque peu, obligeant les filles à assumer toutes les tâches ménagères, et Guillermo à repartir en quête de commandes de portraits, son appareil Graflex en bandoulière.
L’ensemble de la population recommençant à respirer plus facilement sous le gouvernement de deux généraux, Álvaro Obregón et Plutarco Calles, quelques intellectuels et artistes locaux jouirent des bonnes grâces au sein des ministères. On promit des réformes agraires « révolutionnaires ». Mais encore une fois, les vieilles habitudes resurgissaient, remuant les braises sous les débats politiques et les mouvements en germes, ce qui maintenait le capitole mexicain en constante effervescence.
Frida devint une étudiante occasionnelle de la « Escuela Preparatoria », préférant la stimulation de ses amis intellectuels aux études formelles. A l’âge de quinze ans, elle possédait une intelligence acérée et mettait à l’épreuve les doctrines politiques et philosophiques au cours d’innocents débats avec ses compagnons, débats durant lesquels remporter une victoire ne se mesurait pas à l’aune de la mort et de la destruction.
Durant cette période, elle apprit que le ministre de l’Education avait commandé une grande peinture murale destinée à orner la cour de la Escuela. Elle était intitulée Création et couvrait cent cinquante mètres carrés de mur. Le muraliste était l’artiste mexicain Diego Rivera, qui avait travaillé en Europe au cours des quatorze années précédentes. Aidé de son épouse, Guadalupe (Lupe) Marín, et d’une équipe d’artisans, il assembla l’échafaudage et la cire colorée, nécessitant la chaleur de torches incandescentes, destinée à servir de base résineuse étalée au dessin esquissé sur le mur quadrillé. Ce lent procédé d’encaustique fut finalement abandonné au profit d’une fresque sur plâtre, mais pour Frida, la réalisation de la scène progressant sur le mur nu était fascinante. En compagnie de quelques amis, elle se glissait souvent dans l’amphithéâtre pour observer Rivera à l’œuvre.
Son image était bien éloignée de celle d’un artiste mourant de faim. L’échafaudage grinçait sous son poids lorsqu’il s’éloignait ou s’approchait du mur. Tout chez lui était surdimensionné, de sa tignasse de cheveux noirs à la large ceinture qui maintenait son pantalon qui se tendait lorsqu’il s’asseyait et godaillait aux genoux. Les étudiants le surnommèrent Panzón (gros bidon).
Ces intrusions prirent fin lorsqu’un autre groupe d’étudiants, incarnant la vision de leurs parents et issus d’une élite ultra-conservatrice, commença à détériorer le travail en cours d’autres muralistes tels que David Siqueiros et José Clemente Orozco, affirmant que ces œuvres promouvaient l’athéisme et l’idéologie socialiste. Les assistants de Rivera s’armèrent et montèrent eux-mêmes la garde, lorsqu’ils n’étaient pas en train de mélanger les couleurs ou de transférer les esquisses sur la paroi. Rivera lui-même cultiva l’image d’un défenseur au revolver de la liberté de création et s’affichait souvent lors de fêtes avec un gros colt fourré dans sa ceinture ou dans la poche de sa veste.
Dès son plus jeune âge, Frida avait appris de son père à apprécier l’art de la peinture. Pour compléter son éducation, il l’encouragea à copier les gravures et les dessins connus d’autres artistes. Afin d’améliorer la situation financière du foyer, elle devint l’apprentie du graveur, Fernando Fernández, un ami de son père. Fernández appréciait son travail et lui donnait le temps de reproduire des gravures et des dessins à la plume et à l’encre. Mais elle peignait avec le même enthousiasme qu’elle collectionnait les jouets faits à la main, les poupées et les costumes ornés de broderies bariolées – comme un hobby, un mode d’expression personnel, et non comme un « art », car elle ne pensait pas devenir une artiste professionnelle. Elle considérait le talent d’artistes comme Diego Rivera bien au-delà de ses propres capacités.
Ses premières œuvres étaient des études en couleurs et des formes de bâtiments telle que Prends-en un autre , peinte en 1925. Il s’agit d’une vue aérienne de la place d’une ville, dépeinte avec la vision naïve d’un enfant dans sa perspective sans relief et qui représente une carriole tirée par un âne avançant sur une avenue. Une autre œuvre, Paysage urbain , est une composition de plans architecturaux et d’alignements de conduits de fumée qui, à travers l’usage subtil des ombres et le contrôle des valeurs, dénote une structure plus sophistiquée et une reconnaissance du travail accompli. Cette mise en application révèle le savoir acquis à travers les copies réalisées sous la férule de Fernández. Elle trahit aussi un œil pour la composition peu éloignée de celle des photographies d’Edward Weston qui avait passé une année au Mexique et était en passe de créer une nouvelle manière de voir les formes, les textures et leurs relations. Bien qu’à ses yeux, sa peinture n’était rien de plus qu’un passe-temps agréable, cela ne l’empêchait pas de se faufiler jusqu’à un fauteuil de l’amphithéâtre, où elle observait Rivera travailler – même sous le regard jaloux et les insultes de Lupe Marín. Sa femme apportait régulièrement son déjeuner à Diego. C’était une manière pour elle de garder un œil sur lui, notamment lorsqu’il peignait un modèle particulièrement beau. Lupe était sa seconde épouse et le connaissait très bien.
11. Portrait de Miguel N. Lira , 1927.
Huile sur toile, 99,2 x 67,5 cm .
Museo del Instituto Tlaxcala de Cultura, Tlaxcala.
12. Portrait de Diego Rivera , 1937.
Huile sur toile, 46 x 32 cm .
Collection Jacques et Natasha Gelman, Mexico.


C’était alors que tout changea à jamais. Kahlo déclara à l’auteur, Raquel Tibol :
« A cette époque, les bus étaient très peu résistants. Ils avaient commencé à circuler et connaissaient un très gros succès, mais les tramways étaient vides. Je montai dans le bus avec Alejandro Gómez Arias et m’assis à côté de lui près du bout de la rambarde. Un peu plus tard, le bus entra en collision avec un tramway de la ligne de Xochimilco et le tramway écrasa le bus contre le coin de la rue. C’était une étrange collision, pas violente, mais molle et lente, et elle causa des blessures chez tout le monde, chez moi beaucoup plus sérieusement… J’avais dix-huit ans alors, mais semblais beaucoup plus jeune, plus jeune même que (ma sœur) Cristi qui était de onze mois ma cadette… J’étais une adolescente intelligente mais sans aucun sens de la réalité, malgré toute la liberté que j’avais acquise. C’est peut-être pourquoi je ne me suis pas rendu compte de ce qui se passait ni des blessures que j’avais reçues… Le choc nous a projetés en avant et une barre d’appui m’a transpercée comme une épée transperce un taureau. Un homme a vu que j’avais une hémorragie terrible. Il m’a transportée à une table de billard proche où je suis restée jusqu’à ce que la Croix-Rouge vienne me chercher… Dès que j’ai vu ma mère, je lui ai dit : « Je suis encore en vie et en plus j’ai une raison de vivre et cette raison, c’est la peinture. » Parce que je devais rester couchée dans mon corset de plâtre qui allait de la clavicule au pelvis, ma mère inventa un drôle d’appareil pour soutenir le chevalet que j’utilisais pour tenir les feuilles de papier. C’est elle qui pensa à réaliser un toit pour mon lit dans le style Renaissance, un baldaquin pourvu d’un miroir que je pouvais regarder pour me servir de mon image comme modèle. » [1]
La scène de l’accident était macabre. Pour une raison ou pour une autre, la collision arracha les vêtements du corps de Frida, la laissant nue sur le sol fracassé du bus. Près de Frida voyageait un peintre ou un artisan transportant avec lui de la poudre d’or emballée dans un paquet de papier. Celui-ci éclata, couvrant son corps dénudé. La rambarde d’acier avait transpercé son bassin et émergeait de son vagin. Du sang s’échappait de sa blessure, se mélangeant à la poudre d’or. Dans le chaos, les spectateurs, apercevant son corps bizarrement empalé, éclaboussé d’or et de sang commencèrent à crier : « La Bailarina! La Bailarina! » (la danseuse). Un spectateur insista pour que l’on retire la barre d’acier. Il la saisit et la retira de la blessure. Elle poussa un hurlement si fort qu’il couvrit la sirène de l’ambulance qui approchait.
En 1946, un médecin allemand, Henriette Begun, écrivit une histoire clinique de Frida Kahlo. Ses notes en date du 17 septembre 1925 indiquent :
« L’accident a causé des fractures des troisième et quatrième vertèbres lombaires, trois fractures du pelvis, onze fractures du pied droit, la dislocation du coude gauche, une profonde blessure abdominale causée par une rambarde d’acier, entrée par la hanche gauche, sortie par le vagin, déchirant la lèvre gauche. Une péritonite aiguë. Cystite avec pose d’une sonde pour plusieurs jours. Contrainte à trois mois de repos à l’hôpital. Fracture de la colonne vertébrale ignorée par les médecins jusqu’à ce que le D r Ortiz Tirado ordonne une immobilisation au moyen d’un corset de plâtre pour une durée de neuf mois… A partir de ce moment, a éprouvé une sensation de fatigue constante et parfois des douleurs dans la région lombaire et dans la jambe droite, qui ne la quittent plus désormais. » [2]
Lettre à Alejandro Gómez Arias

20 octobre 1925

De l’avis du D r Díaz Infante qui m’a soignée à la Croix Rouge, je suis désormais hors de danger et vais me rétablir. […] J’ai le côté droit du pelvis fracturé et déplacé, une luxation au pied ainsi qu’une luxation et une fracture au coude gauche ; à cela s’ajoutent les blessures dont je t’ai parlées dans l’autre lettre : la plus longue s’est étendue de la hanche à l’entrejambes ; il y en avait donc deux. L’une s’est déjà résorbée et l’autre fait à peu près deux centimètres de long pour une profondeur d’un centimètre et demi mais je pense qu’elle sera bientôt guérie. J’ai le pied droit couvert d’entailles profondes et, autre chose, le D r Díaz Infante (qui est très sympathique) n’a pas voulu continuer de me traiter parce qu’il dit que Coyoacán est très loin et qu’il ne pourrait pas quitter une personne blessée et venir s’il était appelé, donc il a été remplacé par Pedro Calderón de Coyoacán. Te souviens-tu de lui ? Et bien, comme deux médecins ne font jamais le même diagnostic sur une maladie, Pedro, bien sûr, a dit qu’il trouvait tout extrêmement bien sauf mon bras et qu’il doutait fortement que je puisse l’étendre ; que si j’y parvenais, ce serait très lentement et après de nombreux massages et bains chauds. Tu n’as pas idée ce que cela est douloureux. Chaque fois qu’ils me manipulent, je pleure des litres de larmes, même s’ils disent qu’il ne faut pas croire un chien qui boite ni les larmes d’une femme. Ma jambe me fait si mal qu’on la croirait broyée. D’ailleurs, toute la jambe me lance terriblement et c’est très inconfortable, comme tu peux l’imaginer, mais ils disent que l’os va se réparer avec du repos et que je pourrai remarcher petit à petit.
Lettre à Alejandro Gómez Arias

10 janvier 1927

Je suis, comme toujours, malade. Comme tu peux le voir, c’est d’un ennui… Je ne sais pas quoi d’autre entreprendre comme cela fait maintenant plus d’un an que je suis comme cela. Je n’arrête pas de me plaindre, comme une vieille femme ! je ne sais pas ce que ce sera quand j’aurai trente ans. Il faudra m’envelopper dans un linge de coton pour me porter à droite et à gauche toute la journée ; comme je te l’ai dit un jour, je ne crois pas que tu sois en mesure de me porter dans un sac parce que je ne pourrai pas rentrer dedans. […] Il faut que tu me racontes quelque chose de neuf parce qu’en vérité j’étais née pour être un pot de fleurs et ne sors jamais du salon. Qu’est-ce que j’en ai assez de cet ennui mortel !!!!!!
Tu vas me dire que je devrais faire quelque chose d’utile etc. mais je n’en ai pas l’envie. Je n’ai rien envie de faire – tu le sais – et je ne vais donc pas te l’expliquer. Je rêve de cette chambre toutes les nuits et, j’ai beau tout essayer, je n’arrive pas à effacer cette image de mon cerveau (lequel, par ailleurs, ressemble chaque jour plus à un bazar). Mais bon, qu’est-ce qu’on peut y faire ? Attendre et attendre encore […] Moi qui tant de fois ai rêvé d’être navigateur ou voyageur ! Patiño répondrait que c’est une de ces ironies de la vie. Ha ha ha ha ! (Ne ris pas) ; ça ne fait jamais que dix-sept ans que je suis plantée dans cette ville. Plus tard, je pourrai sûrement dire : « Je ne fais que passer, je n’ai pas le temps de discuter avec vous. » [A cet endroit elle a dessiné des notes de musique.] Enfin, après tout, visiter la Chine, l’Inde ou d’autres pays est secondaire…Avant tout, quand viens-tu ? Je ne pense pas qu’il soit nécessaire que je t’envoie un télégramme te disant que je suis à l’agonie, n’est-ce pas ? […] Au fait, demande dans tes connaissances si quelqu’un connaît un bon moyen d’éclaircir les cheveux ; n’oublie pas.
13. Petite Fille avec couche (Portrait d ’ Isolda Pinedo Kahlo), 1929.
Huile sur toile, 65,5 x 44 cm . Collection privée.


La Fin de l’innocence


On ne peut qu’imaginer la dévastation que subit le corps de Frida Kahlo, mais ses conséquences furent bien pires lorsqu’elle réalisa qu’elle y survivrait. Cette jeune fille pleine de vitalité, capable d’embrasser une multitude de carrières, avait été réduite au statut d’invalide clouée à son lit. Seules sa jeunesse et sa vitalité lui sauvèrent la vie, mais quel genre de vie allait-elle affronter ? La capacité de son père à gagner assez d’argent pour subvenir aux besoins de sa famille et payer les soins de Frida avait diminué avec l’économie mexicaine. Ceci obligea à prolonger d’un mois son séjour à l’hôpital surchargé et manquant de personnel de la Croix-Rouge.
« Il (l’Hôpital de la Croix-Rouge) était très pauvre. Nous étions stationnés dans une espèce de terrible quartier pour esclaves, et les repas étaient si abjects qu’on pouvait à peine les manger. Une seule infirmière avait la charge de vingt-cinq patients. » [3]
Après avoir été clouée à son lit, enveloppée de plâtre et de bandages, on l’autorisa finalement à rentrer chez elle, à la Casa Azul. Loin de ses amis de Mexico, elle entretint une volumineuse correspondance avec eux et notamment avec Alejandro Gómez Arias. Leur relation sexuelle avait pris fin avant l’accident et ils s’étaient mis d’accord : chacun pouvait rencontrer d’autres personnes. Pourtant, lorsqu’ils se virent en tant qu’ « amis », Frida ignora les conquêtes féminines dont se vantait Alejandro. Mais il se renfrogna lorsqu’elle énuméra les hommes avec lesquels elle avait couché. Ils se ressemblaient trop.
Tandis qu’elle récupérait de son accident, les parents d’Alejandro décidèrent de l’envoyer en Europe, étudier à Berlin. La longue séparation et l’expérience du monde rafraîchirent considérablement ce qu’il lui restait d’ardeur pour la jeune provinciale mexicaine laissée derrière lui. En revanche, Frida, prisonnière de son plâtre, continua à lui écrire avec empressement des lettres pleines du pitoyable désir de le voir.
« Lorsque tu viendras, je ne serai pas en mesure de t’offrir ce que tu voudrais. Au lieu d’avoir les cheveux courts et de flirter, je n’aurai que les cheveux courts et ne serai d’aucun usage, ce qui est pire. Toutes ces choses sont un tourment constant. Toute la vie est en toi, mais je ne peux l’avoir… Je suis très sotte et je souffre bien plus que je ne le devrais. Je suis encore jeune et il est possible que je guérisse, seulement je n’arrive pas à y croire. Il vaut mieux que je n’y croie pas, non ? Tu viendras sûrement en novembre. » [4]
14. Portrait d ’ Eva Frederick , 1931.
Huile sur toile, 63 x 46 cm .
Museo Dolores Olmedo, Mexico.
15. Diego Rivera , Delfina et Dimas .
Huile sur toile, 31 x 24 cm . Collection privée.
16. L ’ Autobus , 1929. Huile sur toile,
25,8 x 55,5 cm . Museo Dolores Olmedo, Mexico.
17. Diego Rivera , L ’ Atelier du peintre , 1954.
Huile sur toile, 179 x 150 cm . Collection Acervo Patrimonial
de la Secretaría de Hacienda y Crédito Público, Mexico.
18. Ex-Voto , vers 1943. Huile sur métal,
19,1 x 24,1 cm . Collection privée.


Progressivement, sa volonté indomptable s’affirma et elle commença à prendre des décisions à l’intérieur du cadre restreint qu’elle contrôlait. En décembre 1925, elle recouvra l’usage de ses jambes. L’un de ses premiers douloureux déplacements la mena jusqu’à Mexico, à la demeure d’Alejandro Gómez Arias peu avant Noël. Elle attendit devant sa porte, mais il ne sortit jamais pour la rencontrer. Peu après, elle fut assaillie par des douleurs lancinantes dans le dos et un nouveau bataillon de médecins vint envahir sa vie. Ses trois fractures spinales furent découvertes et elle fut une nouvelle fois immédiatement enveloppée de plâtre. Piégée et immobilisée après ces brèves journées de liberté, elle commença à procéder à une réduction réaliste de ses possibilités. A la Escuela Preparatoria, elle avait entamé des études menant à une carrière dans la médecine. Ce rêve s’évanouit lorsqu’elle accepta ses limites physiques.
Les jours d’introspection se succédant, elle passait son temps à peindre des tableaux de Coyoacán et des portraits des membres de sa famille ou d’amis qui lui rendaient visite.
En tant qu’artiste, elle ne visita qu’une seule fois la scène de son accident, dans un dessin au crayon qui montrait son corps bandé à côté du petit bus et du tramway, tous deux écrasés contre l’angle du marché couvert. C’était un dessin cathartique, né de son imagination et du témoignage des autres. Combien de fois dans ses rêves nocturnes et ses rêves éveillés s’était-elle tenue devant ce terrible spectacle avant de le dessiner – et de le laisser ensuite inachevé ?
Les louanges que suscitaient ses peintures la surprenaient et elle commença à décider qui recevrait la peinture avant de l’entamer – écrivant souvent le nom du récipiendaire sur la toile. Elle les donnait en souvenir, ne leur attribuant aucune valeur, mise à part celle de la manifestation de ses sentiments. Parmi les fruits de ses premiers efforts, elle réalisa ses meilleurs portraits en allant puiser sous la peau du modèle, et en demeurant seule et authentique, sans recourir à des stratagèmes techniques ou à des sentiments de commande. C’est un autoportrait qui connut le plus grand succès, celui peint spécialement pour Alejandro Gómez Arias dans une nouvelle, mais vaine tentative de regagner son amour. Avec ce tableau, elle entamait la plus remarquable série de sa vie, constituée de réflexions sur Frida Kahlo pleinement abouties, à la fois introspectives et révélatrices, qui exploraient le monde derrière ses propres yeux et vu de l’intérieur du patchwork de son corps disloqué. Officiellement intitulé Autoportrait à la robe de velours , en 1926, elle nomma son cadeau pour Alejandro, « Ton Botticelli » (sic).
Alors en voyage à travers l’Europe, Arias avait mentionné ces filles italiennes « tellement exquises, qu’elles semblaient avoir été peintes par Botticelli ». Frida y ajouta quelques touches de l’élégant maniérisme du peintre du XVI e siècle, Bronzino (1503-1572), l’un de ses favoris.
19. Arbre de l ’ espérance, tiens-toi droit , 1946.
Huile sur masonite, 55,9 x 40,6 cm .
Collection Isidore Ducasse, France.
20. Portrait de Lucha Maria, petite fille de Tehuacán (soleil et lune), 1942. Huile sur masonite,
54,6 x 43,1 cm . Collection privée.


Dans le portrait, elle tend sa main ouverte à Arias, dans un possible désir de réconciliation. Sa peau a l’éclat de l’ivoire et de saines rougeurs colorent ses joues, rien à voir avec le visage blafard d’un malade résigné. Son regard est direct et provocateur sous son unique sourcil accentué. Ce qu’elle tend dans sa main ouverte à la manière Bronzino, elle le reprend avec l’énergie d’un survivant. Ce regard stoïque, scrutateur et dépourvu de sourire est la pose qu’elle adoptait dans la vie réelle. Comme pour ponctuer son message, elle écrivit dans le bas de la toile :
« Pour Alex, Frida Kahlo, à l’âge de dix-sept ans, septembre 1926 – Coyoacán – Heute ist immer noch (Aujourd’hui est comme toujours) ».
En d’autres termes, elle dit : « Si tu m’as jamais aimée, alors aujourd’hui est comme toujours et cet amour est toujours vivant. » Frida Kahlo entretint constamment une réalité propre et exigeante que personne, pas même Diego Rivera, ne parvint jamais à pénétrer totalement.
Tout au long de 1927 et de 1928, Frida peignit les portraits de ses proches. Elle captura la beauté glaciale de son amie Alicia Galant. La plus jeune sœur de Frida, Cristina, est rendue par des teintes pastel lumineuses qui entourent un visage résolu, exécuté avec précision. Frida dépeignit sa nièce bébé Isolda Pinedo Kahlo, dans une bulle de douceur, sa poupée préférée délaissée à ses pieds, mais les yeux cherchant à échapper à l’ennui d’être assise. A chaque tableau, la confiance de Frida croît avec son aisance technique. Le déclin de sa relation avec Alejandro Gómez Arias est perceptible dans son portrait de lui de 1928. Il ressemble à un écolier dans son premier complet d’adulte. Son expression est torturée et indécise. Le garçon dans le tableau a manqué une grande occasion et en est complètement inconscient – ou, plus probablement, il a échappé à un projectile passionné, qui l’aurait entièrement consumé et s’en trouve soulagé. Comme presque tous les hommes de sa vie, il demeura un ami proche, maintenu dans son orbite par la fascination mutuelle qui les avaient attirés l’un vers l’autre.
En 1928, Frida avait récupéré suffisamment pour mettre de côté ses corsets orthopédiques, échapper au monde étriqué de son lit et quitter une nouvelle fois la Casa Azul pour le bouillon social et politique qu’était la ville de Mexico. Elle recommença à explorer le monde grisant de l’art mexicain et de la politique. Elle ne perdit pas de temps avec ses anciens camarades des différentes cliques de la Escuela Preparatoria. Bientôt, alors qu’elle dérivait d’un cercle vers un autre, elle se mit à fréquenter un groupe d’ambitieux politiciens, d’anarchistes et de communistes qui gravitaient autour de l’Américaine expatriée, Tina Modotti. Tina était une belle femme, arrivée au Mexique en 1923, pour étudier la photographie avec son amant, le photographe américain, ascète de l’art, Edward Weston.
Lorsqu’il retourna en Californie en 1924, elle resta pour entamer une vie riche en péripéties, devenant elle-même une excellente photographe et la compagne de route d’un assortiment de révolutionnaires. Pendant la Première Guerre mondiale et le début des années 20, beaucoup d’intellectuels américains, d’artistes, de poètes et d’écrivains fuirent les Etats-Unis pour le Mexique et, plus tard, la France, en quête d’une vie bon marché et d’idéalisme politique. Ils se réunissaient pour louer ou condamner réciproquement leurs œuvres et ébauchaient quelque manifeste fumeux tout en participant à l’une de ces interminables fêtes alcoolisées qui duraient des années, titubant d’un appartement à un salon, puis à un bar et la même chose dans l’autre sens. Tandis que la plupart étaient un ramassis bigarré d’exilés, qui passaient la frontière juste à temps pour échapper à la banqueroute et aux dettes, quelques réels talents vinrent agrémenter la société mexicaine. John Dos Passos vécut un certain temps à Mexico, ainsi que Katherine Anne Porter et le poète Hart Crane. [5] Ces expatriés forgèrent une vision sentimentale du noble paysan trimant dans les champs et exaltèrent le mode de vie mexicain fait de fiestas y siestas interrompues par d’occasionnelles révoltes paysannes et ponctuées de quelques assassinats politiques.
21. La Colonne brisée , 1944. Huile sur toile
montée sur masonite, 40 x 30,7 cm .
Museo Dolores Olmedo, Mexico.
Lettre à Alejandro Gómez Arias

31 mai 1927

J’ai presque fini le portrait de Chong Lee [Miguel Lira] ; je vais t’en envoyer une photographie. [...] C’est pire de jour en jour. Il faut que je me persuade qu’il est nécessaire, quasiment certain, que je me fasse opérer. Sinon, le temps passe et soudain tu as gaspillé cent pesos, donnés à une paire de voleurs – c’est ce que sont la plupart des médecins. La douleur est toujours aussi forte dans ma mauvaise jambe et parfois la bonne me fait mal aussi ; je vais donc de plus en plus mal, et sans aucun espoir d’aller mieux, parce que pour ça il me faut la chose la plus importante : de l’argent. Le nerf sciatique est endommagé, et un autre nerf – dont je ne connais pas le nom – qui est relié aux parties génitales. Je ne sais pas ce qui ne va pas avec deux de mes vertèbres et il y a un tas d’autres choses que je ne peux t’expliquer car je ne les comprends pas moi-même. Donc je ne sais pas en quoi l’opération va consister, puisque personne ne peut me l’expliquer. Tu peux imaginer à partir de tout ce que je te raconte, quel espoir je nourris d’aller, non pas bien mais au moins mieux, le jour où tu arriveras. Je comprends qu’il est nécessaire dans ce cas d’avoir une grande foi, mais tu ne peux pas imaginer, même pas une minute, combien je souffre de tout ça, justement parce que je ne crois pas que je vais guérir. Un docteur pourvu de quelque intérêt pour moi pourrait éventuellement me soulager, au moins, mais tous ces docteurs qui m’ont soignée sont des méchants qui ne se soucient pas le moins du monde de moi et qui passent leur temps à voler. Par conséquent, je ne sais pas quoi faire et il est inutile de désespérer. [...] Lupe Vélez tourne son premier film avec Douglas Fairbanks, tu le savais ? Comment sont les cinémas en Allemagne ? Qu’as-tu appris ou lu d’autre sur la peinture ? Iras-tu à Paris ? Comment est le Rhin ; l’architecture allemande ? Tout.