L'Art du Champa

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Description

Le royaume du Champa s’organise vers le Ve siècle après J.-C. sur une large partie du territoire du Vietnam actuel. Il reste encore quelques magnifiques édifices dans la région de Nha Trang. La sculpture Cham utilise divers matériaux, principalement la pierre (grès), mais également l’or, l’argent et le bronze. À l’origine, ces œuvres illustraient la mythologie indienne. Ce puissant royaume fut progressivement détruit au cours du XVe siècle par l’irrésistible descente vers le sud (« Nam Tiên ») des vietnamiens, depuis leur foyer de la région du Fleuve Rouge. L’auteur explore, décrit et commente les différents styles des sculptures de l’art Cham en s’appuyant sur une iconographie riche et inédite.

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Date de parution 15 septembre 2015
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EAN13 9781783108299
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0025 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Texte : Jean-François Hubert

Mise en page :
Baseline Co. Ltd
61A-63A Vo Van Tan Street
ème4 étage
District 3, Hô Chi Minh-Ville
Vietnam

© Confidential Concepts, worldwide, USA
© Parkstone Press International, New York, USA
I m a g e - B a r www.image-bar.com
© Thérèse Le Prat photographie
© Extrait du catalogue « La Fleur du pêcher et l’oiseau d’azur » paru aux éditions La Renaissance du
livre.

François Devos toutes photographies

Tous droits d’adaptation et de reproduction réservés pour tous pays.
Sauf mention contraire, le copyright des œuvres reproduites se trouve chez les photographes qui en
sont les auteurs. En dépit de nos recherches, il nous a été impossible d’établir les droits d’auteur dans
certains cas. En cas de réclamation, nous vous prions de bien vouloir vous adresser à la maison
d’édition.

ISBN : 978-1-78310-829-9


R e m e r c i e m e n t s

Mes remerciements vont d’abord à mon éditeur Jean-Paul Manzo qui, avec
enthousiasme,
a accepté mon projet et à Eliane de Sérésin, qui a eu la charge de le mener à bien.
Qu’ils trouvent ici l’expression de ma reconnaissance.
Une mention particulière à François Devos, photographe, qui a accepté de
m’accompagner,
dans des endroits parfois pittoresques, pour réaliser de magnifiques photographies.

Ensuite à tous ceux sans qui, d’une manière ou d’une autre, cet ouvrage n’aurait pas
existé :

Sophie Allard-Latour
Philippe Damas
Dominique Darbois
Jean-Luc Enguehard
Michel Inguimberty
Jean-Paul Morin
Cang Nguyen
Eric Pouillot
Richard Prévost
Nick Scheeres
Lan Tran
Marc Vartabedian
Jean Volang
Anna Zweede
Enfin, je tiens tout particulièrement à remercier Joëlle Loiret dont l’œil professionnel
et le sens du fond et de la forme n’ont d’égal que la patience et la ténacité.Jean-François Hubert



L’Art du Champa





S o m m a i r e


Introduction
Le Champa historique
L’architecture cham
Des dieux et de leur représentation
Styles et datation des sculptures
Analyse des métaux et bijoux du Champa par un cyclotron
Conclusion
Glossaire
Chronologie sommaire du Champa
Chronologie des règnes des souverains du Champa, construction de temples et écoles
de sculptures afférentes
Bibliographie
Liste des illustrations1 . Garuda en grès du style de Thâp-Mam
e(XII siècle) situé devant le musée national
d’histoire du Viêt-Nam (Hanoï) (détail).I n t r o d u c t i o n

2 . Garuda en grès du style de Thâp-Mam
e(XII siècle) situé devant le musée national
d’histoire du Viêt-Nam (Hanoï).


Evoquer le Champa, c’est glorifier la mort, sanctifier des traces, magnifier des indices, encenser des
deuils, reconstruire l’histoire. Le Champa n’existe plus que dans les mémoires des vivants allogènes
qui se veulent éternels, que dans une sourde mélodie, forcément exotique, que fredonnent quelques
mânes craints.
Pourtant, défi au temps, compassion de celui-ci, vengeance contre l’injustice de l’inexorable, la
statuaire cham vient témoigner de cette civilisation engloutie dans les méandres de l’histoire, rejeton
profane de la divine œuvre historique de destruction.
Toutes les civilisations meurent, mais toutes sont fécondes. Elles laissent dans la mémoire de
l’homme, ces notions fondamentales, impossibles à formuler, que sont l’infinité irrésolue et l’absolu
inatteignable.
Peut-être, pourtant, que la civilisation cham est un peu plus morte que les autres : la mort n’est
pas un état mais un discours et le Champa a longtemps manqué d’orateurs et d’auditeurs. Pourtant,
quelle geste ! Une naissance mystérieuse, un idéal d’apatride, une glorieuse décadence, une mort
annoncée au nom de l’altérité impossible. Le Champa, c’est cinq cents ans de mystère, mille de
destruction, trois cents d’oubli.
Le plus efficient était d’appréhender ses vestiges, ses tours abandonnées, ses sculptures oubliées,
ses sites sublimes où erre le divin. Œuvre agréable pour le voyageur volontaire muni des indications
savantes des grands anciens et attentif à l’attrait sans préjugé de la découverte.
Examiner une statue, l’expertiser, c’est interroger un condensé d’histoire. Toutes celles
reproduites dans l’ouvrage, nous les avons examinées de près, mesurées, auscultées, authentifiées.
Toutes issues de collections privées, le plus souvent inédites, elles apportent un sang neuf à
l’observation: en art, rien n’est plus dangereux que la consanguinité des modèles et la limitation du
champ du regard.
Profondément original, redécouvert par les Français, réapproprié, aujourd’hui, par les
Vietnamiens, telle est la situation de l’art cham en général et de la sculpture cham en particulier, au
edébut de ce XXI siècle.
Profondément originale, car même si l’on peut opérer quelques comparaisons stylistiques,
évoquer des origines, noter des influences, la sculpture cham diffère de toutes les autres écoles de
sculptures passées, contemporaines ou futures.
Redécouverte par les Français, car tout au long de la présence française au Vietnam, et ce, dès la
edeuxième moitié du XIX siècle, des découvreurs relayés par des architectes, mais aussi des
épigraphistes et des archéologues ont non seulement constitué son fonds unique réunissant
documentation et commentaires, mais aussi réalisé une œuvre majeure de conservation des sites
cham. Dans un monde où l’usage de la langue française recule, il n’est pas indifférent de noter que le
français reste la langue de référence pour qui veut étudier l’art cham : aucune référence précise,
aucune étude sérieuse ne pourrait encore, aujourd’hui, s’affranchir du dépouillement minutieux et de
la lecture attentive de documents puisés aux meilleures sources, tous rédigés en français, depuis près
de cent cinquante ans.3 . L’inscription de Vo-Canh, placée devant le
musée national d’histoire du Viêt-Nam (Hanoï).
e eDatée des III -IV siècles, trouvée près de Nha Trang,
elle reste le pivot de nombreuses recherches,
même si son origine cham n’est pas assurée.


Réappropriée aujourd’hui par les Vietnamiens. Ceux-ci après les exigences des années de guerre
ont su s’intéresser à un art qui, pour beaucoup d’entre eux, restait étranger. Après tout, dans cette
conscience collective qui reste le seul ciment des nations, le Cham c’était, consciemment, l’ennemi
edu sud, celui qui razziait au nord, puis qui, après l’occupation chinoise jusqu’au X siècle,
apparaissait comme l’obstacle à une « descente vers le sud » (« Nam Tiên ») que rendait inéluctable
l’accroissement démographique du nord. C’était aussi, inconsciemment, une culpabilité, celle d’avoir
détruit irrémédiablement une culture autochtone millénaire, d’avoir réduit un peuple à
l’appartenance, pour les quelques 100 000 Cham vivant encore au Vietnam, à un groupe inscrit à
l’inventaire des cinquante quatre minorités du pays, regroupé principalement autour de Phan Rang et
Phan Ri, ou près de Chau Doc, tous lieux situés au sud du Vietnam actuel.
Cette réappropriation est, aujourd’hui, florissante : les soins apportés à des publications nouvelles,
la valorisation et la restauration des sites, des travaux archéologiques efficients, autant d’indices
d’une prise de conscience nationale et d’une volonté réelle d’une reconquête d’un patrimoine cham,
aujourd’hui, sans conteste vietnamien.
Mais il serait faux d’inscrire l’art cham en général et la sculpture cham en particulier dans une
relation historique exclusivement franco-vietnamienne ou dans une politique nationale isolée.
La sculpture cham a gagné depuis longtemps un public international. Certes, les premiers musées
qui l’ont exposée furent fondés au Vietnam sous l’influence française. C’est essentiellement à
l’Ecole française d’Extrême-Orient (EFEO) – qui s’était également vue assigner pour mission la
conservation des monuments historiques de l’Indochine – que l’on doit la création des premiers
musées : les bâtiments de l’Ecole abritent dans un premier temps dès 1899 à Saigon, quelques pierres
récupérées dans les ruines de My Son. Puis quelques sculptures partiront entre 1900 et 1905 pour
Hanoi et, petit à petit, au gré des pièces collectées fortuitement ou au cours de fouilles organisées, se
constitueront des musées proprement dits. Les dates de création réelles de ces musées sont
antérieures, mais nous choisissons de donner ici celles de leur aménagement définitif : le Musée
Louis Finot de Hanoi (inauguré en 1933), le Musée Henri Parmentier (1936) de Tourane-Danang, le
Musée Khai Dinh de Hué (1923), le Musée Blanchard de la Brosse de Saigon (1929). Petit à petit des
musées étrangers sauront réunir des collections de qualité (Cleveland, le Metropolitan Museum de
New York et Brooklyn aux USA, Rietberg en Suisse, Guimet à Paris, Labit à Toulouse…).4 . L’inscription de Vo-Canh,
placée devant le musée national
d’histoire du Viêt-Nam (Hanoï) (détail).5 . Fouilles cham de Thâp-Mam, 1933.6 . Portrait de Philippe Stern, 1953.


Des épigraphistes, des architectes, des archéologues, des traducteurs mais aussi des amateurs ont
permis de mieux connaître la civilisation cham, ses temples et notamment ses sculptures. Détaillons,
catégorie par catégorie, ces illustres novateurs, et rappelons sommairement leurs apports.
Il nous faut d’abord évoquer les épigraphistes, ces spécialistes dont la science a pour objet l’étude
et la connaissance des inscriptions. Citons ces érudits, avant de montrer la limite de cette science
quant à l’identification et la datation de l’art cham :
Auguste Barth (1834-1916), indianiste de formation, qui fut le rédacteur en 1901 de la charte de
fondation de l’EFEO ; Georges Maspero (1872-1942), administrateur en Indochine, que l’on
confond souvent avec son frère le brillantissime linguiste Henri (1883-1945) ; Louis Finot
(18641935), archiviste paléographe, sanskritiste, directeur de l’EFEO, Paul Pelliot (1878-1945), Henri
Parmentier (1871-1949), Georges Coedes (1886-1969) qui publia en 1904, à l’âge de 18 ans, son
premier article d’épigraphie dans le bulletin de l’EFEO et qui maîtrisait parfaitement, outre le cham,
le sanskrit et le khmer entre autres ; Paul Mus (1909-1960), indianiste, spécialiste de l’hindouisation
de l’Inde et du Sud-Est Asiatique qui s’intéressa principalement à la confrontation naturelle et
bénéfique des éléments hindous et indigènes dans l’élaboration de la culture religieuse cham.
Malheureusement, tout ce travail de collection et de traduction des inscriptions nous est de peu de
secours pour l’étude et la datation des sculptures cham. Si l’on compte, aujourd’hui, environ 230
e einscriptions recensées, datant du IV au XV siècle, en sanskrit ou en vieux cham, ou dans les deux
langues, environ une centaine seulement de ces inscriptions a véritablement été étudiée.
Principalement inscrites sur des stèles, elles nous renseignent sur des problèmes de bornage ou sur
des événements religieux, mais apportent peu sur la datation des temples. En effet, d’une part, une
stèle peut toujours avoir été déplacée d’un temple à l’autre, d’autre part, il n’est pas toujours facile
de savoir si la date évoquée sur la stèle est celle de l’inauguration du temple ou du début de son
édification, ce qui, compte tenu du délai parfois très long de construction, limite d’autant la précision
des datations possibles.
Des architectes : notamment Henri Parmentier, à nouveau, diplômé des Beaux Arts de Paris,
engagé à l’EFEO dès la création de l’Ecole. Entre 1902 et 1908, il dégage les principaux sites cham
(mais pas tous, comme on a trop tendance à le penser), dont il publiera les relevés dans son magistral
« Inventaire descriptif des monuments cham de l’Annam », publié en deux volumes en 1909 et 1918.
En 1902 et 1903, il dégage les monuments de My Son et Dong Duong, ceux de Po Klaung Garai en
1908 et le Pô Nagar de Nha Trang de 1906 à 1909. C’est à Parmentier que l’on doit la création, en
1918, du musée cham de Tourane (Da Nang) qui portera son nom après son agrandissement en 1936 ;
mais aussi Jean-Yves Claeys (1896-1979), lui aussi architecte diplômé des Beaux-Arts de Paris et de
l’Ecole des Arts décoratifs de Nice. Employé par les services des Travaux Publics de l’Indochine, il
devient membre de l’EFEO en 1927, puis conservateur des monuments de l’Annam. Il consacrera ses
travaux non seulement à l’architecture cham mais aussi à l’archéologie, et notamment au dégagement
du site de Thap Mam en 1934-35, après celui de Tra Kieu en 1920.7 . Frise de singes, Bas relief, grès,
longueur 64 cm, Style de Thâp-Mam,
e eXI -XII siècle (détail).


Parmentier et Claeys non seulement dégagent les monuments enfouis dans la végétation, mais en
dressent des relevés précis, rassemblent – à but de protection – statues et inscriptions pour les musées
de l’EFEO et opèrent quelques fouilles aux abords immédiats des principaux monuments.
Des archéologues-conservateurs de musées, tant il est vrai qu’à cette époque (la première moitié
edu XX siècle) la fonction est souvent fusionnée.
Citons, évidemment, Philippe Stern (1895-1979), conservateur au Musée Guimet de Paris,
membre correspondant de l’EFEO à partir de 1930. Mettant l’observation en premier de la
théorisation, il élabore une méthode de datation qui fera florès : il « s’appuie (…) dans ses analyses
sur une étude rigoureuse et comparative de l’évolution des motifs décoratifs qui ornent plus
spécialement les arcatures, pilastres, frises, colonnettes, pièces d’accent et autres éléments
architecturaux ».
C’est en 1936, avec sa disciple Gilberte de Coral-Rémusat, lors de son unique mission en Asie du
Sud-Est qu’il visitera, outre bien sûr le Cambodge, les principaux monuments du Champa.
eAprès son heureuse re-datation du Bayon à Angkor – qu’il « rajeunit » en le faisant passer du IX
esiècle au XII siècle, contre l’avis autorisé et autoritaire du trio Finot – Parmentier – Goloubew –, il
propose, pour l’architecture cham et subséquemment pour la sculpture, une datation qui aura posé
des jalons importants, même si plus tard, elle sera complétée et modifiée.
Jean Boisselier (1912-1996) reprend plus tard la tâche. Après des études aux Beaux-Arts et à
l’Ecole du Louvre à Paris, il intègre l’EFEO en 1949. Responsable (dès 1953) de la direction
scientifique des travaux de la conservation d’Angkor, formidable érudit analyste, il a, pour des
dizaines d’années, stimulé la recherche autant, en art khmer, qu’en art thaï ou cham. Ses travaux
d’analyse, d’identification et de datation de la sculpture cham restent totalement fondamentaux.
Même si le maître de la rue de la République à Charenton témoignait d’une certaine frilosité à la fin
de sa vie pour accepter certaines découvertes ou redécouvertes. Il niait par exemple, les découvertes
de An-My en 1982, pourtant si importantes et qui ont permis la confirmation de l’existence d’un
premier style de sculpture…
L’école vietnamienne contemporaine a apporté beaucoup ces dernières années à la connaissance de
l’art du Champa. Ngo Van Doanh Tran Ky Phuong, Pham Thuy Hop par leur connaissance du terrain,
leur accès immédiat et renouvelé aux nouvelles découvertes archéologiques, leur connaissance de la
sociologie vietnamienne, ont également contribué au renouveau de la connaissance de l’art cham. Po
Dharma et Pierre-Bernard Lafont, en France, s’inscrivent également dans cette démarche.8 . Frise de singes, Bas relief, grès, longueur 64 cm,
e eStyle de Thâp-Mam, XI -XII siècle.


Enfin, n’oublions pas les amateurs purs, ceux qui ont collecté plus qu’ils n’ont étudié, mais qui
sont souvent à la source des grands fleuves de la connaissance. Parmi ceux-ci, citons Charles Lemire
(1839-1912), résident de France au Quang Nam, qui constitue une collection entre 1886 et 1892,
qu’il regroupera jusqu’en 1891-1892 dans le « Jardin des Cham » à Tourane (Da Nang). Camille
Paris, d’abord agent des Postes de l’Indochine, puis colon, les pères Cadière et Durand, Prosper
d’Odend’hal, le Docteur Albert Sallet contribueront efficacement à la constitution de la collection du
musée cham de Tourane, sans oublier le Docteur Morice. Le collectionneur vietnamien Vu Kim Loc
d’Ho Chi Minh ville s’inscrit aujourd’hui dans cette tradition. Sa collection, patiemment réunie,
principalement consacrée aux métaux cham et essentiellement aux bijoux et objets de culte, a fait
l’objet d’un livre fort intéressant (cf. bibliographie) rédigé avec l’éminent archéologue vietnamien Le
Xuan Diem. L’étude de l’art cham en général et de la sculpture cham en particulier a besoin de telles
initiatives renouvelées pour progresser.
Ce livre prétend à une démarche doublement originale : ne s’intéresser qu’à la sculpture, élément
autonome, et n’en choisir comme représentantes, que des pièces de collections privées européennes.
Cette démarche pourrait apparaître osée, voire sacrilège : le musée public et l’histoire générale ont
acquis une légitimité qui tient au dogme : en France notamment, tous deux sont tout. Pourtant,
étudier l’art, c’est le désacraliser et l’offrir non seulement au regard, mais aussi à la pratique de tous.
La pièce ci-dessus provient de la collection du docteur Claude-Albert Morice, qui, diplômé de
l’Ecole de Santé militaire de Lyon, devint médecin de la Marine française et séjourna une première
fois au Vietnam de 1872 à 1874, où il se consacra d’abord à sa passion, l’histoire naturelle.
Il collecta nombre de spécimens et d’échantillons de la faune et de la flore du pays et les envoya au
Muséum d’Histoire naturelle de Lyon ; il se passionna aussi pour l’histoire et les langues du
Vietnam.
Durant un second séjour que la mort abrégea, il est médecin attaché au consulat de Thi Nay, près
de la ville de Qui Nhon, dans une région anciennement cham, où les traces architecturales de l’ancien
Champa sont abondantes. Morice s’intéresse alors particulièrement à la statuaire de ce qui fut le
coeur de l’ancien royaume de Vijaya, conquis définitivement (en 1471 sous le règne de Lê Thanh
Tông) par les Viêt lors du Nam Tien.
Il réunit, dans l’esprit du temps qui recherchait plus des éléments de documentation que la
constitution à proprement parler d’une collection d’art, un ensemble de statues complètes ou
fragmentaires, ayant orné les temples cham, statues qui se détachaient de la structure en brique des
temples, lors de l’affaissement progressif de ceux-ci. Habituellement, ces pierres étaient souvent
laissées en l’état par les Viêt, ceux-ci craignant les esprits des dieux cham, revanchards…
Nul ne savait ce qu’il était advenu de la collection du docteur Morice jusqu’à ce que Robert
Stenuit, directeur-fondateur depuis 1970 du GRASP (Groupe de recherche archéologique sous-marine post-médiévale) et découvreur notamment dès 1976, du Witte Leeuw (1), apprenne, grâce à
des recherches documentaires, qu’un bateau français des Messageries Maritimes, le Mékong, avait
sombré le 17 juin 1877, non loin de la côte somalienne ; le bateau avait quitté Saigon pour Marseille
et contenait apparemment la collection cham du docteur Morice.
L’Illustration, dans son numéro du 21 juillet 1877, avait relaté la tragique affaire : y était illustré
le vapeur sombrant, tandis que les 66 passagers et 180 officiers et hommes d’équipage regagnaient
tant bien que mal, grâce aux chaloupes, le rivage heureusement fort proche.
Pour localiser précisément l’emplacement du navire coulé, Stenuit, pendant trois ans, consulta de
nombreuses archives, notamment celles des Messageries Maritimes et de l’ancien protectorat d’Aden,
étudia manuscrits et cartes et décida de monter une expédition pour récupérer les statues. Il se fit
financer par deux américains de Pennsylvanie, MM. Edwards père et fils.
Le 9 octobre 1995, un bateau, parti de Djibouti, arrive sur le site au nord de la Somalie. Certes,
l’équipage sait que la cargaison a été pillée, lors du naufrage, par les Somaliens, en échange de la vie
sauve pour les rescapés et de chameaux pour se rendre sur la côte nord ; en revanche, Stenuit est
pratiquement sûr que les pierres cham , du fait de leur poids et de leur faible intérêt immédiat pour les
indigènes, sont restées dans l’épave. Pour les archéologues sous-marins, l’équation parait simple : il
s’agit d’identifier une épave qui correspond à la structure du Mékong et à l’orientation au fond de
l’eau, décrite par l’Illustration (pointe au sud, proue au nord). La recherche, qui se fait à l’aide d’un
magnétomètre, placé sur une chaloupe, baptisée Docteur Morice, en hommage au médecin français,
aboutit à l’identification d’une épave parmi huit potentielles, le lieu du naufrage étant fort
encombré … Des inscriptions « Messageries impériales » sur la vaisselle remontée, confirment le
succès de la recherche. C’est ainsi que, statue après statue, dix-huit pièces sont remontées. Mais
Robert Stenuit est insatisfait, car le compte n’y est pas : son estimation initiale, fondée sur la
connaissance de la liste des pièces envoyées, prévoyait une dizaine de pièces supplémentaires. De fait,
une meilleure exploitation des archives lui permettra d’apprendre, de retour en France, qu’un premier
lot, envoyé avant le naufrage, avait rejoint Marseille puis Lyon. Après quelques péripéties et grâce à
une étonnante intuition, Stenuit retrouvera les dix statues manquantes au muséum d’Histoire
naturelle de Lyon, où elles avaient rejoint les échantillons zoologiques et botaniques, envoyés les
années précédentes par le médecin lyonnais.
Pour reprendre le joli mot de Stenuit, ces pièces, qu’il retrouva déposées dans un couloir de
service du muséum, avaient été « enterrées plutôt qu’englouties ». Une simple étiquette mentionnait
e epour l’une d’elles : « Tête de monstre. Grès. Provenance inconnue. Art cham, XIII -XIV siècle.
Recueillie en 1933.MGL 2415 ».
La plupart des pièces collectées lors de l’expédition de Robert Stenuit – dont celle-ci – furent
dispersées lors d’une vente Christie’s à Amsterdam (2). Le catalogue décrit quatorze numéros pour
treize pièces complètes et sept fragments.
Le double intérêt de la recherche menée par Stenuit est d’une part, de nous permettre de mieux
dater certaines pièces cham (3) et d’autre part, de nous défier de certains pedigrees présumés, car
« l’expédition » Stenuit nous offre une autre leçon : la recherche de la provenance des pièces est
toujours délicate, en particulier en art cham ; l’étiquette du musée d’histoire naturelle de Lyon en
témoigne : datée de 1933, l’arrivée de la pièce était, nous l’avons vu, bien antérieure (1877).
Heureusement, des écrits publics ont permis d’établir la vérité. Qu’en aurait-il été au gré des
mémoires privées, qui confondent souvent au cours des générations, arts khmer, cham, indien, au
nom d’un Extrême-Orient abusivement générique ?

(1) Le Witte Leeuw « lion blanc », revenant des Indes Néerlandaises, fut envoyé par le fond par
deux caraques portugaises le 2 juin 1613, en face de l’actuelle Jamestown (Sainte Hélène).
(2) « Indian, Himalayan and Southeast Asian Art », Christie’s Amsterdam, 31 octobre 2000,
pp.96-103.
(3) Par exemple, le no197 du catalogue de la vente Christie’s datable du style de Thâp-Mam, du
eXII siècle, permet une comparaison heureuse avec le no175 reproduit dans « Le musée de
sculpture Cam de Dà Nang » (Editions de l’AFAO, Paris 1997, p.168). La comparaison entre
les deux têtes de Kala, la première supportant une divinité, la seconde seule, autorise à lever
tout doute sur la pièce du musée de Dà Nang, trouvée très probablement à Tra Kiêu et entrée au
musée en 1918. Si des différences stylistiques persistent, l’économie générale commune despièces et la très faible probabilité de l’existence de faux à l’époque de Morice, sont autant
d’arguments en faveur de l’authenticité de la pièce de Dà Nang.9 . André Maire (1898-1984)
« Le bouddha de Tra-Kieu », Fusain et
craie sur papier, 65 x 50 cm, signé et
daté 1956 en bas à gauche.

Deux ans avant son retour définitif en France, l’artiste français, alors professeur à l’Ecole
d’Architecture de Dalat, poursuit son œuvre basée sur une réinterprétation imaginaire et
epoétique du réel. Ici, un éléphant cham du X siècle, probablement dessiné au musée de
Tourane, prend corps dans un temple, lui-même habité par un grand bouddha (figuré de dos),
peut-être une réminiscence de Dong Duong …1 0 . Le temple cham de Po Klaung Garai, v.1920.Le Champa historique

11. Ensemble de la salle principale
du musée cham de Tourane, 1922.


Le visiteur qui se rend aujourd’hui au Vietnam autour de Phan Thiêt, Phan Ri et Phan Rang ou
encore vers Châu Dôc, et qui rencontre différentes personnes vêtues parfois curieusement, aurait bien
du mal à croire que celles-ci, des Cham, ont été les habitants de pratiquement les deux tiers, en
elongitude, du Vietnam d’aujourd’hui. Au X siècle, l’empire khmer et le Champa constituaient les
principales puissances du Sud-Est asiatique continental, alors qu’au nord, le Dai Viêt n’était qu’un
tout jeune royaume après avoir été, pendant plus de mille ans, une province rattachée à l’empire
chinois.
Nos sources pour la connaissance de l’histoire du Champa sont à la fois textuelles et
archéologiques.
On dispose d’une part, des textes chinois et vietnamiens (Annales), des récits des voyageurs
(chinois, arabes, jusqu’aux missionnaires occidentaux, en passant par Marco Polo), des manuscrits
cham (notamment ceux conservés à l’Inventaire des Archives du fonds de la Société Asiatique de
Paris), de l’épigraphie (il y a environ deux cent dix pierres inscrites recensées, écrites entre le IVe et
ele XV siècle, tantôt en sanscrit, tantôt en vieux cham et parfois dans les deux langues). Bon nombre
d’entre elles attendent encore de réelles traductions qui restent délicates, car elles postulent une
connaissance réelle de l’histoire générale du pays que n’ont pas les purs linguistes.
On dispose, d’autre part, des vestiges archéologiques que sont les originales tours cham de Hoà
Lai à Chiên Dan, de My Son à Po Klaung Garai et tant d’autres, présentes malgré l’usure du temps et
les terribles destructions apportées principalement par la deuxième guerre du Vietnam.
L’on pourrait ajouter à ces sources la mémoire de ces Cham du Vietnam, quatre-vingt mille dansles deux provinces de Binh Thuân et Ninh Thuân au centre Vietnam, quinze mille à Hô Chi Minh
Ville (Saigon) et à Châu Dôc (province d’An Giang), tout près de la frontière cambodgienne, ainsi
que celle de leurs cent cinquante mille « concitoyens » du Cambodge, survivants de la barbarie khmer
rouge. Les Cham du centre Vietnam sont d’héritage brahmaniste (les Cham Ahirs, ou encore Cham
Kaphia ou Cham Chuh), les autres suivent un culte islamique particulier (les Cham Bani). A ceux -ci
et à ceux-là, il faudrait encore ajouter les trois cent mille habitants des Hauts Plateaux de langue
austro-asiatique (les Mnong, les Naa et les Stiêng) ou de langue austronésienne (les Jarai, les Rhadé,
les Churu, les Ra-glai) qui ont participé complètement à l’histoire du Champa, les habitants des
plaines ou Cham proprement dits n’ayant évidemment pas été les seuls habitants du pays cham.
eLe Champa apparaît dans les textes chinois au II siècle. Il occupera des territoires s’étendant du
nord au sud, de la Porte d’Annam (Hoanh So’n) à pratiquement la hauteur de Hô Chi Minh-Ville (la
e eBaigaur cham) entre les VIII et X siècles et il s’étendra jusqu’à l’ouest du Mékong comme en
témoignent le site khmer du Laos de Vat Phu, la stèle de Vat Luang Kau ou le Prasat Damrei Krap du
mont Kulen au Cambodge ou encore l’expédition conduite par Doudart de Lagrée qui, traversant le
Bassac en 1883, note que les populations s’y souviennent encore des Cham.
S’il fallait des preuves écrites de la présence ancienne des Cham sur les Hauts Plateaux, on
pourrait évoquer les inscriptions du temple de Kon Klor, situé dans la vallée de Bla près de Kontum
et daté de 914, qui évoquent la construction par un chef local du nom de Mahindravarman, d’un
sanctuaire dédié au dieu Mahindra-Lokesvara ou d’autres inscriptions comme celles du temple de
e e e eYang Prong (fin XIII -début XIV siècle), ou du temple de Yang Mum (fin XIV -début XV siècle)

L’histoire du Champa, et de ses débuts qui restent mal connus, est faite de gloires, de défaites mais
aussi d’une inexorable destinée qui, d’une civilisation brillante et complexe ne laissera que des
temples effondrés, des sculptures très originales qui ne se laissent pas facilement appréhender et un
peuple décimé et dispersé. Ce sont les Annales chinoises qui nous rapportent, qu’en 192 après J-C,
les habitants vivant au sud de la commanderie chinoise du Renan (Nhât Nam en vietnamien),
l’actuelle Hué, se soulèvent contre les Chinois pour fonder un Etat appelé Lin Yi qui, dans un
premier temps, s’agrandit vers le nord jusqu’à la Porte d’Annam, et dans un second temps engloba au
sud des principautés hindouisées. De 192 à 758, les textes emploient toujours le même vocable de
Lin Yi ; ce n’est qu’à partir de 758 que le terme « Huan Wang » est utilisé. En 875, l’entité est
désignée sous les termes « Chiem Thanh », transcription sino-vietnamienne de Champapura ou « cité
des Cham ».1 2 . D a n s e u s e, haut-relief, grès,
hauteur 84 cm, style de Thâp-Mam,
eXII-XIII siècle.


L’épigraphie nous propose deux inscriptions sanscrites, l’une datée de 658 trouvée au Centre
Vietnam, dans le Quang Nam (C96, stèle trouvée auprès de My-Son E6), l’autre datée de 668 trouvée
au Cambodge, inscription de Kdei Ang), utilisant pour la première fois le terme « Champa ». Décrire
le Lin Yi primitif, quelle en était sa religion, sa ou ses langues, son peuplement, tout ceci reste encore
véritablement à l’étude.
eCe que l’on connaît un peu mieux, c’est l’histoire du pays, du VIII siècle jusqu’à, d’une part, la
fin du Champa hindouisé en 1471 avec la chute de Vijaya et d’autre part de 1471 à 1832, un lent
déclin parfois enrayé qui, de la perte du Kauthara à l’effacement du Panduranga, aboutira à la
conclusion historiquement exacte que le Champa, en tant qu’Etat, n’existe plus. A partir de 1832, il
s’intègre alors dans un Etat vietnamien conquérant, structuré, inscrit dans des frontières qui ne
changeront plus pratiquement jusqu’à nos jours avec l’intégration du delta du Mékong.
eAu VIII siècle, le Champa s’étend donc de la Porte d’Annam au nord, au bassin du Donnai au
sud. Organisé probablement en un Etat confédéral, il est divisé en ce qui semble avoir été des
principautés, constituées de plaines alluviales, striées de chaînes montagneuses plongeant dans la mer,
du nord au sud, nommément : Indrapura, Amaravati, Vijaya, Kauthara et Panduranga. L’histoire du
Champa n’est pas uniquement celle du couple viet-cham : le pays entretient des relations avec la
Chine dont il est vassal, à laquelle il paie le tribut, et à qui il envoie des ambassades, avec le
eCambodge, relations qui deviendront très rapidement (à partir du IX siècle) belliqueuses comme
elles le seront avec le monde malais, principalement Java, ou avec le Dai Viêt. Toutes ces relations
sont multiformes : belliqueuses, commerciales, mais aussi matrimoniales et surtout instables.
eDu VIIIe au XV siècle, la civilisation du Champa est principalement hindouiste (sans exclure le
ebouddhisme – essentiellement en sculpture – de la fin du IXe et du début du X siècle), c’est-à-dire
qu’elle emprunte à l’Inde ses cultes, principalement le sivaïsme, sa langue, le sanscrit, son système
social (les quatre classes) et sa conception de la royauté. Une élite aristocratique est garante de ce
système politique, économique et social. Quant au peuple, il est constitué d’agriculteurs, pionniers de
la culture du riz aquatique, – c’est au Champa qu’est née la variété de riz à courte durée d’évolution
e(cent jours), qui sera, une fois introduite en Chine méridionale au XIII siècle, un grand vecteur de
progrès de l’agriculture; de commerçants, exportateurs de bois de santal, de cannelle, de cornes de
rhinocéros, de défenses d’éléphants; de céramistes, bons spécialistes des glaçures essentiellement du
e eXII au XV siècle, ce dont témoignent les productions de Go Sanh dont le site est près de An Nhon,
mais aussi de marins qui, à partir des deux grands ports de Tai Chiem (région de Hôi An) et Thai Nai
(dans le Binh Dinh), commercent ou piratent selon les époques et les besoins…
Il va de soi que cette armature sociale était continuellement fragilisée du sommet à la base par les
différents combats offensifs ou défensifs que les Cham eurent d’abord à mener contre les Chinois qui
tentèrent plusieurs fois d’agrandir leur empire vers le sud à partir de l’Annam (« le sud pacifié »
comme les Chinois nommaient avec beaucoup de condescendance. Le Vietnam d’alors) conquis et
qui, pour cela, menaient des combats souvent victorieux. Ainsi, on sait que vers 446, Trà Kiêu, la
capitale cham, est dévastée par le général chinois Tan Hezhi qui rafle des statues en or pour une
valeur totale de cent mille taëls d’or fin, soit environ 3, 6 tonnes de métal… Contre les Javanais qui
en 774 détruisent le temple de Pô Nagar à Nha Trang et, en 787, un autre temple près de Vira Pura
(la «ville héroïque»), c’est-à-dire probablement près de Phan Rang dans le sud. Mais, ce qui n’était
eque tentatives va se transformer, à partir de la fin du X siècle, à cause d’une insoutenable poussée
démographique au nord, en une lente mais régulière poussée dévastatrice vers le sud, qui aboutira à
l’annihilation du Champa hindouisé dont témoigne la destruction de Vijaya par le Dai Viêt en 1471.1 3 . B r a h m a n e, Haut relief, grès,
hauteur 72 cm, Style de My Son E1,
e eVII -VIII siècle.

Un brahmane est membre de la plus haute des quatre classes (Sk : « varna », « couleur ») de
l’Inde brahmanique.
C’est dans celle-ci que l’on choisissait les prêtres chargés des sacrifices. Ceux-ci,
bénéficiant de nombreux privilèges, se consacraient à l’étude des Veda et des textes sacrés,
ainsi qu’aux cérémonies religieuses. Cette sculpture est un des éléments d’un piédestal qui,
constitué de blocs comparables, devait supporter soit un linga monumental (comme au centre
du temple de My Son E1) soit une non moins monumentale divinité. La niche occupée par le
brahmane est décorée au seuil, d’un fleuron de guirlandes. On note l’arcature surbaissée,
large, surmontée d’un fleuron, terminée par des moulures. Le brahmane est en anjali et vêtu
d’un sampot pendant très bas (presque jusqu’aux chevilles) et tenu par deux ceintures. Le
mukuta est en forme de capuchon avec un diadème à trois gros fleurons. Les oreilles, longues,
sont ornées de bijoux.1 4 . Carte du Champa
avec ses sites archéologiques.1 5 . Les principaux sites
Cham (tours, vestiges …)1 6 . Tête de Vishnu, grès,
ehauteur 25 cm, art khmer, IX-X siècle


De fait, en l’an 1000, devant la menace d’un Dai Viêt hégémonique, redevenu indépendant, car
libéré d’une occupation chinoise, les Cham déplacent leur capitale et quittent Indrapura (détruite en
982) pour Vijaya, bien plus au sud, sur le territoire de l’actuelle province de Binh Dinh. Ensuite, ce
ne sont que combats, et le plus souvent défaites. En 1044, les Viêt prennent Vijaya et tuent le
monarque ; en 1068, ils capturent le roi cham Rudravarman III qui, un an plus tard, échange sa liberté
contre un territoire qui deviendra sous le règne du souverain viêt Ly Thanh Tông, la province (en
viêt : châu) de Dia Ly, Ma Linh et Bô Chinh, amputant définitivement le royaume du Champa de son
extrémité septentrionale.
Les Cham doivent également lutter contre les Khmer, vaincus en 1074 et 1080, mais vainqueurs
en 1145 où ils s’emparent de Vijaya, les combats entre Khmer et Cham se poursuivant pendant,
finalement, plus de cent cinquante ans (de 1074 à 1220). Outre des Viêt, des Khmer, des Javanais, les
Cham eurent à subir les assauts des Mongols : en 1283, Sagatou, venant de la Chine conquise (les
Mongols y ayant installé la dynastie des Yuan qui dirigera la Chine jusqu’à l’arrivée des Ming en
1368), décide d’envahir le Champa. Refusant toute confrontation, les Cham se réfugièrent dans la
cordillère où, pendant deux ans, ils attendirent que l’occupant se retire. Si l’on ajoute à cela les luttes
efratricides menées dans la deuxième moitié du XII siècle par les principautés d’Amaravati et du
Panduranga contre celle de Vijaya, on comprend la fragilité dans laquelle se retrouve le Champa au
edébut du XIV siècle. Mais la fragilité d’un Etat peut-elle justifier la frivolité d’un souverain ?
L’amour passionnel peut-il tenir lieu de politique ? En 1306, le souverain Jaya Simhavarman III
propose au roi du Dai Viêt – qui accepte… – les deux provinces de Ô et de Li en échange de la main
de sa fille, la princesse Huyên Trân ; ainsi, toute la région située entre le col de Lao Bao jusqu’au col
des Nuages, entre Hué et Tourane, devient – pour une fois pacifiquement – territoire vietnamien ;
ajoutons que notre souverain cham mourut moins d’un an après l’arrivée de la princesse et que ce
territoire, malgré quelques tentatives, ne fut jamais récupéré. Bien au contraire : dès 1307, un
changement d’appellation des districts intervient ; Ô devient Thuân (« soumission ») et Li devient
Hoa (« transformation »). Doux augures… Néanmoins, un répit de quelques dizaines d’années fut
offert par un autre souverain, Chê Bông Nga, qui, monté sur le trône vers 1360, engagea
victorieusement toute une série de campagnes militaires qui le mèneront jusqu’à la prise de Thang
Long (l’actuelle Hanoi) et lui permettront de repousser toutes les contre-attaques des Viêt jusqu’à
tuer leur roi, Trân Duê Tông, imprudemment venu attaquer Vijaya en 1377, année où les Cham
prendront à nouveau Thang Long. En 1380, ce sont le Nghê An, le Diên Chaû et le Thanh Hoa qui
sont pillés. En 1382, 1383, et 1389, Chê Bông Nga accumule les victoires et les pillages, jusqu’à ce
qu’il soit tué par les Viêt en 1390. Son successeur, Jaya Simhavarman Sri Harijatti ne réussira pas à
conserver la région, située au nord du col des Nuages, qu’il avait reconquise. A la fin de son règne en
1400, la décadence du Champa est déjà inscrite. A la frontière du nord, le Dai Viêt mobilise
d’énormes forces militaires. A l’intérieur, la culture sanscrite, support indispensable à la fois de
l’hindouisme et du mahayanisme, ne se renouvelle plus et s’étiole (on peut dater la dernière
inscription sanscrite du Champa de 1252), car les relations régulières et directes que conservait le
Champa avec l’Inde sont interrompues par les invasions musulmanes intervenues, en Inde, à la fin du
eXII siècle. De plus, et le fait est tout à fait classique historiquement, les élites hindouistes légitimées
par les dieux n’inspirent plus confiance à leurs inférieurs, car dans les faits les Khmer, les Chinois,
mais surtout les Vietnamiens, apparaissent sur le long terme comme des guerriers supérieurs car,
vainqueurs, et donc aux yeux des Cham (gouvernés et même gouvernants) comme les représentants
edes meilleurs systèmes politiques. Dès le début du XV siècle, les Viêt s’emparent de la principauté
d’Amaravati (c’est-à-dire, aujourd’hui le sud du Quang Nam et le nord du Quang Ngai).1 7 . M u k h a l i n g a, grès,
hauteur 48 cm (sans tenon),
eart préangkorien, « VII siècle

Les deux pièces sont recouvertes de concrétions marines. La plus récente n’a pas son
homologue en sculpture cham alors que la plus ancienne témoigne d’une inspiration très
proche, (cf 1, 2)


En 1471, ayant surmonté la nouvelle invasion chinoise de 1407 et l’occupation dévastatrice qui
l’avait suivie – les Chinois détruisent tout ce qui peut constituer une quelconque « vietnamité » – et
ayant suspendu leur « Nam Tiên », les Viêt reprennent victorieusement celui-ci, cette fois plus que
drastiquement puisqu’en 1471, la capitale cham Vijaya est conquise par le roi Lê Thanh Tông qui
rase la ville, fait décapiter quarante mille personnes, en déporte trente mille, applique aux Cham ce
que les Chinois avaient fait aux Viêt soixante ans plus tôt en détruisant systématiquement toute trace
de « chamité ». En 1471, le monde sinisé s’impose localement sur le monde hindouisé qui, depuis le
eIV siècle après J-C, dominait la partie orientale de l’Indochine. C’est à Vijaya, cette année là, que la
borne frontière entre le monde chinois et le monde indien est posée en « Indo-Chine ».
Cette disparition du Champa hindouisé n’est pas que nominale : les Viêt, fidèles à leur conception
du soldat-paysan, cultivant la terre qu’il protège et protégeant la terre qu’il cultive, préfèrent assurer
la stabilité d’un lieu conquis avant d’envahir un autre ; ainsi, l’occupation s’arrête au col de Cù Mông
alors que les troupes victorieuses avaient poursuivi plus au sud jusqu’au mont Thac Bi. Un chef
militaire de Vijaya, Bô Tri Tri, devient vassal du Dai Viêt et responsable à la fois du Kauthara, du
Panduranga et de tout l’ouest affèrent (les Hauts Plateaux) : un nouveau royaume cham est délimité
dont le souverain obtiendra même l’investiture de l’empereur de Chine en 1478.
Mais si ce nouveau royaume apparaît nominalement cham, si l’on se réfère au système ancien, il
n’est plus hindouisé. Bien au contraire, il va reposer idéologiquement sur un fond très complexe,
puisant des éléments dans l’animisme des populations allogènes du sud, avec des ajouts indiens
e(tardifs), mais aussi à partir du XVII siècle, sur des éléments de l’Islam, la religion du Prophète qui,
esi elle est présente dès le XII siècle dans la région, ne s’implante réellement qu’à partir de cette
époque dans les ports et les villes de celle-ci. Comme nous le verrons, il est évident que la statuaire
classique cham n’est plus du même type alors même qu’elle devient beaucoup plus rare à partir du
eXVI siècle. Mais changer de style ne signifie pas ne plus exister: les Cham, non seulement ne sont
pas annihilés mais vont se rebeller contre les Nguyên, princes du Sud, opposés aux Trinh, princes du
Nord, le tout sous l’autorité nominale des souverains, les Lê postérieurs. En 1594, ils vont aussi
aider le sultan de Johore à lutter contre les Portugais de Malacca. De fait, les Nguyên surent mater
assez rapidement les ambitions cham. En 1611, toute la partie nord du Kauthara jusqu’au cap Varela
est conquise, transformée en province frontière de Tran Bien et peuplée de 30 000 prisonniers,
expartisans des Trinh. Les Nguyen, en 1626 refusent de verser l’impôt des territoires qu’ils contrôlent,
aux Lê, et leur refusent également l’hommage. La soumission du Champa devient alors pour eux une
source de légitimité : dépositaires d’un réel « mandat du ciel », ils gagnent des territoires et des
nouveaux vassaux. Plus tard, en 1653, la frontière est fixée dans la région de Cam Ranh, à la suite
d’une guerre qui vit le roi cham Pô Nraup se suicider : une seule des cinq provinces d’origine, le
Panduranga, reste cham. Celui-ci sera progressivement émietté : en effet, les Nguyên à partir de la
edeuxième moitié du XVII siècle, commencent à s’emparer d’une partie de ce qui constitue encore à
l’époque le delta khmer : en 1658, la région de la Bien Hoa actuelle est occupée ; pour la première
fois, le danger viêt vient également du sud et toute tentative de reconquête des Cham se heurterait
ainsi à un risque d’étranglement. En 1692, une tentative de reprise de l’ancien Kauthara par le roi Po
Saut est sévèrement réprimée par les Nguyên : le Panduranga est transformé en une préfecture viêt
appelée Binh Thuân dont, intelligemment, l’administration est confiée au frère du vaincu… mais avec
un titre mandarinal viêt. C’est donc nominalement la fin du Champa en tant que pays indépendant.
Mais, à la suite d’une révolte des Cham l’année suivante, le seigneur Nguyên rétablit le Panduranga
dans ses droits. La royauté est restaurée, un nouveau roi, nommé Po Saktiraydaputih, tributaireannuel des Nguyên. Ce qui va subrepticement maissûrement effacer progressivement le Champa ou
ce qu’il en reste, c’est l’exception juridique accordée aux Viêt habitant le pays : la préfecture de Binh
Thuân créée en 1697 les administre directement à l’intérieur même des limites du Panduranga. Ce
privilège d’administration mais aussi de juridiction fait que, à l’intérieur du pays cham, existent des
zones de non-droit cham de plus en plus importantes, car l’immigration viêt sur des terres soit
laissées en friche, soit gagées et perdues par les Cham, soit tout simplement achetées par les Viêt,
entraîne une diffusion rapide et accrue de l’influence politique, économique et sociale, et donc
culturelle des viêt aux dépens des Cham. Po Dharma emploie même l’expression de « véritable
puzzle » pour caractériser le Panduranga d’alors.1 8 . K u t, grès, hauteur 80 cm,
Style de Yang Mum,
ev. XV siècle (détail)