L’Art du Diable

-

Français
213 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

« C’est le Diable qui tient les fils qui nous remuent ! » (Charles Beaudelaire, Les Fleurs du Mal, 1857)
Satan, Belzébuth, Lucifer… Le Diable possède de multiples noms et visages qui, toujours, furent une grande source d’inspiration pour les artistes. Longtemps commanditées par les instances religieuses, pour en faire, selon les civilisations, un objet de crainte ou de vénération, les representations du monde des ténèbres eurent souvent vocation à instruire les croyants et à les guider dans le droit chemin. Pour d’autres artistes, tel Hieronymus Bosch, elles étaient un moyen de dénoncer la dégradation des moeurs de leurs contemporains.
Parallèlement, au fil des siècles, la littérature offrit une nouvelle inspiration aux artistes qui souhaitaient exorciser le mal par sa représentation imagée, notamment au travers les oeuvres de Dante ou de Goethe. À partir du XIXe siècle, la période romantique, attirée par le potentiel mystérieux et expressif suggéré par un tel sujet, exalta, elle aussi, cet attrait pour le maléfique. La Porte de l’Enfer d’Auguste Rodin, oeuvre d’une vie, monumentale et tourmentée, est la parfaite illustration de cette passion pour le Mal et nous permet également d’entrevoir la raison de cette fascination. Car en effet, quoi de plus envoûtant pour un homme que d’user de son meilleur savoir-faire pour représenter la beauté de la laideur et du diabolique ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 septembre 2015
Nombre de lectures 1
EAN13 9781783108657
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0025€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème

Auteur : Arturo Graf (extraits)
Traduction : Pierre Baril

Mise en page :
Baseline Co. Ltd
61A-63A Vo Van Tan Street
ème4 étage
District 3, Hô Chi Minh-Ville
Vietnam

© Parkstone Press International, New York, USA
© Confidential Concepts, Worldwide, USA
I m a g e - B a r www.image-bar.com
© Max Ernst Estate, Artists Rights Society (ARS), New York, USA/ADAGP, Paris

Tous droits d’adaptation et de reproduction réservés pour tous pays.
Sauf mention contraire, le copyright des œuvres reproduites se trouve chez les photographes qui en
sont les auteurs. En dépit de nos recherches, il nous a été impossible d’établir les droits d’auteur dans
certains cas. En cas de réclamation, nous vous prions de bien vouloir vous adresser à la maison
d’édition.

ISBN: 978-1-78310-865-7Arturo Graf



L’Art du Diable





Table des matières


Introduction
I. Le Diable
La Personne du Diable
Le Nombre, les séjours, les qualités, les ordres, la hiérarchie, le savoir et le pouvoir
des démons
II. Les Actes du Diable
Le Diable tentateur
Amours et descendance du Diable
Les Pactes avec le Diable
III. La Magie
Histoire de la magie et de ses pratiques
Sorciers et sorcières
L’Inquisition : la magie persécutée
IV. L’Enfer
Un Peu Plus d’Enfer
V. Les Défaites du Diable
Conclusion
Bibliography
Index
Notes
Francisco de Goya y Lucientes, La Lampe du Diable,
scène provenant d’El Hechizado por Fuerza
(« L’Ensorcelé »), 1798. Huile sur toile, 42,5 x 30,8 cm.
The National Gallery, Londres, Grande-Bretagne.I n t r o d u c t i o n


A n o n y m e , L’Esprit monstrueux,
entre 5000 et 3000 av. J.-C.
Tassili-n’Ajjer, Algérie.


NUL n’ignore le mythe poétique de la rébellion et de la chute des anges. S’il inspira à Dante certains
des plus beaux vers de l’Enfer et à Milton un épisode inoubliable du Paradis Perdu, il fut soumis par
les Pères et les Docteurs de l’Église à des variations multiples. Ce mythe ne se fonde pourtant que sur
l’interprétation d’un verset d’Isaïe[1] ainsi que sur quelques passages assez obscurs de l’Ancien
Testament[2]. Un autre mythe, de nature radicalement différente quoique tout aussi poétique, et
qu’on retrouve aussi bien chez les écrivains hébreux que chrétiens, raconte comment les anges de
Dieu, après s’être épris des filles des hommes, se livrèrent au péché ; et comment ce péché valut à ces
mêmes anges d’être boutés hors du Royaume des Cieux et changés en démons.[3] Dans leurs vers,
Byron et Moore[4] devaient consacrer ce dernier mythe de façon plus durable. Chacune de ces
histoires représente les démons en anges déchus et établit un lien entre leur chute et un péché :
l’orgueil et l’envie dans le premier cas, l’adultère dans le second. Mais il s’agit-là de la légende, et
non de l’histoire de Satan et de ses compagnons. Les origines de ce dernier, en tant que
personnification universelle du Diable, sont beaucoup moins épiques, quoiqu’en même temps bien
plus lointaines et profondes. Satan ne précède pas seulement le Dieu d’Israël, mais tous les dieux qui,
par leur puissance et par la crainte qu’ils inspirent, marquèrent l’histoire de l’humanité. Il n’est pas
tombé du Ciel tête la première. Il a surgi des tréfonds de l’âme humaine, de compagnie avec ces
vagues déités des premiers temps, dont ni les pierres ni les hommes n’ont gardé le moindre souvenir.
Contemporain de ces déités et souvent confondu avec elles, Satan commence à l’état d’embryon
comme tout être vivant. Ce n’est que petit à petit qu’il grandit et devient une personne. À l’instar de
tous les êtres, il n’échappe pas à la loi de l’évolution.
Quiconque a reçu une éducation scientifique rejette l’idée que les religions primitives proviennent
de la corruption ou du déclin d’une religion plus élaborée. Il sait même très bien que c’est le contraire
qui s’est produit et que c’est donc dans les religions rudimentaires qu’il faut rechercher les origines
de ce personnage lugubre qui, sous différents noms, devient le représentant et le principe du mal. Si
les hommes existaient déjà au cénozoïque, pendant le miocène, dans ce que l’on nommait l’ère
tertiaire de l’histoire de notre planète, ils eussent sans doute été dépourvus de tout sentiment
religieux proprement dit. Les premiers hommes du Quaternaire connaissent déjà le feu et les armes en
pierre. En revanche, ils abandonnent leurs morts, ce qui indique clairement que leurs idées
religieuses, pour autant qu’ils en aient, ne sont guère élaborées. Il nous faut remonter à ce que les
géologues appellent le paléolithique moyen (au moustérien) pour découvrir les premières traces d’un
sentiment religieux digne de ce nom. À quoi ressemblait la religion de nos ancêtres ? Nous manquons
de documents en la matière. Mais nous pouvons l’inférer en observant la religion que pratiquent
nombre de races sauvages encore présentes sur la surface du globe et qui reproduisent fidèlement les
conditions de l’humanité préhistorique. Le fétichisme a-t-il précédé l’animisme dans l’évolution
historique des religions ? Ou bien est-ce l’inverse ? Reste que les croyances religieuses de nos
ancêtres durent être en tous points semblables à celles que professent, partout dans le monde, les
communautés tribales. La preuve en est que la terre, en plus des traces de leurs habitations, de leurs
armes et ustensiles, a aussi préservé leurs amulettes. Nos ancêtres concevaient le monde comme un
endroit peuplé par les esprits, par les âmes des choses et des morts, auxquels ils attribuaient toutes
leurs bonnes ou mauvaises fortunes. L’idée que parmi ces esprits certains soient bienveillants,
d’autres malveillants, certains amicaux, d’autres hostiles, c’est l’expérience même de la vie qui le
suggérait ; la vie où pertes et profits alternent sans cesse, et de telle sorte que très souvent, les causes
de ces pertes et de ces profits sont identifiées comme diverses. Le soleil qui dispense la lumière, celui
qui, le printemps venu, fait reverdir et refleurir la Terre, ou fait mûrir les fruits, fut sans doute
considéré comme une puissance avant tout bienfaisante. Le tourbillon qui noircit le ciel, déracine les
arbres, détruit et emporte les huttes fragiles, comme une puissance surtout malfaisante. Les espritsétaient regroupés en deux grands groupes selon que, après observation, les hommes en recevaient des
bienfaits ou des fléaux.
Cette classification, cependant, ne constituait pas un dualisme véritable et absolu. Esprits
bienfaisants et malfaisants n’étaient pas encore des ennemis jurés. Les premiers ne faisaient pas
toujours preuve de la plus grande bonté. De même que la malfaisance n’était pas toujours
systématique chez ces derniers. Le croyant ignorait parfois les dispositions dans lesquelles se
trouvaient les esprits qui le tenaient sous leur emprise. Il craignait autant d’offenser les esprits amis
que les ennemis, et par des pratiques semblables il cherchait à se les rendre tous favorables, en ne
plaçant en chacun d’eux qu’une confiance mitigée. Entre les bons et les mauvais esprits, il n’existait
aucune contradiction morale à proprement parler, mais simplement un contraste dans leurs œuvres.
Ils pouvaient difficilement posséder des traits moraux qui, jusqu’ici, faisaient défaut à des adeptes
tout juste sortis de l’état animal. Et ce n’est que dans une certaine mesure qu’on peut parler de bons
et de mauvais car aux yeux de l’homme primitif, tout ce qui lui vient en aide lui semble bon, tout ce
qui lui nuit, mauvais. Ces sauvages adeptes les concevaient, à tous égards, comme eux-mêmes :
inconstants, esclaves des passions, tantôt gentils, tantôt cruels ; ils ne tenaient pas davantage les bons
esprits pour plus nobles ou plus dignes que les mauvais.
A n o n y m e , Statuette inscrite
erdu démon Pazuzu, I millénaire
av. J.-C. Bronze, 15 x 8,6 x 5,6 cm.
Musée du Louvre, Paris, France.


Il est vrai que chez les méchants apparaît déjà l’ombre de Satan, l’esquisse de l’esprit du mal, mais
d’un mal purement physique. Le mal est ce qui blesse, et l’esprit malin, celui qui brandit la foudre,
réveille les volcans, engloutit les terres, sème la famine et la maladie. Il ne personnifie pas encore le
mal moral, car les hommes d’alors ne faisaient pas encore de distinction manichéenne. De ses deux
visages, le destructeur et le pervers, Satan n’en montre qu’un. Aucune idée d’ignominie ne lui est
rattachée ; il n’est soumis à aucune autorité.
Mais peu à peu, la conscience morale se fait jour. La religion revêt alors un caractère éthique dont
elle ignorait tout auparavant. Le spectacle même d’une nature où les forces s’opposent, où l’une
détruit ce que l’autre produit, suggère l’idée de deux principes opposés qui se nient et se combattent
l’un l’autre. L’homme, alors, ne tarde guère à percevoir qu’il existe un pendant moral au bien et au
mal physique. Et il croit reconnaître en lui-même ce contraste qu’il observe dans la nature. Il se sent
bon ou méchant, il se conçoit meilleur ou pire. Mais bonté ou méchanceté, il ne reconnaît pas ces
caractères comme siens, comme l’expression de sa propre nature. Habitué à attribuer le bien et le mal
physique à des puissances divines et démoniaques, il rend aussi ces dernières responsables de son bien
et de son mal moraux. Dès lors, le bon esprit ne produit pas seulement la lumière, la santé et tout ce
qui améliore la vie, mais aussi la sainteté, en ce qu’elle réunit toutes les vertus. Quant à l’esprit
malin, il n’engendre pas uniquement les ténèbres, la maladie et la mort, mais aussi le péché. Ainsi, par
un simple jugement subjectif, en divisant la nature entre le bien et le mal, et en mélangeant ce
manichéisme physique au bien et au mal moral qui leur est propre, les hommes façonnent les dieux et
les démons. Naturellement, la conscience morale, déjà éveillée, affirme la supériorité du bien sur le
mal et aspire au triomphe de celui-là. Le démon semble alors subordonné au dieu et marqué du sceau
d’une ignominie qui s’accentue à mesure que la conscience s’affirme. Le Diable, confondu à l’origine
avec le dieu dans un ordre unique d’esprits neutres, capables de faire le bien comme le mal, va peu à
peu se différencier de lui pour en être complètement dissocié. Il va devenir l’esprit des ténèbres,
l’adversaire de celui de la lumière ; lui, l’esprit de haine, l’autre, celui d’amour ; lui l’esprit de mort,
et l’autre, celui de vie. Satan habitera les abîmes, Dieu le royaume des Cieux.
A n o n y m e , Shiva Nataraja, Tamil Nadu,
epériode Chola (860-1279), XII siècle.
Bronze. National Museum of India,
New Delhi, Inde.
A n o n y m e , Démon ailé.
Céramique à figure rouge.
Bibliothèque nationale de France,
Paris, France.
Abû Ma’shar,
Livre des nativités, Kitab al-mawalid.
Bibliothèque nationale de France,
Paris, France.


Voilà comment ce dualisme fut établi et déterminé. C’est ainsi qu’à la faveur d’un lent labeur du
temps, sa conception s’est développée à partir de la manière dont les hommes concevaient la nature et
se concevaient eux-mêmes. Toutefois, cette histoire à laquelle j’ai fait allusion, est, pour ainsi dire,
schématique et idéale ; il ne s’agit pas de l’histoire concrète et véritable du dualisme. On trouve ce
dernier, qu’il soit complètement développé ou embryonnaire, explicite ou implicite, dans toutes – ou
presque toutes – les religions. Mais il évolue sur plusieurs niveaux, prend des formes diverses et
s’exprime de différentes manières, conformément à la diversité des civilisations.
On a vu que si les esprits malfaisants étaient déjà présents dans les religions les plus rudimentaires
et les moins différenciées, ils restaient mal définis et pour ainsi dire, diffus parmi les objets. Dans les
religions plus nobles, qui voient leur structure organique se circonscrire et s’achever, les esprits
malfaisants montrent des contours plus nets, commencent à acquérir des attributs et une personnalité.
Parmi les grandes religions historiques, celle de l’Egypte ancienne nous est la mieux connue. Face à
Ptah, Ra, Ammon, Osiris, Isis et autres – les divinités bienfaisantes qui accordent vie et prospérité –
se dressent le serpent Apepi, personnification de l’impureté et des ténèbres et l’effroyable Seth, le
ravageur, l’agitateur, le père de la dissimulation et du mensonge. Les Phéniciens opposèrent Baal à
Ashera, Moloch à Astarté ; en Inde, Indra le créateur et Varuna le conservateur se voyaient opposés à
Vritra et aux Asuras. Le dualisme est même parvenu à pénétrer la Trimûrti ; en Perse, Ormuzd dut
disputer à Ahriman le pouvoir sur le monde ; en Grèce et à Rome, toute une race de génies
malfaisants et de monstres se souleva contre les divinités de l’Olympe (pas toujours bienfaisantes
elles-mêmes). C’est ainsi qu’apparurent Typhon, Méduse, Géryon, Python, des démons de toutes
sortes, des lémures et des larves. De la même manière, on retrouve cette dichotomie dans la
mythologie germanique, slave et dans toutes les mythologies en général.
Dans aucune autre religion, ancienne ou moderne, le dualisme ne possède une forme aussi
complète et manifeste que celle qu’il a atteinte dans le mazdéisme, la religion des anciens Perses, telle
qu’elle nous fut révélée par l’Avesta. Reste qu’il est perceptible dans toutes les religions. Dans toutes
aussi, au moins dans une certaine mesure, le dualisme peut être lié aux grands phénomènes naturels, à
l’alternance du jour et de la nuit, aux changements de saisons. Les différentes conceptions, images,
évènements à l’intérieur desquels il prend forme et se révèle offrent un tableau, non seulement du
caractère et de la civilisation du peuple qui accorde au dualisme une place dans son système de
croyances, mais encore de son climat, de la nature de son sol et des changements qui marquèrent son
histoire. L’habitant d’une région torride reconnaît l’œuvre du Malin dans le vent du désert qui rend
l’air étouffant et détruit les récoltes de blé. L’habitant des rivages du nord l’identifie à la gelée qui
engourdit tout à l’entour et menace sa vie. Là où la terre est secouée par de fréquents séismes, où les
volcans recrachent cendres et laves destructrices, l’homme imagine volontiers des démons
souterrains, des méchants géants enfouis sous les montagnes et les galeries des régions infernales ; là
où le ciel est la proie de fréquentes tempêtes, il croit voir des esprits fendre l’air en hurlant. Qu’un
ennemi envahisse un territoire, le soumette et le conquière, le peuple conquis ne manque pas de
transférer sur l’esprit du mal, ou sur les esprits, les caractéristiques les plus odieuses de l’oppresseur.
La religion apparaît ainsi comme le résultat composite de causes multiples parfois difficiles, il est
vrai, à déterminer. Satan n’apparaît ni chez les Grecs, ni chez les Romains. Il peut d’ailleurs sembler
étrange que ces derniers, qui déifièrent nombre d’idées abstraites, telles la jeunesse, la concorde ou la
chasteté, n’aient jamais imaginé une véritable divinité et puissance du Mal. Même s’il est vrai qu’ils
ont crée les déesses Robiga et Febris ainsi que d’autres figures d’un caractère analogue[5]. Les
religions grecques et romaines, néanmoins, eurent leur lot de puissances et figures antagonistes,
marquées par une certaine dichotomie. Et si l’on se penche un peu plus sur le caractère de ces deux
peuples, leurs conditions de vie et leur histoire, on s’aperçoit que le dualisme n’aurait guère pu
adopter une forme différente de celle qui fut la sienne. Par ailleurs, n’oublions pas qu’en Grèce
comme à Rome, il n’existait ni livre de morale sacré, ni code théocratique proprement dit.C’est d’abord dans le Judaïsme, puis dans le Christianisme, que le dualisme prend une forme et
des caractéristiques spécifiques. Et bien qu’il soit possible, dans d’autres religions, voire dans les
primitives, de discerner une sorte de fantôme de Satan, une forme qu’on pourrait qualifier – pour
emprunter un terme à la chimie – d’allotropique, une forme baptisée de noms divers, parfois grossie,
le vrai Satan, lui, pourvu des qualités qui lui sont propres et qui sont partie intégrante de sa
personnalité, n’appartient qu’à ces deux religions, et à la seconde en particulier.
Le Diable n’occupe jusqu’ici qu’une position modeste dans le système mosaïque. Je pourrais
ajouter que s’il y atteint l’enfance ou l’adolescence, il ne parvient pas à arriver à maturité. Dans la
Genèse, le serpent n’est rien d’autre que la bête la plus subtile et la plus rusée[6]. Il faudra attendre
pour qu’une nouvelle interprétation le transforme en démon. L’Ancien Testament dans son ensemble
ne reconnaît en Belzébuth qu’une divinité des idolâtres[7]. Il vaut d’ailleurs d’être souligné que les
Hébreux, avant de nier l’existence des dieux des Gentils – une décision à laquelle ils ne sont parvenus
que très tard – ne doutaient pas qu’ils fussent en effet des dieux ; simplement, ils ne leur
reconnaissaient ni la puissance ni la sainteté de Jéhovah, leur dieu national. En réalité, le premier
commandement du Décalogue ne dit pas : « Je suis le Seigneur ton Dieu, tu ne croiras pas qu’il existe
d’autres dieux que moi » mais plutôt « Je suis le Seigneur ton Dieu, tu n’auras pas d’autres dieux que
moi. » On sait bien aujourd’hui que les Hébreux se sont laissés séduire par d’autres dieux que le leur.
Azazel[8], l’esprit impur à qui fut envoyé, en plein désert, le bouc-émissaire chargé de tous les péchés
d’Israël, relève très probablement de croyances antérieures à Moïse. Mais sa silhouette manque de
clarté et de contours. Aussi n’est-il peut-être qu’un pâle reflet du Seth égyptien et le vestige des
années d’esclavage qui sévirent sur la terre des Pharaons.
L’idée qu’il fallut aux Hébreux attendre la captivité de Babylone pour qu’ils forment à l’endroit
des démons des idées claires et précises, est une opinion assez répandue. Au cours de cette période, le
contact continu, sinon intime, avec le mazdéisme donna aux Hébreux la possibilité de se pénétrer de
certains préceptes, et de les adopter en partie. Parmi ces doctrines, celle qui concernait l’origine du
Diable dut toucher une corde sensible, prédisposés qu’ils étaient par leurs récentes infortunes et par
les craintes que faisait naître le futur. Une telle opinion peut laisser dubitatif et soulever moult
objections. Il n’en demeure pas moins certain que si l’on trouve, chez les Hébreux d’avant l’exil,
l’idée d’esprits malfaisants et une croyance en leurs agissements, Satan ne revêt vraiment la figure et
les caractéristiques qui lui sont propres que dans les écrits postérieurs à l’exil en question. Dans le
Livre de Job, Satan apparaît toujours parmi les anges du Ciel[9] et ne s’oppose pas encore à Dieu et à
son Œuvre. Il remet en doute la sainteté et la constance de Job. Il provoque à cet égard l’épreuve
consistant à le précipiter des hauteurs de la félicité vers la fange du malheur. Il n’empêche qu’il n’est
ni un pousse-au-crime ni un artisan du malheur. Mais la sainteté lui inspire de sérieux doutes, et c’est
à lui qu’incombent certains maux arrivés au patriarche innocent.
Petit à petit, Satan gagne en épaisseur pour adopter peu à peu sa forme définitive. Zacharie le
représente en ennemi et accusateur du peuple élu, qu’il cherche à frustrer de la grâce divine[10]. Dans
le Livre de la Sagesse, Satan est un fauteur de troubles qui corrompt l’Œuvre de Dieu. C’est lui qui,
dévoré par l’envie, poussera nos premiers parents à pécher[11]. Il est le poison qui souille la création.
Dans le Livre d’Enoch, en revanche, surtout dans la partie la plus ancienne, les démons sont juste
épris des filles des hommes et par là même, pris aux pièges de la matière et des sens. Comme s’il
s’agissait, au moyen d’un récit de cette nature, d’éviter de reconnaître un ordre d’êtres originellement
diaboliques. Tandis que dans la section la plus récente du même livre, les démons sont des géants
issus de ces unions.
Dans les enseignements des Rabbis, Satan acquiert de nouveaux traits et de nouvelles
caractéristiques. Mais dans l’Ancien Testament, sa figure manque encore de relief et peut même être
qualifiée d’évanescente comparée à celle qui sera plus tard la sienne. Plusieurs raisons à cela. La
principale étant sans doute à rechercher dans le monothéisme juif dont la constitution est telle que les
conceptions positives et dualistes peuvent difficilement y trouver une place. Jéhovah est un dieu
absolu, un despote, extrêmement jaloux de son pouvoir et de son autorité. Il ne peut souffrir que des
êtres, évidemment moins puissants, s’insurgent contre lui, se hasardent à le défier, se posent en
adversaires et osent contrecarrer ses plans. Sa volonté est la seule et l’unique loi. Elle gouverne le
monde et assujettit toutes les puissances, hormis, peut-être, ces divinités des Gentils dont l’existence
n’est pas remise en cause mais qui n’ont pas valeur d’éléments vivants dans l’organisation de la
religion juive. Dans le Livre de Job, Satan apparaît donc surtout comme un serviteur de Dieu, comme
l’instigateur d’épreuves et d’expériences divines. Mais ce n’est pas là l’unique raison. Il suffitsimplement d’examiner le caractère de Jéhovah pour comprendre que l’existence d’un tel dieu rend
vaine celle d’un démon. Chez celui-là, les puissances antagonistes, les éléments moraux
mutuellement contrastés dont la distinction et la séparation engendrent le dualisme, restent encore
tant bien que mal entremêlés. Jéhovah est jaloux, violent et inexorable. Les châtiments qu’il inflige
sont complètement disproportionnés par rapport aux fautes commises. Sa vengeance est terrible et
brutale : elle frappe sans distinction le coupable et l’innocent, les hommes comme les bêtes. Il
tourmente ses fidèles au moyen de prescriptions absurdes qui les font vivre dans une crainte du péché
permanente. Du tranchant de son épée, il assène des coups violents sur les populations des cités
capturées. Par la bouche d’Isaïe, il dit : « J’ai formé la lumière et créé les ténèbres, je donne le
bonheur et je crée le malheur. Oui, c’est moi, l’Éternel, qui fais toutes ces choses[12]. » Chez lui,
Dieu et Satan sont encore unis. Leur lente séparation, et le net antagonisme qui en découle, annoncent
déjà l’approche du christianisme.
A n o n y m e , Scènes de l’Enfer,
mur ouest, portail sud, 1125-1130.
Église Saint-Pierre, Moissac, France.
A n o n y m e , Le Jugement dernier (détail),
tympan, portail ouest, 1105-1110.
Église Sainte-Foy, Conques, France.
G i s l e b e r t u s , Le Jugement dernier (détail),
tympan, portail ouest, 1130-1145.
Cathédrale Saint-Lazare, Autun, France.
Nicolas de Verdun, Ambon de
l’abbaye de Klosterneuburg (détail),
1180. Klosterneuburg Abbey,
Klosterneuburg, Autriche.


C’est cette religion-là qui donnera à Satan sa forme définitive ; religion qui aspire à
l’épanouissement de ce judaïsme dont elle est issue, quoiqu’elle s’en défende largement. On se
retrouve confronté ici à un écheveau de causes, tant morales qu’historiques. Toutes ont pour effet
d’exalter et de dresser un portrait haut en couleur de la sinistre figure de Satan. D’un autre côté,
Jéhovah est transformé en un dieu d’une gentillesse et d’une bonté incomparables, en un dieu
d’amour, pour qui tout élément satanique est source de rejet et non assimilable. Et lorsque le Christ
aura aussi été élevé au rang de dieu – la douce et radieuse figure de la déité qui, par amour des
hommes, devint homme à son tour, versa son sang et connut une mort ignominieuse – il donnera, par
ce contraste même, un tout nouveau relief à la figure lugubre et effroyable de l’Adversaire. La
tragédie humaine, combinée à la divine, va révéler les causes internes des progrès miraculeux de ce
dernier, en éveillant les hommes à la nouveauté : tant sur le plan des conceptions morales ou des
représentations des choses, que sur la vision du ciel et de la terre. Il est vrai qu’alors, Satan conduisit
nos premiers parents au péché ; et que par cette offense, il arracha Dieu à la famille des hommes et au
monde où il habitait. C’est dire si son pouvoir était grand ! Et ferme, le dominion qu’il usurpa : afin
de racheter les égarés, le Fils de Dieu lui-même se doit de se sacrifier, de se livrer à cette mort, entrée
justement dans le monde par les soins de l’Ennemi ! Avant que Dieu ne mette en branle son œuvre
rédemptrice, Satan n’avait pas à craindre qu’on vienne le déloger. Mais une fois cette rédemption
achevée, et avant même qu’elle ne le soit, ne sera-t-il pas inévitable qu’il use tout de son pouvoir
pour disputer au vainqueur les fruits de la victoire et regagner, en partie du moins, ce qu’il a perdu ?
En effet. Il a même l’audace de tenter le Rédempteur en personne, et l’apôtre le représente en lion
rugissant à l’affût d’une proie à dévorer[13].
Mais si les conditions du rachat, si le rang de Celui qui devait l’initier, conférèrent à Satan une
grandeur et une importance dont il n’aurait pu jouir sans cela, la rédemption, pour autant, ne le
frustra pas des proies qu’il avait prises ni de celles qui lui restaient à prendre. Et la victoire du Christ
ne renversa pas son pouvoir de façon aussi complète que l’eût volontiers souhaité le racheteur. Saint
Jean affirma que le monde devait être jugé et le prince de ce monde, chassé[14]. Saint Paul déclara
que la victoire du Christ fut entière et qu’en mourant, il détruisit le roi de la mort[15]. Il n’empêche
que le prince de ce monde ne fut pas réellement déposé, que le roi de la mort ne fut pas tué non plus.
Il continua plutôt, comme avant, de répandre la mort – éternelle aussi bien que temporelle. Le Christ
enfonce les portes de l’Enfer, surgit dans le royaume des ténèbres et dépeuple l’abîme. Mais derrière
lui, les portes se referment à nouveau, les ténèbres retombent et l’abîme se repeuple. Aussi étrange
soit-il, jamais on ne parla autant de Satan, jamais il ne fut autant redouté qu’après la victoire du
Christ, une fois l’œuvre de rédemption achevée !
Cet état de fait n’est pas davantage le fruit d’une simple erreur de jugement ou d’une contradiction
logique. Le mal est si bien imprimé sur le livre de notre vie qu’aucune doctrine religieuse, aucun rêve
de foi et d’amour n’est capable d’en effacer les caractères. Le spectacle décourageant d’un monde
dissolu s’offre sur tous les fronts à la vue des nouveaux croyants. Parfumée et délicate, la fleur des
préceptes du Christ s’ouvre sur le fumier de Satan. L’œuvre du prévaricateur éternel ne devait-elle
pas être perceptible dans ce polythéisme bigarré qui exerça sur l’esprit des hommes tant de charme et
de séduction ? Jupiter et Minerve, Vénus et Mars, ainsi que tous les dieux qui peuplèrent l’Olympe,
n’étaient-ils pas ses incarnations, ou ceux qui servaient sa volonté et exécutaient ses desseins ? Cette
civilisation du paganisme, pleine de joie et de vigueur, ces arts florissants, cette philosophie
audacieuse, ces richesses et ces honneurs, ces scènes d’amour et d’oisiveté, ces innombrables orgies ;
tous ces éléments ne participaient-ils pas de ses inventions, de ses tours, les formes et les instruments
de sa tyrannie ? L’empire romain n’était-il pas l’empire de Satan ? En effet : on adorait ce dernier
dans les temples, on chantait ses louanges lors des fêtes publiques ; avec César, Satan monta sur le
trône ; avec les Triumphatores, il gravit le Capitole. Qui sait combien de fois les fidèles dévots,
rassemblés dans les Catacombes, tremblèrent au vacarme de cette vie qui s’agitait au-dessus de leurstêtes, habités par la crainte que la tempête diabolique n’engloutisse l’embarcation du Christ. Et
jusque dans les bras de la croix, ne se sentirent-ils pas menacés et écrasés ?
A n o n y m e, Missale remense
(Missel utilisé à l’église Saint-Nicaise de Reims),
entre 1285 et 1297. Parchemin, miniature,
23,3 x 16,2 cm (texte : 14,7 x 10,5 cm).
Bibliothèque nationale de Russie,
Saint-Pétersbourg, Russie.


Ainsi, la grandeur d’un monde païen centré sur Satan conféra à celui-ci des proportions
gigantesques. Dans cette vie où il trouvait partout des entraves, le Chrétien se sentait des affinités
avec « l’homme bien armé »[16] que le Christ était venu conquérir, et qui, après avoir été conquis,
avait gagné en audace et en agressivité. La consternation et la terreur remplissaient son âme :
comment était-il censé se protéger contre les ruses, se défendre contre les attaques d’un ennemi plus
venimeux que l’Hydre et plus multiforme que Protée ? Tertullien et d’autres déconseilleront au
chrétien de rechercher la compagnie des païens, de participer à leurs fêtes et à leurs jeux, et
d’embrasser des métiers qui puissent, directement ou indirectement, servir le culte des idoles. Mais
comment vivre en observant une telle prohibition ? Ou comment peut-il, s’il l’observe vraiment,
s’assurer de garder le cœur pur quand l’impureté et le péché imprègnent le sol qu’il foule et l’air qu’il
respire ?
Satan ne se contente pas non plus des seules séductions et ruses. Muni d’autres armes encore, il
s’efforce de regagner ce qu’il a perdu, assaillant de tous côtés l’Église à peine fondée ; et jour et nuit,
tel un bélier à tête de bronze, il frappe et fait trembler ses murs. Il suscite des persécutions terribles et
s’évertue à plonger la nouvelle foi dans la terreur et le sang. Il encourage les grandes hérésies et
arrache au troupeau du Christ quantité d’agneaux. Temps misérables ! Vie de périls et de malheurs !
Non, le royaume du Christ n’est pas encore venu. Mais ces esprits chagrins auxquels la Foi prête ses
ailes croient apercevoir au loin, dans des visions apocalyptiques, sa gloire radieuse. Aussi
proclament-ils le second avènement du Rédempteur et le renversement ultime du « vieux serpent. »
[17]
Rêves vains ! Espoirs déçus ! Le Rédempteur ne vient pas, et le reptile, devenu plus venimeux que
jamais, multiplie ses anneaux et resserre son étreinte sur le monde. Les préceptes de certaines sectes
qui infestèrent l’Église peuvent en offrir des preuves multiples. Au cours des trois premiers siècles
surtout, elles s’efforcèrent d’introduire dans le christianisme un dualisme assez proche de celui des
Perses. Ces préceptes, dans leur ensemble, constituent ce qu’on appelle le gnosticisme. Et les plus
extrêmes d’entre eux ont tendance à prêter à Satan une importance plus grande encore que celle qu’il
possédait naguère ; à le considérer comme le créateur de notre nature corporelle ; à faire du mal un
principe originel et indépendant, non pas issu de la défection et de la décadence, mais co-éternel au
bien et en guerre contre lui. De cette façon, le pouvoir de Satan s’accrut, l’œuvre de rédemption
devint plus difficile et le salut plus incertain. Clément d’Alexandrie et Origène maintenaient que
toutes les créatures retourneraient à Dieu, leur origine commune. Mais saint Augustin croyait que
l’Éternel ne sauverait que quelques élus et que la grande majorité de la race humaine deviendrait la
proie du Diable.
Pol de Limbourg, La Chute et le jugement de Lucifer,
dans Les Très Riches Heures du duc de Berry,
edébut du XV siècle. Manuscrit enluminé.
Musée Condé, Chantilly, France.