//img.uscri.be/pth/9bb8f1d4beed87435eebfdeb810fcf6d14cec1ab
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 24,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

L'aventure des frères Pathé

De
137 pages
Le 9 septembre 1884, Charles Pathé et sa femme se rendent à la foire de Montéty en banlieue parisienne, avec une étrange boîte fabriquée aux Etats-Unis et nommée phonographe. Le couple parvient à capter l'attention de la foule et encaisse une recette magnifique. Le 20 février 1919, les deux frères Pathé, Charles et Emile vendent la Compagnie générale des machines parlantes. Pour la première fois, cette saga industrielle fait ici l'objet d'une étude historique.
Voir plus Voir moins

Couverture

Cover

4e de couverture

4e Image couverture

Graveurs de mémoire

Cette collection, consacrée à l’édition de récits de vie et de textes autobiographiques, s’ouvre également aux études historiques. Depuis 2012, elle est organisée par séries en fonction essentiellement de critères géographiques mais présente aussi des collections thématiques.

 

Déjà parus

 

Nguyen Ky (Nguyen), Saigon après 75, une histoire oubliée, 2013.

Ebner (Olivier), Venu de Bucovine, Itinéraire d’un survivant raconté par son fils, 2013.

Bourreau (Hélène), Dans les coulisses d’une mairie, visites insolites, 2013.

Jaspard (Alain), Florent Fels ou l’Amour de l’Art, 2013.

Culas (Adeline), En Bresse autrefois… Souvenirs de la vie d’antan, 2013.

Atchénémou (Avocksouma Djona), Enterrons la veuve avec l’enfant. Orphelin en pays tchadien, 2013.

Benacerraf (Armand), Cardiologue et cardiaque. Au cœur d’une vie, 2013.

Brovelli (Claude), De l’AFP à la télé, mes sept vies sur les points chauds du globe, 2013.

Barbe (Jean-Edouard), Cinquante ans au Quartier latin. Une vie en musique et en chansons, 2013.

 

Ces huit derniers titres de la collection sont classés par ordre chronologique en commençant par le plus récent.

La liste complète des parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages, peut être consultée

sur le site www.harmattan.fr

Titre

Title

DU MÊME AUTEUR

Deux mille ans de communication en Alsace, 1974

Le Téléphone à la Belle Époque, 1976

Le Phonographe à la Belle Époque, 1977

Au temps des malles-poste et des diligences, 1979

Ils ont inventé la machine parlante, 1982

Gavarni, la boîte aux lettres et autres œuvres, 1982

Le Facteur et ses métamorphoses

(en collaboration avec Pierre Nougaret), 1984

Prix de l’Académie de Philatélie

Sur les routes de France, 1988

Histoire des services financiers de la Poste (collaboration), 1989

Quelle belle invention que la Poste !, 1991

La Télégraphie Chappe (collaboration), 1993

Le Patrimoine de la Poste (direction), 1996

Denis Morer ou les métiers des PTT,

de la Belle Époque aux Années folles (collaboration), 1999

La Lettre dans tous ses états (collaboration), 2001

De la fuite à Varennes à l’affaire du camp de Grenelle

Postiers durant la Révolution, 2005

Itinéraire illustré de la ligne de télégraphe aérien Paris-Milan de la capitale au nord du département du Rhône (direction), 2006

Découverte du canton de Nolay, 2007

Le Fil qui parle, du télégraphone au minifon, 2008

Santenay et son histoire, 2009

 

Copyright

© L’HARMATTAN, 2013

5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris

 

http://www.harmattan.fr

diffusion.harmattan@wanadoo.fr

harmattan1@wanadoo.fr

 

EAN Epub : 978-2-336-68160-3

 

Préambule

« Les instruments de la transmission orale des informations, la voix et l’ouïe, sont innés chez l’homme. Les moyens de transmission de l’information se trouvent à l’extérieur du corps humain. C’est l’onde sonore qui se propage dans l’air. Par elle, la transmission de la parole est soumise, de par sa nature, à des lois physiques. Elle ne couvre qu’un espace restreint et n’a pas de durée. Rendre durable et transmissible sur de grandes distances l’information contenue dans la parole, voilà un problème technique qui s’est posé de bonne heure et dont la solution par étapes est intimement liée au développement culturel et économique de l’humanité civilisée. »

 

Volker Aschoff

 

Histoire du développement et techniques

de Télécommunications, 1984

Chapitre I
Les prédictions de la Bohémienne

Si le nom de « Pathé frères », annoncé à haute voix (à très haute voix même) au début des cylindres et des disques sortis de l’usine de Chatou, est encore dans les mémoires, l’origine de cette famille reste bien obscure.

Les archives étant ce qu’elles sont, ne permettent pas d’aller plus loin qu’un Gabriel Pathé, né peu après le milieu du XVIIe siècle à Thizy dans l’actuel département du Rhône, et issu d’une famille venant de Saint-Bonnet-des-Quarts (actuel département de la Loire). Mais Gabriel quitte sa région d’origine pour s’installer en Alsace, à Altkirch, où il emploie ses talents dans le commerce.

Devenu veuf, il se remarie le 16 février 1705 avec la fille d’un boucher, nommée Ève Höller. Ils auront huit enfants. Le septième et avant-dernier est Jean Jacques, né le 19 septembre 1719. Ce Jean Jacques qui est aussi désigné dans l’état civil comme marchand, épouse le 24 janvier 1746, Marguerite Harnist. Notons que le curé qui bénit cette union déforme le nom de famille du mari, en écrivant Baté, mais l’intéressé signe bien « Johan Jacob Pathé ». Ce couple aura également huit enfants.

Un nouveau Jean Jacques – mais lui est le deuxième de la fratrie – voit le jour le 6 mai 1748. Il adopte le métier qui va être de tradition dans la famille, celui de boucher. Il se marie le 28 mai 1787, avec Catherine Foltzer. Il bat un record familial par rapport à ses ancêtres, puisqu’il sera le père de neuf enfants.

C’est le huitième, Jean Martin né le 22 septembre 1799, qui nous intéresse. Boucher comme son père, il épouse le 20 décembre 1828 Marie Anne Schindler, lingère à Paris et s’installe à Altkirch.

Jean Martin revient à la tradition des huit enfants. Son fils aîné qui se prénomme Jacques naît le 29 mai 18301. S’étant vendu comme remplaçant d’un conscrit pour la somme de 2 500 francs, il fait son service militaire dans les Cent-Gardes et poursuit sa carrière militaire dans la Garde de Paris. Il rencontre alors Thérèse Émélie Kech, née elle aussi à Altkirch, et devenue couturière à Paris. Ils se mettent en ménage. Deux enfants naissent : Martin (dit Jacques) le 16 juin 1858 dans le douzième arrondissement, et Émile le 12 février 1860, mais dans le sixième arrondissement2.

La famille Pathé émigre alors dans la banlieue de Paris à Chevry-Cossigny, gros bourg agricole de Seine-et-Marne où Jacques reprend la tradition ancestrale en ouvrant une petite boutique de charcuterie. C’est dans cette bourgade que naît le 26 décembre 1863 Charles Morand, suivi deux ans après, par un autre garçon, Joseph Théophile.

Nouveau changement de lieu vers 1865-1866, Jacques ayant pu se rendre acquéreur d’un immeuble à Vincennes où il réinstalle son commerce de charcuterie. Une fille, Joséphine née en 1870, sera la dernière de la famille.

Suivons maintenant d’un peu plus près, l’évolution du troisième garçon Charles Morand. D’abord, pourquoi ce double prénom dont le second est peu courant. Il les doit à son oncle paternel, Charles Morand né en 1850 qui avait 13 ans lors de sa naissance. Peut-être fut-il son parrain ? Ils garderont des rapports suivis, comme nous le verrons par la suite. Sur ces premières années, Charles pourra écrire : « Au cours de la guerre de 1870-71, on me mit avec un de mes frères en pension chez les sœurs, rue Blomet, à Paris, puis, après un nouveau séjour à la maison, à l’école Saint-Nicolas, rue de Vaugirard où je restais jusqu’à l’âge de quatorze ans3. »

Au sortir de cette école, le jeune Charles devient apprenti-charcutier. Pendant ces années d’apprentissage, il fait montre d’un certain esprit d’indépendance. Il dira dans ses mémoires, qu’il lui arriva « de changer de place pour trouver un meilleur salaire au risque de passer pour un instable aux yeux de mes parents ».

De santé fragile, il supporte mal les fatigues engendrées par « des journées de quinze heures et plus, de travail effectif. Les veilles de fêtes, il fallait souvent passer la nuit entière ». Puis départ pour l’armée : « Je fis mon service militaire sous le régime de la loi des cinq ans, de quatre ans et demi en réalité, et fus incorporé à la 9e section d’infirmiers, dont le dépôt se trouvait à Tours ; mais je réussis bientôt à faire partie d’un détachement affecté à l’hôpital militaire de Saint-Martin, à Paris.

images1

Tableau généalogique de la descendance de Jacques Pathé

Le service n’avait rien de rude. Néanmoins, quand je le quittais vers la fin de 1888, je me portais mal. Je passais comme tuberculeux et tous ceux qui m’ont vu alors, me croyaient perdu. Mon frère aîné Jacques était établi marchand boucher à Saint-Sauveur, un bourg de 1 200 habitants, situé entre Compiègne, Verberie et Béthizy. Je me rendis chez lui. »

En quelques mois, il réussit à augmenter la clientèle de la boucherie dont le fonds est revendu avec bénéfice. « Mon frère aîné reconnut la part que j’avais dans son succès. Il me fit cadeau de mille francs. Il s’agissait maintenant pour moi de me choisir une carrière. Mon séjour à Saint-Sauveur m’avait fortifié : j’avais lu des réclames en faveur de l’émigration en Argentine. Cette perspective me tentait. Le 28 juin 1889, je quittais la maison paternelle ».

Après divers petits métiers, Charles ayant fait quelques économies, décide de gagner Buenos Aires. Là, grâce à la protection d’un émigré plus âgé que lui et qu’il considère comme son père, il entre dans les bureaux d’une laverie de linge. À la suite d’une sombre histoire de trafic en douane, les deux hommes sont obligés de fuir au Brésil. À leur arrivée à Rio de Janeiro, une épidémie de fièvre jaune se déclare. Charles en guérit assez vite, mais son camarade en meurt. Aussi, en 1891, décide-t-il de rentrer en France. Ce retour est assombri par la mort de sa jeune sœur âgée de 20 ans. « Le chagrin de ma mère fut immense. Elle me supplia de ne point la quitter. La même question se posait toujours pour moi. Que faire ? Sur ces entrefaites, mon père expulsa un de ses locataires, marchand de vins à Vincennes. À brûle-pourpoint il me proposa de le remplacer. J’acceptai, et me voilà restaurateur, dans une maison sans clientèle, et si mal placée qu’elle n’en aurait sans doute jamais ».

À vingt-neuf ans, il épouse en octobre 1893 « malgré la résistance de mes parents » Marie Foy qui exerçait le métier de sage-femme. « Un seul membre de ma famille avait assisté à mon mariage : mon oncle Charles. »

Ayant abandonné la restauration, il se trouve sans emploi, mais finit par entrer « comme gratte-papier chez un avoué de la rue de Rivoli, aux appointements de six francs par jour ».

À cette même époque, Émile, son frère « après des débuts modestes avait acheté un débit de tabac et de liqueurs assez important qui marchait bien ». Ce seront les capitaux qu’Émile se procure en vendant son commerce qui permettront la création le 28 septembre 1896, des « Établissements Pathé frères, phonographes et cinématographes ».

Un souvenir datant de la fin du Second Empire avait marqué le petit Charles qui n’avait que sept ans.

Les affaires de la charcuterie marchaient si mal que « ma mère s’inquiétait ». « N’allait-elle pas être obligée de renoncer à ce petit commerce sur lequel mes parents avaient jeté leur dévolu… ? ». « Seule, elle remuait ces tristes idées. Elle pleurait ».

C’est alors qu’une « étrangère, une sorte de bohémienne » entra dans la boutique et lui proposa de lui dévoiler l’avenir.

« Ma mère se laissa faire. Voici quelles furent les prédictions de la devineresse… "Vous sortirez victorieuse de vos ennuis … Contrairement à ce que vous craignez, vous trouverez le moyen de continuer votre commerce, mais vous allez perdre prochainement quelqu’un de votre famille. Par la suite, vous resterez veuve avec quatre enfants, car l’un de ceux qui vous restent, meurt. Sur les quatre, il s’en trouvera un qui va réaliser une telle invention que votre nom sera connu du monde entier. Il sera décoré de la Légion d’honneur et assurera un jour la fortune ou l’aisance des autres".

Quelques jours plus tard, ma mère perdit sa sœur. En même temps des circonstances imprévues … permettaient à mes parents de sortir d’embarras. Inutile de cacher qu’à partir de ce moment ma mère prêta une foi absolue à sa prédiction ».

Charles, qui devait connaître le destin fabuleux annoncé par la chiromancienne, ajoute que le mot d’inventeur qu’elle avait prononcé était erroné, car « je n’ai rien inventé, mais seulement exploité les brevets Edison et Lumière ».

Cette anecdote un peu naïve traduit un des traits du caractère de Charles. Sensible au « merveilleux » prédit par la bohémienne, il reste l’homme réaliste et tenace qui résumera ainsi sa vie : « Le succès est toujours le résultat d’une chance, multipliée par l’énergie et les connaissances acquises ».


1  Les recherches dans l’état civil d’Altkirch ont été effectuées par Henriette Magnet que je ne saurais trop remercier.

2  Provence Myriam, « Charles Pathé » in Géo-Magazine n° 114 p. 32 à 37.

3  Toutes les citations entre guillemets sont extraites de Pathé Charles, « De Pathé frères à Pathé-cinéma » (1940) publié par Lherminier Pierre dans Charles Pathé, écrits autobiographiques, Paris, L’Harmattan, 2006, p. 125 à 282.

Chapitre II
« J’ai débuté en 1894, à une foire de village… » (1894-1897)

Au début d’août 1894, un ami, nommé Lignot, attire l’attention de Charles Pathé sur une nouvelle attraction de la Foire de Vincennes : le phonographe Edison. À sa vue, il est immédiatement conquis. « Je calculais que l’heureux possesseur d’un phonographe pouvait, en trois ou quatre heures de travail, réaliser une recette approximative de 50 à 60 francs, et je rentrais chez moi, hanté par la perspective de réaliser la somme nécessaire à l’achat de l’appareil4 ».

Mais il n’a que 1 100 francs d’économie, et l’appareil coûte 1 800 francs. Peu importe ! Il quitte sa place d’employé et part à la chasse des 700 francs qui lui manquent. Tour à tour sa mère et son frère Émile refusent de l’aider. Lui s’acharne, trouve les fonds, achète l’appareil et pendant trois jours s’initie à son fonctionnement. Selon toute vraisemblance, il s’est rendu acquéreur de l’appareil Edison que la maison Werner annonçait ainsi aux forains : « Phonographe Edison, dernier modèle d’avril 1894 avec un nouveau diaphragme perfectionné vendu complet avec rouleaux d’orchestre, de chant, des meilleurs artistes de Paris, monologues et accessoires. Le fonctionnement est irréprochable et garanti. Notre maison est la seule en France qui vend les appareils authentiques munis de documents prouvant la provenance de la fabrique de M. Edison, qui présente une garantie sérieuse, possédant un vaste magasin, atelier de réparation, grand choix de rouleaux et toutes les pièces de rechange. Le public est prévenu contre les personnes vendant les vieilles machines qui sont chères, à n’importe quel prix5 ». Ce dernier paragraphe souligne que le phonographe d’Edison n’est plus une nouveauté. Le modèle vendu en 1894 est construit depuis 1889, c’est-à-dire depuis six ans déjà.

images2

Fig. 2.1 Premier modèle de l’Edison Classe M (1888).

Pathé décide le 9 septembre 1894, d’exploiter son phonographe à la foire de Montéty (près de Lésigny, en Seine-et-Marne). De bon matin, Charles grimpe avec sa femme dans le char à bancs qui mène à la fête de « Notre-Dame de S’tembre ». Il n’a plus rien en poche, même pas de quoi payer son voyage de retour. De loin, il aperçoit bientôt la colline de Montéty où la fête de la nativité de la Vierge regroupe tout un ensemble forain que décrit ainsi un almanach contemporain : « C’est un village de tentes les plus diverses de forme et de grandeur, depuis la modeste installation du marchand forain ou du classique massacre jusqu’aux étalages élégants, aux théâtres, aux cirques, aux cafés plus ou moins luxueux. Et entre ces murs de toile… une foule bigarrée où paysans et citadins coudoient les élégants châtelains des environs, et aussi, faut-il le dire, une population suburbaine, souvent trop animée, qui ôte à la fête son caractère agreste6 ».

Pathé arrive à pied d’œuvre, installe son appareil. Sur un tréteau de fortune, il pose sa grande boîte de bois. Il fixe sur le diaphragme un tube de caoutchouc que vont rejoindre de petits tuyaux terminés par des paires d’écouteurs. Le badaud est intéressé, mais reste méfiant. Des gamins se groupent au premier plan. Pathé fait le boniment et propose aux gosses une audition gratuite. Aussitôt la marmaille se fourre les embouts dans les oreilles. Au milieu d’un lointain grésillement, les enfants entendent une tyrolienne nasillarde, mais on comprend bien les paroles et les « laïtous » sont comiques. Les gamins rient aux éclats. Les grandes personnes veulent alors en savoir plus : elles s’approchent… mais il faut payer 0,10 franc par audition. Le prix est modique, c’est bientôt la bousculade. Mme Pathé encaisse les piécettes. Charles, devant l’affluence, double aussitôt ses prix.

Le lendemain, le 10 septembre, il revient. Même succès. Pathé entreprend alors une tournée des foires de la banlieue parisienne. Le 11, il est présent au pèlerinage de Notre-Dame des Anges entre Clichy-sous-Bois et Montfermeil. Contre un droit de deux francs cinquante, il installe son petit tréteau. Un chercheur, Jacques Deslandes a retrouvé le registre sur lequel Pathé a laissé son nom. Ce jour-là, il y est inscrit sous le n° 877. Les affaires sont au beau fixe, ainsi que le temps d’ailleurs : le soleil indiscrètement darde ses rayons sur le phonographe sans protection, les rouleaux de cire s’amollissent à la chaleur. Pathé achète alors un grand parapluie et la ronde des foires continue : Dourdan, Houdan, Toury, Troyon, Saint-Just-en-Chaussée. Au bout d’un mois, il peut rembourser sa dette et commencer à accumuler un petit capital. Il comprend vite qu’être montreur de phonographe n’est pas à la mesure de son talent.

Il va donc entreprendre de vendre des appareils et des cylindres aux forains désireux d’en faire l’exploitation. Mais l’appareil Edison est une exclusivité de la maison Werner. Elle n’a pas besoin – cela va sans dire – de revendeur. Les circonstances vont servir Pathé. En effet, sur le marché américain vient de se passer un phénomène commercial important : le monopole de fait d’Edison vient de disparaître, battu en brèche par une société nouvelle, la Columbia.

Elle a repris, en l’améliorant, la fabrication du Graphophone conçu à l’origine pour être une machine à dicter le courrier. Débarrassé de son entraînement par une pédale de machine à coudre, le Graphophone type Standard est doté d’un moteur d’horlogerie. Le modèle appelé G est mis sur le marché en 1894, au prix de 75 dollars. Il utilise les cylindres en cire sur carton de l’ancienne machine. Mais il est bientôt adapté pour recevoir les cylindres standard Edison8.

images3

Fig. 2.2 Appareil Graphophone G ou Baby grand (1894).

Ce dernier tire la conclusion de ce nouvel état de choses et dissout la North American Phonograph Company qui réunissait ses intérêts avec ceux de la Graphophone et se lance dans une attaque juridique en règle contre la Columbia en brandissant le monopole de fabrication que lui confère ses brevets. Cette contre-attaque s’étend à la France, et le 14 octobre 1894, L’Industriel forain rend compte ainsi de cette intervention : « Tous les phonographes qui étaient exploités sur la voie publique, foires et marchés, ont été saisis par le représentant de la Société Edison dont le siège social est à Orange (New Jersey), et cela parce que, dit le rapport, tous les phonographes vendus sont une contrefaçon du véritable pour lequel un brevet a été pris en 1888 sous le numéro 193.453 case 27, et le 6 décembre 1889 sous le numéro 202.425 case 919. C’est monstrueux ! Certes, nous approuvons les articles 40 et 41 de la loi du 5 juillet 1844 qui punit sévèrement la contre-façon. Mais en l’occurrence cette loi est-elle applicable et les saisies ne sont-elles pas illégales ? Quoi ! Depuis six mois on voit sur les murs de la capitale, à la quatrième page de divers journaux et notamment dans le nôtre, que le phonographe Edison est en vente dans telle et telle rue. Bien mieux, dans les salles de dépêches du Petit Parisien et de L’Écho de Paris où l’entrée est libre, fonctionnent depuis plus de six mois des phonographes provenant du même vendeur que ceux saisis, et c’est aujourd’hui seulement, alors que sur tous les champs de foire il s’en trouve, que vous vous souvenez de votre brevet et que vous procédez à des saisies en masse !… Quel est le contrefacteur ? Est-ce le malheureux qui, réunissant toutes ses économies, va de bonne foi chez le vendeur les échanger contre un phonographe ? Ce dernier ne peut invoquer pour sa défense qu’il a vendu son appareil avec la certitude qu’il ne serait pas exploité sur la voie publique, car à cela nous répondrions : pourquoi alors cette annonce dans notre journal qui n’est généralement lu que par les membres de la corporation foraine ? ».

L’Industriel forain est un peu catégorique. En réalité, Edison n’a pas cherché à faire saisir tous les phonographes exploités sur la voie publique, mais seulement ceux de la Columbia, ou d’autres contrefacteurs. À vrai dire les saisies n’ont pas dû être très nombreuses, car L’Industriel forain n’annonce qu’une seule poursuite contre un certain Petit, Edison s’étant rapidement rendu compte qu’il livrait un combat perdu d’avance. Aussi dès le début 1895, il abandonnera toute idée de rétorsion pour contrefaçon.

Pathé tire la leçon de cette escarmouche, le monopole de fait qu’exerçait Edison n’existe plus : c’est donc le moment de se faufiler dans la brèche ouverte. Pathé cherche alors à se procurer des appareils. Il avait remarqué une publicité parue dans la Nature, où un certain E.O. Kumberg, ingénieur français habitant Londres, proposait des phonographes système Edison. Il s’agissait de contrefaçons. Pathé prend contact avec lui. Kumberg lui propose quatre phonographes pour 3 000 francs. Pathé hésite, puis se décide. Il réussit à placer ces quatre appareils. Il en rachète d’autres et pour les vendre, il fonde en septembre 1894, une société sous le nom de « Charles Pathé » au capital – plus que modeste – de 1 000 francs Il entame alors une campagne de publicité dans divers journaux, particulièrement dans L’Industriel forain. Dès le 30 décembre 1894, il y propose pour 1 000 francs un « phonographe Edison complet avec 12 cylindres enregistrés, quatre vierges et un accumulateur. Cylindres enregistrés cinq francs cinquante. La douzaine 60 francs ». Et Pathé va continuer à se fournir sur le marché britannique d’appareils américains ou soi-disant tels. L’approvisionnement des appareils étant ainsi résolu, il restait la question des cylindres : en effet si des rouleaux de musique instrumentale peuvent à la rigueur être achetés à Londres, chansons, monologues, airs d’opérettes doivent être enregistrés localement, car la clientèle n’aurait pas accepté de produits en langue étrangère. Il faut donc aviser. La solution est relativement simple : les appareils mis sur le marché étant réversibles, peuvent servir d’enregistreurs. Pathé se procure donc des cylindres vierges, de plus il acquiert un appareil à raboter qui lui permet de réutiliser des cylindres usés ou manqués. Muni de ce matériel, il commence à produire des enregistrements. Ainsi Pathé peut proposer à sa clientèle une gamme complète de produits. L’affaire prospère, mais il faut travailler dur. Charles aidé par sa femme et Lignot, celui-là même qui lui a enseigné l’existence du phonographe, veille à tout : travaux de secrétariat, comptabilité, livraisons des appareils, dépannage, production des cylindres, etc.

Début 1895, Pathé quitte le local 100 cours de Vincennes, pour s’installer au n° 72. Il joint à son appartement un entresol qui lui sert de réserve. Il y ajoutera bientôt un magasin au rez-de-chaussée, où il exposera appareils et cylindres.

Ces cylindres, au fur et à mesure que la clientèle augmente, il faut en produire davantage. Pathé installe dans son nouveau local des studios improvisés. Il embauche des chanteurs besogneux qui devant un appareil enregistreur répètent trente à quarante fois le même air tout le long d’une journée. Pour économiser les cachets, Pathé se met lui-même à la tâche et déclame des monologues. Il racontera plus tard qu’il enregistra ainsi des centaines de fois, le dernier discours du Président Carnot avant son assassinat à Lyon par Caserio. Cet enregistrement de fausse actualité existe encore. Il serait bon de le rééditer car, assez paradoxalement, la voix du créateur de l’Industrie phonographique française est inconnue du grand public, alors que celle d’Edison a fait l’objet aux U.S.A. de nombreux repiquages.