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L'EDITION AFRICAINE EN FRANCE : PORTRAITS

De
234 pages
Destinés au néophyte comme au chercheur ou à l'étudiant mais aussi aux entrepreneurs culturels, ces portraits des littératures africaines en France sont le fruit de cinq années de recherches, d'observations, de rencontres, de lectures et d'articles consacrés aux littératures d'Afrique Noire et de sa diaspora. Cet état des lieux est assez complet pour donner une idée des difficultés mais aussi des immenses possibilités que comprend le monde des écritures africaines. Il faut considérer cet ouvrage comme une ouverture vers des stratégies de développement littéraire et d'échanges interculturels encore plus larges, qui restent à inventer…
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L'EDITION

AFRICAINE PORTRAITS

EN FRANCE:

<9L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-3637-8

Elsa SCHIFANO

L'EDITION AFRICAINE EN FRANCE:
PORTRAITS

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRlli

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

À mes Parents

Je viens d'Afrique, le continent premier, celui d'où émergèrent les premiers humains qui partirent ensuite à la conquête du reste de la Terre. Je pourrais pavoiser parce que je suis lefils de cette terre originelle, mère de toute l'humanité. Hélas, je viens aussi de la terre de Yaguine Koïta et Fodé Tounkara, ces deux adolescents guinéens découverts morts dans le train d'atterrissage d'un avion dans une capitale européenne car, ont-ils écrit, on souffre trop en Afrique. On souffre trop en Afrique: je peux traduire en statistiques ce que ces deux enfants ont compris intuitivement: l'Afrique est le continent qui abrite actuellement le plus grand nombre de conflits armés ainsi que le plus grand nombre de réfugiés au monde, l'Afrique est le continent où se trouve 95% des orphelins du Sida, l'Afrique est un continent en train de se déscolariser, l'Afrique est le continent qui abrite 18 des 20 pays les plus
pauvres au monde. Arrêtons-nous là. Oui Yaguine et Fodé, vous avez raison nous souffrons énormément en Afrique. D'aucuns diront alors, devant ce kaléidoscope de douleurs, que les pays africains ont un besoin urgent de toutes les compétences, mais surtout pas d'écrivains ,. car, pour le moment, l'Afrique n'a pas besoin de rêveurs ni d'utopistes. Holà, pas si vite! Il est important de savoir que ce ne sont pas les écrivains et les poètes qui ont conduit l'Afrique dans cet état de catastrophe avancée ,. les responsables sont les 'hommes pratiques', ceux qui ne rêvent pas. Dans ce continent meurtri et désespéré, nous avons le devoir de faire rêver les Yaguine et Fodé. Nous avons le devoir de leur faire savoir que la vie peut se vivre autrement, qu'elle peut être meilleure ,. que les fleurs existent et qu'il y a des étoiles dans le ciel. Et quand ces jeunes auront quelque chose à dire ou à demander, ils ne s'adresseront plus aux excellences messieurs les responsables d'Europe. Qui peut faire ce travail mieux que nous, écrivains? Ecrivons! Nous n'avons pas à nous excuser très très fort d'écrire.
Emmanuel Dongala Dis-moi, à quoi ça sert un écrivain en Afrique? Octobre 1999 (A l'occasion de sa participation au Salon de la Jeunesse de Montreuil)

EN GUISE D'INTRODUCTION

A ceux pour qui le ciel est une vaste bibliothèque offerte aux yeux et les ramages d'étoiles autant d'escouades de mots et de piles de livres Abdourahman A. Waberi - Rift Routes Rails

L'afro-pessismisme ambiant conduit à croire en la rareté des échanges artistiques et culturels avec l'Afrique. Or, il apparaît qu'il en est tout autrement. S'il a toujours existé des liens culturels entre la France et les Etats d'Afrique subsaharienne, le champ des relations culturelles avec ce continent semble connaître depuis plusieurs années des changements notables que nous pouvons déceler notamment à travers le prisme de la littérature. Le vœu d'Alpha Oumar Konaré, ancien ministre de la culture et ancien Président de la République malienne, confié à Michel Rocard alors premier ministre français, à l'occasion de son discours d'ouverture des Rencontres d'Afrique en créations en 1990, a été exaucé: Monsieur le Premier Ministre, je dois vous dire que les statuettes du Bénin, d'Ifé, de Djenné, du Congo, ont la nostalgie du Louvre à Paris, plaque tournante des cultures du monde, cela vaut bien un grand musée sur l'Afrique. Et la création à Paris d'une maison des cultures africaines. En effet, Paris vaut bien cela: le Musée des Arts premiers est en route pour 2002 et en attendant, le Louvre a ouvert une section Arts Premiers en 2000. Le centre culturel africain ne fut pas le fait des autorités institutionnelles, il naquit quand même, en 2001, grâce à la Fondation Dapper. L'Afrique noire serait-elle au goût de ceux qui font le jour? Par deux fois, récemment, l'Afrique subsaharienne a été consacrée par le prix Nobel de littérature (le Nigérian Wole Soyinka en 1986, la Sud-africaine Nadine Gordimer en 1991). Après un long silence trop souvent mêlé de complaisance, de

condescendance, voire de mépris, des voix africaines se font entendre; des livres auxquels il convient de prêter attention émergent. De la véhémence du cri lancé par les fondateurs de la Négritude aux jeunes auteurs d'aujourd'hui qui, dans leur métissage, s'inventent des écritures. Mais la reconnaissance n'est pas à proprement parler au rendez-vous. Au cours des deux dernières décennies, en dépit d'initiatives louables de quelques éditeurs, le grand public n'est pas très enthousiasmé par la littérature d'origine africaine, lui préférant souvent la littérature sud-américaine ou slave. Pourtant depuis environ cinq ans, il y a un frémissement. Des mastodontes de l'édition, telles les Editions Gallimard, lancent des collections, des Salons de littérature africaine en Afrique et en France sortent de l'anonymat et intéressent les médias, et pour la première fois depuis 10 ans, prononcer le mot Afrique devant un responsable export ne le fait plus grimacer. Il peut même lefaire sourire, souligne Livres Hebdo.} Peut-être donc que la donne est en train de changer, peutêtre va-t-on voir une réelle reconnaissance, une éclosion de l'intérêt du lectorat français pour les littératures d'un continent méconnu ou trop souvent coincé dans le double prisme du cliché publicitaire, type carte postale au soleil couchant avec zèbres et girafes sous baobabs, et de l'inventaire des inhumanités qui, avec constance, baptisent une géographie de l'horreur: Biafra ou Rwanda, Sierra Leone ou Liberia, Congo, Soudan ou Somalie...

Le monde s 'intéresse-t-il à la littérature africaine?
Cette question d'un élève du lycée du Progrès, à Bamako, relevée par des journalistes lors du Festival Etonnants Voyageurs 2001, reste suspendue. Nous serions tentée de croire en la réponse que les romanciers Abasse Ndione et Mandé Alpha Diarra lancent d'une seule voix: Wole Soyinka a reçu le Nobel, Kourouma le prix du livre Inter en 1999, le Renaudot et le Goncourt des Lycéens en 2000... Oui, la littérature africaine commence à intéresser le reste du monde... Même si deux hirondelles nefont pas le printemps!

} Livres Hebdo

- n° 354 - 22 octobre 1999

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Les auteurs d'Afrique noire écrivent depuis moins d'un siècle, leur tâche n'est pas facile. Mais ils ne semblent pas se décourager malgré la censure, l'exil et l'assurance d'une faible diffusion de leurs ouvrages. Quant aux lecteurs africains, il n'est pas rare qu'ils paient un roman en plusieurs mensualités. L'espace d'une vie suffit pour embrasser cette littérature. Son acte de naissance remonte seulement à 1921 (avec la parution de Batouala du Guyanais René Maran qui obtint le prix Goncourt) et elle ne s'affirma pleinement qu'à partir de 1948 (date de l'Anthologie négro-africaine de Léopold Sédar Senghor). La littérature africaine présente l'originalité d'avoir de nos jours, comme témoins de son évolution et acteurs de son avenir, les artisans de sa gestation. Quelles écritures pourraient se prétendre plus jeunes? En deux générations, elle a franchi nombre d'étapes formelles et thématiques. Ce qui ne lui évite nullement les tâtonnements, les complaisances ou les tentations exotiques. Aux lecteurs, en particulier étrangers, de résister à la bienveillance paternaliste ou condescendante qui fait considérer toute œuvre négro-africaine comme celle d'un apprenti qu'on ne doit jamais décourager. Le respect et la reconnaissance de l'autre passent d'abord par la liberté de critique..., note Michel Pierre, dans le seul numéro spécial Afrique du Magazine Littéraire en 1983. Les obstacles sont nombreux pour les auteurs: populations peu alphabétisées, prépondérance des traditions orales, censures féroces et passage obligé par la langue de l'ancien colonisateur. Mais le plus gros problème demeure leurs conditions matérielles: ils sont obligés d'exercer une activité annexe à celle de l'écriture. La modicité des chiffres de diffusion (de 300 à 500 exemplaires, jusqu'à 1000 exemplaires dans les cas les plus favorables) ne leur permettant pas de vivre exclusivement de leur plume. Il leur faut aussi compter avec Paris, Londres ou Lisbonne, d'où vient toute reconnaissance culturelle, où se perpétue la manne des prix et où se concentrent les pouvoirs éditoriaux. Beaucoup d'écrivains africains pourraient encore souscrire aux paroles de leur collègue ghanéen et anglophone Atukwei Okai rapportées par Le Magazine Littéraire en 1983, qui déclarait non sans humour en 1974: si vous décidez d'éditer

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vous-même, vous serez pris à la gorge par les frais d'impression. Si vous réussissez à imprimer quelque chose, alors vous serez désarçonnés par les problèmes de distribution. Si vous donnez

votre livre à un éditeur local, vous compatirez tant à ses problèmes que vous ne reprendrez peut-être plus jamais la plume. De sorte que nos meilleurs livres paraissent d'abord pour un public qui nous regarde comme un spécimen sous verre ou comme une curiosité bonne à étiqueter et à faire un sujet de conversation... ou alors nous devenons le chouchou de quelque organisation internationale. Mais la problématique ne s'arrête pas là. Pour le chercheur, l'étudiant, l'universitaire, il est quasiment impossible de circonscrire cette littérature. Quelques noms, quelques écrivains ne font pas une littérature, rappelle Almut Nordmann-Seiler: Pour parler de littérature il faut un ensemble de données qui permettent de construire un système défini qui inclut des œuvres littéraires n'appartenant à aucune autre littérature.l Comment délimiter ce champ littéraire? Il ne se réduit pas à une géographie, à une langue, à un style. La tendance de certains serait de la limiter à une couleur de peau. Il s'agirait de la littérature négro-africaine et de celle de sa diaspora. La littérature noire en bref. Fait sans précédent dans 1'histoire littéraire mondiale, un mouvement littéraire est défini selon la morphologie, le faciès de ses auteurs... Le concept de diaspora en matière d'Afrique est d'autant plus problématique qu'il concerne des millions de personnes aux cultures diverses: comment englober sous la même bannière les Noirs du Brésil, des Etats-Unis, d'Afrique, d'Europe, des Antilles, de l'Océan Indien? Et quelles littératures issues de ces aires géographiques répondent au dénominatif de littérature de la diaspora négroafricaine? Ceci étant posé, je me suis intéressée au cours de cette étude à la littérature écrite d'Afrique subsaharienne, au traitement spécifique des Dom-Tom et de la diaspora africaine de France. Je me suis limitée au domaine littéraire, au domaine des écritures africaines et plus spécifiquement au roman, à la
l Almut Nordmann -Seiler

- La littérature

sais-je? - 1976

néo-africaine - P.U.F - Col1ection Que

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nouvelle, à la poésie, à la BD, à la littérature jeunesse et aux écritures électroniques. Concernant la langue, cet ouvrage propose davantage d'informations sur le domaine francophone, mais je garde le souci d'évoquer également les littératures anglophones, lusophones et celles en langues nationales. J'ai exclu l'écriture théâtrale qui mériterait, à elle seule, un travail de recherche et qui par ailleurs s'apparente aux Arts de la scène. Je me suis efforcée de comprendre l'évolution du traitement des écritures africaines selon la définition précitée et de soulever quelques questions aujourd'hui incontournables: Pourquoi depuis environ cinq ans, l'Afrique est-elle devenue un sujet d'édition? Pourquoi cette volonté politique de promouvoir la littérature africaine avec un Ahmadou Kourouma qui cumule en 2000 les Prix Renaudot, le Goncourt des Lycéens et le prix Amerigo Vespucci pour Allah n'est pas obligé après avoir reçu le prix du livre Inter en 1999 pour En attendant le vote des bêtes sauvages? Le Net change-t-il des données ou pas? Pourquoi depuis 2001 Etonnants Voyageurs a-t-il choisi comme escale Bamako? Pourquoi depuis 2000 les Editions Gallimard et Dapper ont-elles fondé des collections de littératures africaines? Pourquoi la prestigieuse et puissante Association française d'action artistique (AFAA) a-t-elle fusionné avec l'association Afrique en créations en mettant depuis janvier 2000 le continent noir dans ses grandes priorités? Et quel est l'enjeu de cette absorption? Pourquoi aujourd'hui peut-on dire qu'il n'y a jamais eu autant de propos, de parutions, de travaux de recherche... sur l'Afrique? En Avignon par exemple, les activités Nord-Sud se multiplient. En 2002 Lire en fête ne mettra-t-elle pas en valeur le
rapport Europe

- Afrique?

J'ai donc tenté dans un premier temps de définir les écritures africaines subsahariennes, il s'avère que rien n'est plus difficile. Et dans la tentative de les définir, j'ai vu surgir toutes les contradictions liées à ces écritures. De quelle Afrique parle-ton ? Et à quelles écritures nous intéressons-nous? Autrement dit, qui et quoi désigne-t-on sous le vocable de littérature africaine subsaharienne? Et de quel continent dit-on qu'il a une littérature ou des écritures sans autre distinction? Parle-t-on de littérature du continent américain? du continent européen? Et de quelle littérature dit-on qu'elle est de la couleur de sa peau? A quelle

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autre littérature attribue-t-on une peau? A-t-on déjà évoqué la littérature Jaune? Blanche? Rouge? Est-ce qu'il existe une écriture, un style, des points de vue qui seraient semblables à tous les Noirs et qui permettraient par conséquent de parler, comme d'une même et unique entité, de littératures noires? Et pourquoi les éditeurs, les universitaires, les libraires, les bibliothécaires sont-ils si embarrassés quand il s'agit d'inclure ou d'exclure de leur collection ou de leur groupement thématique des écrivains antillais, de classer les auteurs africains: faut-il les classer par langue, par origine, par couleur? Et les auteurs noirs antillais? Et la diaspora, où commence-t-elle et où s'arrête-t-elle? Est-ce que les Noirs américains sont à prendre en compte? Autant de questions qu'un chercheur ayant choisi comme champ d'étude et d'action la littérature dite africaine, négroafricaine ou noire, ne peut contourner et que j'ai ici abordées en complément des trois pistes de recherche choisies pour offrir un éclairage, le plus complet possible, sur cette aire littéraire mal connue et en fin de compte peu reconnue. Les trois axes nécessaires à cette étude sont: - Ce qu'écrire' africain' veut dire - Etat des lieux; - Les principaux circuits de diffusion - Cartographie des centres et des circuits de diffusion; - Les caisses de résonance de la littérature africaine - Eléments d'une stratégie.

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CE QU'ÉCRIRE AFRICAIN VEUT DIRE : ÉTAT DES LIEUX

Il faut donc de toute nécessité que cet homme, s'il tient à être illustre, transporte dans la capitale sa pacotille de talent, que là ilIa déballe devant les experts parisiens, qu'il paie l'expertise, et alors on lui confectionne une renommée qui de la capitale est expédiée dans les provinces où elle est acceptée avec empressement Rodolphe Topffer - Notes inédites 1834-1836

ÉCRIVAINS

AFRICAINS?

-

LES ENJEUX

L'idée ne viendrait à personne de limiter les frères Grimm à l'étiquette 'conteurs allemands', ni Joseph Conrad sous l'estampille 'écrivain anglais d'origine polonaise' ou Marguerite Yourcenar sous le label 'romancière française d'origine belge'. Les écrivains qui nous emportent et nous importent dépassent les frontières. L'origine est bien là, allemande, belge ou africaine, agissante, mais comme pulvérisée par l'émotion artistique. Mais il y a des nationalités littéraires qui sont parfois trop pesantes et il semble que cela soit le cas pour la littérature négro-africaine. Identité trop pesante car mal définie. Trop souvent, l'impression de limiter les auteurs à leur origine africaine se fait sentir. Mais comment faire connaître une littérature sans lui donner un éclairage, une visibilité suffisante -visibilité qui ne semble être possible qu'avec le regroupement de ces auteurs sous un label reconnaissable? Les risques éditoriaux sont pourtant grands. En effet, cela pourrait être à l'origine de publications de complaisance. Ces écrivains veulent être publiés parce qu'ils ont écrit un bon livre et non parce qu'ils sont africains. On doit nous juger avec la même rigueur que les écrivains de n'importe quel continent, assurait Alain Mabanckou à l'occasion d'Etonnants voyageurs 2001 à Bamako. La situation a beaucoup évolué depuis La Négritude et même depuis les Indépendances. La génération des auteurs postcolonies tel Alain Mabanckou, nés dans les années 60, vit dans sa grande majorité en exil, en particulier en France et en Angleterre. Ils n'hésitent pas à jouer de leur métissage et brouillent leur identité devant ce public charitable qu'ils abhorrent, car leur identité se veut d'abord artistique.

Comme le dit l'un d'entre eux, Abdourahman A. Waberi : les enfants de la post colonie sont, à notre connaissance, les premiers à user sans complexe du double passeport, à jouer sur deux, trois ou quatre tableaux, à se considérer comme Africains et à vouloir en même temps dépasser cette appartenance. On pourrait dire qu'auparavant on se voulait d'abord nègre et qu'aujourd'hui on se voudrait d'abord écrivain et accessoirement nègre. A contrario, la génération précédente, très bien représentée par Boubacar Boris Diop, habitant au Sénégal, regrette lors du même Festival, la tendance actuelle chez les créateurs africains à dire: je ne suis pas un écrivain (ou un cinéaste etc.) africain, je suis un écrivain (ou un cinéaste) tout court. Je ne suis pas d'accord. A l'heure où la mondialisation avance, les grands pays européens tiennent eux-mêmes à se raccrocher à leurs racines. Pourquoi devrions-nous nous dissoudre dans le monde? Ainsi, les générations se heurtent et n'ont pas les mêmes messages, les mêmes points de vue. La littérature africaine en a l'habitude: depuis l'imitation des romans blancs par les Noirs auteurs - instituteurs des années 20, le cri de la Négritude des années 50, les affres des Indépendances des années 60, jusqu'à nos jours avec ces enfants exilés qui n'ont souvent de noir que la peau et que bien des Occidentaux voudraient assimiler et classer dans les rayonnages, sous l' étiquette auteurs négro-africains... La question est inéluctable devant ces contradictions: Qu'est-ce que la littérature africaine? POURQUOI LITTÉRATURE NÉGRO-AFRICAINE?

Pour le Professeur Lilyan Kesteloot, autorité incontournable en la matière, les littératures négro-africaines expriment la vision du monde, les expériences et les problèmes propres aux hommes noirs d'origine africaine!, pour éviter l'équivoque qu'entraînerait le seul adjectif 'africain' qui se rapporterait aussi aux pays du Maghreb. Pourquoi, pourrait-on poursuivre, littérature négro-africaine et pas d'Afrique subsaharienne ? Et pourquoi négro-africain et pas nègre? Selon
1 Lilyan Kesteloot - Anthologie - EDICEF - 1987

négro-africaine

-Histoire

et textes de 1918 à nos jours

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Lilyan Kesteloot toujours, Négro-africain indique une nuance géographique qui est aussi une référence culturelle importante: il ne s'agit pas des Noirs de Malaisie ou de Nouvelle-Guinée. Mais bien de ceux d'Afrique qui ont, au cours des siècles, développé une civilisation bien particulière que l'on reconnaît entre toutes.1 La littérature négro-africaine serait donc l'expression écrite ou orale de la civilisation africaine. Et d'où qu'elle soit, elle mérite, selon Lilyan Kesteloot, d'être rattachée à l'Attique tant le résultat artistique et ses métissages conservent les caractères de l'Afrique originelle. Encore faudrait-il définir ce caractère originel. L'aire de la littérature négro-africaine recouvre donc non seulement l'Afrique au Sud du Sahara, mais tous les coins du monde où se sont établies des communautés de Noirs, au gré d'une histoire mouvementée qui déracina le Continent Mère de 100 millions d'hommes exportés vers les Amériques. Les voix noires se font entendre des quatre coins du globe. QUESTIONS L'EMPRISE D'HÉRITAGE COLONIALE SURVIVANCE DE

Historique
La négro-renaissance
Au Quartier Latin dans les années 30, nous étions sensibles, par-dessus tout, aux idées et à l'action de la négro-renaissance, dont nous rencontrions à Paris quelques-uns des représentants les plus dynamiques... [...] Les poètes de la négro-renaissance qui nous influencèrent le plus sont Langston Hugues et Claude Mc Kay, Jean Toomer et James Weldon Johnson, Stirling Brown et Frank Marshall Davies. Ils nous ont prouvé le mouvement en marchant, la possibilité, d'abord, en créant des œuvres d'art, de faire connaître et respecter la civilisation négro-africaine. Senghor, Problématiques de la négritude

La communauté noire européenne n'a pas de parole commune forte, contrairement à celle des Noirs américains.
1 Lilyan Kesteloot - Anthologie - EDICEF - 1987 négro-africaine -Histoire et textes de 1918 à nos jours

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Ceux-ci ont d'ailleurs constitué dès le début du XXe siècle, une référence pour les intellectuels noirs étudiant en France. La négritude est donc née entre Harlem et le Quartier Latin. Auteur d'un livre retentissant intitulé The Soul of Black People publié en 1903, W.E.B. Du Bois était à la fois un penseur et un homme d'action. Véritable père de la Négritude, si l'on en croit Lilyan Kesteloot, W.E.B. Du Bois influença profondément Léopold Sédar Senghor et ses compagnons par l'intermédiaire de Marcus Garvey et surtout du mouvement de la négrorenaIssance. Mais c'est autour des années 20 à Harlem que s'est cristallisé le mouvement qui prendra plus tard l'appellation de New Negro, un mouvement à caractère social et littéraire qui dénonce la situation de mendiant culturel du Noir américain. Le 'New Negro' est donc, dans une large mesure, une quête spirituelle destinée à remettre le Noir américain en face de sa personnalité aliénée par la culture dominante.1 Mais ce fut un échec qui entraîna beaucoup de jeunes Noirs à s'exiler en Europe, particulièrement en France, à Paris. Ainsi Jean Toomer, Couteen Cullen, Claude Mc Kay sont arrivés en France au début des années 20. Ce dernier publie Banjo en 1929 qui fera office de second détonateur. Le succès est considérable et, après Batouala, Banjo devient le livre de chevet des étudiants antillais et africains de Paris, confirme Jacques Chevrier.2 Mais les voix noires se font réellement entendre à Paris pour la première fois grâce à des revues. Les revues noires
Légitime défense -Paris- 1932

En 1932, à Paris, paraissait une modeste revue qui a marqué de façon officielle le début de la littérature noire d'expression française: Légitime Défense, publiée par des étudiants martiniquais. Légitime Défense prêche avant tout la liberté de style, de l'imagination, une libération totale de
Lilyan Kesteloot - Anthologie négro-africaine - EDICEF - 1987 2 Jacques Chevrier d'Afrique - Littératures Université - Collection 128 - 1999
I

-Histoire noire

et textes de 1918 à nos jours française - Nathan

de langue

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l'homme noir. C'est aussi l'affirmation de l'identité antillaise et d'une poésie, d'une littérature dignes de ce nom. Légitime Défense fut entendue par les étudiants noirs de Paris. Parmi eux se trouvaient Aimé Césaire, Léon Gontran Damas, Léopold Sédar Senghor, qui allaient fonder le Mouvement de la Négritude.
L'étudiant noir - Paris - 1934-1940

Légitime Défense, revue des étudiants antillais de Paris, n'eut qu'un numéro à cause des pressions gouvernementales sur ses auteurs. Leurs bourses furent suspendues et les aides financières de leur famille (de la bourgeoisie que la revue condamnait si brutalement) supprimées. Mais avec beaucoup de prévoyance le Manifeste avait averti le lecteur: cette petite revue, outil provisoire, s'il casse, nous saurons trouver d'autres instruments. C'est dans ce contexte que plusieurs jeunes Africains et Antillais de Paris fondèrent en 1934 un journal, L'Etudiant noir, dont la caractéristique première était un détachement total par rapport aux valeurs occidentales.
Tropiques - Fort de France - 1941-1945

Cette revue littéraire est créée et fondée par Aimé Césaire, son épouse Suzanne et René Ménil à Fort-de-France en Martinique, au retour du chantre de la Négritude de la métropole. Ses 14 numéros réunissent des textes de création poétique, des manifestes et des études sur la Martinique. Ils traduisent dans le domaine de la revue culturelle ce que Le Cahier d'un retour au pays natal (1939) exprimait dans le champ de la poésie: les aspirations de l'homme noir. Conçue pour donner la parole aux Antilles, la revue (comme ses collaborateurs) affirme rapidement son allégeance à une modernité certaine, française voire européenne, représentée notamment par le surréalisme, le marxisme, Bergson ou Bachelard. Tropiques marque pourtant les jeunes générations à venir par sa recherche collective, théorique et pratique, de l'identité du peuple antillais.

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