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L'expérience de l'intermittence

De
134 pages
L'expérience de l'intermittence se généralise dans de nombreux champs professionnels. Ce livre s'intéresse plus spécifiquement à trois d'entre eux: les champs de l'intervention sociale, du travail artistique et de le recherche en science sociale. Le récent mouvement des intermittents du spectacle a contribué à libérer la parole d'autres intermittents dont la condition était jusque là méconnue. Comment préserver la qualité d'un travail de création ou de recherche quand les contrats se multiplient et que l'activité se disperse ?
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L'EXPÉRIENCE

DE L'INTERMITTENCE

Dans les champs de l'art, du social et de la recherche

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Déjà parus P. CADOR, Le traitement juridique des violences conjugales: la sanction déjouée, 2005. V. CHAMBARLHAC, G. UBBIALI (sous la dir.), Épistémologie du syndicalisme, 2005. M. FALCOZ et M. KOEBEL (Sous la dir.), Intégration par le sport: représentations et réalités, 2005; L. OLIVIER, G. BÉDARD, J. FERRON, L'élaboration d'une problématique de recherche. Sources, outils et méthode, 2005. Stéphane BELLINI, Des petits chefs aux managers de proximité, 2005. Jean-Marc POUPARD, Les centres commerciaux, de nouveaux lieux de socialité dans le paysage urbain, 2005. Pascal LARDELLIER (dir.), Des cultures et des hommes, 2005. PAP ADOPOULOS Kalliopi, La crise des Intermittent-e-s. Vers une nouvelle conception de la culture ?, 2005. L. VIDAL, A. S. FALL & D. GADOU, Les professionnels de santé en Afrique de l'Ouest, 2005. R. BERCOT et F. de CONINCK, L'Univers des services, 2005 ; Constance DE GOURCY, L'autonomie dans la migration, 2005.

@ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8783-5 EAN : 9782747587839

Pascal NICOLAS-LE STRA T

L'EXPÉRIENCE DE L'INTERMITTENCE
Dans les champs de l'art, du social et de la recherche

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L. u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10214 Torino ITALIE

Du même auteur :
L'implication, une nouvelle base de l'intervention L'Harmattan, 1996, 172 p. Une sociologie du travail artistique (artistes et créativité diffuse) L'Harmattan, 1998, 155 p. Mutations des activités artistiques et intellectuelles L'Harmattan, 2000, 127 p. Variations sur le thème associatif Villa du parc, Annemasse, 2001, 15 p. www .iscra.org Pour parler, entre art et sociologie Rencontre avec Slimane Raïs Presses Universitaires de Grenoble, 2002, 98 p. La relation de consultance (une sociologie des activités d'étude et de conseil) L'Harmattan, 2003, 251 p. Un projet d'Éco-urbanité : L'expérience quartier La Chapelle à Paris Notes et Etudes Iscra n04, 2004, 69 p. www .1scra.org d'ECObox dans le sociale

Pour Christine

Sommaire

Présentation:

Des activités disséminées et démultipliées

(p. 9)

1. Une activité qui s'exerce à découvert (p. 15)

2. La constitution intermittente de l' acti vité (p. 35)

3. Un constructivisme

radical (p. 53)

4. Des résistances latérales et transversales, localisées et démultipliées (p. 73)

5. De nouvelles intensités démocratiques

(p. 95)

6. La question de l'auteur à une époque de créativité diffuse, un entretien avec Mélanie Perrier (p. 111)

Bibliographie

(p. 121)

Table des matières (p. 127)

- Présentation Des activités disséminées et démultipliées

À la question Sommes-nous sortis du capitalisme industriel?, il n'est possible de répondre qu'en se confrontant politiquement à l'ensemble des portes de sortie (ou des portes de secours), et en accordant à chacune un égal intérêt, sans privilège d'antériorité, de légalité ou d'envergure. L'après-fordisme se dessine le long de nombreuses lignes de fuite qui, chacune à sa façon, entérinent un débordement des cadres classiques du salariat et délimitent de nouvelles perspectives constituantes. L' aprèsfordisme se détermine du côté de la grande entreprise, ainsi que l'analyse Carlo Vercellone1, mais aussi, par exemple, du côté d'un nouveau nomadisme de l'économie souterraine qui localise ses activités le long d'innombrables réseaux et qu'Alain Tarrius qualifie de mondialisation par le bas2. Chacune de ces pistes doit être explorée avec la même attention théorique car l'après-fordisme ne saurait être saisi d'un seul tenant et de façon unifiée; il doit plutôt être abordé comme un processus ouvert qui croise et entrechoque plusieurs types de mutations. Ces mutations concernent les sphères productives fortement globalisées qui concentrent les moyens et les technicités
1

Carlo Vercellone (s. la dir. de), Sommes-nous sortis du capitalisme industriel?,

éd. La Dispute, 2003.
2

Alain Tam us, La mondialisation par le bas (Les nouveaux nomades de l'économie souterraine), Balland, 2002.

mais également une multiplicité de périphéries où l'ingéniosité des travailleurs compense largement le manque de ressources. Elles se réalisent à une échelle d'ensemble et impliquent une économie mondialisée mais elles sont tout aussi actives au rez-de-chaussée de la ville3, au cœur d'innombrables activités de proximité: restauration, commerce, loisir, festivité, entretien, dépannage, téléphonie, culture, aide aux personnes4. Pour notre part, confronté à cette question de la sortie du modèle salarial fordiste, nous répondons, dans cet ouvrage, par l'étude de plusieurs activités "créatives-intellectuelles" qui partagent une même condition: le fait qu'elles s'exercent sur un mode de plus en plus disséminé et démultiplié, dans le cadre d'une intermittence (reconnue ou non, protégée ou non). Trois secteurs retiendront notre attention: le travail artistique, l'intervention sociale et les activités de recherche (en science sociale), mais nous aurions pu également y associer le secteur de la formation ou celui du journalisme. En étudiant ces secteurs, nous essaierons de découvrir en quoi les transformations qu'ils vivent nous informent sur les réalités du travail en cours de constitution dans l'aprèsfordisme. Ce choix des secteurs de l'art, de la recherche (en science sociale)5 et du social est motivé uniquement par des questions de compétence: ce sont les domaines que nous avons investigués dans notre travail sociologique depuis maintenant une douzaine d'années. Les artistes sont, bien sûr, familiarisés avec cette réalité discontinue des activités. Ils bénéficient, au moins pour le
3

Nous empruntons cette formulation à Constantin Petcou et Doina Petrescu, "Au
de la ville", Multitudes n° 20, 2005, p. 75 à 87.

rez-de-chaussée
4

Laurence Roulleau-Bergerqualifie de "mondesde la petite productionurbaine"

cette multiplicité d'activités qui constituent le rez-de-chaussée de la ville. Cf. "Carrières de jeunes et apprentissages collectifs dans les mondes de la petite production urbaine à Marseille", in Ville et emploi, le territoire au cœur des nouvelles formes de travail, coordonné par Evelyne Perrin et Nicole Rousier, éd. de l'Aube, 2000, p. 136 et sq.
5

Nous avons publié en 1994 un premier article en ce sens: "Vers un statut

d'intermittent de la recherche ?", n° Hors Série de la revue Futur antérieur (Les coordinations de travailleurs dans la confrontation sociale), p. 207 à 211. Il a été repris in Mutations des activités artistiques et intellectuelles, éd. L'Harmattan, 2000, p. 101 et sq. 10

spectacle vivant et pour l'audiovisuel, d'un régime spécifique d'indemnisation de l'intermittence. Mais il ne suffit pas de rappeler cette antériorité historique. Il est tout aussi important de noter que, dans ce secteur aussi, les conditions de l'intermittence se sont profondément transformées depuis le milieu des années quatrevingt dès lors que les villes inscrivent la politique culturelle au cœur de leur modèle de développement et qu'elles ont multiplié les festivals et généralisé l'événementiel urbain. La lutte récente des intermittents du spectacle montre que le mouvement ne peut faire l'économie d'une réflexion d'ensemble sur une pratique artistique qui, elle aussi, se dissémine et se démultiplie. L'émergence d'une logique d'intermittence a été très rapide dans le champ du social et a vite débordé les professions canoniques du travail social. Nombreux sont les intervenants sociaux à exercer leur compétence de manière discontinue et fortement dispersée du fait de la généralisation des actions d'insertion et de développement urbain - là aussi à partir du milieu des années quatre-vingt et, conséquemment, de la démultiplication des dispositifs et de l'existence d'une myriade de projets d'accompagnement, d'orientation ou de prévention. Les intermittents du social sont fréquemment recrutés par des associations-prestataires ou des associations-projet qui sont contraintes de se repositionner régulièrement en fonction des priorités de politique publique ou des opportunités de financement. Dans le champ de la recherche, la constitution d'une force de travail intermittent reste encore fortement invisibilisée. Cette nouvelle force de travail intellectuel, disséminée dans l'exercice de son activité, démultipliée dans ses lieux de travail et intermittente dans l'organisation de son temps, parvient difficilement à s'affirmer face aux institutions historiques de la recherche (CNRS et Université). Ce processus de dissémination et de démultiplication de la force de travail immatériel ne doit pas être analysé uniquement sur le registre de la perte (des distinctions) et de la crise (des statuts). Des lignes constituantes fraient leur chemin même si elles demeurent très contradictoires. Qu'est-ce qui est en train de se construire sur le terrain de l'intermittence? Quelle est la portée

Il

politique et sociologique de ce processus de dissémination et de démultiplication des activités? Les mutations que connaissent les activités d'art, d'intervention sociale et de recherche (en science sociale) nous conduisent à réfléchir à une nouvelle "constitution" du travail. Cet enjeu représente le fil conducteur de ce livre. Lorsque nous parlons de "constitution" du travail, nous ne l'entendons pas uniquement en tant qu'armature juridique (le droit social et économique du travail), même si elle implique bien évidemment la formulation d'un ensemble explicite de règles (le mouvement récent des intermittents du spectacle prouve combien ces luttes constituantes se jouent également sur le terrain du droit). Néanmoins, si nous empruntons la perspective que Michel Foucault dessine dans un autre contexte, cette idée de "constitution" prend une tout autre dimension et recouvre une ambition plus large. Pour Michel Foucault, "il s'agit de retrouver quelque chose qui a donc consistance et situation historique; qui n'est pas tant de l'ordre de la loi, que de l'ordre de la force; qui n'est pas tellement de l'ordre de l'écrit que de l'ordre de l'équilibre. Quelque chose qui est une constitution, mais presque comme l'entendraient les médecins, c'est-à-dire: rapport de force, équilibre et jeux de proportions, dissymétrie stable, inégalité congruente,,6. Cette constitution intermittente de l' activité, disséminée et démultipliée, permet à l'activité d'atteindre une échelle de masse (une multitude) mais sans effet de concentration ou de globalisation. Le phénomène est particulièrement significatif pour la force de travail immatériel - le travail artistique, l'intervention sociale et la recherche en science sociale, pour ce qui intéresse directement notre propos - mais pas uniquement. Comme le souligne Arnaud Le Marchand, il convient de "relativiser la distinction qui oppose souvent deux types d'intermittence. On aurait un premier mode de discontinuité liée aux fluctuations de l'activité de la production matérielle constitutive de "groupes traditionnels" (intérimaires de l'industrie et du bâtiment, saisonniers, dockers) dont le pouvoir de négociation est déclinant.
6

Michel Foucault, "Il faut défendre la société" (Cours au Collège de France,

1976), Gallimard - Seuil, 1997, p. 172.

12

S'opposerait à ces premières figures une intermittence immatérielle (informaticiens, graphistes, chercheurs, traders, artistes) issue du fractionnement du travail entre plusieurs firmes, mondes de production, "théâtres de la valeur", caractéristique des salariés du nouveau capitalisme cognitif. [...] L'observation brouille vite cette distinction. Dans ces deux formes polaires, l'intermittence du travail n'est pas seulement discontinuité temporelle, elle est aussi travail entre plusieurs zones, plusieurs mondes de production"7. Il convient effectivement d'éviter les oppositions faciles; l'intermittence doit être lue dans l'ensemble de ses composantes qui impliquent tant du travail "classiquement" matériel que du travail "créatif-intellectuel" (immatériel). Dès que nous avançons sur ce terrain très ouvert de la transition post-fordiste, nous prenons conscience que les définitions et les dénominations habituelles ne parviennent plus à cerner et à identifier les réalités dont ces qualificatifs sont pourtant censés rendre compte. Par exemple, les intermittents de la recherche sont conduits à "opérer dans les interstices des disciplines, des métiers et des domaines de recherche. L'intermittent de la recherche est - par choix ou par obligation un électron libre, un hybride, souvent engagé dans son activité. Il va traverser à ses risques et périls les disciplines des sciences humaines dont les cloisons demeurent en général soigneusement défendues. [. ..] En général, un intermittent de la recherche est aussi un intermittent du consulting et du journalisme, parfois du spectacle, et de pas mal d'autres métiers caractéristiques du tiers secteur ou de l'économie de la connaissance"s. Nous persistons néanmoins à employer les dénominations classiques, pour des raisons de commodité d'écriture mais aussi pour éviter que la défection des mots ne vienne renforcer la disqualification dont sont parfois / souvent la cible ces travailleurs d'un nouveau genre. Plutôt que de déserter les mots (chercheurs, sociologues, artistes.. .), nous préférons les déborder et les transgresser de
7

Arnaud Le Marchand, "Travail intermittent et production de la ville postFrank Beau, "L'intermittent de la recherche: un chercheur d'emploi qui n'existe
n° 17,2004, p. 71 et 72.

fordiste", Multitudes n° 17, 2004, p. 52 et 53.
8

pas", Multitudes

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