L'Homosexualité dans l'Art

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Description

Ce livre n'est pas un panégyrique sur l'homosexualité. C'est une étude scientifique menée par le Professeur James Smalls qui enseigne l'histoire de l'art dans la prestigieuse université de Maryland, Baltimore County. Mettre en évidence la sensibilité particulière des homosexuels dans la créativité, telle est la démarche de l'auteur, en abandonnant les clichés classiques et l'approche sociologique. Cet ouvrage analyse l'acte de création et permet d'appréhender, sans aucune complaisance, l'apport de l'homosexualité dans l'évolution de la perception des émotions. A une époque où les tabous sont tombés, cette démonstration conduit à une relecture et une nouvelle compréhension des chefs-d'œuvre de notre civilisation. Grâce à son iconographie très riche et à l'angle d'analyse choisi, L'Homosexualité dans l'Art est un ouvrage de référence majeur.

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Date de parution 15 septembre 2015
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EAN13 9781783108176
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0025 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Directeur d’édition : Jean-Paul Manzo
Texte : James Smalls
Traduction : Françoise Marchand-Sauvagnargues
Editeur : Aurélia Hardy
Assistante éditoriale : Anne Rebière, Réjane Burgos
Maquette, couverture et jaquette : Cédric Pontes

Mise en page :
Baseline Co. Ltd
61A-63A Vo Van Tan Street
ème4 étage
District 3, Hô Chi Minh-Ville
Vietnam

Crédit photographique :

© Centro Elisarion, ill. 1, 2
© Smithsonian American Art Museum, ill. 1, 2, 3
© Herbert List/Magnum photo, ill. 1, 2
© Richmond Barthé, courtesy Childs Gallery, ill.
© Jeanne-Mammen-Gesellschaft e.V., ill.
© George Platt Lynes, II, ill. 1, 2, 3
© The Estate of Francis Bacon/ARS, ill. 1, 2
© Under international copyright by The Tom of Finland Foundation, ill. 1, 2
© Andy Warhol Foundation/ARS, ill.
© Pierre Molinier, courtesy Galerie A L’Enseigne des Oudin, Paris/ADAGP/ARS, ill. 1, 2
© Harmony Hammond, ill. 1, 2
© Robert Mapplethorpe/Michael Van Horne, ill. 1, 2
© Pierre et Gilles. courtesy Jerome de Noirmont, Paris, ill. 1, 2
© David Wojnarowicz/P.P.O.W., New York, ill.
© George and Helen Segal Foundation/VAGA, ill.
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© Mardsen Hartley, Art Museum, University of Minnesota, Minneapolis, ill.
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© ARS, ill. 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7
© Confidential Concepts, worldwide, USA
© Parkstone Press International, New York, USA
I m a g e - B a r www.image-bar.com

ISBN : 978-1-78310-817-6

Tous droits d’adaptation et de reproduction réservés pour tous pays.
Sauf mention contraire, le copyright des œuvres reproduites se trouve chez les photographes qui en
sont les auteurs. En dépit de nos recherches, il nous a été impossible d’établir les droits d’auteur dans
certains cas. En cas de réclamation, nous vous prions de bien vouloir vous adresser à la maison
d’édition.James Smalls



L’Homosexualité dans l’Art





S o m m a i r e


Introduction
Chapitre 1. L’Homosexualité dans l’Antiquité en Occident (de la Grèce antique à
l’Empire romain)
Les compagnons d’armes et la beauté du corps
La période hellénistique : l’âge de Dionysos
L’influence de la Grèce à l’étranger
Les désillusions de Sappho
Rome de la République à l’Empire
Pompéi
Chapitre 2. L’Homosexualité au Moyen Âge
Le vice innommable
Apocalypse
Couples sacrés dans le monde byzantin
La période romane (1000–1200)
Intolérance et répression (1200–1400)
David et Jonathan
Manuscrits moralisateurs
Descente aux Enfers
La fin du Moyen Âge
L’homosexualité féminine au Moyen Âge
Chapitre 3. L’Homosexualité au cours de la Renaissance italienne
Le néoplatonisme de la Renaissance
Léonard de Vinci (1452–1519)
Michelangelo Buonarotti (1475–1564)
Benvenuto Cellini (1500–1571)
La Renaissance dans le Nord
La fin de la Renaissance italienne
La période baroque
L’homosexualité féminine pendant la Renaissance
Chapitre 4. L’Homosexualité dans l’Art de l’Orient islamique et de l’Extrême-Orient
L’Inde
La Chine
Le Japon
L’Islam
Chapitre 5. 1700–1900 : Vers une identité homosexuelleLibertins et libertinage
Néoclassicisme et romantisme
Le réalisme
Le symbolisme et le jaillissement de l’imagination
De l’esthétisme à la sexologie
Chapitre 6. L’Homosexualité dans l’Art moderne et post-moderne (1900–2000)
I. Du Modernisme à Stonewall (1900–1969)
Sappho sur la rive Gauche
II. De Stonewall au Post-Modernisme (de 1969 à nos jours)
Conclusion
Bibliographie
Index
Liste des Illustrations01. Peinture grecque représentant un couple,
480 av. J.-C. Musée de Paestum, Italie


I n t r o d u c t i o n


Associer art et homosexualité pourrait sembler étrange mais les deux phénomènes font partie de
l’histoire de l’homme depuis la nuit des temps, ou du moins depuis les origines de la civilisation.
Rapprocher deux concepts aussi vastes – art et homosexualité – est néanmoins difficile et relève du
défi. Les deux catégories soulèvent une multitude de problèmes et posent une série de questions
irritantes et jusque-là sans réponse.
La première question « Qu’est-ce que l’art et quel est son but ? » a préoccupé l’homme pendant
des siècles et n’a toujours pas trouvé de réponse définitive. Il existe autant de visions et de définitions
de ce qu’est l’art (et de ce qu’il n’est pas) et de sa signification qu’il existe d’individus dans le monde.
Dans le cadre de L’Homosexualité dans l’Art, j’utilise le terme « art » dans un sens large en tant que
produit de la création humaine et moyen de communication dans le domaine du visuel. Bien que la
majorité des images présentées ici aient été produites avec des moyens traditionnels tels que la
peinture, la sculpture, le dessin et la photographie, l’art inclut aussi des images et des formes de
production associées, par exemple, à la culture populaire, la publicité, les films, les performances, le
conceptualisme, l’imagerie numérique… En fin de compte, c’est au lecteur de ce livre de choisir ce
qu’il considère ou non comme de l’art.
Contrairement à l’art, l’autre terme du titre, « homosexualité », peut être défini de manière plus
spécifique. L’homosexualité et ses aspects émotionnels ont existé de tout temps et dans toutes les
cultures bien avant l’invention du mot. Elle est, et a toujours été, un aspect du domaine très complexe
de la sexualité humaine. La manière dont s’expriment visuellement l’amour homosexuel et sa
sensibilité est souvent le reflet du statut des homosexuels au sein de leurs cultures particulières. Ces
images constituent un indicateur, soit du degré de tolérance de la société, soit des préjugés toujours
plus restrictifs engendrés par les traditions et la religion.
Avant 1869, les mots « homosexualité » et « hétérosexualité » n’existaient pas. Le premier fut
inventé et utilisé pour la première fois par l’écrivain et traducteur germano–hongrois Karl MariaKertbeny (1824–1882). Il inventa également le second terme en 1880. L’intention de Kertbeny, en
utilisant le mot « homosexualité », était de réagir à un article du code pénal prussien qui considérait
les relations sexuelles entre hommes comme un crime. Kertbeny voulait que l’article soit supprimé,
mais en vain. Le code devint partie intégrante de la constitution prussienne en 1871 et fut observé,
puis renforcé par les nazis en 1935, et maintenu par la République fédérale jusqu’en 1969. (Haggerty,
451). Kertbeny avait une vision très personnelle de la sexualité humaine.
Bien que selon lui il n’ait sans doute jamais existé de théorie cohérente sur l’homosexualité, il
divisait les homosexuels en catégories spécifiques : les « actifs », les « passifs » et les
« platoniques », soit ceux qui aiment la compagnie de leur propre sexe sans vouloir partager de
rapports sexuels. La désignation « homosexualité » à cette époque, fut d’abord un synonyme de
sympathie et d’activisme politique destiné à changer une loi répressive. Cependant, au fil des années,
le mot évolua vers un concept désignant les préférences sexuelles d’un individu. Le mot et son
évolution mirent quelque temps à entrer dans les langues et les schémas de pensée européens.
Dans les années 1880, le terme nouveau de Kertbeny, si facile à retenir, attira l’attention de
Richard von Krafft-Ebing, un sexologue notoire qui l’utilisa dans son œuvre extrêmement populaire
dans les années 1886–87, Psychopathia sexualis, une imposante encyclopédie des déviances
sexuelles. Ce fut grâce à celle-ci et à des œuvres ultérieures de sexologues reconnus de la fin du
siècle que le terme « homosexualité » acquit sa connotation médicale et clinique. La sexologie est
l’étude du comportement sexuel humain avant la codification entamée par la psychologie moderne et
la psychanalyse, née de la pensée et des écrits de Sigmund Freud. (Voir Gregory W. Bredbeck,
« Sexology », in Haggerty, 794). Ce n’est que dans les années 1950 que l’« homosexualité » fit son
apparition dans l’usage de l’anglais et de l’américain populaires, ceci étant en grande partie dû aux
rapports Kinsey parus en 1948. Alfred Kinsey (1894–1956) était un chercheur américain dans le
domaine de la sexualité dont les résultats scientifiques remirent en question l’idée prédominante
selon laquelle l’homosexualité était une maladie mentale.
En tant que concept, « homosexualité » englobe une multitude d’idées contradictoires sur les
sexes et l’attirance entre personnes de même sexe. Son large éventail de significations possibles est ce
qui en fait aujourd’hui un terme tellement irrésistible, puissant et ambigu. Dans son acception
moderne, l’« homosexualité est à la fois un état psychologique, un désir érotique et une pratique
sexuelle ». (David Halperin, « Homosexuality », in Haggerty, 452). Les trois sens peuvent être, et se
voient effectivement, exprimés sous une forme artistique et esthétisée.
L’homosexualité ou, pour employer un terme plus récent l’« homo-érotisme », peut être comprise
comme un élément réel ou potentiel de l’expérience de chacun, quelles que soient ses orientations
sexuelles. Homosexuel et homo-érotique se recoupent souvent l’un et l’autre, mais ne sont pas
nécessairement identiques. La plupart des images de ce livre relèvent plus de l’homo-érotisme que de
l’homosexualité. « Homosexuel » et « homo-érotisme » ne diffèrent que par le sens des racines des
termes « sexuel » et « érotique ». Tandis que « sexuel » recouvre l’acte physique, « érotique » est un
concept englobant un éventail d’idées et de sentiments exprimant des manques, des besoins et des
désirs entre personnes de même sexe.
L’aboutissement n’en est pas toujours l’acte sexuel. L’homo-érotisme, à la différence de
l’homosexualité, rend légitime le désir entre membres du même sexe en plaçant ce sentiment dans un
contexte qui lui confère une rationalité, comme le classicisme, les batailles militaires, les activités
sportives… Par conséquent, dans de nombreuses situations, l’homo-érotisme est voilé et perçu
comme un comportement non transgressif. Si tous les homosexuels ressentent un désir
homoérotique, ceux qui ressentent, et apprécient effectivement, le désir homo-érotique, ne sont pas
nécessairement homosexuels. L’homoérotisme peut parfois effrayer certains hétérosexuels au point
de faire naître chez eux de virulentes réactions homophobes. L’« homo-érotisme » est aussi associé
au concept plus récent d’« homo-social ». L’homo-sociabilité masculine fait référence à tout groupe
ou environnement exclusivement masculin et est une façon de construire leur identité et de
consolider/renforcer leurs privilèges et pouvoir social en tant qu’hommes, habituellement à travers et
au détriment des femmes. (Voir Eve Sedwick, Between Men: English Literature and Male
Homosocial Desire, New York, Columbia University Press, 1985). En effet, l’homo-sociabilité
féminine existe, mais sa dynamique au sein d’une culture patriarcale est bien différente.02. Albrecht Dürer, A u t o p o r t r a i t, 1493.
Peinture sur bois, 56,5 cm x 44,5 cm.
Musée du Louvre, Paris03. Le Caravage, L’Extase de saint Francis, 1595–1600.
Huile sur toile, 92,5 x 128 cm.
Wadsworth Atheneum, Hartford, Connecticut


Bien que les homosexualités masculine et féminine soient souvent traitées séparément, les deux
sont prises en considération dans ce livre. Tout au long de l’œuvre, le terme « homosexualité » fera
référence à l’homosexualité masculine à moins que « féminine » ne soit spécifié. Il en est ainsi parce
que la plupart des sociétés sont dominées par les hommes et axées sur eux, donnant la primauté à
l’activité sexuelle et au développement masculins au détriment des femmes. Comparée à la place
occupée par les homosexuels dans l’art, qu’ils soient auteurs ou sujets, la « rareté des œuvres sur et
par des femmes homosexuelles reflète la domination masculine dans l’histoire de la culture. »
(Saslow, 7). Tous les témoignages artistiques et littéraires que nous possédons ont été l’œuvre
d’hommes et s’attachent essentiellement à leurs activités.
La définition de l’homosexualité est rendue plus compliquée encore par la différence entre les
notions moderne et prémoderne du concept. Il existe dans la littérature contemporaine sur
l’homosexualité un désaccord profond quant à l’utilisation du terme « homosexuel » dans le cadre de
relations entre gens du même sexe au sein des cultures non occidentales, pré-modernes ou anciennes.
Le vocable « homosexualité » est relativement jeune. À l’instar du mot « sexualité », il décrit un
concept déterminé et culturellement construit, né de la culture occidentale récente. Par conséquent,
l’application du concept d’ « homosexualité » à l’histoire est limitée au plaquage des concepts
occidentaux et modernes de soi et de l’autre sur un monde ancien et pré-moderne. Dans la plupart des
cultures pré-modernes et anciennes, il n’existe pas de mot pour qualifier la condition d’homosexuel
ou décrire un acte homosexuel. Toute tentative d’amalgame entre des représentations masculines
dans l’art ou les textes antiques avec le statut ou les pratiques homosexuelles d’aujourd’hui serait
anachronique. De même, la notion moderne d’« homosexualité » est chargée d’une connotation
morale négative qui ternit toute appréciation positive ou agréable de la culture sexuelle, entre
hommes ou entre femmes dans les sociétés prémodernes. Cependant, même si les anciens n’avaient
pas à l’esprit le concept moderne d’« homosexuel » ou d’« homosexualité », cela ne nie en rien le fait
que l’homosexualité et l’homophobie existaient bel et bien.
Dans l’Occident moderne, l’homosexualité est souvent considérée d’un point de vue binaire :
sexualité et sexe. La véritable notion d’homosexualité en Occident implique que les sentiments et
leur expression entre personnes de même sexe, à travers les formes sexuelles et érotiques les plusvariées, constituent une chose unique, un phénomène intégré appelé homosexualité, distinct et isolé
de l’hétérosexualité. Cependant, dans les sociétés anciennes, pré-modernes et non occidentales
décrites dans ce livre, l’identité ou la différence de sexe des personnes engagées dans un acte sexuel
étaient moins importantes que la mesure dans laquelle ces actes sexuels pouvaient violer ou se
conformer aux préceptes de la religion, aux règles de conduite ou à la tradition considérés comme
appropriés au sexe, à l’âge ou au statut social d’un individu.
Pour cette raison, les discours sur la pédérastie (du mot grec « amour des garçons ») et la sodomie
(sexe anal) liées à la classe, l’âge et le statut social étaient plus importants que le fait que les
partenaires soient du même sexe. Les inquiétudes quant à la moralité de l’homosexualité, ou
inversion sexuelle, sont typiques d’approches modernes plutôt que pré-modernes. Ce que nous
qualifions de comportement homosexuel ne faisait pas, en Grèce par exemple, l’objet d’une
désapprobation. Pourtant il existait des règles sociales strictes qui régissaient ce comportement. Dans
l’Athènes antique, une relation homosexuelle entre un adolescent et un homme mûr était
généralement vue comme une phase positive du développement éducatif et social d’un jeune homme.04. Thomas Eakins, Les Lutteurs, 1899.
Huile sur toile. Musée d’Art de Philadelphie


En effet, de telles relations furent célébrées dans les nombreux dialogues de Platon, sur les
fresques murales et dans la poésie lyrique. À un certain point de son évolution, cependant, on
attendait du jeune garçon qu’il se marie et élève des enfants. Ce que l’on désapprouvait dans ce type
de rapports sexuels entre générations était la passivité et la soumission avide à la copulation anale. Il
faut néanmoins souligner que pour les Grecs anciens, ni la morale, ni la religion ou la société ne
servaient de fondements pour la censure des relations érotiques entre hommes se conformant aux
arrangements hiérarchiques établis entre un homme adulte et un adolescent.
L’homosexualité dans l’art du monde non occidental s’est manifestée de la même manière que
dans les anciennes civilisations occidentales. Cependant, c’est par le biais de l’expansion coloniale et
edes conquêtes entamées au XVI siècle que les Occidentaux ont établi des contacts avec des peuples
et des cultures jusque-là inconnus, aux Amériques, en Afrique, en Asie et dans le monde arabe. Les
valeurs morales de l’ouest furent rapidement imposées aux populations conquises. Des cultures qui
avaient célébré l’homosexualité furent bientôt obligées non seulement d’abandonner cette idée, mais
aussi de la percevoir comme mauvaise et moralement répréhensible. (Voir Saslow, 109–111).
Le développement historique et social complexe de l’homosexualité dans le monde occidental
indique qu’il s’agit de bien plus que d’une simple préférence sexuelle ou érotique consciente entre
gens de même sexe. Elle s’est transformée en un nouveau système sexuel agissant comme un moyen
de définir l’orientation et l’identité sexuelles d’un individu. L’homosexualité est devenue un moyen
d’identification. En tant que tel, il a « introduit un élément nouveau dans l’organisation sociale, dans
la différence humaine, dans la production sociale du désir et finalement dans la construction sociale
du soi. » (David Halperin, « Homosexuality », in Haggerty, 454–55).
Un aspect significatif de l’histoire de l’homosexualité est celui de la langue et de sa désignation.
Le passage de l’emploi du mot « homosexuel » au mot « gay » est la meilleure preuve de
l’importance des dimensions politiques de l’individualité et de l’identité en tant que composantes
essentielles dans la vision des homosexuels sur eux-mêmes.
Dans les années 60 et 70, en Amérique, le mot « gay » a remplacé « homosexuel » comme termede choix car beaucoup d’activistes gays trouvaient le terme « homosexuel » trop clinique et trop lié à
une pathologie médicale. Au moment des émeutes de Stonewall de 1969, « gay » était le terme
dominant pour l’expression de l’identité sexuelle des activistes homosexuels plus jeunes et plus
engagés politiquement. Par rapport à « homosexuel », « gay » était censé exprimer la conscience
politique grandissante du mouvement de libération gay. Les deux termes, « gay » comme
« homosexuel », peuvent qualifier hommes et femmes. Cependant, certaines femmes ont contesté
l’exclusion implicite de la catégorie « gay » et ont préféré la désignation « lesbienne ». Ce
marchandage au sujet des noms et des désignations est significatif dans l’histoire de l’homosexualité.
Le débat des « gays » contre les « lesbiennes » révèle que la relation entre l’identité homosexuelle et
l’identité sexuelle a toujours été controversée. Dans ce livre, j’évite d’employer le mot « gay » avant
1969 et la prise de conscience accrue traduite par ces termes.05. Gustave Klimt, Les Amies (détail), 1916–17.
Huile sur toile, détruite lors d’un incendie en 1945


Tout au long des années 70 et 80, l’usage du mot « gay » s’est répandu. Presque toutes les
organisations politiques et sociales, impliquées dans le mouvement de libération gay, utilisaient le
mot « gay » ou l’une de ses variantes dans le nom de leur mouvement. Au cours des dernières années,
quelques membres de la communauté gay ont rejeté la désignation « gay » en faveur de « queer » –
un terme d’identification qui englobe toute personne ou catégorie non hétérosexuelle. (Pour une
histoire du changement de désignation de « homosexuel » à « queer », voir Haggerty, pp. 362–63 ;
pour un aperçu du mot « queer », voir Daniel F. Pigg, « Queer », in Haggerty, 723–24). Le mot
« queer » avait déjà existé et été utilisé comme un terme d’ostracisme et de « pathologisation » des
homosexuels depuis les années 1910. C’est au cours des années 90 que « queer » s’est vu approprié
par des hommes souhaitant se dissocier et se désolidariser d’une culture gay qui était arrivée à un
statu quo et était devenue accommodante.
Maintenant que le lecteur s’est familiarisé avec certaines définitions, termes et concepts associés à
l’homosexualité, quelques questions importantes et épineuses spécifiquement liées à l’homosexualité
dans l’art demeurent encore. Par exemple, sur quoi nous basons-nous pour déterminer si une œuvre
traite de l’homosexualité ? Une image représentant deux hommes nus ou deux femmes nues dans une
grande promiscuité revêt-elle forcément un caractère homosexuel ? Est-il nécessaire que des œuvres
d’art traitent ouvertement et explicitement de thèmes homosexuels pour traiter de l’homosexualité ?
Est-ce le thème ou est-ce l’orientation ou l’identité sexuelle de l’artiste qui est nécessaire à la
compréhension de son art ? Quel est le rôle du spectateur dans le processus de détermination du
caractère homosexuel d’une œuvre ? Quels sont la signification et le « message » sous-jacents de
l’homosexualité dans l’art à travers les cultures et les siècles ? L’homosexualité confère-t-elle aux
artistes une vision du monde différente, une sensibilité propre peut-être ?
Bien que ces questions soient importantes, il ne serait pas sage de leur trouver une réponse unique
et définitive, car l’homosexualité en tant que désignation et concept est bien trop multiple, complexe
et variée pour être réduite à une seule réponse. L’homosexualité « abolit toutes les frontières et est
intégrée dans un éventail d’objets visuels et matériels qui symbolisent et communiquent des
sentiments et des valeurs. » (Saslow, 2). L’homosexualité est un concept changeant qui évoque des
sentiments et des émotions. Son sens varie en fonction des personnes, de l’époque et de la culture. Il
est clair que l’homosexualité ne peut et ne doit pas être réduite ou limitée au seul comportement
sexuel. Bien que ce livre montre de nombreuses images d’hommes et de femmes engagés dans des
actes sexuels explicites, il ne s’agit pas simplement d’un recueil d’images illustrant les pratiques
sexuelles.
En fait, la complexité de l’homosexualité en tant que terme et concept révèle qu’il s’agit de bien
plus que de sexe. L’Homosexualité dans l’Art va au-delà des images de sexe. Il s’articule
simultanément autour d’une multitude de sentiments, de besoins et de désirs émotionnels et
psychologiques entre personnes de même sexe. L’historien de l’art, James Saslow a remarqué que
l’« homosexualité » est aussi ambiguë et flexible que le terme « amour ». (Saslow, 7). Les images de
ce livre donnent à voir quelques-unes des manières dont ces actes, ces sentiments, ces besoins, ces
désirs se manifestent visuellement.
En raison de l’ampleur des cultures et de l’éventail artistique présenté ici, de la complexité
culturelle et sociale associées à l’homosexualité comme désignation et concept, L’Homosexualité
dans l’Art se contente de donner un large aperçu de l’homosexualité dans la culture visuelle et une
vision impressionniste des images à travers les siècles et les régions du monde. Il n’est pas conçu
comme un texte ou une iconographie exhaustive sur le sujet. Néanmoins, même un traitement
superficiel devrait intéresser quiconque chercherait à explorer les mondes compliqués et intriqués de
la sexualité et de la créativité humaines.06. George Platt Lynes, Nicholas Magallanas et
Francisco Moncion dans des poses d’après le ballet Orphée, 19481. Peinture d’Euaion, Eraste et jeune musicien,
vers 460 av. J.-C. Assiette à figures rouges. Musée du Louvre, Paris


Chapitre 1. L’Homosexualité dans
l’Antiquité en Occident
(de la Grèce antique à l’Empire romain)


Les premiers Grecs étaient une bande de tribus rurales dispersées qui finirent par s’installer dans de
petites enclaves connues sous le nom de cités-États. La pratique déclarée de l’homosexualité était
edéjà répandue dans les cités-États grecques dès le début du VI siècle avant Jésus-Christ et devint
partie intégrante des traditions de la Grèce archaïque et classique. L’homosexualité masculine, ou
plutôt la pédérastie, était liée à l’entraînement militaire et à l’initiation des jeunes garçons à la
citoyenneté. La plupart de nos informations sur l’homosexualité en Grèce proviennent de l’art, de la
elittérature et de la mythologie dans la cité-État athénienne. Pourquoi les Athéniens du IV siècle
avant Jésus-Christ acceptèrent-ils l’homosexualité et se conformèrent-ils si volontiers à des
coutumes homo-érotiques ? C’est là une question difficile à laquelle il n’est pas aisé de répondre.
Bien que chaque cité-État imposât des lois distinctes et pratiquât des mœurs différentes, Sparte,
Thèbes, la Crète, Corinthe et d’autres apportent aussi dans les arts plastiques et la littérature la preuve
d’un intérêt pour l’homosexualité et ses pratiques. Le premier témoignage de relations
homoérotiques dans la Grèce antique provient d’un fragment écrit par l’historien Ephoros de Kymè (v.
405–330 av. J.-C.), qui raconte l’histoire d’un ancien rituel qui avait lieu dans la Crète dorienne au
eVII siècle avant Jésus-Christ, dans lequel des hommes mûrs initiaient de jeunes garçons aux activités
masculines comme la chasse, les banquets et, probablement aussi les relations sexuelles. (Lambert, in
Haggerty, 80).
On peut voir à quel point dans l’Antiquité l’homosexualité fut un aspect important de la culture
grecque dans ses mythes, ses rites et rituels, ses légendes, son art et sa littérature, et dans les mœurs de
toute la société. Les principales sources artistiques et littéraires sur l’homosexualité en Grèce se
trouvent dans la poésie de la fin de l’époque archaïque et le début de la poésie classique, les comédies
d’Aristophane et les pièces d’autres auteurs tels qu’Euripide, Eschyle et Sophocle, les dialogues de
Platon et les scènes peintes sur les vases grecs. (Dover, 9). C’est surtout dans les écrits de Platon (v.
429–347 av. J.-C.) que le thème de l’amour homosexuel fut débattu le plus vigoureusement. Dans
ses dialogues, Platon s’intéressa à l’homosexualité masculine qu’il considérait comme un objectif
spirituel plus élevé que le contact hétérosexuel et la procréation. Les trois célèbres dialogues de
Platon – Lysis, Phèdre et Le Banquet – rapportent des conversations imaginaires et quelquefois
ironiques sur la sexualité masculine et les relations érotiques. (Jordan, in Haggerty, 695). Nombre de
passages de ces dialogues décrivent l’amour entre hommes comme paiderastia (pédérastie) –
c’est-àdire l’amour érotique actif d’un adulte pour un adolescent beau et passif [le mot paiderastia est
dérivé de pais (jeune garçon) et eran (aimer)]. Dans le Lysis et dans Le Banquet, Socrate (l’un des
protagonistes des dialogues) recherche activement la beauté des jeunes adolescents. Pour Socrate,
l’(homo)éros était la recherche de buts nobles dans la pensée et l’action. On ne sait pas exactement
comment la pratique de la pédérastie s’est développée dans la Grèce antique, mais la mythologie qui a
survécu depuis l’Antiquité suggère que le roi de Crète Minos l’introduisit pour éviter la
surpopulation de son île.
La société athénienne voyait dans la paiderastia le principal mode de socialisation et d’éducation
des jeunes hommes libres pour les initier à la virilité et à la citoyenneté. En tant qu’institution, elle
fut le complément, et non le rival, du mariage hétérosexuel. Bien que de nos jours le terme de
« pédéraste » soit péjoratif, dans la Grèce antique, il n’avait pas une connotation aussi négative et
était employé dans le contexte de la relation érastes-érômenos. Dans cette relation, un homme mûr
(l’érastes ou « celui qui aime » [« l’inspirateur » à Sparte]), généralement barbu et de rang socialélevé, était censé rechercher activement puis conquérir un jeune garçon (l’érômenos, ou « objet
d’amour » [« l’auditeur » à Sparte] et éveiller en lui la compréhension et le respect des vertus
masculines de courage et d’honneur. De tels attributs étaient, bien sûr, non seulement utiles à la
stabilité sociale en Grèce, mais apportaient également la garantie d’actes de bravoure et de loyauté
lorsqu’ils étaient nécessaires pour défendre la cité-État sur le champ de bataille.
C’est dans Le Banquet de Platon que l’amour homosexuel est exprimé et longuement loué entre
un vieil amant barbu (éraste) et un jeune garçon imberbe aimé (érômène : entre la puberté et l’âge de
dix-sept ans). Le Banquet fait partie de ce que l’on appelle la « littérature de banquet », ou ensemble
de discussions informelles sur des sujets variés, comprenant les mérites philosophiques et moraux de
l’amour et les charmes des jeunes hommes et des garçons. Beaucoup de scènes peintes sur des vases
illustrent ce qui se passait dans ces banquets ou symposia, dans lesquels de jeunes garçons servaient
souvent à boire aux convives. Le Banquet de Platon décrit les règles strictes de la séduction et de
l’amour qui régissent la relation entre l’éraste et l’érômène. Il y a de nombreux tabous. Par exemple,
un jeune garçon ne pouvait en aucun cas jouer le rôle de l’agresseur, du poursuivant, ou de celui qui
pénètre. La séduction ou l’activité sexuelle entre deux garçons ou deux hommes de même âge ou de
même rang social étaient également déconseillées. On attendait qu’elles soient intergénérationnelles
et que les classes y soient respectées.
La majorité des premiers témoignages visuels sur les mœurs et coutumes de la séduction
homosexuelle et des pratiques sexuelles dans la Grèce antique nous viennent des scènes peintes sur
les vases. Les vases grecs, que l’on utilisait pour porter l’eau, conserver le vin et l’huile d’olive et
servir les aliments et la boisson, étaient produits en grande quantité par des artisans locaux et exportés
dans toute la région méditerranéenne. Beaucoup étaient vendus à une clientèle de classe moyenne – et
supérieure – et portaient souvent des scènes peintes à la main représentant des dieux, des mythes, des
efaits héroïques ou des images de la vie quotidienne. On voit sur de nombreux vases, datant des VI et
eV siècles avant Jésus-Christ, des hommes mûrs conversant avec de plus jeunes, leur offrant des
cadeaux, touchant leurs parties génitales ou les étreignant. On trouve aussi couramment représentés
des portraits d’hommes se consacrant à l’athlétisme, des scènes de séduction ou des illustrations de
l’acte sexuel. Souvent, un éraste faisait faire un vase spécialement pour son érômène, afin de le lui
offrir en même temps que d’autres cadeaux, tels qu’un lièvre, un jeune coq ou un cerf. Ces présents
étaient la norme et ils étaient associés à la chasse, ce qui soulignait la fonction de rite de passage du
rapport pédérastique. Parfois y figuraient de brèves inscriptions, ou bien le mot kalos (beau)
apparaissait précédé du nom du jeune garçon ou de l’adolescent favori.2. Peintre de Brygos, Homme et jeune
homme entreprenant un rapport intercrural,
v. 500–480 av. J.-C.Ashmolean Museum, Oxforde3. Homme et éphèbe, fin du VI siècle av. J.-C.
Vase attique. Museum of Fine Arts, Boston4. Pan poursuivant un jeune berger, v. 470 av. J.-C.
Céramique. Museum of Fine Arts, Bostone5. Hommes séduisant un jeune homme, v. VI siècle av. J.-C.
Staatlichen Antikensammlungen und Glyptothek, Munich


Vers l’âge de 18 ans, un érômène devenait éraste et était censé se marier, avoir des enfants et jouer
un rôle actif dans la poursuite d’hommes plus jeunes. Cependant, ces règles sociales très strictes
appelaient souvent des transgressions. Celles-ci étaient souvent représentées dans les scènes peintes
sur les vases et pouvaient être reliées aux fréquents avertissements de Platon et à ses mises en garde
contre les abus des mâles athéniens en matière sexuelle. Bien que sujet de préoccupation pour les
Anciens, ces transgressions étaient mineures comparées aux tabous les plus graves – le rapport sexuel
oral et anal. Ces activités étaient considérées comme indignes des citoyens athéniens mâles et
réservées aux femmes, aux prostitué(e)s, aux étrangers (appelés « barbares » par les Grecs), et aux
esclaves. De même que la passivité féminine, la pénétration anale et la sexualité orale étaient
associées à l’activité bestiale communément représentée sur les vases qui montrent des satyres ou
autres créatures mythologiques. Les satyres (êtres mythologiques mi-hommes, mi-boucs) sont les
symboles du conflit entre l’homme civilisé et ses incontrôlables passions et désirs animaux. Leur
virilité était insatiable et ils étaient habituellement représentés ivres, avec des organes génitaux
énormes, copulant ou se masturbant.
Malgré l’interdit social et moral contre la sexualité orale et anale entre partenaires de même sexe,
ces activités étaient pratiquées en privé. Ainsi, bien que les scènes de rapport sexuel anal entre des
hommes et de jeunes garçons soient relativement rares dans l’art grec, elles ne sont pas tout à fait
absentes. D’autre part, des scènes dans lesquelles des hommes et des femmes pratiquent la sexualité
anale sont assez courantes. La plupart des scènes figurant sur les vases athéniens représentant des
rapports homosexuels montrent des erastai [pluriel d’erastes] caressant les parties génitales
d’eromenoi [pluriel d’eromenos] ou la position debout acceptée, le rapport face-à-face intercrural
(masturbation mutuelle et insertion du pénis en érection entre les cuisses du partenaire).
Le rapport sexuel anal était tourné en dérision par de nombreux dramaturges qui l’utilisaient
comme indicateur pour juger de la moralité de quelqu’un. Les rôles sociaux et sexuels ambivalents
joués entre erastai et eromenoi dans la séduction sont suggérés dans certaines comédies
d’Aristophane, où l’homme sodomisé est ridiculisé et malmené. Il y a des images correspondantes sur
les vases, dans lesquelles l’anus devient le lieu des insultes et des railleries. Être passif et pénétré,
c’était une marque de honte et de comportement immoral. Même si de jeunes garçons et des hommes
pratiquaient l’homosexualité comme forme d’initiation au statut privilégié de citoyen, la conception
régnante d’une masculinité active et dominante devait être maintenue. Consentir trop vite aux avances
était considéré comme un signe de faiblesse et rendait inéligible au rang de citoyen et de guerrier
honnête. C’est en partie pour cette raison que beaucoup de scènes figurant sur les vases montrent de
jeunes hommes résistant aux avances de leurs prétendants plus âgés.6. Peintre d’Apollodore, Deux hétaïres, v. 500 av. J.-C.
Coupe attique à figures rouges. Museo Archeologico, Tarquinia, Italie


Les compagnons d’armes et la beauté du corps

La culture de la Grèce antique était centrée sur le mâle. Hommes et jeunes garçons avaient un statut
privilégié par rapport aux femmes et aux jeunes filles. L’éducation correcte des garçons était un enjeu
primordial pour l’avenir de la cité-État. Le but du système éducatif en Grèce – appelé la paideia –
était de parvenir à la perfection masculine en cultivant le corps, l’esprit et l’âme. La pédérastie, dont
l’objectif était de favoriser l’amour érotique entre des hommes et des jeunes gens, apparaissait
comme un moyen efficace pour encourager cet idéal. L’éducation des jeunes gens se faisait dans un
lieu appelé le gymnasion. Le gymnasion n’était pas un simple bâtiment, mais plutôt un complexe de
structures situé dans le centre de chaque cité-État grecque. Là, des hommes, de jeunes garçons et des
éphèbes (adolescents âgés de 18 à 25 ans) consacraient un grand nombre d’heures par jour à des
exercices physiques et intellectuels. Étaient aussi présents des philosophes, des poètes et des artistes
d’âges divers, tous rassemblés dans un environnement strictement masculin pour discuter, débattre et
considérer les vertus morales et philosophiques du genre et du caractère masculin. Le gymnase devint
litté- ralement « un épicentre de l’énergie érotique ». Des statues en bronze représen- tant des
athlètes, des dieux, des héros et des guerriers (Hermès, Apollon, Hercule, Éros) étaient placées en
divers lieux du gymnase. Cette exposition quotidienne de représentations artistiques de la perfec- tion
du corps masculin était destinée à inspirer aux jeunes spectateurs le désir d’atteindre cet idéal.
Deux types de sujets abondaient dans les statues masculines grecques (connues de nos jours grâce
à des copies romaines ultérieures en marbre de bronzes grecs originaux) à l’intérieur du gymnase –
les guerriers et les athlètes. Le Doryphore (Porteur de lance) du sculpteur grec Polyclète est le
premier exemple du culte du corps masculin nu en Grèce. Le Doryphore représente un éphèbe qui,
bien qu’imberbe, se trouve à la transition entre l’érômène et l’éraste. Au gymnase, il s’en- traîne pour
accroître sa force, son agilité, sa bravoure et son adresse. (Saslow, 31). Avec cette statue, la beauté
masculine est élevée à un statut quasi divin. Parce que les Grecs voyaient dans le nu masculin un
signe extérieur de perfection, ils avaient coutume de s’exercer et d’aller à la bataille nus. La nudité
elle-même portait en elle une signification métaphysique. La perfection physique extérieure allait de
pair avec une perfection spirituelle et morale intérieure.7. Peintre d’Euaichme, Homme offrant un
cadeau à un jeune homme, v. 530–430 av. J.-C.
Vase athénien à figures rouges. Ashmolean Museum, Oxford8. Orgie de satyres, v. 500–470 av. J.-C. Cruche à vin9. La compétition de baisers, v. 510 av. J.-C.
Assiette attique à figures rouges.
Staatliche Museen Preussischer Kulturbesitz, Berlin10a. Hommes et jeunes gens pratiquant des
erapports sexuels oral et anal, VI siècle av. J.-C.
Figures rouges attiques. Musée du Louvre, Paris10b. Hommes et jeunes gens pratiquant des
erapports sexuels oral et anal, VI siècle av. J.-C.
Figures rouges attiques. Musée du Louvre, Paris11. Satyres se masturbant. Vase grec.
Museum of Fine Arts, Boston


L’un des avantages pratiques du système de la pédérastie en Grèce était son intérêt militaire. Les
Grecs de plusieurs citésÉtats allaient souvent au combat en couple, l’éraste avec l’érômène. Le
courage des couples pédérastiques, tels les cent cinquante couples d’amants appelés « la Bande sacrée
de Thèbes », fut célèbre dans toute la Grèce antique et fut un facteur important pour remonter le
moral des Grecs et leur permettre de vaincre leurs ennemis. Des couples combattaient souvent nus,
car les Grecs accordaient à la nudité une valeur métaphysique, ce qui les distinguait des étrangers ou
des barbares non civilisés. Certains de ces couples de guerriers furent connus comme tyrannicides
(tueurs de tyrans). Le plus célèbre d’entre eux est celui d’Harmodius et Aristogiton.
Pour interpréter les images peintes sur les vases, une certaine connaissance de la mythologie
grecque est indispensable. La mythologie grecque, comme la société grecque en général, était
extrêmement anthropocentrique, ou centrée sur l’humain. C’est à travers les mythes que les Grecs de
l’Antiquité étaient en relation avec les cycles et les saisons de la nature et rationalisaient le monde des
émotions et des sensations. Les mythes grecs se concentrent en général sur les aspects puissants,
héroïques et grandioses des dieux, mais ils abordent aussi les appétits sexuels des dieux et leur union
avec des héros et des mortels. Les dieux grecs étaient des personnifications de la nature, souvent
engagés dans diverses aventures sexuelles de toutes tendances – homosexuelles, hétérosexuelles,
intergénérationnelles et bestiales. Les mythes racontant les amours fatales entre des dieux, des héros
et de beaux jeunes gens abondent dans les scènes peintes sur les vases, dans la statuaire et sur les
fresques. Les mythes qui, le plus couramment, abordent le thème de la pédérastie et de
l’homosexualité en Grèce sont ceux de Zeus et Ganymède, Apollon et Hyacinthe, Apollon et Zéphyr,
Achille et Patrocle.
L’histoire de Zeus et Ganymède est peut-être la scène de désir homosexuel la plus fréquemment
représentée sur les vases, sur les mosaïques de pavement et dans la statuaire. Le mythe illustre l’une
des nombreuses histoires divines de séduction chantées par les Grecs pour expliquer les origines du
cosmos et les travaux de la nature. Avec ce mythe, la différence d’âge et de statut entre le dieu et son
jeune favori reflète les inégalités dans la relation hiérarchique et structurée de façon rigide de l’éraste
eet de l’érômène dans la société athénienne à l’époque classique. C’est au VIII siècle avant
JésusChrist, dans l’épopée d’Homère appelée l’Iliade, que l’on trouve la plus célèbre des unions entre
hommes dans la camaraderie d’Achille et Patrocle pendant la guerre de Troie. Dans cette histoire,
Homère glorifie leur amitié, mais ne mentionne pas qu’ils étaient amants. Les Grecs classiques
euxmêmes interprétaient le texte d’Homère comme une référence à leur propre pratique sociale de la
pédérastie et affirmaient qu’Achille et Patrocle formaient un couple pédérastique. Achille, jeune
guerrier décrit comme le plus beau et le plus noble des Grecs, fut profondément malheureux quand
son compagnon Patrocle fut tué par Hector, fils de Priam, roi de Troie. Achille et Patrocle apparurent
epour la première fois dans l’art vers la fin du VI siècle avant Jésus-Christ sur des vases athéniens à
efigures noires. (Saslow, 16). Plusieurs vases à figures rouges de la fin du VI siècle avant
JésuseChrist au IV siècle avant Jésus-Christ montrent le lien amoureux entre les deux guerriers.