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L'imaginaire de la danse

De
216 pages
Quoiqu'il y ait une grande diversité de danses, toutes ont un même pouvoir d'entraînement. Il suffit, en effet, de voir danser pour désirer soi-même entrer dans la danse. On a donc affaire à un mouvement qui tend à se propager aussi irrésistiblement et spontanément que la vie. Aussi évidente que néanmoins énigmatique, c'est cette communicabilité du mouvement qui est ici analysée. D'où vient que toute danse soit une invitation à la danse ?
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Anne-Claire Désesquelles
L’IMAGINAIRE DE LA DANSE
Série Arts Vivants OUVERTUREPHILOSOPHIQUE
L’imaginaire de la danse
Ouverture philosophique Collection dirigée par Aline Caillet, Dominique Chateau, Jean-Marc Lachaud et Bruno Péquignot
Une collection d’ouvrages qui se propose d’accueillir des travaux originaux sans exclusive d’écoles ou de thématiques. Il s’agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions, qu’elles soient le fait de philosophes « professionnels » ou non. On n’y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique ; elle est réputée être le fait de tous ceux qu’habite la passion de penser, qu’ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou… polisseurs de verres de lunettes astronomiques.
Dernières parutions Dominique CHÂTEAU,Ontologie et représentation, 2016Philippe FLEURY,Walter Benjamin, Un itinéraire philosophique, 2016. Paul DUBOUCHET,Le « scandale Joseph de Maistre », 2016. Pierre LAMBLE,Le temps des monstres, Conscience humaine et violence de l’état, tome 4, 2016. Pierre LAMBLE,Esprit et déraison, Conscience humaine et violence de l’état, tome 3, 2016. Pierre LAMBLE,L’ombre de César, Conscience humaine et violence de l’état, tome 2, 2016. Pierre LAMBLE,L’enfance terrible des États, Conscience humaine et violence de l’état, tome 1, 2016. Rafik HIAHEMZIZOU,L’Expérience scientifique. Exposé philosophique de son développement, 2016. Joël BALAZUT,La structure métaphysique du monde moderne. Heidegger et la question de la technique, 2016. Gilles GUIGUES,La vertu en acte chez Aristote, Une sagesse propre à la vie heureuse, 2016. Yvon QUINIOU,Misère de la philosophie contemporaine, au regard du matérialisme, Heidegger, Husserl, Foucault, Deleuze, 2016. Chloé DELAPORTE, Léonor GRASER, Julien PEQUIGNOT (dir.),Penser les catégories de pensée. Arts, cultures et médiations, 2016.
Anne-Claire DÉSESQUELLES
L’imaginaire de la danse
Du même auteur
L’expression musicale, Berne, Peter Lang, 1999.
La représentation, Paris, Ellipses, 2001.
Au rythme de la vie, Nice, Éditions Ovadia, 2008.
La philosophie de Bergson, Paris, Éditions Vrin, 2011.
À la lisière du réel, dialogue avec Nicolas Grimaldi, Paris, Les petits Platon, 2013.
© L’Harmattan, 2016 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-09847-0 EAN : 9782343098470
INTRODUCTION
Quoiqu’il y ait de multiples manières de danser, la danse exerce partout et toujours le même magnétisme, la même puissance d’entraînement. Car il suffit de voir un mouvement dansé pour désirer l’accomplir, et de l’amorcer pour désirer le continuer. C’est par une inclination irrépressible qu’on l’adopte et qu’on le perpétue. Si vive est sa force d’attraction qu’elle agit même sur l’imagination du spectateur au théâtre, l’incitant à mimer intérieurement les gestes qu’il voit comme s’il les effectuait réellement. Se transmettant de lui-même, par son seul pouvoir de propagation, le propre d’un tel mouvement est de se répandre aussi spontanément, inlassablement et irrésistiblement que la vie.
N’y a-t-il pas toutefois quelque chose de paradoxal ou d’énigmatique dans ce caractère contagieux ? Que peut avoir d’attirant un mouvement si gratuit qu’il dépense en pure perte l’énergie qu’il consume ? Sans doute le sport et le jeu n’ont-ils pas plus de nécessité ; mais s’ils ne sont pas davantage assujettis à aucune fin extérieure, tout au moins sont-ils mobilisés par quelque finalité intérieure. Chacun de leurs gestes est déterminé et justifié par le but visé, qu’il s’agisse de l’emporter sur l’adversaire ou de gagner la mise. Comme dans les actions utiles, le mouvement s’articule alors en étapes successives qui sont autant de moyens pour obtenir le résultat espéré. Mais il en va tout autrement dans le mouvement dansé, où les gestes, absolument gratuits, ne sont motivés par aucune fin.
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Pourquoi danse-t-on alors ? Serait-ce pour libérer un excès d’énergie vitale qui n’a pas trouvé à s’employer ailleurs ? Mais certains y consacrent le meilleur de leur force, au lieu de n’en dépenser qu’un surplus ou un résidu de leur activité quoti-dienne. Les danseurs occasionnels eux-mêmes ne se conten-tent pas d’y déverser un excédent d’énergie ; ils l’éparpilleraient sinon en tous sens et n’importe comment, plutôt que d’en organiser l’accumulation et la libération par un mouvement rythmé. Car le rythme se retrouve dans toutes les danses, aussi diverses qu’en puissent être les formes.
Plus énigmatique encore est la question de savoir pourquoi on prend plaisir àregarder lesautresdanser. S’il arrive d’éprouver un douloureux sentiment d’exclusion quand on est au bal un simple observateur, il n’en va jamais de même au théâtre lorsqu’on est spectateur d’un ballet. On y est au contraire fasciné par les mouvements des danseurs sur la scène, sans pouvoir élucider ce qui nous attire tant en eux. Il suffit même de se le demander pour que le charme s’en évente. Considérés en eux-mêmes, objectivement, du dehors, ils sont en effet étranges et même quelque peu ridicules. Une jambe se lève jusqu’au niveau du visage, un buste se renverse en arrière dans une position incommode, un corps est porté sans nécessité apparente par un autre. Certains gestes sont si insolites qu’ils semblent même avoir quelque chose non seulement d’artificiel mais de contre nature, comme ceux des contorsionnistes au cirque qui suscitent autant de malaise que d’admiration.
C’est d’une tout autre façon qu’on voit les danseurs lorsqu’on se laisse entraîner par le dynamisme de leurs gestes et de leurs déplacements. Entre ce qui était perçu à distance et avec objectivité et ce qui est désormais subjectivement vécu, une mutation s’est produite. Tout en est inversé : l’artificiel devient naturel et gracieux ; le malaise se convertit en ravissement ; l’arbitraire acquiert une raison d’être dont on éprouve l’évidence sans pouvoir la justifier ; l’absurde se pourvoit d’un sens aussi riche qu’inexprimable. Comment s’explique une telle métamorphose ? D’où vient qu’un même
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mouvement puisse avoir des caractères si différents selon la manière dont on le perçoit ? De telles questions nous conduisent à nous interroger sur la nature du mouvement dansé, sur ce qui, en lui, est proprement dansant, afin de comprendre d’où vient son attrait irrésistible. C’est en étudiant les relations entre la volonté et le corps que nous nous efforcerons de déterminer ce qui le distingue des autres types de mouvements (ch. I). À partir d’une telle analyse, nous tenterons d’expliquer pourquoi l’on danse et quelle sorte de plaisir on en éprouve (ch. II). Comme c’est au sein des diverses communautés que s’est spontanément développée la danse, il s’agira d’élucider de quelle manière la sociabilité s’y exerce, et ce qui plaît dans le fait de danseravec les autresIII). Quoique apparu très tardivement, l’art choré- (ch. graphique s’est néanmoins rapidement propagé, comme pour combler une attente qui n’avait pas encore trouvé à se satisfaire. La question sera alors de savoir ce que la danse gagne à se constituer en spectacle, de quelle nature y sont l’expérience et le plaisir du spectateur, et ce qui distingue le fait de danser pour soi du fait de danserpour les autres(ch. IV). Se déroulant sur une scène, l’œuvre chorégraphique donne pourtant le sentiment d’ouvrir un espace propre qui n’a rien de commun avec l’exiguïté de ce lieu. Nous nous interrogerons donc sur cette spatialité créée par le mouvement dansé (ch. V). Prenant également en compte la temporalité de l’œuvre, nous aurons enfin à élucider de quelle manière les chorégraphes eurent à penser le mouvement pour en accroître la force d’attraction, de contagion et de propagation (ch. VI).
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I
LA MÉTAMORPHOSE DU CORPS
Pour tenter de déterminer ce qui fait la nature propre du mouvement dansé, efforçons-nous de le saisir à son commencement, lorsqu’il se substitue à la manière ordinaire de se mouvoir. Aussitôt nous apparaît que c’est par un change-ment radical d’attitude, d’allure et de tenue qu’on passe de l’un à l’autre. Non seulement l’état d’esprit se modifie entièrement, mais le corps lui-même en est métamorphosé, comme l’avait observé Igor Markevitch en regardant danser Nijinski. Il avait en effet été extrêmement frappé de la distorsion entre l’homme presque difforme qu’il avait rencontré dans les coulisses avant le spectacle, avec ses gros mollets dispro-portionnés par rapport à sa petite taille, et le danseur parfaitement équilibré, élégant, harmonieux qu’il voyait sur scène. Comment expliquer une telle transfiguration ? Par quel singulier pouvoir le mouvement dansé peut-il à ce point métamorphoser le corps ?
Le silence de la volonté
Ce qui a le plus manifestement changé dans le passage du mouvement ordinaire au mouvement dansé, c’est que le premier se réduit à n’être qu’un moyen pour parvenir à un but visé, tandis que le second est accompli pour lui-même, sans nul souci d’efficacité ni d’utilité. On se déplace pour se déplacer, et non contraint par quelque besoin social ou quelque nécessité
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