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L'introduction de l'ésthétique

De
224 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 275
EAN13 : 9782296320680
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L'introduction

de l'esthétique

Déjà publié Lève ton gauche! Éditions Ramsay, collection Mots dirigée par Paul Fournel (1984) Tiens-toi droit, Éditions Seghers, collection Mots dirigée par Paul Fournel (1991) Expos 92, Éditions E.N.S.B.A. Marseille (1992) Lève ton gauche suivi de P.S., Éditions Gallimard, collection la Noire (1996) Mal de père, Éditions Flammarion (1996)

@ L'Harmattan, ISBN:

1996 2-7384-4348-6

Frédérick Roux

L'introduction

de l'esthétique

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Préface Dans le chapitre qui clôt la Dialectique négative, "Après Auschwitz", Adorno confie que face au scandale et au crime, il préfère encore la "froideur bourgeoise" au pathos de la lamentation. En ceci, son esthétique négative demeure typiquement moderne. Toute concession à l'expression, et donc toute marque du goût y est devenue, littéralement, faute de goût. Confronté à l'horreur, le goût s'y découvre, littéralement, faute de goût. Confronté à l'horreur, le goût s'y découvre subitement comme l'ultime repaire, l'ultime consolation que le sujet s'accorde face à la culpabilité de survivre, de vivre malgré tout. Et l'invention récente, moderne justement, du goût avoue sa secrète finalité défensive: soustraire le sujet à la culpabilité de ce qu'il est devenu par l'irréductibilité de ce qu'il est. Au risque de paraître cynique, le minimalisme de la froideur bourgeoise peut sembler effectivement avoir au moins le mérite de la lucidité. Mais cette alliance tactique de l'intelligence critique et de l'indifférence - fut-elle passionnée - s'est usée. Contre la platitude de la violence, le dandysme du ready-made a perdu son mordant physique et sa puissance vitriol. C'est que l'intelligence froide est intelligence d'adaptation, animée par la haine de l'ennemi, par conséquent identifiée à lui. Elle n'envisage même pas la bêtise, et reste impuissante devant ses ruses, minuscules sans doute, mais inouïes. Face à cet adversaire, tous les coups, disait déjà Walter Benjamin, doivent être portés de la main gauche: il faut une intelligence physique, une intelligence faite instinct de défense, une intelligence d'adresse, d'improvisation. Une intelligence faite goût. Ainsi la résistance est devenue offensive et la parade attaque. Les articles recueillis ici en font témoignage et ce n'est pas un hasard si leur auteur, Frédérick Roux, fondateur et membre éminent de la défunte et regrettée Présence Panchounette, fut aussi boxeur émérite. "Amis de la négativité", pour reprendre l'un de ses titres, ils empruntent à une tradition indissociablement littéraire et politique qui des Incohérents à

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Guy Ernest Debord, en passant par Dada et les Lettristes, met la provocation et l'amour du dérisoire au service de l'anarchie. Publiés séparément dans la presse depuis 1979, ils sont regroupés ici sous forme de "dossiers ministériels". Chacun est cependant à lire au-delà de cette présentation comme une pièce susceptible d'instruire le dossier-procès final: celui où l'on voit Frédérick Roux congédié par la rédaction du Nouvel Observateur, après la publication d'un article consacré... à Mai 68... Catherine Perret

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A Willie Pepp, José "Mantequilla" Napolès, Pernell Whitaker et à Félix Fénéon

C'est peut-être un mauvais signe pour un écrivain de n'être pas suspect aujourd'hui de tendances réactionnaires.

George Orwell

ENVIRONNEMENT

Sujet : Avez-vous déjà observé un imbécile? Décrivez-leI.

D'entrée de jeu (introduction), on se sent submergé par une joie mauvaise. Oh que oui! On en a déjà observé... Et pas un, plusieurs. Et là: "pas un, plusieurs", retombe l'enthousiasme. Aveu d'impuissance... impossible de décrire UN imbécile. On a connu un jeune homme de quarante et quelques années qui rêvait d'en paraître vingt-cinq. Il était abonné à Art

Press - ce qui est généralementignoré. Un jour, le goût de la
symétrie l'a pris dans sa baignoire, il a rectifié l'ordonnance d'une applique. Il en est mort. On a connu un métis que l'on disait être le meilleur boxeur du monde. Il a défié le champion de la catégorie supérieure. Il a, comme d'habitude, bu, fumé et fait la fête. Il s'est fait massacrer. On a connu un écrivain qui, jeune, a couché avec sa bonne, qui s'est inscrit au Parti communiste, puis qui n'a plus juré que par la Chine et qui, aujourd'hui, ne communie plus que des mains de l'abbé Ducos-Bourget. Il n'intéresse même pas les surveillantes d'externat. C'étaient des imbéciles hors du commun. Des modèles. L'imbécile vulgaire, lui, est blond. Brun. Chauve. Rarement roux. Il a les yeux de toutes les couleurs. Il est grand. Petit. Plutôt maigre. Il a du ventre. Il est jeune ou vieux. Il n'a pas d'âge. Il est victime d'une constipation opiniâtre. Il fait du Joggmg. Il est marié. Célibataire. Il passe des annonces de ce genre dans le Nouvel Observateur en rejetant ses cheveux en arrière, sa chemise largement ouverte: "Célibataire, 31 ans, nouveau philosophe, pass arts, sciences nouvelles, culture. Souh. amies idées originales pour partage amitié". Il s'applique à jouir. A faire jouir.
I Écrit à l'occasion du "Concours de l'été" (1979) du Nouvel Observateur. Il me faudra plus de dix ans pour passer de l'autre côté de la barrière, beaucoup moins pour revenir à la case Départ (cf rubrique Justice). 13

Il a laqué ses meubles. Ciré, puis passé au brou de noix. En définitive il ne s'en est plus occupé. Il lit Emile Ajar, le catalogue de la M.A.LF., Henri Calet. Il trouve qu'André Pieyre de Mandiargues a du style. Il court à Bergman. Il n'aime que Michel Audiard. Il est plutôt à gauche. Il est nettement à droite. S'il avait été Rimbaud, il ne serait pas parti au Harrar. S'il avait écrit comme Céline, il aurait évité d'être antisémite. De toutes les façons, il fait des économies. Il fait l'économie de lui même. Il est insaisissable, indescriptible. Pourquoi? Il bouge tout le temps. Il n'est pas un, il est les autres. Qui c'est un imbécile? C'est tout le monde. Rien de ce qui est humain ne lui est étranger. Les fous et les idiots le regardent du coin de l' ceil. Et,. s'il fallait dégager ses traits spécifiques, on dirait - bien entendu - qu'il n'en a aucun. Il est toujours en accord parfait avec le monde. Il a les dégoûts modestes. Et la joie (conclusion) - qui n'était que le désir de montrer que l'on n'en était pas un et, peut-être, celui de gagner la montre "Cartier. Modèle Santos. Acier et or" pour ressembler à Alain Delon sur la couverture de Jours de Francedéfinitivement dégradée désormais nous mènera à la constatation démocratique et morose qui s'imposait: on l'a été, on le sera. Mais jamais maintenant. Jamais pour soi. Rien de surprenant, Je ne se regarde jamais en face.

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Néo-jeunes et néo-vieux sont dans le même bateau2 Le néo-jeune, hormis quelques avantages dus à sa nouveauté: haleine fraîche, phanères et abdominaux abondants, souffre d'un handicap insurmontable, c'est le néo-vieux son papa. Il faut l'avouer, le néo-vieux n'avait déjà plus avec le savoir que des rapports excessivement tangents et, comme d'autre part, les notions de travail, de savoir-faire et de discipline lui apparaissaient comme totalement réactionnaires et de toutes les façons impraticables telles quelles, le néo-jeune qui en résulte est le croisement entre Antoinette Fouque et Michel Fugain. Le néo-jeune ne sait donc rien, mais il l'ignore, il a l'impression même d'en savoir un sacré bout et ce jusqu'au situationnisme qui, selon ses dires, remonterait à Bob Dylan. Si vous lui faites remarquer que ce n'est pas "Public Enemy" qui a écrit le Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations, il vous rétorquera, non sans à propos, que, de toute manière: Fuck around the flop, c'est "génial !" et que: ln girum imus nocte et consumimur igni, c'est "prise de tête !" ce à quoi vous ne sauriez rien objecter sans encourir son profond mépris ou pire, une baffe en travers de la gueule. Ce serait rompre le dialogue et cela n'est pas souhaitable, il faut être à l'écoute de la jeunesse qui est l'avenir de l'Humanité, même si elle ne vous entend guère au travers des écouteurs de son baladeur. Tant que le néo-jeune est T.U.e., S.LV.P. ou bien e.E.S., cela ne porte pas à conséquence, sinon statistiquement, mais il peut lui arriver de s'exprimer, en souvenir des "matières d'éveil" où il était si brillant et même de s'exprimer "artistiquement", ce qui n'est pas sans conséquence sur le paysage qu'éclairent les halogènes de notre modernité. Comme il a l'intellect assez semblable à un placard à balais, le néo-vieux y ayant remisé tout ce dont il ne se sert plus (Quand les attitudes deviennent formes, vieilles performances, Arte povera, etc.) cela donne des expositions où, sous prétexte de réouvrir l'hacienda, on a tout bonnement oublié de ranger le squat. Entré aux beaux-arts pour éradiquer Dallas et venger Van Gogh, il en sort pour chanter Alleluia the Bronx! et
2 Septembre 1992. Publié dans le numéro d'automne d'Arthèmes. Etant le seul collaborateur rémunéré du journal, la direction ne renouvellera pas l'expérience. Arthèmes a, depuis, cessé de paraître. 15

béatifier Mesrine. Le néo-vieux, ayant encore quelques vagues notions de l'existence de la règle d'accord des participes et profitant de ce qu'il a contracté le Vialatte sur le tard comme d'autres ont eu le Céline tardif, ironise. Le devrait-il? Pourquoi, sinon par jalousie pure et simple et parce que désormais le patron vous autorise à juger d'une manifestation culturelle alors que quelques mois plus tôt il ne pouvait être question que d'en rendre compte - pour quelques dialectiques veules, la Crise a du bon -, déclarer que la poubelle en tant que ready-made est moins estimable que le ready-made en tant que poubelle? Pourquoi donc Tchernobyl ne pourrait-il pas être préoccupant aujourd'hui alors que la publicité était emblématique hier? Voilà des questions qu'en vérité Jean-Pierre Thibaudat ne s'est jamais posées. Le vieillard qui a lu David Rousset et Simon Leys avant Bernard-Henry Lévy et André Glucksmann, et subodoré que Daniel Buren faisait de la décoration avant Daniel Buren luimême, s'interroge. Le vieillard est sage et il ne faut pas le contrarier. Le néo-vieux un peu savant est donc de mauvaise foi, il se doute surtout que le néo-jeune, vicieux comme un animal de compagnie, n'hésitera pas à lui piquer sa place après l'avoir achevé à coups de tatane, qu'il vaut donc mieux lui sucrer l'argent de poche qu'on lui avait généreusement alloué jusqu'à présent sous forme de "bourses d'études". Pire encore que le néo-vieux un peu savant, le néo-jeune doit affronter le néo-vieux copain. Le néo-vieux copain s'habille chez "Comme des pédés", il a une trouille bleue que les essais nucléaires souterrains augmentent la teneur en acariens de sa couette, et de vieillir. Comme élixir de jouvence, il n'a rien trouvé de mieux que le cataplasme de jeune fille de troisième année, et de feindre de ce merdier être le Villeroy & Bosch. On ne peut que le confirmer dans ses craintes, le néojeune le traite de "vieux con", à peine a-t-il le dos tourné, et se débarrassera de lui à la première occasion. Comme il est vil et mou le néo-vieux copain ne lui opposera aucune résistance. Comment résister d'ailleurs, lorsque l'on ne grignote que des graines, à Philippe Perrin qui a fait trois mois de boxe française et lu deux livres dont ceux qu'il a écrits?

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Le vieillard, pour sa part, qui, pour s'être fait passer des branlées par des types pesant vingt kilos et vingt ans de moins que lui, n'a pas peur des néo-jeunes, et alors qu'il pourrait se réjouir in petto de voir ses petits~enfants foutre le souk dans le duplex, trouve ça : "nul !" Cela fait déjà trois mois bien tapés que Glamour ne photographie plus avec des pellicules périmées des adolescentes chlorotiques coiffées au pétard portant des collants maillés dans des hangars peu pittoresques sentant l'urine de zonard. Ce boxon désolé n'est déjà plus à la mode dont on sait que la caractéristique principale est de ne plus l'être (à la mode). La tombe de Serge Gainsbourg au cimetière Montparnasse est une installation bien plus désolante que n'importe quel environnement destroy avec peluches piteuses incorporées. Ce n'est donc pas faire, on le concédera sans peine au vieillard qu'il ne faut pas contrarier, preuve de beaucoup d'imagination que d'être encore un coup en deçà du réel. Et qu'on ne lui objecte surtout pas que c'est cet en-deçà le but, il pourrait faire une crise d'hémiplégie, ce que redoutent la demidouzaine d'individus qui comprennent ce qu'il dit. Ci-gît donc le problème: les comportements et donc l'attitude et donc l'art d'attitude ne sont justes que lorsqu'ils sont dans le temps et qu'ils le marquent, ils ne s'exposent sinon qu'à être une suite d'accords corrects et décalés, tout juste bons pour une ritournelle 24e du Top 50. C'est la même littéralité soumise qui a fait des covergirls les nouvelles idoles et qui déclenche automatiquement le rire des foules lorsque les nouveaux comiques énoncent du corps ce qu'il a de plus trivial: "con", "cul", "bite", "couilles". C'est la même satisfaction grasse qui fait passer du discours de Coluche chez qui subsistait, malgré tout, un soupçon de conscience de classe et de compassion à celui de Jean-Marie Le Pen. La question à se poser, pour ceux qui pourraient encore la formuler, serait: comment sortir de telle littéralité ? Sinon par le savoir et l'intelligence... hélas! et peut-être aussi par la poésie et la passion... vieux con! A ne pas le faire et continuer à encadrer le pléonasme les néo-jeunes et les néo-vieux s'exposent à n'apparaître que pour ce qu'ils sont en réalité: des "néo-babas qui s'ignorent". Je n'ai jamais pu les encadrer. Frédéric "Kir" Roux 17

Rions, c'est un ordre!

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George Abitbol, l'homme "le plus classe" du monde (interprété par John Wayne) meurt en murmurant "Monde de merde !" Pourquoi? Peut-être qu'il a, tout simplement, eu connaissance de la suite. La suite c'est "Le grand détournement", "l' histoire la plus folle et l'interprétation la plus prestigieuse de l'histoire du cinéma". Si vous voulez y assister dans les meilleures conditions possibles, il faut que vous couchiez les enfants, il n'est jamais très bon qu'ils soient témoins de vos épisodes régressifs, que vous invitiez vos anciens copains du 3eR.P.I.M.A. et prévoyiez trop de Kro. James Stewart est pédé (rires !), Dustin Hoffman fait de l'entérocolite (rires !), les ravioles c'est des bouts de nichon (rires !), les gonzesses... "salope !" On est une bande de jeunes déguisés en gros cons, tellement bien que l'on ne voit pas la différence. Le procédé du détournement a été théorisé pour la première fois par Guy Debord et Gil Wolman en 1956 ; il découle d'ailleurs en droite ligne de la métaphore forcée, du romantisme noir, de Lautréamont, du surréalisme et du lettrisme, mais c'est évidemment dans le cadre cinématographique que le détournement peut atteindre sa plus grande efficacité. Lorsque les "situs" détournaient les films karaté c'était à une époque où la dialectique pouvait casser des briques, lorsque Debord faisait charger les tuniques bleues filmées par John Ford c'était aux accents de sa prose pour une fois lyrique et qui n'en était que plus belle. Mais les choses ultra-modernes sont singulièrement portées à s'user plus rapidement que les autres. En dehors du fait que l'irrévérence leur permet de gagner leur vie et qu'ils y sont un peu lourds, Michel Hazanavicius et Dominique Mézerette, en faisant du détournement un divertissement pour aliénés qui se croient critiques, démontrent bien mieux que leurs aînés que les vérités qui n'amusent plus deviennent des mensonges et que tout ceci appartient à une époque finie. On comprend mieux la mélancolie de John Wayne, après être mort

3 Publié dans Télé-Obs du 15 au 21 janvier 1994. 18

en héros, il lui faut encore revenir en pétomane. C'est vrai qu'il y a de quoi se la bordre, Monsieur Abitbol... Triste? Non. C'est tellement ordinaire; beaucoup trop ordinaire pour en faire grand bruit.

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Télé-matons

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Que la télévision se préoccupe de voyeurisme c'est bien la moindre des choses. Qu'il soit impossible pour elle d'en parler, on s'en doutait un peu, cette soirée en est la démonstration pratique. On le sait depuis déjà un bon bout de temps, c'est la télé qui nous regarde. Sans se lancer dans d'aussi périlleuses contorsions (c'est le maso qui tient le manche, la mâche ça change de la salade, on n'est jamais si libre qu'en prison, l'obscurité est lumineuse, etc.) on peut, plus simplement, constater que la télévision, chaque jour davantage, se nourrit de voyeurisme. Le même qui nous fait lorgner, sans penser à mal, en direction du Wonderbra de notre collègue de bureau ou, plus inquiétant, ralentir lorsque sur l'autoroute on croise une décapotable encastrée dans une glissière de sécurité. Qu'est-ce qu'on veut voir là ? Peut-être quelque chose de vrai dans un monde qui ne l'est pas, quelque chose qui existe comme les choses existent? Et le désir et la mort sont des choses vraies qui existent - drôlement même. Peut-être les seules. Comment ces choses adviennent-elles à la télévision? Sûrement, en partie, par l'effet "girl next door" qu'Hugh Hefner avait été l'un des premiers à mettre en pratique de façon raisonnée dans Play-Boy. Après avoir fait se déshabiller tout ce qu'Hollywood comptait d'hypertrophiées de la glande mammaire, il fit poser dans les pages centrales des' filles comme on peut en croiser dans la rue et il se rendit compte que son public en était plus friand que de n'importe quelle Mamie Van Doren sur le retour. C'est cet effet qui est exploité actuellement par les producteurs de films pornos, les films montrant des amateurs marchant mieux que les autres puisqu'ils sont plus "réels". La télévision raffole de cet effet pornographique. Comment sinon expliquer le succès de toutes ces émissions: "L'amour en danger", "Perdu de vue", "Bas les masques" ? Tout ce que l'on a coutume de ranger dans la catégorie "reality-show", mais aussi "Video-gag", ou les jeux familiaux qui nous renvoient l'image domestique de nous-mêmes, que nous aimons tant voir - jusqu'à l'écœurement. On peut
4 Publié dans Télé-Obs du 15 au 21 janvier 1994. 20

d'ailleurs prévoir que, bientôt, les réalisateurs de télévision "saliront" l'image pour nous rendre plus voyeurs, et mieux. Les fictions ont emboîté le pas, même si les familles s' y opposent encore au nom de la morale d'avant-hier. Cela ne saurait durer. Quelle fierté, en effet, d'être l'objet de la sollicitude de ce qui, d'ordinaire, ne nous en prodigue aucune! Ce modèle c'est celui de la violence faite au privé qui consiste à le rendre public sous un déluge de bons sentiments. L'actualité et son traitement y sont soumis davantage encore et en toute bonne conscience, puisqu'on ne peut pas faire autrement - déontologiquement. Tout le malheur du monde distrait dorénavant tout le monde. Souvenons-nous des images qui nous ont frappés plus que toutes autres ces dernières années: une petite fille aspirée par la boue, une Somalienne sur

le point d'être lynchée.La violencedes images - de la mort, du sexe - n'était-elle pas relayée par la violence de notre regard?
N'aurions-nous pas voulu voir la fin logique de ces films: la mort, le viol, la mort? N'en aurions-nous pas joui? C'est un genre de jouissance, entre parenthèses, beaucoup moins sophistiquée que celle du vrai voyeur qui ne se satisfait que du fugace, du partiel, qui serait frustré de tout voir et qui, ce soir, ne verra rien.

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Vidéo-flic

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Une des qualités caractéristiques de Dieu est d'être partout. La preuve. "L' œil était dans la tombe et regardait " Caïn." Un des défauts de l'homme est de vouloir emprunter les caractéristiques divines qui lui sont hors d'atteinte, tout (sa)voir de son prochain par exemple. Lorsqu'il ne s'agit que de soulever le toit de leurs chaumières, d'épier les stars au téléobjectif, de se régaler des potins de la commère, de lorgner sous les jupes de la voisine, l'occupation, si elle n'est pas courtoise, reste d'un satanisme de bon aloi. Lorsque l'on parle de vidéo-surveillance, en revanche, si oublieux soit-on d'un temps où l'on portait les cheveux longs, point dans un repli de notre conscience le souvenir d'un auteur oublié de la menaçante formule duquel on se souvient brusquement: "Big brother is watching you". Et, grâce aux progrès de la technique, ce qui n'était, jusqu'il Y a peu, que le fantasme paranoïaque exploité à tirelarigot par quantité d'auteurs de science-fiction de mauvaise qualité est devenu, sinon envisageable, du moins possible. Dans la foulée de l'informatique, qui rend un portable aujourd'hui plus puissant qu'un ordinateur d'hier, la vidéosurveillance moderne a effectué d'extraordinaires progrès. On a encore l'habitude de considérer cette dernière comme ce que l'on s'est habitué à voir dans notre paysage familier: caméra et écran de supérette qui ont avantageusement remplacé les miroirs-sorcières d'antan, caméras urbaines chargées de prévenir les embouteillages et le stationnement en double-file, écrans des quais de métro qui ne sont que des rétroviseurs, caméras de surveillance des sas de banques et des parkings craignos. Toutes ces prothèses de la première génération n'étaient que le substitut électronique du Panoptique de Bentham: un œil pour surveiller au service d'une main pour punir. Leurs caractéristiques optiques se sont suffisamment améliorées pour que les défauts de vision des premiers modèles (mauvaise qualité des images, angles morts, etc.) soient supprimés. Elles ont été ensuite couplées à un enregistreur (un banal magnétoscope) et ce qui ne pouvait être efficace qu'en temps réel est devenu utilisable comme une mémoire
5 Publié dans Télé-Obs du 4 au 10 mars 1995. 22