//img.uscri.be/pth/f8c15783c7841208671b4d442f7303f857c4d903
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

La Critique en questions

96 pages
La critique occidentale des images d'Afrique - La critique africaine du cinéma - Entretiens avec Jean-Servais Bakyono, critique ivoirien - Baba Diop, critique sénégalais - Clément Tapsoba, critique burkinabé - etc.
Voir plus Voir moins

octobre 1997

n01

Sommaire

la lettre des musiques et des arts africains

Mensuel- Sème année - Nouvellesérie
la critique La critique occidentale des images d'Afrique
Olivier Barlet

Dossier en questions 5
12 16 19 24

La critique africaine de cinéma: Entretien avec Jean-Servais Bakyono, critique ivoirien Entretien avec Baba Diop, critique sénégalais Entretien avec Clément Tapsoba, critique burkinabè Les malentendus de la perception littéraire
Boniface Afongo-A1boussa

Les enfants terribles du théâtre africain francophone
contemporain. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . '. 27

Sylvie Chalaye

De la critique picturale
Jacques Binet

34 43 Hexagone

Les Mystères de la Maison des Saints
Luigi Elongui

Un Bebey qui devient grand... comme son père!
Soeuf Elbadawi

47

Actualité cinéma
Es sa iaa . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 48

Entretien avec Mohamed Zran
F 00

49 52
55 57

Is. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 51

Entretien avec Ramadan Suleman
CI Buud ando yam. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

Entretien avec Gaston Kaboré
Le Des tin.

...58

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 61

théâtre
Le théâtre d'auteur au festival de Limoges De la chaire au trône La Fable du cloître des cimetières Entretien avec Caya Makhélé 63 64 65 66 littérature

Les Fleurs des Lantanas, de Tchichellé Tchivéla 74 Les Gardiens du Temple, de Cheick Hamidou Kane 75 musique Les disques du mois: musiques afro-cubaines Susana Baca, Changüi, Afro-Cuban All Stars, etc. 77

Agenda octobre
Musique - Cinéma - Télévision - Littérature/Edition Théâtre - Danse - Expositions - Colloques et rencontres ... 80 Murmures Les nouvelles des cultures africaines de par le monde 92

photo de couverture : ~ Félix von MuraltJLookat.

2

Africultures / octobre

1997

Editorial
Peinture rnpestre Afrique du Sud

« Qui et quoi sommes-nous? Admirable question! » Aimé Césaire

Sans avoir la prétention d'un manifeste, nous avons voulu faire de ce premier numéro une affirmation. Celle d'un désir, d'abord, de continuité avec ce qui faisait la qualité de la Lettre des musiques et des arts africains: l'engagement, la lisibilité, la compétence, l'ancrage dans l' actualité. Celle d'une conviction, aussi: qu'un mensuel sur les expressions culturelles africaines est viable et nécessaire: non pas un ghetto mais un lieu de pluralité, d'échange, de réflexion, de cet approfondissement sans hermétisme qui favorise les débats et donne au maximum la parole aux acteurs de ces cultures. Parce que nous croyons que ces débats s'inscrivent dans une Histoire, nous adoptons le format livre qui favorise la conserAfricultures / octobre 1997

vation dans vos bibliothèques. Parce que notre ambition est de les approfondir, nous ouvrirons des dossiers thématiques: sans prétendre à l'exhaustivité, des témoignages et des idées. Notre souci premier reste bien sûr l'actualité pour que vous ne ratiez rien de ce que vous auriez voulu voir ou saVOIT.

Notre équipe est et se veut métisse - aussi bien dans nos origines que dans nos choix. L'Afrique est notre lien, qu'elle soit le lieu de notre enfance ou qu'elle nous ait captés au détour d'un chemin. Notre souci est d'équilibrer notre information entre les cultures noires et arabes sans oublier les expressions socioculturelles de l' immigration (rubrique Hexagone). Cela demande de couvrir large: nous comptons sur votre aide. 3

Si nous nous centrons cette fois sur la critique, c'est dans le souci de manifester que nous ne séparons pas le regard sur l'Autre et le regard sur soi - et que nous ne voudrions jamais nous figer dans une identité momifiée qu'il s'agirait de défendre contre les méchants. Les peintures rupestres et les symboles qui ponctuent cette revue ne sont pas le produit d'une simple volonté décorative: nous

aimerions nous aussi combiner cet ancrage et cette liberté horsnormes qui nous semble devoir guider toute écriture. Le regard et les racines, voilà ce que nous semble exprimer le logo que nous avons choisi, un symbole adrinka ghanéen qui signifie l'attention féminine, la tendresse et la patience.

Olivier Barlet

ri,

Rédaction décentralisée: Les Pilles F - 26110 Nyons Tel: ++33 (0)4 75 27 74 80 Fax: ++33 (0)4 75 27 75 75 E-mail: barlet@hol.fr

~

Soeuf Elbadawi (reportages, regards croisés) Olivier Barlet (cinéma) Luigi Elongui (musique) Milena Pressmann (musique) Correspondants: (réseau en cours de constitution) Alger: Fadela Mezani Madrid: Landry-Wilfrid Miampika New-York: Luc Deschamps Diffusion: Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique F -75005 Paris Amériques : 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y 1K9 Abonnements: voir dernière page. Vente au numéro: en librairies. Tous droits de reproduction réservés, sauf autorisation préalable. nOl - ISBN: 2-7384-5822-X

Commission paritaire: en cours. Publicité: à la rédaction. Directeur de la publication: Fayçal Chehat Responsable de la rédaction: Olivier Barlet Comité de rédaction: Jacques Binet (arts plastiques) Sylvie Chalaye (théâtre) Boniface Mongo-Mboussa (littérature - édition) Fayçal Chehat (littérature, murmures)

4

Africultures / octobre

1997

La critique en questions
Gravures rupestres, Namibie

(J) e_
V') V')

s.....

\J

o

La critique occidentale images d'Afrique
par Olivier Barlet
De quelle naïveté du film africain parle-t-on? Ne s'agit-il pas une fois de plus d'enfermer l'Africain dans sa différence?

des

ri,

« On arrondit la bouche avant de siffler» proverbe congolais

Quelle est donc cette naïveté qui crée la différence? Le Robert en donne deux sens. D'une part, une candeur ingénue. D'autre part, une irréflexion faite d'ignorance et d'inexpérience. Deux significations me semblant bien correspondre à la réception du film africain en France, mais s'étager sur deux phases historiques bien différentes. Ingénuité Le premier sens s'impose dans la deuxième moitié des années 80: les films d'Afrique apportent une fraîcheur sereine à un cinéma européen qui s'enlise, doutant de son avenir face au développement du minimalisme télévisuel. C'est l'époque de la mode black: world 5

Au dernier festival de Cannes, un film de trois minutes, expression du mouvement des sans-papiers, était souvent proj eté en début de séance à la Quinzaine des Réalisateurs, et vigoureusement applaudi. Cet intérêt pour des Noirs luttant pour leur intégration dans la société française a contrasté avec le désintérêt manifesté pour les films issus de leur culture d'origine qui furent souvent ignorés ou peu appréciés par les critiques. Un mot revient comme un leitmotiv sous leur plume: la « naïveté ».

Africultures / octobre

1997

music,. athlètes adulés, exotisme tous azimuts. Le public cannois découvre un cinéma qui ne dépassait guère le cadre des festivals spécialisés, et encense notamment les films de Souleymane Cissé et d'Idrissa Ouedraogo (Yeelen en 1987 et Tilaï en 1990). Il est enchanté par la magie qu'il croit y voir sans saisir leur volonté politique (critique de la transmission de la connaissance chez Cissé et du joug de la tradition chez Ouedraogo): c'est mystérieux, naïf, primitif, contemplatif... Il y trouve de l'évasion et de la séduction, un « supplément d'âme» face à la grisaille de la crise, négligeant en cela toute compréhension de l'Autre. Dans sa différence, l'Autre devient un décor de projections, le support des stéréotypes de l'imaginaire collectif issu du cinéma colonial: les nègres sont de bons sauvages, éternels Vendredis antimatérialistes vivant uniquement de chaleur sociale, de grands enfants que, comme le rappelait le Larousse de 1932, « leur infériorité intellectuelle nous impose de protéger» . Le film africain est à la fois objet de fascination et repoussoir. Plus il est exotique, plus sa différence renforce une unité nationale mise à mal par les revendications des jeunes issus de l'immigration dans les banlieues et une identité européenne qui a du mal à émerger avec la simple signature de l'Acte unique en 1986. Les années 19251930 avaient connu la mode « nègre» avec Joséphine Baker, 6

l'art nègre et les bals nègres, et développé parallèlement une négrophobie diffuse annonçant le rejet manifesté par la génération suivante. De même, les années 80 de la génération black sont paradoxalement marquées par la remontée du racisme, la lepénisation du discours politique et la banalisation de l'exclusion. Vieux «dilemme francorépublicain», pour reprendre l'expression de Pierre-André Taguieff: une République qui s'affiche universaliste, niveleuse et assimilationiste va paradoxalement considérer une partie de ses membres, ses anciens colonisés, comme inassimilables. Les films d'Afrique qui rencontrent du succès auprès du public européen sont ainsi ceux qui se prêtent le mieux (et souvent bien malgré eux) à la proj ection, à la folklorisation, à l'exotisme, à l' exacerbation de la différence. Plus l'Autre est différent, plus il est clair qu'il est moins intégrable, incapable d'évoluer et d'intégrer les préceptes de la civilisation. Irréflexion Dans les an./' nées 90 cependant, 1es cartes (postales) se brouillent: les désordres croissants de nos banlieues et de nos têtes répondent en un douloureux écho à ceux du continent écartelé. Le Rwanda fait encore mieux que la

Africultures / octobre

1997

I t

Yougoslavie tandis que l'extrême droite creuse son trou en Europe et que les essais de démocratisation africains débouchent sur un cul-desac. Le mythe du bon sauvage n'est plus de mise: I'heure est grave et le cinéma français fait du divan existenciel, du réalisme et du social. Il aimerait que l'Afrique le suive, histoire de mieux comprendre ce que les médias ne lui expliquent plus: l'infonnation ne couvre pratiquement plus que les urgences humanitaires. C'est faute de moyens: plus le temps de laisser des journalistes enquêter en profondeur dans des pays qui ne font plus recette! De nombreux postes de correspondants pennanents sont ainsi supprimés. Le misérabilisme remplace la parole des hommes et l'on met longtemps à comprendre les erreurs occidentales, comme l'intervention française au Rwanda. Ah, si le cinéma africain nous expliquait! S'il était urbain au lieu de s'embourber à la campagne! S'il tissait des portraits actuels plutôt que des contes! S'il documentait cette crise qui nous intéresse tant puisqu'elle est aussi la nôtre! Mais il s'entête à ne pas faire ce qu'on voudrait qu'il soit.. . La critique française cristallise dès lors le cinéma africain dans un genre qu'elle refuse en bloc. Sans percevoir l'évolution de cette cinématographie, sans même faire la différence entre les réalisateurs et les pays, elle rejette ce que Didier Peron dans Libération (13 mai 1997) appelle « la naïveté affichée

de nombreux films africains qui explorent à n'en plus finir les schémas intemporels du conte en vue d'une morale toujours identique (la tolérance, l'apprentissage de la maturité, etc.) et dont on se de- '(]) mande s'ils ne relèvent pas d'une forme d'académisme». Deuxième ~ sens du mot naïveté: on rejette la 0 délicieuse candeur précédente polir ""'0 récuser une absence d'évolution et une irréflexion. Les années 90 verront ainsi en France le déclin du succès public des films d'Afrique noire. Le« genre» africain On continue de ranger des films aussi différents voire divergents que les six films d'Afrique noire vus à Cannes dans une catégorie distinctive et large: le « film africain ». De la même façon qu'on stigmatise les immigrés en tennes ethnoculturels comme les «Arabes» ou les « Noirs». Le film africain est devenu un genre, «le film de brousse», dont Jean-Michel Frodon donne dans un de ses articles la défmition: «drames familiaux et communautaires au village,' conflit entre tradition et modernité,' symbolisme de l'Afrique immémoriale » (Le Monde du 13 mai). 7

Africultures / octobre

1997

C'est méconnaître profondément les évolutions de cette cinématographie. Le sempiternel reproche fait aux films d'Afrique de ne pas sortir du village renvoie au souci de comprendre ce qui agite la poudrière des villes où se jouent les enjeux de l'Afrique contemporaine. On a ainsi tendance à mettre en avant une dichotomie ville/campagne parfaitement instrumentalisée pour cerner un objet qui s'avère bien plus complexe, les influences réciproques des deux termes étant évidentes tant en ville qu'en brousse. Ces influences et les contradictions qu'elles font naître en chacun, les films d'Afrique n'ont jamais cessé de les documenter. On retrouve une fois de plus une violence méthodologique typiquement occidentale (le « critère unique}) que Wole Soyinka oppose à l'écriture chevauchant plusieurs registres des scénarios africains) qui atteint à la suprême négation de l'Autre: lui dire pour son bien ce qu'il faudrait qu'il soit. La famille et la communauté sont opposés à l'individu mis en exergue dans le cinéma occidental et théorisé dans le héros de western. C'est lorsque le critique occidental y reconnaît ce type de héros afflfmant son devenir par l'exercice de sa propre volonté, apte à maîtriser

et amplifier son destin, qu'il cesse de considérer le film africain comme passéiste ou académique (cf. la critique très positive pour cette raison de Kini et Adams d'Idrissa Ouedraogo faite par JeanMichel Frodon dans l'article du Monde évoqué). Mais est-il conscient que ce type d'analyse se base sur cette conception moderne de l'individu proprement occidentale qui d'une part refuse le destin et d'autre part nie à l'Autre son altérité? C'est en écoutant la parole ancestrale transmise par la famille et la communauté que l'Africain regarde en face tant ses limites que les déterminismes, et reconnaît qu'il en faut passer par l'intégration de l'Autre pour se développer. Cette parole n'est pas la tradition mais le mythe: c'est en interrogeant son origine qu'on éclaire le temps présent. Le drame n'intervient que lorsque cette référence à l'origine met en cause le joug d'une tradition passéiste: lorsqu'une femme fuit un mariage forcé, lorsqu'un enfant refuse une exploitation ou un endoctrinement etc. L'opposition tradition / modernité correspond à un moment historique révolu, à la recherche théorisée par le mouvement de la Négritude de valeurs précédant le choc colonial et qui fonderaient une modernité dénuée de tout mimétisme. L'heure n'est plus à une opposition à une. modernité importée au nom d'une tradition obsolète: elle est au métissage, au syncrétisme bien géré, au tri des influences pour rejeter ce

8

Africultures / octobre

1997

,

qui s'oppose à ce qu'on perçoit passéisme dans le cinéma intempocomme essentiel. Un film comme rel revient à nier ce qui fait l'actuaPo di Sangui de Flora Gomes lité du mythe: affirmer des idées (Guinée Bissau), présenté en com- simples quand tout s'embrouille, pétition officielle à Cannes en rappeler les valeurs essentielles et 1996, célèbre la rencontre des cul- revenir à l'humain dans ce qu'il est tures, rap- et a touj ours été, et retrouver l' énerpelle que le gie de vivre dans un monde complexe. Il ne s'agit donc aucunement sacrifice d'une partie de figer une parole ancestrale mais de soi est de la réécrire en fonction des enj eux sociaux actuels. nécessaire Ferran lniesta a bien montré que pour accueillir chez l'Afrique était bien avant la période l'Autre ce coloniale le théâtre et la somme de qui fait sa valeur, ap- pelle au re- multiples courants migratoires, inj et des atteintes à l'environnement fluences et métissages. L' Afii.que et à l'humain. « Il y a du positif et n'a jamais été éternelle et immodu négatif dans chaque culture », bile, plongée dans une léthargie redéclarait simplement Flora Gomes montant à la nuit des temps... L'imdevant le parterre désert de sa mémorialité de l'Afrique est donc conférence de presse. Dans une autant une légende que son uniforscène magnifique, la mère des deux mité culturelle. Même au sein de jumeaux, Rami et Dou, entre en chaque ethnie, n'en déplaise aux transe. Elle s'exclame: « Les an- anthropologues unicistes, des divicêtres ont dit qu'un de vous devait sions se sont fait jour qui remettaient en cause les visions voire les mourir mais ton père et l'imam métaphysiques imposées par le n'ont pas voulu », avant d'accoucher de la cruche réconciliatrice. La pouvoir mystico-religieux, révélant responsabilité africaine est évo- la dynamique de débats internes et quée, qui empêchait le sacrifice. Il la redéfinition permanente des traditions. faudra au village toute l'initiation d'un exil collectif pour reprendre Pour une critique subjective les fils rouges tissés par l'araignée de. la vie autour de la dépouille du Naïveté, film de genre: le resorcier: la parole originelle reste centrale, mais une nouvelle lecture gard occidental sur les films d'Afrique les enferme dans des cris'impose. Quant au « symbolisme de tères réducteurs niant leur esthél'Afrique immémoriale », il fait ré- tique propre. Le reproche de lenteur férence à l'intemporalité de certains est si présent dans les critiques que c'en devient lassant. Pourtant, ce films d'Afii.que. Mais ne voir qu'un

.Q)
0 -0

I-

~

Africultures / octobre

1997

9