La Maison mortuaire de Molière
480 pages
Français

La Maison mortuaire de Molière

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Description

TOUT le monde sait que Moliere mourut à Paris, rue Richelieu, le 17 février 1673, vers dix heures du soir.

Dans quelle maison ? C’est ici que l’incertitude commence. Avant de la dissiper pour toujours, on me permettra de retracer les antécédents de la question. Je ne la rouvre que pour la fermer définitivement.

L’acte mortuaire de Moliere porte qu’il demeurait rue Richelieu « proche l’Académie des Peintres. »

Le plus ancien de ses biographes, qui fut le comédien La Grange, son ami, ne dit rien, pas même qu’il demeurât rue Richelieu.

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Date de parution 25 mai 2016
Nombre de lectures 3
EAN13 9782346072637
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
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RUE MONTPENSIER

Illustration

N° 35
Ancienne maison
Marsy.

N° 37
Ancienne maison Baudelet
où mourut MOLIERE.

N° 37 bis et 39
Ancienne maison Genest
et Henault.

Auguste Vitu

La Maison mortuaire de Molière

LA MAISON MORTUAIRE DE MOLIERE1

I

TOUT le monde sait que Moliere mourut à Paris, rue Richelieu, le 17 février 1673, vers dix heures du soir.

Dans quelle maison ? C’est ici que l’incertitude commence. Avant de la dissiper pour toujours, on me permettra de retracer les antécédents de la question. Je ne la rouvre que pour la fermer définitivement.

L’acte mortuaire de Moliere porte qu’il demeurait rue Richelieu « proche l’Académie des Peintres. »

Le plus ancien de ses biographes, qui fut le comédien La Grange, son ami, ne dit rien, pas même qu’il demeurât rue Richelieu.

Grimarest constate seulement que M. de Moliere, quand il mourut, « logeoit rue Richelieu ».

Enfin, le mémoire sur la vie et les ouvrages de Moliere, par La Serre, placé en tête de l’édition de 17342 fournit un renseignement nouveau, que tout le monde copiera servilement : la maison de la rue de Richelieu où logeait Moliere était située « vis-à-vis la Fontaine, du côté qui donne sur le Jardin du Palais-Royal. »

« Proche l’Académie des peintres » et « vis-à-vis la Fontaine », telles sont les uniques indications qu’on ait possédées depuis 1673 jusqu’à nos jours. Le malheur est qu’on ne saurait les concilier.

L’Académie des peintres, établie dans le palais Brion, vers la partie inférieure de la rue Richelieu, occupait un emplacement que représente approximativement celui de la Comédie-Française.

Quant à la Fontaine, il s’agit, bien entendu, non pas de la Fontaine actuelle, appelée Fontaine-Moliere, inaugurée en 1844, mais de l’ancienne Fontaine-Richelieu, construite à l’angle, alors très prolongé et très aigu, que formait au XVIIe siècle la rencontre de la rue Richelieu avec la rue Traversine (plus tard rue Traversière, puis rue Fontaine-Molière, aujourd’hui rue Molière). C’était une des quinze fontaines nouvelles ordonnées par l’arrêt du Conseil du 22 avril 16713 ; je ne suis pas bien sûr qu’elle fût construite à la date où Moliere mourut. Quoi qu’il en soit, la Fontaine-Richelieu dépassait de neuf mètres le débouché de la rue du Hasard, qu’elle séparait ainsi de la rue Richelieu, et elle s’avançait à mi-chemin de la rue Villedo. Or, de l’ancienne Fontaine-Richelieu jusqu’à l’Académie des peintres, on compte sur le terrain environ 182 mètres (96 toises), qui, d’après le morcellement moyen, ne représentent pas moins de quinze à seize maisons. Il fallait donc opter entre le voisinage de l’Académie des peintres et le voisinage de la Fontaine. Beffara, à qui ses recherches originales sur Moliere avaient valu une autorité aussi décisive que méritée, se prononça pour la Fontaine, et son instinct de chercheur le dirigea du bon côté. Seulement, il prit trop à la lettre cette expression « devant la Fontaine », et il désigna la maison n° 34 (celle du passage Hulot), parce qu’elle était positivement située devant l’ancienne Fontaine (c’est-à-dire à neuf mètres en avant de la fontaine actuelle), sans contrôler cet à priori par aucune recherche sur la maison elle-même.

On n’en fit pas davantage pour accepter la désignation de Beffara, et voici ce qu’il en advint. (Ai-je besoin de déclarer que je rappelle ces précédents sans nulle intention de déprécier les travaux d’hommes érudits et laborieux qui ont tant fait pour la mémoire de Moliere ? Il les faut remercier, au contraire, d’avoir laissé quelque chose à glaner pour ceux qui marchent modestement dans le sillon qu’ils ont tracé.)

En 1840, le Conseil municipal de Paris ayant voté la reconstruction d’une fontaine en arrière de l’ancienne, de manière à dégager l’entrée de la rue du Hasard et à rendre la circulation de ce dangereux carrefour plus aisée, M. Régnier, sociétaire de la Comédie-Française, littérateur distingué et moliériste fervent, écrivit à M. le comte de Rambuteau, préfet de la Seine, une lettre éloquente pour lui demander que la fontaine projetée devînt un monument en l’honneur de Moliere. L’appel chaleureux de M. Régnier fut entendu ; une souscription s’ouvrit et réussit ; la fontaine Moliere s’éleva sous la direction de l’architecte Visconti, avec le concours des statuaires Seurre et Pradier. Je rappelle avec plaisir ce souvenir si honorable et si flatteur pour M. Régnier. Sa lettre au préfet de la Seine contenait le passage que voici :

 

« Permettez-moi... de rappeler à votre souvenir que c’est précisément en face de la fontaine projetée, dans la maison du passage Hulot, rue Richelieu, que Molière a rendu le dernier soupir. »

 

Les suggestions de M. Régnier furent suivies dans toutes leurs parties, et, comme complément naturel de l’érection du monument, l’édilité fit poser, au second étage de la maison n° 34, une plaque de marbre noir encadrée de marbre blanc, Sur laquelle se détache en lettres d’or l’inscription suivante, surmontée du millésime 1844 dans une couronne de laurier :

MOLIÈRE EST MORT DANS CETTE MAISON
LE 17 FÉVRIER 1673
A L’AGE DE CINQUANTE ET UN ANS.

Il y avait sept ans à peine que le monument et l’inscription avaient pris leur droit de cité que nul ne songeait à discuter, lorsque M. Benjamin Fillon inséra dans une publication, dont le titre et le sujet n’avaient aucun rapport direct ni indirect avec Moliere4, un document très précieux dans sa brièveté. C’était une relation inédite de la mort de Moliere5, dans laquelle il est dit que « le corps fut pris rue de Richelieu, devant « l’hôtel de Crussol ».

Il ne parait pas que cette indication nouvelle ait tout d’abord éveillé l’attention des curieux, avant le jour où M. Édouard Fournier s’en empara, pour battre en brêche l’attribution du n° 34, créée par Beffara, maintenue par M. Régnier et adoptée par la Préfecture de la Seine.

« Où prenons-nous l’hôtel de. Crussol ? » s’écriait M. Édouard Fournier6, et notre ingénieux confrère répondait à cette question, en identifiant l’ancien hôtel Crussol avec l’emplacement qui fait l’encoignure droite de la rue Villedo, en face du n° 42 de la rue Richelieu. Donc, Moliere était mort dans la maison qui porte le n° 42 de la rue Richelieu.

M. Édouard Fournier alléguait en outre que, sur un plan manuscrit en sa possession, qui donnait les noms des propriétaires de la rue Richelieu à cette époque, maison par maison, la maison de Baudelet, où Moliere mourut, était indiquée « en face de la rue de Villedo7 ».

L’opinion émise par M. Édouard Fournier entra de plain-pied, sans discussion et sans contrôle, dans le domaine des faits acquis à l’histoire littéraire. Cependant elle ne se présentait pas dans les conditions d’une exactitude irréfragable. Qu’une maison située au droit de l’encoignure septentrionale de la rue Villedo se trouvât eh même temps au droit, c’est-à-dire dans l’axe de cette même rue, dont le tracé se dirige obliquement vers le sud-est, cela n’était pas impossible à la rigueur, mais à la condition que cela fût expliqué et démontré. La difficulté, si légère qu’elle parût, méritait qu’on l’approfondit ; je m’y arrêtai longtemps, et bien m’en prit, car un examen attentif du problème me conduisit enfin à une solution fondée sur des preuves qui ne se peuvent pas récuser.

J’aurais pu les exposer en quelques lignes, au lieu de procéder par une discussion critique, qu’on jugera peut-être démesurément longue et minutieuse. Mais, outre le plaisir assez naturel, et que comprendront tous les érudits, de m’étendre un peu sur les circonstances de ma découverte, comme aussi l’utilité de faire passer sous les yeux du monde savant un nombre considérable de petits faits, qui intéressent l’histoire de notre chère ville de Paris, j’ai obéi à une considération déterminante.

Si je ne disais pas dès aujourd’hui tout ce que j’avais à dire, je devais m’attendre à des objections, à des dénégations, à des contradictions de forme auxquelles il aurait fallu répondre. J’ai donc traité mon sujet dans toute son étendue, afin de n’avoir pas à y revenir.

II

Vérifions d’abord là situation de l’hôtel Crussol.

M. Edouard. Fournier, comme on l’a vu, plaçait l’hôtel Crussol au coin droit ou septentrional de la rue Villedo (n° 43 actuel), supposition qui s’accordait en apparence avec les indications fournies par l’Etat et partition de la Ville de Paris pour l’année 16848, où l’on trouve la nomenclature des maisons de la rue Richelieu, entre la rue Neuve-des-Petits-Champs et la rue Villedo, dans l’ordre et sous les numéros suivants :

601. Maison DAUSSE.

602. Veuve FLACOURT et sieur GIRAUT.

603. Maison JOURDAN et sieur PAPION.

604. Maison SÉNÉCHAL. — Mgr L’ÉVÊQUE DE LANGRES.

605. Autre maison SÉNÉCHAL.M. CAMUS.

606. Maison PICOT.

607. Maison BILLIARD et sieur GIRARD.

608. HOSTEL DE CRUSSOL.

L’hôtel de Crussol se serait ainsi trouvé, vers la fin du XVIIe siècle, la huitième maison à droite, en venant de la rue Neuve-des-Petits-Champs. Reste à prouver qu’il occupât le premier angle de la rue Villedo. Comparons maintenant les indications fournies par le Terrier royal (circa 1705)9, pour le même itinéraire :

78. Maison du sieur DAM.

79. Maison de la dame de VILLOYSON.

80. Le sieur de FLACOURT, enseigne la Providence.

81. Maison du sieur JOURDAN, à la Botte d’Auvergne.

82. Maison du sieur DE LA SALLE.

83. Maison du sieur LECAMUS, sellier.

84. Maison de la dame de POLASTRE.

85. Maison de M. DE CHAUVELIN, coin de la rue Villedo.

86. Maison de M. L’ABBÉ DES ROCHES, autre coin de la rue Villedo.

Le Terrier Royal fait remarquer que la maison suivante, qui sépare l’hôtel de M. l’abbé des Roches de la rue du Hasard, appartient à la rue Traversine (voir le plan fac simile n° 1).

On aperçoit une dissemblance notable entre les énonciations des deux documents. Dans celui de 1684, la maison Flacourt est la seconde, en venant de la rue Neuve-des-Petits-Champs, et la maison Jourdan la troisième, tandis qu’elles occupent le troisième et le quatrième rangs dans le Terrier royal. En d’autres termes, l’hôtel de Crussol10, dans l’Etat de 1684, est la huitième maison de la rangée et la cinquième après la maison Jourdan, tandis que dans le Terrier royal de 1705, la cinquième maison après la maison Jourdan devient la neuvième de la rangée.

Si l’Etat de 1684 est complet, l’hôtel de Crussol sera représenté dans le Terrier de 1705, par la maison de M. de Chauvelin, occupant le coin nord de la rue Villedo. Si, au contraire, il faut s’en rapporter au Terrier royal, l’hôtel de Crussol s’identifiera avec la. maison de M. l’abbé des Roches, occupant le coin sud de la rue Villedo.

Cette dernière hypothèse est la vraie. L’emplacement de l’hôtel Crussol se trouve clairement déterminé par le plan de Jaillot (édition de 1717), qui dessine l’hôtel de Crussol comme un édifice carré d’une vaste étendue, présentant une de ses faces latérales sur le côté méridional de la rue Villedo, la façade principale sur le côté occidental de la rue Richelieu, et ne laissant de placé que pour une autre maison, assez étroite, entre son mur mitoyen, du côté sud ; et l’angle nord de la rue du Hasard.

La détermination topographique qui résulte du plan de Jaillot est-elle contredite par les énonciations de l’État de 1684 ? Pas le moins du monde, mais il en faut avoir la clé.

L’État et partition n’ont omis dans le dénombrement de la rue Richelieu la maison du sieur Adam, qui, dans le Terrier, fait le coin de la rue des Petits-Champs et de la rue Richelieu, que parce qu’ils se proposaient d’en tenir compte dans le dénombrement de la rue Neuve-des-Petits-Champs11 ; de sorte que la concordance se rétablit tout naturellement ainsi :

168412.170512.
1. (Sr Adam).1. Sr Adam.
2. Dausse.2. Villoyson13.
3. Ve Flacourt.3. Flacourt.
4. Jourdan.4. Jourdan.
5. Sénéchal14.5. La Salle.
6. Sénéchal et Camus14.6. Le Camus.
7. Picot.7. Dame Polastre.
8. Billiard.8. M. de Chauvelin.
9. Hôtel Crussol.9. L’abbé des Roches.

Or, la maison de l’abbé des Roches, occupant certainement l’angle sud de la rue Villedo, se trouve identifiée par cette concordance avec l’hôtel de Crussol.

L’autorité de Jaillot, corroborée par les remarques qui précédent, suffirait à convaincre le lecteur attentif. Cependant, je. désirais ardemment trouver une confirmation authentique du plan de Jaillot et de mes propres calculs. J’y suis parvenu avec un peu de travail et de patience.

La portion de la rue de Richelieu qui nous occupe relevait de l’antique Fief Popin, appartenant à des seigneurs particuliers et mouvant de l’archevêché de Paris. Les aveux, dénombrements et hommages du Fief Popin, rendus à l’archevêque, subsistent pour les années 1620 à 174415. Ces documents, demeurés inconnus jusqu’ici, m’ont fourni diverses indications authentiques que je vais relater, et qui tranchent la question.

 

  • 1° La déclaration faite devant Simon Moufle, et Joseph Thouïn, notaires, le 17 mars 1704, décrit dans l’ordre suivant les maisons comprises entre l’angle sud de la rue Neuve-des-Petits-Champs et l’angle nord de la rue Villedo, à commencer par le premier :

« Maison du Sr Adam ; — celle du Sr Villoyson ; — celle du Sr Girault ; — celle du Sr Le Jay, avocat ; — celle du Sr La Salle ; — celle du Sr Le Camus ; — celle du Sr Polastre ; — celle du Sr Chauvelin ; — l’hostel de Crussol à l’abbé des Roches. »

  • 2° Copie ancienne d’une déclaration du 8 juin 1711 :

« Maison du Sr Adam ; — celle du Sr Villoyson ; — celle du Sr Girault ; — celle du Sr Le Jay ; — celle du Sr de la Salle ; — celle du Sr Le Camus ; — celle du Sr Polastre ; — celle du Sr Chauvelin ; — l’hostel de Crussol appartenant au sieur abbé des Roches. »

  • 3° Aveu et dénombrement par devant Mahault et Goudin, notaires, le 19 mai 1721 :

« Maison du Sr Adam ; — celle du-Sr Villoyson ; — deux maisons au Sr Girault16 ; — maison du Sr Henault ; — celle du Sr Lemaistre ; — celle du Sr Horet ; — celle du Sr Pougin, auparavant au sieurChauvelin, au coin de la rue Villedo ; — de l’autrecosté de ladite rue, l’hostel de Crussol, appartenant au Sr Du Veaux, anciennement au sieur abbé dès Roches. »

Cette dernière énonciation fournit à elle seule la solution du problème. La citation suivante n’a pour but que de compléter la série :

  • 4° Aveu et dénombrement devant Hazon et Girault, notaires, le 24 octobre 1744 :

« Maison du sieur Fortier. — Celle du sieur de Villoison. — Deux maisons de la veuve Girault. — Celle du sieur président Henault. — Celle de la dame Hugot. — Celle du sieur Horet. — Celle du sieur Pougin de Nomion17qui fait le coin de la rue Vildot, — et, de l’autre costé de ladite rue, la maison du sieur Dumas, anciennement l’hostel de Crussol18. »

Nous pouvons maintenant dresser le tableau synchronique des maisons comprises entre le coin droit de la rue Villedo et le coin gauche de la rue Neuve-des-Petits-Champs, de 1684 à 1744, en le rapportant aux numéros actuels :

Illustration

L’hôtel de Crussol, reporté au coin gauche au lieu du coin droit de la rue Villedo, c’est-à-dire du n° 43 au n° 41 actuel de la rue Richelieu, ne se trouve plus en face du n° 42, mais en face du n° 40, et ce déplacement, loin d’affaiblir l’autorité du document publié par M. Benjamin Fillon, en affirme au contraire la frappante exactitude ; car c’est bien au n° 40 que Moliere est mort.

III

C’est en repassant probablement par le même chemin que M. Édouard Fournier que je me suis vu conduit un peu plus loin que lui, à quelques pas seulement de l’endroit où il s’était arrêté une minute trop tôt.

Je vais exposer ici les éléments du travail qui nous furent sans doute communs, et l’on verra ressortir, comme d’elles-mêmes, les circonstances particulières qui ont trompé la sagacité de M. Édouard Fournier.

Les deux documents manuscrits que je citais tout à l’heure fournissent, à leur date respective, la liste des propriétaires de la rue de Richelieu pour la section de cette voie publique qui nous intéresse, c’est-à-dire depuis le coin nord-est de la rue Neuve-des-Petits-Champs jusqu’à la rencontre de la maison que le tailleur Baudelet avait louée à Moliere. Remarquons que la maison de la rue Richelieu qui fait le coin de la rue Neuve-des-Petits-Champs porte le n° 56, et, appliquant aux maisons anciennes le numérotage moderne, nous obtenons d’abord le tableau suivant :

Nos du Terrier.État et partition. 1684.Terrier royal. 1705.
56. 26.Maison Mangin.Maison Auscau.
54. 25.Maison Hoquet.Maison Hattier.
52. 24.Maison Dlle Lenoir.Maison du Sr Chapperon.
50. 23.La même.Maison du Sr Aulic.
48. 22.Dlle Bonnegarde.Maison de Sr Charpentier.
46. 21.Maison Juard.Maison du Sr Monnerot.
44. 20.Maison Boulanger.Maison du procureur Genest.
42. 19.Maison de l’abbé Baudelet.Maison des Sieur et De Baudelait (sic).

Ainsi, le numérotage moderne conduirait à adopter le n° 42 pour la maison Baudelet, puisque que le n° 42 est la huitième maison en partant de la rue Neuve-des-Petits-Champs. Mais cette induction n’est valable qu’à une condition, c’est que la division de la propriété n’ait pas changé depuis 1705.

C’est ce que je vérifiai sur le plan qui accompagne le Terrier royal et dont je donne ici le fac-similé, habilement exécuté par M. Rolot. Or, une chose saute aux yeux, c’est que la maison Baudelet, la huitième à partir de la rue Neuve-des-Petits-Champs (parcelle 19 du plan), est située un peu au-dessous de la rue Villedo, qui la percerait de part en part, si l’on prolongeait son axe ; c’est le n° 40 d’aujourd’hui, tandis que le 42 correspondrait au n° 20 du Terrier, qui n’est plus que la septième maison depuis la rue Neuve-des-Petits-Champs. Sur cette remarque, j’ai procédé à un mesurage qui m’a donné, sur le plan du Terrier, 42 toises depuis le coin nord-est de la rue Neuve-des-Petits-Champs jusqu’à la limite septentrionale de la parcelle n° 19 du Terrier. Ce même toisage, reporté sur le plan géométral de Vasserot et Bellanger, conduit au mur septentrional de la maison qui porte aujourd’hui le n° 40.

D’où provient cette différence entre le comptage par maisons et le toisé sur le terrain ? D’un fait bien simple : c’est que la maison mitoyenne, au nord de la maison Baudelet, c’est-à-dire la parcelle n° 20 du Terrier, a été dédoublée ; elle compte aujourd’hui pour les nos 44 et 42, tandis que, dans le système du plan de 1705, elle correspondrait uniquement au n° 44, et alors la maison Baudelet correspondrait réellement au n° 42. Outre que le dédoublement de la parcelle n° 20 est facile à constater sur. place, la légende du Terrier fournit un élément positif pour cette vérification. En effet, les maisons 44 et 42 ne contiennent aujourd’hui chacune qu’une boutique, celle d’un pharmacien (n° 44) et celle d’un culottier (n° 42), tandis que le Terrier décrit ainsi la parcelle n° 20 (44 et 42 actuels) « porte cochère et deux boutiques ». Une dernière et surabondante preuve. J’ai dit qu’on mesurait 42 toises pour les sept maisons qui, en 1705 comme en 1684, séparaient la maison Baudelet de la rue Neuve-des-Petits-Champs ; les 42 toises reproduisent avec une rigueur mathématique le lotissement originairement imposé par lé cardinal Richelieu. On verra, plus loin, comment et quand la parcelle n° 20 fut dédoublée.

La maison numéro 40 répond ainsi aux données multiples du problème : elle couvre exactement la parcelle n° 19 sur laquelle le plan du Terrier construit la maison Baudelet ; elle se trouve à la même distance que la maison Baudelet du coin nord-est de la rue Neuve-des-Petits-Champs ; enfin, elle fait face à l’emplacement de l’ancien hôtel de Crussol, devant lequel les prêtres de Saint-Eustache prirent le corps de Moliere.

L’erreur accréditée par M. Édouard Fournier provient donc de deux causes : la première, c’est qu’il a placé l’hôtel de Crussol au coin nord de la rue Villedo au lieu du coin sud ; la seconde, c’est qu’il n’a pas reconnu la division, relativement moderne, de là parcelle n° 20 du Terrier.

Ces démonstrations topographiques suffisaient à ma conviction personnelle. Mais, pressentant qu’elles laisseraient un certain doute parmi le gros des lecteurs, j’en ai voulu poursuivre la vérification intégrale en telle sorte qu’elles me conduisissent à des justifications indiscutables, et me permissent de dire ce que j’appelle le dernier mot.

J’y ai pleinement réussi.

Ce fut avec une entière certitude que je me fis annoncer chez M. le baron Albert Cretté de Palluel, l’un des propriétaires de la maison n° 40. J’y reçus l’accueil non seulement le plus courtois, mais aussi le plus intelligemment sympathique à l’objet de ma recherche. A peine l’avais-je exposé, que M. de Palluel, souriant de ma joie, plaçait sous mes yeux une pièce du plus haut intérêt, l’acte de compte et partage de la succession des héritiers Baudelet, en date du 15 juillet 1704, où je lus avec un ravissement et une émotion faciles à comprendre, les lignes que voici :

« Il sera fait compte de la somme de 812 livres 10 sols, faisant moitié de celle de 1625 livres pour cinq termes du loyer des lieux occupez en ladite maison, rue de Richelieu, par les sieur et damoiselle Moliere,eschus depuis le premier juillet 1677 jusques à la Saint-Remy 1678, à raison de treize cents livres par an19... »

Plus de doute : j’avais frappé juste à la porte de la maison demeurée introuvable pour mes devanciers.

Ma satisfaction fut plus complète encore que je n’aurais jamais osé l’espérer. Les archives de MM. de Palluel ont ce triple avantage d’être très complètes, très bien classées et d’être connues à fond de leurs heureux possesseurs.

Peut-être M. le baron Albert de Palluel, qui avait laissé se produire en public, sans les contredire jamais, tant d’assertions hasardées, se réservait-il de mettre en œuvre les documents dont il appréciait toute la valeur. Je ne jurerais pas qu’il n’ait éprouvé comme un regret intime de ne m’avoir pas devancé ; l’empressement et la cordialité avec lesquels il les a mis et s’est mis lui-même à ma disposition, ne m’en sont que plus précieux et lui vaudront certainement la gratitude du monde lettré.

Muni d’un grand nombre d’actes authentiques ou privés, qui me fournissaient les éléments suivis d’une démonstration sans réplique, je les ai facilement complétés sur quelques points par des recherches personnelles.

J’en vais maintenant exposer le résultat.

IV

Lorsque le cardinal duc de Richelieu commença, l’an 1624, la construction de son hôtel de la rue Saint-Honoré, qui, à la suite d’agrandissements successifs, prit enfin le nom de Palais-Cardinal, les propriétés acquises par lui entre la rue des Bons-Enfants, la rue Saint-Honoré et la porte du même nom, formaient un îlot triangulaire dont la partie septentrionale était bordée en biais, du sud-ouest au nord-est, par le rempart et les fossés de l’enceinte de Charles V, depuis la porte Saint-Honoré (emplacement approximatif de l’angle sud-ouest de la place actuelle du Théâtre-Français) jusqu’à la porte Montmartre, située à peu près à la moitié de la rue Montmartre d’aujourd’hui, à la hauteur de la rue d’Aboukir. Ce tracé se reconstitue par une ligne oblique S.-O.-N.-E. qui, partant de la rue Richelieu, coupe à angle droit, du sud au nord, la salle du Théâtre-Français et le jardin du Palais-Royal, ressort sur la rue de Valois entre les nos 11 et 13, et aboutit rue des Bons-Enfants entre les nos 31 et 33, s’identifiant, à partir de ces deux dernières maisons, avec l’ancien tracé de la rue Baillifre, aujourd’hui rue Baillif20. Mais, le 23 novembre 1633, l’agrandissement de la ville à l’ouest et au nord, au moyen de l’adjonction du faubourg Saint-Honoré et de la VilleNeuve (quartier Bonne-Nouvelle), fut décidé par lettres-patentes enregistrées au Parlement, le 5 juillet 163421. L’entreprise en fut donnée à Charles Froger, secrétaire ordinaire de la chambre du roi, à la charge d’abattre l’ancienne fortification depuis le Louvre jusqu’à la porte Saint-Denis ; et de construire la nouvelle enceinte partant de la nouvelle porte Saint-Honoré (à la jonction de la rue Royale d’aujourd’hui) jusqu’à la porte Saint-Denis. Ce plan comprenait, entre autres parties, l’ouverture d’une rue nouvelle depuis la rue (Croix) des Petits-Champs jusqu’au nouveau rempart vers l’ouest, dans la direction de la Ville-l’Évêque : ce fut la rue (Neuve) des Petits-Champs ; l’autre, depuis la rue (Neuve) des Petits-Champs jusqu’à la rue Saint-Honoré devant les Quinze-Vingts : ce fut la rue Richelieu. En récompense, le roi accordait à Charles Froger la propriété du sol des remparts, fossés, contrescarpes, depuis la grande galerie du Louvre (à peu près au pavillon Lesdiguières) jusqu’à la porte Saint-Denis, les places et démolitions des portes Saint-Honoré et Montmartre, etc.22.

Telles sont les dispositions officielles que je viens d’analyser sommairement d’après l’arrêt homologatif du Parlement. Mais à la même date que les lettres patentes du 29 novembre 1633, il intervenait des stipulations particulières révélées par les archives de l’Hôtel Dieu23, desquelles il résulte que Louis Le Barbier, maître d’hôtel du roi, était substitué au contrat de Charles Froger, et que, des terrains abandonnés à Charles Froger, il y avait lieu de distraire les parties appartenant au cardinal de Richelieu, lesquelles, selon toute apparence, le premier ministre s’était fait donner pour achever le vaste dessein de son palais. Le cardinal se trouva ainsi en possession des superficies limitées aujourd’hui par le côté oriental de la rue Richelieu et le côté méridional de la rue Neuve-des-Petits-Champs.

Les terrains réunis par ces arrangements au corps principal de l’hôtel Richelieu, au dehors de la vieille enceinte, étaient en culture maraîchère et faisaient partie de l’étendue connue sous le nom vague de Petits-Champs ; ils relevaient de divers fiefs connus sous le nom de la Ville-l’Evêque, la Grange-Batelière, le Clos-Georgeot, le fief Popin, etc., mouvant eux-mêmes soit de l’archevêque de Paris, soit de l’abbé de Saint-Victor, comme seigneurs dominants. Le plan n° 2 joint au présent volume trace le périmètre du fief Popin.

Le cardinal, voulant sans doute se récupérer d’une partie de la dépense énorme qu’il avait assumée, et s’en couvrir, du moins en partie, par les bénéfices d’une spéculation immobilière, n’étendit pas le jardin ou parc du Palais-Cardinal sur la totalité des terrains qu’il avait réunis en une seule tenure. Il réserva le long de la rue Richelieu et de la rue Neuve-des-Petits-Champs une marge de huit à neuf toises, profondeur suffisante pour élever des maisons commodes et même spacieuses. Il voulut aussi que ces maisons ou pavillons, d’égale grandeur et de même symétrie, décorassent le périmètre de son jardin24. Pour y parvenir, il fit faire un toisé du terrain qui lui appartenait et le divisa en quarante cinq places25 de six à sept toises de large26, ayant façade et entrée sur les rues de Richelieu, Neuve-des-Petits-Champs et des Bons-Enfants. Elles devaient présenter, du côté du jardin, des ailes symétriques, enfermant une cour intérieure, et s’appuyaient sur le mur de clôture du jardin, mitoyen avec elles.

Une partie de ces places à bâtir fut rétrocédée par le cardinal à Louis Le Barbier, aux termes d’un contrat du 18 mars 1636, dont je n’ai pas à m’occuper ici. D’autres places, ou une portion de ces places furent reprises à Le Barbier, puis revendues, aux termes d’un contrat devant les notaires Levasseur et Pain, le 29 mai 1655, par le duc de Richelieu, héritier du cardinal, à une société composée de MM. Charles de Flacourt, Simon de l’Épine et Claude Gauldrée Boileau, qui devinrent également acquéreurs des rentes dues par Le Barbier pour le prix des terrains qu’il avait définitivement gardés.

La deuxième de ces places, qui était la plus étendue, puisqu’elle partait de la maison d’un sieur Le Roy, que je crois pouvoir identifier avec le n° 28 actuel de la rue Richelieu, se prolongeait jusqu’à la rue Neuve-des-Petits-Champs et continuait en retour d’équerre jusqu’à la maison de M. Coiffier, qui est représentée aujourd’hui par le n° 15 de la rue Neuve-des-Petits-Champs, devant la Bibliothèque nationale.

Cet immense terrain, qui développait environ cent deux toises de façade sur les rues Richelieu et Neuve-des-Petits-Champs27, fut successivement aliéné par la compagnie Flacourt et consorts, en diverses parcelles, sur l’une desquelles s’éleva la maison qui fait l’objet de la présente notice.

Il relevait, en grande partie, du fief Popin, l’un des plus anciens de Paris, car on en a connaissance dès l’an 1170, cent vingt-trois ans avant que le prévôt des marchands Jehan Popin eût illustré son nom en dotant la ville de son premier abreuvoir28.