//img.uscri.be/pth/c65f959fad485254b2bb625a8002b5a9e098ffe0
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

LA PEINTURE DES CONCEPTS

De
130 pages
Il s'agit pour le philosophe d'interroger le geste du peintre qui fait advenir formes et couleurs. Voici trois peintres de la modernité qui sont aussi trois peintres de l'origine: avec Jean Messagier on voit comment la force devient visible, avec Aurélie Nemours on voit le visible devenir forme et avec Zao Wou-Ki on voit la forme devenir icône. Trois confrontations à l'origine de la manifestation qui énoncent quelque chose du sens de la création. En arrière-fond, l'époque, la nôtre et ce qu'elle dit de la fin de la peinture, face à son jugement, la peinture résiste, Jean Lecoultre devenant ici porte voix de cette résistance.
Voir plus Voir moins

LA PEINTURE DES CONCEPTS

Du même auteur: De l'Ironie socratique à la dérision cynique, Les Belles Lettres, 1993 Sans nom ni rang, Kimé, 1995
Saint Augustin ou le livre du moi, Kimé, 1998 Sur Plotin, la Gnose et l'Amour, Kimé, 1998 Charles Fourier ou la peur de la raison, Kimé, 2000

Louis DeClANl

LA PEINTURE DES CONCEPTS

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Ouverture Philosophique Collection dirigée par Bruno Péquignot et Dominique Chateau
Une collection d90uvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Déjà parus

Renaud DENUIT, Articulation entre ontologie et centralisme politique de Héraclite à Aristote: L'aube de l'Un (vol.I) et Le cercle accompli (vol.II), 2003 Paul DUBOUCHET, Commons et Hayek, défenseurs de la théorie normative du droit, 2003. Bernard HONORE, Pour une philosophie de la formation et du soin, 2003.
Mario COSTA, Internet et globalisation esthétique, et de la philosophie à l'époque des réseaux, 2003. l'avenir de l'art

Francis HUTCHESON, Essai sur la nature et la conduite des
passions at affections avec illustrtions sur le sens, 2003. C. E. de SAINT GERMAIN, L'avènement de la vérité, 2003. Isabelle DUPERON, Héraclite et le Bouddha, 2003.

Dominique CHATEAU, John Dewey et Albert C. Barnes:
philosophie pragmatique et arts plastiques, 2003.

Alain PANERO, Commentaires des essais et conférences de
Bergson, 2003. Howard HAIR, Pourquoi l'éthique ?La voie du bonheur selon Aristote, 2003. Pascal DAVID et Bernard MABILLE (sous la dir.), Une pensée singulière - Hommage à Jean-François Marquet, 2003. Jean-Michel HEIMONET, La démocratie en mal d'altérité, 2003 Vanessa ROUSSEAU, L'Alimentation et la difJérentiation des

sexes, 2003.

Table des matieres

Le Geste du peintre La vigilance L'écriture du peintre La couleur des concepts L'espace dans le temps La peinture du dérangement

9 27 47 69 89 113

~L'Harrnattan,2003 ISBN: 2-7475-5429-5

Le Geste du peintre

Dans la fascination que la peinture peut exercer, notamment sur le philosophe, il y a ceci qu'elle participe du geste. De ce geste que lui trace avec l'écriture, elle semble être comme un double. Il y aurait entre le geste du peintre et celui de l'écriture du philosophe une certaine parenté. C'est cette parenté qui ici est interrogée. Mais en même temps parenté, ou suivant la catégorie wittgensteinienne, l'air de famille, signe une proximité et une séparation. La question oscille entre un faire dans la sphère du même et un faire différencié. Que fait le peintre que le philosophe ne fait pas et, à l'inverse, que fait le philosophe que le peintre ne fait pas? Quand, à l'orée de la pratique philosophique, Platon tente la distinction fondatrice d'avec la rhétorique, il utilise notamment le détour par la peinture. Une distinction est faite entre les arts de discours et ceux qui n'en aurait aucun usage, « Certains arts (...) pourraient se prati-

quer sans le moindre discours - c'est le cas de la peinture...» 1 Peut-être faut-il s'arrêter ici et dire qu'entre la
peinture et la philosophie, la parenté serait une forme d'art et la distinction l'absence dans un cas du discours

1. Gorgias,

450b.

10

La peinture des concepts

et sa présence exclusive dans l'autre. Que devient alors la parenté du geste? Le pur énoncé du tracé en quoi se dirait la forme art et donc cette familiarité, ou quelque chose de plus profond en quoi les deux gestes se réuniraient à dire la même chose sous des formes différentes? Mais ce geste celui du tracé de l'écriture et du concept pour le philosophe, celui de la forme et de la couleur pour le peintre est-il un seul et même geste ou faut-il en voir deux?
Répondre, ou du moins tenter réponse passe par ce détour où, de là où nous sommes, ces deux expressions seraient en crise. On parle de la mort de la peinture et l'on pourrait tout autant dire celle de la philosophie. Comme si un cycle s'achevait devant nous qui serait celui où la peinture et la philosophie auraient été des formes majeures qui aujourd'hui peineraient à dire ce qu'elles ont à dire, ou encore comme si ce qu'il y aurait à dire du monde ne trouverait plus en ces deux supports de quoi se dire. Le monde aurait-il tellement changé que ni la peinture ni l'écriture philosophique ne sauraient le dire. Nées dans le monde d'avant, elles ne sauraient plus dire celui-ci. Si le constat est sans doute

vrai pour la philosophie, l'est-il pour la peinture?

-

Si

nous n'insisterons pas ici sur l'idée de fin de la philosophie, nous pouvons néanmoins en dire rapidement

l'argument 2. Ce qui s'initialise avec Platon, sous le nom
de philosophie, s'articule autour des quatre pôles fondateurs que sont le bien, le juste, le vrai et le beau, qui délimitent le champ de l'épistémé occidentale, celle-ci trouve son aboutissement dans l'imposition de la

2. Pour les développements voir Ucciani (Louis), Ironie et Dérision, Les Belles lettres, 1993 et Saint Augustin ou le Livre du moi, Paris, Kinlé, 1998.

Le geste du peintre

Il

morale, de la démocratie, de la science et de l'art. Cela serait de la crise de ces constructions et peut être de leur achèvement, que se lirait la fin de la philosophie. Si la morale s'achève dans l'impossible éthique, la démocratie dans son fantôme, la science dans les dérives de la technique, l'art trouverait sa fin dans l'esthétique. Entre l'art et l'esthétique on pourrait voir cette distance où, en reprenant la distinction platonicienne citée plus haut, le discours se serait imposé au faire. Sous cet angle l'art et la philosophie verraient leur destinées liées. La philosophie dans son origine pose repère à l'art autour et dans la définition du beau. Elle peut, par la suite, dans la lecture proposée par Panofsky, servir de texte-prétexte à ce qu'il produit d'images et, comme dans un ultime stade, elle pourrait l'accompagner dans sa déchéance et sa fin. Le rapport de l'art et du discours de la parfaite indépendance platonicienne à la liaison imposée aujourd'hui par l'esthétique et ses dérivés de l'ordre de la critique, pourrait dire quelque chose de l'ordre d'une perte d'indépendance de l'art. Et c'est peut-être de ce qu'elle résiste que la peinture a aujourd'hui mauvaise presse. Car si le discours peut très bien tenter une articulation sur elle, il n'en demeure qu'un double. La peinture, quelque soit le texte qui s'accroche à elle, conserve l'indépendance d'être avant lui. Certes l'art, et donc la peinture, n'est pas indépendant de ce qui se joue de sens, en quoi, un texte, celui de la raison lui préexiste, mais en même temps l'artiste dit quelque chose de cet écoulement du sens, il en trace une borne sur quoi le philosophe saurait réagir. L'ouverture de Les mots et les Choses de Foucault sur les Ménines est à considérer dans cette optique. Le tableau exprime l'état des choses et des gens: «Le

12

La peinture des concepts

peintre est légèrement en retrait du tableau. » 3 La disposition sur la toile recouvre celle que le monde est en train d'établir, en quoi il se reconnaîtrait, là, dans le tracé du peintre. Et ce qui se jouerait de sens, « Libre de ce rapport qui l'enchaînait, la représentation peut se

donner comme pure représentation. »

4,

aurait trouvé

image en ce tableau. Mais en même temps c'est le philosophe qui décrypterait ce sens caché du tableau. Nous sommes dans une perspective où ce qui se déroule du monde trouve son expression dans l'image pure de l'artiste avant de pouvoir s'exprimer dans le concept. Ou, si nous revenons plus précisément à ce que montre Foucault, il y aurait une concomitance entre ce qui se passe dans le monde, dans la peinture et dans l'épistémé. La disposition que dessine Velasquez est une visibilité de ce qui se produit autour de lui dans le champ de l' épistémé. Cependant les formes que prend le monde ne sont pas immédiatement saisies et comprises comme telles. Faut-il dès lors comprendre le temps qui sépare Foucault de Vélasquez comme celui qu'il faudrait avant que soient comprises les choses? Le schéma ici esquissé propose en fait deux plans de lecture et ce qui apparaît comme temporalité se révèle être une redéfinition. L'écart entre l'énoncé et sa lecture est celui qui sépare d'un côté l'art de l'esthétique et, de l'autre, celui qui sépare la science de l'épistémologie. Que l'art n'est pas l'esthétique et que la science n'est pas l'épistémologie est bien sûr une évidence qu'il s'agit néanmoins de répéter. En cela l'évacuation du

3. Foucault (Michel), Les Mots et les Choses, Paris, Gallimard, 1966, p. 19. 4. Ibidem, p. 31.

Le geste du peintre

13

discours dans la définition de l'art par Platon est fondamentale et cruciale. Peut alors être tentée alors la définition suivante, c'est quand le discours s'accroche aux choses de l'art que naît l'esthétique et quand il s'accroche à la science que naît l'épistémologie. Mais le discours lui-même n'est pas neutre, il relève lui aussi d'un semblable décalage. Il y a en effet une même distance entre l'apparition du concept et sa prise en considération dans le discours sur le concept, habituellement accaparé par l'histoire de la philosophie qui pourrait être alors appelée une" conceptologie". On est en présence de deux plans celui de la discipline pure et celui de sa recomposition dans et par le discours. La philosophie aurait alors cette particularité de dégager un espace flou où ce qu'elle dit d'elle-même nourrirait son propre être. C'est grâce à ce domaine flou que les maîtres de l'historiographie s'imposent comme gardiens du temple de la pensée. Ce qu'on a du mal à admettre pour les autres domaines que sont la science et l'art, devient naturel en philosophie. Si, ni l'historien de l'art ni l'épistémologue ne décident de ce qu'est l'art ou la science, il n'en est pas de même pour la philosophie qui pour une bonne part s'installe en discipline universitaire et ne se nourrit que de ce qu'elle parle d'elle. C'est sans doute de ce repli qu'on pourra comprendre sa difficulté à penser le monde qui la porte. À moins que ce ne soit pas son problème, celui-ci résidant dans la mise en concept de ce que le monde a produit de formes. La philosophie serait dès lors l'instance de gestion du temps de la compréhension. Poser les choses en terme de temporalité dessine un schéma assez complexe où si la philosophie comme art exclusif du discours possède la maîtrise de la durée de