La Saline d

La Saline d'Arc-et-Senans

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Initialement manufacture royale, la saline d'Arc-et-Senans fut un lieu de production de sel de 1778 à 1895. Nous découvrons l'histoire du lieu de sa fondation à nos jours : l'histoire ouvrière et technique, celle du camp de rétention de Tsiganes pendant la 2de guerre mondiale, mais aussi le lent processus de transformation tout au long du XXè siècle pour accueillir depuis 1982 un centre culturel prestigieux : l'Institut Claude Nicolas Ledoux (nom de son architecte créateur). Une étude sur les procédés de transformation qui ont permis une telle évolution du site, avec quelle part de mémoire et d'oubli ?

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Ajouté le 01 octobre 2006
Nombre de lectures 522
EAN13 9782296156500
Langue Français
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La saline d' Arc-et-Senans

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non fmalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions

Yolande BENNAROSH, Recevoir les chômeurs à l'ANPE, 2006. Nicole RAOULT, Changements et expériences, expérience des changements,2006. Hélène BAUDEZ, Le goût, ce plaisir qu'on dit charnel dans la publicité alimentaire, 2006. Stéphane JONAS, Francis WEIDMANN, Simmel et l'espace: de la ville d'art à la métropole, 2006. Pauline V. YOUNG, Les pèlerins de Russian-Town, 2006 (édition originale 1932). Evelyne SHEA, Le travail pénitentiaire: un défi européen, 2006. Régine BERCOT, Frédéric DE CONNINCK, Les réseaux de santé, une nouvelle médecine?, 2006. Gérard REGNAULT, Valeurs et comportements dans les entreprises, 2006. Keltoum TOUBA, Le travail dans les cultures monothéistes, 2006. Maryse BRESSON (dir.), La psychologisation de l'intervention sociale, 2006. Laurent GILLE, Aux sources de la valeur, 2006. Pierre TEISSERENC (dir.), La mobilisation des acteurs dans l'action publique locale, 2006. Françoise cRÉZÉ, Michel LIU (coordonné par), La rechercheaction et les transformations sociales, 2006. Gilles LAZUECH et Pascale MOULÉVRIER (dir.), Contributions à une sociologie des conduites économiques, 2006. Jean STOETZEL, Théorie des opinions, 2006. Isabelle ASTIER et Nicolas DUVOUX (dir.), La société

biographique: une injonction à vivre dignement, 2006.

Alain Chenevez

La saline d'Arc-et-Senans
De l'industrie à l'utopie

Préface de Michel Verret

L 'Hannattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace Fac..des L'Harmattan Kinshasa

75005 Paris
Italia 15 L'Harmattan Burkina Faso

L'Harmattan

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI de Kinshasa

Via Degli Artisti, 10 124 Torino ITALIE

1200 logements 12B2260 Ouagadougou

villa 96

1053 Budapest

Université

- RDC

12

www.Iibrairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr

~L'Harmattan,2006 ISBN: 2-296-01435-6 EAN: 9782296014350

A Sandrine, Clarice et Lucien

Préface
ARC-ET-SENANS, UTOPIE SUR OUBLI... Arc-et-Senans comme un aérolithe de l'utopie. Les aérolithes n'ont pas d'histoire... Ce n'est pas du ciel pourtant qu'est tombé ce monument sublime, c'est sur cette terre qu'il s'est élevé, de la pensée de l'architecte et des bras ouvriers - ceux-ci a jamais oubliés alors qu'on parle tant de celui-là... Premier jeu d'ombre et de lumière... Un second, plus inattendu sur les intermittences de visibilité des usages sociaux de ce Bâtiment devenu Monument. .. On sait qu'il fut - bâti pour cela même - une saline, productrice d'or blanc, presque aussi précieux que le jaune (le salaire ainsi dit à Rome même, salarium, parce qu'on le versait pour part en sel aux légionnaires.. .). Mais l'on ne sait plus déjà, que par mémoire des plans ou sur l'exemple des autres salines, par et sur quelle chame technique de travail. Et l'on ne sait plus rien des travailleurs qui y produisirent ce bien royal (c'est le cas de le dire, gabelle et gabelous, le Roi surveillait tout. ..). Rien des 40 ouvriers, 150 avec leurs familles, qui travaillèrent et résidèrent dans la saline sur 5 générations: 1000 personnes en tout, dont 400 au labeur industriel. .. Et puis on voit bien, tourisme aidant, que ce bien privé est devenu bien public, patrimonial même, et du plus haut patrimoine, puisque le voilà promu par l'UNESCO en 1982 « bien universel de l'humanité». Mais en quelle suite d'usages économiques, de statuts juridiques, d'actes gestionnaires, de procédures mentales, les archives seules, quand il y en avait, en gardaient le secret. Si bien qu'oubli sur oubli, la Saline peut apparaître aujourd'hui au public visiteur comme l'Ordonnancement de pierre d'un Rêve, qui, si malmené fût-il par la réalité, n'aura jamais peut-être fini de nous habiter: l'Harmonie sociale inscrite en Cité Idéale.. .

*** C'est le propos dérangeant de ce livre de réparer les oublis, non pour abolir le rêve, mais pour le rapporter à ses réalités: celles qu'il fit oublier, celles qui le portèrent jusqu'à nos jours...

9

Travail mémoriel, pour le souvenir et l'hommage ouvrier d'abord. Car ce fut l'usine d'un grand labeur, torturant, mortel parfois, la flamme et le sel cuisant yeux et poumons... Labeur fier aussi, car il faisait vivre les familles logées là, dans l'honneur d'une tradition quasi-compagnonnique, la respiration des jardins ouvriers, la joie de fêtes scandant la vie: on s'y mariait aussi.. L'image s'en évoque peu à peu du lent travail de papier, où Alain Chenevez fait renaître des archives l'histoire longue de deux

lignées - lignée du sel de la saunerie, lignée du fer de la maréchalerie...
Paix soit à leurs âmes reconnues. .. Et puis, de la même patience, le souvenir rendu des métamorphoses d'usages, parfois prosaïques, parfois honteux dont ce lieu peu à peu délabré fut l'objet. Pour le simple dépôt de produits, disputé entre les Maîtres du bois, du fer, du blé, du vin même. Plus noble, haras pour le petit cheval comtois qui autrefois traînait les arbres à la saline -las, ce ne fut qu'un projet. Plus noble encore, quel plus noble animal que l'homme (Buffon pas si loin en son Montbard), lieu d'abri pour l'homme las ce ne fut trop souvent que pour son enfermement (prisonniers français, puis allemands), concentrationnaire parfois (Tsiganes), le panoptique de surveillance glissant peu à peu au service de la pire contrainte. ... Jusqu' à ce qu' enfm, en quels aléas et contretemps, la patience relayée d'un conservatoire collectif, associant au fil des ans élus, architectes, fonctionnaires, artistes amateurs ou princes de l'art, la saline peu à peu restaurée (capital mécène réparant parfois capital vandale...) devienne ce haut lieu de scène monumentale pour théâtre, film, colloque savant ou fête politique sur tous emblèmes du futur.

*** Où l'utopie retrouvera mémoire pour fmi. .. Mais se serait-elle maintenue en ses métamorphoses sans s'oublier à mesure? C'est la question théorique que nous pose pour fmir le sociologue qui nous fait revivre son parcours, du Roi Soleil à la Philosophie des Lumières et de la Cité Jardin à la Prospective du Futur... .Beaux et grands bâtiments d'éternelle structure, vous ne portez pas seulement le Ciel, vous portez aussi le temps. ...

Michel VERRET

10

Introduction générale
Présentation de l'objet d'étude La saline d'Arc-et-Senans, située en France (Franche-Comté/Doubs) dans la commune du même nom, a été construite entre 1775 et 1779, d'après le projet de l'architecte Claude-Nicolas Ledoux (1736 - 1806). Cet ouvrage étudie les formes et les modalités de transformation de cette ancienne saline royale, deux siècles plus tard, en patrimoine majeur, inscrit depuis décembre 1982 sur la liste du Patrimoine mondial de l'Unesco]. La saline d'Arc-et-Senans fonctionne de 1778 à 1895, date de sa fermeture définitive en tant que lieu de production. Durant le 20èmesiècle, cette ancienne « fabrique de sel» royale se transforme, avec contingences et vicissitudes, en centre culturel. Jusqu'au milieu des années 1960, le lieu, vide d'éléments techniques, ne génère que peu d'activités sociales. A partir des années 1970 et en moins de deux décennies, l'ancienne saline devient une des vitrines culturelles et patrimoniales les plus prestigieuses de France. Le site fait l'objet, dans le même temps, de plusieurs campagnes de restauration et de réhabilitation. Depuis le 1er janvier 1972, une association de Loi 1901 gère cette ancienne saline, ouverte à la visite en tant que monument historique. Dès lors, l' association2 initialement Centre de réflexions et d'études sur le futur et la prospective, se développe et propose de nombreuses activités à vocation culturelle: organisation de colloques, de séminaires, d'expositions, mais aussi de conférences et de congrès, classes du patrimoine, concerts et exhibitions théâtrales. Le lieu accueille depuis le milieu des années 1990 plus de 100 000 visiteurs par an et emploie environ 30 personnes. L'ancienne saline est aujourd'hui considérée comme l'un des joyaux nobiliaires les plus remarquables et originaux de l'architecture industrielle européenne et internationale. Une question s'impose alors. Comment cette ancienne saline, si longtemps sans affectation rationnelle et peu ou prou abandonnée, est-elle devenue, en l'espace de deux décennies, une sublime vitrine culturelle et le magnifique monument classé au Patrimoine mondial de l'Unesco que nous connaissons? Nous assistons ici à une sorte de métamorphose de l'usage d'un espace productif. Autrement dit, nous sommes devant une
1 Ce ouvrage est issu d'une thèse de doctorat en sociologie: Alain CHENEVEZ.- La saline d'Arc-et-Senans : étude socio-historique d'une conversion culturelle. De l'usine vivante au patrimoine mondial de l'Unesco: entre mémoire et justification utopique.- Université de Franche-Comté, octobre 2002, 327 p.
2

Nommée successivement Fondation puis Institut Claude-Nicolas Ledoux.

Il

transformation patrimoniale d'un site initialement industriel. Notre objectif est de comprendre le mécanisme de cette mutation. Il concerne le processus singulier de particularisation d'un ancien bâtiment industriel et son inscription, en monument classé, sur la liste du Patrimoine mondial.

Contribution

pour une sociologie du patrimoine

Notre démarche s'inscrit en partie dans le courant de la sociologie du patrimoine, visant la compréhension des dispositifs par lesquels un bien se transforme en héritage collectif. Le mot patrimoine est utilisé depuis le début des années 1970 pour désigner une multitude d'objets du passé à caractère historique, esthétique ou artistique qui doivent perdurer. Au premier regard, le concept de patrimoine est déroutant. Cette notion évolue et change dans le temps; chaque génération tend à (re)définir les limites temporelles caractérisant l'objet patrimonial. Né dans l'univers mythique, généalogique3 et familial, il désigne depuis le ISèmesiècle et l'apogée d'un Etat autonome « les Monuments Historiques» désignés et transmis par un pouvoir public4. Cela étant, si nous observons l'évolution de la loi sur les biens culturels collectifs aux 19ème 20èmesiècles, le patrimoine s'ouvre et s'élargit constamment à la et réalité sociale contemporaine. Il y a peu de temps encore, le patrimoine se limitait à des édifices anciens et à quelques objets historiques, témoin d'un passé lointain. Aujourd'hui, il devient beaucoup plus difficile de formuler une définition du patrimoine tant ce dernier est incarné dans des diversités d'objets ou d'aspects de notre mémoire. A côté des éléments « traditionnels» du patrimoine (abbayes, églises, châteaux, édifices publics monumentaux... .), existent désormais des sites archéologiques ou ruraux, des édifices modestes témoins d'un style de vie, des usines, des cités ouvrières et des objets techniques5. ({Le patrimoine ne fait de
3
4

Pierre LEGENDRE.-L'inestimable objet de la transmission: étude sur le principe
en occident, Leçon IV.- Fayard, Paris, 1985.

généalogique

Régis DEBRA Y résume parfaitement ce passage: « L'invention du monument comme bien

collectif émerge avec la conscience d 'histoire, qui met le passé à distance du présent et pernzet ainsi d'objectiver en documents les créations anciennes. L'occident moderne est le lieu où s'est, pour la première fois, manifesté envers les ruines un intérêt désintéressé, c'està-dire non immédiatement lié à une plue-value généalogique ou nationaliste,. où les traces des autres (cultures, époques ou pays) ont été valorisées en quelque sorte pour elle-même. » Régis DEBRA Y. - "La confusion des monuments".Les Cahiers de médiologie, n07, premier semestre 1999. 5 En 1997, il y a en France environ 40 000 monuments et 200 000 objets protégés, 140 000 sites archéologiques recensés. Environ 900 nouvelles mesures de protection sont prises chaque années (200 arrêtés de classement, 700 arrêtés d'inscriptions). Marc GUILLAUME."Economie et patrimoine".- Les entretiens du patrimoine, 1997. Louis BERGERON, MariaThérésa MAIULLARI-PONTOIS.Le patrimoine industriel: un nouveau territoire.- Liris, Paris, 1996.

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différence entre le spectaculaire qui serait important et l'humble qui serait négligeable» 6 affll111eChristian Dupavillon, ancien directeur du Patrimoine au début des années 1990. Comme le souligne Jean-Michel Leniaux, le mot patrimoine s'est alors vite avéré d'un usage commode: «désignant les productions humaines les plus variées, il possède un caractère englobant qui permet une compréhension pluridisciplinaire,. plaçant sous un même regard les Beaux-Arts et toutes sorte d'artefacts, il a permis d'éviter l'écueil d'une vision hiérarchisante qui se limiterait aux seuls chefs-d'œuvre de l'Art. »7 Le patrimoine d'inspiration publique est aussi concurrencé par d'autres « patrimoines », par exemple celui d'un industriel transformant une partie de son usine en musée. C'est alors d'un patrimoine privé dont il s'agit et non plus affaire publique et administrative. Sans parler des usages du terme fait par les médias, les professionnels du tourisme, les élus, les responsables associatifs..., qui désignent sous le terme de patrimoine des éléments non pris en charge par l'Etat. Une réhabilitation dans un centre ville peut amener une mobilisation de sauvegarde du patrimoine alors même qu'aucun élément n'est protégé par l'Etat et parfois même contre ce derniers. Ajoutons même les éléments immatériels, notamment la langue française, déclarée patrimoine national depuis des lois prises par Jacques Toubon en 1994 pour la protéger avec une législation contre les incursions anglo-saxonnes. L'allégorie patrimoniale9 occidentale tend même vers l'échelle internationale et universelle. Fondée en 1946 pour promouvoir la paix dans le monde par la promotion de la culture et de la communication, de l'éducation, des sciences naturelles et des sciences humaines et sociales, l'Organisation des Nations Unis pour l'Education, la Science et la Culture (UNESCO) établit une convention du Patrimoine mondial en 1972 à Stockholm. A cette occasion, l'UNESCO dresse une liste de sites ou monuments présentant un «intérêt pour l'Homme et ses générations futures. »10 Cette liste est complétée par des critères précis et regroupe le patrimoine naturel et culturel. Elle comprend des monuments, des œuvres architecturales, des sculptures ou des peintures monumentales, des éléments ou structures de caractères archéologiques, des groupes de construction isolés, des sites archéologiques ayant une «valeur
6

Christian
1994.

DUPA VILLON.-

"Le patrimoine:

comment,

pourquoi

?".-

Le Débat, janvier-

février
7

8 Alain CHENEVEZ.- "From Tony Gamier to the Urban Museum: the birth of a cultural housing projet" .-_Muséum international, n0223, 2004. 9 François CHOA Y.- L'allégorie du patrimoine.- Seuil, Paris, 1996. 10 Dominique AUDRERIE, Raphaël SOUCHIER, Luc VILAR.- Le patrimoine mondial.PUF, Paris, 1992.

lean-Michel LENIAUD.- "Patrimoine".- Encyclopédia universalis, 1995.

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universelle exceptionnelle du point de vue historique, artistique, esthétique, ethnologique ou anthropologique». 112 pays adoptent alors un texte visant à protéger des monuments ou des sites naturels (grands parcs, réserves biologiques...). Cette idée serait née en partie en réaction à la seconde guerre mondiale et à ses destructions massives. Chacun des pays signataires assurent l'identification, la protection, la conservation, la mise en valeur et la transmission aux générations futures du patrimoine culturel ou naturel désigné. Les sites choisis afm de constituer cette liste de l'UNESCO sont sélectionnés pour leurs qualités exceptionnelles, sans que soit précisé le sens à donner à ce mot. Ils doivent représenter, en quelque sorte, le meilleur exemple possible du patrimoine culturel ou naturel dans chaque pays, être exemplaires. En somme, Yvon Lamy a raison de souligner: « le terme patrimoine est un mot très fragmenté et aussi très marqué par la polyvalence des statuts discursifs qu'il désigne: propriété et héritage, individu et collectivité, nation et humanité, nature et culture, culte du passé et mémoire collective, sélection et classement, profane et sacré, réalité susceptible d'aliénation et non susceptible d'aliénation.)} Il L'usage du mot patrimoine serait devenu tellement courant et pluriel qu'il apparaît difficile de tenter une définition exhaustive. Nous assistons plutôt à une posture critique vis-à-vis d'un phénomène en extension constante depuis le dernier quart du 20ème siècle; Jacques le Goff stigmatise les «passions identitaires)} 12 qu'il suscite, et Régis Debray regrette « l'abus monumental. )} 13Les problématiques actuelles tentent de comprendre un tel engouement. Il est à cet égard répandu de déplorer l'intérêt porté au patrimoine en regrettant son caractère nostalgique et rétrograde. Une inscription trop forte dans le passé venant freiner la créativité contemporaine et se substituer à la mémoire vivante, empêchant l'esprit d'innovation 14. Pour d'autres auteurs, c'est dans le discours historique qu'il faut chercher les vraies raisons de la prolifération patrimoniale. Pour Catherine Bertho-Lavenir, il faut, pour comprendre cet engouement scruter les fonctions du discours historique: « ce dernier a la charge de dire ce qui fait la personnalité collective de la nation [..] Au fur et à mesure que des communautés plus modestes - paysans, ouvriers - entrent comme acteurs dans le grand régit légitime de l'histoire nationale, les
11

Yvon LAMY.- "Des usages du mot aux syntaxes scientifiques".- ln L'alchimie du
et pratique.Editions des Sciences de l'Homme d'Acquitaine,

patrimoine,. discours Talence, 1996.
12

DEBRA Y.- L'abus monumental.Actes des entretiens du patrimoine.Paris, 1997. 14 Jean-Michel LENIAUD.- L'utopie française: essai sur le patrimoine.Menges, Henri-Pierre JEUDY.- La machinerie patrimoniale.Sens & Tonka, Paris, 2001.

13 Régis

Jacques LE GOFF.- Les entretiens du patritnoine.- Fayard, Paris, 1998.
Fayard, 1998 et

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témoins de leur histoire entrent logiquement dans le répertoire des monuments. » 15 Autrement dit la prolifération patrimoniale est principalement le résultat du développement de l'historiographie, avec les déplacements de l'histoire vers de nouveaux objets plus populaires et d'usages courants, les traces entrent, elles aussi, dans le répertoire du patrimoine. La recrudescence du patrimoine est alors moins comprise comme une peur du futur ou de la perte que comme le fruit d'une « démocratisation» de l'Histoire, non plus seulement celle des grands hommes, des grandes causes, mais aussi du peuple, du prosaïque, du singulier, du banal16. En somme, cela renvoie aux avatars des revendications et des choix par une communauté d'un héritage commun, à l'instar du patrimoine domestique qui circule dans une famille 17. Le patrimoine n'est cependant pas quelques chose de donné, ni directement intelligible par une défmition précise, c'est une construction sociale. Peut-être, comme le remarque Jean-Michel Leniaud, n'est-il qu'un euphémisme de la question de la transmission, car la notion de patrimoine pose plus globalement la question de ce qui se transmet et ce qui s'approprie dans la famille, dans la nation, dans I'humanité, dans le temps et entre les générations. Pour sortir de l'écueil d'une explication préalable bien difficile à donner, qui selon l'expression même des juristes 18reste un concept en voie de formation, nous nous interrogerons ici plus particulièrement sur les mécanismes qui permettent de le désigner et de le définir a posteriori.

15 Catherine BERTHO-LA premier semestre 1999.

VENIR.-

"Suivre

le guide".-

Les Cahiers

de médiologie,

n07,

16

Dans le même sens, l'anthropologueDaniel FABRE souligne: « Il faudra attendre le

succès du programme des annales puis l'affirmation, dans les années 1960-1970 précisément, d'une histoire des grands nombres, d'une histoire vue d'en bas, d'une histoire de la vie matérielle et d'une histoire des mentalités qui fait sa place à la culture populaire pour que se produise un remaniement profond. Trouvant un accueil public exceptionnel, cette nouvelle histoire a contribué à transformer la sensibilité au passé et à introduire des curiosités qui ne coïncident plus avec le modèle téléologique de l 'histoire de la Nation et de ses grands acteurs. » Daniel FABRE.- Domestiquer l 'histoire: ethnologie des Monuments Historiques.- Maison des Sciences de l'Homme de Paris, Cahier 15, 2000.Coll. Ethnologie de la France. 17 Dominique JACQUES-JOUVENOT.Choix du successeur et transmission patrimoniale.L'Harmattan, Paris, 1997. 18 Jean-Pierre HOUNIEU.- "Des usages du mot aux syntaxes scientifiques".ln L'alchimie du patrimoine: discours et politiques.- Ouvrage collectif sous la direction d'Yvon LAMY.MSHA, Talence, 1996.

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Un processus de justification et de distinction Il nous semble ainsi pertinent d'étudier la manière et les modalités par lesquelles, à un moment donné, des groupes sociaux constituent et désignent un patrimoine. Le patrimoine historique et architectural nécessite des individus qui à travers la rédaction de comptes rendus, de notes, de rapports, d'analyses, d'interventions, le qualifient et le fabriquent. Désigner un bien comme un objet patrimonial, c'est ainsi lui attribuer des qualités artistiques, historiques, esthétiques ou scientifiques. Cela revient à déterminer comment le particulariser, apprécier les modalités de sélection auxquelles il est censé convenir. Quels sont les éléments qui méritent conservation? Quelles sont les particularités par lesquelles un patrimoine est successivement évalué, conservé et éventuellement transmis? Contre l'idée d'un patrimoine fondé sur des éléments jugés préalablement exceptionnels ou rares, nous avançons l'hypothèse qu'il découle au contraire de l'activité collective des acteurs engagés dans un processus de désignation et de valorisation. La valeur esthétique ou historique n'existe pas en soi, mais est le résultat d'un travail de justification et de distinction19. Cette hypothèse pose la question des modalités par lesquelles des acteurs, plongés dans ce processus, trouvent un accord en se fondant sur un principe commun, en cherchant un consensus permettant d'obtenir légitimité pertinente et collective. Dans ces termes, la quête de la justification patrimoniale devient quête de distinction et de légitimation d'un ordre politique et social. En partie inspirés des perspectives de Luc Boltanski et Laurent Thévenot, nous avancerons l'idée selon laquelle désigner un objet en tant que patrimoine, c'est le qualifier et mobiliser un principe supérieur, une grandeur, en définitive justifier un statut d'exemplarité sur des objets telle la saline d' Arc-et-Senans, inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESC020.

Une dynamique de "l'action organisée" Nous ne traiterons pas ici directement de l'analyse du fonctionnement des services de classement. Nous ne décrirons pas les règles et les procédures à partir desquelles par exemple les services de
19 Pierre BOURDIEU socialement différencié professionnelle. Pierre Minuit, Paris, 1982. 20 Luc BOL TANS KI, grandeur. - Gallimard, a démontré comment le goût était un pur produit de l'histoire, et producteur de dispositifs de distinction entre les catégories socioBOURDIEU.- La distinction: critique sociale dujugement.Ed. de Laurent THÉVENOT.Paris, 1991. De la justification: les économies de la

16

l'Inventaire ou de l'Icomos (Conseil international des monuments et des sites) testent et décrivent les objets. Nous privilégierons l'analyse en tenne de logiques d'acteurs, inscrit dans des processus d'interactions, dans des mondes sociaux et à des périodes différentes. Sans nier l'intérêt ni la pertinence d'une analyse centrée sur les politiques publiques en matière culturelle (Friedberg et Urfalino. ..) mais aussi ceux des politiques culturelles COry, Poirrier...), Nous préférons décrire ici les avatars de la patrimonialisation de la manufacture, avec ses conflits de représentation, ses rapports de force et stratégies institutionnelles ou politiques, sur plusieurs générations. Autrement dit, les lois et les différentes législations d'Etat pennettent bien souvent de comprendre l'organisation et les modalités propres à la désignation contextuelle d'un héritage collectif. Cela étant, toute configuration historique et culturelle est également contingente d'arrangements et d'interactions originales. Autrement dit, les actions conduites pour particulariser l'ancienne saline d' Arc-et-Senans s'organisent dans des cadres de configurations historiques, mais aussi dans un espace d'accommodements et de tractations, pour reprendre une expression d'Erhard Friedberg, dans une « dynamique de l'action organisée. »21 L'ensemble des relations et des interactions sont inscrites dans les règles et les institutions qui fixent les influences et les possibles. Nos découvertes empiriques nous orientent vers une analyse du processus patrimonial de l'ancienne saline comme étant la conséquence des actions de différents acteurs institutionnels, sur une temporalité longue, et n'émettant pas forcément de forte dissension quant à la définition du lieu. La conversion de la saline n'est pas jalonnée, comme dans le modèle des controverses22, de débats scientifiques multiples, de stratégies diverses de publications aux formes rhétoriques persuasives. Ce sont plutôt des volontés différentes d'utiliser le lieu à diverses époques. Chacune d'elle amène une sorte de « pierre à l'édifice» et contribue à une transformation originale. C'est une sorte de chaîne de contribution, processus parfois chaotique, dans lequel chacun des acteurs ne sait pas exactement le rôle qu'il a pu jouer. Ce constat a été une découverte empirique au fur et à mesure de nos investigations. En l'occurrence, notre étude du processus de conversion de la saline en objet culturel consiste à choisir et à analyser dans l'histoire les différents types d'acteurs impliqués dans le processus. Il s'agit de comprendre les logiques d'actions spécifiques et les manières par lesquelles ces acteurs interagissent. Comment appréhender théoriquement ce phénomène?

21

Erhard FRIEDBERG.Le pouvoir et la règle: 1997. - 2ème édition revue et complétée.

dynamique

de l'action

organisée.-

Seuil,

22

Sabine ROZIER. - "La fabrique du patrimoine: interprétations et usages du patrimoine".Ouvrage collectif sous la direction

ln L'alchimie du patrilnoine : discours et politiques.d'Yvon LAMY.- MSHA, Talence, 1996.

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Des mondes de l'Art à ceux du patrimoine Les recherches d'Howard Becker sur les mondes de l'Art nous ont paru pertinentes dans le cadre de notre objet d'étude. Elles permettent de comprendre comment différents types d'acteurs, dans l'interaction et sur une temporalité différente, peuvent constituer une réalité sociale et, en l'occurrence, du patrimoine. L'intention de Becker est de montrer comment une œuvre d'art, qu'il s'agisse d'un tableau, d'une sculpture, de la littérature, d'une œuvre cinématographique ou littéraire est toujours le fruit d'une action collective requérant la contribution de plusieurs types d'acteurs. L'œuvre est un artefact produit par une chaine de coopération, liant sans qu'ils le sachent toujours parfaitement divers acteurs aux intérêts différents. Le cinéma par exemple exprime avec éloquence le besoin de cette coopération et cette division du travail. Il suffit de regarder un générique de fm pour déjà repérer une partie des acteurs nécessaires à la fabrication de l'œuvre fmale. Si Becker a mis en évidence ces mécanismes particuliers principalement dans les milieux artistiques aux Etats-Unis, rien n'interdit de transposer ce modèle explicatif dans l'univers du patrimoine en France pour y tester sa pertinence. Selon Becker, l'œuvre d'art, comme toute activité humaine de création, est un processus complexe nécessitant certes une idée, mais aussi tous les moyens techniques et les divers acteurs qui finiront par lui donner une existence, sans oublier, bien évidemment, le public qui réagit et porte une appréciation. Toute défmition esthétique ou artistique dans cette vision est historique, arbitraire et obtenue à partir d'un consensus temporaire. Nous avancerons l'idée en ce sens que les œuvres consacrées, tout comme l'ensemble des éléments inscrits sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO, sont le fruit d'une mobilisation réussie dans la division du travail. Le modèle d'Howard Becker permet de saisir, sur un même schéma, des processus impliquant plusieurs acteurs. Il introduit aussi dans l'action collective la notion de temporalité; celle-ci permet de comprendre qu'une chaîne de contribution est le fruit d'une division du travail pouvant se produire à des époques différentes et n'impliquant par toujours un rapport de force conflictuel et/ou une stratégie guerrière. « La division du travail n'implique pas que toutes les personnes associées à la production de l 'œuvre travaillent sous le même toit, comme les ouvriers d'une chaîne de montage, ni même qu'elles vivent à la même époque. Elle implique seulement que la réalisation de l'objet ou du spectacle repose sur l'exercice de certaines activités par certaines personnes au moment voulu. » 23

23

Howard BECKER.-

Les mondes de l'Art.- Flammarion,

Paris, 1988.

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Howard Becker présente également le rôle primordial de l'Etat dans la production artistique. A cet égard, nous pourrions souligner la fonction importante déjà relevée en France de l'Etat dans les processus de sélection et de valorisation du patrimoine. Les Etats et les appareils administratifs participent pleinement à la production et à la distribution du patrimoine à l'intérieur de leur territoire. Les parlements et les gouvernements prescrivent des législations, des fonctionnaires comme les inspecteurs des Monuments Historiques veillent à leur exécution, produisent des rapports et justifient pleinement l'appui ou non de l'Etat. Autrement dit, même si des collectivités peuvent contribuer à la désignation et à l'investissement sur certains éléments patrimoniaux, l'Etat favorise ou défavorise, joue un rôle primordial qui apparaît dans le processus de transformation. L'Etat se comporte comme tout autre acteur, sauf qu'il possède une position privilégiée par ses possibilités de crédits, de contraintes et de « réseaux d'influence ». Construite par arrêt de l'Etat royal au ISèmesiècle, cédée plusieurs fois au secteur privé puis acquise dans les années 1920 par l'Assemblée départementale du Doubs, l'ancienne saline est en quelque sorte ré-appropriée, nous le verrons, dans les années 1970 par l'Etat républicain, par l'intermédiaire de la DATAR (Délégation à l'aménagement du territoire et à l'action régionale) et du Ministère des Affaires culturelles. Un peu plus de 10ans après, l'ancienne saline est inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO. L'Etat a le pouvoir de solliciter un réseau de «consécration patrimoniale symbolique» pour un projet. Comme nous le verrons dans le cas d' Arc-et-Senans, ce sont des ministres, des conseillers d'Etat, des architectes des Monuments Historiques, des artistes et universitaires renommés. Nous avancerons l'idée selon laquelle ils déplacent la valeur symbolique qui leur est consacrée par leur statut social et l'attribuent à l'ancienne saline par le soutien et la légitimité qu'ils lui apportent. L'acte de fabrication de valeur symbolique patrimoniale universelle serait ici largement construit par de nombreux acteurs issus du «champ »24 du pouvoir politique parisien, notamment à partir de la fm des années 1960. L'Etat offre également la possibilité de classement par une politique de réglementation et peut, si le besoin s'en fait sentir, offrir de larges compensations financières pour une réhabilitation. Nous avons pu distinguer, au terme de notre investigation d'éléments empiriques, qu'il existe d'une part des conditions spécifiques à l'Etat (inventaire, classement, contraintes de protection, subventions, loiprogramme) et, d'autre part, une action collective spécifique.

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Pierre BOURDIEU.symboliques".-

"La production
Actes de la recherche

de la croyance:
en sciences

contribution
sociales,

à une économie

des

biens

n° 13, 1997.

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Ces situations structurent le déroulement et la conversion de l'ancienne saline en patrimoine mondial. Il faut songer à toutes les activités qui ont permis l'inscription de la saline sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO: le signalement et les pressions exercées par les membres de l'association du Touring-club afin de faire classer partiellement les façades et les toitures de l'ancienne saline dans les années 1920, l'existence d'une loi le permettant, la présence d'inspecteurs des Monuments Historiques, l'achat de l'ensemble par le département du Doubs, sa remise en vente après guerre en 1947, l'attention toute particulière de quelques conseillers généraux et d'architectes s'opposant à la cession en 1963, l'évolution de la politique patrimoniale par l'Etat avec l'arrivée d'André Malraux, la prospection de la DATAR (Délégation à l'aménagement du territoire et à l'action régionale) à la recherche d'un lieu dégagé des grands centres urbains à la fm des années 1960, la mise en avant de l'architecte de la saline, ClaudeNicolas Ledoux, par des historiens de l'art et des érudits, la reconnaissance par l'assemblée départementale d'une nouvelle orientation du lieu, le fmancement d'une nouvelle utilisation, l'apport par des entreprises privées et des ministères de fonds nécessaires aux activités du centre du futur, etc. Sans parler des activités annexes: la fabrication d'une politique de communication, l'organisation de colloques et d'expositions, la diffusion d'une « identité» notamment par les guides conférenciers et l'adhésion d'un public qui soit sensible et porte une appréciation favorable à la prestation, tout comme le comité de l'Icomos (Conseil international des monuments et sites) pour le classement à l'UNESCO. En bref, la construction du patrimoine monumental fait intervenir les activités conjuguées de nombreuses personnes et d'organisations diverses.

Une métamorphose culturelle sur une mémoire « vide» Réussir une action collective nécessite aussi, selon Howard Becker, de s'appuyer sur des catégories de perception et de jugement de l' œuvre partagée qu'il appelle des conventions. Ici, fait original, avec la saline royale d'Arc-et-Senans, la conversion est fondée sur l'absence d'une mémoire ouvrière ou même de tout rapport avec l'usine vivante. L'intérêt de la transformation patrimoniale du site d' Arc-et-Senans s'est principalement porté sur l' architecte Claude-Nicolas Ledoux. « La saline de Chaux, construite il y a 200 ans, est devenue un Centre International de Réflexions sur le futur. En 1776, Claude-Nicolas Ledoux, architecte de génie, construisant dans ce pays de Franche-Con1té une usine à sel, fit œuvre d'utopie, de construction visionnaire.

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En 1970, ce grand monument devenait un lieu de pensée sur l'avenir avec la création de la Fondation Claude-Nicolas. Ledoux. »25 Effectivement, la saline d'Arc-et-Senans s'inscrit aujourd'hui en partie dans la lignée des villes idéales. Son architecte, Claude-Nicolas Ledoux, publie un ouvrage juste avant sa mort, en 1806, « l'Architecture considérée sous le rapport de l'art, des mœurs et de la législation» 26où il inscrit cette saline dans une allégorie littéraire comme le cœur d'une cité beaucoup plus vaste: La ville de Chaux; l'industrie engendrant l'urbanisation. Comme nous le verrons, le caractère hypothétique et généralement polémique de cette interprétation renforce ses propriétés utopiques. Nous avancerons l'idée qu'elles sont accentuées par la très mauvaise connaissance de I'histoire industrielle et sociale du site. Si l'accent est mis sur l'architecture et sur la pensée visionnaire et utopique de Ledoux, il s'avère que nous ne connaissons pas ou très peu I'histoire sociale de la saline aux 18ème, 19ème et même 20ème siècles. Notre hypothèse est que la saline est ainsi inscrite sur une petite partie de son histoire et par-là « libérée» de ses attributs moins utopiques, réalité industrielle ou plus tard, lors de la seconde guerre mondiale, camp de rétention pour tsiganes. Si on privilégie un élément (Claude-Nicolas Ledoux), en oubliant I'histoire industrielle et sociale, c'est pour pérenniser ce qui représente alors symboliquement le site. Autrement dit, les justifications avancées lors de la reconversion de l'ancienne saline ne sont pas privées d'histoire et de mémoire, celles-ci sont néanmoins sélectives. L'histoire ouvrière et technique fait ici défaut et concède la place à une mémoire architecturale portée par le personnage emblématique de Claude-Nicolas Ledoux. Seulement, cette interprétation est importante au vu des effets qu'elle induit. La réutilisation principale de l'ancienne saline a lieu dans les années 1970. Elle génère une mise en valeur culturelle ne mettant pas en scène des espaces de vie, des techniques ou des types d'organisations du travail. Le site est alors valorisé par l'intermédiaire d'une image séparée de ses fonctions pratiques, industrielles et sociales. Elément d'une cité idéale inachevée, cette saline est considérée comme très rare et, d'usuelle, elle devient relique. D'ordinaire, elle se transforme en objet exceptionnel, parce que désormais comprise au-delà de ses conditions utilitaires, inscrite dans une représentation et une idéologie qui dépassent sa culture de production manufacturière et le cadre de la technique industrielle. Dès lors, chefd'œuvre d'une idéologie des Lumières, d'une utopie, insérée dans une grandeur supplantant les conditions de travail et les rapports de classes,

25 1er fascicule édité après la création de l'association Fondation Claude-Nicolas LEDOUX. Archives privées, ICNL. 26 Claude-Nicolas LEDOUX.- L'Architecture, considérée sous le rapport de l'art, des nzœurs et de la législation, tome premier.- Ed. de Nobele, Paris, 1962.

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elle est le produit d'une réification patrimoniale. Notre hypothèse est que c'est l'objet (l'ancienne saline reconvertie en Centre de réflexions sur le futur) qui est peu à peu transformé en Utopie, à travers ses modalités de transmission, de consommation et de fréquentation, exaltant l'effet architectural monumental et énigmatique du lieu. Parce que la saline est aujourd'hui inscrite sur la valeur esthétique et philosophique de son architecte, elle s'inscrit de plain-pied dans une « œuvre d'art» du génie créateur, dans un patrimoine hors du commun, distingué dorénavant d'un produit industriel «classique». Faisant figure de modèle, d'exemple unique, l'ancienne saline est en quelque sorte sacralisée, inscrite dans une généalogie longue, dans une forme de mythe des origines avec deux temps bien définis, le présent et un passé utopique.

Le travail de la mémoire Sur ce lieu dépourvu d'histoire sociale et industrielle, mais rempli d'intérêts politiques, institutionnels et financiers, nous supposons que cette mobilisation d'un principe supérieur, prestigieux et utopique, contribue à fixer une mémoire collective, justifiant ainsi une version autorisée et, surtout, permettant l'adhésion des acteurs humains et de la saline. Cette version est alors naturalisée, devenant même, à tort ou à raison, la meilleure des solutions pour le site. Il nous semble que la fonction de cette justification, dégagée de ses attributs industriels, est immédiatement pratique afin de garantir un pouvoir, justifier une institution et, par-là, rehausser le prestige du site et sa notoriété. Les arguments accompagnant la création du Centre de réflexions sur le futur dans les années 1970 n'ont effectivement pas pour fonction de répondre à l'histoire sociale et industrielle, mais codifient et organisent une action pragmatique liée à la fondation et à la consolidation d'une association et d'un réseau de pouvoir. Le passé, nous dit le romancier italien Italo Calvino tentant de comprendre La Mémoire du monde, est un bloc inconnaissable de données indénombrables et indénombrées27. Il ne devient compréhensible et significatif qu'après sélection des éléments à mettre en relation, qu'après tri et catégorisation d'un ou de plusieurs faits. Nous sommes ici devant un exemple de mise en ordre de ce passé pour une utilisation culturelle du présent. Le patrimoine n'est donc pas ici transmission d'une mémoire, mais c'est bien l'acte de patrimonialisation qui en instaure une nouvelle, c'est

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Italo CAL VINO.- La Grande bonasse des Antilles.-

Seuil, Paris, 1995.- "La Mémoire

du

monde" .

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une «filiation inversée. »28 Le patrimoine est un travail de la mémoire29 qui choisit, sélectionne selon des critères variant selon les cas, les éléments dignes de mériter la perpétuité collective. Le fonctionnement de la mémoire est certes toujours individuel. Il repose cependant sur un travail incessant de reconstruction, d'interprétation à partir des cadres collectifs de pensée du présent30. La mémoire humaine n'est pas possible en dehors des schèmes de perceptions et de représentations collectives dont les hommes vivants en société se servent pour fixer et retrouver leurs souvenirs31. Depuis Maurice Halbwachs, aucune autre anthropologie de la mémoire ne s'est imposée en remettant en cause cela. La thèse centrale de ce précurseur d'une sociologie de la mémoire souligne: « elle ne conserve pas le passé, mais elle le reconstruit, à l'aide des traces matérielles, des rites, des textes, des traditions qu'i! a laissés, mais aussi à l'aide de données psychologiques et sociales récentes, c'est-à-dire le présent. » 32 Autrement dit, il n'y a pas de mémoire possible en dehors des cadres culturels de pensée dont les hommes qui vivent en société se servent pour fixer et retrouver leurs souvenirs. A chaque époque de sa vie, I'homme conserve des souvenirs, qu'il (re)produit sans cesse avec les schèmes de pensée du présent, dans lesquels se perpétue le sentiment d'une identité passée « cohérente». Quand nous parlons ici de mémoire collective, c'est qu'elle est le fruit de plusieurs consciences individuelles inscrites dans des stratégies institutionnelles (l'Etat, le Département, la Région, les partenaires privés...). C'est bien un acte de rappel (il s'agit de retrouver, de se souvenir, de faire trace avec un objet d'une époque, d'inscrire un esthétisme, de conserver une mémoire, en l'occurrence ici celle de Claude-Nicolas Ledoux). Dans ce cas cependant, ces acteurs ne se souviennent pas ici de quelque chose de vécu. Il ne s'agit pas de retrouver en eux une image mais de co-construire, dans l'histoire et pour l'histoire, une figure collective reconnue. Dès lors, pas de mémoire patrimoniale sans le groupe: celle-ci émerge dans le processus d'interaction. Ils ont besoin des autres pour se remémorer et fabriquer une mémoire commune. Cela étant dit, pas de mémoire non plus sans distorsion, sans transformation et sans innovation. Autrement dit, il s'agit de rendre cette
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Jean DA V ALLON.- "Le patrimoine, une filiation inversée".- Espaces-temps: transmettre aujourd'hui: retour vers lefutur , 2000. 29 Joël CANDAU.- Mémoire et identité.- PUF, Paris, 1998. 30 Anne MUXEL.- Individu et mémoirefamiliale.Nathan, Paris, 1996. 31 Gérard NAMER.- Mémoire et société.- Méridiens Klincksieck, Paris, 1987. 32 Maurice HALBWACHS.Les cadres sociaux de la mémoire.- Albin Michel, Paris, 1994 La mémoire collective.- Albin Michel, Paris, 1997.- Nouvelle édition revue et augmentée. La topographie légendaire des Evangiles en Terre Sainte.- Paris: PUF, 1941.

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ancienne saline intelligible, de lui donner sens par sélection d'un petit nombre d'éléments qui acquièrent une signification pertinente, justification collective et légitimité universelle. Et le message diffusé n'est pas reproduction du passé, mais bien choix dans l'histoire du lieu. Interprétation permise d'autant plus facilement par le travail du temps et l'oubli consécutif de I'histoire industrielle et sociale du lieu. Le message de l'ancienne saline royale d'Arc-et-Senans lors de sa distinction à l'UNESCO n'est donc pas dans le patrimoine industriel, il est architectural et lié au pouvoir. Seul émerge alors le rêve de cité idéale et l'architecture, c'est-à-dire les éléments voués au mémorable et à la plusvalue patrimoniale.

Plan du livre La première partie du livre présente une analyse historique de la vie industrielle et sociale de la saline. Nous exposons le contexte de la construction de cette fabrique de sel dix ans avant la Révolution française, ses gestions successives et les raisons de sa fermeture défmitive en 1895. Nous apportons ensuite une contribution à l'histoire sociale et ouvrière de la saline d'Arc-et-Senans (deux histoires de vie d'anciens ouvriers se trouvent en annexe). Cette première partie se termine par une présentation de l' architecte Claude-Nicolas Ledoux à travers son exégèse. La deuxième partie du livre présente aussi clairement que possible les transformations culturelles, sociales et symboliques qui accompagnent la conversion culturelle de la saline tout au long du 20ème siècle. Nous utilisons pour le besoin de cette étude principalement des documents d'archives, des comptes rendus de conseils généraux, mais également des travaux d'architectes et d'historiens narrant les différentes modalités de transformation de l'usine en lieu patrimonial. Un chapitre fmal interroge la visite guidée et le propos des guides conférenciers. Il restitue en partie la sociologie des visiteurs et leurs attentes et remarques actuelles vis-à-vis du monument. Nous verrons qu'ils influent eux aussi directement sur les modalités de présentation du site.

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PREMIERE PARTIE

Histoire industrielle d'une nouvelle saline