LE CINÉMA DES ANNÉES QUARANTE PAR CEUX QUI L

LE CINÉMA DES ANNÉES QUARANTE PAR CEUX QUI L'ONT FAIT

-

Livres
196 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Claude Autant-Lara, Marcel Carné, Alain Cuny, Jean Delannoy, Odette Joyeux, Fernand Ledoux, Louis Seigner

Sujets

Informations

Publié par
Ajouté le 01 janvier 2001
Nombre de lectures 176
EAN13 9782296142121
Langue Français
Signaler un abus

Le Cinéma des Années Quarante

Par ceux qui l'ont fait

Tome III
Le Cinéma de l'Occupation: 1940-1944

Collection Champs visuels dirigée par Pierre-Jean Benghozi, Jean-Pierre Esquenazi et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui traitent de façon interdisciplinaire des images, peinture, photographie, B.D., télévision, cinéma (acteurs, auteurs, marché, metteurs en scène, thèmes, techniques, publics etc.). Cette collection est ouverte à toutes les démarches théoriques et méthodologiques appliquées aux questions spécifiques des usages esthétiques et sociaux des techniques de l'image fixe ou animée, sans craindre la confrontation des idées, mais aussi sans dogmatisme.

Dernières parutions
Jacky LAFORTUNE, Craie a(c)tion dans la ville, 2000. Collectif, Cinéma et audio-visuel, 2000. Isabelle JURA, Des images et des enfants, 2000.

@ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7475-0012-8

Christian GILLES

des

Le Cinéma Années Quarante

Par ceux qui l'ont fait

Tome III

Le Cinéma de l'Occupation:
Interviews exclusives

1940-1944

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Titres à paraître

Tome IV: Les Années Quarante: Guerre (1945-1950) Tome V: Les Années Cinquante: (1951-1957)

Le Cinéma d' AprèsLa Qualité Française

Journal d'une époque:

1940

-

1944

A l'écran, c'est Abel Gance qui l'un des premiers a voulu avertir le peuple français de l'éventualité d'un conflit proche. Dix-huit mois avant les jours sombres de Septembre 1939, le cinéaste met en chantier une nouvelle mouture du grand succès de ses débuts, "J'accuse", un film muet de 1918. L'œuvre est généreuse, elle est surtout de circonstance. Quelques films ont d'ailleurs précédé son exemple, néanmoins d'une manière formelle: "La porte du large" (Marcel L'Herbier, 1936), "Feu!" (Jacques de Baroncelli, 1937) qui glorifient les galons bien dorés. L'apologie de l'Armée Française est même à la mode... ! Avec son scénario d'une brûlante actualité, "Paradis perdu" (1939) évoque lui aussi la Grande Guerre mais à la différence de " J'accuse" et de son message anti-belliciste, Gance choisit ici le romanesque. Le film prend toute sa dimension en ravivant le souvenir des derniers beaux jours de l'été 1914... Il s'agit d'un témoignage douloureux, sincère, humain sur la fin d'une époque. Fin d'une époque - cette fois-ci 1939 - qu'inconsciemment sans doute Jean Renoir traduit en images, pacifiques celles-là, mais non moins virulentes: c'est" La règle du jeu" (1939). La déclaration de guerre et la mobilisation générale interrompent brutalement les productions en cours, de façon momentanée pour" Remorques" (Jean Crémillon), définitive en ce qui concerne" Tourelle 3" (Christian Jaque) ou "Air pur" (René Clair). Après ce qu'on a qualifié avec un "drôle d' humour", la "drôle de guerre", l'Armistice laisse entrevoir, malgré tout, un espoir possible pour le cinéma français. Comme il fallait s'y attendre, dès le début de l'Occupation, le gouvernement

10

LE CINEMA DES ANNEES 40

allemand prend possession de tous les mécanismes de la vie cinématographique. Mais peu à peu il doit se rendre à l'évidence: l'empressement pour les intrigues germaniques est bien mitigé, d'autant plus lorsque la propagande nazie y est à l'honneur. Les films allemands ne rencontrent pas le succès escompté, à part peut-être" Le maître de poste" (Gustav Ucicky, 1940) et plusieurs mois plus tard" La ville dorée" (Veit Harlan, 1942) et "Munchhausen" (Josef von Baky, 1943) parce qu'ils sont en couleurs (l' Agfacolor). Et sous le contrôle rigoureux de la Propaganda Stoffel, l'occupant se résout à laisser produire des films" intégralement" français. Historiquement le premier tour de manivelle est donné à l'occasion de la reprise de "La fille du puisatier", écrit et réalisé par Marcel Pagnol (1939 - 1940). Abandonnés, les studios rouvrent timidement leurs portes et petit à petit une réorganisation du cinéma français, désormais sous la férule ennemie, s'effectue enfin. Raoul Ploquin, le producteur de la UF A française à Berlin, est nommé responsable de l'industrie cinématographique française vis-à-vis des Allemands. Comment définir aujourd'hui, avec le recul, le cinéma de cette époque, qualifié couramment de "Cinéma de Vichy"? Cette appellation revêt même souvent un caractère péjoratif, du fait que la politique d'occupation aurait exercée une influence déterminante sur l'écran français. Le "Cinéma de Vichy" aurait amené un alanguissement des pensées, une volonté manifeste de prôner la sensibilité à bon marché et un retour nécessaire, semble-t-il, au travail à la terre, tandis qu'en dessous de la Loire, et en priorité sur la Côte d'Azur, se forme tant bien que mal une production" indépendante". C'est oublier pourtant l'extraordinaire créativité de cette période, révélatrice en réalité, de talents" français" les plus éminents. Malgré les mesures de rationnement que l'époque pourrait signifier, on assiste à l'épanouissement de productions à la façade étonnamment luxueuse: "Les visiteurs du soir", "Au bonheur des dames" , " Monsieur des Lourdines " - réalisé par Pierre de Hérain, le gendre du Maréchal Pétain -, "Le colonel Chabert",

JOURNALD'UNE EPOQUE : 1940 - 1944

Il

invitent à penser le contraire. Le manque de moyens, les difficultés des tournages (de nuit, sans chauffage, tributaires de la "moindre alerte" et des pannes d'électricité) sont des handicaps qui prouvent qu'en cas de graves pénuries la maxime s'avère tout à fait juste: l'amoncellement d'obstacles et de restrictions, apparemment insurmontables, force l'imagination, la créativité. La contrainte majeure est de ne pas montrer l'horrible réalité. Donc pas de sujets d'actualité, ni de scènes quotidiennes où l'on aurait pu voir les longues files d'attente devant les boutiques d'alimentation... Or, si l'on considère que le cinéma est fait pour " rêver", cela est d'autant plus vrai en ces temps troublés! On offre l'évasion, le merveilleux à portée de main! A la mode dorénavant les adaptations romanesques de " Monte Cristo" aux" Mystères de Paris" en passant par" La vie de Bohème" ; les reconstitutions ténébreuses à la manière de Balzac, les fastes du XIXe siècle, les splendeurs de la Belle Époque, les atmosphères fantastiques où poésie et fantaisie sont liées sous les meilleurs auspices. Les recettes sont florissantes et d'ingénieux financiers amassent sans peine de confortables profits. La maison de production allemande, la fameuse" Continental", laisse curieusement l'initiative aux esprits les plus corrosifs. La preuve la plus éclatante de cet étonnant laxisme, c'est bien sûr le célèbrissisme film d'Henri-Georges Clouzot" Le Corbeau" (1943). On laisse aussi se tourner librement un sujet aussi virulent que" Douce" (Claude Autant-Lara, 1943). La Propaganda Stoffel ne fait même pas opposition au tournage du "Ciel est à vous" (Jean Grémillon, 1943), " exergue" du sentiment patriotique qui grâce au travail obstiné de son producteur, Raoul Ploquin, plébiscite avec force et courage le retour à l'indépendance. Et ce n'est pas tout! On trouve par exemple bien des allusions directes dans les dialogues incisifs de "Pontcarral, colonel d'Empire" (1942), l'évocation des Demi-Soldes réalisée par Jean Delannoy. Symbolisant le Résistant haut en couleurs, Pierre Blanchar montre l'exemple à suivre...

12 Les metteurs

LE CINEMA DES ANNEES 40

en scène

Une nuée de talents pour la plupart nouveaux venus à la mise en scène trouvent l'occasion de s'imposer: Claude Autant-Lara, Jacques Becker, Robert Bresson, André Cayatte, Henri-Georges Clouzot, Louis Daquin, font honneur au cinéma français malgré le joug étranger. Jean Grémillon donne l'un de ses meilleurs films: "Lumière d'été" (1942). Marcel Camé tourne deux œuvres de prestige: "Les visiteurs du soir" (1942) et "Les enfants du paradis" (1943-1945). Référence: les dialogues sont de Jacques Prévert. L'exceptionnel niveau atteint par la production de 19421943 semble pourtant singulier alors qu'une multitude d'artistes de l'avant-guerre sont absents: Jean BenoitLévy, Pierre Chenal, René Clair, Julien Duvivier, Jacques Feyder, Léonide Moguy, Jean Renoir chez les cinéastes; Annabella, Jean-Pierre Aumont, Marcel Dalio, Victor Francen, Jean Gabin, Michèle Morgan, Françoise Rosay parmi les acteurs.

Les

comédiens

Les têtes d'affiche masculines se nomment toujours Raimu, Fernandel, Pierre Fresnay, Pierre Richard- Willm, Pierre Blanchar, Albert Préjean, Tino Rossi. La carrière de Jean-Louis Barrault s'étoffe. Pierre Brasseur amorce un tournant prometteur avec des compositions synonymes de démesure; René Dary remplace Gabin dans son image du mauvais garçon racheté au dernier moment par l'amour d'une belle inconnue. Raymond Rouleau, Fernand Gravey et André Luguet, tous trois séducteurs à la suprême élégance de la génération précédente, sont d'énormes vedettes. Près d'eux, un tout nouveau jeune premier, Jean Marais, se fait très vite remarquer, talonné de près par Alain Cuny, Louis Jourdan, Georges MarchaI, Jean Chevrier, Gilbert Gil et dans le registre fantaisiste, François Périer. Ces jeunes aspirants à

JOURNALD'UNE EPOQUE : 1940 - 1944

13

la célébrité sont épaulés par de grands acteurs de composition dont les créations sont souvent remarquables: Paul Bernard, Louis Salou, Jean Servais, Marcel Herrand, Jean Marchat, Lucien Coëdel. L'inquiétant Robert Le Vigan et - le Diable - Jules Berry ne sont pas les moindres de cette étonnante panoplie. Plus dense et plus vaste encore le florilège féminin présente un éventail particulièrement harmonieux. Danielle Darrieux et son charmant" Premier rendez-vous" (Henri Decoin, 1941) enchante les cœurs qui ont en effet besoin de gaieté. Et puisque les comédies américaines sont interdites, on décide de porter à l'écran des scénarios similaires, œuvres de détente où Edwige Feuillère - " L'honorable Catherine" (Marcel L'Herbier, 1942) et Annie Ducaux, vedette de "L'inévitable Monsieur Dubois" (Pierre Billon, 1943) agissent en reines incontestées. Ce qui ne les empêche pas d'être" pathétiques à souhait", respectivement dans" La Duchesse de Langeais" (Jacques de Baroncelli, 1941) et dans" Pontcarral, colonel d'Empire" (Jean Delannoy, 1942) . Côté cœur, Gaby Morlay sous son" Voile bleu" (Jean Stelli, 1942) -le plus gros succès de l'Occupation - arrache des larmes torrentielles. Côté corps, Viviane Romance et Ginette Leclerc, déesses descendues sur terre pour semer le trouble, "prodiguent" leurs formidables ravages. Jany Holt apporte son ambiguïté en se glissant aux frontières du Bien et du Mal tandis qu'Arletty-Dominique, le ménestrel équivoque des" Visiteurs du soir" entre dans la légende, avant de culminer avec le très beau personnage des " Enfants du paradis" : Garance. Les jeunes premières sont légion. Et pourtant toutes ont leur personnalité: Madeleine Sologne - et sa fameuse blondeur -, Micheline Presle, Louise Carletti, Renée Faure, Janine Darcey, Odette Joyeux, Marie Déa, Blanchette Brunoy, Giselle Pascal, Suzy Carrier, Michèle Alfa, Elina Labourdette.. . Simone Renant et Madeleine Robinson poursuivent leur belle carrière et n'ont pas de mal à se ranger parmi les toutes premières.

14

LE CINEMA DES ANNEES 40

Première peut-être Madeleine Renaud... Son beau visage paisible, au regard rempli d'espoir, sur toutes les affiches du "Ciel est à vous, (Jean Grémillon, 1943) semble assurer des lendemains meilleurs.

Personnalités

choisies

cinéaste comédienne comédienne cinéaste cinéaste cinéaste comédien comédienne comédienne cinéaste comédienne comédien comédienne comédienne cinéaste directeur de production comédien producteur comédien comédienne

Claude AUTANT-LARA

Luzarches, 1901 Antibes, 2000

Avec sa forte personnalité, Claude Autant-Lara se distingue, à travers une carrière riche et abondante, comme l'un des meilleurs cinéastes de l'écran français. Il a abordé avec succès des genres très différents: " Douce" (1943), "Le diable au corps" (1947), "Le rouge et le noir" (1954), "La traversée de Paris" (1956), montrent un bel éclectisme. Al' époque où l'on ne devenait metteur en scène qu'après avoir fait ses preuves, suivant une hiérarchie rigoureuse en vigueur pendant de nombreuses années, Claude Autant-Lara débute dans la profession comme décorateur. Il passe à la mise en scène et tourne à Hollywood quelques versions françaises de films américains. C'est surtout sous l'Occupation que son talent va se révéler. Quatre films avec Odette Joyeux charment par leur ironie, leur vivacité, leur virulence aussi.

18

LE CINEMA DES ANNEES 40

Vous avez débuté dans le cinéma d'Avant-Garde... Celle des années vingt était utile. Il n'existait pas encore d'expression cinématographique et il était donc nécessaire d'en rechercher les bases - quelles que soient les directions. J'ai réalisé quelques films d'Avant-Garde, mais le cinéma doit représenter autre chose que ces petites pirouettes techniques et comme tout a été pratiquement trouvé, l' Avant-Garde d'aujourd'hui est bien inutile. Il ne suffit plus de reproduire des effets esthétiques mais, tout simplement, d'avoir du talent, ce qui est très différent. Mieux que nous tous - y compris René Clair - Luis Bunuel avait réussi avec davantage d'originalité dans ce domaine bien particulier. Pour ma part, j'ai vite tourné le dos à ces jeux simplets pour me pencher sur des structures plus sérieuses. " Ciboulette" n'a pas la place qu'il mérite parmi les grands classiques.. . Voilà un film qui aurait pu être charmant s'il n'avait pas été massacré par les producteurs. Les rapports que j'ai pu entretenir avec ces" Messieurs" ont d'ailleurs toujours été homériques. J'ajoute que Simone Berriau m'a été imposée par les financiers. Elle n'était pas du tout faite pour le rôle. En quoi Prévert? a consisté votre collaboration avec Jacques

Nous avons essayé de tirer, d'une histoire complètement imbécile, le maximum de notations poétiques. A partir de là, Jacques a écrit un très joli scénario. Je l'avais incité à renforcer certains aspects propres à la fantaisie et à la féérie. Par ailleurs, j'admirais beaucoup l'œuvre de Shakespeare, "Le songe d'une nuit d'été", dont la particularité est de présenter des personnages travestis en animaux et parlant comme des humains. L'action de " Ciboulette" se situe dans une ferme et je suggérai cette idée à Prévert qui avec sa merveilleuse intelligence a tout de suite compris ce que je désirais. Ainsi plusieurs scènes de ce genre, malgré de trop affligeantes

JOURNALD'UNE EPOQUE : 1940 - 1944

19 charme

mutilations, aujourd'hui.

peuvent-elles

garder

un

certain

Êtes-vous d'accord avec certains historiens [Jffirmant que le cinéma des années trente est avant tout un cinéma d'opérateurs? "La kermesse héroïque", "La grande illusion" ne sont pas uniquement des films d'opérateurs... ! Pour ma part, ce qui m'a tenté dans l'expression visuelle - j'ai été moi-même décorateur -, relève en premier lieu de la valeur des images. Pourtant, j'ai la photographie en horreur (chacun son métier et celui-ci appartient à l'opérateur; le mien consiste à travailler la qualité d'un plan). Aussi me suis-je servi de ce moyen d'expression, afin de toujours privilégier une composition imagée - ce qui suppose un budget correct. L'opérateur de "Ciboulette", Kurt Gerron, a œuvré d'une manière fabuleuse. Mais il n'y avait pas que lui. Armand Thirard et Christian Matras ont laissé également des noms dans l'Histoire du Cinéma. Dernièrement, la munificence avec laquelle ont été traitées certaines images de "Barry Lyndon", le film de Stanley Kubrick, m'a particulièrement séduit. Quelle était la situation du cinéma sous l'Occupation? Le cinéma évoluait enfin en dehors de toutes influences néfastes. Cette période correspondait en effet au départ des Juifs. De plus, le teneur en titre du monopole cinématographique, je veux parler de l'industrie américaine, la pire au monde, était interdite des écrans. Le vrai cinéma français prenait tournure. Dénués de toutes impositions, nous étions donc, Jacques Becker, Henri-Georges Clouzot et quelques autres, à être des " Français" libres désormais dans leurs créations. Nous n'avions plus à nous occuper des normes auparavant en vigueur, qu'elles soient européennes ou internationales... Le cinéma, à travers les années, aurait dû garder cette autonomie et se placer à part du courant commercial juif; il s'en serait mieux porté.

20

LE CINEMA DES ANNEES 40

Souvent, et spécialement dans vos films des années quarante, vous privilégiez le temps passé. Quelle en est la raison? Il suffit que l'intrigue rejoigne les problèmes des temps modernes, en entretenant des relations étroites, pour qu'elle soit ancrée dans la réalité contemporaine. En fait, il n'existe que deux sortes de films: ceux qui sont intelligents et ceux qui ne le sont pas. Une distinction, aussi simpliste d'apparence, est pourtant à la base de la qualité artistique; le reste est une question de goût. Depuis fort longtemps, j'éprouve une véritable passion à l'égard de Stendhal. Au moment de réaliser" Le rouge et le noir" et "Lucien Leuwen ", je me suis arrangé pour que certaines idées de l'intrigue touchent directement l'actualité. Parlons de votre film, "Douce". L'" opposition" entre Odette Joyeux et Marguerite Moreno est très heureuse... Il s'agissait d'une" confrontation" entre une femme âgée et une toute jeune fille; indispensable, c'était le lien affectif qui les unissait. Le dialogue de Pierre Bost accuse cependant un défaut, celui d'être un peu trop littéraire. Voilà certes un homme de talent mais sans doute aurait-il été nécessaire d'adopter ici un ton plus discret. Ce dialogue n' a-t-il pas subi quelques coupures? En effet, pendant un temps, plusieurs répliques ont été censurées (le texte original, par la suite, a été rétabli). Je précise que la faute n'en revenait pas aux Allemands; eux, ne m'ont pas ennuyé, pas du tout même! La preuve en est: j'ai pu réaliser" Douce", film au propos pourtant virulent. Les Nazis - je parle de ceux du cinéma - n'étaient pas des c... . N'oublions pas qu'Alfred Greven, le patron de la "Continental", permit le financement du " Corbeau", tout Nazi qu'il était.

JOURNALD'UNE EPOQUE : 1940 - 1944

21

Odette Joyeux a été l'héroïne de plusieurs de vos films (" Chiffon ", "Douce ", "Sylvie"). Son côté serein est-il intervenu dans ce choix? Si je l'ai prise pour quatre de mes films, c'est en partie parce qu'elle déniaisait le personnage de ce qu'on a appelé à un moment donné la "jeune fille". Ce registre précis lui convenait parfaitement et elle a su s'y montrer piquante à souhait. Toujours dans" Douce ", quelle valeur avez-vous désiré donner à ce personnage sombre et énigmatique de la scène finale de l'incendie? Il s'agissait de représenter le destin de "Douce". Roger Blin devait apparaître par intermittence dans sa vie, ne faire simplement que passer quatre ou cinq fois au cours du récit. Je me suis aperçu toutefois qu'une telle vision ne pouvait se révéler qu'intellectuelle: elle ne portait pas. Comme ce personnage était présent dans tous les décors, le spectateur se serait demandé à chaque fois ce qu'il y faisait. J'ai décidé finalement de couper au montage les plans qui le concernaient, excepté bien sûr, ceux de la fin du film. L'erreur entretenue par Godard, Bresson, Resnais est qu'ils écrivent pour de petites minorités intellectuelles. Leur cinéma est beaucoup trop cérébral. Ils n'ont pas compris que la pellicule s'apparente à la peau, elle doit être sensible, vivante, érotique. Je ne suis pas du tout ému par ces " types-là"; d'une part, ils ne savent pas raconter une histoire, et d'autre part, ils ne s'y intéressent pas. J'ai d'ailleurs pris le parti de ne plus aller voir leurs films, non pas par animosité, mais parce qu'ils ne me touchent pas. J'ai toujours réalisé mes films en y mettant du cœur, de la sorte je ne me suis jamais trompé, la recette est éternelle. Quelles sont les qualités indispensables scène? à un metteur en celui-ci

Tout simplement, avoir du talent. Cependant, peut prendre des apparences multiples.