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LE GUIDE DES EFFIGIES DE PARIS

De
221 pages
Paris est parsemé, dans ses rues, dans ses places, ses quais, ses squares, ses jardins… de milliers d'effigies, statues, bustes, bas-reliefs, représentant des femmes et des hommes ayant compté dans son histoire, dans celle de la Nation ou dans celle du monde, mais que le promeneur trop pressé ne remarque aujourd'hui plus guère. Ce guide, le premier du genre, s'est donné pour but de recenser ce patrimoine trop mal connu et de tenter d'expliquer pourquoi telle ou telle personnalité, à un moment donné, a été sculptée dans le marbre et la pierre ou fondue dans le bronze, et par quel artiste.
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Le guide des effigies de Paris

Collection Histoire de Paris dirigée par Thierry Ha/ay

L'Histoire de Paris et de l'Ile-de-France est un vaste champ d'étude, quasiment illimité dans ses multiples aspects. Cette collection a pour but de présenter différentes facettes de cette riche histoire, que ce soit à travers les lieux, les personnages ou les évènements qui ont marqué les siècles. Elle s'efforcera également de montrer la vie quotidienne, les métiers et les loisirs des Parisiens et des habitants de la région à des époques variées, qu'il s'agisse d'individus célèbres ou inconnus, de classes sociales privilégiées ou défavorisées. Les études publiées dans le cadre de cette collection, tout en étant sélectionnées sur la base de leur sérieux et d'un travail de fond, s'adressent à un large public, qui y trouvera un ensemble documentaire passionnant et de qualité. A côté de l'intérêt intellectuel qu'elle présente, I'histoire locale est fondamentalement utile car elle nous aide, à travers les gens, les évènements et le patrimoine de différentes périodes, à mieux comprendre Paris et l'Ile-de-France.

Déjà parus

Thierry HALAY, Paris et ses quartiers, 1998. 1. Paul MARTINEAUD, Une histoire de l 'Hôpital Lariboisière, 1998. Michèle VIDERMAN,Jean Ramponneau, Parisien de Vignol, 1998. Victor DEBUCHY, La vie à Paris pendant le siège 1870-1871, 1999. Robert VIAL, Histoire des hôpitaux de Paris en 400 dates, 1999.

Robert VIAL,Histoire de l'enseignement des hôpitaux de Paris, 1999.

Jean-Pierre THOMAS

Le guide des effigies de Paris

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

@L'Hannatlan,2002 ISBN: 2-7475-2314-4

L'EFFIGIE

PARISIENNE

Nulle capitale de son importance n'incite autant que Paris à la flânerie inspirée tout au long de ses mille trois cent cinquante kilomètres de rues, d'avenues et de boulevards où, pendant plus de dix siècles, s'est imprimée la marque de la civilisation française. Eglises, palais, bâtiments officiels, immeubles locatifs ou de services, fortifications, berges du fleuve, ponts, plans, perspectives, jardins et cimetières ont été jusqu'ici amplement commentés, ont fait l'objet de publications, sont connus du promeneur français comme étranger, chacun appréciant la grande cité selon sa culture ou sa sensibilité. Il est pourtant un patrimoine, omniprésent dans le mobilier urbain de Paris, qui demeure injustement méconnu quand il n'est pas délibérément méprisé, c'est celui, multiple et foisonnant, des effigies sculptées, portraits réels, quelquefois imaginaires, destinées à pérenniser au regard des hommes le souvenir de certains d'entre eux, devenus les symboles d'un moment précis de l'Histoire. Car si l'effigie ne constitue qu'une partie de la statuaire parisienne, elle n'en est pas moins représentative à plus d'un titre. La tradition de l'effigie sculptée n'est pas, à Paris, très ancienne, puisqu'elle remonte seulement à la mort de Henri IV, premier roi statufié sur une place publique et donc premier bénéficiaire de cet esprit hérité de la Renaissance qui décidait d'élever des statues aux grands hommes alors que le Moyen Âge réservait ce genre de

monuments à la seule symbolique chrétienne puisque, selon la tradition antique, être sculpté, c'est être divinisé. Ce n'est pas que les prédécesseurs du Béarnais ne se firent pas représenter; on trouve en effet Louis VII sur le portail de Notre-Dame et Charles V au couvent des Célestins. Mais le premier est en prière devant la Vierge et le second, signe de continuité dynastique, figuré sous les traits, hautement symboliques pour la monarchie capétienne, de son aïeul saint Louis. Jusqu'à l'aube de l'époque classique, les rois de France ont préféré imprimer la marque de leur autorité par des signes plus discrets (lis de la couronne, dédicaces, emblèmes héraldiques, monogrammes sculptés), à l'exception bien sûr de leurs tombeaux, dont le genre, codifié depuis le gisant de Philippe 1er, à Saint-Benoît sur Loire, s'est poursuivi ailleurs et principalement à Saint-Denis, ou de leur effigie en cire exposée après leur mort, dont il ne reste qu'un seul exemple, celle de Henri IV au musée Condé de Chantilly. La nouveauté réside dans le fait que la statue de ce dernier, bientôt suivie de celles de Louis XIII, de Louis XIV et de Louis XV, jette les bases d'une nouvelle conception de l'urbanisme, ordonnant autour de l'effigie du souverain tout un ensemble architectural cohérent ouvert sur la voie publique, place Dauphine, place Royale (actuellement des Vosges), place des Victoires, place Louis XV (actuellement de la Concorde), chacune exaltant le triomphe de la monarchie mais aussi sa sacralisation. En effet, bien que le plus souvent représentés dans le profane costume des empereurs romains, les rois de France, comme les églises, sont orientés vers l'est et chevauchent en direction du soleil levant, entraînant la Nation, dont ils incarnent le principe, vers la mémoire originelle de la création divine.

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Il faut attendre 1718 seulement pour qu'un premier projet d'effigie nationale voie le jour, "le Parnasse français" du commissaire des Guerres Titon du Tillet qui propose de dresser un monument de vingt mètres de haut conçu comme une apologie du règne de Louis XIV dans lequel le Roi-Soleil, entouré des Neuf Muses et des Trois Grâces, contemple les gloires de son règne, Molière, Racine, Lully et bien d'autres. Celui-ci demeure à l'état de projet mais sa conception même montre que les mentalités évoluent avec la naissance du siècle des Lumières qui tend à privilégier la qualité individuelle de l'homme, et donc l'émergence d'idée de "grand homme", et avec elle, la primauté des vertus civiques, désormais plus considérées que les vertus divines. Ainsi un demi-siècle plus tard la Société des gens de lettres commande-t-elle à Pigalle une statue de Voltaire destinée à un lieu public (Houdon traitera un peu plus tard le même modèle), tandis que d'Angiviliers envisage pour la galerie du Louvre une série de grands hommes dont quatre sont effectivement achevés entre 1781 et 1789, Tourville par Houdon, Condé par Roland, Turenne par Pajou et Du Guesclin par Foucou (aujourd'hui à Versailles). Sous la pression de l'émeute, la foule, en 1792, renverse les effigies royales dont le bronze va contribuer à l'effort de guerre. De même sont détruites la plupart des effigies érigées dans les églises (parmi lesquelles le Philippe le Bel de Notre-Dame), à l'exception de celles, sauvées par Alexandre Lenoir, qui sont aujourd'hui au Louvre, comme le Childebert de Saint-Germain-des-Près ou le Charles V du couvent des Célestins. Poussant cet idéal égalitaire esquissé à la fin de l'Ancien Régime, le nouveau régime substitue aux monarques déchus ses propres héros, ce que souligne le rapport du député Bienaimé à la Convention nationale du 12 janvier 1794, préconisant "le remplacement des statues impersonnelles et allégoriques par celles des citoyens dont l'exemple élèvera l'âme du peuple". Le temps manque 7

naturellement à la réalisation de ce projet et, seuls, les députés Marat et Le Pelletier sur les Champs-Elysées, le jeune Bara et Jean-Jacques Rousseau au jardin des Tuileries sont effectivement érigés, mais pour peu de temps. Le Consulat et le premier Empire qui succèdent à la 1ère République ne vont guère plus loin, se contentant de dresser deux effigies, celle de Desaix place des Victoires et celle de Napoléon lui-même (malgré sa répugnance pour cette marque, trop préhensible à ses yeux, de son autorité), au sommet de la colonne de la Grande Armée, place Vendôme, après avoir songé en 1803 (mais c'était pour préparer l'opinion à l'instauration de l'Empire), l'érection d'un Charlemagne sur l'ancienne place Louis-XV. La Restauration, qui envisage un temps de border les Champs-Elysées de "statues monumentales de tous les personnages qui se sont illustrés dans les sciences, les arts et les lettres", est tout aussi discrète et ne signe son passage que par le rétablissement des statues royales à leurs emplacements respectifs, à l'exception de celle de Louis XV qu'on souhaite remplacer par un Louis XVI de Bosio, qui ne sera jamais érigé puisque le modèle est détruit par la révolution de 1830. Une seule création, l'installation, pont de la Concorde, de douze statues colossales en marbre blanc représentant Condé, par David d'Angers, Turenne, par Gois, Du Guesclin, par Bridan, Bayard, par Moutoné, Richelieu, par Ramey, Suger, par Stouf, Sully et Massena, par Espercieux, Colbert, par Milhonne, Duquesne, par Roquier, Tourville, par Marin, Duguay- Trouin, par Dupasquier, Suffren, par Le Sueur, Mortier, par Deseine, Lannes, par Callamaret, et Jourdan, par Cartellier. Expédiées un plus tard dans la cour du château de Versailles, car l'effet esthétique est désastreux, elles y attendront plus d'un demi-siècle leur enlèvement définitif. 8

Charles X renversé, Louis-Philippe pratique habilement le mélange des genres en maintenant les statues royales réinstallées, en replaçant Napoléon au sommet de la colonne de la Grande Armée et en s'abstenant d'en commander une à son image, se contentant de celle de son fils, Ferdinand, au lendemain de sa tragique disparition, statue qui après avoir transité par l'Algérie, se trouve aujourd'hui à Neuilly. Sous son règne commence la vogue des effigies marquée par la réalisation, entre autres, du Molière de la rue de Richelieu, des quatre prédicateurs de la place SaintSulpice, du fronton du Panthéon, de la série des reines de France au jardin du Luxembourg, du Philippe Auguste et du saint Louis de la barrière du Trône, du Gutenberg (aujourd'hui à l'Imprimerie nationale), ainsi que des statues d'hommes illustres sur les façades de l'hôtel de ville où cohabitent les personnages d'avant et d'après la Révolution, préfiguration de cette littérature pédagogique de l'histoire appelé à connaître un vif succès. Et Louis Veuillot (qui aura pourtant un jour son buste dans la basilique du Sacré-Coeur de Montmartre), de s'exclamer dès 1842: "La manie des statues se développe comme une épidémie." C'est que, transfigurée par la sensibilité romantique (Lamartine estime en effet que "l'oubli est le second linceul des morts"), la nouvelle société, issue de la Révolution ou de l'Empire, se précipite, à Paris, sur des terrains de prédilection en passe de devenir le laboratoire de l'effigie publique ou privée (et, ajoute le sculpteur David d'Angers, grand spécialiste du genre, "les nouvelles archives du genre humain"), les cimetières d'Auteuil, de Belleville, de Bercy, de Passy, du Montparnasse, de Saint-Vincent, de Montmartre, des Batignolles et surtout du Père-Lachaise où se multiplient les statues en pied, les gisants et plus encore les bustes dont, pendant plus d'un siècle, le prix va demeurer inchangé, environ 2.500 francs l'exemplaire, ce qui permet de 9

maintenir une demande fournie, tout en faisant la fortune des statuaires. Au lendemain de la IIème République, qui se contente de réitérer au mois de mars 1851, sur le pont de la Concorde, une nouvelle série de grands hommes restés à l'ébauche de plâtre (Richelieu, Molé, Goujon, Poussin, Corneille, Molière, Jacquard, Papin, Duguay-Trouin, Bart, Turenne, Condé, Kléber, Ney, Jeanne d'Arc et Jeanne Hachette), le règne de Napoléon III demeure fécond en projets. Certains n'aboutissent pas, comme les statues de Charlemagne, François 1er, et Louis XIV au Louvre ou, square Vintimille, d'un Napoléon-Prométhée de Meusnier dont la nudité colossale choque l'opinion. D'autres sont bien concrétisés comme les statues de l'impératrice Joséphine, du Prince Eugène, de Ney avenue de l'Observatoire, de Moncey place Clichy, de Pascal sous la tour Saint Jacques, de Larrey au Val-de-Grâce, de Bichat à l'Ecole-de-Médecine et des quatre vingt six célébrités des terrasses du Louvre. Si l'empereur est le plus mal servi (une simple ronde-bosse sur les guichets du Louvre), son règne voit donc la généralisation de l'effigie publique, encore que celle-ci se heurte parfois aux passions politiques dont témoignent tout à la fois le refus du gouvernement impérial d'autoriser l'érection d'une statue de Voltaire (malgré la souscription publique ouverte par le journal "le Siècle"), et plus encore celle du député Baudin, mort sur les barricades du coup d'Etat du 2 décembre, d'où un procès retentissant dans lequel le jeune Léon Gambetta fait ses premières armes. Deux caricatures de Cham raillent cet engouement érectif. La première montre un sculpteur s'adressant à un directeur de journal et lui disant: "la somme que vos abonnés ont votée pour la statue n'était pas suffisante, je n'ai pu exécuter que le piédestal" et l'autre de lui répondre: "Cela suffit, c'est moi qui monterai dessus". La seconde montre un autre directeur de journal s'adressant cette 10

fois au sculpteur, pour lui dire: "Arrangez-vous de façon à ce que le grand homme auquel je fais élever une statue me ressemble! tt C'est cependant la IIIème République qui voit le triomphe du genre avec la multiplication des monuments commémoratifs. Celle-ci, en effet, encouragée par Jules Ferry s'exclamant "nous sommes en République, commençons par les notres" , accorde les honneurs de la reconnaissance officielle avec une singulière prodigalité à tous ceux qui la servent bien et fait de l'effigie l'affirmation de l'identité nationale. L'immédiat succès des souscriptions publiques montre du reste la popularité de ce genre de monuments qu'accroît cette peur du vide caractérisant si bien la conception de la décoration et de l'urbanisme de l'époque qui, dans la continuité monumentale du second Empire offre, ce n'est qu'un exemple, du travail à 355 sculpteurs au Louvre, à 230 à l'Hôtel-de-Ville et à 131 à l'Opéra. Le Paris de la IIIème, s'enrichit en conséquence de centaines d'effigies (là où il n'yen avait jusque-là que des dizaines), et se couvre peu à peu de statues, de stèles ou de médaillons, devenant alors l'une des capitales les plus encombrées d'Europe, une sorte d'échiquier géant en plein air, comme l'est toujours, par exemple, le centre du Londres contemporain. Les effigies exaltent désormais les vertus patriotiques et les acquis républicains, sous une forme certes un peu simpliste, les hommes politiques étant représentés debout, les intellectuels assis et les militaires à cheval. Elles exaltent de même une certaine forme de masculinité car il n'est pas un de ces bénéficiaires en redingote ou uniforme, le plus souvent barbu ou moustachu, qui ne soit accompagné d'une ou plusieurs femmes dévêtues exhibant qui un sein généreux qui une croupe bien galbée, ensemble composant au coeur même de la société la plus puritaine que la France ait connue tout un peuple de nudités allanguies, complaisamment offertes au regard de la rue. Il

Chacun de ces monuments exprime par surcroît son message idéologique qui, du reste, n'est pas toujours partagé. Ainsi la gauche critique-t-elle le Charlemagne du parvis de Notre-Dame pour lequel elle voulait un Voltaire, tandis que le Marat des Buttes-Chaumont provoque l'ire de la droite qui, elle, réclamait en vain un Louis XVI. De même l'Etienne Dollet de la place Maubert est-il considéré comme une provocation par les catholiques tandis que le Michel Servet de Denfert-Rochereau l'est tout autant, mais cette fois par les protestants. Si Gambetta au Louvre, Victor Hugo sur la place qui porte son nom et même Jeanne d'Arc, emportant tous trois l'adhésion générale au lendemain de la défaite de 1870, font à peu près l'unanimité, le Diderot du boulevard Saint-Germain s'attire, lui, les foudres de Déroulède. Et si la statue d'Emile Zola (auteur haï par une partie de l'opinion publique), doit voyager dans presque tous les arrondissements de la capitale avant d'échouer dans le XVème, celles de Danton, boulevard SaintGermain (honni par la bourgeoisie), du chevalier de la Barre à Montmartre (réaction laïque à la construction du SacréCoeur), du Claude Bernard au Collège de France ou du Murger au Luxembourg (le premier accusé de nier l'origine divine de l'homme, le second de corrompre la jeunesse), ils entraînent des réactions passionnées qui font la joie des caricaturistes et des chansonniers de la Belle Epoque. Quant aux querelles esthétiques, elles ne sont pas les moindres et c'est à une véritable guerre des Anciens et des Modernes que se livrent, autour de la statue de Balzac, les partisans de Falguière et ceux de Rodin! La conséquence de cette boulimie de pierre, de marbre ou de bronze est que la qualité ne suit pas toujours la quantité, que la monotonie d'une part et l'encombrement d'autre part, finissent par provoquer une réaction de saturation que certains dénoncent franchement comme Gustave Pessard 12

lançant en 1912 un brûlot intitulé "Statuomanie parisienne, étude critique sur l'abus des statues". Le peintre Edgar Degas ironise ainsi en s'écriant: "On met des fils de fer autour des pelouses pour empêcher les sculpteurs d'y déposer leurs oeuvres", tandis que Maurice Barrès se lamente: "Paris est rempli de statues affreuses. De là le dégoût général". Quant à René Bazin, il estime qu'il en est du bronze comme de l'encre: "Il en coule trop"! Des jardins publics sont en effet transformés en nécropole des gloires officielles, tandis que le Louvre et les Tuileries sont défigurés par une masse hétéroclite d'inconnus statufiés sans raison apparente. Les administrateurs parisiens ont beau essayer de de réglementer plus sévèrement l'érection de tels monuments, bien que la procédure soit pourtant contraignante (avec signature du président de la République, du ministre de l'Intérieur, du préfet de la Seine et l'avis de multiples commissions), rien de décourage l'ardeur des thuriféraires de la reconnaissance officielle. "Un jeune homme, raille Jean Viennet, part du Sénégal, arrive à Tombouctou, traverse le désert, va toucher au Maroc et on le guinde en marbre sur un piédestal; quelle dérision!" Lui font écho Frédéric Masson s'écriant alors: "Vis à vis des statues, je dis comme Marat, il m'en faut trois cents têtes. Je rêve de mannequins mâles et femelles à chefs mobiles. On changerait les têtes qui ont cessé de plaire", ou ce chansonnier rimant ce morceau: "En France qu'on dit corrompue, Faut-il qu'on ait de la vertu Pour avoir pu Dresser partout tant de statues." Le développement de la circulation automobile (on manque de se faire écraser, en sortant de la Comédie Française, à cause de la statue de Musset ou, en traversant le 13

boulevard Saint-Germain, à cause de celle de Chappe), l'émergence d'un goût plus épuré avec le style "art-déco" et la fatigue et l'ennui occasionnés par la lourdeur de "tant de pâtisseries nauséabondes", comme l'écrit un contemporain, provoquent alors, dans les années 1930, de la statuomanie à la statuophobie, un incontestable rejet de ce qu'un critique nomme "l'hystérie sculpturale" et ce, malgré le rententissement patriotique occasionné par l'érection de plusieurs effigies militaires au lendemain de la victoire de 1918, encore que dès cette époque le médaillon commence à se substituer au buste, ce dernier répondant désormais mieux à une sensibilité esthétique privilégiant davantage la psychologie intime des personnages que leur appartenance à telle ou telle catégorie sociale ou culturelle. De même, de nouveaux hommages publics apparaissent sous la forme d'oeuvres dépourvues de l'image de celui qu'on veut honorer, comme les monuments de Debussy, de Steinhel et plus tard ceux d'André Breton ou de Guillaume Apollinaire. Ce rejet trouve son point d'orgue, une dizaine d'années plus tard, avec le décret de Vichy du Il octobre 1941 ordonnant que pour faire face aux besoins de guerre "il sera procédé à l'enlèvement des statues et monuments en alliage cuivreux sis dans les lieux publics et les locaux administratifs afin de les remettre dans le circuit de la production industrielle et agricole". Lourd mensonge! Car les effigies fondues n'alimentent pas la production nationale, mais prennent le chemin de l'Allemagne où elles vont appuyer l'industrie d'armement du IIIème Reich. Soixante-dix statues (dont cinquante-huit effigies), font ainsi les frais de l'opération: Michel Colombe, par Boucher et Raffet, par Frémiet (au jardin des Tuileries), Gambetta, par Aubé (au Louvre), Camille Desmoulins, par Boverie (au Palais Royal), Bérenger, par Douelmont (au square du Temple), Emile Chautemps, par Landowski (au 14

square Chautemps), Théophraste Renaudot, par Boudé (rue de Lutèce), Pelletier et Caventou, par Lormier, Péan, par Gauguire et Broca par, Choppin (boulevard Saint-Michel), Mortillet, par Gendron (aux arènes de Lutèce), Voltaire, d'après Houdon (au square Monge), Berthelot, par SaintMarceau et Claude Bernard, par Guillaume (au collège de France), Louis Blanc, par Delhomme (place Monge), JeanJacques Rousseau, par Berthet et Corneille, par Allouard (place du Panthéon), François Villon, par Etcheto (square Langevin), Voltaire, par Caillé (quai Malaquais), Condorcet, par Perrin (quai Conti), Bailly, par Aubardin, Cladel, par son fils, Le Sage, par Ilzach et Emile Augier, par Barrias (jardin du Luxembourg), Tarnier, par Puech (rue d'Assas), Chappe, par Dané (boulevard Saint Germain), François Coppée, par Chastenet (place Mithouard), Shakeaspeare, par Rivoire (avenue Gabriel), Lavoisier, par Barrias (place de la Madeleine), Sedaine, par Lecointe (square d'Anvers), Fourier, par Derre (boulevard de Clichy), Berlioz, par Lenoir (square Berlioz), Rano, par le même (mairie du IXème), Parmentier, par Pézieux (square Gand), Bobillot, par Paris (boulevard Richard Lenoir), Floquet, par Descomps et Ledru-Rollin, par Streiner (place Voltaire), Baudin, par Boverie (avenue LedruRollin), Charcot, par Falguière (boulevard de l'hôpital), Ricord, par Barrias (boulevard de Port-Royal), Arago, par Olivier et Raspail, par Morice (jardins Denfert), Zola, par Meunier (avenue Emile Zola), Sardou, par Moncet (place Malesherbes), de Neuville, par Saint-Vidal (boulevard Berthier), Belluaire, par Ferrary et Chartier, par Larroux (square des Batignolles), Maria Deraisme et Jean Leclaire, par Barrias et Dalou (square des Epinettes), Carrière, par son fils (place Junot), Steinlein, par Vannier (square Constantin Pecqueur), le chevalier de la Barre, par Bloch (square Nadar), Marat, par Baffier (Buttes-Chaumont), et Métivier, par Moreau (square Vaillant).

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Deux exceptions enfin, le général Mangin, par Réal deI Sarte, place Vauban, qui est directement plastiqué par les soldats allemands, pour venger leurs frères d'armes de 14-18 ainsi que l'infirmière Edith Cavell, par Pech, au jardin des Tuileries qui, elle, pourtant, n'était pas en bronze. Certaines cependant, sont oubliées, comme le Beaumarchais de la rue Saint-Antoine, cachées par la Résistance, comme le roi Edouard VII du square qui porte son nom ou sont inextremis sauvées pour toutes sortes de raisons, comme le Garibaldi du boulevard de Grenelle (afin de ne pas déplaire à Mussolini), ou le Garnier du carrefour-de-l'Observatoire (parce que son auteur avait réalisé un buste du maréchal Pétain) ! Soudain frustrés d'un bien auquel ils étaient attachés ou parfois seulement habitués, les Parisiens protestent, mais en vain. Les socles sont toujours vides soixante ans plus tard à l'exception d'un petit nombre pourvu sous la IVème ou la Vème République de répliques de pierre (Bérenger, Claude Bernard, Kean-Jacques Rousseau, Corneille, Villon, Coppée, Mangin, Bobillot, Lamartine, Carrière, Hugues) et, plus tardivement de bronze (Jean Leclaire, Maria Deraisme, Condorcet et le chevalier de La Barre), tandis que Jean Cocteau leur consacre un de ses ouvrages "La Mort et les statues" . Ministre des Affaires Culturelles et avocat inspiré de l'art contemporain, André Malraux, en 1966, achève ce grand "nettoyage" en éliminant par la suite plusieurs effigies jugées inutiles ou "rétro", ce qui ne l'empêchera pas d'être statufié à son tour, et en compagnie du général de Gaulle, non pas à Paris certes mais tout près, à Asnières. Les effigies recalées s'en vont trouver en province ou en banlieue un lieu plus accueillant comme le peintre Boucher (d'Aubé), parti pour Longwy, le maître d'oeuvre Pierre de Montreuil (de Bouchard), parti pour Saint-Denis, la princesse gauloise Aurelia Victorina (de Daumas), partie pour Fontainebleau, le peintre Corot (de Larde), parti pour Ville16

d'Avray, le peintre Watteau (de Lombard), parti pour Valenciennes, le peintre Meissonnier (de Mercier), parti pour Poissy et le sculpteur Puget (de Sicard), parti pour Marseille. Certaines encore sont victimes du vandalisme, comme le médaillon de Lénine apposé sur la façade de la maison qu'il avait habitée, rue Marie-Rose, de 1909 à 1912. D'autres enfin achèvent leur carrière dans les musées (tel à Orsay, le Gérôme, de Morot) ou s'endorment au dépôt d'Ivry devenu le cimetière des gloires oubliées. Pourtant, une trentaine d'années plus tard, un nouveau souffle semble se manifester lorsque tombent les commandes officielles pour la réalisation des statues de Georges Pompidou, Pierre Mendès-France, Léon Blum, Winston Churchill, Charles de Gaulle. Et au fil des jours les statues reviennent dans Paris avec le capitaine Dreyfus, Edith Piaf, Dalida et même la réplique du Louis XIV du Bernin, jadis exilé dans un bosquet de Versailles, et qui, aujourd'hui, caracole à la tête du Grand Louvre. C'est pourquoi, en laissant de côté les préjugés des uns ou des autres, il est temps de faire le point, dans sa globalité, sur un genre controversé et de prendre en compte ce legs du passé, expression plastique de la communication de jadis, modelant autour de telle ou telle représentation tout un ensemble de significations historiques, philosophiques, politiques, esthétiques, et parfois ésotériques, ensemble devenu une partie intégrante du patrimoine parisien ou mieux, ce trait d'union entre le passé et l'avenir de Paris, cette clé, parmi d'autres, de l'histoire de la Ville et de la Nation. Jalons privilégiés et multiformes, les effigies de Paris, parfois sublimes, souvent intéressantes, quelquefois touchantes, continuent en effet de participer au rythme de la capitale qui, le jour, dominent de leurs attitudes figées l'agitation de la cité et, la nuit, irréellement animées par le jeu des illuminations, veillent sur son sommeil. Il n'est que de 17

voir le président de la République qui, chaque Il novembre, dépose une gerbe au pied de la statue de Clemenceau, le potache moyen qui, les jours de manifestations, barbouille de peinture le Montaigne de la rue des Ecoles, ou tel parti politique qui, le 8 mai, investit la statue de Jeanne d'Arc pour s'apercevoir qu'en cette aube du XXlème siècle, les symboles se portent toujours bien. Puisse donc cet inventaire satisfaire le promeneur curieux et le guider dans son périple, ou inciter celui qui n'a jamais levé le nez à partir à la découverte du monde étrange de ces muets que, depuis des siècles, les hommes ne cessent de faire parler.

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LE PREMIER ARRONDISSEMENT

Le Pont-Neuf.

Commencé par Henri III en 1578 et achevé trente ans plus tard par son successeur Henri IV, le PontNeuf, comme son nom ne l'indique pas, est donc le plus vieux pont de Paris. C'est-là, en 1610, sitôt son mari trépassé, que Marie de Médicis décide de lui rendre hommage en lui élevant ce qui allait devenir, non sans mal, la première effigie royale de la capitale. En effet, la reine reçoit d'abord de son frère, Cosme II, un cheval de bronze qui, après diverses aventures (la galère le transportant coule au large des côtes de Normandie et il faut une année d'efforts pour récupérer l'équidé !), arrive enfin à Paris. Vingt et un ans s'écoulent encore avant que le sculpteur requis, Jean de Bologne puis son successeur (car il meurt bientôt sur le chantier), Pierre Tacca, achève l'oeuvre inaugurée par le roi Louis XIII en 1635. Tête nue, le bâton de commandement à la main, Henri IV chevauche donc en direction de l'est, avec au pied du socle les quatre esclaves enchaînés de Bonardi qui sont aujourd'hui au Louvre. Le roi domine désormais l'agitation permanente du pont avec l'encombrement des voitures et des petits commerces, le grouillement des badauds et surtout les cris des comédiens et batteleurs de foire qui fascinent tant le jeune Jean-Baptiste Poquelin (le futur Molière, né tout près de là), que son grand-père conduit

souvent ici. Le Pont-Neuf en effet incarne bien le coeur de Paris, ce que confirme l'adage de l'époque affirmant "qu'à chaque heure du jour, on est certain d'y rencontrer un moine, un cheval blanc et une putain." Couronnée de fleurs en 1789 puis d'une cocarde tricolore en 1791, la statue est renversée par la foule au lendemain du 10 août 1792 et son bronze prend le chemin des fonderies de la République. Remplacé par le Génie de la Révolution (un colosse de bois imaginé par David), puis par un obélisque de Peyre à la gloire de la Grande Armée, Henri IV revient en 1815, pour fêter l'entrée officielle de Louis XVIII, sous la forme d'une réplique en plâtre, réalisée par Rougier. Trois ans plus tard, le 28 octobre 1817 Gour de son anniversaire), le roi Louis XVIII pose la première pierre du nouveau monument (réalisé grâce à une souscription publique), et qui est solennellement inauguré par lui le 25 août 1818. Il s'agit de l'actuelle statue, oeuvre de FrançoisFrédéric Lémot qui, à la demande des autorités, a réutilisé le bronze du Desaix de la place des Victoires et du Napoléon de la colonne de la Grande Armée, ce qui n'a pas empêché, diton, le ciseleur Mesnel (farouche bonapartiste), d'enfermer à l'intérieur du ventre du cheval un buste de ... Napoléon! Henri IV est toujours à cheval mais cette fois, historicisme oblige, vêtu de l'armure de son époque et non plus de la toge des empereurs romains. Sur le socle, deux basreliefs "Le roi faisant entrer des vivres dans Paris" et "l'Entrée du roi dans la capitale".

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Le Palais de justice et la Sainte-Chapelle.

A la pointe ouest de l'île de la Cité, le Palais de justice de Paris renferme plusieurs effigies. Dans la salle des pas perdus en effet, voici d'abord l'imposant monument, inauguré le 27 décembre 1822, à la mémoire de Guillaume de Lamoignon de Malesherbes (1721-1794), tour à tour président du Parlement de Paris, ministre ami des philosophes et enfin, avocat de Louis XVI en décembre 1792. Si la conception du monument doit être attribuée à Lebas, c'est Jacques-Edme Dupont qui sculpte Malesherbes, le pied sur une tortue (symbole de la nécessaire lenteur de la justice), et Bosio les deux figures qui l'accompagnent, la France et la Fidélité. Sur le bas relief de Cortot sont représentés, outre Malesherbes, ses collègues Tronchet et de Sèze introduits au Temple devant Louis XVI. Juste en face, un autre monument est consacré à une autre grande figure, l'avocat Nicolas Berryer (1757-1841), défenseur entre autres du maréchal Ney, par Chapu, appuyé sur les allégories de la Fidélité et de l'Espérance. D'autres figures hantent la salle des pas perdus, le roi Louis IX (1214-1270), par Guillaume, le jurisconsulte Etienne Portalis (1745-1807), par Chantrousse et, dans la galerie des bustes, ses confrères Jean Domat (1625-1696), par Eudes, Robert Pothier (1694-1772), par Lanson, Jean-Jacques de Cambacérès (1753-1824), par Chambard, Portalis encore, par Osbach, Félix Bigot de Préaméneau (1747-1825), par Hébert, Jean-Baptiste Treillard (1742-1810), par Frison, Guillaume Favart de Langlade (1762-1831), par Destrées et Jacques de Maleville (1741-1824), par Roger. Dans le vestibule de Harley, les figures de saint Louis et son aïeul Philippe Auguste, de Charlemagne et de Napoléon côtoient celle de l'architecte Joseph Duc (1802-1879), auteur de la rénovation du Palais sous le second Empire. Mentionnons 21

enfin sur la façade ouest de celui-ci, donnant sur la place Dauphine, deux médaillons de pierre rendant hommage à deux auteurs de codes, Justinien et Napoléon 1er et, à la base de la flèche de la Sainte-Chapelle, la statue de saint Thomas puisque celle-ci perpétue les traits de son auteur, le sculpteur Adolphe-Victor Geoffroy-Deschaume (1816-1892).

Le quartier des Halles, le temple de l'Oratoire, l'église SaintGermain-l'Auxerois.

Au croisement des rues Saint-Denis et de la Reynie, la façade d'un immeuble est ornée du buste de bronze de l'écrivain et dramaturge Eugène Scribe (1791-1861), tandis qu'au numéro 31 de la rue du Pont-Neuf une autre façade arbore celui de Molière pour rappeler que, selon la tradition, celle-ci occupe l'emplacement de sa maison natale. Un peu plus loin, sur la place qui porte son nom, une statue de sainte Opportune, abbesse de Montreuil (morte en 770), évoque le souvenir de l'église qui lui était jadis consacrée et aujourd'hui détruite. Enfin, au numéro 19 de la rue des Halles, un médaillon de pierre à l'effigie de Henri IV évoque l'assassinat du Béarnais juste en face, devant le cabaret qui portait pour enseigne, "Au coeur couronné perçé d'une flèche". Une courte visite ensuite à l'église SaintEustache pour y noter la présence d'un médaillon à l'effigie du général de Chervet (1695-1769), et surtout pour ne pas manquer le splendide tombeau de Jean-Baptiste Colbert (1619-1693), principal ministre de Louis XIV. Celui-ci, sculpté par Coysevox, y est représenté à genoux, sur un sarcophage de marbre, priant pour l'éternité en compagnie de deux allégories de Tuby, l'Abondance et la Fidélité. On n'oubliera pas la crypte de l'église Saint-Merri pour découvrir 22