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Les Arts en Portugal

De
568 pages

Lisbonne, le 6 décembre 1843,

MESSIEURS,

Quelques-uns d’entre vous m’ont demandé des renseignemens sur les arts en Portugal. Depuis que je suis ici, j’ai eu sans cesse l’intention de vous en mettre un tableau sous les veux ; mais j’ai trouvé dans l’exécution de ce projet les difficultés qu’on rencontre toujours quand on veut être tout à la fois bien informé, consciencieux, clair et bienveillant sans flatterie. Après un an et demi de recherches, je n’ai pu encore me former que des idées bien vagues sur quelques-uns des points qu’il m’importe de connaître.

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Athanase Raczynski
Les Arts en Portugal
PREMIÈRE LETTRE
INTRODUCTION
Lisbonne, le 6 décembre 1843,
MESSIEURS, Quelques-uns d’entre vous m’ont demandé des renseig nemens sur les arts en Portugal. Depuis que je suis ici, j’ai eu sans cess e l’intention de vous en mettre un tableau sous les veux ; mais j’ai trouvé dans l’exé cution de ce projet les difficultés qu’on rencontre toujours quand on veut être tout à la fois bien informé, consciencieux, clair et bienveillant sans flatterie. Après un an e t demi de recherches, je n’ai pu encore me former que des idées bien vagues sur quelques-un s des points qu’il m’importe de connaître. Néanmoins, dans le désir de vous être ag réable, je ne veux pas tarder plus longtemps à commencer un ouvrage dont les seuls pré paratifs m’intéressent déjà vivement. Voici le plan auquel je me suis arrêté. J e vous fournirai les renseignemens que j’ai déjà recueillis et ceux que je me procurer ai encore ; j’ai choisi la forme de lettres, comme celle qui m’assujettit le moins. Qua nd j’aurai épuisé la source des renseignemens, nous verrons quelles conséquences no us en pourrons tirer. Ces préludes seront probablement bien plus longs que le morceau principal, peut-être seront-ils aussi plus intéressans, car je les recue ille et je ne les fais point. Je pars de l’idée qu’il n’est ni utile à un pays, n i raisonnable, ni généreux de flatter de mesquines vanités. Je ne pourrai jamais considér er comme méritoire la conduite de ceux qui tirent les chroniques par les cheveux p our leur faire dire des choses qu’elles ne disent pas ; qui refusent aux étrangers le mérite qu’ils ont pu avoir à faire tel ou tel ouvrage, telle découverte ou telle améli oration ; qui, par un patriotisme mal entendu, voudraient les voir exclus de toute partic ipation aux travaux qui s’exécutent dans leur pays, et qui demandent que ces ouvrages s oient confiés exclusivement à leurs compatriotes, lors même qu’il n’en existe poi nt qui les sachent bien faire. J’appelle cela manquer de bonne foi ; être encroûté de préjugés vulgaires ; se rendre coupable de présomption et d’envie ; se donner du r idicule ; en jeter sur son pays ; sacrifier les intérêts de sa patrie à une vaine pop ularité ; enfin arrêter le progrès. En fait d’art je ne connais d’étrangers que ceux qui s ont étrangers à l’art même. Les Allemands, les Anglais, les Italiens, les Français, toutes les nations ont leur part de gloire dans la marche que le monde suit sans cesse vers le perfectionnement. Les Portugais ont la leur, et elle est grande. Placés à une des extrémités de l’Europe, ils ont fait dans trois autres parties du monde des déc ouvertes et des conquêtes qui seraient encore considérées comme grandes, lors mêm e que la métropole aurait bien plus d’importance et bien plus d’étendue qu’elle n’ en possède en effet. Voisin d’une monarchie rivale, le Portugal, quoique trois fois p lus petit que l’Espagne, a su, à l’exception d’un court intervalle, maintenir son in dépendance pendant près de huit cents ans. C’est un beau pays ; la population en es t on ne saurait plus intéressante : elle s’est conservée religieuse et monarchique, en dépit des influences contraires d’un grand nombre d’individus appartenant aux classes au xquelles il semblait plus particulièrement réservé de la maintenir dans ces s entimens. Il ne faut pas juger le Portugal d’après les individus qui y font les révol utions. Le peuple est victime de ces hommes : il n’est pas leur complice. Le Portugal m’ a plu du jour où j’ai débarqué à
1 Lisbonne . A mesure que j’apprenais à connaître ce pays, j’a pprenais aussi à l’aimer. Cet intérêt a surtout pris un caractère déterminé d epuis mes excursions dans les provinces. Je désire qu’on en voie la preuve dans l e travail que je viens d’entreprendre. C’est au reste le sujet que, par me s goûts et par la tendance de toute ma vie, je suis peut-être le plus en état de traite r. Avant même que je sois arrivé à coordonner les mati ères et à en tirer des conclusions, j’ose affirmer que le Portugal est sus ceptible de faire des progrès dans les arts et qu’il lui reste à en faire de grands po ur atteindre le niveau des pays où ils sont cultivés avec succès : j’ose affirmer aussi qu e jusqu’ici on n’a eu que des notions très vagues sur la nature et sur le degré de l’acti vité artistique dont le Portugal, à toutes les époques, a été le théâtre. Tout reste à dire sur ce sujet. Je vous écris en français, parce que j’ai un peu pl us l’habitude d’écrire dans cette langue qu’en allemand : sans pour cela prétendre la savoir mieux ; d’ailleurs pour éviter de tomber dans de graves erreurs, il faut sa ns cesse que je soumette mon travail aux personnes qui sont à même de m’aider de leurs conseils, et il y en a peu dans ce nombre qui sachent l’allemand.
1Le 13 mai 1842.
DEUXIÈME LETTRE
FRANÇOIS DE HOLLANDE
Lisbonne, le 12 décembre 183.
MESSIEURS, Je vous offre ici les prémices de mes recherches su r les arts du Portugal. Ce sont les extraits de plusieurs manuscrits de François de Hollande, architecte etenlumineur, que j’ai trouvés dans la bibliothèque de Jésus à Li sbonne. Ces manuscrits m’ont vivement intéressé. Je désire que vous en receviez la même impression.
* * *
1 MANUSCRIT DE FRANÇOIS DE HOLLANDE.
AU TRÈS HAUT ET AUGUSTE ROI DE PORTUGAL, DON JEAN III, LE TRÈS HEUREUX
FRANÇOIS DE HOLLANDE DE RETOUR D’ITALIE.
DE LA PEINTURE ANCIENNE. 1549.
LIVRE PREMIER.
Je l’ai supprimé, parce qu’il m’a paru peu intéress ant.]
LIVRE SECOND.
De la Peinture ancienne.
PROLOGUE. Si, parmi tous les dons accordés aux mortels, Dieu me donnait à choisir librement celui que je désirerais le plus d’avoir ou d’obteni r, je ne lui demanderais, après la foi, qu’une intelligence élevée pour peindre supérieurem ent. Je rends donc grâce à l’immortel et souverain Seigneur de m’avoir donné e n ce monde, si grand et si confus, quelque peu de lumière pour me guider vers l’objet de mes désirs, la peinture ; art sublime que j’honore et que je respecte, en raison de son éclatant mérite, par-dessus tout autre don qui puisse exister. Une chose obscurcit la gloire de l’Espagne et du Po rtugal, c’est que ni en Portugal ni en Espagne, on ne connaît la peinture ; elle n’y es t ni honorée ni cultivée avec succès. Revenu d’Italie depuis peu de temps, les yeux rempl is de la grandeur de son mérite, les oreilles pleines de ses louanges, et connaissan t la parfaite indifférence avec
laquelle cet art si noble est traité dans mon pays, je me suis décidé à entrer en lice comme un vrai chevalier et champion de très haute d ame peinture, et quoique faible et mal armé, à m’exposer pour la défendre à tous les d angers possibles. Je ferai comme César (s’il m’est permis de me comparer, moi si pet it, à un si grand homme), je passerai le Rubicon. Soutenu par la faveur de Votre Altesse, très haut et sérénissime roi et seigneur, si versé dans tout ce qui tient au x sciences et aux nobles choses, il ne me sera pas difficile de vaincre. D’ailleurs j’ai s i peu d’adversaires à combattre, qu’un si grand secours est plus que suffisant pour m’assu rer la victoire. Or, comme il y a des gens persuadés que je rougis d e mon état, tandis que je considère l’honneur d’être peintre comme le plus gr and qui soit au monde, après celui d’être chrétien, je prétends démontrer par manière de dialogue dans ce second livre, combien c’est chose honorable, noble et difficile q ue d’être artiste ; combien sert et vaut l’illustre et nécessaire science de la peintur e, soit pendant la guerre, soit pendant la paix ; enfin le prix et estime qu’on lui accorde en d’autres régions.
Dialogue sur la Peinture dans la ville de Rome
CHAPITRE PREMIER
Mon intention en allant en Italie, où j’avais été e nvoyé par mon roi, n’était point de chercher un plus grand profit et un plus grand honn eur que celui de bien faire. Je n’avais pas l’ambition d’approcher du pape et des c ardinaux de sa cour : Dieu m’en est témoin ainsi que Rome entière. Si j’avais voulu me fixer dans cette ville, peut-être en aurais-je eu la facilité, tant par mes propres m oyens que par la faveur des grands personnages de la cour du pape ; mais cette pensée était loin de moi. D’autres idées plus nobles et mes goûts, ne la laissaient pas même approcher de mon esprit. Ces sentimens avaient beaucoup plus d’empire sur moi qu ’aucun désir de bénéfices, ou au moins de survivances que j’aurais pu rapporter dans ma patrie, selon la coutume de ceux qui vont à Rome. L’objet constant de mes préoc cupations était de chercher comment je pourrais par mon art me rendre utile au roi, mon seigneur, qui m’avait envoyé en Italie. Réfléchissant continuellement aux moyens de m’approprier et de rapporter en Portugal les chefs-d’œuvre et les beau tés d’Italie, pour le plaisir et pour la satisfaction du roi, des infans et du sérénissime i nfant don Louis, je me disais : « Y a-t-il encore quelque place forte ou quelque ville étra ngère que mes cahiers ne renferment déjà ? Quels monumens éternels, quelles statues pesantes contient encore cette ville, que je ne lui aie déjà dérobés et que je n’emporte sans chars ni vaisseaux sur mes feuilles légères ? Quelle peinture, quel stuc ou quel grotesque voit-on dans ces souterrains ou dans ces ruines, soit de Rome, soit de Pouzzoles ou de Baïa, dont les plus beaux et les plus rares ne se t rouvent dessinés dans mes portefeuilles ? » Ainsi je ne découvrais pas un obj et antique ou moderne de peinture, de sculpture ou d’architecture, sans prendre au moi ns un souvenir de ce qu’il offrait de plus curieux, pensant que ces travaux, les plus con formes à mon goût, les plus honorables et les plus utiles qu’il me fût donné d’ entreprendre pour le service de mon prince, étaient les meilleurs bénéfices et survivan ces que je pusse rapporter avec moi. Qu’il me soit permis de croire que je n’étais pas d ans l’erreur, quoi qu’en disent certaines gens. Tels étaient mes soucis, mes action s et mes affaires. On ne me voyait pas accompagner le grand cardinal Farnèse ou brigue r la faveur de quelque autre Dataire puissant, mon unique soin était d’aller vis iter, tel jour,don Jules de Macédoine, enlumineur très célèbre ; tel autre, maîtreMichel Ange ; tantôtBaccio (Bandinelli),
noble sculpteur ; tantôt maîtrePerino (del Valga), ouSébastien (del Piombo), Vénitien ; parfoisValère de Vicence ;Jacques Mellequino,; architecte Lactance Tolomei ;mitié, par-dessus celle detous hommes dont j’estimais la connaissance et l’a tout autre de plus haut rang et de plus haute disti nction, s’il est possible qu’il y en ait au monde ; et Rome les tient pour tels. En cultivan t leur société, je recueillais, pour mon art, quelque fruit et quelque doctrine de leurs ouvrages ; je récréais mon esprit en parlant de choses illustres et nobles des temps anc iens et modernes. Maître Michel Ange surtout m’inspirait une telle estime, que si j e le rencontrais dans le palais du pape ou dans la rue, il fallait pour me décider à m e séparer de lui que les étoiles vinssent nous forcer à la retraite ; et dom Pedro M ascarenhas, ambassadeur, peut bien rendre témoignage de l’importance et de la dif ficulté qu’il y avait en cela, de même qu’il peut dire comment, un soir au sortir de vêpre, maître Michel me plaisanta sur certain profit que je faisais en dessinant les œuvres notables de Rome et d’Italie pour le cardinalSanti-Quatro, et pour lui Michel Ange. Mon palais, mon tribunal de la Rota, c’était le grave temple du Panthéon, autour d uquel je rôdais, prenant note de tous ses membres d’architecture, et de chacune de s es colonnes ; c’étaient le Mausolée d’Adrien et celui d’Auguste ; le Colysée ; les Thermes d’Antonin et de Dioclétien ; l’Arc de Titus et celui de Sévère ; le Capitole ; le théâtre de Marcellus, et toutes les autres choses remarquables de cette vill e, dont les noms s’effacent déjà de ma mémoire. Et si parfois il m’arrivait de pénétrer dans les magnifiques chambres du pape, je n’y étais conduit que par mon admiration p our Raphaël d’Urbino qui les a décorées de sa noble main ; car je préférais de bea ucoup ces hommes anciens, ces hommes de marbre, immobiles sur les arcs et sur les colonnes des vieux édifices, à ceux plus inconstans qui s’agitent autour de nous ; je trouvais dans leur silence grave de bien plus hautes leçons que dans les discours in utiles dont les vivans nous fatiguent en tous lieux. Dans le nombre de jours que je passai ainsi dans ce tte capitale, il y en eut un, ce fut un dimanche, où j’allai voir, selon mon habitude me ssire Lactance Tolomei, qui m’avait procuré l’amitié de Michel Ange, par l’entr emise de messireBlosio, secrétaire du pape. Ce messire Lactance était un grave personn age, respectable autant par la noblesse de ses sentimens et de sa naissance (car i l était neveu du cardinal de Senna) que par son âge et ses mœurs. On me dit chez lui qu’il avait laissé commission de me faire savoir qu’il se trouvait àMonte-Cavallo,dans l’église de Saint-Silvestre, avec madame la marquise de Pescara, pour entendre une lecture des Epîtres de saint Paul. Je me transportai donc à Mon te-Cavallo et à Saint-Silvestre. Or, madame Victoire Colonna, marquise de Pescara, sœur du seigneur Ascanio Colonna, est une des plus illustres et des plus célèbres dam es qu’il y ait en Italie et en Europe, c’est-à-dire dans le monde : chaste et douée de bea uté, instruite en latinité et spirituelle, possédant en outre toutes les vertus e t qualités qu’on peut louer en une dame. Depuis la mort de son illustre mari, elle mèn e une vie modeste et retirée ; rassasiée de l’éclat et de la grandeur de son état passé, elle ne chérit maintenant que Jésus-Christ et les bonnes études, faisant beaucoup de bien à des femmes pauvres, et donnant l’exemple d’une véritable piété catholiq ue. J’étais aussi redevable de la connaissance de cette dame à l’amitié de messire La ctance, le plus intime de ses amis. M’ayant fait asseoir, et la lecture et ses in terprétations se trouvant terminées, elle tourna ses regards sur moi et sur messire Lactance.  — Si je ne me trompe (commença-t-elle-à dire), je crois que François de Hollande préférerait volontiers entendre maître Michel Ange prêcher sur la peinture que d’écouter cette lecture faite par frère Ambroise.
De quoi me sentant piqué, je lui répondis : — Madam e ! il semble donc à Votre Excellence que je n’entende et ne sache rien qu’en matière de peinture. Certes, il me sera toujours fort agréable d’écouter Michel Ange ; mais j’aime mieux entendre frère Ambroise quand il s’agit des Epîtres de saint Paul.  — Ne vous fâchez pas, maître François, dit alors m essire Lactance, madame la marquise ne pense point que l’homme capable de pein dre ne soit aussi capable de tout ; nous avons en Italie une plus haute idée de la peinture. Mais peut-être faut-il voir dans les paroles de madame la marquise l’intention d’ajouter, au plaisir que vous avez eu, celui d’entendre maître Michel Ange. Je répondis : — En ce cas Son Excellence ne fera po int pour moi chose nouvelle et hors de sa coutume, qui est, en fait de grâces, d’a ccorder beaucoup plus qu’on n’oserait lui demander. La marquise, s’apercevant de mon intention, appela un de ses serviteurs et dit en souriant : — Il faut savoir donner à qui sait être reconnaissant, d’autant plus que j’aurai une part aussi grande après avoir donné, que Franço is de Hollande après avoir reçu. Holà ! un tel ! vas à l’habitation de Michel Ange ; dis-lui que moi et messire Lactance nous sommes dans cette chapelle bien fraîche, et qu e l’église est fermée et agréable, et demande-lui s’il veut bien venir perdre une part ie de la journée avec nous, pour que nous ayons l’avantage de la gagner avec lui ; mais ne lui dis pas que François de Hollande, l’Espagnol, est ici. Comme je parlais à l’oreille de Lactance de la circ onspection et délicatesse que la marquise mettait dans les moindres choses, elle vou lut savoir de quoi il s’agissait. — Il me disait, répondit Lactance, combien Votre E xcellence sait user de prudence en tout, même en donnant une commission ; car maîtr e Michel étant déjà plus à lui qu’à moi avant de se rencontrer avec maître Françoi s de Hollande, il fait tout son possible pour l’éviter, parce qu’une fois qu’ils so nt ensemble, ils ne savent plus se séparer.  — C’est parce que je connais maître Michel Ange, d it la marquise, que je me suis aperçue de cela ; cependant je ne sais comment m’y prendre pour l’engager à parler de peinture. Alors frère Ambroise de Sienne (un des renommés pré dicateurs du pape), qui n’avait pas encore parlé, se prit à dire : — Je dou te fort que maître Michel, sachant que l’Espagnol est peintre, consente à parler de pe inture en aucune façon, c’est pourquoi il devrait se cacher pour l’entendre. — Ce n’est peut-être pas chose si facile que vous croyez de cacher l’Espagnol aux yeux de maître Michel Ange (répondis-je avec amertu me au révérend) ; et il me connaîtrait mieux, quoique caché, que votre révéren ce ne le ferait ici où je suis, même avec le secours de ses lunettes. Vous verrez quand il sera venu, s’il m’aperçoit ou non. La marquise et Lactance se mirent à rire, mais non pas moi, ni le moine, qui eut à entendre la marquise dire qu’il trouverait en ma pe rsonne quelque chose de plus qu’un peintre. Après quelques instans de silence, nous entendîmes frapper à la porte. Chacun eut la crainte de ne pas voir arriver Michel Ange, qui habitait au pied de Monte-Cavallo ; mais à mon grand contentement, le hasard fit qu’on le rencontra près de Saint-Silvestre, allant vers les Thermes. Il venait par l a Via Esquilina, causant avec son broyeur de couleurs, Orbino ; il se trouva donc si bien retenu qu’il ne put nous échapper : c’était lui qui frappait à la porte. La marquise se leva pour le recevoir et resta debou t assez longtemps avant de le
faire asseoir entre elle et messire Lactance ; moi, je m’assis un peu à l’écart. Après un court silence, la marquise, suivant sa coutume d’en noblir toujours ceux à qui elle parlait, ainsi que les lieux où elle se trouvait, c ommença, avec un art que je ne pourrais décrire ni imiter, à parler de choses et d ’autres avec beaucoup d’esprit et de grâce, sans jamais toucher le sujet de la peinture, pour mieux s’assurer du grand peintre. On voyait la marquise se conduire comme ce lui qui veut s’emparer d’une place inexpugnable par ruse et par tactique ; et le peintre se tenir sur ses gardes, vigilant comme s’il eût été l’assiégé ; d’un côté p laçant une sentinelle, d’un autre faisant élever des ponts, ouvrant des contremines e t parcourant tous les murs et bastions ; mais à la fin la victoire dut rester à l a marquise, et vraiment, je ne sais qui aurait pu lui résister. — C’est un fait bien connu, disait-elle, qu’on sera battu complétement toutes les fois qu’on essaiera d’attaq uer Michel Ange sur son terrain, qui est celui de l’esprit et de la finesse ; aussi vous verrez, messire Lactance, qu’il nous faudra lui parler brefs, procès ou peinture po ur avoir l’avantage sur lui, et pour le réduire au silence.  — Ou plutôt, ajoutai-je, je ne connais pas de meil leur moyen pour fatiguer Michel Ange que de lui faire savoir que je suis ici, car i l ne m’a pas aperçu jusqu’à présent. Au reste je savais que pour vous empêcher de voir u n mince objet, il faut vous le mettre devant les yeux. Il fallut voir alors Michel Ange se tourner vers mo i avec étonnement et me dire : — Excusez-moi, maître François, de ne vous a voir point aperçu, je n’ai vu que madame la marquise ; mais puisque Dieu fait que vou s soyez ici, venez à mon aide comme collègue.  — Vous avez allégué une trop bonne raison pour que je ne vous excuse pas, répondis-je ; mais il me semble que madame la marqu ise pro. duit avec une même lumière deux effets contraires, comme le soleil qui fond et durcit avec les mêmes rayons ; en effet, sa vue vous a rendu aveugle, et moi je ne vous vois et ne vous entends que parce que je la vois. Au reste, je sais à merveille qu’une personne d’esprit peut trouver assez d’occupation auprès de Son Excellence pour n’avoir pas le temps de songer au voisin, et c’est précisément pou r ce motif que je ne pratique pas toujours les conseils de certain religieux. Cette répartie excita de nouveau le rire de l’assem blée. Ensuite frère Ambroise se leva, prit congé de la marquise, nous salua et sort it, restant depuis lors fort de mes amis.
CHAPITRE II
La marquise, alors, recommença de la sorte : — Sa S ainteté m’a fait la grâce de m’autoriser à bâtir un nouveau monastère de religie uses, ici près, sur le penchant de Monte-Cavallo, à l’endroit où se trouve le portique ruiné du haut duquel on dit que Néron regarda l’incendie de Rome, afin que les pas de femmes pures effacent la trace d’un homme si méchant. Je ne sais, Michel Ange, que lle forme et quelle proportion je donnerai à l’édifice, ni de quel côté pourrait être placée la porte ; n’y aurait-il pas moyen de réunir et faire servir aux nouvelles bâtis ses quelques parties des anciennes ?  — Oui, madame (dit Michel Ange), le portique en ru ines pourra servir de clocher. Cette répartie fut dite avec un tel sérieux et un t el aplomb, que messire Lactance ne put s’empêcher d’en faire la remarque. Après quoi l e grand peintre ajouta : — Je pense que Votre Excellence peut sans inconvénient f aire bâtir le couvent, et, en sortant d’ici, nous pouvons, si elle le désire, y j eter un coup d’œil pour lui donner là-