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Les non-publics

324 pages
Les statistiques de la sociologie de la culture estiment que seule une minorité de la population serait touchée directement par les manifestations actuelles de l'art. Mais il semble que l'on doive renoncer à une stricte opposition entre publics et non-publics: observer des reproductions de tableaux dans la vitrine d'une boutique, découvrir des chefs-d'oeuvres comme support publicitaire dans les pages d'un magazine... sont autant de situations de la vie courante par lesquelles la culture légitime fait l'objet d'une diffusion, d'une actualisation et d'une appropriation par un public occasionnel peu impliqué.
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LES NON-PUBLICS

Les arts en réceptions
TomeII

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.
Déj à parus Vincent MEYER, Interventions sociales, comlnunication et médias,

2004.
ZHENG Lihua et XJE Y ong, Chine et mondialisation, 2004. Annie CA THELIN, Le mouvement raëlien et son prophète, 2004. Louise-Mirabelle BIHENG-MARTINON, Voyage au pays des relieurs,2004. Gilbert ELBAZ, Les différentes couleurs du SIDA aux Etats-Unis, 2004. Claudine DARDY, Objets écrits et graphiques à identifier: Les bibelots de la culture écrite, 2004. Ludovic GAUSSOT, Modération et sobriété :Etudes sur les usages sociaux de l'alcool, 2004. Ismaïla DIAGNE, Les sociétés africaines au miroir de Sembène Ousmane, 2003.

Monique LEGRAND et Didier VRANCKEN (sous la dir.),
L'expertise du sociologue, 2004. Ivan SAINSAULJEU, Le malaise des soignants, 2003.

Jacqueline FREYSSINET-DOMINJON et Anne-Catherine WAGNER, L'alcool en fête, n1anières de boire de la nouvelle jeunesse étudiante, 2003. Hervé TERRAL (Textes choisis, introduits et présentés par), Paul Lapie - Ecole et société, 2003. Michel CLOUSCARD, L'être et le code, 2003.

Richard H. BROWN, L'invention et les usages des sciences sociales, 2003.

Sous la direction de Pascale Ancel et Alain Pessin

LES NON-PUBLICS

Les arts en réceptions
TomeII

L'Harmattan 5-7, rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino IT ALIE

Sous la direction de Pascale Ancel et Alain Pessin Avec la collaboration de Yvonne Neyrat, Gisèle Peuchlestrade

Sixièmes Rencontres Internationales de l'Art de Grenoble

de Sociologie

Cet ouvrage

a été réalisé avec le concours

du Centre National de la Recherche Scientifique (GDR Œuvres, Publics, Sociétés) de la région Rhône-Alpes de la ville de Grenoble de l'Université Pierre Mendès France de Grenoble

(QL'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-6083-X EAN : 9782747560832

SOMMAIRE

Avant-Propos PASCALE ANCEL et ALAIN PESSIN

7

Arts plastiques
MARTINE DUQUESNE Fauves au Jardin d'Eden.

La peinture

en réception

à Collioure,

«

petit port de pêche»

Il
de l'art

JEAN-P AUL FOURMENTRAUX Internet en réception(s) : les provinces

33

JAN MARONTATE Le vécu inattendu comme défi au statut artistique de l'œuvre: l'art public non controversé MARTINE AZAM La pluralité des rapports à l'art: être plus ou moins public JEFFREYHALLEY Culture, politique et vie quotidienne: Dada et l'expérience du choc ALAIN QUEMIN Art contemporain, publics et non-publics: des connaissances limitées
JEAN-MARC LEVERATTO & VIOLETTE NEMESSANY Les femmes, le dessin et la culture

49 67

85

107 133

Culture et institutions
P ATRICK PEREZ, FABIENNE SOLDINI & PHILIPPE VITALE Non-publics et légitimité des pratiques: l'exemple des bibliothèques publiques MARY LÉONTSINI L'école et la lecture: la fabrication de non-lecteurs SYLVIA GIREL L'art contemporain, ses publics et non-publics: le paradoxe de la réception face aux nouvelles formes de création SOPHIE LE COQ De la notion des non-publics de l'art à une analyse de la transmission/réception d'art
EMMANUEL ETHIS

155 173

193

213 231 249

Les non-publics n'existent pas!
CA THERINE DUTHEIL La Fête de la musique ou l'utopie sonore ALAIN PESSIN Publics et non-publics d'incitation culturelle lycéens face à une politique

263

GUY BELLAVANCE Non-publics et publics cultivés. Le répertoire culturel des élites
JEAN-OLIVIER MA]ASTRE Le duo Parpour et la sérendipité

277 317

AVANT-PROPOS

Les 22, 23, 24 novembre 2001 se sont tenues les sixièmes rencontres internationales de sociologie de l'art de Grenoble. Ce colloque consacré aux «non-publics» et sous-titré les arts en réceptions s'inscrit également dans le programme du GDR OPuS. Contrairement aux précédents colloques, les communications ne prennent pas obligatoirement appui sur une œuvre. Cette position ne constitue cependant pas une infidélité par rapport au programme du GDR, mais affirme la volonté d'une sociologie des œuvres ayant valeur d'ouverture. Il s'agit d'interroger cette possibilité à partir d'une autre perspective, car l'œuvre telle qu'elle nous intéresse, si elle doit être saisie dans les actes de création, doit également encore être suivie lorsqu'elle est activée dans les procédures de réception. D'après les statistiques de la sociologie de la culture, seule une minorité de la population serait touchée directement par les manifestations actuelles de l'art. Mais il semble que l'on doive renoncer à une stricte opposition entre publics et non publics: observer des reproductions de tableaux dans la vitrine d'une boutique, découvrir des chefs d'œuvres comme support publicitaire dans les pages d'un magazine, parler d'un film que l'on n'a pas vu, d'un livre non lu... sont autant de situations de la vie courante par lesquelles la culture légitime fait l'objet d'une diffusion, d'une actualisation et d'une appropriation par un public occasionnel, peu impliqué, voire involontaire. Ces modes de diffusion contribuent à formaliser les liens sociaux hors des circuits traditionnels de la distribution culturelle.

7

Les contributions réunies dans ce volume sont de nature à engager le renouvellement de la réflexion sur les notions même d'œuvre, de publics et de réception. Entendus de la sorte, les non publics ne peuvent être considérés comme des oubliés de la culture, simplement écartés des dispositifs culturels. Ils sont produits par d'autres dispositifs qu'il convient d'examiner. Il est certain que la médiation plus ou moins massive de certaines œuvres, par la publicité ou télévision, y contribue, mais n'y a-t-il pas lieu de s'interroger sur le rôle que peuvent jouer aussi, à leur corps défendant, l'école et les institutions culturelles elles-mêmes, vues ici comme productrices de non implication culturelle et de réticences par rapport à l'art? Ces procédures et ces dynamiques font l'objet à la fois d'un déni par les professionnels de la culture et d'une méconnaissance par les sociologues. Ce colloque se donnait pour objectif de suivre, dans leur diversité, leur imprévisibilité et leur originalité, quelques-uns des chemins de travers empruntés par les œuvres d'art. Pascale Ancel Alain Pessin

8

Arts plastiques

MARTINE

DUQUESNE

FAUVES AU JARDIN D'EDEN LA PEINTURE EN RÉCEPTION À COLLIOURE, « PETIT PORT DE PÊCHE»

« La grande chance de Collioure fut sa découverte par des peintres qui deviendront célèbres. A vrai dire des yeux à la recherche de beauté formelle et d'expression artistique ne pouvaient rester insensibles au charme de ce port, fait de couleurs chatoyantes, de masses brunes et de sauvage harmonie. Des artistes locaux, comme Etienne Terrus, l'excellent peintre d'Elne, étaient venus d'abord planter leur chevalet sur notre côte. Mais le premier grand peintre à séjourner fut très probablement Paul Signac vers 1885. Puis, peutêtre encouragés par lui, voici qu'à l'automne de 1904 arrive à Collioure, Henri Matisse; peu après André Derain vient l'y rejoindre. Matisse, Derain, Maillol, Terrus, Monfreid, constituent un extraordinaire groupe d'amis. Et c'est ainsi que Collioure, porté par l'aile de la gloire, apparaît dans la peinture internationale à travers ce que l'on appelle dès lors le Fauvisme. Par la suite bien d'autres artistes viendront se délecter ici et y produire de belles œuvres, Marquet, Juan Gris, Braque, Vlaminck, Foujita, Picasso, Max Ernst, pour n'en citer que quelques-uns. »

Eugène Cortade1

L'histoire des rapports entre la peinture et les Colliourencs, comme le note E. Cortade, est en effet longue de plus d'un siècle et ne s'est jamais interrompue jusqu'à aujourd'hui. En 1995, le service culturel de la municipalité de Collioure inaugure un « Chemin du Fauvisme », circuit pédestre urbain jalonné de reproductions d' œuvres
1 Cortade E., Collioure. Images de jadis, Perpignan, 1978, p. 10. Imprimerie Synthe,

Il

Fauves au Jardin

d'Eden.

La peinture

en réception

à Collioure...

offertes au regard du public à l'endroit même où il peut voir le paysage reproduit sur les toiles. Cette initiative concernant la peinture n'est pas isolée. Collioure est, depuis une cinquantaine d'années, parsemée d'une foule de galeries d'art exposant et proposant à la vente des œuvres de tous styles, exécutées par des artistes débutants ou expérimentés, inconnus ou de renommée internationale, originaires du lieu même, de la région mais aussi étrangers à tout attachement local. Dans l'un des hauts lieux de la sociabilité colliourenque, le café de l'Hostellerie des Templiers, fréquenté tant par les Colliourencs que les touristes, les murs sont entièrement recouverts de tableaux reçus en cadeau ou acquis au fil des décennies par plusieurs générations de propriétaires auprès d'artistes ayant séjourné dans le village ou à l'hôtel même. Ce qu'avec E. Cortade, les Colliourencs retiennent de la peinture, n'est pas l'ensemble des événements picturaux qui s'y sont produits ou s'y produisent encore. L'examen de la réception colliourenque des œuvres d'art doit aussi prendre en considération celles qu'elle rejette et qui s'en trouvent occultés. Ainsi en est-il de l'expérience picturale des œuvres d'Augustin Hanicotte et de l'un de ses élèves, François Bernadi. Pour comprendre la réception de la peinture par les Colliourencs, il est donc nécessaire, d'une part, de revenir sur l'histoire de la peinture à Collioure et, d'autre part, d'examiner ce que ceux qui y vivent en retiennent. Ce sont trois personnages, et non deux, qui occupent la scène: les œuvres « retenues », celle

des Fauves; les œuvres

«

oubliées », celles d'Hanicotte et

de Bernadi; et enfin évidemment les Colliourencs euxmêmes. Comme le révèlent avec force les installations du
«

Chemin du Fauvisme »2, c'est à un jeu de miroir que se

2 « En mai 1905, Matisse découvre Collioure (Pyrénées-Orientales), un mois plus tard André Derain l'y rejoint. Le petit port catalan, en ce début de siècle, accueille deux des maîtres de cette école originale qu'est le fauvisme. Sur leurs pas, de nombreux artistes, tels Dufy et

12

Martine Duquesne

livrent les Colliourencs dans leurs rapports à la peinture, un jeu où les œuvres s'effacent au profit de ce que nous appellerons l'idée « Collioure» : non seulement le « Chemin du Fauvisme» ne propose que des reproductions, sans porter aucun intérêt aux originaux, à l' œuvre ellemême ni à celui qui l'a exécutée, si ce n'est à sa notoriété, à la reconnaissance dont il jouit, à sa célébrité, mais il met également l'accent sur ce qui importe le moins aux Fauves eux-mêmes, le rapport au motif, niant ainsi l'originalité de la place qu'ils souhaitaient occuper dans l'histoire de l'art, leur identité même; dans la dialectique de leur effacement et de leur existence comme figuration du paysage local, les œuvres concourent à la production d'une identité et d'une seule, celle de l'entité « Collioure» qu'elles cultivent et parachèvent, à leur corps défendant. Quant à l'image de Collioure que renvoie la peinture d'Hanicotte, comme celle de Bernadi, loin de se conformer à l'idée
«

Collioure », encore moins de l'enrichir,

elle est au

contraire celle qui se reflète dans un miroir que les Colliourencs auront à cœur de voiler. Pour saisir la dynamique à l' œuvre dans les relations qui animent les trois éléments composant ce puzzle qu'est la réception de la peinture par les Colliourencs,
Desnoyer, viendront y chercher une lumière particulière et immortaliseront le village, faisant de Collioure la cité des peintres. Le Chemin du Fauvisme constitue un itinéraire de visite du village permettant la découverte d'une vingtaine de tableaux représentant Collioure. Les œuvres sont placées là où chaque peintre a posé son chevalet face au paysage qu'il peignit du même endroit. Le visiteur peut ainsi assister pas à pas à la naissance d'un des mouvements picturaux les plus considérables du xxe siècle. Il saisit d' œuvre en œuvre l'évolution de la couleur, de la lumière et de ses reflets colorés. Le Chemin du Fauvisme est finalement un musée imaginaire de l'émotion et de la couleur, à parcourir à pied à travers ce traditionnel village de pêcheurs» in http://www.sunfrance.com/presse / Routesatheme / Fauvisme.html. C'est ainsi que sont vantés aujourd'hui sur Internet les charmes de Collioure.

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Fauves au Jardin

d'Eden.

La peinture

en réception

à Collioure...

nous nous proposons de les prendre en considération les uns après les autres: tout d'abord, le Fauvisme dans ses caractéristiques internes; puis les œuvres d'Hanicotte et de Bernadi, dans une perspective identique; enfin nous

interrogerons sur ce qui fait l'identité du « petit port de
pêche» et de ceux qui y vivent. Le chemin du Fauvisme Les œuvres d'Henri Matisse et d'André Derain sont trop connues pour qu'il s'agisse ici de faire des commentaires d'historien de l'art. Mais outre leur notoriété, et la redondance que pourraient présenter de tels propos, ce qui nous intéresse, plus que l'histoire de l'art en elle-même, c'est bien la réception que font les Colliourencs de leurs œuvres. Aussi quelques mots sur leurs démarches picturales et les œuvres où apparaît le village de Collioure, dans la mesure où les Colliourencs les retiennent, sont nécessaires pour comprendre de quelle façon se fait la rencontre entre les deux. En 1905, Matisse passe, on le sait, l'été à Collioure avec son ami Derain, pour ensuite s'y installer. Depuis 1898, animé par un intérêt très fort pour la lumière, il a entrepris plusieurs voyages qui l'ont mené d'abord à Londres pour y voir les Turner, en Corse où, séjournant une année durant à Ajaccio, il découvre la lumière méditerranéenne, puis dans la région toulousaine. Ainsi Matisse voyage toute sa vie durant, du moins jusqu'en 1941, tant que sa santé le lui permet. Dans les années trente, il se rend à New York, à San Francisco, à Tahiti. L'œuvre de Matisse est fortement influencée par Cézanne, Van Gogh et Gauguin. Poussant à son stade ultime le point de vue impressionniste, et sous l'influence de Signac, il découvre le divisionnisme et peint, à Paris, pendant l'hiver 1904, la toile Luxe, Calme et Volupté, composée de touches de couleurs, séparées les unes des

14

Martine Duquesne

autres, qui assurent à l'ensemble sa lumière. Mais l' œuvre de Van Gogh puis la découverte de Gauguin entraînent Matisse et Derain dans l'ivresse des couleurs. Matisse délaisse alors le divisionnisme qu'il compare à «un ménage trop bien fait, un ménage de tantes de province» et qu'il accuse de rendre mécanique la peinture. Et c'est alors qu'ils sont à Collioure en 1905 que Matisse et Derain s'engagent dans l'emploi de couleurs pures et prennent leur distance avec la ressemblance figurative. Le séjour à Collioure n'est pour Matisse et Derain qu'un moment de leurs cheminements artistiques, de leurs problématiques picturales, même si, à la suite des critiques qui eux-mêmes emboîtent le pas des peintres qui situent géographiquement les tableaux dans les titres qu'ils leur donnent, les Colliourencs n'en retiennent que cela. Fenêtre ouverte à Collioure, Intérieur à Collioure, pour Matisse, Vue de Collioure (1905), Port de Collioure, Le cheval blanc (1905), Collioure, les montagnes (1905), les deux Port de Collioure (1905), Bateaux à Collioure (1905), pour Derain -, ces titres sont à prendre au sérieux mais du seul point de vue pictural: en ce qu'ils situent le lieu de la lumière et datent ainsi les toiles dans un Fauvisme spontané que le Fauvisme assumé aurait renié, plus épris de couleur que de lumière; et surtout en ce qu'il situe le peintre, et ceci est vrai pour Derain plus que pour Matisse, sur les lieux peints par les peintres précédents. En 1906, Derain sera à Londres où, ainsi que Turner avant lui, il peint le Pont de Westminster; il ira aussi à L'Estaque où il peint les paysages de Cézanne. Chatou, Saint-Tropez, Collioure, L'Estaque, La Ciotat, autant d'anecdotes. Loin du chevalet et de la peinture sur le motif, le peintre de Fenêtre ouverte à Collioure, comme le titre de cette toile le dit, peint une fenêtre, un cadre, une peinture, plus que Collioure. Matisse n'applique plus les couleurs au motif mais abandonne pour ainsi dire le motif aux couleurs. Vers 1914, les compositions de Matisse se géométrisent à tel point que sa Porte-fenêtre à Collioure (1917),

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Fauves au Jardin

d'Eden. La peinture

en réception

à Collioure...

avec son aplat de surfaces où dominent les noirs et les gris, fait aujourd'hui penser davantage à l'abstraction des œuvres de Soulages, c'est-à-dire à la place qu'il occupe dans l'histoire de l'art, qu'à un quelconque motif qu'il aurait projeté de représenter. C'est en effet vers toujours moins de figuration que chemine Matisse pour se tourner vers la couleur exclusivement. Quand, plus tard, après son séjour à Collioure, Derain s'intéressera à l'expression, ce ne sera pas celle des hommes mais celle des paysages, de leur composition, d'où tout pittoresque, d'où toute intervention humaine seront absents, si ce n'est celle du peintre lui-même, de sa personnalité «intérieure» qui exprime plus sa vérité que celle du paysage. Avec Fenêtre ouverte à Collioure, plus qu'il ne représente Collioure,
Matisse montre explicitement,

-

ce qu'il

n'a

pas

encore

osé faire avec Luxe, Calme et Volupté -, qu'il travaille chez lui, dans son atelier, loin de la présence du motif. Dans la même logique, Matisse modifie les rapports du dessin et de la couleur; c'est la couleur qui exprime la forme et non plus le dessin. Le contour, le dessin ne l'intéressent pas. Il s'approprie la réalité, support de son œuvre. Matisse a toujours repris les mêmes thèmes en leur faisant dire vingt choses différentes. La peinture est pour lui un langage. Il ne cherche pas à mettre sur la toile l'équivalent du sujet choisi: «Tous les rapports sont changés entre le peintre et son modèle. Il s'agit de ne plus faire qu'un avec lui et de donner à voir ce sentiment, l'émotion qui s'ensuit. Les lignes ne sont pas utilisées pour donner une précision sur le sujet mais en tant que telles, pour exprimer non un contour mais un volume. L'utilisation de la couleur est le révélateur d'un monde intérieur, non la représentation d'une vision objective. La vision des Fauves est fondamentalement antinaturaliste. Matisse et Derain laissent apparaître le blanc de la toile pour mieux faire vibrer les tons, sans dégradé ni transition, sans modelé ni cerne soulignant les formes. Matisse ne décrit jamais le mouvement qui l'entoure. Et, lorsqu'ils

16

Martine Duquesne

peignent à Collioure, plus qu'ils ne peignent Collioure, Derain comme Matisse sont animés du désir de faire exulter les couleurs, toujours vives. Matisse ne songe qu'à reconstituer le paradis. «J'ai toujours essayé de livrer aux autres la beauté de l'univers et ma joie de peindre », écritil, « de donner à voir le bonheur de vivre ». « Ce que je cherche, c'est un art [...] lénifiant, un calmant, quelque chose d'analogue à un bon fauteuil qui le délasse de ses

fatigues

»3.

Motif, dessin, mouvement, trois éléments contre lesquels se déterminent les Fauves; trois éléments auxquels s'attache Hanicotte. Deux peintres de la vie des gens Lorsqu'en 2000 est organisée la première exposition4 des œuvres d'Hanicotte5 à Collioure, ses maîtres d' œuvre en sont Raymonde Duval6 et Joséphine Matamoros7, toutes
3 Matisse H., Écrits et propos sur ['art, Paris, Hermann, 1972, p. 58. Des très nombreux ouvrages sur le Fauvisme et dans le cadre restreint, du point de vue de l'histoire de l'art, qui nous occupe ici, on peut consulter: Cabanne P., André Derain, Paris, Éd. Somogy, 1990 et Leymarie J., Le Fauvisme, Genève, Skira, 1987. 4 À l'occasion de cette exposition qui s'est tenue du 14 septembre au 22 octobre 2000, un catalogue fut publié: Augustin Hanicotte. Collioure 1915-1945, Catalogue de l'exposition du Musée d'Art Moderne et du Château Royal de Collioure, Paris, Adagp, 2000. 5 Augustin Hanicotte naît le 22 juillet 1870 à Béthune. Il vit quelques années à Paris, séjourne à plusieurs reprises en Bretagne puis s'installe à Volendam aux Pays-Bas jusqu'à la première guerre mondiale. Il y rencontre Tryntje Spaander qu'il épouse en 1914 à Paris. En 1915, pour des raisons de santé, il s'installe à Banyuls-sur-Mer puis à Collioure jusqu'en 1945, année où il quitte Collioure pour vivre à Narbonne jusqu'à sa mort en 1957. Notons qu'Augustin Hanicotte et Henri Matisse sont exactement contemporains. 6 Raymonde Duval est galeriste. La « Galerie Raymonde Duval» se trouve sous les arcades du Jardin du Palais Royal à Paris. Elle a rassemblé l' œuvre d'Augustin Hanicotte ainsi que les fonds d'archives qui le concerne. Je tiens à lui exprimer ici ma très profonde gratitude 17

Fauves au Jardin

d'Eden.

La peinture

en réception

à Collioure...

deux animées d'une forte inclination pour l'histoire de l'art et la peinture en général, pour l' œuvre du peintre en particulier. Hanicotte a résidé à Collioure pendant trente ans, de 1915 à 1945. Il Y a également créé et animé des ateliers de peinture pour les élèves de l'école primaire à partir de 1925, peint et dessiné les paysages et la vie quotidienne d'une part, et, d'autre part, il fut associé étroitement à la vie sociale en produisant les programmes informant de la vie festive du village, à la production desquels il convia très vite les enfants. Pourtant, celle qu'il revendiquait comme son œuvre maîtresse, intitulée Plage à Collioure, à laquelle il consacra plusieurs années, une composition monumentale (270 x 473 cm) qui dépeint la vie du port de pêche, ne fut acquise par la municipalité que récemment, à l'occasion de l'exposition qui lui fut consacrée. Mais si, alors qu'il vit à Volendam dans le nord de la Hollande, sa rencontre avec Maillol lui fait découvrir Collioure et l'entraîne à s'y installer, s'il connaît l'expérience «d'une révélation immédiate [...] devant cette nature aux beautés multiples, la lumière dorée du Sud, les bleus intenses de cette Méditerranée, cette végétation luxuriante, [devant] ce petit port de pêche baigné de soleil, sublimé par tant de peintres avant lui [qui] deviendra pour lui, immédiatement une source magique de création »8, Hanicotte n'en a pas moins un projet pictural radicalement différent de celui des Fauves, voire opposé. Avec lui, le dessin conserve une place importante, celle qui concourt à la figuration de l'objet représenté et en garantit la singularité. La couleur reste elle aussi attachée à l'objet et, à ce propos, il vaut mieux parler des couleurs
pour sa disponibilité et l'aide précieuse qu'elle a eu l'amabilité de m'a pporter. 7 Joséphine Matamoros est Conservateur en Chef du Musée de Collioure et du Musée de Céret. 8 Duval R., «Augustin Hanicotte », in Augustin Hanicotte. Collioure 1915-1945, Paris, Adagp, 2000, p. 11.

18

Martine Duquesne

que de la couleur. À son arrivée à Collioure, il remplace sa palette de couleurs propres à la lumière du Nord par celle
«

des ocres du Sud »9.Hanicotte est en effet animé par le

désir de représenter les gens dans la vie quotidienne qui est la leur, dans leur travail ou dans les tâches auxquelles ils s'adonnent, dans leurs mouvements. Des femmes de Collioure, il remarque la démarche, et de la démarche de ces femmes, son rythme. Ce sont donc les Colliourencs qui l'intéressent et qu'il désire peindre, bien au-delà du fait même de peindre qu'il met au service des objets qu'il

représente, du motif. Lorsqu'il est en Hollande, c'est
gestuelle des patineurs

«

la

fascine

»10;

à Collioure, «l'humaniste

ondulant

sur la glace qui le

qu'il était, [repré-

sentait] le travail des pêcheurs rentrant de la mer, la vie de ces femmes de Méditerranée, porteuses de poissons, porteuses d'eau ou de fagots, ces chevriers grimpant dans les collines avec leurs troupeaux, [...] au mouvement des

haleurs en plein effort

»1.

Ce sont aussi des enfants

cueillant des figues ou une femme accroupie arrangeant des branches de mimosa dans un vase posé sur le sol. Jamais aucune velléité d'abstraction n'anime Hanicotte : dans ses paysages mêmes, c'est encore l'homme qui les a façonnés qui apparaît en filigrane. Tout autant que la peinture, que l' œuvre d'art, Hanicotte s'intéresse à ceux qui peignent, aux peintres eux-mêmes et, plus particulièrement, à l'initiation des enfants à cette activité. C'est ainsi qu'il entreprend, dans les années 1920-1930, en collaboration avec les instituteurs de l'école primaire de Collioure, de faire découvrir la peinture aux élèves de l'école primaire, auxquels il donnera le nom de Gosses de Collioure. Aussi de la même façon qu'il étudie ses sujets in situ, il commence, lorsqu'il s'engage dans ce travail péda9 Duval R., op. ciL, p. 12. 10 Ibid. 11 Ibid.

19

Fauves au Jardin

d'Eden.

La peinture

en réception

à Collioure...

gogique avec les élèves de l'école primaire, par les faire sortir de la classe pour les emmener observer le monde colliourenque, pour les conduire à voir ce que d'habitude ils ne regardent pas, la vie des gens, leur vie et le cadre dans lequel elle se déroule, c'est-à-dire ce qu'Hanicotte considère comme la beauté, leur beauté intrinsèque qu'il s'agit, pour l'artiste qu'il est et pour les artistes en devenir qu'ils sont, d'exprimer. En 1915, à l'âge de quarante-cinq ans, lorsqu'il s'installe à Collioure, Hanicotte y observe la «fête de Collioure» qui a lieu le 15 août et s'entoure d'enfants pour en illustrer le programme. Commence alors une expérience pédagogique inédite qui consiste à amener les écoliers travailler sur les sites et peindre sur le motif. Accompagnés du peintre et de leurs instituteurs, les enfants munis d'un matériel de fortune, s'installent sur la plage par un après-midi de 1925. L'un de ces instituteurs, Paul Combeau, relate cette première expérience, en 1926, dans La Vie Pédagogique: « L'artiste fit une brève décomposition du motif à traiter. Trois plans dans le paysage qui se déployaient sous nos yeux: clocher, château des rois de Majorque et montagnes bleues. Au ciel, quelques nuages figés. Pour tout matériel nos gosses disposaient de papier d'épicerie, d'un bout de fusain, de calendriers en guise de carton, de pinces de lessiveuse, de coquillages comme godets, d'un pinceau, de pastilles à 0,20 F. l'une et de l'eau de mer à proximité et à volonté. Et sous nos yeux étonnés, [...] le paysage naissait délicatement fantaisiste, ou fortement construit suivant le tempérament de l'élève, Hanicotte se contentant de faire rectifier au passage quelques erreurs par trop grossières. [...] Et nos gosses ravis dressèrent des clochers aux teintes imprévues sous des cieux polychromes, et des bâtisses d'un style nouveau au pied des montagnes violettes et bleues [...]. Durant plus de deux heures, sans arrêt, couchés à plat ventre ou sur le côté, nos élèves dessinèrent, peignirent, barbouillèrent, donnant libre cours à leur originalité créatrice, se

20

Martine Duquesne

racontant librement avec leurs pinceaux et leurs couleurs à quatre sous. L'expérience recommença une fois par semaine. Sur les collines d'alentour, nos gosses plantèrent leur chevalet, car ils s'étaient fabriqué un matériel rudi-

mentaire

»12.

Tout ici réfère à la vie quotidienne des petits

Colliourencs, aussi bien le matériel utilisé, qu'il soit coquillage ou boîte d'anchois pour délayer les poudres et obtenir les couleurs, que le motif. Au particulier, au particularisme colliourenque auquel il accorde une attention respectueuse et systématique, Augustin Hanicotte donne une dimension universelle. Qu'ils travaillent à l'extérieur ou en classe les jours de mauvais temps, les élèves sont mis à contribution pour l'organisation matérielle des séances, d'une façon identique à celle qu'ils connaissent par ailleurs dans l'activité qu'exercent leurs pères, la pêche, et dont eux-mêmes font parfois l'expérience comme mousses pendant la période estivale: comme le mousse pourvoit aux besoins de l'équipage en eau, l'un des enfants est chargé de la cruche d'eau et du remplissage des godetsl3. Avec les illustrations des fables de La Fontaine que les élèves réalisent avec le peintre sur les murs de la classe, entre dans l'école le monde qui leur est

familier. François Bernadi se souvient que

«

le Héron, le

Loup et l'Agneau, le Corbeau et le Renard, évoluaient dans la flore de notre pays. Ainsi, le héron allait au bord du Douyl4, le loup sortait d'un buisson de cistes et le corbeau était perché sur un figuier »15. C'est aussi à travers leur activité artistique que les enfants participent à
12 Combeau P., «Un essai d'art appliqué à l'école primaire», La Vie Pédagogique, 1926, in Augustin Hanicotte. Collioure 1915-1945, Paris, Adagp, 2000, p. 89. 13 Bernadi F., «Souvenirs d'un « gosse de Collioure» », in Augustin Hanicotte. Collioure 1915-1945, Paris, Adagp, 2000, p. 24. 14 Le Douy est la rivière dont le bassin délimite le territoire colliourenque et dont l'embouchure forme l'une des plages de Collioure où se tenaient les barques de pêche. 15Bernadi F., op. cit., p. 25.

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Fauves au Jardin

d'Eden.

La peinture

en réception

à Collioure...

ce qui vient à eux de l'extérieur. Ainsi «une troupe de théâtre ambulant jouait une pièce qui se passait à bord du paquebot « Tenacity». Monsieur Hanicotte s'est aussitôt proposé pour diriger la réalisation des décors en nous y faisant participer. Avec d'autres camarades, j'ai travaillé sur ces décors. Nous peignions sur de très grandes surfaces de papier kraft étalées sur le parquet. Nous avons reproduit l'un de mes dessins, les Jardins de l'Ouille au Printemps, ainsi que deux ou trois autres décors, le pont, l'intérieur du paquebot »16. Avant de leur faire exécuter un premier dessin au fusain dont ils repassent les traits au bleu de Prusse, c'est à partir du tracé de la ligne d'horizon, celle qui délimite la vie sociale des hommes ici-bas, qu'Hanicotte apprend aux enfants à bâtir un paysage. Choix picturaux et animation pédagogique façonnent d'une manière identique la personnalité artistique d'Hanicotte. Il n'est pas jusqu'à son œuvre maîtresse dont le peintre ne confie une partie de l'exécution à ses jeunes collaborateurs. Bernadi fait part des modalités de cette

collaboration: « [...] j'ai participé, comme d'autres, à sa grande composition La plage de la ville. Il nous donnait des
dessins de personnages à décalquer sur du papier transparent. [...] Bien plus tard, [...] au début de 1943 [...], comme autrefois, je repassais ses dessins sur du papier transparent. Il parachevait alors sa grande composition La plage de la ville. Lorsque je le <&uittais en fin d'après-midi, il me donnait un billet de 5 F» . Ces deux facettes constitutives de l' œuvre du peintre la caractérise depuis toujours: si on reconnaît l'artiste à sa manière, au style de son dessin, - que ces œuvres aient été produites à Volendam ou à Collioure -, le motif, au contraire, se différencie nettement, dans l'un et l'autre lieu. Les patineurs sur l'étang gelé de Hollande laissent la place aux pêcheurs de la plage de Collioure, les couleurs du sud remplacent
16 Ibid.
17

Ibid.

22

Martine Duquesne

celles du nord; seule demeure commune aux deux sources d'inspiration la tendresse évidente pour les hommes et leurs activités qui, à travers le dessin, émane des tableaux. Aussi banales soient-elles pour ceux qui les vivent, le regard que porte sur elles Augustin Hanicotte et sa peinture, élève ces activités au rang de gestes, et leurs acteurs au rang d'auteurs, tout en les maintenant cependant au niveau d'une modestie d'où toute transcendance est absente, ni abstraction ni réalisme socialiste. Joséphine Matamoros décrit ainsi Plage à Collioure: «Cette toile résume tout le travail de l'artiste pendant les trente années où il réside à Collioure. Elle s'élabore comme un décor de théâtre aux couleurs vives: en fond la chaîne des Pyrénées qui vient mourir à Collioure avec les forts SaintElme et Dugommier, le Château Royal et le faubourg complètent cette ligne et définissent la perspective. Enfin les trois quarts de la toile reconstituent la vie du port de pêche. Des dizaines de petits personnages ronds et grouillants comme dans une peinture flamande, mais aussi plus près de nous comme dans un dessin de Dubout, s'activent: ils étalent les filets, tirent les barques, transportent des paniers de poissons, grimpent dans les charrettes, les femmes bavardent par groupes avec les cruches à eau sous les bras, les ânes patientent chargés de paniers... le tout sous l' œil débonnaire du curé. En regardant attentivement les groupes de personnes apparaît alors une touche d'humour, mais le ton est bien celui d'un témoignage racontant une vie simple, tranquille, sereine, voire .. 18 naIve. » De la vie des gens, des Colliourencs, Bernadi retient la vie de travail des pêcheurs qui fut aussi la sienne dans sa jeunesse. Né en 1920, François Bernadi vit l'enfance d'un enfant du village: il va à l'école où il suit les cours d'Hanicotte, puis devient mousse. Il a vingt ans lorsqu'est
18Matamoros J., «Hanicotte à Collioure, peintre du motif et de la pédagogie active », in Augustin Hanicotte. Collioure 1915-1945, Paris, Adagp, 2000, p. 18.

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Fauves au Jardin

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La peinture

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à Collioure...

déclarée la deuxième guerre mondiale pendant laquelle il sert dans la marine jusqu'au sabordage de la flotte à Toulon en 1943. Le conflit terminé, il devient dessinateur de presse et entreprend une œuvre picturale qui décrit les pêcheurs colliourenques à travers leurs activités. Deux influences se mêlent dans l'inspiration picturale de Bernadi. Il reçoit et garde d'Hanicotte son intérêt pour le motif et la qualité de son regard sur les hommes. Mais à cet héritage s'ajoute celui des Fauves, et de Derain en particulier, en ce qui concerne les rapports de couleurs. Ce deuxième aspect combiné à une vision moins naïve de l'activité des pêcheurs que celle d'Hanicotte conduisent la peinture et les dessins de Bernadi à s'informer aussi bien de l'évocation du travail des gens que de l'absolu du Fauvisme. Mais il s'agit, cette fois, d'un absolu tragique. Nous ne sommes plus au paradis de Matisse, mais, au contraire, en forçant à peine le trait, dans l'enfer du travail et de sa difficulté, dans l'enfer de la pauvreté qui contraint les vieilles femmes à ravauder encore les filets malgré leur âge avancé, de l'injustice qui retire des mains des pêcheurs le fruit de leur labeur et, mains inutiles et pourtant abîmées, les vide même de la dureté d'un travail qui utilise les corps, les déforme et les soumet, sans répit espéré, à la peine, à l'enfer des damnés de la terre. Nous ne sommes pas non plus dans l'activité propre à une humanité qui prend ainsi sa place dans le monde, telle que la dépeint Hanicotte : nul sourire sur les visages des personnages qui peuplent les plages colliourenques, ni sur les lèvres de ceux qui découvrent les œuvres de Bernadi; des êtres au squelette apparent, des fantômes d'hommes, décharnés, des pauvres qui, comme autant de Sisyphe, n'en finissent jamais de «gagner la vie », jusqu'au moment ultime où, de cela même, ils sont empê-

chés et où Bernadi, l'un des « gosses de Collioure », peint La Fin. Des hommes aux mains vides, bras ballants, effarés, dos à la mer, arrière-plan saturé de bleu marine. Une vieille en noir, et des barques-papillons noirs, oiseaux

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Martine Duquesne

morts-barques de deuil, aux ombres plus présentes les barques elles-mêmes. Au premier plan, les orbites hommes, énucléées. La fin de la pêche à Collioure, rêve anéanti, celui que ces pêcheurs poursuivaient, « sortir» . Une fiction qu'il faut maintenant raconter.

que des un

s'en

Illustration:

François Bemadi, La Fin, c. 1950, @ M.D.

Du début à la fin 1968 : les dernières barques, désarmées depuis une dizaine d'années, sont « brûlées vives» sur la plage. Cette même année, dans le «petit village de pêcheurs» s'achève la construction du port de plaisance, alors qu'aucune construction portuaire n'avait jamais été entreprise pour les bateaux de pêche que l'on tirait sur la plage. Aujourd'hui, les vacanciers se pressent l'été dans cette station balnéaire qui tire encore son prestige de sa répu-

tation de « petit port de pêche ». Dans les années 1980, le
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à Collioure...

petit-fils

d'un

ancien pêcheur

y fonde avec des amis
«

parisiens, récemment installés à Collioure,

l'Association

Voile latine» qui a pour but de « faire revivre les barques catalanes de Collioure ». Ils recherchent «sur tout le littoral les traces, les témoignages [...] de vieilles barques,

d'antiques gréements

»19.

Ils les remettent en état aux

beaux jours, sur la plage, s'informent dans les ouvrages historiques de construction navale, visitent les musées des arts et traditions populaires, écrivent des articles. Ils naviguent sous la houlette du grand-père, et reconstituent des
«

calades

»20

pour

«

retrouver des gestes ancestraux ». Les

restaurants proposent des fruits de mer ou des gambas et s'ornent de filets de pêche et de flotteurs de verre. Mais il n'est possible, dans aucun, de commander un plat de sardines. Les anciens pêcheurs regardent partir et revenir le bateau-promenade qui emmène les touristes en mer. Les Colliourencs ont cessé de pratiquer la pêche,

c'est-à-dire

«

la pêche au sardinal », au lendemain de la
devant la concurrence
«

seconde guerre mondiale

que leur

opposait un nouveau mode de pêche,

la pêche au lam-

paro », initiée par les propriétaires terriens, de Banyuls essentiellement. Ces viticulteurs y avaient alors investi leurs capitaux et espéraient ainsi, grâce aux quantités de poissons « industrielles» qu'il était de cette façon possible de ramener dans les filets, faire fructifier leur mise. Pour quelle(s) raison(s) les pêcheurs colliourenques se sont-ils montrés si hostiles au changement de méthode au point de ne plus pêcher? Pour le comprendre, il faut d'abord revenir sur

l'histoire de
19 Durand
~achting,

«

la pêche au sardinal

»

et son organisation21.

J.-C., « Les barques amb vela llatina », in Les cahiers du n° 233, 1982, p. 142. o « Caler» un filet, c'est le mettre en pêche. Une « calade » est l'ensemble des opérations qui composent le fait de « caler ».
21 La démonstration de ce que nous avançons ici de façon très

synthétique

est développée

dans notre thèse de doctorat, La Pêche au

26

Martine Duquesne

Elle se développe à la fin du XVIIIe siècle à Collioure justement où on remarque une saturation du foncier, plutôt qu'à Banyuls où la culture de la vigne occupe les brassiers en nombre. Elle s'autorise alors du rachat de la dîme laïque à laquelle la ville était soumise jusque-là. Elle y prend son essor au début du XIXesiècle avec la construction du port de Port-Vendres qui devient, en 1823, une commune autonome de Collioure et lui retire ainsi les bénéfices du commerce maritime qui jusqu'alors s'y pratiquait. Bien que précédemment, des Colliourencs aient pratiqué la pêche des sardines au filet maillant dérivant, le « sardinal », c'est, à la fin du XVIIIesiècle, l'organisation humaine de cette pêche qui connaît un bouleversement, radical du point de vue de ses implications sociales. Alors qu'elle était pratiquée par deux pêcheurs à partir d'un
«

canot », elle rassemble maintenant un équipage,

«

fami-

lial », composé d'un patron, propriétaire de sa barque, de trois ou quatre matelots et d'un mousse qui s'engagent journalièrement dans cette activité pendant la saison de pêche plutôt qu'occasionnellement et qui vendent leurs prises à des marchands plutôt qu'ils ne les consomment eux-mêmes comme c'était le cas précédemment. Contemporaine de l'expansion du chemin de fer, l'activité halieutique fait naître, chez les Colliourencs qui s'y engagent en masse, malgré le dénigrement dont elle est l'objet, un
«

espoir fou », ce rêve auquel nous faisions allusion plus

haut, celui de pouvoir utiliser l'argent ainsi gagné pour acheter des vignes et/ ou, par leur professionnalisation, celui de hisser la pêche au même rang de prestige que la culture de la vigne et les hommes qui la pratiquent au même rang d'autorité que les vignerons. Mais le rêve tourne au cauchemar: le poisson visé, la sardine, a des déplacements si aléatoires qu'aucune prévision n'est possible et les prix auxquels les marchands achètent le poisson sont toujours insuffisants pour permettre une
sardinal à Collioure. Ethnologie d'une disparition, Université 2001. de Paris X,

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La peinture

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à Collioure...

définitive. L'organisation capitaliste du marché du poisson les dépasse et, après une période favorable d'à peine une vingtaine d'années, de 1870 à 1890, leurs revenus chutent. Leur dépendance envers les marchands est de plus en plus forte et les conflits qui les y opposent tournent à leur désavantage. La plupart des pêcheurs de Collioure échouent à vivre de leur activité et s'adonnent à des travaux complémentaires sitôt la saison de pêche achevée. Dans les années 1930, l'exode est fort: la pêche est délaissée par ceux qui lui préfèrent un emploi dans l'administration. S'ils ont tout de même réussi à protéger, à travers l'organisation familiale des équipages, les prérogatives d'un patron-propriétaire de sa barque jusqu'à la fin des années 1930, les pêcheurs de Collioure se retrouvent après la guerre face à une situation totalement différente. Lorsque les viticulteurs banyulenques se font armateurs, e'en est fini de l'indépendance du patron colliourenque et de l'effort en sa faveur que consentent les cadets qui forment son équipage, de sa maîtrise sur l'activité, seule garante de la possibilité de la faire accéder au rang de prestige dont bénéficie la culture de la vigne et son produit. C'est qu'en effet être un homme à Collioure est conditionné par le fait d'avoir une vigne dont on peut tirer son propre vin, qui lui-même à son tour renforce, chez celui qui le produit et le boit, son « sang d'homme », alimente sa virilité et son autorité au sein de sa propre famille et, comme chef d'une famille, au sein de la communauté tout entière. Lorsque l'activité de la pêche n'est qu'un moyen pour acquérir des terres, c'est dans cette logique-là qu'elle s'inscrit. De la même façon, lorsqu'elle ambitionne de créer un système parallèle de reconnaissance en autochtonie, fondé non plus sur la terre mais sur la mer, a priori antithétiques l'une de l'autre dans les classifications locales. En effet, ce qui fait « le Colliourenc », ce qui fait son autochtonie, ce qui fait « Collioure », c'est le sucre contenu dans le raisin dont les grappes sont, pour

reconversion

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Martine Duquesne

certaines, vendangées presque sèches. C'est le fort taux d'alcool ainsi obtenu, mesure de la virilité du vigneron. À ce principe de vie, s'opposent point par point la mer et l'humide, principe de mort, situé «fora» (cat.), c'est-àdire « dehors ». Une attitude récurrente des Colliourencs est à cet égard significative: quand ils désirent vous faire

partager l'amour qu'ils ont pour

«

le petit port de pêche »,

les Colliourencs tournent le dos à la mer. Leur regard se pose sur les collines environnantes plantées de vignes qui les couvraient, dans les années 1970 encore, presque jusqu'au littoral. Du côté de la mer, on montre peu d'intérêt. Ici, l'appel du large ou de l'ailleurs ne séduit personne:
«

Pour quoi faire, aller ailleurs? On est bien ici. Regardez.

On a tout ce qu'il faut. C'est le paradis terrestre! ». Comme au paradis biblique où il ne s'agit pas de faire mais d'être, le travail n'est pas de mise dans le rapport à la vigne tel que les Colliourencs le définissent. Plus qu'ils ne la cultivent, ils l'entretiennent, ils l'entourent des conditions les plus favorables au développement de ses facultés intrinsèques, ils la font venir. Ici, on parle de « soigner» la vigne. Et d'une vigne bien soignée, on dit qu'elle est « propre », que c'est « un vrai jardin », le jardin d'Eden, sans doute. Le vigneron ne fait pas la vigne; elle est déjà ce qu'elle doit être; il ne peut que la gâcher par manque de soin, par négligence. Mais il lui permet d'être elle-même et ainsi se permet d'être lui-même en s'y rendant quotidiennement, en s'y honorant de sa présence : « la vigne est une maîtresse exigeante. Elle a besoin de voir son maître tous les jours », dit-on à Collioure. Et le maître n'est tel que dans la compagnie de sa maîtresse. Un épanouissement mutuel. À cet attachement aristocratique au terroir, s'opposent les inconséquences d'un milieu toujours hostile. Si « la mer est à tout le monde », elle semble ne vouloir de personne ni ne profiter à personne: sa fréquentation est réputée isoler les hommes de leurs semblables; plus qu'elle ne leur permet de se prévaloir auprès de leurs

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Fauves au Jardin

d'Eden.

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à Collioure...

congénères, elle les écarte de toute communauté. Car elle est toujours imprévisible: un tapis vert sur lequel les pêcheurs ne peuvent que miser leur solitude. Et finalement trop prévisible: c'est l'échec annoncé. L'économie capitaliste a permis aux Colliourencs sans terre de rêver pouvoir construire une organisation sociale parallèle voire supérieure à celle de l'autochtonie, en la remplaçant par le travail et sa reconnaissance, par le mérite. Mais elle l'a aussi du même coup rendu impossible, en dressant

devant les pêcheurs ceux qu'à Collioure 0l! dit être « les ennemis héréditaires »22, les marchands. «A la pêche, la
misère est la fille de l'abondance et de la pénurie ». C'est à un système économique qui les dépasse que doivent se plier les pêcheurs, un système économique qui en fait des esclaves et non des maîtres. Pauvres ils le sont doublement : vis-à-vis du terroir comme vis-à-vis du travail. Une double dénégation leur est ainsi nécessaire: la dénégation de la primauté de la terre, - elle qui fait les hommes -, sur la mer où sont acculés ceux qui n'en sont pas; la dénégation de cette transgression, ressentie d'autant plus fortement du fait de son échec. Dans ce contexte, il ne fait pas bon remuer les souvenirs de pêche, toujours désolés et désolants, d'autant plus que l'autochtonie reste la valeur dominante. Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Elle connaît un véritable coup de théâtre, lui aussi émanation de la société

englobante, un renversement de situation. Avec « le désir de rivage »23 et les congés payés, le tourisme balnéaire se
développe à Collioure tout au long du x)( siècle. Les touristes se rendent à Collioure avec leur propre problématique, celle des vacances, celle du paradis. Étrangers sans doute, ils pourvoient tout de même les habitants du «petit port de pêche» de revenus sonnants et trébuchants, qui, pour être issus d'un tourisme fondé sur la
22 Cortade 23 E., op. cit., p. 12. du vide. L'Occident et le désir de rivage,

Corbin A., Le territoire
1988.

1750-

1840, Paris, Aubier,

30

Martine Duquesne

mer, n'en nourrissent pas moins leurs ambitions d'autochtonie, sans compter qu'il s'agit là de rentes et non du produit d'un labeur aliénant. Sans compter non plus, - c'est un bénéfice supplémentaire -, que ces étrangers qui ne s'intéressent pas aux vignes sont du même coup inoffensifs. Avec la représentation des hommes dans leurs activités quotidiennes, tels que les a peints Hanicotte, avec la représentation des hommes au travail et in fine de l'échec de leur « espoir fou », tels que Bernadi les a montrés, les Colliourencs ne pouvaient rien faire qui alimentât l'idée qu'ils se font d'eux-mêmes, qu'ils se font de Collioure, directement ou indirectement, l'idée qu'ils se font de leur identité et de leur honneur. Avec les Fauves, au contraire, dont le côté formaliste sert leur souci d'épuration de la réalité colliourenque, les Colliourencs peuvent en revenir à l'idée « Collioure ». Avec le « Chemin du Fauvisme », ils ont pu pousser cette même fiction plus loin encore dans la « beauté formelle ». Aujourd'hui, c'est au classement des vignes comme «patrimoine mondial de l'humanité» qu' œuvrent les Colliourencs.

31

Fauves au Jardin

d'Eden.

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à Collioure...

Bibliographie
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COMBEAU « Un essai d'art appliqué à l'école primaire », La P.,
Vie Pédagogique, 1926, in Augustin Hanicotte. Collioure 19151945, Paris, Adagp, 2000, p. 88-89. CORBIN A., Le territoire du vide. L'Occident et le désir de rivage, 1750-1840, Paris, Aubier, 1988. CORTADEE., Collioure. Images de jadis, Perpignan, Imprimerie Sin the, 1978. DUQUESNE M., La pêche au sardinal à Collioure: ethnologie d'une disparition, thèse de doctorat, Université de Paris X, 2001. DURAND J.-C., « Les barques amb vela llatina », in Les cahiersdu yachting, n° 233, 1982, p. 142. DUVAL R., «Augustin Hanicotte », in Augustin Hanicotte. Collioure 1915-1945, Paris, Adagp, 2000, p. 11-12. LEYMARIE Le Fauvisme, Genève, Ed. Skira, 1987. J.,
MATAMOROS J.,
«

Hanicotte

à Collioure,

peintre

du motif et de la

pédagogie active », in Augustin Hanicotte. Collioure 19151945, Paris, Adagp, 2000, p. 15-21. MATISSEH., Écrits et propos sur l'art, Paris, Hermann, 1972.

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