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LES TÉLÉVISIONS AFRICAINES SOUS TUTELLE

De
224 pages
A la fois étude rigoureuse et pamphlet, Les télévisions africaines sous tutelle invite à une plongée dans l'univers audiovisuel africain. Ce voyage édifiant alliant données statistiques et analyse des programmes met à jour, en se centrant sur l'exemple camerounais, la collusion des télévisions nationales avec les pouvoirs politiques, la désinformation, l'acculturation, l'invasion du sport et des émissions occidentales.
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télévisions africaines sous tutelle
L'exemple camerounais

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Collection Images plurielles dirigée par Olivier Barlet

Face à la menace de standardisation occidentale, la collection Images plurielles se donne pour but de favoriser la recherche, la confrontation et l'échange sur les scènes et écrans œuvrant de par le monde, dans les marges géographiques aussi bien que dans la marginalité par rapport aux normes dominantes, à une pluralité de l'image. Elle est ouverte aux champs de l'écriture, de l'esthétique, de la thématique et de l'économie pour le cinéma, l'audiovisuel et le théâtre. Elle privilégie, hors de toute chapelle de pensée, la lisibilité du texte, la liberté des idées et la valeur documentaire.

Déjà parus
Bernadette PLOT, Un manifeste pour le cinéma: les normes culturelles dans la première Revue du cinéma, 1997 (prix Simone Genevois). Sada NIANG (Sous la direction de), Littérature et cinéma en Afrique francophone: Assia Djebar et Ousmane Sembène,1997. Koffi KWAHULÉ, Pour une critique du théâtre ivoirien contemporain, 1997. Antoine COPPOLA, Le cinéma sud-coréen, 1997. Olivier BARLET, Les cinémas d'Afrique noire: le regard en question,

1997.
Yves THORA VAL, Les cinémas de l'Inde, 1998. Sylvie CHALAYE, Du Noir au nègre: l'inwge du Noir au théâtre (1550-1960),1998.

1999 ISBN: 2-7384-6958-2

@ L'Harmattan,

Jean-Tobie

OKALA

Les Télévisions africaines sous tutelle
L'exemple camerounais

Préface d'André-Jean

Tudesq

L'Harmattan 5-'7,rue de ['École Polytechnique 75005 Paris FRA:--:CE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CA~ADA H2Y 1K9

Ce livre est une version raccourcie et remaniée d'une thèse de doctorat en Communication, Information et Journalisme. «Thèse reçue par la Faculté de Philosophie et Lettres de l'Université Libre de Bruxelles en Belgique sur proposition du jury composé de MM Gabriel Thoveron (Directeur de thèse), André-Jean Tudesq (Université de Bordeaux), Pierre de Maret et François Heinderyckx (tous deux de l'Université Libre de Bruxelles). Cette décision n'implique pas une approbation des vues de l'auteur ».

Jean-Tobie Okala est né en 1966 dans l'ancienne province du Centre-Sud camerounais. Docteur en Communication et Journalisme de l'Université Libre de Bruxelles, il est aussi titulaire d'une maîtrise en Gestion des Ressources Humaines de l'Université Catholique de Louvain toujours en Belgique.
Remerciements

Merci à tous ceux et celles qui ont contribué à la réalisation de ce projet, en particulier à Gabriel Thoveron, François Heinderyckx, Louise Blandine, Pascale Leroy, Fabienne Alcaraz, Linda Ngnié, Carmela Minotti, Micheline Niang, Claire-Gertrude Belinga, Valérie, Serge et Guillaume Van Diest, Céline et Luc Bachèlerie, Chantal Struelens, Chétou Henriette, Pierre-Geneviève Nyate, Jean-Léon Malengreaux, Daniel Nélissen, Antoine-Marie Ngono, Florence Nsom Ndilé, Valère Nguéma, Pierre Nlom, Richard Moukodi, Jean-Bernard Motto, Marcellin Biethé, Emmanuel Oyié, Jacky Ewelysane. Merci aussi à Flore, Benoît, Faustine, Yvonne, Aurélie, Régine, Irène, Assia, Marie-Françoise, Yvette, Germaine, Lilaine, Gisèle, Patricia, Denis, Mary, Marie-Clarisse, Ingrid Nardone et tous les autres.

A mon père,

Amos

Oscar.

« Bien informés, les hommes sont des citoyens mal informés, ils " deviennent des assujettis ». (Alfred Sauvy)

« On peut tromper une partie du peuple tout le temps et tout le peuple une partie du temps. Mais on ne peut pas tromper tout le peuple tout le temps ». (Abraham Lincoln)

Préface

La télévision s'implante rapidement, bien qu'inégalement dans les grandes villes africaines. Avec la présence de nombreux spectateurs (parfois plus de 20) autour d'un téléviseur, le public est bien plus large que le nombre des seuls possesseurs d'un appareil. Dans la plupart des Etats, les gouvernements ont conservé le contrôle de la télévision et les concessions de télévision privée dans les quelques pays où elles existent ont été accordées à des proches du pouvoir en place. Les dirigeants africains ont-ils pour autant une politique publique de télévision, alors que de nombreux éléments de cette politique leur échappent? Ils dépendent de l'extérieur pour ce qui concerne les infrastructures techniques et les satellites ont multiplié les importations d'émissions souvent données ou vendues à bas prix ou sponsorisées, alors que les ajustements structurels ont réduit les budgets de production d'émissions nationales. La télévision camerounaise n'existe que depuis décembre 1985 ; sa naissance, à la suite d'une longue gestation, avait été déjà l'objet de travaux. Aussi Monsieur Okala a-t-il pu concentrer ses recherches et sa réflexion sur la période 1990-1995. Bénéficiant d'un équipement très moderne, comparativement à des télévisions africaines plus anciennes aux équipements vétustes, la télévision camerounaise a aussi une capacité de production plus importante. Monsieur Okala, qui connaît bien les différents systèmes de télévision aussi bien en Europe qu'en Afrique, apprécie les atouts de cette télévision même s'il en relève surtout les faiblesses. La plus grande partie de son étude porte sur la programmation: aussi a-t-il fait une analyse minutieuse des différentes méthodes de typologies des programmes avant d'élaborer sa propre classification. La grille de programmes reflète la politique menée, ou du moins affichée, par les dirigeants de la télévision. Mais une même émission peut ressortir de plusieurs genres et être perçue de façon différente par les téléspectateurs. Monsieur Okala montre bien les ambiguïtés de l'analyse 7

quantitative. La télévision camerounaise produisait en 1994-1995 un peu plus de 60 % de ce qu'elle diffuse, proportion élevée surtout en prime time à cause des émissions d'information; mais la part importante des rediffusions tempère l'optimisme suscité par ce résultat. Mêlant analyse quantitative et analyse qualitative par catégorie de programme, l'auteur apprécie la part importante des émissions importées et recherche à travers le contenu des émissions (notamment d'information), si celles-ci correspondent bien aux intentions annoncées à la fois par les autorités politiques et les dirigeants de la télévision ainsi qu'aux aspirations des Camerounais. Il pose la question de la crédibilité d'une information qu'il considère «en liberté surveillée». Le titre du chapitre consacré à l'analyse de la fiction « L'art de promouvoir la culture et l'identité camerounaise par des programmes occidentaux» traduit l'aisance avec laquelle l'auteur sait manier l'ironie. Son analyse sans complaisance sait toutefois relativiser les critiques. Les suggestions qu'il formule à la fin de son étude pose le problème de la relation des Etats en Afrique (et pas seulement au Cameroun) avec leurs télévisions nationales. Mais déjà les télévisions nationales ne sont plus les seu1es reçues en Afrique. La technique du MMDS accroît sensiblement dans les villes le nombre de téléspectateurs recevant des chaînes par satellite et les télévisions nationales elles-mêmes diffusent une part importante d'émissions étrangères. Les télévisions africaines ne pourront pas continuer à s'appuyer sur un monopole gouvernemental, de plus en plus contourné. Les télévisions publiques sont néanmoins les seules qui pourront répondre aux aspirations locales: en particulier au besoin d'expression en langue nationale, particulièrement insatisfait au Cameroun. Des études comme celle de Jean-Tobie Okala devraient aider les responsables des télévisions africaines à réfléchir sur l'avenir du petit écran.
André-Jean TUDESQ Ancien directeur du Centre d'Etudes des Médias (CEM) Professeur émérite de l'Université de Bordeaux Ill.

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INTRODUCTION
L'Afrique sera-t-elle absente des images au XXIe siècle? La question peut paraître brutale ou effrayante. Pourtant le risque existe et il est grand. Le monde bouge, l'Afrique n'est pas épargnée où, depuis la chute du mur de Berlin et la fin de l'affrontement entre l'Est et l'Ouest~ l'on a assisté presque partout à la mort du monopartisme. Mais le pluripartisme qui lui a succédé est souvent plus théorisé que réellement mis en pratique. Seulement si tout change, il en va rarement du statut et des structures de l'Etat en Afrique, toujours sclérosés et archaïques, aux moeurs politiques d'un autre âge. Les Etats d'Afrique ont une conception primaire des médias en ce qu'ils n'y voient qu'un instrument de domination des masses. On comprend dès lors l'énorme retard pris par la communication sociale en Afrique. Au Cameroun, «un des pays d'Afrique les plus rebelles à la démocratie », malgré plus d'une centaine de mouvements et de partis politiques, les médias publics continuent inexorablement leur descente aux enfers. L'ancien parti unique au pouvoir (et ses satellites) continuent en effet à monopoliser les caméras et les micros. Par quels biais le gouvernement « tient »-illa télévision au Cameroun? Ce livre se propose d'analyser les tenants et les aboutissants des relations ambiguës entre système politique et système télévisuel. Au regard des missions assignées à toute télévision publique dans n'importe quel pays qui se réclame du droit, le livre jette ainsi un regard critique sur une télévision gagnée par le népotisme, la démotivation et les intrigues de toutes sortes. Une télévision à l'image d'un pays ruiné par toute une série d'errements et par une gestion clanique, bref, par ce que certains nomment pudiquement les réalités locales.

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Pour ce faire, nous avons épluché deux ans de programmes de la télévision nationale du Cameroun; deux ans qui ont révélé de nombreuses failles, lot quotidien des télévisions africaines. Malgré quelques (maigres) acquis dont le retour du multipartisme ou la renaissance d'une presse indépendante, les perspectives ne sont guère encourageantes. En Afrique et plus que partout ailleurs dans le monde, les hommes politiques passent, les gouvernements se succèdent mais le cordon ombilical qui relie l'Etat et la télévision publique reste en place. Les mécanismes à travers lesquels les Etats « tiennent» la télévision sont nombreux, allant de son financement à la nomination de ses responsables, en passant par la gestion des réseaux, la répartition des fréquences ou encore l'organisation de la concurrence par exemple. Pourtant, s'il est un point sur lequel tous les hommes politiques sont d'accord, c'est sur la « nécessaire indépendance» des médias publics, et donc de la télévision. Mais la réalité quotidienne est toute autre, que ce soit dans les régimes démocratiques ou autoritaires.

Système politique et système télévisuel: «Je t'aime, moi non plus»
Le pouvoir politique et la télévision entretiennent des relations pour le moins troubles; ambiguës et passionnelles, des relations à double sens. Dans le fond, I'homme politique a besoin de la télévision, soit pour faire passer son message et expliquer son action, soit simplement pour être vu et entendu par le grand nombre et sous un jour sympathique, car le téléspectateur est aussi un électeur et tout homme politique a besoin de son vote. L'homme politique a aussi besoin de la télévision parce qu'il estime devoir conforter ses militants par petit écran interposé. De son côté, la télévision a besoin des hommes politiques pour ses émissions, en tant que témoins des événements dont ils sont les acteurs. Elle a aussi besoin d'eux pour pouvoir exister simplement, en ce que ce sont ces derniers qui définissent les règles du jeu, que ce soit en termes de financement, de publicité, de fréquence ou de concession à accorder ou à renouveler. Il s'installe alors une sorte

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de « connivence disputeuse » entre les deux qui masque en réalité l'homogénéisation de la classe politico-médiatique. Partout dans le monde, il apparaît que la télévision passe, aux yeux de ceux qui nous gouvernent, pour l'arme magique, l'élément de légitimité du pouvoir. Qui contrôle la télévision, contrôle presqu'aussi le pouvoir, et donc la société. «Tirez le fil de la télévision et c'est toute la société qui vient », écrivent Jean-Louis Missika et Dominique Wolton 1. Le président de l'Organisation de libération de la Palestine Yasser Arafat ne s'y était pas trompé. Deux mois après la signature historique des accords de paix avec l'Etat hébreu et alors qu'il était en visite officielle en France en octobre 1993, Y. Arafat demandait au gouvernement français la création rapide d'une télévision à Jéricho. Le président de l'OLP veut avoir « sa» télévision pour couvrir son (non moins historique) retour dans les territoires occupés, prévu pour janvier 1994. Il sait que les autres télévisions régionales ne donneront pas à cet événement le cachet particulier qu'il mérite à ses yeux: la télévision jordanienne n'est pas très chaude pour des raisons évidentes; son homologue syrienne? La Syrie boude les accords de paix et son plus fidèle porte-parole qu'est la télévision nationale n'a pas d'autre choix que celui de s'exécuter. Compter sur la télévision israélienne? Assurément pas. Plus que tout autre média, la télévision apparaît comme un bien stratégique, un outil politique majeur. La relation entre l'Etat et la télévision est étroite. Aussi bien la télévision que les hommes politiques, personne n'est indifférent à l'autre. Vecteur de transmission des modes et des comportements, la télévision contribue aussi à la propagation des opinions politiques, à leur formation, et reste le meilleur relais entre le monde politique (coupé de la société) et les électeurs que sont les citoyens. Par le petit écran, l'homme politique sait qu'il va toucher le plus grand nombre d'électeurs. Aussi, peut-on observer que les événements politiques ont généralement lieu quelques heures avant le journal télévisé: nominations de gouvernement, conférences de presse, rencontres au sommet...
1 Dans La folle du logis, la télévision dans les sociétés occidentales, Gallimard, Paris, 1983, page 10. 11

C'est qu'en réalité, les hommes politiques restent convaincus qu'à travers la télévision, des comportements et des opinions peuvent s'infléchir, naître ou disparaître. Ils auraient tort de se désintéresser des trois à quatre heures journalières passées en moyenne par chaque citoyen-électeur devant son poste, lieu où se forment les images des «phénomènes de société », des «vraies questions» et des « faux débats », en un mot, les objets même de la politique. On peut donc raisonnablement penser qu'il y aura toujours des raisons pour que les hommes politiques cherchent à influencer ou à contrôler la télévision. Même en Grande-Bretagne pourtant réputée pour l'indépendance de sa télévision, il est avéré aujourd'hui que l'Etat britannique est doté du pouvoir juridique de réelle censure. Le gouvernement peut interdire à la BBC de diffuser n'importe quoi et ceci sans motiver son ordre. Sous Magareth Thatcher par exemple, le gouvernement a censuré les informations sur la guerre des Malouines contre l'Argentine ou sur le raid américain sur Tripoli en Libye. Dans les années 37-39, il est par ailleurs établi que les engagements du personnel de la BBC étaient contrôlés par les services secrets britanniques (le MIS). Mais la télévision n'a pas plus de pouvoir qu'on tend à le faire croire. Les études sont unanimes, elle servirait davantage à conforter les citoyens dans leurs convictions qu'à en créer. La télévision ne fait pas l'élection, ce serait faire croire que le public ne serait composé que d'enfants. Election après élection, campagne après campagne, les hommes politiques commencent à comprendre que si la télévision est aujourd'hui nécessaire, elle n'est cependant pas suffisante. Certains retournent aux méthodes de propagande traditionnelles délaissées jusque-là au profit du petit écran, à savoir les tracts, les affiches, les meetings, réunions de proximité... Presque partout dans le monde, la principale caractéristique des systèmes de télévision du monde reste leur lien « séculaire» avec le système politique. D'une manière générale, l'organisation de la télévision est étroitement tributaire du système politique en vigueur dans le pays. Pour caricaturer, on pourrait affirmer: « Dismoi d'où tu viens, je te dirai comment y fonctionne la télévision». Mais partout où une télévision (en l'occurrence publique) est créée, ses objectifs seront semblables à ceux des télévisions 12

existant déjà dans le monde :infonner, éduquer, cultiver et divertir. Cependant, les différents statuts de cette même télévision (concoctés toujours par l'Etat) lui offrent-ils les moyens nécessaires et suffisants pour remplir ces missions? Quelle est la situation en Afrique?

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Chapitre 1. La télévision en Afrique: De la « communauté des destins»

« La télévision est dangereuse lorsqu'elle fabrique des citoyens faciles à gouverner. Elle est bonne lorsqu'elle est courageuse et rend le citoyen difficile à gouverner ». (Jean Guehenno)

Partout en Afrique, l'avènement de la télévision est passé par la volonté (presque toujours personnelle) des chefs d'Etats qui y ont vu d'abord un instrument de pouvoir et un outil formidable de propagande. Les Etats ont imposé d'autant plus facilement un monopole sur la télévision que celui-ci existait déjà sur la radiodiffusion, seul média de masse depuis les années quarante. Depuis les indépendances et malgré le multipartisme qui a fait son apparition sur le continent, la situation générale des médias (publics) et de la télévision en particulier n'a guère connu de changement notoire. Certes, le parti unique a disparu, mais c'est toujours l'hiver pour les médias de service public. D'abord parce que ceux qui sont à l'origine de ces mutations sociales et politiques sont d'anciens caciques et apparatchicks en place, pour la plupart, depuis les indépendances. Et ce n'est pas du jour au lendemain que les vieux réflexes acquis pendant des décennies de dictature vont disparaître. Ensuite, parce que presque partout en Afrique, la télévision a toujours été et reste présentée comme un moyen d'éducation des populations par les gouvernements, principaux organisateurs et animateurs de ce média. Des Etats tels que le Niger, le Sénégal ou les Seychelles l'avaient même réservée, dès sa création, à la seule utilisation éducative ou scolaire. 15

Eduquer les populations, pour les faire participer à l'oeuvre de construction nationale: on le voit, la télévision en Afrique est d'abord un enjeu politique. Les gouvernements confient généralement aux télévisions, instruments de pouvoir, des missions portant sur l'intégration, le développement national et la culture. Au Burundi par exemple, une convention avec la France mentionne la volonté du gouvernement de «doter le pays d'un réseau de télévision capable de toucher l'ensemble de la population pour la faire participer au processus de développement économique, la sensibiliser à la question de l'unité nationale et de la justice sociale ». Mais la réalité est différente. En Afrique, la télévision est d'abord au service d'une cause, celle du gouvernement (et accessoirement du développement national), au service d'un homme, le président de la République. Au même titre qu'un aéroport, une monnaie ou une armée, la télévision apparaît ici comme une marque d'indépendance et de modernité. Lors des coups d'état, les mutins investissent en premier lieu le siège de la télévision et l'aéroport, deux moyens de communication modernes mais hautement symboliques. Destin commun Qu'elles soient du Nord ou du Sud, de l'Ouest ou de l'Est, les télévisIons africaines présentent (à peu de choses près) le même visage: pauvreté et dépendances en tous genres. C'est malheureusement la triste réalité de ces télévisions qui étonnent cependant par leur ingéniosité et qui fonctionnent parfois avec des bouts de ficelle. Comme une voiture sans moteur ou réservoir, les télévisions africaines doivent relever de nombreux défis mais sans les moyens de leurs missions. Etonnant? Les gouvernements savent que la télévision est trop «précieuse» pour lui accorder aussi bien des moyens importants que son indépendance. C'est le meilleur moyen de rendre quelqu'un docile et de le mettre au pas. Résultats, des retards en tous points de vue : - dépendance juridique, administrative et financière de la télévision vis-à-vis des Etats; - dépendance technique et technologique de l'extérieur ;

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- faible proportion des émissions en langues nationales. Pourtant l'analphabétisme des populations reste important. A titre d'exemple, le pourcentage des populations non alphabétisées en Angola est estimé à 47 %, 74 % au Bénin, 84 % au Burkina Faso, 66 % au Burundi, ou encore 75 % au Tchad. Mais toujours en Angola, les langues nationales à la télévision représentent 15 % (contre 80 % pour le portugais et 5 % pour l'espagnol), au Bénin, le français occupe 80 % des programmes contre 20 % d'émissions en langues nationales; au Burundi, 30 % des programmes sont diffusés en swahili et en kirundi (contre 70 % en français et en anglais) ;2 étendue des territoires qui fait que, faute de moyens suffisants, la télévision reste généralement circonscrite aux grands centres urbains. Au Tchad par exemple, la télévision nationale n'émet que dans un rayon de 20 kilomètres autour de la capitale Ndjaména ; - absence d'électrification des campagnes qui renforce le caractère urbain de cette télévision; - faible pouvoir d'achat des populations qui rend le prix des récepteurs hors de portée; - diversité culturelle et ethnique qui ne facilite pas toujours la compréhension des émissions, constituant ainsi un sérieux handicap à la diffusion d'un programme national unique; - journalisme militant ou engagé: la télévision doit convaincre de la justesse de l'action gouvernementale; - absence d'études tant en amont qu'en aval de la programmation; - violations par les Etats de la liberté de presse et répression des journalistes (emprisonnements, suspensions d'antenne, révocations, etc.) ; - gestion opaque, avec des responsables le plus souvent issus des régions ou des ethnies du président de la République; mais ceci est loin d'être l'apanage de la seule Afrique. Aussi bien en Europe qu'en Afrique, les fonctions dirigeantes dans les médias publics sont confiées à des personnes ayant la confiance des gouvernants: en Belgique ou en France, cela est encore plus flagrant;

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2 SOlITces: Les Télévisions du monde, Un panorama dans 160 pays, Corlet-CinémAction, Paris, 1995. 17

- insuffisance des infrastructures, pauvreté matérielle et technique (à l'exception notable de la télévision sud-africaine). Recours fréquent à des techniciens étrangers, absence de budget et de département « gestion de stock », problème de maintenance et de conservation des archives sonores et visuelles, obéré par l'excessive chaleur qui sévit sur le continent, la climatisation n'existant presque pas ou plus; - permanence des comportements monopolistiques dans la collecte et la diffusion des nouvelles, malgré le multipartisme; dépendance vis-à-vis de l'extérieur pour l'information internationale: aucune télévision africaine ne dispose de correspondant à l'étranger. En Afrique, ce sont les télévisions occidentales (TV5, France Télévision, BBC, AITV, CNN, la portugaise RTP...) qui alimentent les journaux télévisés en actualité internationale, et même parfois nationale... Il n'y a là aucune volonté de noircir des télévisions qui sont moins à blâmer que les gouvernements qui rechignent à les libérer de leur tutelle lourde et pesante. Rendant ainsi la télévision en Afrique, dans son ensemble, tellement médiocre que presque partout sur le continent, la vidéo connaît un essor sans précédent. A la façon du gin-tonic dont on rapporte qu'il s'imposa aux coloniaux pour leur éviter de contracter le paludisme, le magnétoscope (ainsi que les antennes paraboliques) s'impose aux Africains (les plus fortunés) pour éviter l'abrutissement et le lavage des cerveaux.

Statut de la télévision en Afrique
Instrument de pouvoir, le monopole de la télévision par les Etats reste en général la règle. En réalité, tout ce qui touche à la télévision relève du gouvernement. C'est lui qui l'organise et l'anime, la finance et nomme ou révoque ses responsables qui doivent avoir ses faveurs. A l'exception de quelques pays (Niger, Afrique du Sud ou Namibie), il existe peu d'organismes de régulation entre les Etats et la télévision: celle-ci est placée sous l'autorité directe du ministère de l'Information, dont l'appellation varie d'un pays à l'autre. On parlera ainsi de ministère de la Jeunesse, des Sports et de la Communication, de ministère de la 18

Communication au Cameroun (après avoir été celui de l'Information et de la Culture) ou au Sénégal, de celui de l'Information et de la Radio-Télévision au Kenya ou en Sierra Leone, de ministère de l'Information, des Postes et des Télécommunications (Gabon ou Congo), de ministère de l'Information, de l'animation idéologique et de la coopérativisation (Madagascar), etc. Quoi qu'il en soit et quelle que soit l'appellation, la télévision publique en Afrique reste affaire des Etats. Dans le fond, la caractéristique commune de la communication sociale dans le continent est qu'elle reste, pour l'essentiel, contrôlée par la puissance publique. Tutelle exclusive et pesante, qui fait souvent du journaliste un propagandiste, avec pour fonction essentielle l'amplification de la parole du chef et du gouvernement. Alors que l'on aurait pu s'attendre à un desserrement de ce contrôle étroit avec l'apparition du multipartisme dans certains pays, la reprise en main de la télévision par les gouvernements s'est au contraire, manifestée avec la même force que du temps du parti unique. Dans l'ex-Zaïre du maréchal Mobutu devenu République démocratique du Congo, pour avoir pris à la lettre une de ses déclarations en avril 1990, des journalistes de la radio-télévision zaïroise furent rappelés à l'ordre par leur ministre de l'Information (par ailleurs parent du président), les obligeant à nouveau à présenter le journal télévisé dans le costume national, l'abacost, avec les insignes du parti et des informations censurées. En octobre 1990, 14 signataires d'une pétition furent licenciés ou écartés de leur poste. Au Cameroun, on ne compte plus le nombre de journalistes suspendus d'antenne pour des motifs aussi peu convaincants qu'autoritaires. En Sierra Leone, un journaliste a été envoyé en prison en 1996 pour « mépris du Parlement », pendant que de nombreux autres comparaissaient devant le même Parlement à cause d'articles qu'ils avaient publiés. C'est qu'en réalité, le multipartisme est plus annoncé et théorisé que réellement mis en pratique. L'Afrique est la championne du monde sinon des démocraties virtuelles, du moins des démocraties formelles. C'est aussi que la plus grande autonomie administrative que peut générer une modification de statut (office ou établissement public) ne dispense pas pour autant 19

la télévision de la tutelle du pouvoir politique ou des influences gouvernementales. «L'importance» accordée, en théorie, au développement national, en présentant la télévision comme un outil au service du développement, conforte les gouvernants dans leur politique. En général, la télévision en Afrique est associée à la radiodiffusion et fonctionne sous la forme d'office (de Radiodiffusion et Télévision), à quelques rares exceptions (Nigeria, Swaziland). C'est le gouvernement qui nomme et révoque ses responsables (le plus souvent des proches), tout comme il est chargé de la désignation des membres du conseil d'administration dont la plupart sont des représentants des différents ministères. C'est le plus souvent un système de chaîne unique. Cependant, certains Etats opèrent des «greffes» en autorisant quelques initiatives privées mais qu'ils s'empressent de contrôler d'une manière ou d'une autre. C'est le cas du Maroc avec la chaîne commerciale 2M (qui a reçu en 1994 du gouvernement une subvention de 60 millions de dirhams, soit 7 millions de dollars américains), du Gabon avec Télé Africa très proche du pouvoir et qui appartiendrait à des membres de la famille du président Bongo, du Kenya avec KTN, propriété commune du parti du président et du groupe Maxwell, du Nigeria, de la Côte-d'Ivoire ou de la Réunion. Dans l'ensemble, la consommation de la télévision reste encore groupale dans le continent. Les voisins se retrouvent chez le détenteur d'un récepteur, ce qui constitue pour ce dernier un signe d'élévation sociale. Cette dépendance administrative de la télévision fait que les journalistes (et l'ensemble des personnels) deviennent des fonctionnaires soumis aux règles définies par le gouvernement en matière de communication. De même que l'on parla en son temps de la « politique du ventre» en Afrique, il ne serait pas injurieux à l'égard de la communauté des communicateurs publics africains de parler aussi de «journalisme du ventre », celui qui est mu par un seul souci, nourrir sa famille. Cela revient à accepter les humiliations du pouvoir, parce qu'on a des bouches à nourrir.

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Structures techniques de la télévision en Afrique Un des maux de la télévision en Afrique reste sa dépendance technique, tant vis-à-vis des Etats que de l'extérieur. Les technologies évoluent très vite et sont coûteuses, les Etats africains qui sont les organisateurs de leur télévision publique ne sont pas toujours en mesure de suivre financièrement cette évolution, en dotant les télévisions des équipements adéquats. Résultats, outre la circonscription de la télévision aux grandes villes, certains pays ont des télévisions qui n'émettent que pendant quelques heures par jour ou par semaine. Au Bénin, la télévision nationale émet 25 heures par semaine, contre l2h pour Télé-Tchad (Tchad) et 37 h pour l'ORTM(office de Radiodiffusion-Télévision du Mali). La dépendance technique des télévisions africaines vis-à-vis de l'extérieur est «originelle»: l'installation d'une télévision s'est toujours faite à partir du matériel fabriqué et importé et par des techniciens venus généralement d'Occident. Par le biais de la coopération, de nombreux Etats africains (Burundi, Gabon, Niger, Tchad, Congo, etc.) reçoivent l'aide technique occidentale, ainsi qu'une aide financière pour les équipements. La France par exemple est très active dans ce domaine en Afrique francophone. TDF ou Télédiffusion de France distille ses conseils et son savoirfaire technique aux télévisions africaines depuis les années 70. La France intervient aussi financièrement par le biais de la Coface (Compagnie française pour le commerce extérieur) ou de la Caisse centrale de coopération économique, comme ce fut le cas au Congo en 1982, au Niger, au Gabon, en Côte-d'Ivoire, etc. Entre 1975 et 1991, la France aura dépensé 2,8 milliards FF.3 Cette « assistance technique» ne fait que renforcer l'état de dépendance et d'assistanat des pays africains qui ne pensent plus alors à former leurs propres techniciens. La maintenance reste le talon d'Achille des télévisions africaines. Rares sont celles qui
3 Sources: L'appui à la télévision en Afrique subsaharienne, évaluation de l'aide française (1975-1991), rapport du ministère de la Coopération, page Il, Paris, 1994. 21

disposent d'un budget à cet effet; c'est toujours d'Europe que l'on importe les pièces de rechange qui mettent plusieurs mois avant leur livraison (quand il y a de l'argent). Entre-temps, les pannes sont légion, la qualité des images se détériore, la couverture du territoire se réduit un peu plus à celle de la capitale et de quelques autres centres urbains. Le cas de l'imposante Cité de la Communication de l'ex-Zaïre est éloquent: elle a perdu une bonne partie de ses équipements, au point de ne fonctionner qu'avec un seul studio. La télévision congolaise qui passe pour être l'une des plus démunies parmi les pauvres ne dispose que d'un seul studio et d'un seul banc de montage. Dans certains pays, il n'est pas qu'une panne de fusible au niveau d'un émetteur entraîne le déplacement, de France, d'un technicien de Thomson. Du Tchad au Congo (ex-Zaïre), du Cameroun au CongoBrazzaville, il est fréquent qu'une même cassette vidéo serve à plusieurs enregistrements successifs, recyclée après chaque émission, donnant ainsi l'impression d'images d'archives des années 60 ou 70. C'est sans doute pour éviter de telles situations que le Cirtej,4 en collaboration avec la Coopération française, vient de récupérer dans les chaînes françaises quelque 10 000 cassettes vidéo qui s'apprêtaient à prendre le chemin des poubelles pour les envoyer (par lots de 500) aux télés africaines. Sous l'effet conjugué de la chaleur et de l'absence de climatisation, des archives (disques, cassettes, etc.) se déforment. Ce sont donc des télévisions sans mémoire en général, pour des questions de simple conservation, mais aussi d'argent.

Structures financières de la télévision en Afrique
En Afrique, la culture et tout ce qui s'y rapporte ne sont pas aussi importants que la santé ou l'agriculture par exemple. Les
4 Conseil international des radios télévisions d'expression française. Créé en juin 1978 à Montréal à l'issue d'un colloque qui avait regroupé 34 chaînes de radio et de télévision utilisant totalement ou partiellement la langue française, le Cirtef compte aujourd'hui 44 membres aussi différents que la télé libanaise ou celle du Viêt-nam, les télés comorienne, belge, suisse, canadienne... ou camerounaise. 22