Malevitch

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Kasimir Malevitch (Kiev, 1878 — Saint-Pétersbourg, 1935) était un peintre, un grand théoricien d’art, et surtout le père fondateur du suprématisme, style basé sur les formes géométriques et la recherche de l’abstraction pure. « Le suprématisme, écrivit-il, m’a conduit à découvrir quelque chose qui n’avait pas encore été compris jusqu’alors… Il y a dans la conscience humaine un désir impérieux d’espace et la volonté de s’échapper du globe terrestre. » Cette publication présente les œuvres étincelantes de Malevitch, cet artiste original qui, jusqu’à l’âge de vingt-sept ans, ne suivit aucune formation professionnelle de peintre et apprit à dessiner uniquement par curiosité et soif de connaissance. Une fois encore, Gerry Souter nous propose de découvrir les œuvres d’un artiste fascinant à travers une nouvelle approche de sa personnalité.

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Date de parution 15 septembre 2015
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EAN13 9781783108596
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

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Texte : Gerry Souter
Traduction : Bérengère Mauduit

Mise en page :
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61A-63A Vo Van Tan Street
ème4 étage
District 3, Hô Chi Minh-Ville
Vietnam

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ISBN : 978-1-78310-859-6Gerry Souter



M A L E V I C H
Voyage vers l’infini




S o m m a i r e


I La Jeunesse et la steppe
II À la Découverte de l’art et ses expérimentations : impressionnisme, fauvisme, cubisme et
futurisme
À la Découverte de son « art » intérieur
Le Début des études artistiques
Impressionnisme et expérimentation
Fauves, cubistes et futuristes
III Le Suprématisme
IV Le Vol et la chute
Biographie
Liste des illustrations
Notes bibliographiquesAutoportrait, 1910-1911.
Gouache sur carton, 27 x 26,8 cm.
Galerie Trétiakov, Moscou.


En 1915 , une poussée dissonante, soudaine dans le ronronnement des mouvements artistiques dérivés
en Europe de l’Est, amena le monde artistique volatile de l’époque à se demander qui était à l’origine
du dernier tapage en date. On découvrit un ex-figuratif, ex-cubiste, ex-futuriste, fils d’un chimiste
ukrainien travaillant dans la betterave sucrière. Ce jeune artiste se détachait de la pagaille réaliste/
futuriste russe et prenait les traits d’un suprématiste non-objectif abouti, doté d’un langage visuel
crypté et, en apparence, impénétrable. Sans aucun doute, il possédait quelque chose mais la pensée
derrière les images semblait énorme, à moins qu’il ne s’agît d’une construction fragile d’éléments
qu’une osmose aurait assemblés. Nombreux sont les artistes qui se sont tournés vers les philosophes
en espérant trouver dans leur pensée des directions et, après avoir assimilé cette sagesse, se sont
engagés dans l’exploration d’un style inspiré, montage fait d’épiphanies accumulées. Malevitch fut
l’un d’entre eux. Ce qui le démarqua des autres, c’est la soudaineté de son ascension vers la divinité.
Il ne connut pas d’évolution ; il jaillit littéralement sur la scène artistique.
Tandis que des innovations abstraites comme le dadaïsme, le futurisme, le cubisme ou
el’expressionnisme s’épanouirent dans l’Europe occidentale et les États-Unis du début du XX siècle,
le suprématisme eut la malchance de naître dans le chaudron géopolitique bouillonnant de l’Europe
de l’Est. Il se forma alors qu’une Grande Guerre alignait face à face les alliés de l’Est et de l’Ouest et
renforçait les parias assoiffés de pouvoir qui en avaient été privés par des régimes impériaux
séculaires. Le suprématisme était révolutionnaire au point qu’il devint contre-révolutionnaire à
mesure qu’il dura. Sous l’idéologie implacable de Lénine et la poigne de fer de Staline, il n’y avait de
place que pour une révolution à la fois. Toute expression qui prenait ses distances par rapport à la
ligne du parti communiste et risquait d’en compromettre l’unité devint antipatriotique. Pendant que
l’establishment de l’art occidental regardait, les suprématistes disparurent l’un après l’autre.
Malevitch abandonna cette forme artistique non-objective aussi vite qu’il l’avait découverte :
pendant cinq ans, il se consacra à l’enseignement et embrassa la révolution. Conscient que les choses
commençaient à se dégrader, et comprenant que l’OGPU, la police secrète de Staline, était à ses
trousses, Malevitch antidata des œuvres figuratives nouvelles et reprit, en le variant, son style
précédent afin de survivre, mais il était un homme marqué. Son Œuvre ne pouvait échapper à cette
grande moulinette qu’était la machine du réalisme socialiste patriotique, laquelle n’autorisait que les
formes d’expression artistique qui servaient la cause communiste. Avant 1935, il succomba à un
cancer et mourut dans l’indifférence générale. Le monde, lui, se précipita de la ruine financière de la
Grande Dépression dans une nouvelle guerre mondiale.
Par chance, certaines de ses œuvres ont survécu à des décennies de répression. Une nouvelle
génération put s’en saisir et y apporter des interprétations de son propre cru, comme d’autres avaient
pu le faire par le passé. Si le suprématisme n’est qu’une parenthèse dans l’histoire de l’art, Kasimir
Malevitch, pour sa part, mérite de figurer au panthéon des grands artistes. Sa plongée abrupte dans
l’expression non-objective trouve confortablement sa place aux côtés de Piet Mondrian, Yves
Tanguy, Paul Klee, Juan Miró, Clyfford Still, Vassili Kandinsky, Moholy-Nagy et se présente comme
l’autre versant de Jackson Pollock. En effet, il essaya d’exprimer l’inexprimable, de transformer les
réactions uniques de synapses internes en des moments de reconnaissance commune. Il distilla sa
propre expérience pour arriver à la réduction visuelle ultime, sur la base d’un ensemble de
constructions philosophiques qu’il embrassa avec ferveur.
Comme pour les autres grands artistes non-objectifs, une profonde curiosité est là, persistante, qui
donne envie d’aller voir derrière le rideau pour découvrir comment l’artiste fonctionne. La vie de
Kasimir Malevitch et l’époque dans laquelle il vécut ont produit une merveilleuse secousse dans le
cours évolutionniste de l’histoire de l’art. Son importante contribution à l’art non-objectif fut
précédée de tout un ensemble d’œuvres évolutionnistes relevant du post-impressionnisme, du
fauvisme, du cubisme et du futurisme, qui révélèrent sa quête d’une vision personnelle et furent
suivies par un ensemble tout aussi révélateur de peintures figuratives témoignant d’une vitalité face à
la répression. Même si son suprématisme donna lieu à une grande marée qui se réduisit, finalement, àune goutte d’eau, il suscita néanmoins une curiosité qui, pour être interprétée, réclame la mise en
lumière de nombreux concepts philosophiques. Par-dessus tout, Malevitch eut le courage et la force
de poursuivre son travail créatif dans un climat dangereux pour les idées radicales et innovantes.
De nos jours, nous comprenons mieux Kasimir Malevitch et sa condition, celle d’un prisonnier de
son temps et du lieu où il vécut. L’opacité de sa philosophie personnelle a laissé des interprétations
variées, tout aussi valides les unes que les autres, mais tous les exégètes s’accordent pour voir en lui
un génie. Malevitch mérite notre admiration et notre respect.
Un artiste qui crée plutôt qu’il n’imite s’exprime ; ses œuvres ne réfléchissent pas la
nature, elles créent à la place de nouvelles réalités qui sont non moins signifiantes que
les réalités de la nature elle-même.
Kasimir Malevitch, Le Monde non-objectifUne Réflexion

Le fleuve se vide dans la mer,
Mais il ne s’assèche jamais ;
Le cosaque cherche sa fortune,
Mais jamais ne la trouve.
Le cosaque est parti de chez lui,
Il a quitté les siens ;
Les eaux bleues de la mer éclaboussent et écument,
De tristes pensées troublent son esprit :
« Insouciant, pourquoi es-tu parti ?
Vers quoi t’en es-tu allé abandonnant
Ton vieux père, ta mère aux cheveux gris,
Ton amour, à leur destin ?
En tête étrangère vivent des étrangers,
Leurs façons ne sont pas les tiennes :
Il n’y aura personne pour partager tes peines
Ou avec qui couler tes jours. »
De l’autre côté de la mer, le cosaque repose
Et la mer agitée est bouleversée.
Il croyait être béni des dieux
Mais l’infortune fut son lot.
En formation dans le ciel, par-delà les mers
Les grues s’en retournent chez elles.
Le cosaque pleure ; ses chemins battus
Sont couverts de mauvaise herbe…
Taras Chevtchenko, Saint-Pétersbourg, 1838.
(Traduit du russe vers l’anglais par John Weir, Toronto)I La Jeunesse et la steppe

B o u r g a d e, vers 1908. Gouache, encre de Chine
et papier collé sur carton, 17,5 x 17 cm.
Musée des Beaux-Arts A.N. Radischev, Saratov.


Il marchait à côté de la charrette, chaussé de bottes qui lui arrivaient presque aux genoux. C’était un
garçon costaud, à la peau foncée sous une abondante chevelure brune et sombre ; il était vêtu aux
couleurs de la terre, hormis une veste rouge que sa mère avait brodée. Lorsqu’il voyageait avec sa
mère et son père, il ne fallait pas que la famille eût l’air de moujiks sortis des champs, mais de gens
de qualité. C’était des travailleurs intellectuels et non des manuels, conformément au père, chimiste
expérimenté en charge de la qualité dans plusieurs usines de traitement de la betterave sucrière des
environs. C’était leur vie et la charrette en faisait partie. Sa mère, Liudvika, ainsi que ses frères et
sœurs, voyageaient avec son père, Severyn Malevitch (nom dont l’orthographe est d’origine
ukrainienne). Ce garçon se prénommait Kazymir. Ils étaient Polonais, descendants de réfugiés qui
s’étaient enfuis de Pologne en Ukraine quand les Russes avaient écrasé la révolte polonaise de 1862.
Par le passé, leurs noms avaient eu la consonance plus douce de Sewerin et Ludwika Malewicz.
De bonne heure, Kazymir (qui serait plus tard ré-orthographié « Kasimir » sous sa forme russe)
habita avec sa tante et sa marraine, Maria Orzechchowska au 13 de la rue Kostiolna dans le district de
Zhytomyr appartenant à la province de Volyn. Né le 11 février 1878, il fut baptisé à l’église
catholique romaine de Kiev (dont l’orthographe ukrainienne est Kyiv). Il était l’aîné de quatorze
enfants (dont neuf atteignirent l’âge adulte) qui se comptaient parmi les descendants d’une lignée
d’aristocrates polonais lettrés et respectés d’avant la révolution. D’après les archives de la cathédrale
catholique de Kiev et du district de Zhytomyr, l’ascendance de Kasimir était superbe, avec un blason
et des actes de reconnaissance royale accordés à la s z l a c h t a (la noblesse polonaise qui remonte au
eXV siècle) de la lignée des Malewicz.
Ce garçon, qui se cramponnait à l’arrière de la charrette grinçante, avait en lui les gènes de son
arrière-grand-père Ivan, capitaine d’artillerie dans l’armée, et de ses deux cousins, un prêtre et un
chanoine, qui perpétuaient un attachement traditionnel à l’Église. Le clan Malewicz constituait unnoyau solide de la bourgeoisie polonaise, pétrie de la discipline rigoureuse et de la droiture attachées
eà la vie militaire et religieuse tout au long du XIX siècle. Tout ce mode d’administration qui
sanctifiait le respect des règles avait passé la frontière russo-polonaise et s’était exilé en Ukraine.
C’est pourquoi, désormais, Severyn Malevitch travaillait pour les patrons d’usines de betteraves
sucrières. Kasimir écrivit plus tard :
« Mon enfance se passa ainsi : mon père travaillait dans la betterave à sucre, faisait fonctionner des
usines qui, en général, se trouvaient dans l’arrière-pays, loin de toute ville. Il y avait de vastes
plantations de betteraves qui exigeaient beaucoup de main-d’œuvre à majorité paysanne. Pendant que
les paysans – adultes comme enfants – travaillaient ensemble sur la plantation tout l’été et l’automne,
moi, le futur artiste, me régalais les yeux de ces champs et de ces travailleurs colorés qui
entretenaient et récoltaient les betteraves. Des pelotons de jeunes filles en habits colorés arrivaient
dans le champ en file indienne. C’était une guerre. Les troupes en costumes multicolores
combattaient les mauvaises herbes pour empêcher que les betteraves ne soient étouffées par des
plantes néfastes. J’aimais contempler ces champs le matin, le vol des alouettes gazouillant quand le
soleil était encore bas… On aurait dit que les plantations de betteraves, qui dans l’horizon se mêlaient
au ciel, étaient infinies… embrassant les villages avec leurs mains vertes. Mon enfance se passa au
milieu de ces villages bien placés qui formaient ensemble un paysage superbe. »
Mais, dans ces écrits, on constate que ses souvenirs s’obscurcissent et deviennent pesants lorsqu’il
évoque sa propre vie dans les villes industrielles où l’on gagnait sa vie en faisant « les trois-huit ».
« Un autre territoire – l’usine – me faisait penser à une espèce de forteresse où les gens, poussés
par une sirène, travaillaient jour et nuit. Le temps rivait ces gens à un appareil ou une machine :
douze heures dans les vapeurs, les odeurs nauséabondes et la saleté. Je me rappelle mon père quand il
se tenait à côté du gros appareil. C’était vraiment une belle machine dotée de multiples formats, de
morceaux de verre, de petites fenêtres à travers lesquelles on pouvait regarder le sirop de sucre
bouillir. À proximité de chaque fenêtre, il y avait de petits robinets rutilants, un thermomètre et, sur la
table, des verres de tailles diverses pour tester et déterminer un niveau de cristallisation du sucre.
Pendant des heures, il était debout, ouvrait et fermait les robinets, regardait à travers les fenêtres. De
temps en temps, il prenait un échantillon de liquide sucré dans un verre et l’examinait attentivement à
la lumière pour voir la taille des cristaux formés.
Chaque ouvrier surveillait soigneusement les mouvements des machines comme s’il se fût agi
d’une bête sauvage. En même temps, il fallait faire attention à soi, à ses propres gestes. Tout faux
mouvement pouvait mettre la vie en danger ou engendrer toutes sortes d’accidents corporels. Pour
l’enfant que j’étais, toutes ces machines apparaissaient toujours comme des bêtes sauvages. Je les
regardais comme des animaux féroces et implacables qui guettaient la moindre occasion d’attaquer
leurs propres maîtres. La structure et les mouvements d’énormes volants et courroies
m’impressionnaient toujours. Certaines machines, qui étaient encadrées par des grilles métalliques,
me faisaient penser à des chiens en cage. Les autres machines, moins dangereuses, n’étaient pas
grillagées. » [1]Femme parturiente, 1908.
Gouache sur carton, 24 x 25 cm.
Collection Costakis, Athènes.A u t o p o r t r a i t (étude pour une fresque), 1907.
Tempera sur carton, 69,3 x 70 cm.
Musée Russe, Saint-Pétersbourg.


L’univers de Kasimir était divisé en deux mondes distincts, les travailleurs de l’usine et les
paysans. Les ouvriers vivaient sur le site de l’usine ou à proximité, dans des maisons mises à
disposition par le patron pour les familles ou, sinon, dans des baraquements qui faisaient dortoirs. Ils
faisaient les trois- huit pour entretenir les machines et maintenir le rendement de raffinement du sucre
24 heures sur 24 pendant la récolte. Ces travailleurs et technocrates, comme son père, formaient une
population laborieuse, flétrie et sans visage, qui prenait son service à l’appel strident de la même
sirène qui la tirait de la torpeur d’un travail anesthésiant pour rejoindre la table du repas et le lit. À
côté de l’odeur de l’huile, de la graisse chaude, de la transpiration imprégnée de vapeur et de la
puanteur des betteraves qui cuisaient, les couloirs de cette industrie lourde étaient hantés par les
relents de cuisine, de choucroute, de soupe aux choux et de porridge mélangés à la graisse de bœuf.
L’odeur fétide de la soupe aux choux envahissait tout un baraquement jusque dans la rue. Elle
flottait dans l’air depuis les petites maisons louées par les techniciens et provenait des baraquements
des hommes, accompagnée par celle des draps sales, des vêtements empesés par la transpiration et des
toilettes.
Kasimir appartenait à cette société de travailleurs et il ne s’y plaisait pas. En revanche, les paysans
dormaient la nuit, allaient dans les champs le matin et travaillaient en plein air au milieu d’un beau
paysage avivé par le soleil du matin, de midi et la blondeur vespérale. Les paysans mangeaient des
lanières de gras de porc fondu – s a l o – avec de l’ail, un bortsch ukrainien fait de betteraves
fraîchement récoltées et une soupe de légumes verts froide appelée b o t v i n i a à base de poisson,
haricots, pommes de terre et betteraves. Ils se nourrissaient de crème aigre accompagnée de knishs à
l’oignon, de p a l y a n i t s a – un gâteau plat – de m a m a l y g a, une sorte de polenta avec du lait ou du
beurre et de babeurre froid avec des patates.
« Je préférais l’amitié des enfants de paysans car ils me semblaient libres de vivre dans les champs,
les prairies, les bois avec des chevaux, des moutons et des cochons. J’ai toujours envié leur vie qui,
me semblait-il, était une existence de liberté dans la nature. Ils allaient faire paître les chevaux ainsi
que d’immenses troupeaux de cochons. Le soir, ils revenaient chez eux grimpés sur les cochons en se
tenant à leurs oreilles. Les cochons galopaient, bien plus vite que les chevaux, en poussant des cris
perçants et ils faisaient des nuages de poussière sur la route qui traversait le village. »[2]
Cette vision romantique du monde environnant, qu’il écrivit en cyrillique bien des années plus tard
dans son autobiographie de 1918, ne ressemble qu’assez peu à la réalité de la vie sur les plates
étendues de la steppe ukrainienne en 1890. Cette région de savane naturelle avec de riches pâturages,
laissés par le retrait des glaciers, traverse le pays en son centre et couvre environ 35 % de l’Ukraine.
Elle s’étend des rives de la mer Noire jusqu’à l’est du Kazakhstan et est recouverte d’une épaisse
couche de c h o m o z e m, une terre noire extrêmement fertile. Ce type de sol, si l’on y ajoute un climat
tempéré allant de 25° Fahrenheit en janvier à 70° en juillet, garantit un cycle de récolte généreux à la
fois pour le blé et la betterave à sucre, dans la mesure où le terrain est entretenu.
Les « jeunes filles en habits colorés » qui formaient une rangée dans le vaste champ noir faisaient
partie de « l’armée » paysanne qui menait ce « combat » contre les mauvaises herbes et le
rétrécissement des betteraves à sucre, afin d’obtenir des plantes plus grosses, bien nourries au
moment de la récolte. Comme des petits points dans la steppe, il y avait des fermes et des petits
villages, peuplés, à l’origine, de serfs dont les maîtres avaient acquis de vastes terres. Des villages
( s e l o s) furent construits et les serfs travaillèrent les hectares des nobles propriétaires. Chaque ménage
devait à son maître un certain nombre d’heures de travail (la c o r v é e) dans les champs sur la base du
nombre de fils adultes de la famille. Quand les serfs furent affranchis en 1861, nombre de ces paysans
quittèrent ces villages et s’installèrent dans des fermes individuelles nommées K h u t o r ( k h u t i r).
Certaines de ces fermes formèrent des hameaux, connus sous le nom de v y s e l k i (littéralement, « ceux
qui sont partis de leur village »).
À cette époque, le sucre était vital pour l’Europe centrale à la fois comme édulcorant et comme
conservateur. Si la betterave à sucre n’était pas aussi productive que la canne à sucre en provenancedes pays tropicaux, récoltée en très grande quantité, son produit raffiné s’avérait très profitable et
e ecorrespondait à des besoins constants. C’est pourquoi, au XIX et au début du XX siècle, la culture,
la récolte et le raffinage de la betterave exigeaient un travail très intensif.Arbre de vie, 1908. Aquarelle et gouache sur carton,
17,7 x 18,5 cm. Localisation inconnue.Récolte de fruits/ Abondance, 1909.
Gouache sur carton, 52,7 x 51 cm.
Fondation Hardziev-Caga, Amsterdam.


Severyn Malevitch était un employé d’usine itinérant ; ses visites l’entraînaient à travers les steppes
jusqu’aux installations les plus reculées. Aussi, les voyages aux côtés de son père, le cycle de la terre
et la culture de la classe paysanne marquèrent profondément le jeune Kasimir. Sur la route des usines,
ils traversaient des villages, les rues principales sales, passaient devant les simples chaumières à
intervalles réguliers de chaque côté de la route. Chacune possédait son jardin potager, ainsi que du
bétail et des chèvres pour le lait et le fromage. On récupérait les déjections animales pour s’en servir
comme fertilisants ou agglomérants pour les sols, mélangés à de l’argile. L’évacuation des eaux
usées se faisait par des fosses à ciel ouvert. Selon l’orientation du vent, Kasimir pouvait sentir la ville
bien avant de l’apercevoir. Les hameaux de fermes n’étaient pas définis aussi clairement, mais le fait
de se rassembler permettait à la communauté de partager le bois hissé depuis les forêts de pins
éloignées qui poussaient sur les terrasses sablonneuses des rivières. Ils se répartissaient le fourrage
pour l’hiver, quand la neige bloquait les routes et recouvrait les tas de bois avant de fondre
rapidement sous l’effet du soleil réchauffant la terre noire ; on pouvait alors distinguer des taches
couleur d’ébène sur la blancheur ivoire.
Combien de fois la famille Malevitch ne s’est-elle pas arrêtée dans un village au moment d’une
fête, d’un mariage, d’une communion ou d’une naissance ? En effet, les villageois saisissaient la
moindre occasion d’échapper à la routine quotidienne des champs. On mangeait et on dansait au son
des banduras, des instruments à cordes propres à l’Ukraine, et des tsymbaly, une sorte de tympanon
(instrument à percussion utilisant de petits maillets en bois). Ils accompagnaient des chants
popularisés dans le passé par les kobzars, des musiciens itinérants qui allaient de village en village
pour chanter la gloire des cosaques d’Ukraine, ainsi que d’autres chansons folkloriques et des
ballades sentimentales. Les hommes dansaient vêtus de chemises brodées et de pantalons (sharovary)
en laine bleue sur lesquels ils attachaient de larges ceintures à nœud d’un rouge vif. Par-dessus, ils
portaient le syyta (un vêtement d’extérieur), une longue veste ouverte taillée dans de la corde noire et,
sur leur tête, un chapeau de fourrure en agneau persan. Ils chaussaient également leurs plus élégantes
grandes bottes de cuir rouge.
Les femmes célibataires dansaient et faisaient passer des plateaux de gourmandises faites maison,
tout en lorgnant sur les fils de fermiers célibataires. Ces filles costaudes portaient aussi des corsages
brodés, des vestes taillées de velours noir (kerselka) par-dessus une plakhta tissée (chemise), une
couronne de rubans dans les cheveux et, à l’instar des hommes, de grandes bottes de cuir rouge. Les
femmes mariées plus âgées, les mères, les tantes et les grand-mères, sortaient leurs plus belles
broderies au point de croix. Elles portaient des ochipoks brodés (couvre-chefs), des colliers de corail
ornés de duchaki (des pièces d’or ou d’argent), des iupkas (manteaux) avec des kovtunts (des touffes
éparses sur le tissu).
À côté de ce tourbillon de couleurs des costumes, du tintement des pièces assemblées pour en faire
des bijoux, des cordes pincées des banduras et des motifs complexes joués sur les tsymbaly, il y avait
le regard de la foule silencieuse des icônes sur les murs. Chaque foyer en possédait au moins une et
parfois jusqu’à une dizaine. C’était l’art et la religion des paysans : des visages idéalisés, en extase,
ou rabougris par la douleur de la repentance, des saints et des apôtres, des scènes de la Bible et
d’autres, folkloriques, stylisées, dont la représentation sous cette forme d’expression sacrée était tout
juste tolérée par l’Église. Elles étaient peintes sur des panneaux de bois ou des toiles tissées
« maison ». L’« icône du buisson ardent » protégeait la maison du feu tandis que la santé des
animaux domestiques était entre les mains de « l’icône de saint Georges ».
Les peintres d’icônes étaient connus sous le nom de bohmazy (« boh » signifie « Dieu » et
« mazy » « peindre sur la surface »). Ces paysans développaient leur savoir-faire par la voie de
l’apprentissage. Les fermiers et bergers artistes quittaient rarement leur hameau. Ainsi, chaque région
des steppes possédait son style propre avec des motifs et techniques spécifiques transmises,
localement, de génération en génération.
Certes, posséder une maison était en soi un symbole de prospérité pour toute famille paysanne ;aussi exhibait-on alors la fierté d’être propriétaire sur quasiment toutes les surfaces intérieures à
l’aide de motifs colorés complexes. Menuisiers et charpentiers trouvaient matière à exprimer leurs
talents créatifs sur les murs, les volets, plafonds, couloirs, chaises, tabourets et bancs, chacun avec sa
propre interprétation de motifs traditionnels. Les femmes et les jeunes filles de la famille apprenaient
à peindre aussi bien qu’à tisser ou broder au point de croix. Il leur revenait d’ajouter de la couleur
aux murs, qu’ils soient en bois ou en terre.
À propos de cette époque, Kasimir écrivit :
« Les villageois s’adonnaient à l’art (je ne connaissais pas encore ce mot). Cela me fascinait de
voir les paysans peindre ; je les aidais à recouvrir les sols de leur maison avec de la terre et à peindre
des motifs sur les fourneaux. »Le Linceul du Christ, 1908.
Gouache sur carton, 23,4 x 34,3 cm.
Galerie Trétiakov, Moscou.Habitant de la Datcha/ Charpentier II,
motif de 1911-1912, version de 1928-1929.
Huile sur contre-plaqué, 105 x 70 cm.
Musée Russe, Saint-Pétersbourg.Charpentier I,
motif de 1911-1912, version de 1928-1929.
Huile sur contre-plaqué, 71,8 x 53,8 cm.
Musée Russe, Saint-Pétersbourg.


Les artistes locaux créaient en effet leurs propres couleurs à partir des minéraux disponibles ; mais
quand il voulut s’y essayer à la maison, on le réprimanda à cause de la pagaille que cela avait
provoquée. Kasimir aimait la liberté et le caractère sauvage de sa vie loin des villes industrielles. Il
associait un plaisir sensuel infini au mode de vie voluptueux des fermiers :
« La vie des paysans sous toutes ses formes me fascinait totalement. Je décidai que je ne vivrais ni
ne travaillerais jamais à l’usine et qu’en plus de cela je ne ferais jamais d’étude. Je pensais que les
paysans vivaient parfaitement bien, qu’ils possédaient tout ce qu’il leur fallait et n’avaient besoin ni
d’usine ni de savoir lire et écrire. Ils me semblaient autosuffisants, jusque dans la peinture. Ils avaient
aussi du miel et n’avaient donc pas besoin de produire de sucre. Tous les vieillards des villages ont du
miel en abondance rien qu’en restant assis tout l’été près des ruchers que l’on trouve au beau milieu
des jardins en fleurs peuplés de poiriers, pommiers, pruniers et cerisiers. Oh, comme ces pommes,
poires, prunes et cerises étaient succulentes ! J’adorais manger des vareniky (de petites boulettes)
avec des cerises accompagnées de crème aigre ou de miel.
[…]
Je copiais tout de la vie des paysans. Comme eux, je frottais de l’ail sur du pain, mangeais du salo
(bacon) avec les doigts en le tenant en l’air, je courais pieds nus dans les alentours et trouvais que les
bottes étaient superflues. Les villageois m’apparaissaient toujours propres et bien habillés.
[…]
Mais lorsqu’il ne restait plus de la fête que des cendres fumantes, on remettait les bottes de travail,
on sortait des étables les équipées de chevaux russes rustiques, on collectait les faucilles et les
serpettes, et on les chargeait sur les charrettes avec les binettes pour le désherbage et les
cassecroûtes. Les visiteurs remontaient sur leur charrette et prenaient la route vers la lointaine usine de
raffinage. Quelques amis du village disaient une prière discrète à l’icône de saint Nicolas, le
protecteur des voyageurs. »
Depuis son siège à ressorts sur la charrette, Kasimir regardait les danseurs, chanteurs et musiciens
de la veille se disperser dans le champ, reprendre là où ils s’étaient arrêtés, d’un pas pesant à travers la
terre noire baignée des vapeurs de la rosée. Ils suivaient les charrues tirées par les grands chevaux
bruns à la crinière blonde et déterraient puis secouaient les betteraves avant de les disposer en rangs
par terre. Le travailleur suivant les effeuillait avec une petite faucille avant d’en couper les têtes,
après quoi on enfourchait les betteraves et on les jetait dans un chariot tiré par un cheval. Et ainsi se
passait le travail sans fin qui voûtait leur dos et les usait vite, tandis que le soleil se levait, apportant
avec lui l’odeur de transpiration des chevaux, de crottin, celle de la terre noire retournée et celle enfin
des betteraves qui rappelait la noisette, les jours chauds de fin d’été dans la steppe.
Le fait d’être toujours sur les routes ne permettait que rarement de développer des amitiés.
Kasimir était donc toujours « le nouveau garçon » dans les villes des raffineries et les villages. Sa
curiosité débridée finissait souvent par des bagarres avec des bandes de gamins :
« Un jour, j’étais vraiment furieux contre les garçons de l’usine, alors je leur ai déclaré la guerre.
J’ai loué les services d’une armée de gamins de villages en leur payant un morceau de sucre raffiné
par jour. Je volai une livre entière de sucre raffiné chez moi – un carton de cinquante-quatre
morceaux. Cette livre m’a fourni une armée de cinquante-quatre personnes. Si la guerre devait durer
deux ou trois jours, alors je paierais à chacun un morceau de sucre par jour. Mon armée et moi nous
sommes préparés pour le combat : nous avons fabriqué des arcs avec des arceaux métalliques qui
cerclaient les barriques de sucre et, avec des roseaux, des flèches à pointes goudronnées. Chaque
combattant ne devait pas avoir moins de soixante-dix flèches. Les garçons de l’usine ne s’étaient pas
reposés non plus. Ils étaient prêts aussi. Le soir de la veille de la bataille, mon armée et moi avons tiré
un par un sur des garçons de l’usine qui passaient. Le lendemain, le combat s’est poursuivi toute la
journée jusqu’à ce que nous les poussions à battre en retraite et que nous rattrapions leur arrière à
travers un entrepôt de bois. La bataille a pris fin quand ma flèche a atteint le leader de l’usine dansl’œil alors que la sienne est passée au-dessus de ma tête. Nous nous tirions dessus à bout portant.
[…]
C’était un vrai combat. Quand je suis rentré à la maison ce jour-là, mon père m’a puni très
sévèrement. J’ai supporté ma disgrâce mais, en mon for intérieur, je me sentais un héros. »[3]
Quand Kasimir atteignit l’âge de onze ans, la vie itinérante sur les routes des steppes, les maisons
collectives et les appartements attenants aux raffineries commencèrent à devenir difficiles à
supporter. La famille s’était agrandie et Severyn Malevitch travaillait dans une usine du village de
Parhomovka, à la frontière de trois provinces : Kharkov, Poltava et Sumy et à mi-chemin de deux des
plus grandes villes d’Ukraine : Kiev et Koursk. Le village avait une école avec cinq classes et Kasimir
devint citadin. Il alla à l’école jusqu’en 1894. Les gens de Parhomovka se souviennent de lui comme
un garçon pauvre qui n’arrêtait pas de poser des questions.M o i s s o n n e u s e s, motif de 1911, version de 1928-1929.
Huile sur panneau de bois, 70,3 x 103,4 cm.
Musée Russe, Saint-Pétersbourg.