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Mémoires et identités

De
192 pages
En art numérique, le dispositif immersif "Immémorial" de Pascale Weber cherche - en reproduisant, en évoquant, en simulant des souvenirs et des émotions - à nous inviter à appréhender le monde à plusieurs : peut-on se souvenir et penser hors de son corps, à partir d'autres corps, à partir d'un corps commun ? En se tournant vers des scientifiques, des neurocognitiens, des sociopsychologues et des philosophes, Pascale Weber tisse des liens entre recherches artistiques et d'autres domaines de la connaissance.
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Mémoires et identitésMémoires et identités
Rencontres et discussions entre
n otre mémoire individuelle ainsi que la mémoire de notre civilisation se
trouvent aujourd’hui transformées par notre expérience de la précarité
des enregistrements numériques, la mémoire de la technologie, des Pascale Weber
images sonores et mouvantes. Il ne s’agit plus seulement de savoir
quel type d’information il nous faut organiser pour créer du sens, mais,
dans le fot audio-visuel-textuel ininterrompu que nous fabriquons, et
quelles images il nous faut conserver et comment les archiver de sorte
à pouvoir les appeler aisément et sensément.
En art numérique, le dispositif immersif « Immémorial » de Pascale
Weber cherche – en reproduisant, en évoquant, en simulant des Alain Berthoz
souvenirs et des émotions – à nous inviter à appréhender le monde à Daniel Lanceplusieurs : peut-on se souvenir et penser hors de son corps, à partir
d’autres corps, à partir d’un corps commun ? L’artiste se tourne alors Alain Milon
vers des scientifques, neurocogniticiens et socio-psychologues, et des
philosophes. Elle tisse des liens entre la recherche artistique et d’autres Pascale Piolino
domaines de la connaissance – littérature, philosophie, sciences de la
Bo Sanitiosocommunication, psychologie, neurosciences – afn de comprendre
ce que recouvrent nos mémoires, leurs altérations, les thérapies
reconstructives, comment se fondent nos identités, et les groupes
auxquels nous appartenons, comment apprenons-nous par projection,
identifcation à vivre ensemble et à saisir les limites du collectif et de
l’individuel.
Pascale Weber est plasticienne sonore et vidéaste ainsi que maître de
conférences en arts et sciences de l’art à l’Université Paris 1- Panthéon-
Sorbonne.
Le corps et le dispositif Regards croisés entre l’art contemporain, les sciences cognitives,
les sciences de la communication, la psychologie sociale,
la philosophie et la littérature.
ISBn : 978-2-336-00647-5
19 e
Mémoires et identités Pascale Weber
Le corps et le dispositif MÉMOIRES ET IDENTITÉS































Collection « Le corps et le dispositif »
Dirigée par Pascale Weber


Le projet de cette collection est de publier des textes croisés
autour de sujets transdisciplinaires, en faisant appel à des auteurs
provenant d’horizons différents.
Le protocole est assez simple. Cinq à six personnes se
répondent successivement dans une sorte de controverse, en
reprenant, en commentant les idées émises par les auteurs qui le
précèdent dans le volume. Les contributeurs appartiennent à des
domaines spécifiques de la connaissance : la technologie (et les
sciences et techniques), la médecine (et les sciences cognitives),
l’art, la philosophie et les sciences sociales (sociologie, économie,
politique).
Nous souhaitons que le protocole décliné au fur et à mesure
des ouvrages permette de dresser une sorte de bilan immédiat,
non exhaustif et surtout contradictoire de la perception que nous
avons et de la représentation que nous nous faisons de notre
corps mais aussi de l’environnement dans lequel il évolue.
Confrontant des points de vue qui s’ignorent parfois, les
ouvrages de la collection mettront successivement en question
l’identité, le corps, le dispositif, la machine, l’espace, la
technologie… MÉMOIRES ET IDENTITÉS


Rencontres et discussions entre
Pascale Weber

et

Alain Berthoz
Daniel Lance
Alain Milon
Pascale Piolino
Bo Sanitioso



Regards croisés entre l’art contemporain,
les sciences cognitives, les sciences de la communication,
la psychologie sociale, la philosophie et la littérature.






Du même auteur

« Les lieux de la mémoire et de l’émotion », Figures de l'art
n° XXV : Les nouveaux dispositifs immersifs, numéro dirigé par
Bernard Andrieu, 2013.
« REW (Immémorial #6) : What is surfacing and submerging »,
Scene, Ed. Christine White, Alison Oddey, Intellect Ltd. ISSN :
20443714, Online ISSN : 2044372, 2013.
« Immémorial (1996-2011) An immersive memory mechanism »,
Avanca cinema Conferência Internacional Cinema-Arte, Tecnologia,
Comunicação, ISBN : 978-989-96858-1-9, 2011.
De l’espace virtuel, du corps en présence, sous la direction de Pascale
Weber et Jean Delsaux, PUN, 2010.
« Esthétique de la superposition et de l'incrustation », Du splitscreen
au multiscreen La narration vidéo-filmique spatialement distribuée, sous la
direction de Marcin Sobieszczanski et Céline Masoni Lacroix, éd.
Peter Lang, 323 p. ISBN : 978-3-0343-0325-5, 2010.
« Résistance et autres propriétés du matériau artistique », Arts et
nouvelles technologies, sous la direction de Jean-Marc Lachaud, Olivier
Lussac, L'Harmattan, Paris, 2007.
Le corps à l'épreuve de l'installation-projection, L'Harmattan, Paris, 2003.





Illustration de couverture : Photogramme de La Vénus,
11e film du projet Immémorial #6-Rew’, Pascale Weber, Marseille.
© P. Weber/GMEM/SCAM/LEEE, 2012.


© L'Harmattan, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-336-00647-5

EAN : 9782336006475


Avant-propos




À l’origine de cette collection — Le corps et le dispositif —
une interrogation d’artiste : je travaillais à Immémorial, une
œuvre multimédia mêlant écriture, interviews, matériaux
sonores et prélèvements visuels. Ce travail m’a permis
d’expérimenter le rapport inassouvi de l’artiste au réel, ce
besoin de capter le monde et les signes de l’expérience par tous
les moyens possibles, de réfléchir à l’articulation signifiante
d’éléments étrangers, parfois contradictoires, inscrits dans des
logiques de productions différentes.

Il est parfois envisagé que le rôle de l’artiste soit de
déambuler dans les territoires marginaux, négligés, ignorés, et
qu’il doive visiter et animer à la façon de travailleurs sociaux
les espaces à la marge. Plutôt que de se demander s‘il s’agit
effectivement de sa compétence ou de sa fonction, j’ai réfléchi
au sens de ces incursions. Institutionnalisés, réglementés, les
dépaysements ne finissent-ils pas par ressembler à des visites de
courtoisie, à des rendez-vous de précaution ou bien à des
exercices sanitaires ?
La rencontre sera considérée ici comme un espace de
confrontation entre des savoirs, des expériences, des modalités
de la recherche, des modes d’appréhension du réel. Nous
considèrerons enfin cette expérience comme la tentative de
penser au-delà du programme, dans une sorte d’errance, une
écriture in progress.

La collection Le corps et le dispositif est ainsi organisée
comme une œuvre plastique, progressivement, au fur et à
mesure de rencontres et d’échanges autour de thématiques qui
sont autant de lieux communs, et que pourtant nous réduisons
7 chacun à nos propres considérations ou intérêts : Qu’est-ce
qu’un souvenir ? Qu’est-ce que notre identité ? Qu’est-ce que
voir ? Qu’appelons-nous « espace » ? Quelles sont les limites de
notre corps… ?


P.W.





Introduction

Vers une mémoire partagée …



« Mais lorsque, sans la présence des objets eux-mêmes, on en
possède la science et la sensation, alors c'est la mémoire qui agit. »

(Aristote, Traité de la mémoire et de la réminiscence, chap. 1, § 2)




Chez les Grecs, deux termes sont utilisés pour désigner la
mémoire : mnémé qui s’attache à décrire le fonctionnement
mémoriel comme résurgence, reviviscence incontrôlée d’un
événement du passé, et anamnésis qui renvoie à une action
volontaire de l’individu, un exercice de mémoire, un effort pour
se remémorer. Il existe ainsi dans les origines même de la
terminologie de la mémoire ce mouvement, cette dynamique
opérée par deux forces, l’une submergeant plus encore
qu’immergeant le sujet, l’autre structurant, témoignant de son
inscription dans le temps et la durée.
Platon associe ensuite au concept de mémoire celui
d’absence. La mémoire nous permet d’évoquer une chose
absente par une représentation, une image présente, gravée dans
l’âme. À défaut d’image ou dans le cas de sa disparition, la
mémoire fait place à l’oubli.

Probablement parce qu’elle était liée à notre expérience
intime perceptivo-sensorielle, à notre histoire personnelle, la
faculté de se souvenir a longtemps été considérée comme une
aptitude individuelle, une réalité structurante et isolante de
l’individu face au groupe. La sociologie appliquera plus tard les
9 connaissances acquises sur le fonctionnement de la mémoire et
sa relation à l’identité, au cadre collectif. La sociologie
démontrera que le passé se conserve à la fois dans une mémoire
individuelle et dans les mémoires collectives, historiques et
sociales. Chacune de ces mémoires conserve des traces
parcellaires et différentes de ce qui disparaît ou s’interrompt, un
objet, un instant, un événement. Chaque remémoration est une
reconstruction, la convocation d’un passé recréé pour les
besoins du temps présent.

S’interroger sur notre mémoire, la construction de nos
souvenirs, nous oblige à penser notre rapport à l’histoire, notre
histoire individuelle bien sûr, le récit de notre parcours, de
l’élaboration de notre identité, mais aussi l’histoire de nos
contemporains, l’histoire comme récit cohérent reflétant et
participant d’une mémoire collective et d’une culture commune.
Tout comme la mémoire individuelle, la faculté collective de
souvenir s’exerce en de multiples directions : vers le passé et
vers le futur, dans un désir de conservation des connaissances
liées à des expériences antérieures et de témoignage pour les
générations à venir. L’opération est tantôt incontrôlable – les
spectres surgissant et disparaissant en réaction, de façon
inattendue – ou bien très programmatique, par exercices, de
façon surdéterminée par un contexte et des enjeux politiques,
historiques, culturels …
En effet, la mémoire collective se conforme aux exigences
du groupe et de ce fait, elle contribue à en façonner l'identité.
Réciproquement les idées et représentations sociales,
politiques… du groupe, sa « légende » participent de sa
cohésion à travers le temps.

L’approche sociologique de Maurice Halbwachs, à l’instar
de son étude sur « la mémoire collective chez les musiciens »
parue en 1939, a révélé que la mémoire collective n’était pas
simplement égale à l’addition de mémoires individuelles. Les
mémoires se nourrissent, se confortent, interagissent.
L’interaction entre mémoires collective et individuelle invite à
penser le « collectif » et son degré d’interconnaissance. Mais
comment prétendre s’entretenir de notre culture
10 commune, lorsque dans chacun des champs disciplinaires, sont
utilisés des termes communs – l’image, la représentation,
l’immersion, la projection, la fiction… – recouvrant des réalités,
des questionnements, des intérêts divergents, des lectures
historiques ou sémantiques variées d’événements que nous
partageons néanmoins ?

Cet ouvrage sur l’identité et la mémoire propose de faire
dialoguer des individus dont les objets d’étude se croisent, se
chevauchent, en s’ignorant parfois, parce que les méthodes
théoriques divergent, les habitudes et les représentations des
autres champs disciplinaires entravent les échanges en
profondeur, autant que la pression exercée pour les besoins
d’une visibilité des spécificités disciplinaires et la
reconnaissance par les pairs. Bien que souvent évoqué,
l’exercice de la transdisciplinarité constitue toujours une totale
remise en cause de nos pratiques d’investigation intellectuelle.
L’exercice défendu dans cet ouvrage ne se veut ni polémique ni
consensuel, il n’a pas davantage prétention à circonscrire le
sujet – que savons-nous de nos fonctions mémorielles et
identitaires ? ou quel rapport avons-nous désormais à l’Histoire,
collective ou individuelle, et notamment quel rôle joue le récit
autobiographique dans notre construction identitaire ? – mais de
signifier la continuation des objets de recherche d’un champs
disciplinaire à l’autre notamment autour des phénomènes de
mémorisation et de construction de soi.

L’artiste, le psychologue cogniticien, le scientifique,
l’écrivain et le philosophe expriment chacun ce que leur
pratique les autorise à concevoir. Ce livre est organisé comme
une suite de textes – interviews ou exposés – qui confrontent les
points de vue, les méthodes et finalement les obsessions. Car le
passage de relais entre les disciplines est indispensable au
renouvellement de notre pensée, à la défense d’une culture
commune, réellement partagée, et à l’ancrage de nos
spécialisations disciplinaires dans une réalité technologique qui
redéfinit les frontières et les relations entre les personnes, les
réseaux et la diffusion des idées.

11 Ce « passage de relais » permet ici d’approfondir des
questions centrales touchant aux sciences cognitives et à la
création artistique : les rapports entre fiction, légende et
identité ; les frontières floues entre témoignage, autobiographie
et réalité ; le statut mouvant, dynamique, re-configurable,
malléable de nos souvenirs. Au fil des pages, les hypothèses se
croisent, la quête artistique ressemble à une étude expérimentale
menée par le psychologue cogniticien, le témoignage de
l’écrivain résonne à travers les propos du scientifique
spécialiste de la perception… Les contenus, les objets, les
approches et les méthodes finissent par entrer en résonance.
Mais toute entreprise d’écriture ne se doit-elle pas de solliciter
et de servir notre faculté de mémoire en tant qu’aptitude à
acquérir de nouvelles connaissances, à revivifier des
connaissances antérieures et capacité à anticiper notre avenir ?


P.W.

Immémorial
ou la texture réminiscente

Pascale Weber






Fig.1- Immémorial #6 : Rew’, vue de l’installation au Festival Les
Musiques du GMEM à la Friche de la Belle de Mai, Marseille, 2012.
© P.Weber/GMEM/SCAM/LEEE -
« Les arrêts sur image de Pascale Weber ne sont pas
sans faire penser à la Time Machine de Piotr Kowalski,
il y a là une interrogation sur ce que sont nos propres
images, ses propres images, une volonté de comprendre
ce qu’elles peuvent nous apprendre de nous, une
expérimentation de notre imaginaire, de notre mémoire,
une mise en pièces, à plat de nos mémoires. » (Jean
Delsaux, « Quand le film de la mémoire devient 1
environnement », Archée, mai 2012.)

L'objet de ce texte est de présenter Immémorial, une œuvre
protéiforme qui en mêlant écriture, photographie, dessin, vidéo,
musique, interviews, installation, interroge le souvenir comme
récit élaboré et reconstitué à partir d'expériences individuelles
réelles ou projetées. Immémorial dessine un espace de rencontre
entre différentes formes d'expression, un espace où quelque
chose s'écrit, se dit et fait histoire, un événement « digne de
2mémoire » . Je souhaite ici axer ma réflexion au regard de cette
expérience de création autour de deux hypothèses, à éprouver
davantage qu'à vérifier, car probablement invérifiables.

Première hypothèse : L'artiste ne crée pas seulement une
expérience sensible à partager mais un événement ou un espace
qui cherchent appui dans la mémoire de l'autre.

Seconde hypothèse : L'artiste travaille à partir d'un catalogue
perceptivo-sensoriel. Chacune de ses œuvres est un nouvel
arrangement, un dispositif élaboré à partir de ce catalogue. Un
répertoire, une palette pour reprendre un terme qui renvoie tant
dans l'imaginaire collectif au travail de l'artiste dans son atelier,

1 Le titre complet est : « Immémorial, Rew’, de Pascale Weber. Quand le film
de la mémoire devient environnement », Jean Delsaux, Archée.
Le texte est consultable depuis mai 2012 à l’adresse suivante :
http://archee.qc.ca/ar.php?page=article&no=407
2 J’emprunte l’expression à la définition du mot « histoire » donnée dans la
première édition (1694) du Dictionnaire de l'Académie Françoise dédié au
Roy ; « histoire : s.f. narration des actions et des choses dignes de
mémoire […]».
15 se constitue à partir de multiples associations et un
enrichissement de référents. Nous envisagerons donc ici l'artiste
comme celui qui ne cesse de nourrir son imaginaire et
l'imaginaire collectif. Nous tenterons de montrer que son rôle
est d'enrichir et de réactualiser la mémoire collective en
sollicitant des équivalents sensibles divers, en renouvelant le
système des associations sensibles et cognitives de son époque,
en oeuvrant à ce catalogue perceptivo-sensoriel qui fera parfois
penser au système d’association des impressions sensibles dont
parlait Francastel.

Enfin je parlerai ici du point de vue de l’artiste que je suis et
non de la philosophe, de l’historienne d’art, de la critique ou de
la scientifique que je ne suis pas. Il me semble important de
clarifier ce point car c’est en tant qu’artiste que je m’intéresse
notamment aux sciences cognitives, que je provoque des
rencontres, que je mène des interviews avec des spécialistes de
domaines qui me sont étrangers. La différence de méthodologie
et des préoccupations nourrit mon imaginaire. Le déplacement
qu’il me faut opérer pour inventer d’abord de nouveaux repères,
pour les intégrer ensuite à une cosmogonie plus personnelle
définit certainement de manière assez juste ce qui constitue à
mon sens l’énergie créatrice.



Première partie :
L'œuvre qui cherche appui dans la mémoire du spectateur.


1- Description rapide du dispositif

Immémorial est une œuvre multimédia évolutive entreprise
en 1996. Un été, après avoir filmé une femme atteinte de la
maladie d’Alzheimer, j’ai pris des photographies des lieux où
j’avais vécu, j’ai prolongé le cadre… Des souvenirs sont
apparus, simultanément j’ai collecté des témoignages audio de
personnes qui me racontaient des épisodes marquants de leur
16 vie. Je notais que ces récits construisaient une sorte de climat
propice à la réminiscence de mes propres souvenirs et
simultanément semblaient estomper les contours de ce vécu
personnel qui me revenait en mémoire.


Le projet Immémorial raconte le processus de fabrication des
souvenirs, des images obsessionnelles et le fonctionnement de
notre imaginaire. Les environnements immersifs successifs
d’Immémorial ont invité le spectateur à appréhender le monde à
partir d’un corps commun, à penser à partir d’autres corps, à
échapper aux limites de sa propre expérience. L‘œuvre s’est
déclinée jusqu’à présent en six versions : de compilations
linéaires en simulation 3D, de projections multiscreen
simultanées en installations interactives associant des mots aux
images et aux sons, à la conception d’un double défilement du
film (vidéogramme et tunnel d’images), à l’élaboration d’une
installation audiovisuelle sans parole. À partir de la sixième
version, j’ai souhaité que l’environnement créé tende à mettre le
spectateur dans un état particulier, par suggestions (d’images,
de sons, de mots ou simplement de titres), par impulsions
lumineuses ou sonores, par sa station allongée sur de larges et
confortables coussins. J’ai souhaité que ces dispositifs
immersifs puissent agir sur les souvenirs auquel il a accès, en
convoquant des images de lieux, des souvenirs de personnes ou
d’événements, ou encore des souvenirs de perceptions.
Actuellement, mon travail se poursuit dans cette direction, à
savoir la conception de dispositifs d’installation qui
permettraient, telles des cellules de perception, d’activer la
mémoire et certains types de souvenirs, qui permettraient de
relativiser le récit de nos souvenirs et qui nous permettraient
peut-être de les reconstruire.

Depuis 1996, j’ai créé, simplifié et affiné à la fois, au fur et à
mesure des différentes versions, des bases de données
mémorielles. J’ai segmenté et recompilé des enregistrements
sonores et vocaux, mais aussi visuels pour finalement constituer
un répertoire interactif d’ambiances mémorielles spatialisées.
17 3La 6e version d’Immémorial est intitulée Rew’ , il s’agit de
l’abréviation de Rewind qui signifie rembobinage. Le terme
renvoie à la pratique de l’enregistrement audio ou visuel et au
fait de pouvoir manipuler le temps et la structure d’un
événement et le récit de cet événement par le montage.
Rew’ reconstitue à travers 25 films vidéo une typologie des
lieux communs de notre mémoire, entre interviews-témoignages
et fictions, immergeant le spectateur et l’invitant à voyager dans
un temps intérieur.

« Cette mise en pièces des éléments constitutifs de l’oeuvre,
son, musique, trajectoires sonores, images, texte,
vidéogrammes, interactivité, espace, c’est le spectateur
finalement qui les rassemble et les organise autour de lui, par
son corps présent, par son écoute, par la perception qu’il en
4a. »

Dans Rew’, une voilure constituée de trois voiles bombées
fait office d’écran. L’espace est bordé par huit enceintes, deux
vidéoprojecteurs éclairent le tissu. Les projecteurs proposent
deux types d’affichage et de défilement des images : plein cadre
sur une voile-écran suspendue, et dans des vignettes décalées
dessinant une trajectoire en forme de tunnel d’images sur deux
autres voiles.
Un pupitre permet d’agir sur les types d’affichage et le
déroulement du film vidéoprojeté, de substituer par exemple
aux 25 images par seconde une succession d’arrêts sur image,
indexée sur le rythme sonore. Chaque clip vidéo a été construit
à partir d’un témoignage audio (enregistré lors d’une interview).
Chaque clip vidéo est lié à six sons et trois trajectoires, c’est-à-

3
La version Rew’ a été conçue pour le Festival Les Musiques 2012, suite à
deux années de résidences au GMEM – Scène nationale de création musicale
à Marseille, à Euphonia – atelier méditerranéen de création sonore, et au MIM
– Laboratoire Musique et Informatique de Marseille. L’installation Rew’ a
ensuite été présentée en décembre 2012 au Puy-en-Velay dans le cadre d’une
série de conférences (« Du praxinoscope aux environnements immersifs »).
4 Jean Delsaux, « Immémorial, Rew’, de Pascale Weber. Quand le film de la
mémoire devient environnement », Archée, consultable à partir de mai 2012 :
http://archee.qc.ca/ar.php?page=article&no=407
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