Blur vs. Oasis

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À gauche, Damon Albarn, leader de Blur. À droite, les frères Gallagher, du groupe Oasis.

Hasard ou pas du calendrier, « Country House » et « Roll With It », leurs singles respectifs, sortent le même jour dans les bacs à le 14 août 1995. Qui sera numéro un des ventes ? Qu’ils le veuillent ou non, Blur et Oasis deviendront les ambassadeurs d’une mouvance que l’Histoire retiendra sous le nom de Britpop, marquée par des disques emblématiques, des déclarations fracassantes et des excès en tout genre, avant que l’année 1997 ne voie le rideau se baisser brutalement.

Spécialiste de l’histoire du rock et de la pop, collectionneur de vinyles, Frédéric Granier est chef de service à Geo. Il a collaboré à plusieurs revues musicales et émissions de radio.

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EAN13 9791027805648
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FRÉDÉRICGRANIER
BLUR VSOASIS 14 août 1995, le match de la Britpop. « A Day in the Life » Le Castor Astral
er 1 round : Avantage Blur
Treize ans. Treize longues années de pouvoir conservateur. En 1992, plus personne ne se souvient avoir vécu autre chose que les coupes budgétaires, les grèves des mineurs, les attentats de l’IRA et ce long tunnel de grisaille que représentent les années Thatcher. La Dame de fer a beau avoir quitté le pouvoir en 1990, elle a laissé le 10 Downing Street à son ministre de l’Économie et des Finances, John Major, 47 ans, censé redonner un nouveau souffle aux « Tories ». Raté : le nouveau chef du gouvernement semble usé avant même d’entrer en fonction, comme s’il incarnait une époque déjà révolue. Son début de mandat prend un air de fin de règne. Le Royaume s’ennuie. Sa jeunesse désespère. Avec 17 % des 18-25 ans au chômage, l’avenir semble bouché pour de bon. Alors, dans un tel contexte, il ne reste plus qu’à allumer la télévision, se gaver d’ecstasy, et attendre que l’époque se passe… Inutile de se rendre au cinéma : la production britannique atteint les chiffres les plus bas de son histoire, malgré la qualité des drames sociaux signés Ken Loach(Raining Stones) ou Mike Leigh(Naked), qui, il faut bien l’avouer, ne risquent pas de remonter le moral du pays. Et la musique ? C’est encore pire… En 1992, la scène rock anglaise s’apparente à un champ de ruines. Aucune des étoiles montantes du tournant de la décennie n’est parvenue à transformer ses premiers succès. The House of Love sombre tristement dans l’oubli après une poignée d’excellents singles. Shaun Ryder des Happy Mondays fait moins parler de lui pour sa production musicale que pour ses excès éthyliques. Plus grave encore : les Stone Roses n’ont toujours pas sorti leur second album, très attendu après leur coup d’éclat de 1989. Emmenés par le chanteur Ian Brown et le guitariste John Squire, le quartet de Manchester avait sans nul doute la force, le charisme et les mélodies pour redonner confiance et espoir dans le rock anglais. Et peut-être atteindre le niveau des Smiths, qui avaient dominé la scène indépendante dans les années 1980. En mai 1990, le concert que les Stone Roses donnèrent en plein air à Spike Island (Cork) aurait d’ailleurs pu être un mini-Woodstock, l’amorce d’un large mouvement musical et générationnel. Au lieu de quoi, le groupe ne parvint jamais à accomplir son destin et les espoirs placés en lui, empêtré dans la drogue, le manque d’inspiration et un long procès avec sa maison de disques Silvertone. Dans ce déprimant gâchis, aucun courant musical ne semble percer. Une semaine, la presse s’emballe pour le mouvementshoegazepar My Bloody Valentine, Ride ou incarné Slowdive, nommé ainsi car les membres de ces groupes à guitares jouent sur scène en regardant (« gaze at ») leurs chaussures (« shoes »). La suivante, elle s’extasie sur la scènebaggy (The Mock Turtles, Inspiral Carpets, The Soup Dragons), héritière du rock psychédélique et des grandes années du Madchester. À force de vouloir coller une étiquette sur n’importe quel courant, on en arrive à évoquer aussi une « New Wave of the New Wave », dont l’acronyme poétique NWONW englobe des groupes comme S*M*A*S*H ou These Animal Men, qui disparaissent aussi vite qu’ils sont apparus. Autant dire que le grand public se fiche éperdument de ces lubies pourrock critics… La preuve : de 1990 à 1993, les amateurs de musique ont plutôt les yeux rivés sur l’autre côté de l’Atlantique. Sur les étals de Virgin Megastore ou de HMV, les artistes anglais sont écrasés sous le poids des Américains, qu’ils se nomment Nirvana, Pearl Jam, Soundgarden, Mudhoney ou The Smashing Pumpkins… Le constat est sans appel : alors que le Royaume cherche toujours sa star en devenir, l’Amérique triomphe. Comme souvent depuis la Seconde Guerre mondiale, le bouledogue anglais s’est fait humilier par l’aigle yankee. « Le début des années 1990 était dominé par la musique américaine, le son de Seattle, le grunge, raconte aujourd’hui sur la BBC Andy Saunders, ancien responsable des relations publiques du label Creation. On a alors vu apparaître des artistes anglais qui en avaient assez de cette domination des Américains. Et le premier de ces groupes fut Suede. » Sauveurs du rock anglais 25 avril 1992. Deux semaines après une énième victoire des Conservateurs aux élections législatives (moins un vote d’adhésion qu’un rejet des Travaillistes, embourbés dans leurs contradictions), la jeunesse du Royaume se sent un peu plus condamnée, et ce n’est pas la
musique diffusée sur les ondes qui va éclaircir le tableau : cette année voit le triomphe du rock balourd de Queen (on ne s’est toujours pas remis du décès de Freddie Mercury quelques mois plus tôt), des ballades gluantes de Wet Wet Wet ou de Simply Red, et de la soupe FM servie par Whitney Houston ou Madonna. Un enfer. Dans ce contexte on ne peut plus morose, l’hebdomadaire musicalMelody Maker décide de renverser la table en consacrant sa une à Suede, proclamé « meilleur nouveau groupe en Grande-Bretagne » avant même d’avoir sorti son premier single. Avec sa tête d’androgyne à faire se pâmer les filles (et les garçons), Brett Anderson, 25 ans, pose, l’air bravache, comme s’il venait déjà de conquérir le monde. Fasciné par Bowie, que sa grande sœur lui avait fait découvrir, Anderson avait fondé Suede lorsqu’il était étudiant à Londres, aux côtés de sa petite amie de l’époque, Justine Frischmann, et d’un guitariste recruté dans les pages de l’hebdomadaire musicalNew Musical Express (NME pour les intimes) du nom de Bernard Butler. Sa fiancée étant partie pour de nouveaux horizons, et notamment pour fonder son propre groupe, Elastica, l’apprenti chanteur réorienta alors le groupe autour de la guitare de Butler et des sonorités héritées du glam. De toute évidence, l’alchimie musicale entre le leader charismatique et flamboyant et le guitariste virtuose et discret était un rêve de chargé de communication… Mais la couverture duMelody Makern’est qu’une amorce. C’est en février 1993 que le grand public découvre, lors des Brit Awards, la cérémonie annuelle de l’industrie musicale du Royaume, la puissance de Suede et de son showman ultrasexy, qui se déhanche et exhibe son torse glabre devant un parterre qui en redemande. En termes d’impact, la prestation évoque immanquablement celle des Smiths à « Top of The Pops » en novembre 1983, lorsque Morrissey se fouetta avec un bouquet de fleurs, et que l’on considère généralement comme l’acte de naissance de l’indie rockanglais. Dix ans plus tard, il se passe quelque chose de tout aussi capital sur la scène des Brit Awards. L’exubérance d’Anderson, son goût prononcé pour le spectacle et le glamour, sont à des années-lumière des groupes alternatifs du moment, qui se présentent en général sur scène dans des sweat-shirts XXL. Sans parler des coupes de cheveux approximatives… Avec Suede, on est clairement passé à autre chose. Cette musique est trop moderne pour s’apparenter à un simple revival duglam rockannées 1970. Ce n’est pas du des shoegaze ni dubaggy, ni de lanew wave, ni un énième courant du rock alternatif. Mais alors, qu’est-ce que c’est ? « J’étais fasciné par la banlieue, et dans mes chansons, j’ai toujours aimé lancer ces références décalées à la vie quotidienne dans les petites villes de Grande-Bretagne, racontera-t-il auGuardianen 2010. C’était bien avant qu’apparaisse cette horrible expression : Britpop. » Le terme est lancé. À la fin des années 1980, le journaliste John Robb l’avait employé pour la première fois pour qualifier l’émergence d’une nouvelle vague de groupes (The La’s, The Stone Roses, Inspiral Carpets…), qui avaient en commun leur coupe au bol et de venir du nord de l’Angleterre, en général de Liverpool et de Manchester. Mais la presse s’aperçut très vite que ces formations ne partageaient pas grand-chose d’autre, et l’expression fut mise au frigo jusqu’au triomphe de Suede en 1993. Désormais, Anderson et Butler seront donc les ambassadeurs d’une hypothétique « British popular music », ou Britpop, fers de lance d’une mouvance qui revendique son anglicité face aux mastodontes américains. L’identité britannique comme totem La lente montée en puissance de Suede a payé. Après une série de singles mémorables (« The Drowners », « Metal Mickey », « Animal Nitrate »), le premier album de Suede, sobrement intituléSuede, sort le 29 mars 1993 et se hisse directement à la première place, devenant disque d’or dès le deuxième jour. Si la musique rend hommage aux anciens (T-Rex, Bowie, The Smiths), elle est résolument tournée vers les années 1990, avec une fascination prononcée pour le sexe et ses tourments, pour les marginaux que l’on croise la nuit à Chelsea et pour le désespoir d’une middle classdans son ennui… Délicieusement décadent, le disque n’hésite pas à étouffant explorer la face cachée de la british way of life et cultive son identité comme un totem. Mais derrière le succès de Suede et le terme générique de Britpop, on accole des artistes très éloignés du néo-glam d’Anderson et sa bande. On trouve notamment The Auteurs, le groupe mené par Luke Haines, responsable d’un premier album époustouflant(New Wave), qui s’inspire moins de Bowie que des chroniques sociales sardoniques que pouvait écrire Ray Davies pour les Kinks dans les années 1960. Des groupes dont le succès avait été jusqu’ici assez confidentiel se retrouvent subitement sur le devant de la scène, à l’image de Saint Etienne ou de Pulp, qui partagent un certain goût pour le rétro, les fripes bariolées, le kitsch et les mélodiestwee (ultradélicates, voire un peu cucul…). À peine son acte de naissance prononcé, la Britpop prend
déjà des airs d’auberge espagnole, sans que cela n’empêche le mensuelSelect de consacrer sa couverture à la pseudo-mouvance dès son numéro d’avril 1993. Devant la bannière de l’Union Jack, on y voit Brett Anderson et son petit haut en cuir ultra-moulant. L’accroche du magazine est on ne peut plus claire : « Yanks Go Home ! » (« Les Amerloques, retournez chez vous ! »), tout comme l’article signé Stuart Maconie, intitulé « Who Do You Think You Are Kidding Mr. Cobain ? » (« Vous vous prenez pour qui, M. Cobain ? »), dans lequel le journaliste incite les musiciens et les auditeurs à se débarrasser de l’influence de la musique américaine en général, et du grunge en particulier, pour se tourner vers « le glamour, l’intelligence et l’ironie » des artistes britanniques contemporains. Si l’on connaissait les tendances un peu chauvines de la presse anglaise, le Rubicon est cette fois-ci largement franchi, sans que l’on sache s’il s’agit ou non d’une forme d’humourtypiquement british. « On en a assez !Yanks go home !prenez avec Et vous vos fringues grunge pathétiques et vos groupes de branleurs autocentrés […]. 1992 était l’année américaine, surestimée et en surpoids, mais maintenant il est temps de vous amener la Home Guard[les paras]. Regarde, Kurt, regarde bien les mecs qui vont mettre fin à ton petit jeu : Suede, Saint Etienne, Pulp, Denim et The Auteurs. Des groupes fiers d’être ce qu’ils sont ! » Qu’ils le veuillent ou non, Brett Anderson et Bernard Butler sont estampillés sauveurs du rock anglais, hérauts proclamés d’un courant musical qui va redonner son honneur à tout le Royaume. Ils s’étaient imaginés en parias grandioses, incarnations d’une Angleterre décadente et raffinée, les voici catalogués chefs de meute dans une guerre lancée contre l’Amérique. La suite des événements déjouera pourtant tous les pronostics de la presse comme ceux des maisons de disques. Le renouveau de la culturelad Un détail avait échappé aux journalistes : Brett Anderson n’a aucune envie de devenir le roi de la Britpop. « On ne s’est jamais vraiment senti partie prenante de ce mouvement, ni proche de tous ces groupes. Et puis ce côté nationaliste, créé de toute pièce par la presse, m’a toujours gêné », confie-t-il àTéléramaen 2016. « Dès le départ, nous avons toujours mené notre barque, à l’écart », poursuit-il, oubliant de préciser que sa barque, passé le succès du premier album, commence déjà à sérieusement prendre l’eau. Les rapports entre le chanteur et son guitariste, qui ont rarement été au beau fixe, virent à l’exécrable. Bernard Butler claque même la porte en février 1994 après la sortie du single « Stay Together », qu’il juge ampoulé et indigne du groupe. Il reviendra finalement sur sa décision, mais refusera d’adresser à nouveau la parole à Anderson. Dans ce climat délétère, chacun écrit et enregistre dans son coin les titres du prochain album, censé pourtant être celui de la consécration internationale. Lorsque sortDog Man Staren octobre 1994, Butler a déjà été remercié. Réalisé dans les pires conditions, le disque se révèle fascinant, peut-être même supérieur au précédent. Mais c’est un concentré de noirceur, à l’image de sa pochette glauquissime : allongé en semi-chien de fusil sur un lit, un jeune homme nu semble dormir, à moins qu’il ne se soit suicidé… Finalement,Dog Man Starvendra médiocrement. se Subitement, la presse se rend compte que Suede n’est peut-être pas le meilleur atout pour incarner le renouveau du rock anglais. « Le groupe n’était pas si facile à vendre que ça, raconte le journaliste Martin Power, spécialiste de la Britpop. Visuellement, Suede évoquait autant les mises en scènes glaciales de Bauhaus que le glamour étrange de Roxy Music. Partant de là, ils ont toujours été destinés à devenir moins une attraction grand public qu’un groupe culte – un culte qui compterait certes des centaines de milliers d’adorateurs, mais un culte quand même. » Surtout, le nihilisme affiché par Suede dansDog Man Starn’est pas si éloigné de la vision du monde désenchantée véhiculée par le grunge, dont la figure de proue Kurt Cobain s’est suicidée le 5 avril 1994. Face au misérabilisme du rock yankee et de ce qu’on appelle alors la génération X, la Grande-Bretagne a besoin d’icônes positives, reflétant le mode de vie britannique et surtout le renouveau de la culture « lad ». Unl ad? Le terme est difficilement traduisible. Pour en donner une description imagée, il s’agirait d’un pilier de pub dont les centres d’intérêt tournent autour du rock (anglais, exclusivement), du ballon rond, des filles et de la bière, et dont les idoles se nomment Rod Stewart, Michael Caine ou George Best, l’attaquant légendaire de Manchester United. Inutile de préciser que Brett Anderson et ses 50 kilos, ses pantalons moulants et son air efféminé détonnent singulièrement avec cette culture virile et rentre-dedans. « On n’a jamais vraiment fait partie de cette grande fête de la Britpop, avouera-t-il. Tous ces types qui se tapaient dans le dos en se
pintant. On était à l’opposé de toutes ces postures chauvines, caricaturales et faussement prolo. » Anderson devait être le roi de la « party », mais dès 1994, le leader de Suede se transforme en rabat-joie. Pour toute l’industrie musicale, il faut trouver une nouvelle « locomotive » pour incarner la Britpop conquérante face à l’ogre américain. Le salut viendra d’un petit groupe de Londoniens, qui officiait jusqu’ici en deuxième division… Damon Albarn entre en scène « Blur ? Ils ne sont pas très bons. À écouter leur premier album, ils n’ont pas l’air de savoir ce qu’ils font et, résultat, ils accumulent les erreurs. » En 1991, la critique qu’Alexis Petridis a réservé àLeisurele magazine dans Lime Lizardrésume ce que la presse pense alors de ces quatre musiciens au talent encore balbutiant : des gamins pas bien doués, aux fringues trop larges, rebuts d’une scènebaggyqui n’a toujours pas décollé deux ans après son éclosion. Leur premier single est à peine sorti (« She’s So High », qui atteint péniblement le 48e rang des charts) que Blur est déjà considéré comme has-been. Le groupe ne manque pourtant pas d’ambition, en particulier son chanteur, Damon Albarn. Élevé dans une maison victorienne de l’East London puis dans une bâtisse médiévale de Colchester (Essex), il n’est pas exactement un enfant de la balle… Son père a été manager du groupe Soft Machine, présentateur de talk-shows, avant de devenir directeur d’une école d’art plastique. Sa mère est décoratrice de théâtre. À la maison, on écoute du blues, de la musique africaine, du rock progressif, du folk anglais. Dans ce milieu d’artistes un peu bohèmes, bobos avant l’heure, il y avait peu de chance que Damon devienne expert-comptable : le jeune garçon songe un temps à une carrière de dramaturge, avant de rencontrer au lycée Graham Coxon, apprenti guitariste, avec qui il partage le même amour pour le rock, celui de Paul Weller et The Jam, des Beatles ou de XTC. Coxon se souviendra toujours de la première phrase qu’Albarn lui adressa : « Tes groles craignent. Regarde un peu les miennes », avant de dévoiler ses chaussures en cuir rétro, évoquant celles que portaient lesmodsdans les années 1960. Entre eux, le courant passe immédiatement : ils fondent un groupe baptisé Circus avec le bassiste Alex James et le batteur Dave Rowntree, qu’ils rebaptisent rapidement Seymour, en hommage à un personnage de J.D. Salinger. Programmée dans des petits clubs de Londres dès 1989, la formation commence à se faire une réputation, et pas forcément pour des raisons musicales. Une fois sur deux, enivré par l’excitation, Albarn vomit son alcool derrière les amplis, voire sur son micro. Un soir, alors que Seymour assure une première partie à Dingwalls, dans le quartier de Camden, un ami du groupe dévoile ses parties à un public hilare, avant que le directeur du club ne jette du gaz lacrymogène dans les yeux du clown de service, mais aussi sur les quatre musiciens. La fine équipe passera la nuit à l’hôpital. « On n’avait pas fait deux concerts que, déjà, tout le monde parlait de nous, se souvient Alex James dans son autobiographie,Bit of a Blur(Abacus, 2008). On était arrogants, mais l’arrogance et la confiance en soi sont nécessaires. Et n’oubliez pas une chose : on était brillants. » Un avis partagé par Andy Ross, directeur artistique chez Food Records, qui assiste à un set de Seymour au Powerhaus d’Islington, au nord de Londres. Il est surtout séduit par l’énergie déployée par le groupe, un peu moins par la qualité, encore toute relative, de leurs compositions. « J’ai vu ces quatre tarés sauter partout, et je ne sais pas pourquoi, mais je me suis dit : “Ils sont bons.” Alors j’ai demandé à mon associé Dave Balfe de venir lui-aussi les voir. » « Food ne faisait pas partie des géants de l’industrie musicale, analyse Martin Power. Mais le label avait signé en 1989 le groupe Jesus Jones qui avait remporté un numéro un aux États-Unis, et l’argent était rentré massivement. » Surtout, le petit label indépendant s’était associé avec EMI, qui assurait la distribution de ses disques partout dans le monde, lui assurant une force de frappe considérable. En quelques semaines, un deal est donc signé entre les deux parties, avec deux conditions. La première : Dave Rowntree reçoit l’interdiction de porter ses bas de pyjama sur scène, ce qu’il accepte sans broncher. La seconde : il faut (encore) changer de nom. Coxon suggère The Becketts, finalement jugé trop littéraire. The Shining Path (« le sentier lumineux ») passe aussi à la trappe, sans doute en raison de sa connotation communiste révolutionnaire, tendance un peu passée de mode au tournant de la décennie. Sensitive, Whirlpool, The Sunflowers sont envisagés, avant que les quatre musiciens et Andy Ross ne se mettent d’accord sur Blur, un terme aussi passe-partout que flou (sa traduction littérale).
Quand sort le premier album,Leisure, à la fin de l’été 1991, c’est la déception pour les musiciens comme pour Food Records. Malgré quelques hauts comme le ténébreux « Sing » ou l’accrocheur « There’s No Other Way », la musique recycle maladroitement le tempo hypnotique caractéristique de la scènebaggy, les paroles d’Albarn sont insipides, et l’énergie déployée sur scène par le groupe semble curieusement contenue. Alors qu’ils s’attendaient à tutoyer les sommets, l’échec critique et les résultats en demi-teinte deLeisurelaissent les quatre musiciens exsangues : ils se retrouvent avec 60 000 livres de dette, plombés par les ventes médiocres et la gestion catastrophique de leur ancien manager Michael Collins. La carrière de Blur ne se présente pas sous les meilleurs auspices. Seule solution pour ne pas sombrer dans la faillite et l’anonymat : se renflouer lors d’une tournée aux États-Unis, du 14 avril au 3 juin 1992, en espérant écouler par la même occasion quelques mugs et T-shirts. Mais ces quarante-quatre concerts donnés dans les salles les plus minables du pays se révèlent être un long calvaire, qui manque de peu de provoquer la scission du groupe. Public amorphe ou violent, bagarres permanentes, abus d’alcool… « Ils n’arrêtaient pas de se friter et de se pinter, se souvient le présentateur et journaliste Stuart Maconie. À chaque fois que je les croisais, il y en avait toujours un avec un œil au beurre noir. » Lors de cette tournée misérable, Damon, Alex et Dave s’accordent au moins sur un point : leur dédain pour la culture américaine et pour leur public qu’ils prennent pour une bande de bovins mal élevés. Seul Graham Coxon conserve une forme de fascination pour le Nouveau Monde, et surtout pour la musique indépendante américaine (« Je devais m’isoler avec mon walkman à l’arrière du bus pour pouvoir écouter tous ces groupes »). Pour tromper leur ennui entre deux concerts, ils traînent alors dans les centres commerciaux déprimants du Texas ou du Connecticut, et éprouvent immanquablement la même nostalgie pour la vie londonienne. Ce voyage désastreux aux États-Unis leur servira d’électrochoc. Dorénavant, pour Blur et surtout pour son leader Damon Albarn, l’anglicité sera une marque de fabrique. Et l’Amérique, un grand Satan. Parklifeou le triomphe de l’anglicité assumée Durant l’été 1992, le groupe part enregistrer son deuxième album, provisoirement titré Britain versus America, que les musiciens comptent faire produire par leur idole Andy Partridge, avant que le leader de XTC ne claque la porte pour cause de différend artistique. En studio, la formation se réinvente complètement : les sonoritésbaggysont mises au placard, place à la pop baroque et pastorale héritée des Kinks, dont Damon Albarn écoutait en boucle une cassette lors de la tournée américaine. « J’ai essayé de composer dans une veine anglaise traditionnelle, mais en utilisant des images et des expressions beaucoup plus modernes. Ça a donné une combinaison étrange de mélodies et d’accords doux et nostalgiques, avec des paroles bizarres et caustiques sur l’Angleterre d’aujourd’hui, et sur la manière dont elle s’était massivement américanisée. » Très différent deLeisure, le deuxième album, finalement intituléModern Life Is Rubbish, sort le 10 mai 1993, sous une pochette teintée de nationalisme : une peinture d’une locomotive 4468 Mallard, fleuron de l’industrie du Royaume d’avant-guerre, capable de dépasser les 200 km/h (Albarn a sans doute voulu faire ici un clin d’œil à la chanson des Kinks de 1968, « The Last of the Steam Powered Train »). Lorsque les journalistes reçoivent le disque, ils découvrent une photo promotionnelle du groupe, qui pose devant un énorme dogue allemand. Vestes à trois boutons, polos, chaussures Dr. Martens et gros toutou : l’imagerie employée par le groupe n’est pas si éloignée de celle des skinheads, ce qui fait grincer des dents. Pour calmer les âmes sensibles, Blur remplacera la photo par une autre, intituléeBritish Image n° 2, où l’on peut voir les quatre musiciens en costume, une tasse de thé à la main. L’honneur est sauf et le message, limpide : en versionbad boysen mode ou posh, l’appellation est d’origine contrôlée, 100 % britannique. Passé cette mise en bouche, les journalistes découvrent les quatorze titres du disque, qui sont autant de satires d’une Angleterre à la dérive, dont l’identité aurait été diluée depuis des années par la toute-puissance américaine, pas seulement dans la musique, mais aussi au cinéma, dans la littérature, les jeux vidéo. Comme un acte de résistance, la musique de Blur évoque une Grande-Bretagne romantique, fantasmée et volontairement caricaturale, mais avec l’ironie nécessaire pour faire comprendre à l’auditeur que l’on reste dans le registre de la satire. Le caustique « Sunday Sunday » évoquerait presque le music-hall des années 1950. « For Tomorrow »(le premier single) emmène l’auditeur à Primrose Hill, au nord de Londres, où l’on peut admirer la
capitale depuis une colline. « Blue Jeans »offre un détour dans les boutiques de Portobello Road. Et avec « Colin Zeal », Albarn signe sa première étude de caractère (à la manière du « David Watts » des Kinks. Toujours eux…), portrait à charge d’un sale type toujours content de lui. Les références historiques, géographiques et culturelles pleuvent, et on se demande ce qu’un Américain fan de grunge pourrait comprendre à cet étrange sabir. Sans surprise,Modern Life Is Rubbishse vautrera d’ailleurs lamentablement aux États-Unis avec 18 000 exemplaires écoulés (contre 87 000 pourLeisure). Mais dans leur terre natale, l’album se hisse à une honorable 15e place et séduit pleinement la critique. « Je me fiche de l’Amérique, se plaît à raconter Albarn. Tout ce qui m’importe, c’est que l’on devienne le groupe numéro un en Grande-Bretagne. » Il n’y est pas encore, mais la mutation est totale. Blur a gagné son pari. Ce n’est pourtant qu’un apéritif avant le véritable envol du groupe un an plus tard, au moment du single « Girls And Boys ». Les quatre musiciens savent qu’ils tiennent là le tube qui leur manquait. « QuandModern Life Is Rubbisha été publié, il n’a pas rencontré un succès énorme, mais on avait le sentiment que le groupe avait été revitalisé grâce à cette expérience, racontera au GuardianSmith, qui travaillait à l’époque pour Food Records. J’étais dans la maison Mike d’Alex quand le maxi de “Girls And Boys” est sorti. Il a placé les enceintes contre les fenêtres ouvertes et a poussé le volume au maximum pour que tout le monde à Covent Garden puisse en profiter. On dansait tous dans son appart en nous disant : “Ça y est, c’est le grand moment. Ça va être l’explosion.” » Et effectivement, le single sautillant se hisse à la 5e place des charts, ouvrant la voie à l’albumParklife, qui réussit l’exploit de sonner encore plus anglais que son prédécesseur avec sa pochette ultra référencée : une course de lévriers que les Londoniens allaient suivre à Wimbledon ou Walthamstow. Le morceau qui donne son titre à l’album évoque la vie d’un chômeur qui traîne dans un parc, passant ses journées à observer les ivrognes, les joggeurs et les pigeons. Pour cette chanson qui devient instantanément culte, le groupe a choisi de faire appel pour les couplets « parlés » à l’acteur Phil Daniels, que l’on avait vu au cinéma dans l’épopéemodQuadropheniaen 1979, encore une référence de la culture populaire etlad. C’est un triomphe : à sa sortie, le 25 avril 1994,Parklife s’installe à la première place et restera dans les classements durant quatre-vingt-dix semaines. Panorama complet de l’Angleterre des années 1990, il sert d’étendard à toute une génération biberonnée à la bière tiède, au foot et aux séries comiques diffusées par la BBC. Après le pétard mouillé Suede, la Britpop vient de se trouver de nouveaux ambassadeurs. Relégué au rang d’espoir déçu, Brett Anderson a une autre raison de fulminer : son ancienne petite amie, Justine Frischmann, avec qui il avait fondé Suede, est en couple depuis 1991 avec… Damon Albarn. La presse musicale jubile : à peine éclose, la Britpop prend des airs desoap opera, avec son prince noir, sa jolie rebelle, son sale gosse à qui tout réussit, mais aussi ses cérémonies (les « Brat Awards » organisés par leNME1994, une version plus déglinguée dès des traditionnelsBrits) tout comme ses lieux emblématiques. À Camden Town, un petit pub irlandais nommé « The Good Mixer » devient vite l’épicentre du mouvement, parce que la plupart des maisons de disques sont installées dans le quartier, sans doute aussi parce que le patron diffuse en boucle les tubes des Swingin’ Sixties. C’est ici que Justine Frischmann a signé le contrat d’Elastica avec Deceptive Records. C’est là aussi que les musiciens de Blur jouent au billard avant les cérémonies de récompense, et que les nouveaux groupes comme Shampoo ou Sleeper viennent traîner, espérant capter un peu de lumière. Les patrons des maisons de disques se frottent les mains : dans le sillage de Blur, toute une génération prend en marche le train de la Britpop, qu’ils se nomment Ash, The Bluetones, Dodgy, Echobelly, Gene, Salad ou Shed Seven. Même des has-been comme Pulp se retrouvent sur le devant de la scène après avoir galéré pendant des années. Idem pour des groupes comme les Boo Radleys menés par Martin Carr, hier dignes représentants d’une scèneshoegaze confidentielle, qui aujourd’hui n’hésitent pas à se ranger sous la bannière Britpop, pour le plus grand bonheur de leurs conseillers fiscaux. Personne n’ose souligner que Carr et ses musiciens ne sont pas des perdreaux de l’année, que Louise Wener de Sleeper s’inspire largement de Debbie Harry (une Américaine !), ou que la musique des trois gamins de Ash n’a pas grand-chose de « pop » et évoque plus les déflagrations de trois minutes des Ramones que les chansons des Kinks ou des Small Faces : l’industrie britannique et la presse n’ont aucun scrupule à ranger tous les artistes britanniques derrière la même bannière de la jeunesse, du renouveau et de l’anglicité assumée. La stratégie s’avère cent fois payante : la Britpop fait vendre et l’industrie musicale reprend des couleurs après les chiffres moribonds du début de la décennie. Tout ce petit monde célèbre
dignement ce renouveau inespéré à la cérémonie des Brit Awards, le 20 février 1995, où Blur écrase la concurrence : les voir bondir sur « Girls and Boys » vaut tous les euphorisants du monde, surtout après les prestations ampoulées de Madonna, de Sting ou d’Elton John. C’est la vieille génération qui en prend pour son grade : pour se moquer de Prince, qui s’est écrit sur la joue le mot « slave » (« esclave », en référence au procès que lui a intenté sa maison de disques Warner), Rowntree a dessiné sur son visage son prénom, « Dave », ce qui amuse beaucoup ses camarades. Ils sont drôles, ils sont frais, vaguement rebelles...