Boulevard du Stream

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Livres
256 pages

Description

À l’occasion des vingt ans du premier mp3 diffusé sur Internet en 1997, Sophian Fanen raconte les deux décennies qui ont obligé la musique à se transformer. Au travers d’une centaine d’interviews d’acteurs d’hier et d’aujourd’hui, il revient sur le surgissement brutal de la musique en ligne, Napster, la panique des maisons de disques et la naissance de l’écoute en streaming. Vingt ans qui ont changé la manière d’écouter la musique et de la vendre...

Sophian Fanen, est journaliste musical, ayant fait ses armes à Libération. Il est l’un des cofondateurs du journal Les Jours. Spécialiste de l’industrie musicale, il a préfacé en 2016 À l’assaut de l’empire du disque de Stephen Witt traduit par Cyrille Rivallan (Le Castor Astral).


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Date de parution 17 novembre 2017
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EAN13 9791027807550
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Sophian Fanen
BOULEVARDDU STREAM
DU MP3 À DEEZER, LA MUSIQUE LIBÉRÉE
Préface de Pedro Winter
« Castor Music » Le Castor Astral
À Rudy
PRÉFACE
À la fin des années 1990, quand Claude, de Disco France Industrie, se garait rue Durantin, à Montmartre, nous savions que nous allions passer un sale quart d’heure. Avec Gildas et Cédric, nous formions alors une chaîne pour vider le camion et entasser les cartons remplis de vinyles dans notre bureau. À l’époque, Thomas Bangalter sortait deux à trois maxis par an sur son label Roulé, et chaque nouvelle sortie était attendue de pied ferme par les fans de la première heure de Daft Punk. C’est à eux que nous renvoyions aussitôt les disques aux quatre coins du monde. Rouleau de scotch, bordereau de douane… Le bureau se transformait d’un coup en succursale de Fedex. C’est cette mécanique de la musique qui m’a toujours passionné : composition, production, fabrication et distribution. En 2003, quand j’ai monté mon propre label, Ed Banger Records, j’ai donc effectué ces mêmes gestes. Le même rituel. Pourtant, un premier signe annonçait un changement à venir : Disco France Industrie allait fermer. Comment l’usine qui avait fabriqué cinq années plus tôt les 200 000 copies de « Music Sounds Better With You », de Stardust, pouvait-elle fermer ses portes ? Bien sûr, on atteignait le creux de la vague French Touch, c’est peut-être une explication. Mais il y avait autre chose. La révolution digitale venait de tout changer d’un coup. Dans la foulée, les magasins de disques baissaient leurs rideaux tandis que les DJs revendaient leurs platines Technics. J’ai pris conscience de la digitalisation de la musique avec le logiciel Real Player à la fin des années 1990. C’était la première fois qu’on lisait de la musique ailleurs que sur un disque, directement sur ordinateur ! Avant, on ne s’échangeait pas de musique par e-mail. Ce n’était pas possible. Par contre, je suis passé complètement à côté de Napster. On y allait pour découvrir et accumuler de la musique, mais j’avais pour ma part déjà beaucoup de musique à écouter. Je recevais les nouveautés, je savais où aller fouiller pour trouver des disques qui m’excitaient… Malgré tout, il n’était pas question d’être contre Napster. J’ai toujours été du côté des jeunes et de l’accès, de l’aspect libertaire de la chose. Et puis, ça ne veut rien dire, être pour ou contre Napster. C’est comme le temps, on n’est pas pour ou contre. On le dompte ou on le subit, on l’apprivoise ! Ed Banger s’est construit avec tout cela, pas contre. Ce n’était même pas une question, en fait. On ne s’en préoccupait pas. L’idée, c’était de faire des beaux disques pour redonner goût à l’objet, donner envie aux gens d’acheter des disques. Je me rendais compte que l’arrivée du mp3 avait dévalorisé des œuvres que l’industrie avait quant à elle survalorisées à l’époque du CD. C’était un double mouvement : on vendait 20 euros un objet qui coûtait un euro à fabriquer, et tout d’un coup, ce même objet était gratuit ! Tout était par terre et c’était à nous de réexpliquer que la musique a une valeur, qu’un objet, ça coûte cher à créer. Nos fans ont vite compris qu’en supportant nos artistes, ils soutenaient une dynamique. Qu’on créait une communauté. MySpace, c’était la même chose. Tom, l’ami du monde entier. Le player tellement bien pensé. Cette fenêtre ouverte qui rendait l’intimité accessible à tous. Organiser son Top friends, choisir les chansons que l’on mettrait dans le player qui ne comptait que quatre possibilités. C’était une nouvelle mécanique qu’il fallait découvrir, à nouveau. MySpace, c’était envoyer un message à un pote qui était vu par tout le monde. Ça permettait de laisser vivre l’imagination et l’humour. On s’amusait entre nous avec Justice, par exemple, mais les fans pouvaient répondre et réagir. On annonçait les
dates de nos artistes, on répondait aux questions. C’était un fan club 2.0, notre fan club digital en direct. D’ailleurs, l’hymne de Justice vs Simian, « We are Your Friends », était un clin d’œil accidentel à cette amitié universelle née à travers les réseaux sociaux. Justice a été parmi les premiers artistes français d’envergure à utiliser MySpace, ce qui nous a rendus visibles. Quand les équipes américaines du réseau sont passées par Paris, elles sont donc venues nous voir. Ça a déclenché une tournée MySpace aux États-Unis en 2005-2006, avec DJ Mehdi, Diplo, Chromeo et moi, puis Justice en tête d’affiche. C’était dingue. Il se passait vraiment quelque chose. Puis MySpace est mort petit à petit. J’y allais de moins en moins, puis plus du tout… Tout se passe désormais sur Facebook, mais je ne suis pas sûr qu’on y ait gagné au change. Aujourd’hui, par exemple, Justice a 1,7 million de fans sur Facebook, mais on ne peut pas leur parler à tous. On ne peut pas sortir du système qui nous est imposé : c’est Facebook qui décide du nombre exact de gens touchés par une annonce. On est parti de la liberté, de l’échange de fichiers musicaux et de la discussion en direct, pour se retrouver coincé aujourd’hui dans une pseudo liberté. Le streaming, c’est la même chose pour moi. Devant mon Spotify, je ne sais jamais ce que je veux écouter, mes envies sont comme effacées. Du coup, que je le veuille ou non, je suis influencé par les nouveautés et les playlists. On me montre Drake, donc je vais écouter du rap. Mais au final, je ne choisis pas. Et si la seule liberté, c’était finalement celle qui demande un effort : le disque physique ? Fouiller dans des disques qu’on a choisis, tomber sur Led Zeppelin et appuyer surplay, c’est précieux. On sait ce qui est important pour nous, plutôt que de croire que l’on a tout sur Spotify. Le vinyle, c’est notre culture depuis le début chez Ed Banger, mais j’ai l’impression qu’il reprend un sens nouveau dans une époque où tout va très vite, une époque de liens Soundcloud sans âme. Face à cela, je crois à la durabilité du format physique – mais pas au CD ! Une nouvelle génération, peut-être par mimétisme, veut se réapproprier cette culture du vinyle, du disquaire. Aujourd’hui, je suis donc un peu optimiste. Le vinyle a du sens car il est en contraste direct avec l’époque : il prend de la place alors qu’on miniaturise tout, il est lourd à transporter alors qu’on a des clés USB où l’on peut mettre des milliers de titres… Il est comme le symbole d’une révolte contre le monde dans lequel on vit. Le 23 mai 2017, on annonçait la « mort » du mp3 alors qu’Ed Banger sortait son centième disque physique et fêtait ses quatorze ans. Pedro Winter1
1Pedro Winter est producteur et fondateur de la maison de disques Ed Banger Records. Il a auparavant été le manager de Daft Punk, DJ Mehdi et Cassius.
PROLOGUE
J’ai passé mon bac en 1997, l’année même où le tout premier fichier mp3 circulait sur Internet. Je suis de cette génération-là, celle qui a connu les cassettes audio de Michael Jackson, les CD d’Offspring, puis une révolution qui nous appartient et qu’il fallait raconter enfin en long et large : celle de Napster, du peer-to-peer et d’une libération de la musique. À la rentrée 2001, je suis parti pour une année de cours à l’université de Southampton, sur la côte sud de la Grande-Bretagne. Je voyageais en bus pour faire des économies, il fallait donc que mes affaires tiennent dans une valise et un sac-à-dos. Mais où caser la musique ? J’en écoutais beaucoup, à peu près tout le temps. Dès le collège, j’empruntais des CD ou échangeais des cassettes sous les poiriers qui dominaient la cour de récréation. Je me rappelle aussi qu’on lançait des cassettes remplies de Nirvana, Bad Religion et Minor Threat aux détenus qui habitaient au-dessus de nous, dans la prison qui n’était séparée des salles de classe que par un mur en pierre meulière. Les cassettes se brisaient la plupart du temps contre le mur ou un barreau, mais certaines étaient attrapées en vol. On avait alors droit à un grand sourire de la part des gars qui s’ennuyaient là-haut. Il n’y avait qu’un magasin de disques à Meaux, où j’habitais, et il était dramatiquement nul. Tout ce qu’il vendait, c’était des disques de François Feldman pour un prix exorbitant. Je passais donc beaucoup de temps à la médiathèque, où je profitais des cartes de prêt de mes sœurs pour repartir avec un maximum de disques – Pavement, Tom Waits, Neil Young – que je copiais à la maison sur l’ordinateur familial, puis gravais sur des CD enregistrables que j’ai écoutés jusqu’à l’usure. Dans ma chambre au-dessus du garage, j’empilais donc des dizaines de CD copiés, étiquetés avec patience. Pour chacun, une pochette maison indiquait le nom des chansons, la date de sortie et le label. De temps en temps, un « vrai » disque du commerce venait se mêler à cette discothèque bricolée, un album de Fugazi ou le double blancBeatles. Je fouillais aussi dans les vinyles accumulés par mes des parents dans les années 1970 : Aphrodite’s Child, Creedence Clearwater Revival, Tangerine Dream, Kraftwerk, les Beatles encore. Tout ça faisait déjà beaucoup de musique, mais c’était la collection frustrée d’un lycéen fauché de la grande banlieue parisienne, dans un monde qui restait celui de la rareté. Je n’avais accès qu’à ce qui me tombait sous la main. Pour le reste, j’avais dans la poche une liste de disques et d’artistes dont on m’avait parlé, mais qui ne restaient que des noms fantomatiques. À l’époque, il fallait aller à Paris pour savoir si les disques d’Underground Resistance existaient vraiment. Puis ce monde s’est élargi d’un coup en 1999, quand Napster est arrivé. Je me souviens encore de la première soirée passée devant et de m’être fait engueuler lorsque la facture pour la connexion Internet est arrivée quelques semaines plus tard – la maison est vite passée à un abonnement illimité. Je pouvais taper dans le moteur de recherche tous les noms inscrits depuis des années sur ma liste et les entendre enfin. LeGling-Glóde la jeune Björk, les premiers Black Flag et tout Fela Kuti. Napster a tout accéléré. Il n’a pas annulé le reste, les copies des disques des amis ou de ceux empruntés à la médiathèque ; il a comblé les grands vides et donné accès à un monde inimaginable de musique. J’y ai téléchargé des centaines d’albums, des milliers de chansons, empilant des dossiers comme les CD dans ma chambre. C’était fascinant. Mais pour écouter tout ça dans les rues de Southampton, il fallait que j’emporte des
CD et un lecteur portable. On trouvait déjà des baladeurs mp3, mais ils coûtaient bien trop cher. Jusqu’à ce que ma sœur gagne à un jeu un Samsung Yepp. C’était un petit appareil en plastique qui pesait moins lourd que les deux piles qu’il demandait, et qui permettait de stocker 32 mégas de musique en mp3. C’était le chaînon manquant des années Napster. Je suis donc monté dans le bus, direction l’Angleterre, avec un ordinateur portable rempli de musique et ce petit Samsung. Avec son disque dur plus que limité, les choix étaient drastiques. Je pouvais y caser une dizaine de morceaux en compressant la musique au-delà du raisonnable. Les chansons qui en sortaient étaient vraiment abîmées, elles sonnaient d’une façon très métallique et les voix se tordaient de douleur. Mais j’écoutais quand même joyeusement Jacques Brel et Modest Mouse à fond sous la pluie du Hampshire, tant la facilité, la portabilité, la gratuité et la modernité de tout ça l’emportaient sur ces questions sonores. Voilà comment mes années 2000 ont commencé. Je ne savais pas que je serais bientôt accusé de ruiner les artistes, de piller les maisons de disques, de piétiner la propriété intellectuelle, d’utiliser le moyen le plus dingue jamais inventé pour donner accès à la musique. Je ne savais pas que j’écrirais un jour ce livre qui raconte comment le monde de la musique est allé à reculons vers ce qui n’était déjà plus le futur, mais bien un nouveau présent. Je faisais juste circuler la musique et j’apprenais beaucoup de choses sur elle. Paris, le 5 mai 2017
Everyone has a plan, until they get punched in the mouth. Mike TYSON