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Guillaume-André Villoteau

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Description

Formé pour devenir ecclésiastique, chanteur et musicien, Guillaume-André Villoteau quitte son état de chanoine, devient chef de choeur à Notre-Dame de Paris, puis chanteur à l'Opéra où il double le grand ténor, François Lays. Sa vie bascule quand il rejoint les scientifiques qui accompagnent Bonaparte en Égypte en 1798. Durant trois ans, il parcourt le pays, y étudie les arts musicaux des habitants. De retour en France, il rédige quatre gros mémoires pour la Descrition de l'Égypte, ce qui fait de lui le pionnier de l'archéologie musicale et de l'ethnomusicographie.

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Date de parution 01 mai 2014
Nombre de lectures 15
EAN13 9782336347363
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Guillaume-André VILLOTEAu Paul-Marie GRINEVALD
(1759-1839)
Ethnomusicographe de l’Égypte
Guillaume-André
Formé pour devenir ecclésiastique, chanteur et musicien,
Guillaume-André Villoteau (1759-1839) quitte son état de
chanoine, devient chef de chœur à Notre-Dame de Paris, puis VILLOTEAu
chanteur à l’Opéra où il double le grand ténor, François Lays. Sa
vie bascule quand il rejoint les scientifques qui accompagnent
Bonaparte en Égypte en 1798. Durant trois ans, il parcourt le (1759-1839)
pays, y étudie tous les arts musicaux des habitants et récolte une
belle collection d’instruments de musique. De retour en France, Ethnomusicographe de l’Égypte
il rédige plusieurs ouvrages dont quatre gros mémoires pour
la Description de l’Égypte dont il est le deuxième contributeur
après Jomard. Ce travail immense de plus de cinq cents pages
en fait le pionnier de l’archéologie musicale et de l’ethno
musicographie. Sa mise à l’écart par Napoléon et la faillite de son notaire
l’éloignent de Paris. Il se retire dans sa ferme à Savonnières dont
il devient maire, puis à Tours où il est l’un des fondateurs de
l’école mutuelle. Sa biographie s’enrichit ici de sa correspondance
et deux textes rares, l’un sur les mœurs des Égyptiens et l’autre
sur la musique.
ePaul-Marie GRINEVALD, docteur de 3 cycle en histoire à la
Sorbonne, ancien conservateur de la bibliothèque de l’Imprimerie
nationale, historien du livre, auteur de nombreux articles, prépare
un ouvrage sur l’histoire de la fabrication de la Description de
l’Égypte.
Couverture : portrait de Guillaume-André Villoteau.
31 €
ISBN : 978-2-343-03310-5 Univers musical
UNIVERS-MUSICAL_GF_GRINEVALD_GUILLAUME-ANDRE-VILLOTEAU.indd 1 23/04/14 15:01
Guillaume-André VILLOTEAu
Paul-Marie GRINEVALD
(1759-1839)





GUILLAUME-ANDRÉ VILLOTEAU
(1759-1839)

































Univers Musical
Collection dirigée par Anne-Marie Green

La collection Univers Musical est créée pour donner la parole à tous ceux qui
produisent des études tant d’analyse que de synthèse concernant le domaine
musical.
Son ambition est de proposer un panorama de la recherche actuelle et de
promouvoir une ouverture musicologique nécessaire pour maintenir en éveil la
réflexion sur l’ensemble des faits musicaux contemporains ou historiquement
marqués.
Déjà parus

Philippe GODEFROID, Wagner et le juif errant : une hontologie. Qu’est-ce qui
est allemand ? — donner la mort, 2014.
Angéline YÉGNAN-TOURÉ G., Le Gbofé d’Afounkaha. Une forme
d’expression musicale de Côte d’Ivoire, 2013.
Claudie RICAUD, Francis Thomé, compositeur créole, 2013.
Dominique ARBEY, Francis Poulenc et la musique populaire, 2012
Leiling CHANG, Dialogues, temps musical, temps social, 2012.
Françoise ROY-GERBOUD, Le piano des Lumières, Le Grand Œuvre de
Louis-Bertrand Castel, 2012.
Jaros ław KAPUSCINSKI, François ROSE, Le temps et le timbre dans la
musique de Gagaku, 2012.
Christophe BAILLAT, Vera Moore, pianiste, de Dunedin à Jouy-en-Josas,
2012.
Ladan Taghian EFTEKHARI, Bomtempo (1775-1842). Un compositeur au sein
de la mouvance romantique, 2012.
Joachim E. GOMA-THETHET, François Roger BYHAMOT, Jean Serge
Essous. Clarinettiste, saxophoniste et chanteur congolais (1935-2009), 2012.
Anouck GENTHON, Musique touarègue, Du symbolisme politique à une
singularisation esthétique, 2012.
Bernard BANOUN, Lenka STRÁNSKÁ, Jean-Jacques VELLY, Leoš
JANÁ ČEK : Création et culture européenne, 2011.
Pierre GUINGAMP, Michel Warlop 1911-1947, 2011.
Paul-Marie GRINEVALD








GUILLAUME-ANDRÉ VILLOTEAU
(1759-1839)

ÉTHNOMUSICOGRAPHE DE L’ÉGYPTE
































































© L’HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-03310-5
EAN : 9782343033105
À Cécile
Pour Laetitia et Raphaël



REMERCIEMENTS


Je voudrais ici remercier tout particulièrement Isabelle Mayaud et lui
offrir ma plus profonde reconnaissance pour l’aide si précieuse qu’elle
m’a apportée dans la constitution des annexes et par ses relectures
attentives. J’ai aussi une dette envers l’association « Histoire et
Patrimoine de Savonnières », à travers son président, Hubert Pasquier,
membre aussi du Centre généalogique de Touraine et son vice-président,
Gérard Labruyère qui anime par ailleurs le site Savonnières-sur-Cher, car
ils m’ont transmis de nombreux documents relatifs à Villoteau. Je
n’oublie pas Catherine Rouquet, Catherine Bas et Idelette Ardouin,
présidente, vice-présidente et membre du Centre généalogique de
Touraine, Patrick Ranger, président de l’association « Hommes et
Patrimoine » de Saint-Cyr-sur-Loire, Marina Bouchenoire, archiviste à la
mairie de Saint-Cyr-sur-Loire, Isabelle Griffon, adjoint administratif
principal de la mairie de Valognes, Éric Lechevallier, chef du service des
archives modernes et contemporaines aux Archives départementales de
la Manche, Céline Verdenne, archiviste de Savonnières, qui tous m’ont
aimablement transmis les informations que je leur ai demandées. Je tiens
aussi à remercier pour leur soutien, Patrice Bret, Christian Tranchard,
Jean-Marcel Humbert et Michel Sidhom.
Dans l’aventure de mes recherches sur la fabrication du grand
ouvrage sur l’Égypte, je tiens tout particulièrement à rendre hommage à
l’indéfectible et amical soutient d’Yves Laissus qui a relu avec beaucoup
d’attention mon texte alors inachevé, et à qui je dois le portrait de
Villoteau et le manuscrit inédit « De la musique ».

Les vignettes qui ornent ce livre sont de René-Luce Luce, graveur de l’Imprimerie
royale. Page 118, Fleuron gravé sur bois par Besnard pour la Description d’Égypte,
représentant « un aigle aux ailes déployées chevauchant la foudre, une couronne
audessus de sa tête, tenant dans son bec un rameau d’olivier, une patte tenant un glaive et
une palme. »

7 INTRODUCTION



QUI n’a pas en tête les mots du poème de Joachim du Bellay,
« Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage. » Parmi toutes les
e eaventures fabuleuses qui jalonnent le XVIII et XIX siècle, la campagne
d’Égypte de Bonaparte est de loin l’événement le plus exceptionnel par
son ampleur et ses résultats. Cette prodigieuse expédition tant militaire
que scientifique a fait couler beaucoup d’encre, depuis sa réalisation
jusqu’à nos jours. Les documents qu’elle a produits sont de nature
multiple : archives militaires et scientifiques, mémoires, souvenirs et
publications des divers « témoins ». Les études sur cette campagne
napoléonienne se sont multipliées et abordent pratiquement tous les
aspects de l’expédition. Pourtant, il reste un domaine d’investigation
encore peu exploré, celui de la biographie des auteurs du célèbre ouvrage
qui porte pour titre exact : Description de l’Égypte ou Recueil des observations et
des recherches qui ont été faites en Égypte pendant l’expédition de l’armée française.
Certes, les plus connus d’entre eux, comme Claude-Louis Berthollet,
Gaspard Monge, Marie-Jules-César Savigny et Étienne Geoffroy
Saint1Hilaire ont fait l’objet d’un et même plusieurs articles ou ouvrages, mais
jusqu’à présent seul l’ingénieur-géographe des Ponts et Chaussées, Edme
2François Jomard , parmi les quarante-trois auteurs de ce grand livre, a
fait l’objet d’une remarquable biographie présentant son travail au sein de
la commission chargée de la publication de la Description de l’Égypte. Ainsi,
comme le souhaite Isabelle Mayaud, une prosopographie des
coopérateurs de ce grand ouvrage se met-elle lentement en place.
C’est lors du retour en France des savants de la Commission des
sciences et des arts que Bonaparte, premier consul, prend l’arrêté du 17
3pluviôse an X [6 février 1802] qui autorise la publication de leurs
travaux, sous l’autorité du ministre de l’Intérieur. En conséquence de
erquoi, le célèbre Jean-Antoine Chaptal signe l’arrêté du 1 floréal an X [21
avril 1802] qui crée la « Commission chargée de diriger l’exécution de

1 Pour les dates des personnages, se reporter à l’index. Pour les références, voir la
bibliographie.
2 Y. Laissus, Jomard, le dernier Égyptien. Paris, 2004. Il prépare une biographie de
l’ingénieur des Ponts-et-Chaussées Pierre-Simon Girard (1765-1836).
3 o BnF, naf.3577. Le Moniteur universel, n 139, 19 pluviôse an X [8 février 1802], p. 556.
Voir P.-M. Grinevald, « La Description de l’Égypte, un monument éditorial », dans
L’Expédition d’Égypte, une entreprise des Lumières, Paris, 1999, p. 297-305.
9 l’ouvrage sur l’Égypte. » Elle est dirigée par un président, d’abord de
1802 à 1822, le chimiste Claude-Louis Berthollet, membre de l’Institut
4d’Égypte et de l’Institut de France , puis de 1822 à 1830 environ, par le
général André-Jacques-Élisabeth, baron Lafont, député, commandant
5l’artillerie de la garde royale . Les fonctions de commissaire du
gouvernement près de cette Commission sont remplies successivement
par Nicolas Conté, Michel-Ange Lancret et Edme Jomard dont l’action
est prédominante durant toutes les longues années de la réalisation de ce
monument éditorial qui se termine en décembre 1829. Les coopérateurs
de la Description de l’Égypte forment un ensemble relativement homogène,
puisque parmi les soixante-quatre collaborateurs, la grande majorité
appartient au monde scientifique : polytechniciens, ingénieurs des Ponts
6et Chaussées, médecins, naturalistes . Parmi le petit groupe des douze
« hommes de lettres » de la Commission des sciences et des arts, se
trouve notre auteur, Guillaume-André Villoteau. Il est l’un des deux
musiciens du voyage. Le second est le compositeur d’origine allemande,
Henri-Joseph Rigel, qui compose quelques pièces de circonstance lors de
son séjour au Caire. Les deux hommes ne se sont pratiquement pas
fréquentés durant tout leur séjour en Égypte, ni même après. Villoteau
est recruté comme chanteur de l’expédition et en revient musicographe.
Il est l’un des rares membres de la Commission, en dehors des
interprètes, à avoir des connaissances en langues orientales. Il a de
bonnes notions de grec et d’hébreu qu’il a appris à la Sorbonne. À côté
de lui, on peut citer Jean-Joseph Marcel qui a étudié la langue arabe avec
l’orientaliste, Antoine-Isaac Silvestre de Sacy, membre de l’Académie des
inscriptions et belles-lettres, professeur d’arabe à l’École des langues
orientales créée en 1795. Marcel avait aussi des connaissances en
typographie, ce qui lui permit d’être nommé directeur de l’Imprimerie
nationale au Caire, et à son retour directeur de l’Imprimerie impériale à
Paris. Cette dernière fonction lui donne une place prépondérante dans la
réalisation matérielle de la Description de l’Égypte. Villoteau et Marcel se
sont rencontrés lors de la traversée entre Toulon et Alexandrie à bord du
navire amiral l’Orient.

4 Michèle Sadoun-Goupil, Le chimiste Claude-Louis Berthollet, 1748-1822. Sa vie, son œuvre,
Paris, 1977.
5 Lettre de Corbière du 21 décembre 1822. Nomination le 7 décembre 1822 du général
Lafont comme président de la Commission d’Égypte. BnF, naf.21937, folio 278. Voir
Y. Laissus, Jomard, p. 217.
6
J.-É. Goby, « Ingénieurs “témoins utiles” de l’expédition d’Égypte », Revue de l’Institut
oNapoléon, n 135, 1979, p. 75.
10 Ces dernières années, Villoteau a fait l’objet d’intéressants travaux que
l’on doit à Lucie Rault, Sylvie Granger et particulièrement Isabelle
Mayaud. L’étude que nous proposons s’apparente à une biographie, bien
qu’elle soit avant tout un dossier biobibliographique offrant aux lecteurs
et aux chercheurs l’ensemble des pièces manuscrites – principalement les
lettres de Villoteau – et imprimées susceptibles d’éclairer sa vie et ses
écrits. Pour ne pas alourdir les notes et éviter les multiples renvois,
j’invite le lecteur à se reporter à la correspondance de Villoteau qui se
trouve en annexe et que j’ai classée chronologiquement. Notre recherche
sur ce personnage original, dont les travaux sont connus de la plupart des
musicographes et mentionnés par de nombreux ethnomusicographes,
doit permettre de mieux faire connaître certains aspects encore mal
connus de sa vie. Quelques contemporains qui l’ont rencontré soulignent
l’importance de son œuvre, comme le journaliste et ancien directeur de
l’Opéra, Louis Véron, qui parle d’un « homme d’une vaste érudition et
7 8d’une rare sagacité » ou François-Joseph Fétis , musicien et historien
belge, qui parle d’un « observateur intelligent et consciencieux », ou
encore le musicographe Joseph-Louis d’Ortigue, « l’écrivain musical le
9plus élevé, sans contredit, que la France ai produit . » Quant au
10musicologue Adrien de La Fage, il salue l’« écrivain correct et élégant ».
Chanteur, professeur de musique, Villoteau est considéré comme l’un
des pionniers de l’archéologie musicale et de ce que l’on appelle
actuellement la musicographie, voir l’ethnomusicographie, le terme de
e 11musicologie n’apparaissant qu’à la fin du XIX siècle . De plus, Villoteau
est à bien des égards un cas isolé dans cette histoire de la musique,
12comme le souligne Sophie Leterrier . Il est aussi, principalement à
propos de la musique grecque, un musicologue averti qui étudie les
théories musicales et les met en relation avec la philosophie qui les a
engendrées. Ainsi, par les idées qu’il développe dans ses écrits, il peut
être rattaché au groupe des idéologues animé par Destutt de Tracy,

7 Revue de Paris, par Louis-Désiré Véron, tome XXVIII, avril 1836, p. 134-136 à propos
d’une mélodie orientale de Félicien David.
8 Voir François-Joseph Fétis et la vie musicale de son temps, 1784-1871, Bruxelles, 1972.
9 J. d’Ortigue, Du théâtre italien et de son influence sur le goût musical français, Paris, 1840,
p. 83.
10 A. de La Fage, Histoire générale de la musique et de la danse, Paris, 1844, p. 8.
11 Le mot « musicologie » est emprunté à l’allemand « Musikwissenschaft » qui était
eapparu au XIX siècle. Note 1, p. 9 du livre de Philippe Vendrix, Aux origines d’une
e ediscipline historique : la musique et son histoire en France aux XVII et XVIII siècles, Liège, 1993.
12 e Sophie Anne Leterrier, « L’archéologie musicale au XIX siècle : constitution du lien
oentre musique et histoire », dans Revue d’histoire des sciences humaines, 2006/1 (n 14), p.
4969.
11 Volney, Daunou, sans toutefois en faire partie. Rares sont les
dictionnaires qui ignorent son nom, mais tous, comme d’ailleurs la
plupart des études sur Villoteau, reprennent les éléments contenus dans
la notice que lui dédie Fétis dans sa Biographie universelle des musiciens, qui
malgré tout est d’une assez grande fiabilité. Les rapports entre ces deux
hommes sont difficiles à établir. Fétis est venu à Paris faire ses études au
conservatoire. Entre 1821 et 1832, il y professe la composition avant de
fonder à la demande du roi de Belgique le conservatoire de Bruxelles en
1833. Fétis et Villoteau ont des échanges épistolaires surtout entre 1825
et juin 1833, date du départ définitif de Fétis de Paris. Ils se sont
13rencontrés au moins une fois en juillet 1831. Dans un article de 1845,
Fétis révèle avoir pris connaissance des travaux de Villoteau pour la
Description de l’Égypte avant leur publication. Les éléments biographiques
contenus dans la notice de Fétis sont en majorité issus de la lettre que
Villoteau lui adresse en réponse à la demande d’informations formulée
er[le 1 décembre 1825] pour la rédaction de l’article qu’il rédige pour son
grand dictionnaire biographique des musiciens. Dans ce long courrier
daté de « Tours, le 9 décembre 1825 », Villoteau retrace les principaux
événements de sa vie, ainsi que les travaux auxquels il s’adonne. Nous
14possédons encore une autre lettre de juillet 1831 où Villoteau cherche à
rencontrer Fétis qui devait être à Paris à ce moment-là pour lui montrer
son manuscrit sur les sons naturels de la voix qu’il vient faire imprimer
dans la capitale et dont nous reparlerons. D’autres lettres apportent
quelques lumières sur sa vie, mais comme elles sont écrites bien après les
événements qu’elles relatent, Villoteau y fait preuve d’une certaine
incertitude dans les dates.
Une amitié respectueuse semble avoir lié les deux hommes. Fétis est
l’un des rares contemporains à rendre hommage à notre auteur, réalisant
d’importantes critiques des œuvres de Villoteau, comme le souligne le
musicographe Joseph d’Ortigue, dans son article « De la critique
musicale », où il écrit à propos de Villoteau : « Puisque nous parlons de
Villoteau, il y a lieu de s’étonner que cet écrivain, jadis modeste artiste de

13 Revue de la musique religieuse, populaire et classique, publiée et dirigée par F.[Félix] Danjou,
vol. 1, Paris, 1845, « Préface historique inédite sur les notations musicales du
MoyenÂge, et particulièrement sur celle de la prose de Montpellier, par Fétis père », p.
266279. P. 272, on note : « J’allais abandonner des études pour lesquelles je ne trouvais pas
de guide, lorsque mes relations avec Villoteau, Roquefort, l’orientaliste Herbin et Perne
m’y ramenèrent. Le premier n’avait pas encore publié les résultats de ses intéressants
travaux sur les notations orientales pour la Description de l’Égypte, que le gouvernement
français faisait préparer ; mais il me les avait communiqués. »
14 Villoteau est à Paris, hôtel d’Amiens, rue des Vieux-Augustins. Voir la lettre en
annexe.
12 l’Opéra, nommé plus tard par Napoléon pour faire partie de la
commission de savans qui accompagnèrent le premier consul en Égypte ;
collaborateur de la collection intitulée : Description de l’Égypte qu’il a
enrichie de deux Mémoires de la plus haute importance, l’un sur la
musique des anciens égyptiens, l’autre sur la description des instrumens
de musique des orientaux ; auteur d’un bel ouvrage que nous venons
d’analyser et de citer quelques pages, et de plusieurs autres opuscules ; il
y a lieu de s’étonner, disons-nous, que le nom d’un écrivain aussi grave,
aussi élevé, plein d’une rare conviction et d’un vaste savoir, qui a jeté tant
de jour, malgré certaines préoccupations, (et quel est l’homme qui n’a pas
ses préoccupations ?) sur diverses époques de l’histoire de la musique et
sur la question des tonalités orientales, ne soit jamais prononcé parmi les
noms dont s’honore le plus la littérature musicale. Est-ce parce que
Villoteau s’est peu mêlé à la polémique journalière, que son nom est resté
à peu près oublié ? En ce cas, il faudrait accuser l’indifférence du public
pour les ouvrages inspirés par la science, la méditation et la solitude. Un
seul écrivain, à notre connaissance, M. Fétis, a rendu justice au talent et
aux recherches de Villoteau. Toutefois, nous pensons que les œuvres de
cet historien-philosophe peuvent être envisagées sous de nouveaux
15points de vue . » Villoteau, tout en n’ignorant pas le monde musical de
son temps, est plus préoccupé d’histoire et de théories musicales que de
la scène contemporaine dont il est éloigné à partir de son exile à Tours,
petite préfecture d’un peu moins de vingt-deux mille habitants en 1809.
Il a donc beaucoup plus de mal à se tenir au courant des nouveautés
16musicales de la capitale, et d’ailleurs en a-t-il le désir ou le loisir , attaché
essentiellement à la rédaction de ses mémoires pour le « grand ouvrage
sur l’Égypte », la gestion de sa ferme et l’enseignement mutuel ?
L’ensemble des documents à notre disposition se compose
essentiellement des quelques lettres de Villoteau lui-même qui sont
reproduites en annexe, de ses livres et ses mémoires, ainsi que des
témoignages de quelques-uns de ses contemporains. À ceux-ci, il faut
ajouter la richesse des archives de la fabrication de la Description de l’Égypte
qui permet de lever le voile sur la deuxième moitié de sa vie et sur ses
travaux pour cet ouvrage auquel il consacre une grande partie de son
existence. N’oublions pas que l’expédition d’Égypte est l’événement qui

15 e J. d’Ortigue, « De la critique musicale dans ses rapports à l’état actuel de l’art », 2
article, Revue et gazette musicale de Paris, III, 39, 26 septembre 1836, p. 338-341.
16 Peut-être a-t-il été abonné à la Revue musicale fondée par Fétis en 1827 ? La rare source
sur les concerts à Paris était le Moniteur universel qu’il a pu consulter à la bibliothèque de
Tours.
13 bouleverse sa vie et la transforme en profondeur, comme ce fut le cas
pour la grande majorité des hommes qui en firent partie.
Nous ne connaissons qu’un seul portrait physique de Villoteau. Il a
été dessiné par son camarade de l’expédition d’Égypte, le peintre André
Dutertre, et fait partie de la série des portraits représentant les membres
17de la Commission des sciences et arts d’Égypte . Cette série de portraits
des savants de l’expédition sont exécutés à la plume, généralement de
profil. Villoteau y apparaît portant la barbe, avec le regard assez vif et un
nez aquilin. On le voit affublé d’un drôle de chapeau, sorte de « curieuse
casquette, haute, carrée, ornée d’un large bandeau en fourrure de
panthère, et d’une vaste visière ». C’est tout ce que nous savons de lui sur
le plan physique, sinon qu’il a une bonne constitution et qu’il subit
comme la plupart de ses camarades d’Égypte une cécité qui le prend au
soir de sa vie, en raison de leur séjour prolongé sous le soleil des déserts
égyptiens sans protection oculaire.




17 Dessin d’André Dutertre. Versailles, musée national des châteaux de Versailles et
Trianon.
14 SES ANNÉES DE FORMATION



GUILLAUME-André Villoteau est né à Bellême, dans l’Orne, le
19 septembre 1759 d’après son acte de baptême inscrit sur les registres
18paroissiaux de la chapelle Saint-Pierre , ainsi que de son acte de mariage
à Savonnières, et non pas le 6 septembre 1759 comme l’indique Fétis par
erreur dans sa Biographique universelle des musiciens et la plupart des notices
biographiques postérieures qui s’y réfèrent. À l’époque, Bellême est une
petite ville d’environ deux mille sept cents habitants sur la route royale
de Paris à la Bretagne, dépendant de l’arrondissement de
Mortagne-enPerche (Orne). Son père, André Villoteau y est qualifié de maître d’école,
certainement depuis peu, et sa mère, Bonne Richard, est sans
19profession . Il a pour parrain Guillaume Petibon, sieur de la
Guillonnière (sic), marchand, et pour marraine, Marie-Jeanne Suan,
épouse de René-Gille Bordin, lui aussi marchand. Il est le deuxième
20enfant des Villoteau . En effet, le mercredi 17 janvier 1759 est inhumée
21Marie Villoteau, fille d’André, âgée seulement de huit mois . Un
22troisième enfant prénommé Jean , est attesté dans les écrits de Nepveu
de La Manouillière, mais on ne sait pratiquement rien sur ce frère de
Guillaume-André, n’ayant pu retrouver ni son acte de baptême, ni de
décès. Leur père, André, prend le poste de maître d’école de la commune
de Ballon, proche du Mans, et forte d’environ trois mille quatre cents
habitants. André est né en 1734 et décède le 7 février 1763, dates que
nous connaissons d’après l’acte de mariage de son fils Guillaume-André.
Ce dernier a alors un peu plus de trois ans quand il devient orphelin. Sa

18 Archives de l’Orne, table des baptêmes : 3NUMECRP38/EDPT495_39, image 333
et 3NUMECRP38/EDPT495_44, image 146. Voir en Annexe.
19 André Villoteau et Bonne Richard ne se sont pas mariés à Bellême.
20 Nous n’avons pas pu identifier ces trois personnes. Bordin est peut-être le fils de
« René Bordin, sieur des Vergers, propriétaire et garde des sceaux royaux ès ville et
chatellenie de Mortaigne et Bellême. » Bulletin du comité des travaux historiques et scientifiques,
section des sciences économiques et sociales, Paris, Imprimerie nationale, 1900, p. 82.
21 Ibid., 3NUMECRP38/EDPT495_39, image 320. Voir en Annexe.
22 Sylvie Granger, compte tenu des propos de Nepveu de La Manouillère, pense qu’il a
été reçu à la Psallette aux environs de 1770. Son père étant mort vers 1763, il a dû naître
entre 1760 et 1763. Il n’y a pas d’acte de naissance à son nom dans les registres
paroissiaux de Bellême et de Ballon. Granger, Un musicien manceau en Égypte…, note 5,
p. 36.
15 mère, Bonne Richard dont nous ignorons le lieu et la date de naissance
23est morte le 9 mars 1789 à Paris .


LES PSALLETTES DU MANS


ORPHELIN de père, Guillaume-André est placé en pension dans l’une
24des deux psallettes du Mans. Les psallettes ou maîtrises, très souvent
liées aux cathédrales, sont des écoles de musique qui recueillent des
enfants ayant une belle voix où ils sont formés pour devenir enfant de
chœur et, au-delà, de futur séminariste afin de les mener à la prêtrise. Les
psallettes sont dirigées par les pères de l’Oratoire ou oratoriens fondés
par saint Philippe Néri en 1564. Cette congrégation de prêtres se
consacre à la prédication et à l’enseignement. À la psallette, l’enfant mis
en apprentissage reçoit des leçons de musique, d’écriture et de calcul, et
acquiert les bases du latin, certains y apprennent à jouer d’un
25instrument . On peut ajouter que, dans le cas de la psallette du Mans,
on y « enseignait la grammaire, la rhétorique, la dialectique, la théologie et
la musique, qui n’était alors qu’une espèce de plain-chant figuré. Les
élèves y étaient nourris, entretenus et instruits pendant 8 à 10 ans, et
recevaient en sortant une somme de 300 liv[res], pour pourvoir à leurs
premiers besoins. Ils étaient ensuite attachés au bas-chœur, ce qui leur
permettait de suivre les cours du collège, puis placés avantageusement
26s’ils entraient dans les ordres sacrés . »
27Grâce aux recherches de l’abbé Louis Calendini , nous savons qu’à
28six ans, le 20 avril 1765 , Villoteau est reçu enfant de chœur à la

23 Renseignements extraits de l’acte de mariage de Guillaume-André fournis par
Catherine Rouquet, présidente du Centre généalogique de Touraine.
24 Le terme psallette se confond souvent dans l’Ancien Régime avec manécanterie,
maîtrise, chapelle, schola.
25 e e P. Loupès, « Les psallettes aux XVII et XVIII siècles : étude de structure », dans
e eBernard Dompier, dir., Maîtrises et chapelles aux XVII et XVIII siècles : des institutions
musicales au service de Dieu, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise-Pascal, 2003,
p. 33-34. P. Loupès, « Les psallettes capitulaires en France sous l’Ancien Régime »,
Revue Mabillon, juillet 1986, p. 41-54. André Goose, Mélanges de grammaire et de lexicologie
française, 1991, p. 188-190.
26 Julien-Rémy Pesche, Dictionnaire topographique, historique et statistique de la Sarthe, Le
Mans, impr. de Monnoyer, 1829-1842, t. III, 1834, p. 574.
27 L. Calendini, « Un enfant de chœur de la cathédrale du Mans… », Revue historique et
archéologique du Maine, t. 73, 1913, p. 288-303.
28 A.D. 72, G 508. 20 avril 1765. Cité par Sylvie Granger, 2004, p. 33.
16 29psallette de Saint-Pierre-de-la-Cour au Mans, et que, suite à la
réorganisation de celle-ci en 1773, il est pris à celle de la cathédrale
SaintJulien du Mans. Son frère Jean est, lui aussi, placé en pension dans les
mêmes psallettes. La première est dirigée par le violoncelliste François
Pichon, d’août 1765 à octobre 1768, puis la direction de la psallette est
confiée à Vincent Lemarre, chantre musicien formé à la maîtrise de Sées
(Orne), et enfin d’août 1770 à mars 1773, l’école est de nouveau sous la
30houlette de François Pichon .
C’est à la psallette de la cathédrale Saint-Julien que la vocation de
musicien de Villoteau se précise. Il y fait ses premières études littéraires
et musicales. Il a pu aussi y aborder l’étude d’un instrument à cordes ou
plus certainement le piano. Le maître de musique de la cathédrale du
31Mans est René Lemercier , chanteur et joueur de serpent, un instrument
à vent considéré comme l’ancêtre du tuba. Prêtre de l’Oratoire, ce
dernier dirige la maîtrise jusqu’à l’arrivée, en 1782, du compositeur
Jean32François Lesueur avec qui Villoteau se lie d’une solide amitié qui se
révèle utile quelques années plus tard, quand Lesueur devient le
compositeur attitré de Notre-Dame de Paris.
Le jeune Guillaume-André, doué en musique et en chant, est
remarqué par l’évêque du Mans, monseigneur Louis-André de Grimaldi,
qui se prend d’affection pour lui. Le 3 avril 1774, il reçoit la tonsure dans
la grande chapelle du palais épiscopal. Il a alors quinze ans et non dix ans
33comme il le raconte dans sa lettre à Fétis . L’année suivante, il est
qualifié de « grand enfant de chœurs » et reçoit un petit bénéfice qui

29 e e Voir S. Granger (2002) et P. Loupès, « Les psallettes aux XVII et XVIII siècles, étude
e ede structure », dans Maîtrises et Chapelles aux XVII et XVIII siècles, Clermont-Ferrand,
2003. « La vie d’une psallette, au Mans comme dans les autres villes de France, obéissait
à un certain nombre d’usages bien établis et strictement arbitrés par le chapitre de la
cathédrale ou d’une collégiale. Astreints à des horaires déterminés par le service de
l’église, les enfants passaient ainsi une dizaine d’années à s’initier au chant, à la musique
et aux arcanes de la liturgie. Après leur passage à la psallette, rares ont été ceux qui, par
leur talent exceptionnel, ont pu, grâce à leur formation, poursuivre une carrière
musicale dont nous ayons gardé des traces. »
30 S. Granger, op. cit., p. 33. Voir M. Boyer : Notice biographique sur François Pichon, ancien
maître de musique au Mans. Le Mans, 1836.
31 Jean-Marcel Buvron, « De l’Ancien Régime au Concordat : les mutations du chœur de
omusique de la cathédrale du Mans », Revue de musicologie, Paris, 2008, n 2, p. 481-512.
Abbé Persignan, Recherche sur la cathédrale du Mans, Leguicheux, 1872.
32 Le Sueur, enfant de chœur à Abbeville, puis Amiens, a été l’un des plus importants
compositeurs en France sous la Révolution, l’Empire et la Restauration. Le Sueur
publie en 1787 un ouvrage dans la tradition des écrits des philosophes, Exposé d’une
vemusique imitative et particulière à chaque solennité, Paris, V Hérissant, 1787.
33 L. Calendini, op. cit., p. 289.
17 34provient de la frairie de la chapelle Saint-Michel , voilà pourquoi
Villoteau parle du titre de « chanoine ». « On a donné ce bénéfice, écrit le
chanoine Nepveu de la Manouillère, à la nomination du chapitre, au
grand enfant de chœur qui, ayant été pris à la psallette de Saint-Pierre,
35n’avait pas le temps requis pour avoir droit à Saint-Michel . » Les
revenus de cette chapelle « consistent dans le loyer d’une maison située
36ville du Mans, louée 250 livres ».
Comme le raconte le chanoine Nepveu, c’est en 1777 que Villoteau
quitte la psallette : « Dans le courant de juillet 1777, Villoteau, grand
enfant de chœur, est sorti de la Psallette où il a été six ans environ ; on a
reçu en sa place le neveu de M. Le Mercier, maître de musique, qui en a
déjà un depuis deux ans. Villoteau avait été enfant de chœur à
SaintPierre ; quant ces messieurs réformèrent leur musique, comme l’enfant
avait une belle voix, on l’a reçu enfant de chœur. Il va continuer
d’apprendre le latin ; il est tonsuré. Il a un frère qui est encore à la
37Psallette pour troisième enfant de chœur . » Toutefois, Nepveu se
trompe sur la durée. Si on fait le décompte approximatif, Villoteau a
passé huit ans à la psallette de Saint-Pierre, puis quatre à celle de
SaintJulien, soit douze ans en tout.
Repéré comme bon élève, il est admis au collège-séminaire du
38Mans , lui-même tenu par les oratoriens, où il fait ses humanités. Ce
ecollège connaît son heure de gloire au XVII siècle et rencontre quelques
difficultés à l’époque où Villoteau y étudie. En 1763, le collège ne
compte plus que quatre cents écoliers contre 889 en 1661. Cette baisse
des effectifs s’accompagne d’une fréquentation moindre des classes
supérieures de théologie et de philosophie, en même temps que d’une
chute des vocations sacerdotales. Dans les classes inférieures, on
enseigne l’histoire ancienne, la mythologie et l’histoire sainte avec les
auteurs latins au programme. Les classes supérieures privilégient
39l’éloquence et la poésie .



34 La frairie est une subdivision de paroisse. Chapelle de Saint-Michel-du-Cloître.
Confrérie du bas-chœur de Saint-Julien.
35 Mémoires de R.-P. Nepveu de la Manouillère, 1877, t. I, p. 263-264. Nepveu remplace
Pierre Pavart, décédé le 3 novembre 1776.
36 Cité par Sylvie Granger, 2004, p. 34. A.D. 72, L 568, 28 décembre 1790.
37 Mémoires de R.-P. Nepveu de la Manouillère, op. cit., t. I, p. 282-283.
38 Pesche, op. cit., p. 574-581.
e e39 Compère et Julia, Les collèges français XVI -XVIII siècles, Paris, 1988, p. 411. Cité par
Isabelle Mayaud.
18 NOTRE-DAME ET LA SORBONNE


NE SE sentant pas fait pour le séminaire et la prêtrise où le poussent
sa famille et ses protecteurs, il quitte le « petit collet », c’est-à-dire l’habit
ecclésiastique, selon Fétis, pour suivre une carrière musicale qui devient
une véritable passion pour lui. Sa position de chanoine lui permet d’être
musicien ambulant, allant chanter dans les cathédrales où il est appelé
vicarius (vicarier), c’est-à-dire suppléant ou accompagnateur du prêtre lors
des offices. Mais comme on cherche toujours à ce qu’il embrasse la
prêtrise, il choisit de s’engager dans les dragons du roi où il ne reste
qu’un an et un jour, ce qui lui permet de récupérer ses bénéfices de
chanoine, n’ayant pas plus de goût pour l’armée que pour la vie
ecclésiastique. Il est alors libre d’enseigner la musique. Il fait un rapide
séjour à La Rochelle avant de venir à Paris où, grâce à son ami le
compositeur Lesueur, il trouve une place à la maîtrise de Notre-Dame de
Paris. Pendant cette période, son désir d’apprendre le pousse à faire son
Quinquennium qui, comme l’écrit Villoteau lui-même, correspond à « deux
40ans de philosophie au collège de Montaigu et trois ans en Sorbonne où
j’ai pris mes grades après avoir suivi le cours de MM. les docteurs de la
Gogue et Sisteline sur l’écriture sainte et sur l’interprétation du texte
hébreu dont on nous enseignait en même temps la langue, qui plus tard
m’a beaucoup facilité l’étude des langues orientales à laquelle je me suis
41livré tant en Égypte qu’en France . » Ces deux célèbres professeurs
d’écriture sainte et de théologie à la Sorbonne sont Louis-Gilles de La
Hogue et Jean-René Asseline. Cette formation très complète est la
source indispensable de l’érudition qu’il développe tout au long de sa vie
et qui lui permet de se consacrer à l’étude de la musique dans toute son
étendue. C’est là certainement qu’il prit goût pour les recherches
littéraires, au point de souvent se qualifier d’« homme de lettres »,
c’est-àedire essentiellement un écrivain philosophe au sens du XVIII siècle.






40 Collège de la montagne Sainte-Geneviève, faisant partie de la Faculté des Arts de
l’Université de Paris.
41 Lettre à Fétis du 9 décembre 1825, en annexe. La mémoire de Villoteau est un peu
défaillante sur le nom de ces deux savants professeurs. Il s’agit de Louis-Gilles de La
Hogue (1740-1827) et Jean-René Asseline (1742-1813).
19 L’OPERA DE PARIS


LA RÉVOLUTION est pour lui une délivrance. Certes, elle lui enlève ses
bénéfices de chanoine, mais sans elle, il n’aurait pas quitté le milieu
ecclésiastique et serait peut-être devenu prêtre. À l’été 1792, au moment
fort de la Terreur et de la suppression des congrégations religieuses,
Villoteau, selon l’écrivain Jules Lecomte qui l’a connu personnellement,
doit s’échapper du cloître Notre-Dame pour se réfugier dans un
appartement, rue Montmartre, sous le titre de professeur de musique et
42de littérature . Villoteau est encore royaliste et n’adhère pas totalement
à l’esprit révolutionnaire, gardant une vision religieuse de la vie. Il doit
maintenant chercher une nouvelle manière de subvenir à ses besoins. Ses
talents et son amitié avec Lesueur lui permettent en 1792 d’entrer à
l’Opéra, nom donné en 1791 à l’ancienne Académie royale de musique. Il
43est d’abord choriste, puis coryphée ou chef de chœur , ce qui est une
preuve de ses compétences musicales. C’est là qu’il fait la connaissance
de son jeune collègue François-Louis Perne à qui il transmet le goût pour
l’étude de la musique et qui devient l’un des grands spécialistes de la
44musique anciennes des Grecs . Dans son ouvrage sur l’Académie
impériale de musique, l’élève de Perne, le musicographe et critique
CastilBlaze écrit ceci : « Les deux savants dont l’érudition, les travaux
immenses font le plus d’honneur à notre littérature musicale, Perne et
Villoteau chantaient alors dans les chœurs de l’Opéra. Ces hommes
précieux, ces musiciens académiques au suprême degré, pour lesquels il
eût fallu créer tout exprès une académie qu’ils auraient illustrée, étaient
simples choristes ! Bien mieux ! L’Institut national des sciences et arts,
que l’on venait d’établir le 25 octobre 1795, rédigea ses lois d’une
45manière assez astucieuse pour les exclure de son sein . » Si Perne devient
professeur d’harmonie et directeur de la bibliothèque du conservatoire
de musique, succédant à Fétis, il n’en va pas de même pour Villoteau qui

42 Lecomte, « Villoteau », Revue et Gazette musicale de Paris, VI (27 juin 1839), suppl. 26,
p. 206.
43 Théâtres lyriques de Paris : L’Académie impériale de musique, par Castil-Blaze, Paris, 1855,
t. 2, p. 325.
44 Perne, membre correspondant de l’Académie des Beaux-arts, directeur du
conservatoire de 1816 à 1822. Pierre Lefèvre, « Un Savant musicologue : François-Louis
Perne (1772-1832) » dans Mémoires de la Fédération des Sociétés d’histoire et d’archéologie de
l’Aisne, 1966, t. 12, p. 55-64
45
Théâtres lyriques de Paris : L’Académie impériale de musique, par Castil-Blaze, Paris, 1855,
t. 2, p. 50-51.
20 connut bien des déboires. Il est difficile de retracer sa courte carrière à
l’Opéra. Grâce à sa voix de ténor, il est la doublure du célèbre « baryton »
François Lay, dit Lays, – qui se qualifie de ténor grave –, véritable gloire
46nationale en son temps sans pour autant faire l’unanimité . Villoteau est
lui-même doublé par le chanteur L.-D. Moreau, chef de chœur et
47chanteur peu aimé du public . La carrière de notre chanteur à l’Opéra
semble débuter au mois de janvier 1797, plus précisément le vendredi 13
janvier de cette année où il joue le rôle de Thésée dans Œdipe à Colone
d’Antonio Sacchini. Les archives de l’Opéra nous livrent les différents
rôles que Villoteau à jouer en 1797 et 1798, sans pouvoir affirmer si la
liste que nous donnons en annexe est exhaustive. Dans son mémoire en
48réclamation adressé au ministre de l’Intérieur le 13 octobre 1803 ,
Villoteau nous apprend qu’il a joué, en 1797, trois fois le rôle
49d’Anacréon, dans l’opéra éponyme d’André-Modeste Grétry , mais sans
erprécision. Le samedi 1 juillet 1797, il interprète deux petits rôles dans la
50reprise de l’Alceste de Gluck , ceux du héraut d’armes et de l’oracle.
Villoteau prend très au sérieux son travail, au point d’intervenir à
plusieurs reprises auprès des administrateurs de l’Opéra sur l’organisation
de celui-ci. Nous verrons plus loin que dans ses propos se manifeste très
certainement une part d’insatisfaction. Face aux querelles intestines qui
ruinent l’activité artistique des théâtres parisiens, il écrit le 9 nivôse an V
51[mercredi 29 décembre 1796] à la direction du Théâtre des arts, pour
l’amélioration de l’organisation de la distribution des rôles.

46 Notice de Fétis, dans Biographie universelle des musiciens, vol. 6, 1839, p. 80-82. Voir aussi
Anne Quéruel, François Lay dit Laÿs (1758-1831), Cahors, Éditions La Louve, 2010,
23 cm, 174 p. « Il est ainsi des personnages “à la Alexandre Dumas”, partis de rien, qui
savent gravir les plus hautes marches. François Lay fut l’un d’eux : petit paysan né en
1758, il devait, en bonne logique, prendre la suite de son père, fermier au pied des
Pyrénées. Mais le destin, qui lui avait fait cadeau d’une voix extraordinaire, en décida
autrement. Sous le nom de Lays, il fit une grande carrière de baryton à l’Opéra de Paris,
de 1779 à 1826, et fut en son temps aussi connu et adulé que peuvent l’être certaines de
nos vedettes d’aujourd’hui. »
47 Jannet, Catalogue d’une collection de livres, de lettres autographes et de manuscrits, Paris,
Charavay, juin 1853, p. 109.
48 17 Lettre de Villoteau du 20 vendémiaire, an XII [jeudi 13 octobre 1803]. AN, F 3236.
Reproduite en annexe.
49 Anacréon chez Polycrate, musique de Grétry, parole de Jean-H. Guy, première à l’Opéra
le 28 nivôse an V [mardi 17 janvier 1797]. « Le rôle d’Anacréon est le plus beau, le plus
complet que l’on ait écrit pour Lays, dont la voix merveilleuse de sonorité se déployait
si bien… » L’Académie impériale de musique par Castil-Blaze, p. 61.
50 Alceste, tragédie-opéra en 3 actes, remise au théâtre de la République et des Arts, le 13
ermessidor an V [1 avril 1797]. La musique est de Gluck, le poème est du Bailly du
Rollet,… Paris, Roullet, 1797. Distribution : « Un Hérault d’Armes, le C. Villoteau. »
51 Bibliothèque de l’Opéra. Reproduite en annexe.
21 L’administration lui répond le 23 ventôse « que les observations sont
conformes aux opinions de l’administration et qu’elle cherche l’occasion
de faire établir à cet égard l’ordre de chose qui lui paraît nécessaire ».
Trois mois plus tard, il fait de nouvelles propositions afin que chaque
artiste de l’Opéra puisse jouir de son travail et le mettre à profit. C’est sa
position de doublure qui encourage Villoteau à faire cette réclamation,
considérant qu’« un premier artiste ne pourrait jamais jouer deux fois de
suite dans la même pièce le même rôle, qui devrait appartenir de droit au
52remplaçant, et au défaut de celui-ci au double de l’emploi . »
Considération intéressante qui laisse entrevoir toute la difficulté du
métier de chanteur d’opéra qui ne peut chanter plus de deux fois de suite
un grand rôle, au risque de fragiliser sa voix. Villoteau prêche
certainement pour lui, et propose un mode de remplacement qui favorise
les doublures, sauf pour les grandes premières qui nécessitent la présence
des meilleurs. Cette lettre a-t-elle eu une influence dans le règlement
intérieur de l’Académie promulgué sous l’Empire dont Patrick Barbier
nous donne la substance ? : « l’assiduité aux répétitions et représentations
doit être irréprochable et aucun avantage financier ne peut venir
récompenser des représentations un peu trop rapprochées ou des
répétitions trop tardives dans la nuit ; après la dixième représentation
d’un ouvrage nouveau ou la cinquième d’une reprise, l’administration
peut, sans autre forme de procès, ôter le rôle à un premier sujet pour le
confier à une doublure ou à un débutant sans que l’intéressé ait son mot
53à dire . »
L’épisode révolutionnaire qui marque sa vie, il le raconte dans
plusieurs lettres, dont celle qu’il envoie au ministre de l’Intérieur, le 24
mars 1816 : « Détourné de ma première direction par la Révolution,
54ayant perdu mon état par la dissolution du clergé , et les expectatives
que me donnaient mes grades en Sorbonne, quoique je ne fusse que clerc
tonsuré ; je n’ai cessé jusqu’à ce jour de chercher des moyens d’existence
dans l’exercice et l’enseignement des sciences et des arts. Cependant,
signalé dès l’origine de nos troubles politiques, j’allais périr sur
l’échafaud, si la municipalité de Paris où j’habitais alors, n’y eût expié elle-

52 13 Lettre de Villoteau du 2 germinal an V [mercredi 22 mars 1797]. AN, AJ 48.
Reproduite en annexe.
53 13 Règlement pour les théâtres du 25 avril 1807 (AN, AJ 72) reproduit dans
Alexandre-Étienne Choron, Manuel complet de musique vocale et instrumentale, Paris, 1836,
ovol. 2, annexe, p. 137-173 (chap. VII, des obligations et des droits, n 90, p. 160), et
Patrick Barbier, La Vie quotidienne à l’Opéra au temps de Rossini et de Balzac, Paris, Hachette,
1987, p. 53-54.
54 L’Assemblée constituante décida, le 2 novembre 1789, la sécularisation des biens du
clergé, celui-ci n’était donc plus un corps, un ordre de la nation.
22 même les crimes dont elle voulait me rendre la victime. Échappé au
supplice, la mauvaise foi m’enleva bientôt le fruit de mes veilles et de
mes travaux : j’éprouve une banqueroute. L’expédition secrète pour
55l’Égypte se présenta . » Cette synthèse rapide de sa vie nécessite de plus
amples développements.
À côté de sa passion pour la musique, Villoteau a certainement des
ambitions littéraires comme le prouveront ses écrits. Bien que déplorant
le peu de temps qu’il peut consacrer aux belles-lettres, il étudie et
pratique les arts lyriques à l’Opéra, ce qui lui permet de se faire nommer
56membre de la Société de l’Athénée des arts . Toutefois, il ne semble pas
avoir pris part aux assemblées et aux travaux de cette société. La
Révolution l’a soustrait à son destin de chantre pour entrer dans la
carrière de chanteur d’Opéra. La campagne d’Égypte lui permet de
devenir, comme nous l’avons déjà souligné, le pionnier de
l’ethnomusicographie et de révéler son érudition comme nous allons le
découvrir.





55 17 Lettre de Villoteau au comte de Vaublanc. Savonnières, 24 mars 1816. AN, F 1102.
Reproduite en annexe.
56 Lettre de Villoteau à Fétis, Tours, 9 décembre 1825. En Annexe. L’Athénée des Arts, à
l’Oratoire, rue Saint-Honoré. Cette société a pour but l’encouragement des arts. Elle
rend compte chaque année de ses travaux et des inventions qu’elle a jugées dignes
d’être couronnées.
23


VILLOTEAU
ET LA CAMPAGNE D’ÉGYPTE



RECRUTEMENT ET VOYAGE


EN 1798, il a alors trente-neuf ans, il saisit la chance de sa vie. Le
futur académicien et directeur des théâtres, Antoine-Vincent Arnault,
chargé par Bonaparte de recruter un chanteur pour accompagner l’armée
dans l’expédition qu’il prépare, s’adresse d’abord au premier d’entres eux,
François Lay, qui refuse. Arnault se tourne alors vers Villoteau, « qui
doublait Laÿs à l’Opéra, et que j’abordai au moment où il dépouillait le
costume de Panurge, ne se fit pas prier pour remplacer son chef d’emploi
dans un rôle plus honorable encore que celui qu’il venait de remplir ;
“heureux et fier, me disait-il, de faire partie d’une expédition pour
laquelle son imagination était déjà montée, et que Bonaparte, à l’instar de
57Jason, composait de héros et de virtuoses” . » Ces mots laissent
entendre que la rumeur d’une expédition militaire lointaine s’était
répandue dans certains cercles parisiens, sans que la destination en soit
officiellement connue. Toutefois, Villoteau accepte de quitter sa place
non sans avoir reçu des assurances sur celle-ci, pour suivre l’« honorable
et glorieux… héros de l’Italie partout où le sort le conduirait, mais que je
croirais manquer au plus sacré de mes devoirs, si je m’absentais de
58l’Opéra sans y être autorisé par un ordre du gouvernement . » Par ces
mots, il veut obtenir des gages qu’il gardera son poste à l’opéra avec les
appointements qui y sont attachés. Quelques jours plus tard, il reçoit du
ministre de l’Intérieur, François-Sébastien Le Tourneux, l’ordre de
rejoindre la commission à Toulon et les gages solennels du Directoire
exécutif qu’il conservera sa place et ses appointements pendant et après
59« l’expédition secrète » . Les passeports sont délivrés le 20 avril 1798. À
Toulon, Villoteau embarque à bord du navire amiral L’Orient. Il part en
tant que membre de première classe de la Commission des sciences et

57 Souvenirs d’un sexagénaire, par A.-V. Arnault, Paris, librairie Duféy, 1833, t. IV, p. 12.
58 Lettre de Villoteau au ministre de l’Intérieur, 20 vendémiaire, an XII [jeudi
1713 octobre 1803]. AN, F 3236.
59 « Réclamation du C. Villoteau, artiste de l’opéra » du 20 vendémiaire an X [3 octobre
171802]. AN, F 3236.
25 des arts que le général Bonaparte adjoint à l’expédition d’Égypte, preuve
de la considération qui lui est accordée. Les savants sont répartis en cinq
classes, dont la première qui ne comprend que dix membres touche six
mille francs et les autres mille francs de moins de classe en classe. Ce qui
le place au rang d’officier supérieur et lui donne un certain nombre de
privilèges à bord du vaisseau amiral en compagnie du Premier consul, de
Monge, de Berthollet et de Marcel. Mais Villoteau voit son rôle tout
autrement et refuse de servir de chantre pour l’armée expéditionnaire.
Lors d’un banquet organisé à Malte, le 18 juin 1798, Villoteau décline
l’invitation de Bonaparte d’interpréter « ces hymnes patriotiques, ces
strophes héroïques dont nos armées avaient fait retentir l’Allemagne et
l’Italie » (la Marseillaise et le Chant du départ). Au point qu’Arnault rapporte
cet épisode avec étonnement : « Belle occasion pour le vicaire de Lays de
faire connaître son talent ! Je ne doutais pas qu’il la saisit. Point du tout :
quant je l’en pressai de la part du général, il me répondit qu’il n’était pas
venu à Malte pour chanter, mais pour faire des recherches sur la musique
des différens âges et des différens pays. J’ai eu beau lui rappeler ses
engagemens, et lui montrer les conséquences que pouvait entraîner son
refus, je n’en pus obtenir d’autre réponse. Il n’ouvrit la bouche pendant
tout le repas que pour la répéter entre deux bouchées, et pour manger. Je
rejetai sur une extinction de voix cette résolution bizarre dans laquelle il a
persisté pendant toute la durée de l’expédition. Le général,
heureusement, y attacha peu d’importance, et lui fit même délivrer, sur
ma demande, une autorisation pour fouiller dans les bibliothèques et les
sacristies, tant conquises qu’à conquérir, et pour compulser à loisir, voire
pour confisquer, tous les antiphonaires où il espérait trouver des trésors
d’harmonie ; permission dont il a eu rarement occasion d’user en Égypte,
60où il y a peu de sacristies et moins encore de bibliothèques . » On le
voit, Arnault qui est tout autant un auteur dramatique qu’un fin politicien
protège Villoteau des foudres du général et l’aide même à réaliser ses
recherches. L’entêtement et la détermination de Villoteau révèlent un
caractère fort, mais peut-être aussi une totale inconscience. Son âge, son
savoir, lui ont permis de prendre toute sa place au milieu des ingénieurs
et naturalistes et d’éviter les rancunes immédiates du général Bonaparte.
Nous verrons qu’elles se manifesteront plus tard, d’après Villoteau. Par
ailleurs, il éprouve un certain mépris pour cette musique militaire, trop
empreinte du son des tambours qui « portent un caractère de barbarie
que le rythme le plus habilement mesuré ne peut effacer. Cette espèce
d’instrument, inconnue des anciens, et qui est employée aujourd’hui dans

60 Arnault, Souvenirs d’un sexagénaire, Paris, Duféy, 1833, t. IV, p. 148-150.
26 les armées, chez presque tous les peuples de l’ancien et du nouveau
61monde… ».


LA DECOUVERTE DE L’ÉGYPTE


COMME nous l’avons dit, lors de son départ pour l’Égypte, Villoteau
est un homme mûr, déjà riche en expériences et d’une bonne culture
musicale et linguistique, lesquelles vont lui être précieuses pour ses
recherches. Il débarque à Alexandrie le 4 juillet 1798, ainsi que la plupart
des savants avec lui. Il découvre une ville sale, à moitié en ruine, avec
tout autour un désert aride et inhospitalier. D’ailleurs, Villoteau ne trouve
aucunes « observations à faire sur mon art », et explique qu’il a « négligé
de prendre note des observations que j’ai faites et qui étaient étrangères à
62la musique . » Rapidement, il se trouve être attaché au général
JacquesFrançois Menou, lui servant de secrétaire, et avec qui il partage
certainement le goût de la découverte de la civilisation égyptienne. La
lettre du 18 nivôse an VII [lundi 7 janvier 1799] que Villoteau adresse à
ce général est fort instructive, et révèle le souci d’un comportement
digne et respectueux de la part des Français, même si ce sont des soldats,
envers les Égyptiens, trop rare lettre sur la vision de Villoteau de
63l’occupation de l’Égypte . C’est d’ailleurs Menou qui lui demande au
nom du général Bonaparte de réunir un orchestre pour l’organisation des
fêtes, ce dont il ne peut vraiment s’acquitter, et laisse à son collègue
64Henri-Jean Rigel le soin de le faire . Lors d’un rendez-vous avec le
général Menou qui loge à Alexandrie chez le consul de Venise, il
rencontre le domestique de celui-ci, habile joueur qui lui fait découvrir
un instrument nouveau, le « Tanbour charqy », « sorte d’instrument qui a
quelque rapport avec nos mandolines », dont Villoteau fait une belle
description dans son mémoire sur les instruments du grand ouvrage sur

61 e DE, E.M., Descriptions des instrumens, t. I, p. 995 et 2 éd., T. XIII, Panckoucke, 1823,
p. 526.
62 Lettre du 19 septembre 1809 de Villoteau à Jomard. BnF, naf.21949, folio 132-133.
Reproduite en annexe.
63 Lettre de Villoteau à Menou du 18 nivôse an VII [lundi 7 janvier 1799]. Reproduite
en annexe.
64
Lettre adressée à Menou, datée du Caire 23 frimaire an VII [13 décembre 1798], dans
Paul Guitry, L’Armée de Bonaparte en Égypte, 1798-1799. Paris, Flammarion, 1898, in-16,
p. 176-177.
27 65l’Égypte . À peine débarqué dans ce pays, il rend visite aux
ecclésiastiques grecs, en grand nombre tant dans ce célèbre port qu’à
Rosette ou au Caire, car il estime que c’est par eux qu’il obtiendra le
maximum de renseignements « sur la religion, sur les sciences et les arts,
et les mœurs et les usages du pays. » Il s’empresse avec Menou d’aller
dans les monastères de la région, havres de paix et d’abondance, qui
contrastent avec la saleté et les ruines qui les entourent. Villoteau raconte
leur première visite au monastère grec proche d’Alexandrie qui est
66certainement celui de Saint Sava . D’après son récit, il ne perd pas de
temps, se fait montrer les livres et expliquer la musique grecque. Cette
première visite est particulièrement fructueuse, car leur hôte, après le
repas, lui présente « un gros livre manuscrit de ces chants, en nous priant
de l’accepter, et en nous disant qu’il n’en connaissait pas de plus
67ancien . » Ce manuscrit qui semble être daté de 1614, pourrait être daté
68de 825 selon une inscription sur l’un des feuillets , qui le fait remonter à
l’époque de saint Jean Damascène, le fondateur de la musique grecque,
renforçant ainsi le caractère exceptionnel du cadeau et de la
69découverte . Il est possible que son hôte souhaite par ce présent obtenir
les bonnes grâces des Français ! Avait-il conscience de la valeur de ce
qu’il offrait ? Question à laquelle on ne peut pas répondre. Comme le
laisse entrevoir ses écrits, les observations de Villoteau sont précises et
fourmillent de détails qui montrent tout l’intérêt qu’il porte à tout ce qui
lui est dévoilé.
Villoteau relate son expérience chez les « papas » ou prêtres grecs à
Rosette où il assiste à leurs offices pour entendre leurs chants. C’est ainsi
qu’il se rend à l’une de leur fête, selon le désir de ses hôtes qui veulent
70avoir son avis sur leurs chants . Mais il raconte peu d’anecdotes sur ce
qu’il a vécu en Égypte, sauf au détour de l’explication d’une coutume,
d’un chant ou d’une danse, alors il n’hésite pas à dire qu’il en fut le
témoin afin de corroborer ses dires, que ce soit dans ses Recherches sur

65 e DE, E.M., Descriptions des instrumens, t. I, p. 872 et 2 éd., T. XIII, Panckoucke, 1823,
p. 271.
66 Peut-être l’actuel monastère Santa-Sava, d’après A. Vovk. DE, E.M., De l’État de la
emusique, t. I, p. 784 et suiv., et 2 éd., t. XIV, 1826, p. 361 et suiv.
67 e DE, E.M., De l’État de la musique, t. I, p. 785, note, et 2 éd., t. XIV, 1826, p. 363, note
1. La description du manuscrit suit.
68 A. Vovk pense qu’il s’agit là d’une erreur, et que la date de 1614 est la bonne.
69 e DE, E.M., op. cit., t. I, p. 786, et 2 d., t. XIV, 1826, p. 365. Voir la critique de l’abbé
Jean-Baptiste Rebours, spécialiste du chant d’église grec dans son article : « Quelques
manuscrits de musique byzantine », Revue de l’Orient chrétien, vol. 9, Paris, Librairie A.
Picard et fils, 1904, p. 299-309, p. 302.
70 e e DE, E.M., De l’état actuel, t. I, p. 787, et 2 éd., t. XIV, 2 éd., 1826, p. 370.
28 l’analogie de la musique avec les arts ou ses mémoires de la Description de
l’Égypte. Bien que peu enclin à parler des événements militaires et
politiques dont Villoteau semble se protéger, – rappelons ici sa lettre à
Menou où il n’hésite pas à dire « quel épouvantable fléau que la guerre,
lorsqu’elle fait naître la soif du pillage et du meurtre », – il fait une analyse
assez fine du monde musical qu’il fréquente, qui après « avoir fleuri avec
tant d’éclat sous les Ptolémées, sous les Romains, sous les khalyfes
71Sarrasins, sur-tout sous les Ayoubites , qui en faisoient leurs délices, et
qui en favorisèrent les progrès et en protégèrent l’exercice d’une manière
si distinguée, cet art si aimable et si consolant n’est plus regardé, en ce
pays, que comme une chose futile, indigne d’occuper les loisirs de tout
bon musulman. Ceux qui l’exercent, avilis dans l’opinion, sont rejetés
dans la classe méprisable des saltimbanques et des farceurs. Aussi n’y
a-til plus, parmi les Égyptiens, que des gens entièrement dépourvus de
ressources, sans éducation, et sans espoir d’obtenir dans la société la
moindre considération, qui se déterminent à embrasser la profession de
musicien ; et les connaissances de ceux-ci en musique ne s’étendent pas
au-delà du cercle de la routine d’une pratique usuelle qu’ils n’ont ni la
volonté ni les moyens de perfectionner. Ne sachant ni lire ni écrire, ils ne
72peuvent étudier les traités manuscrits sur la théorie de leur art . » Autant
dire que pour lui, la musique est un art majeur, une source de bonheur, et
que ces recherches au milieu de ces musiciens sont empreintes plus de
pratique que de théorie, soulignant que ces traités anciens ne sont pas
plus compris en Égypte qu’en Europe. Il les étudie surtout à son retour
dans les manuscrits qu’il a rapportés ou qu’il trouve à la Bibliothèque
royale.

71 La dynastie musulmane des Ayyoubides ou Ayyubides est une famille d’origine kurde et
règne en Égypte de 1170 à 1250.
72 e e DE, E.M., op. cit., t. I, p. 610, et 2 éd., t. XIV, 2 éd., 1826, p. 7.
29 LE CAIRE ET SES MUSICIENS


ARRIVÉ au Caire, il habite le quartier du palais de Qàsim-Bey, au
sudouest, où se trouve l’Institut d’Égypte. C’est principalement dans cette
ville que Villoteau fait toutes ses recherches musicales, rencontrant les
diverses populations originaires de différents pays d’Afrique qui s’y sont
installées. L’une de ses premières recherches se fait grâce à l’aide d’un
73Juif italien, interprète du général Dugua, commandant la ville . C’est lui
qui le 21 nivôse an VIII [samedi 11 janvier 1800] emmène Villoteau à la
synagogue Misry où il écoute les chants du Pentateuque et d’autres qu’il
analyse avec une certaine minutie. Dans les différentes synagogues de la
ville, il peut contempler « des Bibles écrites en ancien hébreu, c’est-à-dire
74écrites sans points voyelles ou diacritiques . » C’est auprès du patriarche
75grec, Dom Guebraïl (Gabriel) qu’il trouve un maître pour étudier la
musique des grecs et des coptes. Les deux hommes ont d’abord du mal à
se comprendre. Ils sont l’un et l’autre conditionnés par les formes
musicales de leur pays et la découverte d’autres sons, d’autres harmonies
n’est jamais une évidence. Villoteau ne cache pas que « la première leçon
fut pour nous une sorte d’épreuve que nous n’oublierons de
longtemps », mais que « le vif désir que nous avions de connaître cette
76musique l’emporta sur notre répugnance . » Il veut comprendre,
cherche des rapprochements avec la musique européenne, étudie les
notations, les intonations, la gamme, tout ce qui fait la particularité de la
musique orientale. Il a pleinement conscience des limites de l’échange,
car chacun emploie une notation que la tradition orale permet de
comprendre, mais qui, n’ayant pas de terme dans la traduction écrite,
reste mystérieuse pour le non-initié. Ainsi, Villoteau est confronté à la
difficulté de la transcription de cette musique, « ne rendant que de
manière parcellaire ce qu’il a pu entendre. En effet, non seulement les
échelles musicales orientales diffèrent sensiblement du système
harmonique occidental, ce qui rend difficile les transcriptions fidèles,
mais un même thème musical peut apparaître plus ou moins orné ou

73 e DE, E.M., op. cit., t. I, p. 834-837 et 2 d., t. XIV, 1826, p. 469-474.
74 e e DE, E.M., De l’état actuel, t. I, p. 836, et 2 éd., t. XIV, 2 éd., 1826, p. 472. Il est
difficile d’identifié la synagogue Misry (ou Misrî, ou Masrî). La plus ancienne du Caire a
pour nom Ben Ezra.
75 e e DE, E.M., De l’état actuel, t. I, p. 789-790, et 2 éd., t. XIV, 2 éd., 1826, p. 372-373.
76 Ibid.
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