Histoires de la musique

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Description

Sous la forme d'anecdotes qui se sont succédé au cours de son expérience, Jean-Thierry Boisseau raconte ces Histoires de la Musique qui sont en fait l'histoire de la musique qu'il connaît par coeur pour l'avoir vécue. L'auteur inventorie le domaine de la musique française du vingtième siècle à la fois dans ses grandes avenues publiques et dans ses traverses privées. Sous la satire et le sourire, pointe le plus grand sérieux. L'histoire ne va pas sans ses diverses histoires.

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Date de parution 01 novembre 2005
Nombre de lectures 68
EAN13 9782296419070
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Histoires de la musique Catalogue des oeuvres musicales de l'auteur
extraits :
"Paganini's at it again" pour sextuor de saxophones
Petite suite pour piano
Toccata pour clavecin
Introduction et Passacaille pour quintette à vent
Tango stretto pour quatuor de saxophones
Trois mélodies japonaises pour voix de soprano,
saxophone et piano
Missa Brevissima pour cinq voix de soprano
Sonatine pour saxophone et piano
"L'escalier de la Reine" opéra d'église (Livret de
JeanPierre Nortel)
Incantations sur Ave Maris Stella pour voix de soprano,
saxophone et orgue
Hylé pour flûte, clarinette, violoncelle et piano
Nocturne pour saxophone soprano seul
"Le clown qui ne faisait plus rire" conte musical pour
voix d'enfants, piano et petit ensemble de cuivres et
percussions (livret J.-Th. Boisseau)
Le Tombeau de Madame Tailleferre pour 3 pianos
"Enfances" cinq mélodies pour soprano et piano
"It was the best of times" Cantate pour ensemble vocal
mixte, orgue et percussions (poème Charles Dickens)
Suite transcaucasienne pour saxophone seul
"Mané-Thécel-Pharès" pour hautbois, clarinette, basson
et clavecin ou orgue sans pédale obligée
Récit pour Hautbois et piano
Procession et mascarade pour piano
"Slaba-lotja" pour accordéon
"Le trésor du lagon lointain" conte musical pour voix
d'enfants et piano (livret J.-Th. Boisseau)
"Acrostiche sur le nom de CAGE" pour orchestre à cordes
Fantaisie de concert pour orchestre d'harmonie Jean-Thierry BOISSEAU
Histoires de la musique
L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris
FRANCE
Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Baba L'Harmattan Burkina Faso L'Harmattan Hongrie
Fac .des Sc Sociales, Pol et Via Degli Attisé, 15 1200 logements villa 96 Keinyvesbolt
Adm. , BP243, KIN XI 10124 Torino 1282260
Kossuth L. u. 14-16
Université de Kinshasa — RDC ITALIE Ouagadougou 12
1053 Budapest Sémiotique et philosophie de la musique
Collection dirigée par Joseph-François Kremer
Prenant en compte les nouvelles méthodologies d'analyse comme
principe d'approche de l'oeuvre musicale, cette collection propose,
dans le domaine de la recherche des significations, de réunir les
notions de tradition et de l'actuel.
Les ouvrages présentés au lecteur appartiennent à un courant
d'investigation phénoménologique, tout en éclairant un vaste
panorama de questionnement interdisciplinaire. Celui-ci est vivifié par
la reconnaissance d'un principe d'analogie utile à la réception des
perceptions. Nous serons sensibles aux stratégies d'élaboration de
différentes poétiques, qu'elles puissent être littéraires, picturales,
musicales, philosophiques ou simplement inscrites dans une
rhétorique de l'expression.
Notre démarche éditoriale nous offre la possibilité à partir de
contextes compositionnels, théoriques et géopolitiques d'extraire de
nombreuses situations sémiotiques. Ces publications apporteront, au
départ d'éléments réflexifs nouveaux, des fondements à une
psychologie du musical qui tenterait d'allier le sensible à la raison.
Déjà parus
Emmanuel GORGE, Les pratiques du modèle musical, 2004.
2003. Emmanuel GORGE, L'imaginaire musical amérindien,
Genèse et révolutions des langages musicaux, Antonio LAI,
2002.
Un demi-siècle de création François -Bernard MÂCHE,
2000. musicale,
Joseph-François KREMER, Esthétique musicale, 2000.
2000. Patrice SCIORTINO, Mythologie de la lutherie,
Beethoven : Fidelio, une écoute ressentie, Daniel BANDA,
1999. Préambule
Alors Monseigneur, que devenez-vous ?
Et bien, Monsieur le Chanoine, je viens d'écrire ce petit
pamphlet dont je pense qu'il vous amusera. J'y égratigne
quelques personnes... Cela s'appellera, je crois : "La
complainte du dinosaure"...
J'assistai à ce dialogue d'un autre siècle à Vievy, village
du Morvan, au printemps 1965, à l'occasion de
l'inauguration d'un petit orgue de mon père et de mon frère. Le
chanoine était Monsieur Kir, personnage éponyme, connu
pour avoir introduit aux réceptions de la mairie de Dijon
un désormais célèbre cocktail. Le protonotaire apostolique
était de Cossé-Brissac ; il me parut alors fort drôle, j'avais
seize ans. Je lui emprunte sans vergogne ce titre qui lui
appartient pour en faire un virtuel sous-titre du présent
ouvrage. Je n'ai jamais su qui il était, ni le contenu du
brûlot annoncé ; sans doute suis-je le seul à cette heure qui
se souvient encore de lui et lui rends ainsi quelque
hommage en retour. J'ai sa photo dans mes archives...
C'est d'ailleurs à cette occasion que j'entendis du curé de
ce village qui entretenait avec soins l'usure de sa soutane,
les plaies de ses godillots et les formules efficaces cette
sentence pour le moins surprenante : "Il vaut mieux faire
pitié qu'envie" ... Ah ! ecclésiastique sagesse ! www.librairieharmattan.com
Harmattanl@wanadoo.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
© L'Harmattan, 2005
ISBN : 2-7475-9521-8
EAN : 9782747595216 Chapitre I
Quelques souvenirs en manière de prélude...
J'étais très jeune enfant et j'avais deux passions :
la musique et les petites voitures en métal. On m'offrit un
jour un très beau camion rouge avec une remorque, d'une
marque française connue à l'époque ; je rassemblai mes
deux passions en un raccourci saisissant : il devint mon
"camion Berlioz"... Mais j'étais littéraire aussi. Voyant
dans le ciel ces avions militaires qui le scarifiaient de leurs
traces, je les appelais, sans comprendre alors qu'on en rît,
des "avions à rédaction"... Autant dire, je commençais
bien mal... C'est l'époque où notre voisin Alphonse venait
barytoner chez nous. Il chantait invariablement "Toréador"
et "Je t'ai donné mon coeur". Quarante et quelques années
plus tard, je ne puis écouter ni "Carmen" ni le "Pays du
sourire" sans penser à lui. Nous avions, à ce propos, notre
version enfantine que nous avait apprise dans le but de lui
nuire, Jean-Baptiste, notre très irrespectueux grand-père :
Je t'ai donné mon coeur
Pour un plat d' beurre
Tu m' u rendu
Tout biscornu...
Et, bien entendu, pour "Carmen" :
Toréador,
ton cul n'est pas-z-en or
ni en urgent
mais-z-en fer blanc...
de la poésie pure, donc. J'en acquis néanmoins très tôt,
baignant dans un bouillon familial favorable, un goût
obsessionnel de la rime (j'ai récemment appris à ce sujet
que ce mal dont j'étais atteint s'appelle métromanie), du contrepet et, dussé-je choquer en les associant, du
contrepoint, habitude dont je ne me suis jamais départi depuis.
Bien sûr, mon univers artistique ne se limitait pas à ces
vers de potaches ou de comique troupier. Mon père,
Robert, comme son ami Jean-Albert Villard, pratiquait
aussi le Rabelais et le Jarry sans peine, je savais donc
"Science sans conscience n'est que ruine de l'âme" que
(que j'imaginais telle un vieux château déglingué) mais
sonore, la connaissais aussi la chandelle verte, le merdre
trappe et le crochet à phynance ; je partis un dimanche à
la messe (nous pratiquions...) avec en guise de missel sans
m'en être aperçu son Rabelais en Pléiade; le fameux
papier bible, c'est bien normal, m'avait mis dans la
confusion...
Je garde aussi de cette époque des souvenirs
précis, qui me hantent encore, de Poésie que je ne
comprenais qu'à peine, mais qui m'impressionnaient
fortement, et dont je sais encore par coeur des bribes que je
me remémore toujours avec autant d'émotion :
" Quel est ce chien qui hurle dans la nuit ?
Ce n'est pas un chien,
C'est Yblis le désespéré qui hurle tout seul au fond de l'enfer ! " 1
Ce court passage aussi qui me menait au comble du
sentiment d'injustice :
tout cela a fait un livre "...
et moi, je ne sais pas lire..." 2
Ou encore ces élans de plagiats shakespeariens, très
sournoisement catholiques et néanmoins géniaux, qui me
fascinaient alors à sept ans comme ils me charment encore
aujourd'hui :
"Il y a toute la forêt qui se met en mouvement
NRF Gallimard, 1939. Paul Claudel, Jeanne d'Arc au bûcher.
2
Ibidem
8 Il y a l'espérance qui est la plus forte
Fille de Dieu! va ! va ! va !" 3
J'étais sensible à ce texte sublime que ma soeur
Bénédicte, dès la fin du disque, redisait avec émotion, tout
autant qu'à cette musique, claire et morbide à la fois, et
dont un gentil pervers polymorphe put se repaître à l'envi.
Jean-Baptiste, le même grand-père, en bon
radicalsocialiste (son grand homme était Édouard Herriot, plus
connu comme homme politique que pour sa "Vie de
Beethoven"), s'il nous chantait Bruant, nous disait aussi
Rollinat... Ma mère, sa fille, me récitait "La biche brame"
et je pleurais, ce qui poussait mes soeurs, cruelles, à
réitérer scientifiquement l'expérience : je pleurais à
chaque fois. Je n'ai connu l'oeuvre poétique de Rollinat
que longtemps après. Une troisième chanson m'a marqué,
que l'on me chantait aussi, c'est la "Complainte du Roi
Renaud" ; et je m'aperçois aujourd'hui que tout ça n'était
pas d'une franche gaîté...
Mon père, génial facteur d'orgues, s'intéressait
aussi à la reproduction du son et mit au point des enceintes
acoustiques remarquables. Nous avions donc à la maison,
et ce, chose rare à l'époque en province, une fameuse
platine Clément et tout le reste y afférent, quelques
microsillons Charlin, Érato et de L'oiseau Lyre, dont je
revois encore le merveilleux emblème et le cartouche sur
le "Te Deum" de Charpentier. Notre soeur aînée,
MarieThérèse, entretenait une correspondance assidue avec un
certain Jean Witold... Elle avait (et elle l'a, j'en suis sûr,
toujours) un solide talent de mélodiste, un sens inné de la
prosodie et un style très personnel... J'ai retranscrit de
mémoire quelques souvenirs de ces pièces et je les
publierai un jour, j'attends qu'elle le veuille... Elle est
3
Ibidem
9 maintenant militante baroqueuse radicale, manifestant
depuis un certain temps, en matière de musique, une
sévère allergie à toute production postérieure à Mozart,
jusqu'à, poussant la logique jusqu'au bout, la ressentir à
l'égard de ses propres oeuvres... On raconte qu'un jour,
elle devait avoir quatorze ans, remerciant Bernard Gavoty
qui lui avait fait un envoi de disques consacrés à Franck et
à Widor (qu'elle détestait), elle eut cette phrase assassine,
peu reconnaissante mais fort évocatrice, que, bien sûr, je
"cela ne partage pas, mais qui me fait rire néanmoins :
sent la poussière et les vieilles tentures!". Elle avait, à
propos de Jean Witold et je pense qu'elle le confirmerait
encore aujourd'hui, l'intime conviction qu'il était le
véritable auteur de l'Adagio4 d'Albinoni qu'il avait révélé
au grand public... Lui en avait-il fait confidence ?...
À l'entrée de notre propriété, il y avait dans un
hangar un vieil harmonium asthmatique. J'y pratiquais
l'harmonie suave sur fond de grincements de soufflets.
Un jeu avait toutes mes faveurs, c'était la harpe éolienne.
J'y associais tout le merveilleux de la Sainte Messe à celui
d'Esther Williams... Naïades, Vierge et anges confondus,
j'étais enfant, pour ma défense, chrétien et déjà cinéphile...
Mon univers musical était dès cette époque extrêmement
oecuménique. J'aimais Bach, Vierne, Schubert et Rameau,
qu'un vieux chanoine ami organiste jouait très souvent à la
messe et, allez savoir pourquoi, en vrac, Brahms, Roussel
et Prokofiev. J'avais pour Schubert une très mélancolique
tendresse. Bartôk allait venir plus tard, bizarrement en
même temps que les Six, surtout Poulenc et Honegger.
4
Qui n'est curieusement toujours pas dans le domaine public... pour la simple
raison qu'il s'agirait en fait, d'une "reconstitution" de Remo Giazotti d'après
quelques mesures (environ six...) attribuées, Dieu sait comment et par qui, à
Albinoni.
10 J'avais toutefois un peu honte et très mauvaise conscience
de n'aimer ni Mozart, ni Haydn, ni Beethoven qui, avec
Schuman et quelques autres, m'ennuyaient ferme.
On m'offrit la "Symphonie des jouets", un disque
19 cm, pour ceux qui se souviennent ; je m'appliquais,
car j'étais bon garçon, à faire semblant d'apprécier ce
qu'au fond de moi-même mais sans, bien entendu, savoir
le formuler, je considérais comme une injure à mon état
d'enfant. Je trouvais (et je trouve encore) ce propos
musical aussi infamant que celui qui consiste à appeler un
chien un "toutou", un chat un "miaou" ou une poule une
"cocotte". Il est probable, d'autre part, que ce rejet était
dû (déjà?) au fait qu'inconsciemment j'apportais un soin
attentif à ne pas aimer ce dont il était inconcevable qu'on
ne l'aimât pas ; mon sentiment a bien changé à leur égard,
seule persiste encore aujourd'hui une incorrigible
propension à tenter de contourner "l'incontournable".
J'allais souvent au cinéma et, féru de westerns et
de films de cape et d'épée, j'admirais donc Dimitri
Tiomkin, Korngold (ah ! l'évasion du château et la fuite
dans "Robin des Bois"...) et d'autres musiciens du grand
écran connus ou non dont je n'avais souvent pas le temps
de lire le nom au générique. J'ai entendu ainsi pour la
première fois, en accompagnement d'une poursuite
effrénée, l'ouverture de Guillaume Tell dans un western de
série B intitulé "Le Justicier solitaire". J'ai appris
récemment que je n'étais pas le seul à aimer la musique
de film : mon ami Antoine Tisné finit un jour par nous
avouer son admiration pour John Williams, et pour sa
partition des "Aventuriers de l'Arche perdue", et qu'il se
rendait dans des salles équipées en son T.H.X. pour mieux
en profiter...
Il y avait aussi Piaf, Charles Trenet... et peu après,
Brassens que je n'aime pas vraiment mais dont je sais
pourtant la plupart des chansons par coeur... Très tôt mon
père me fit découvrir Ravel et je l'aime toujours autant...
11 Étant "né dans un orgue", je découvris aussi très tôt Jehan
Alain et Maurice Duruflé qu'avec sa femme
MarieMadeleine nous fréquentions. Ces deux compositeurs
représentent pour moi la plus pure expression de ce que
j'appellerais une certaine "dignité musicale", qui fait que
leurs oeuvres, tout en restant très expressives, ne rôdent
jamais à l'orée du bon ou du mauvais goût. La disparition
précoce, violente, de Jehan Alain a évité à d'autres
compositeurs de sa génération (à l'exception de Duruflé et
quelques rares autres) de subir une comparaison dont ils
ne seraient pas forcément sortis à leur avantage... Enfant,
j'étais fasciné par Messiaen pour des raisons que dans ma
candeur j'ignorais, mais dont je sais maintenant que
c'est pour ce que Germaine Tailleferre appelait à l'endroit
de Fauré, en toute drolatique tendresse et aussi à son
propre endroit, "des harmonies cochonnes" 5 . Je crois à ce
propos avoir compris très jeune la charge érotique de
l'enchaînement harmonique. Mes recherches et mes
tentatives enfantines sur l'harmonium du hangar
touchaient bien, au bout du compte, à la "délectation
morose..." C'est à ce même titre que l'oeuvre intitulée
"Trois petites liturgies de la présence divine" m'apparaît
encore aujourd'hui — texte et musique confondus —
comme une chimère invraisemblable et finalement géniale,
croisement inattendu et viable de la Sainte Thérèse du
Bernin, d'une Vierge de Lourdes en plâtre et d'une fille du
Crazy Horse. Pierre Henry, cité par François Porcile 6, dit
assez clairement la même chose, ce qui me conforte dans
cette idée, et je le cite donc au titre de témoin : "L 'univers
de Messiaen, je l'ai appréhendé essentiellement sur le
5
Ces propos m'ont été rapportés par mon amie Elvire de Rudder, petite fille
et ayant droit de Germaine Tailleferre.
6 in Les conflits de la musique française p. 106, Fayard éditeur, 2001.
12 plan littéraire, pictural, et sur le plan de ce que je
pourrais appeler un érotisme musical". On ne peut être
plus précis. Au petit jeu des correspondances, et sans
vouloir faire de portrait-charge, il y a souvent chez
Messiaen du Fra Beato Angelico, certes, mais mâtiné de
Clovis Trouille et d'Aslan. Mais ne sommes-nous pas et
corps et âme ? "Un saint triste est un triste saint", disait
Jean-Marie Vianney, saint curé d'Ars, au cas où vous
l'auriez oublié...
13 II
Piano, orgue et compagnie
Je pris des leçons de piano. Jean-Albert Villard
était organiste de la cathédrale de Poitiers depuis 1949. Il
avait été l'élève d'Édouard Souberbielle, et condisciple de
Michel Chapuis à l'école César Franck. C'était un ami de
mon père : nos familles étaient amies. Robert Boisseau
avait depuis les années trente la charge d'entretenir le
(toujours) fameux Clicquot de la cathédrale. J'ai acquis,
avec Jean-Albert, une base musicale extrêmement variée,
sans doute brouillonne, mais aussi bouillonnante de
curiosité ; il a su développer chez moi, à une époque où ce
n'était pas courant chez les professeurs de musique, ce
goût et cette facilité que j'avais pour l'improvisation, étant
lui-même un subtil et étonnant improvisateur. Cela s'est,
sans aucun doute, fait aux dépens de mon aptitude au
déchiffrage et de l'apprentissage du répertoire... La
composition et l'improvisation ont en commun, au moins
pendant l'apprentissage et souvent après, d'être
confrontées à une activité d'ordre pédagogique ou ludique,
même et peut-être surtout dans le cas de procédures
autodidactes, de l'imitation (dont on sait, pour plaisanter,
que, si elle perdure, elle peut tomber sous le coup de la
loi...). L'imitation fait donc appel à la mémoire, à
l'analyse du discours musical choisi en modèle pour
aboutir à une oeuvre néanmoins originale, éphémère dans
le cas de l'improvisation, pérenne dans celui de l'écriture.
Ajoutons, dans le cas de l'improvisation, que l'auteur est
aussi interprète. Comment tout cela fonctionne-t-il ? Ou,
pour simplifier, quid de la genèse du pastiche pendant l'apprentissage ou chez un musicien confirmé (expert ou
non) ? Je me suis posé récemment cette question, après la
lecture du très intéressant livre de Bernard Lechevalier, Le
Mais j'ai toujours préféré entendre la cerveau de Mozart.
musique des autres que la jouer... J'ai cependant cru un
moment devenir pianiste, mais l'idée de jouer en public
me terrorisait. Elle me terrifie encore, et j'avoue qu'un de
mes cauchemars récurrents et toujours actuels consiste à
m'imaginer que je dois monter sur scène pour jouer devant
une salle comble... J'ai appris avec Jean-Albert Villard, à
défaut d'acquérir une improbable virtuosité (j'ai les doigts
gourds...), le goût de la qualité du son au piano. Les
organistes ont cet avantage sur les pianistes, qui ne
pratiquent que leur instrument, de s'intéresser plus
particulièrement que les autres à la recherche du son.
J'écoutai, il y a quelque temps sur une radio
spécialisée, un pianiste venu présenter sa version (vision?)
du "Clavier bien tempéré". Il adopte des tempi
extrêmement lents, ce qui est son droit absolu d'interprète.
Interrogé sur ses choix par le présentateur, il se livre, en
forme d'argumentaire, à une stupéfiante dissertation sur
les intentions de Bach.... On l'entend ainsi dire, en
substance, que lorsque Bach pense clavier : il pense orgue,
et que, s'il pense orgue, le discours musical qui s'ensuit ne
peut s'imaginer sans la prise en compte d'un espace (une
nef, rien de moins) participant lui-même acoustiquement à
l'oeuvre. Il faut donc laisser à chaque note la possibilité de
s'épanouir et, par la même occasion, de s'approcher de
l'orgue dans son aptitude à faire durer le son et, de ce fait,
d'assurer, entre autres, chevauchements harmoniques et
autres contrapontiques spécificités, c.q.f.d... J'aime ces
Editions Odile Jacob, 2003.
16 "lieux de paroles" que sont ces radios où fusent sur le ton
péremptoire ou badin les plus assourdissantes
coquecigrues. Je crois en toute humilité, n'étant pas
spécialiste, que lorsque Bach pense orgue, il écrit pour
orgue au point de le préciser sur la partition. Lorsqu'il
pense plus généralement "clavier", il fait de même. Il n'y a
aucune justification à apporter au fait de jouer Bach au
piano, si ce n'est le bon plaisir, mais il semble que le
plaisir (bon ou mauvais) ne soit toujours pas une intention
honnête et avouable. En tout état de cause, si on le fait, eh
bien (de grâce !) qu'on utilise avec profit les apports du
piano sans bouder quoi que ce soit... car rien n'est plus
nuisible à la musique que la mauvaise conscience et la
rétention... Le cas Glenn Gould m'amuse toujours, car il
me rappelle cette idiotie qu'on racontait quand j'étais
jeune : "Beethoven était tellement sourd qu'il ignorait
qu'il faisait de la peinture" 8...En effet, Glenn Gould, bien
qu'il fût loin d'être sourd, ne savait pas qu'il jouait du
clavecin au piano... ou faisait comme s'il l'ignorait. Pour
ce qui est de ce pianiste lent dont je parlais, et qui pour sa
part finit, dans son intention de considérer le piano
comme un instrument à cordes sympathiques, par jouer du
sitar sans le savoir, il n'a pas entièrement tort mais je
crains cependant qu'il ignore ce en quoi il n'a pas
vraiment raison...
J'en reviens à mon idée première. Si l'on doit
mettre à profit le rapport entre un instrument et un autre, il
est clair que c'est en ce que ce rapprochement présente de
profitable : un pianiste qui pratique l'orgue possède ainsi
sur ses collègues un sens supplémentaire acquis des "plans
sonores" dont on note très souvent les effets dans son jeu
8
On me rappelle qu'il s'agit en fait d'une plaisanterie puisée dans Hara-kiri
ou Charlie Hebdo dans les années soixante-dix...
17 pianistique. Dominique Merlet possède cet atout, Alain
Villard, qui fut à la fois élève de Catherine Collard et de
Gaston Litaize, l'a aussi, Jean Guillou et Françoise
Levéchin-Gangloff, remarquables pianistes, également...
Ce qui veut dire que si l'on prétend que pour être bon
organiste il faut être bon pianiste, la proposition contraire
est tout aussi vraie...
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