Il était une fois la musique, les mots et d'autres cris...

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Français
240 pages
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Description

Présenté sous la forme d'un dialogue philosophique entre Pan et Moïse, cet ouvrage interroge l'espace sonore où, en modulant sa voix et ses cris, le très jeune enfant s'approprie les codes culturels. Cette appropriation correspond d'une part à la musique, flux continu d'émotions que défend Pan, et d'autre part à la discontinuité des mots que lui oppose alors Moïse. Entre les deux, un médiateur apparaît : la mise en récit.

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Date de parution 01 mai 2011
Nombre de lectures 62
EAN13 9782296806870
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Il était une fois la musique,
les mots et d’autres cris…
L’improbable dialogue
de Moïse et Pan

Sciences de l’Éducation musicale
Collection dirigée par Jean-Pierre MIALARET

La diversité actuelle des pratiques musicales, la pluralité et
l’extension récente des contextes scolaires et extra-scolaires
d’enseignement et d’apprentissage de la musique stimulent un courant
de réflexions et de recherches relatif au développement musical ainsi
qu’à l’acte d’apprendre et celui d’enseigner la musique.
Cette collection propose un large panorama de travaux consacrés à la
compréhension des conduites musicales et à un approfondissement des
sciences de l’éducation musicale.

Dernières parutions

Pierre ZURCHER,Le développement musical de l’enfant,2010.
Chrystel MARCHAND,Pour une didactique de l’art musical,
2009.
Brigitte SOULAS,L’éducation musicale. Une pratique
nécessaire au sein de l’école, 2008.
Gilles BOUDINET,Arts, culture, valeurs éducatives, 2008.
Michel IMBERTY et Maya GRATIER (dir.),Temps, geste et
musicalité, 2007.
Jacqueline et Bertrand OTT,La pédagogie du chant classique et
les techniques européennes de la voix, 2006.
Pascal TERRIEN,L’écoute musicale au collège, 2006.
Pierre-François COEN et Madeleine ZULAUF (éditeurs),Entre
savoirs modulés et savoir moduler: l’éducation musicale en
question, 2006.
Patrick SCHEYDER,Dialogues sur l’improvisation musicale,
2006.
Gianni NUTI,Le corps qui pense,2006.
Gilles BOUDINET,Art, Education, Postmodernité. Les valeurs
éducatives de l’art à l’époque actuelle, 2006.
Elvis Gbaklia KOFFI,L’éducation musicale en Côte d’Ivoire,
2006.
Jean-Luc LEROY,Le vivant et le musical, 2005.
Claire FIJALKOW (Textes réunis et présentés par),Maurice
Chevais, un grand pédagogue de la musique, 2004.
Jean-Luc LEROY,Vers une épistémologie des savoirs
musicaux, 2003.

Gilles BOUDINET

Il était une fois la musique,
les mots et d’autres cris…
L’improbable dialogue
de Moïse et Pan

Du même auteur
De l’universel en musique. Fugues et variations d’un savoir, Paris,
Publisud, coll. « Courants Universels », 1995.
Pratiques rock et échec scolaire,Paris, L’Harmattan, coll. « Savoir et
formation », 1996.
Des Arts et des Idées au XX° Siècle. Musique, peinture, philosophie,
sciences humaines et « intermezzos poétiques » : fragments croisés.
3DULV /ெ+DUPDWWDQ
Pratiques tag. Vers la proposition d’une « transe-culture »,Paris,
/ெ+DUPDWWDQ FROO © $UWV 7UDQVYHUVDOLWp (GXFDWLRQ ª
M. Heidegger, T.W. Adorno : vers un « pacte » de l’esthétique
« moderne ». Quand l’art pouvait encore sauver le monde en général
et l’éducation en particulier,3DULV 8QLYHUVLWp GH 3DULV6RUERQQH
2EVHUYDWRLUH 0XVLFDO )UDQoDLV 'RFXPHQW GH UHFKHUFKH 20) 6pULH
'LGDFWLTXH GH OD 0XVLTXH Q
Vers un paradigme trinitaire de lecture de l’éducation artistique.
3DULV 8QLYHUVLWp GH 3DULV6RUERQQH 2EVHUYDWRLUH 0XVLFDO )UDQoDLV
'RFXPHQW GH UHFKHUFKH 20) 6pULH 'LGDFWLTXH GH OD 0XVLTXH Q

Art, Education, Postmodernité. Les valeurs éducatives de l’art à
l’époque actuelle,3DULV /ெ+DUPDWWDQ FROO © 6FLHQFHV GH Oெ(GXFDWLRQ
PXVLFDOH ª
Arts, Culture, Valeurs éducatives. L’harmonie et le sublime, la monade
et la raison : variations philosophiques et musicales es Lumières à la
Postmodernité,3DULV /ெ+DUPDWWDQ FROO © 6FLHQFHV GH Oெ(GXFDWLRQ
PXVLFDOH ª

/¶+DUPDWWDQ
UXH GH O¶eFROH3RO\WHFKQLTXH 3DULV
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
,6%1
($1



















µµAu commencement était le Verbe et le Verbe était avec
'LHX HW OH 9HUEH pWDLW 'LHX¶¶

Le Nouveau Testament. Jean, Chapitre I.








La musiqueµµpourrait en quelque sorte continuer à exister,
alors mêmeTXH O¶XQLYHUV Q¶H[LVWHUDLW SDV.¶¶

Arthur Schopenhauer,
Le Monde comme Volonté et comme Représentation.




































Sommaire

Avant-propos 11

Prologue 13

Première entrée
Les demi-androgynes, réparer le séparé25

Deuxième entrée
Grammaticaliser le cri, entre la continuité des
Muses et la discontinuité des mots37

Troisième entrée
Signes et symboles55

Quatrième entrée
La Silva, la Polis, les faunes69

Cinquième entrée
Musique et paroles83

Sixième entrée
4XH YLHQQH O¶LQFRQVFLHQW 99

Septième entrée
Que vienne la série111

Huitième entrée
Que vienne le sublime131

Neuvième entrée
Le moulin harmonique et la raison critique147

Dixième entrée
Il était une fois la foi et la raison161

Onzième entrée
Il était une fois leLogos, leMuthoset laRatio 173

Douzième entrée
,O pWDLW XQH IRLV OD ILQ GX µµLO pWDLW XQH IRLV¶¶ 187

Treizième entrée
/D VDJHVVH GH O¶HVFDUJRW HW O¶DWWUDLW GX UHWUDLW 207

Complément bibliographique 221


























Avant-propos

La forme de cet ouvrage pourra sembler inhabituelle dans
le contexte des travaux en sciences humaines et en
philosophie portDQW VXU O¶pGXFDWLRQ PXVLFDOH 3RXUWDQW FHWWH
GHUQLqUH QH SHXW SDU SULQFLSH TX¶LPSOLTXHU OD TXHVWLRQ GHs
différentes formes discursives qui interagissent dans toute
VLWXDWLRQ GH WUDQVPLVVLRQ HW G¶DSSUHQWLVVDJH GH OD PXVLTXH
De façon plus générale, cette question concerne aussi tout
SURFHVVXV pGXFDWLI j VDYRLU OD FRQGXLWH GH O¶infans ņcelui
qui ne parle pas encoreņ vers et par les langages qui
constituent la culture. Nous avons choisi de nous référer ici à
deux principales formes discursives, en les utilisant pour
ainsi dire dans leur « épaisseur vive», au lieu de recourir à
une théorisation « métalangagière » qui risque toujours de se
couper de ce dont elle parle. En effet, le lecteur trouvera
G¶XQH SDUW OD QDUUDWLYLWp SURSUH j OD IDEOH RQLULTXH DX P\WKH
auMuthos. Mais il rencontrera,G¶DXWUH SDUW,O¶H[HUFLFH
traditionnel du diaORJXH SKLORVRSKLTXH R O¶DUJXPHQWDWLRQ
FRQWUDGLFWRLUH V¶H[WUDLW GHV FUR\DQFHV GXMuthospour entrer
GDQV O¶RUGUH GXLogos. Aussi cette alternance duMuthos et
duLogos DOWHUQDQFH G¶XQH SDUROH HVWKpWLTXH HW G¶XQH SDUROH
DUJXPHQWDWLYH V¶DJHQFH-t-elle à paUWLU G¶XQ ©autreª G¶XQ
tiers que les mots ne peuvent jamais directement arraisonner
et qui en agence les déploiements. Ce tiers se reconnaît dans
O¶LQHIIDEOH GRQW WpPRLJQH OD PXVLTXH 7HOleHVW O¶XQH GHV
thématiques centrales de cet ouvrage, lui-même condamné,
SDU O¶REMHW PXVLFDO VXU OHTXHO LO SRUWH j UHWURXYHUainsi le jeu
fondateur du récit imagé et du dialogue contradictoire. Il
V¶DJLW LFL GH UHVWLWXHU FH MHX GH UHQRXHU GpMj DYHF GHV LPDJHV
comme celles que suscite la musique, pour tenter de réfléchir
OH SRLQW R QDvW OHXU YHUEDOLVDWLRQ R V¶LQVWDXUHQW HQ VH
différenciant progressivement les ordres duMuthoset du
Logos GH O¶pPHUYHLOOHPHQW HW GH OD SHQVpH FULWLTXH

11













































Prologue








&¶pWDLW DSUqV %ien longtemps après. Lorsque les mots se
furent tus, lorsque le monde se retrouva envahi par un
indicible deuil où plus rien ne pouvait être dit, ni regretté.
'¶DLOOHXUV SOXV SHUVonne ne pouvait éprouver le moindre
deuil.(Q IDLW LO Q¶\ DYDLW SOXV SHUVRQne. Subir une perte, la
FRPSHQVHU SDU XQ V\PEROH FRPPH O¶LPDJHdu défunt à qui
O¶RQ UHQG DORUV KRPPDJH: tout ceci était devenu impossible.
Ceux qui pouvaient rendre hommage, les hommes,Q¶pWDLHQW
plus. Leur espace, le lieu du culte etGH O¶KRPPDJHlà où
V¶pULJHDLHQW OHVsymboles, les langages, là où se déployaient
les paroles, les récits et les croyances, avait à tout jamais
disparu.

Onpouvait se rappeler de la naïveté de ceux qui rendaient
hommage, peu de temps avant leur fin. Engoncés dans les
technologies les plus sophistiquées de la communication, ils
DFFXVDLHQW O¶HPEDOOHPHQW GHV technologies.Ils dénonçaient
les juteux marchés, en faisant de leur propre dénonciation un

13

juteux marché médiatique. Leur prophétie scandait la
destruction programméeGH OD WHUUH O¶pUDGLFDWLRQ WRWDOH GH OD
QDWXUH SDU O¶LQGXVWULH HW OH UqJQH GH OD FRQVRPPDWLRQ GRQW
eux-mêmes se repaissaient allègrement. En effet, leurs vidéos
HW OHXUV ILOPV DX[ GURLWV G¶DXWHXU VDYDPPHQW QpJRFLpV OHXUV
produits dérivés et la vente de leur propre image adhéraient
aveuglément à la consommationTX¶LOVfeignaient de contrer.
Par leur fausse contestation du régime marchand convertie
elle-même en marchandise, ils donnaient à leurs opérations
de marketing une bonne conscience, apposant sur chaque
objet vendu une tapageuse étiquette verte fluorescente où
était écrit:µµQuelle planète allons-nous laisser à nos
enfants"¶¶Il fallait acheter la question, acheter la sensation
de bonne conscience ainsi transformée en bien consommable.
Il fallait devenir un consommateur affranchi de la culpabilité
G¶rWUHun consommateur, pour consommer encore plus: un
consommateur qui avait pu se payerOH VLJOH G¶XQH PRUDOH
collé sur les plus vils produits de consommation. Ceux-ci,
affublés du sceauµµUHF\FODEOH¶¶, ne faisaient que tromper. Ils
dissimulaieQW OHXU LGHQWLWp GH µµjetable¶¶, voire de déchet
annoncé./H IpWLFKLVPH G¶XQH QRXYHOOH µµécolomie¶¶, comme
RQ O¶DSSHOD DORUV DYDLW LPSRVp VRQ UqJQH ,O GRPLQDLW dans
une inflation de pastilles vertes devenues un label obligatoire
pour la marchandisation des chaussures, des écrans de
télévision ou des boîtes de cosmétiques. Ce qui tua les
humains ne fut, finalement,ULHQ G¶DXWUH TX¶XQH HUUHXr de
TXHVWLRQQHPHQW µµQuels enfants allons-nous laisser à notre
planète"¶¶dû penser. Mais cette question, il est auraient-ils
vrai, ne pouvait ni se négocier, ni se vendre.

Enfant FHOXL TXL QH SDUOH SDV HQFRUH HW TXL V¶pGXTXH
Celui qui passe de sa nature inachevée à la culture où il
trouve son avènement. On voulut libérer les enfants des
efforts pénibles que réclamait leur entrée en culture. On ne fit
TX¶DIIUDQFKLU OD QDWXUH HOOH-même de la domination que
cherchait à en faire la culture pour se construire et se

14

maintenir. Les enfants furent voués à ne plus parler, à crier,
à rester des enfants.2Q YRXOXW G¶HX[ TX¶LOV IXVVHQW
µµspontanés¶¶,DXWKHQWLTXHV ,OV UHGHYLQUHQW µµQDWXUHOV¶¶,
bestiaux même,HW O¶HVSqFH GH FHX[ GHVWLQpV j UHQGUH
KRPPDJH V¶pWHLJQLW ,O Q¶\ HXW SOXV G¶KRPPDJH j UHQGUH /e
mot G¶DLOOHXUV SpULW DORUs.

Seulsles humains auraient pu témoigner de la catastrophe
TXL OHV HPSRUWD /¶LQGLFLEOH TXL V¶LQVWDOOD alorsQ¶D ODLVVp
TX¶XQ QpDQW R O¶RQ GHYLQH VDQV PRWV FH TXL D SX VH
produire.3RXUWDQW FH QpDQW GH O¶KXPDLQ VH UHPSOLt des vives
forces de la nature. La luxuriance végétale recouvrit aussitôt
ce dont elle avait été chassée. Lianes, mousses, arbres
entrelacèrent les carcasses de la défunte civilisation. Tout fut
recouvert par une flore aussiLQGpWHUPLQpH TX¶H[XEpUDQWH,
libérée des catégories botaniques que les mots absents ne
pouvaient plus discerner. Celle-ci rendit rapidement informe
FH TXH OHV KRPPHV DYDLHQW WHQWp G¶pULJHU SRXU VFHOOHr leur
suprématie. Monuments, immeubles, routes, villes furent
abVRUEpV SDU OH YRLOH VSRQJLHX[ G¶XQH VXUDERQGDnce
sylvestre au sourd grondement. Le chuintement continu des
feuilles se confondait avec les cris des bêtes, les
grouillements syncopésG¶insectes complexes ou encore les
résonances gutturales de batraciens qui fuyaient le
frissonnement subtil du serpent. Parfois, de hautes
harmoniques, décochées par d¶LQYLVLEOHV FUpDWXUHV, perçaient
le murmure des roseaux entremêlés. Brillants éclats sonores,
elles ponctuaient la lourde torpeur des sombres eaux
stagnantes auxYDSHXUV DFLGHV 'HV HDX[ HQ IDLW G¶XQH
profonde noirceXU TX¶HQUREDLW OH YRLOH OpJHUde tranquilles
volutes dont les méandres brumeux au parfum de souffre
V¶pWLUDLHQW doucement,depuis le coassement de sources
DUGHQWHV« /D QDWXUH V¶pWDLW UpDIILUPpH GDQV VRQ LGHQWLWp
première :celle des marécages, celle du règne des
amphibiens,GH FH TXL Q¶HVW QLtotalement aquatique, ni
totalement terrestre.

15

3RXUWDQW GH WHPSV j DXWUH XQ IRVVLOH GH O¶DQcien monde se
laissait deviner : amas de poutres, escalier monumental dont
on ne pouvait que chercher vainement le prolongement,
monticule qui fut peut-être pyramide, dôme de basilique ou
GH FHQWUDOH DWRPLTXH« '¶DXWUHV UXLQHV SOXV PRGHVWHV
résistaient aussi au marécage, tel cet imposant bloc de
marbre, légèrement incliné, posé sur une rive molle emplie de
roseaux. Curieuse image que ce bloc, comme en survie,
FRPPH O¶XOWLPH OXHXUque lance le regard de celui qui se fait
happer par les sables mouvants« Suspendudans une sorte
de tragique rémission, il ne semblait retenu que par
O¶épaisseur touffue des herbes en décomposition sous sa base,
avant son inexorable enfoncement dans les profondeurs
boueuses. La gravité du marbre ne pouvait que contraster
avec les fragiles entrelacs végétaux qui paraissaient pourtant
le maintenir encore dressé. Ceux-FL QH IDLVDLHQW TX¶HQ
diffpUHU O¶pFOLSVH Géfinitive. Ils laissaient hésiter sur la nature
de leur soutien, entre une vaine tentative de sauvetage et une
perversité consistant à prolongerO¶DJRQLH DYDQW OD QR\DGH
promise dans la fange marécageuse.

Ilserait vain de chercher à expliquer la présence de ce
bloc de marbre. Peut-être avait-il été transporté dans
O¶XUJHQFH GX WHPSV GHV GHUQLHUV KRPPHV DILQ G¶rWUH
épargné par les cyclones et raz-de-marée qui menaçaient de
plus en plus le lieu sacré où il était originellement installé ?
Peut-être avait-il été abandonné là, par hasard, dans le
FKDRV G¶XQH GpEkFOH R,G¶XQ VHXO FRXS OHV WUDQVSRUWHXUV
eux-mêmes furentFRQGDPQpV j O¶ultime recours de cet
égoïsme primaire qui se nomme la survie : sauver leur peau,
en délaissant ceTX¶LOVavaient pour mission de protéger?
MaisSRXUTXRL FH EORF QH V¶pWDLW? Il-il pas encore enfoncé
dégageaitTXHOTXH FKRVH FRPPH XQH VRUWH G¶autorité, comme
OH VHQV G¶XQH SXLVVDQFH IRQGDWULFHqui invitait au respect. On
SRXUUDLW PrPH VH GHPDQGHU G¶DLOOHXUV VL FH Q¶pWDLW SDV
précisément le pouvoir étrange de la force figée émanant de

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cette masse de marbre qui lui avait en fait permis de se
préserver. Et pourtant, seuls ceux qui rendaient hommage
auraient pu reconnaître cetteDXWRULWp &¶HVW SUREDEOHPHQW
pour ceci, parce que le bloc faisait autorité auprès des
KRPPHV TX¶LOV WHQWqUHQW GH Oe mettre en lieu sûr, de le
soustraire aux cruels assautsG¶XQHdévastatrice. nature
Peut-être aussi, après la mort de ceux qui rendaient
hommage, ce bloc avait-il pu se maintenirSDUFH TX¶LO SRUWDLW
O¶XOWLPHdu sens même des hommages qui souvenir
semblaientV¶\ UpLQFDUQHU? Peu importe, ce bloc était encore
là, à la fois puissant et témoin. Témoin des traces qui avaient
ciselé le marbre pour lui donner une silhouette humaine,
devenue dérisoire dans le marécage. Seul un homme aurait
pu voir cela. Mais témoin, aussi, de celui qui tailla le marbre,
qui lui donna une figure, une forme. Car le bloc représentait
un géant au regard hiératique. Un barbu dominateur, assis
sur une sorte de trône, tenant, en les ramenant vers lui, des
tabletWHV TXL UHVVHPEODLHQW j V¶\ PpSUHQGUH DX[de la tables
loi.

Toutefois,à bien regarder le monument, une sorte de
confusion végétaleVHPEODLW O¶HQYHORSSHU SURJUHVVLYHPHQW
Une masse, venue du bas, de mousses, de lichens, de lianes,
de racines, de lierres, même de vignes aux grappes
abondantes. En fait, cette masse était très probablement ce
qui préservait le géant minéral de son enfoncement définitif
dans la décomposition marécageuse. Pourtant, ce
conglomérat végétal semblait, selon les orientations que les
frayages du vent imprimaient aux feuilles, esquisser lui aussi
la forme évanHVFHQWH G¶XQ SHUVRQQDJH &HUWHV FHOXL-ci, à
O¶RSSRVp GH OD VWDELOLWp DVVLVH GXgéant aux tables, était
ubiquiste, labile, en constantes métamorphoses. Quelque
chose arrivait cependant à persister en lui, comme un noyau
DX FHQWUH G¶XQ GLIIXV UKL]RPHA la fois végétal, animal et
humain, il relevait du monstre. Ainsi ne fallait-pas beaucoup
G¶LPDJLQDWLRQ SRXU SHUFHYRLU VHV MDPbes et ses cornes de

17

bouc, son torse velu, sa tignasse ébouriffée à laquelle
répondait une barbe mal taillée.

Constammentbalayées, les feuilles du personnage
monstrueux bruissaient en de mystérieux échos. Elles
semblaient répondre à la rumeur des chalumeaux des
roseaux, que caressait le souffle léger de la brise sur le
marécage. Une mélodie continue sourdait de la confusion
végétale, en enveloppantG¶XQH pWUDQJH ULWRXUQHOOHle fier
corps du géant pétrifié. Son silence minéral et recueilli ne
SRXYDLW TX¶rWUHoffensé par ces lignes chantantes de lierre et
de vigne qui enserraient son marbre lisse. Le plus infime son
agacera toujours le silence le plus magistral. Agacé, le géant
de marbre le fut. On ne sait comment,PDLV DORUV TX¶DXFXQ
mot humain ne semblait plus pouvoir être proféré, le géant
grommela, déjà doucement. Puis sa voix grave et assez
monocordeV¶pOHYD SURJUHVVLYHPHQW 6HVparoles devenaient
distinctes.

ņÔte-toi de mon marbre, ôte-toi de mon silence recueilli, ôte
toi, et surtout arrête ce bruit!

Curieusement, les guirlandes de lierre et de vigne
V¶DJLWqUHQW GH SOXV HQ SOXV GH IDoRQ SUHVTXH IUpQpWLTXH /HXU
GRX[ EUXLVVHPHQW ORLQ GH V¶HVWomper, affirmait une intensité
sonore croissante, sorte de sifflement continu et de roulement
rocailleux de crécelle. Les yeux du géant de marbre
V¶DOOXPqUHQW G¶XQ pFODLUde colère maîtrisée. Sa voix tonna :

ņArrête ce vacarPH MH WH O¶RUGRQQH VLOHQFH!

Lafigure du monstre se précisa, comme une cloque
gonflée dans les feuillages. Il était presque possible de
discerner une ébauche de sourire hideux qui reprenait le
profil tordu de ses cornes. La créature se mit à souffler de

18

toutes ses forces dans ce qui semblait être une flûte dont la
stridence devint rapidementinsupportable.

ņ $UUrWH F¶HVW XQ RUGUH!Hurla le géant de marbre, qui avait
été contraint de déposer ses tables à ses pieds pour se
boucher les oreilles./D FKRVH PRQVWUXHXVH V¶H[pFXWD HW SULW j
son tour la parole.

ņMais qui es-tu, figure de marbre, pour te permettre de me
donner un ordre ?

ņTout simplement, celui quiHVW QDQWL GH O¶DXWRULWp FHOXL TXL
porte avec lui, et tu les vois, les tables de la loi, celui qui a été
désigné pour transmettre les prescriptions et proscriptions
divines. Oui, monstre aux jambes de bouc, je suis Moïse.

/H PRQVWUH pFODWD G¶XQ ULUH WHOOHPHQW GpYDVWDWHXU TXe sa
résonance sembla se propager en ondes régulières, ricochant
sur les eaux troubles du marais. Il posa sa flûte, doucement,
WRXW HQ FOLJQDQW PDOLJQHPHQW G¶XQ °LO

ņMoïse ? Je vois, celui qui porte les commandements, et qui
donc les connaît 6L PD PpPRLUH HVW ERQQH O¶XQ G¶eux
interdit de faire des images taillées, de représenter Dieu, ou
celui qui est à son image, comme toi, humain de pierre.
Serais-tu une représentation de celui qui prétend incarner
O¶LQWHUGLFWLRQ PrPH GH OD UHSUpVHQWDWLRQ? Je ne voudrais pas
être à ta place.

Legéant de marbre sembla désappointé. Son ton
DXWRULWDLUH VH ILW PrPH XQ SHX KpVLWDQW FRPPH V¶LO WUDGXLVDLW
O¶DYHX FRQWULW G¶XQ GLIILFLOH SDUDGRxe.

ņOu ou ouii, mmmaisPDLV O¶L-iidée de la loi ne peut être
exprimée que par un support qui la représente, même la loi
TXL LQWHUGLW OD UHSUpVHQWDWLRQ /H PRW TXL UHSUpVHQWH Q¶HVW

19

SDV OD FKRVH TX¶LO GpVLJQH 'LHX TXH MH UHSUpVHQWH O¶Dvoulu
ainsi.

Il baissa les yeux, comme pour voiler une douleur
intérieure qui risquait de transparaître derrière la dureté du
marbre. Son ton se fit plus doux, presque un regret.

ņMais, mais tu WX« 7u as, tu as aussi raison, je te
O¶DFFRUGH -H QH VXLV SDV OH YUDL 0RwVH G¶DLOOHXUV GRQW
O¶LGHQWLWp HVW FRPPH WX VHPEOHV ELHQ LQIRUPp SOXV
TX¶K\SRWKpWLTXH 0DLV MH VXLV OD YUDLH UHSUpVHQWDWLRQ GH FH
Moïse :une représentation qui est la trace vive, et toujours
vivante,GH O¶XQH GHV SOXV JUDQGHV °XYUHV G¶DUW GX GpIunt
patrimoine des humains. Je suis en effet le Moïse du
plusque-Moïse. Je suis le Moïse de Michel-Ange.

ņ 2XL WX HV EHDX PDLV WX HV DXVVL XQH WRPEH 1¶pWDLV-tu pas
destiné à orner le monument funéraire du Pape Jules II ?

ņ 2XL M¶DL O¶DXWRULWp GHV KRPPDJHV DWWHQGXV HWtu sais le
QRPEUH GH SDJHV HW G¶HVVDLV TXH FHX[ TXL pWDLHQW VXSSRVpV
rendre hommage ont pu écrire sur moi. Mais toi, monstre
DQLPDO HW YpJpWDO WX GRLV rWUH QRQ F¶HVW LPSRVVLEOH LO HVW
mort, mDLV WX PH IDLV VRQJHU DX GLHX«

ņPan, reprit le monstre. Oui, partout, tout partout, à la
surface de chaque chose, dans la totalité de la nature, dans la
fertilité et la transe, je suis tout-partout, Pan, Faunus comme
P¶RQW EDSWLVp OHV URPDins. Je suis bien Pan, celui dont la
monstrueuse laideur cause la pan-ique.

ņ &H Q¶HVWpas ta monstruosité qui me dérange, mais si
quelque chose me panique un peu F¶HVW ELHQ OH VRXYHQLU GH OD
sibylline parole du navigateur que conte Plutarque, une parole
qui scandait µµOH JUDQG 3DQ HVW PRUW¶¶

20

Ason tour, Pan perdit un peu de son arrogance. Tout se
passait comme si Moïse avait, lui aussi, touché le point le
plus sensible de son interlocuteur. Pourtant, loin de se laisser
désarmer, ce dernier reprit sa flûte et égrena quelques notes
allègres.

ņ 7X P¶HQWHQGV GLW-il,WX PH YRLV WX PH VHQV PrPH G¶DXWDQW
plus que mon aspect partiel de bouc ne peut laisser tes
narines, fussent-elles de marbre, indifférentes. Mais oui, je te
O¶DFFRUGH MH PH VXLV j Xn moment de mon existence,
humaQLVp M¶DLun corps humain. Et moi, dieu, je suis pris
devenu mortel. Tu comprendras dès lors que ma survie, que
M¶HVSpUDLV WDQW VXSSRVDLW O¶DEROLWLRQ GH FHWWH HQYHORSSH
KXPDLQH TXL P¶DYDLW IDLW SpULU &H QH IXW TXH ORUVTXH OHV
humains disparurent que je pus revivre, retrouver mon
LQGpWHUPLQDWLRQ UHGHYHQLU OH GLHX LPPRUWHO TXH M¶pWDLV /HV
dieux ne vivent que lorsque les hommes meurent. Le devenir
GH O¶KRPPH Q¶HVW SDV OH GHYHQLU-animal. Il est le
devenirDieu.&HFL OHV KRPPHV QH O¶RQW SDV FRPSULV HW WX DV YX FH
qui leur est arrivé.0DLV WURXYHU O¶pWHUQLWp RX O¶LPPRUWDOLWp
O¶DX-GHOj GH OD PRUWDOLWp HW GH OD ILQLWXGH VXSSRVH GpMj TX¶LO
IDLOOH IDLUH PRXULU OHV FRUSV PRUWHOV /¶LPPRUWDOLWp Q¶est rien
G¶DXWUH TXH OD PLVH j PRUW GHV FRUSV PRUWHOV TXH OHXU
accomplissement. Une fois mort dans le corps humain où je
P¶pWDLV HQYHORSSp M¶DLretrouvé ma divine immortalité.

ņCertes, dit Moïse qui visiblementQ¶DYDLW SDV WRXW FRPSULV
mais si je suis dans le paradoxe de la représentation, toi tu
sembles connaître à ton tour le paradoxe même de la vie,
cette vie née du néant éternel auquel elle retourne toujours.
Mais pourrais-WX P¶HQ GLUH SOXV VX?r ton épisode humain
Comment toi, dieu, as-tu pu avoir la faiblesse de devenir un
petit mortel ?

ņ &¶HVW XQH ORQJXH KLVWRLUH HW F¶HVW DYHF SODLVLU TXH MH WH OD
conterai. Mais nos paradoxes croisés, celui de la

21

représentation et celui de la vie, méritent une discussion. Au
fait, Moïse de Michel-$QJH MH PH UDSSHOOH G¶XQ VHXO FRXS:
Q¶DV-WX SDV IDLW O¶REMHW G¶XQ IDPHX[ DUWLFOH SXEOLp SDU XQ
e
illustre médecin viennois au début du XXsiècle ?

Legéant de marbre ferma les yeux un court instant,
FRPPH SRXU PLHX[ SORQJHU GDQV OHV VRXYHQLUV ODWHQWV G¶XQ
lointain univers refoulé à tout jamais.'¶XQ VHXO FRXS LO VH
redressa. L¶LPDJH OXL pWDLWmiraculeusement revenue.

ņOui, s¶écria-t-LO RXL O¶DUWLFOH GH )UHXG TXH G¶DLOOHXUV
FHOXLci fit paraître sans le signer en 1910. Un bon papier, mais
finalement assez anecdotique. Et oui, Freud avait bien
FRPSULV O¶HQWRUVH TXH ILW PRQ VFXOSWHXU j PD SURSUH KLVWRLUH
Le mouvement que Michel-$QJH P¶D GRQQp Q¶HVW SDV FHOXL
G¶XQ DFFqV GH UDJH TXL P¶DXUDLW IDLW MHWHU OHV WDEOHV j WHUUH DILQ
GH OHV EULVHU 1RQ F¶HVW OH PRXYHPHQW G¶XQH UHWHQXH GH O¶DFWH
fatal du courroux. AloUV TXH M¶DOODLV MHWHU FHV WDEOHV, je les
retins contre moi, maîtrisant ainsi ma colère. Ma sculpture
GRQQH DLQVL O¶LPDJH GH FHOXL TXL PDvWUise ses pulsions, ses
FROqUHV«

ņSurtout, enchérit Pan, que Jules II, ton destinataire initial,
paraît-il, dans le domaine de la colère en avait de bien
ERQQHV«

ņOui, mais maîtriser sa colère, dominer ses pulsions de rage,
ce fut aussi, selon de nombreux commentateurs,O¶allégorie
que Freud adressa à ses disciples. Il se sentit trompé, dupé par
certains :F¶pWDLW O¶pSRTXH GHV SUHPLqUHs scissions de la
psychanalyse naissante. La réponse de Freud dans cet article
doit se comprendreFRPPH O¶DIILUPDWLRQ TX¶LO D pWp FDSDEOH
de se dominer, qX¶LO D ILQDOHPHQW FRQWU{Opla situation face à
FH TX¶LO GHYDLW UHVVHQWLU FRPPHune infidélité, voire une
trahison.

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ņJe vois, le père et ses fils disciples, on connaît la théorie,
dit Pan en caressant sa flûte.

ņCertes, mais peut-être faut-il aller plus loin que la thèse
°dipienne. Tu te doutes bien que je ne puis accepter les
crépusculaires publications anti-freudiennes qui étaient en
e
vogue au début du XXIsiècle des humains. En fait, à
O¶LQYHUVH GH FH TX¶DYDQoDLHQW FHV GHUQLqUHV MHsuis convaincu
que FreudQ¶pWDLW SDV XQ DIIUHX[ GHVSRWH FKHUFKDQW j pFUDVHU
VHV GLVFLSOHV FRPPH DXUDLW SX O¶rWUH O¶LPDJH GX SqUH
dominateur imposant sD ORL O¶LPDJH GX µµpère-sévère¶¶ ainsi
TX¶RQ RVD O¶pFULUH. Le principe de la cure analytique, les
premières ébauches théoriques à partirG¶XQH DXWRUpIpUHQFH
des praticiens travaillant déjà sur eux-mêmes me laissent
supposer le contraire. Freud sollicitait, accompagnait ses
élèves dans leur propre cheminement. Il construisait avec eux
un projet, certes bieQ DXGDFLHX[ j O¶pSRTXH ,O pWDLWcomme
dans une communion de pensée avec ses disciples. Et il se
sentit trahi. Ce fut la fin de cette communion, non physique,
mais sensible et intellectuelle, ce qui est peut-être bien plus
fort TX¶LO GXWsubir /D FROqUH QDvW WRXMRXUV G¶XQH SHUWHde la
PDvWULVH GHV pYpQHPHQWV G¶XQH SHUWH GH OD FRKpUHQFH GH FH
TX¶RQ IDLW SHQVH RX UHVVHQW. Une perte, aussi, de la confiance
en ceux avec qui nous sommes et avec qui nous pensons
ébaucherXQH °XYUH: une perte. Je vais même te dire plus
G¶XQH VpFXULVDQWH XQLWp RULJLQHOOH G¶XQH FRQIRUWDEOH fusion
RX G¶XQH SURPHVVH GH IXVLRQ UHWURXYpH GDQV O¶pODERUDWLRQ
G¶XQ SUojet commun &¶HVW ELHQ FHWWH SHUWHangoissante qui
déclenche les mauvaises passions, la tentation de la crise. Or
cette perte, Freud, au travers de son interprétation de mon
image, a montréTX¶LO D VXsurmonter et résister aux la
séparatistes infidèles. Il a retenu sa colère, il aDIILUPp TX¶LO
gardait son cap, indifférent aux petites trahisons empressées,
aux minuscules rivalités et aux mesquineries lilliputiennes.

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ņJe te vois venir, tu vas me dire comment, finalement,
endiguer la folie du désir et du désespoirTXL QDvW G¶Xne perte,
GX GHXLO G¶XQH IXVLRQ.8Q WHO GHXLO G¶DLOOHXUV VHPEODLW bien
V¶LQVFULUH FKH] OH SHWLW G¶KRPPHque le dèsµµpère-sévère¶¶
dont tu me parlais brisait DLQVL TX¶LO O¶D pWp PDLQWHV IRLV
remarqué,µµO¶HIIHW-mère¶¶se blottissait le pauvre où
nourrisson.

ņEt tu connais la réponse, dit Moïse en pointant le ciel de
son index tendu. La réponse est celle du seul dieu en lequel
Freud croyait: le Dieu-Logos, la raison.&¶HVW OD UDLVRQ HW
elle seule, qui permet de maîtriser les passions, la folie. Et tu
sais aussi que ce Dieu-Logos Q¶HVW TXHdans les mots. Il ne
V¶LQFDUQH TXH SDU HW GDQV OH YHUEDOLe mot, le mot, Pan, tel
est ce que je porte sur mes tables, le MRW GH 'LHX«

Panse laissa doucement glisser, répandit ses feuillages au
pied de la statue, sur le sol humide. Son indistincte totalité
semblait pourtant se réunir dans un même corps au repos.
Allongé sur le dos, il croisa ses jambes de bouc, tout en
portant sa flûte à ses lèvres pour y souffler des notes aussi
discrètes que persistantes. Cela ne pRXYDLW TX¶agacer le
géant de pierre. Le faune semblait, sans le dire, lui opposer
de curieuses mélodies, juste pour voir si son interlocuteur
allait finalement, par ses mots, réussir à endiguer une
nouvelle colère annoncée.








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