Ivo Malec et son Studio Instrumental

Ivo Malec et son Studio Instrumental

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L'arrivée des techniques électro-acoustiques dans le domaine de la composition musicale a bouleversé cet univers. Ivo Malec, compositeur hautement formé par la rigueur de l'enseignement traditionnel d'un pays de l'Est - la Croatie - débarqua à Paris en 1955. Il fut accueilli par Pierre Schaeffer, celui qui devint son "seul et véritable Maître", travailla au "solfège concret" dans un "Groupe de recherche musicale" naissant et sut vite en tirer profit pour l'évolution de sa propre musique.

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Ajouté le 01 juin 2005
Nombre de lectures 298
EAN13 9782296402096
Langue Français
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Ivo MALEC et son Studio Instrumental

Univers Musical Collection dirigée par Anne-Marie Green
La collection Univers Musical est créée pour donner la parole à tous

ceux qui produisent des études tant d'analyse que de synthèse
concernant le domaine musical. Son ambition est de proposer un panorama de la recherche actuelle et de promouvoir une ouverture musicologique nécessaire pour maintenir en éveil la réflexion sur l'ensemble des faits musicaux
contemporains ou historiquement marqués.

Déjà parus Ivan WYSCHNEGRADSKY, Une philosophie de l'art musical, 2005. Guillaume LABUSSIÈRE, Raymond Bonheur.1861-193 9. Parcours intellectuel et relations artistiques d'un musicien proche de la nature, 2005. Roland GUILLON, Anthologie du hard bop, 2005. Anne-Marie GREEN et Hyacinthe RA VET (dir.), L'accès des femmes à l'expression musicale, 2005. Michel IMBERTY, La musique creuse le temps, 2005. Françoise ESCAL, La musique et le Romantisme, 2005. Aurélien TCHIEMESSOM, SUN RA : Un noir dans le cosmos, 2004. Danièle PISTONE, Musique et société: deux siècles de travaux,2004. Louis FINNE, Le Maire, la Muse et l'Architecte, 2004. Marie-Claude V AUDRIN, La musique techno ou le retour de Dionysos Valérie SOUBEYRAN, Réflexions sur les chansons douces que nous chantaient nos parents ou Les dessous de la Mère Michel, 2004. KISS Jocelyne, Composition Musical et Sciences Cognitives, 2004. BOUSCANT Liouba, Les quatuors à cordes de Chostakovitch: Pour une esthétique du Sujet, 2003 MPISI Jean, Tabu Ley « Rochereau » Innovateur de la musique africaine,2003. ROY Stéphane, L'analyse des musiques électroacoustiques: modèles et propositions, 2003.

Martial ROBERT

Ivo MALEC et son Studio Instrumental

Préface de Denis Dufour Compositeur

L'Harmattan S-7,rue de l'ÉcolePolytechnique

L'Harmattan Honlrie Kossuth L. u. 14-16 10S3 Budapest

L'Harmattan ltalla Via Degli Artisti, IS 10124 Torino

"OOS Paris FRANCE

HONGRIE

ITALIE

DU MÊME AUTEUR AUX MÊMES ÉDITIONS
dans la collection Communication et Civilisation

Pierre SCHAEFFER: des Transmissions à Orphée, 1999. Pierre SCHAEFFER: d'Orphée à Mac Luhan, 2000 Pierre SCHAEFFER: de Mac Luhan au/antâme de Gutenberg, 2002

AUX ÉDITIONS TRACES Fémininum in Revue Traces, Cahiers Trimestriels de Lettres et d'Arts, numéro 139, Le Pallet, 2000.

@ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8592-1 EAN: 9782747585927

à/,V.T. à Wotan

Planche I : Ivo MALEC
C Photo Bernard Bruges.Renard. 7 novembre 1988. Archive I.MA..a.R.M. n° 1067.61. Avec leur aimable autorisation.

9

« L'indicible,

(ce qui m'apparaît plein de mystère
et que je ne suis pas capable d'exprimer),

forme peut-être la toile de fond à laquelle ce que je puis exprimer
doit de recevoir une signification. WITTGENSTEIN » (Ludwig), (1889-1951)1

I

in Remarques mêlées, Mauvezin, Trans-Europ-Repress, ] 984, p. 86.

Il

,

PREFACE
par
Denis Dufourl

Personnalité méconnue etflamboyante, homme de deux mondes (la Croatie dont il vient, la France où il s'est complètement révélé comme créateur) porteur de deux traditions (l'une « Mittel Europa» de l'orchestre depuis Bartok et Brahms, l'autre à peine née du studio électro-acoustique2 de Pierre Schaeffer) et avant tout aventurier de nouveaux territoires sonores, Ivo Malec fut pour nombre de ses élèves -dont je fus- une lumière, une expérience. Non de celles dont on dit qu'elles n'éclairent que le chemin déjà parcouru, mais de celles des enfants, dont on peut dire au sens plein du terme qu'ils sont des gens d'expérience: ils expérimentent, tout simplement, et comme les enfants, si on les écoute vraiment, poussent tout simplement à être -et demeurer- soimême: une ascèse du bien-être, en quelque sorte. La tricherie, l'esbroufe, la recherche de l'effet pour l'effet, un modèle sur quoi s'appuyer, Ivo Malec n'encourageait rien de tout cela, poussant sans relâche chacun à une sorte de confrontation permanente. Avec soi-même, d'abord, avec l'écoute critique des autres, ensuite. Mais surtout avec la modernité absolue de l'approche des nouveaux paramètres de perception et d'analyse du son, développée alors pour l'essentiel au Groupe de Recherches
I Compositeur, professeur de composition au Conservatotre National de Région PerplgnanMéditerranée, fondateur et directeur des festivals Futura et Syntax, et de la structure de production, diffusion, édition et formation Motus. 2 Pour des raisons historiques et d'usage, nous adoptons une orthographe avec un trait d'union lorsqu'il s'agit des appareils et une en un seul mot lorsqu'il s'agit du genre musical.

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Ivo

MALEC ET SON STUDIO INSTRUMENTAL

Musicales où il était entré en 1960. Confrontation aussi avec sa propre envie de dire quelque chose par la musique, au lieu de se ranger derrière telle ou telle école -aussitôt née aussitôt morte- dans un temps, les années 70, où l'éclatement des genres et des pratiques faisait rage face à un post-sérialisme dont la domination était à la mesure de l'impuissance, comme cela s'est révélé par la suite... Jouer à composer, plutôt que jouer à être compositeur, pourrait-on dire. J'ai longtemps parcouru de vastes analyses, pleines d'équations, de modèles mathématiques clos et parfaits, de justifications au discours musical étayées par de splendides et absconses démonstrations, en réalité traversées par l'angoisse de devoir répondre à cette simple accusation -inquiétude ?du public face à la création contemporaine: est-ce que ce que j'entends n'est pas simplement n'importe quoi, cette musique a-t-elle un sens? Faire écran à l'écoute par un brouillard théorique à peine maîtrisé -les spécialistes de la modélisation du chaos ont les idées plus claires- a aggravé plutôt que comblé le fossé qui s'est creusé entre la création musicale et son public depuis Arnold Schoenberg. Curieusement, un même dispositif théorique n'a pas été nécessaire pour faire admettre -ou rejeter- les premiers pas de l'abstraction picturale, la nécessité intérieure a suffi et servi de viatique à plusieurs générations de peintres et plasticiens après Kandinsky, elle sert encore aujourd'hui (pas toujours à bon escient...). En tout cas le corpus analytique n'a pas alors précédé l'expérience, et il ne fut que rarement le fait des auteurs eux-mêmes, plutôt le domaine réservé d'une démarche critique dont on a toujours pu se passer pour plonger directement dans les œuvres. Que l'on me comprenne: une modélisation, un argument -fut-il parfois extra-musical- est nécessaire à l'action, au cheminement tant de la pensée que de la pratique. Elle permet d'explorer des territoires que l'on s' essoufflerait vite à aborder, armé du seul bâton de son intuition. Mais me répugne une théorie cache-misère détachée de toute expérience concrète du son, de l'écoute, et de l'expérience des innombrables modèles que la vie elle-même nous offre en permanence -à qui sait les entendre et les voir, en tout cas- et qui sont la véritable nourriture d'une œuvre. Un système, oui, pourquoi pas, comme l'enfant invente pour chaque nouveau jeu de nouvelles règles, et pour chaque nouvelle règle des exceptions, des variantes, des dérivés, des rêveries qui sont autant de parcours -de digressions, de pertes de temps- essentiels par lesquels il apprend et progresse. Mais un système qui mettrait le créateur à l'abri de toute angoisse, qui aurait pour but de rassembler le minuscule troupeau des créateurs -hommes sérieux et capables- égarés dans un monde indifférent où finalement le seul système qui vaut est celui de l'argent, du marché, un système qui mette le compositeur en position de respectabilité -le

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PRÉFACE

rende inattaquable, à la manière d'un psychanalyste pour qui tout part et tout revient à l'analyseet qui donne plus matière à conférences soporifiques qu'à matière tout court, un système qui ne serait qu'une assurance tout risque face au chaos de tous les possibles, et protège pour toujours du risque de vivre, non. En ce sens, Malec n'a pas été l'homme d'un système -ou alors d'un système pour chaque œuvre- il a été l'homme des possibles. Pas de recette de cuisine, donc ici. Pas de liste d'ingrédients, pas de proportion idéale. Mais une attitude, une approche, une posture: une aventure. En nous proposant d'approcher /vo Malec par ses racines, son expérience et

sa vie, Martial Robert

nous

renseigne mieux sur sa musique et son message,

que toute exégèse théorique -inapplicable au cas Malec, de toute façon- ou que toute paraphrase pénible qui sert le cas échéant de béquille à deux pattes aux musicologues d'aujourd'hui. Un message: oui, indicible, inexprimable autrement qu'en musique, mais un message tout de même, nous rappelant qu'il n Ji a pas de son qui ne soit doué de sens -la définition la plus large que je connaisse du fait musical- et qui permet sans peine de le distinguer du bruit, une bonne fois pour toutes. Cuisinier inventif -non pas jaloux mais plutôt oublieux de ses recetteshomme de l'art plutôt que de science, à la manière d'un chirurgien: et c'est transformé, l'oreille plus pointue, les sens aux aguets, toutes antennes déployées, que l'on ressort d'une œuvre d'/vo Malec, et mieux encore, pour ceux qui en ont eu la chance, de sa classe au C.N.S.M.D.3 de Paris: des clefs pour l'écoute, et donc des clefs pour avancer, avec efficacité, en économisant ses moyens, pas sa réflexion -non par avarice, mais par modestie- en tâtonnant dans le cosmos, avec rigueur, mais sans rigidité, ne confondant jamais énervement et énergie, agitation et action, tout en souplesse et en force: bref, apprenant peu à peu à bâtir un univers musical cohérent, et finalement, un style. La force du subjectif, que l'on se garde bien de confondre avec l'arbitraire de l'ego. Musique d'aventure, musique d'humanité, ne cherchant -et trouvantqu'un idéal accessible: accessible à l'auditeur, accessible à la pensée, mais surtout aux sens, et enfin accessible à l'interprète. Une musique qui faute de tomber sous le sens tombe sous les doigts, à en croire la plupart d'entre eux. Quête esthétique, mais esthétique des extrêmes, presque naturelle, esthétique de la cataracte, du processus, de l'univers, athlétique, pas celle -prévisible et planifiéedu procédé, celle des agences de voyage pour touristes en

« série ».
Générateur
3 Conservatoire

de son (non de notes), contemplateur

habité, comme pour se

National

Supérieur

de Musique

et de Danse de Paris.

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Ivo

MALEC ET SON STUDIO INSTRUMENTAL

resituer au niveau zéro de l'émission, comme pour se perdre, brouiller les ondes, emmêler les codes, lâcher les défenses, et mieux se révéler à soi-même, enfin se réveiller: tel est aussi le parcours initiatique qu'exige l'œuvre d'/vo Malec de ses interprètes. Se prêter aujeu, dans une écoute réelle, à l'écoute du réel, tellement plus imaginatif que n'importe quelle fiction... En tout cela, il est bien l 'héritier de Pierre Schaeffer, son « seul et véritable Maître» qui, observateur actif de la vie, n'eut de cesse d'établir des ponts entre expériences et recherches. Et si l'on veut bien comprendre ce qui bouleversa ses orientations et son parcours, qu'on se reporte aux trois tomes foisonnants d'informations et de documentations que Martial Robert publia entre /999 et 2002 sur l'Œuvre colossal (et non seulement musical) de l'inventeur de la musique concrète4. L'auteur de ces ouvrages fut élève dans ma classe de composition du conservatoire de Lyon de /983 à /986. 1/ Y découvrit Pierre Schaeffer qui, avec Guy Reibel, m'enseigna l'électroacoustique (et bien davantage) au C.N.S.M.D. de Paris, et lvo Malec mon professeur de composition instrumentale. C'est pourquoi je suis particulièrement touché, et reconnaissant, du formidable travail accompli par Martial Robert pour éclairer ces deux personnalités marquantes de la nouvelle culture du son -née en /948- et, par là, tout un pan de l'histoire artistique contemporaine trop souvent occulté, voire nié, par les tenants d'une musique de notes, exclusivement nourrie des traditions tonale et sérielle. De la musique concrète, /vo Malec a dit qu'elle « montre sa substance sans aucune espèce de masque ». « Ce qui manque à la musique d'aujourd'hui, c'est une résistance », dit-il encore. (<< L'art naît de contrainte, vit de lutte et meurt de liberté », lui aurait répondu André Gide). Et encore: « Aujourd'hui, il ne suffit pas d'avoir le talent de créer, il faut avoir le talent de vivre, d'entreprendre, d'imposer, d'être là, nécessaire. Une qualité d'homme ».
Paris, décembre 2004.

4 Pierre Schaeffer: I. des Transmissions à Orphée (1999), 2. d'Orphée à Mac LI/han (2000), 3. de Mac Luhan aufantôme de Gutenberg (2002), collection Communication et Civilisation, éd. L'Harmattan.

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INTRODUCTION
1986, Lyon, un conservatoire, Ivo Malec invité. Etudiant compositeur m'intéressant déjà aux idées musicales de son « seul et véritable Maitre, Pierre Schaeffer »1,j'avais découvert avec enthousiasme la musique de cet artiste d'origine croate, imprégné de culture française, réalisant le lien musical que j'attendais entre l'instrumental et le studio au point de parler de « studio instrumental».. . Quelques années plus tôt, après une enfance marquée par l'enseignement musical dans une école de musique de province, je me dirigeais sur les voies du métier d'ingénieur du son... A dix-huit ans, j'étais heureux de quitter -sans soupçonner musicalement Ô combien !- une petite ville bourgeoise censurant au public -plus grave à lajeunesse-I'écoute de la musique de concert au delà de Wagner, excepté Stravinsky pour les élèves de l'école de musique. Cette situation existe malheureusement encore dans bien des villes et écoles municipales, voire nationales (!), ancrées dans leurs traditions, sous la poussière des années. A l'époque, je m'en aperçus la même année par trois fissures. La première due à l'Education nationale -rendons-lui justice, pour une fois, dans le domaine de l'enseignement artistique, par elle, si négligé-, la deuxième à la portée insoupçonnée, la dernière accidentelle mais qui devint primordiale. Tout d'abord l'option musique du baccalauréat imposait l'étude de la Sequenzapour voix de femme de Berio et je fus fort enthousiaste d'être interrogé sur cet auteur; ensuite l'étude d'une pièce contemporaine -/le de feu de Messiaen- avait été mise pour la première fois au concours de piano grâce au conseil d'un professeur parisien, d'esprit plus ouvert, remplaçant d'expérience, et je fus le seul élève à apprécier le choc; enfin il y eut le geste du profes1

Les expressions et propos d'Ivo Malec seront toujours rapportés entre guillemets et en italique.

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Ivo

MALEC ET SON STUDIO INSTRUMENTAL

seur de solfège choisissant les ouvrages de mon prix de fin d'études parmi quelques numéros avant-gardistes de La Revue Musicale. Le directeur du conservatoire avait hérité d'un lot qui l'embarrassait certainement: « Carnets critiques des Journées de musiques contemporaines de Paris» en 1968, 1970 ou 1971, affichant, sans beaucoup d'explications, des noms de musiciens pour moi inconnus, ou mieux, numéros contenant des pages relatives aux expériences de « musique concrète» de Schaeffer, ce qui conduisait le directeur à penser avec certitude que tout ceci n'intéresserait aucun élève du palmarès! Il avait donc fallu que les études de physique et de mathématiques m'amènent à partir pour que l'offre vaste et neutre d'une grande ville, Lyon, me révèle les démarches de Varèse et Schaeffer par les livres, et m'ouvre les oreilles par leurs enregistrements, les opéras du XXè siècle -Pelléas en tête bien sûr- et les concerts notamment électroacoustiques. Autres chocs... Les techniques du studio de composition électroacoustique laissaient donc entrevoir une mine de solutions pour sortir la musique de l'impasse de son conformisme ou du moins, par une évolution logique, offraient à cet art, vieux de plus de quarante mille ans paraît-il, outre « le tout sonore », des situations inhabituelles enrichissantes et de nouveaux modes de pensées salvateurs. Mais quels étaient-ils donc? Quatre années d'études me firent découvrirent bien des œuvres. Du côté de l'Université, après un détour vers les sciences exactes, mes premiers travaux de recherche se focalisèrent sur la fusion opérée par l'écriture d'Ivo Malec: je voulais en connaître le secret, et je rencontrais le musicien. Soyons honnête, je fus séduit, autant par son art que par sa personnalité. En mars 1986, à la salle Molière de la Capitale des Gaules, je mis en place un concert pour lui rendre hommage, dirigeant ma première œuvre mixte. Nous en parlâmes ensuite au bar de l'Hôtel des Arts. Le compositeur-chef d'orchestre, en bon pédagogue, avait perçu certains détails importants et m'encourageait dans les deux domaines: ce fut ma première leçon! L'année suivante, je l'interviewais à Paris et sous-titrais « Auras maleciennes» une autre œuvre mixte, traduisant ainsi la portée de son nom croate déjà sonore2, de son doux accent, de ses gestes, de son être dégageant une certaine volupté. Le personnage présente naturellement une stature « qui a de l'allure» -pour citer une de ses belles expressions constitutives d'un vocabulaire malecien-, imposant une certaine noblesse de style. J'eus le bonheur de recevoir une lettre qui était presque un certificat de compositeur: « Composez avant toute chose, vous êtes fait pour cela» ! Plusieurs années durant, les rendez-vous bi-hebdomadaires au Conservatoire de Paris... Quelques-unes de ses phrases retentis2 La prononciation en français donne un aspect qui est autre, mais complémentaire, originel en croate puisque le « c » se prononce « Is » et le « e » est en fait un « è »... de celui

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INTRODUCTION

sent toujours en moi: « Ce n'est guère original! » répondait-il par exemple à un élève débordé; ou bien: « L'artiste doit se rendre nécessaire»... Indirectement, il enseignait donc aussi des préceptes de Vie, Que le lecteur me permette ces quelques confidences afin de comprendre des similitudes modestes mais réelles entre les séismes vécus par le sujet et l'auteur, conduisant aux mêmes découvertes puis intérêts artistiques. Outre le goOt d'un rapprochement des sons d'origines diverses pour en construire et écouter de plus complexes, ceci explique cela, n est bon de préciser la position de l'auteur, avant tout soucieux de comprendre, mais aussi de faire connaître un compositeur français majeur du XXè siècle et de susciter l'envie de l'écouter, Et pour cause: le nom d'Ivo Malec est peu connu du grand public, ceux de Varèse et Schaeffer malheureusement également d'ailleurs! Certains noms de musiciens contemporains sont davantage présents pour plusieurs raisons: soit ils ont su monopoliser les quelques minutes ou lignes disponibles dans les médias sur le sujet de la création musicale, ce qui exige d'être adeptes de la polémique ou de ftôler l'engagement dans le débat politique -sans exclusive d'un aspect ou de l'autre- soit ils sont dans la lignée de la tradition pour mélomanes, préférant une écriture néo-classique ou néo-romantique, à une bien novatrice, en un mot en phase avec leur époque.

Il s'agit, au départ, d'un travail effectué en 1985-1986, qui faisait alors
figure de précurseur et aurait nécessité plus de pages encore, A cette date, peu d'écrits existaient vraiment sur le compositeur à part le livret accompagnant l' « exposition acousmatique » qui lui avait été consacrée en 1983, Dans cet objectif, sur le conseil de chercheurs, je fus amené à tenter de publier l'intégralité de mes travaux, alors que, remontant à la source musicale schaefferienne, d'autres commençaient à me captiver. Certains éditeurs furent intéressés, mais faute d'aides suffisantes au financement, il fallut se contenter de quelques pages d'articles. Un projet complet d'édition -biographie avec analyses, premier catalogue- était prématuré malgré l'impact du compositeur et son brillant parcours dans le milieu; mais la deuxième moitié des années 80 commençait à associer l'économie à la culture.., Les années passèrent et puis en 2002 -le monde éditorial est si ftileux qu'il appelle des initiatives de création audacieuses-, un magnifique livret de 148 petites pages au format CD vint enfin accompagner la réédition en numérique d' « Œuvres pour orchestre et formations de chambre»3: livret comportant des notices d'œuvres et des textes analytiques auxquels nous avons modestement participé. De très belles illustrations et photographies, dans une présentation luxueuse, complètent
3 lvo Malec, œuvres pour orcheslre el formallons de chambre, Aujourd'hui », 2002, réf. M299006, dis!. Abeille Musique. Manas, Motus, colI. « Motus-

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Ivo

MALEC ET SON STUDIO INSTRUMENTAL

cette édition rare. En 2003, un petit ouvrage4, fort bien conçu mais de qualité éditoriale moindre, vit le jour. Il comportait des témoignages mais ne présentait pas d'analyse avec extraits de partition à l'appui. À ce propos, les outils employés ne peuvent être que ceux dégagés par le solfège concret mis en évidence par Pierre Schaeffer. La démarche du studio électro-acoustique est par évidence suivie pour en révéler d'autres puisque le Groupe de Recherche Musicale' fut la terre d'accueil. Toutes les analyses effectuées ne sont pas rapportées ici pour ne pas alourdir la lecture. Sur le plan biographique, la partie privée a surtout été récemment mise en lumière par des entretiens en vidéo pour un projet télévisuel non encore abouti. Il s'agit bien entendu de celle qui a un rapport avec le parcours musical et les préoccupations artistiques du compositeur. C'est le seul chapitre qui ait été un peu travaillé avec l'intéressé, lequel, par professionnalisme, est resté en retrait. Une attitude louable. Pour le reste, l'artiste a laissé Je rédacteur de ces pages face à ses responsabilités, et celui-ci ne peut que lui en savoir gré. C'est un témoignage de respect. Une interprétation personnelle d'auteur peut donc être pleinement revendiquée. Le travail présenté est chronologique. Il mêle à la fois biographie et démarche compositionnelle dans un seul but: trouver, puis tirer petit à petit le fil conducteur qui engendre toute l'œuvre. Une persévérance certaine, due à une admiration autant envers le musicien qu'envers l'homme, a forcément été nécessaire pour, depuis près de vingt ans, mettre à jour les données et analyses, sans lesquelles cet ouvrage n'aurait pu naître. Il paraît en l'année 20056 qui offre ce bel anniversaire au compositeur: le 80ème. Comment ne pas remercier alors les universitaires qui ont encouragé cette publication, l'I.N.A.-G.R.M.' qui m'a ouvert dès 1985 ses archives sonores et permis de reproduire gracieusement quelques photos de leurs précieux catalogues, les éditeurs du compositeur pour leurs prêts de partitions et leurs autorisations à insérer, ici ou là, quelques extraits, et mon professeur de composition des années 80, Denis Dufour, à l'intelligence musicale et analytique aiguë. Enfin, mais non des moindres bien entendu, Ivo Malec lui-même pour avoir accordé des temps précieux d'interview sans avoir jamais rechigné à éclaircir quelques points qui auraient pu paraître de détail8. Cette attitude, depuis Je premier entretien, révèle une confiance que tente d'égaler ma reconnaissance.
4

(, À l'époque sans « s » à « recherche» et donc à « musicale ». , Catalogue, discographie et sources sont donc arrêtés à cette date. En particulier l'administrateur Bernard Bruges-Renard et la documentaliste Solange Barrachina pour leur accueil chaleureux et bien sûr les directeurs successifs François Bayle puis Daniel Terrugi.
8 Je ne pourrais pas oublier d'avoir également une pensée pour mes relecteurs.

, Cf.

COLLECTIF,

Ivo Malec, Paris, Michel de Maule-I.NA,

2003, 96 p.

20

CHAPITRE

1

DE ZAGREB À PARIS
(1925-1959)

CHAPITRE

I

DE ZAGREB À PARIS'
1. La lutte vers une autre culture. Ivo Malec est né le 30 mars 19252 à Zagreb (Cf. Planches II et III), aujourd'hui capitale de la Croatie souveraine (Cf. Planche IV) depuis 1991, tin de la récente guerre en Yougoslavie. La Croatie était englobée, depuis 1918, dans le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes, nommé à partir de 1929, Yougoslavie, état dictatorial. L'identité croate a toujours essayé de survivre à tout régime centralisé, y compris avant 1918, dans le cadre de l'empire d'Autriche-Hongrie. La vie musicale de Zagreb qui avait été de premier plan et de haut niveau sous l'Empire, l'était restée malgré les affres subies. Longtemps nombre de talents croates, comme les chanteuses Milka Tmina, Zinka Kunç-Milanov, Sena Jurinac ou le chef d'orchestre Lovro von Matacic3, conquirent l'affiche des théâtres de Vienne, Bayreuth, de la Scala de Milan ou du « Metropolitan Opera» de New York. Ce contexte explique tout d'abord la qualité de la formation du jeune Ivo qui, dans son esprit, sera toujours redevable à sa ville et à son pays natals de considérer la musique si sérieusement. Cependant, il vivra son enfance sous les régimes autoritaires les plus divers et acquerra dans une culture dite communiste, le sens d'être un musicien « dans la vie »\ imprégné de Vie mais
I Chapitre écrit à partir d'interviews personnelles depuis 1985, d'articles publiés et d'émissions radiophoniques ou télévisuelles. 2 La même année que Michel Philippot né le 2 février, Marius Constant, le 7 février, Pierre Boulez, le 25 mars, André Boucourechliev le 28 juillet et Luciano Berio le 24 octobre. 3 TRNINA(Milka), (1863-1941); MILANOV (Zinka),(1906-1989); JURINAC(Srebrenkadite
Sena), (1921-) j MATACIC (Lovro Von), (1899-1985). 4 Expression d'/. M. Nous soulignons parfois aussi en italique des aspects qui nons semblent

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Ivo

MALEC ET SON STUDIO INSTRUMENTAL

artistiquement trop à l'étroit, ce qui lui imposera le besoin d'en sortir... Né dans une famille modeste de trois enfants -un aîné et un cadet-, il sera le seul musicien. Son père, Mirko, d'origine paysanne était, jeune, descendu en ville puis devenu menuisier-ébéniste. Il aimait la tradition mais avait le sens de l'authentique. Il ne supportait pas le chant populaire et la musique folklorique mal interprétés ou dénaturés, alors que les paysans croates offraient, selon leurs origines, une diversité de pratiques originales et créatives. Son père s'attachait à cette perfection, et son fils Ivo sut apprécier les sonorités inouïes que ces paysans sortaient de leur bouche, sachant dévier du chemin sonore trop évident... Aujourd'hui, il confie se repasser parfois quelque disque qui permet de toucher ainsi « à la racine du geste créateur », grâce à « de grands professionnels »s. Son père montrait aussi un enthousiasme envers la musique de Janacek ou de Bart6k dont il parlait à son fils Ivo. Il participait activement à une chorale d'artisans comme chanteur mais aussi secrétaire suscitant l'ensemble à tendre vers la modernité. Ivo allait quasiment à tous les concerts de chorale avec son père. Dans l'atelier paternel, Ivo regardait et apprit la valeur du travail bien fait. La fabrication des meubles à l'ancienne ou par exemple laqués, exige des procédés rigoureux, presque des rites. Il prit conscience de la distance parfois à acquérir, du temps nécessaire à investir dans le travail. Les ouvriers lui révélèrent qu'il faut savoir examiner et observer la matière, pour percevoir sa vie, ses réactions possibles, son âme. Son père, très entreprenant, était habité par une énergie qu'il vidait parfois dans des colères importantes, mais il sut développer avec talent sa petite entreprise. L'atmosphère de Zagreb est marquée par la période historique austrohongroise. L'architecture en témoigne par ses constructions de bâtiments publics, y compris la pendule de la grande place, copie viennoise. Une façon de vivre mise à mal par la monarchie yougoslave autoritaire et d'une autre civilisation mais que la petite bourgeoisie, dont faisait partie son père, essayait de transmettre un peu malgré tout, même si lui n'appartenait pas aux vieilles familles ancestrales. À l'âge de six ans, Ivo commença, parallèlement à ses études primaires, des cours privés de piano chez « une demoiselle aux longs doigts effilés »6habitant
éclairer la personnalité du compositeur. S N'était-ce pas d'ailleurs J'avis de Bart6k qui, à propos des chants populaires, parlait de « véritable modèle de perfection artistique» ? 6 Rapporté in GIN ER (B.), « Ivo Malec, repères biographiques» in Double CD : Œuvres pour

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DE ZAGREB

A PARIS

en face de chez ses parents. Etait-ce le désir de sa mère, Dragica, d'entrer ainsi dans les habitudes de la petite bourgeoisie? L'étude fut interrompue à dix ans, à l'abord du secondaire, en raison de la décision parentale d'envoyer l'enfant dans un séminaire, volonté maternelle de former un prêtre. Son frère ainé l'avait précédé, mais était de caractère plus rebelle. Sans savoir ce qui l'attendait devant cette rupture, Ivo a pleuré. Grec et latin figuraient au programme bien sar, ces disciplines lui plaisaient d'ailleurs -quel bel acquis culturel- et il ne détestait pas le service religieux avec ses variantes de rite7 suivant les périodes de l'année, mais dans ce collège d'excellente qualité, la musique n'était pas considérée comme une connaissance nécessaire, bien que le chant choral fat rigoureusement enseigné. Il se rappelle encore que le chanoine chef de chœur frappait les pensionnaires lorsqu'ils chantaient des fausses notes! Lui, faisait partie de la chorale du séminaire et se rendait souvent à la cathé-

drale de Zagreb pour chanter dans un cadre plus solennel.

Néanmoins, il lui

fut donc quasiment imposé une abstinence musicale puisqu'il se retrouvait interne et ne rentrait chez lui que pour les vacances. Il souffrit beaucoup de cette interruption. Heureusement, peu enclin à la théologie, sa nature réfléchie prit conscience que cette destinée n'était pas la sienne. De plus, la nouvelle direction jésuite du séminaire, doctrinale, l'effrayait, à l'image de ces prêtres qui marchent silencieusement dans les couloirs avec des talons en caoutchouc et qui se retrouvent derrière vous sans que vous ne les ayez entendus! lvo ne resta que quatre années et dès qu'il reprit des études traditionnelles, il renoua avec l'instrument (Cf. Planche V) et la découverte des quelques auteurs du répertoire qu'il lui était possible de jouer ou d'écouter. Son père continuait à aimer la musique et lui acheta un piano à queue de marque viennoise. Mais avec ces avatars et ceux à venir, Ivo Malec perdit bien des années... L'enseignement général était, en Europe Centrale, basé bien évidemment sur le système austro-hongrois, c'est-à-dire en quelque sorte germanique, et proposait donc deux portes de sortie du lycée: le petit baccalauréat au bout de quatre ans d'études ou le baccalauréat obtenu après une période de huit ans. Ivo obtint celui-ci en 1943. Pas encore prêt pour entrer au Conservatoire, il s'inscrivit à l'Université en histoire de l'art. Ceci lui permit de découvrir en particulier la peinture de la Renaissance dalmateS dans l'aire culturelle véniorchestre etformat/on de chambre, Manas, Motus, colI. « Motus-Aujourd'hui », 2002, p. 87. 1 La dimension du rite -au son, à la voix- est importante dans son œuvre. Pensons notamment à l'ancien titre M/ssa pour Actuor... 8 Jvo rédigera un mémoire sur Giorgio SCHJAVONE, (Juaj CULINOVJé dit; J434-1 505). Plus tard il s'intéressera à l'architecte et sculpteur Luciano LAURANA (Lucijan VRANJANIN, 14201479) qui a construit en 1564 à Urbino le Palais ducal de Frédéric de Montefeltro, une bâtisse

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Ivo

MALEC ET SON STUDIO INSTRUMENTAL

tienne, culture à laquelle il sera très sensible. La mobilisation l'obligea à interrompre à nouveau ses cours de musique. Décidément rien ne portait à croire que le jeune Ivo pOt devenir musicien, d'autant qu'il s'intéressait à de nombreuses autres matières -littérature, théâtre, histoire de l'art, on l'a vu- mais on peut penser que cette vocation sommeillait dans l'attente de l'heure propice. Ce fut en improvisant à son instrument qu'il prit goOt à la composition -jets extrêmement romantiques, bien entendu, qu'il se plaisait à répéter, peut-être afin de comprendre ce qui lui arrivait en cet instant précis- mais aussi à cause de sa passion pour l'opéra qui sut se développer à Zagreb, véritable creuset. L'activité musicale intense permettait aux plus grandes équipes artistiques de se produire dans tous les genres peu de temps après leurs créations, situation ô combien enrichissante. Ceci, nul doute, marqua l'adolescent et l'influença dans l'amour du travail bien fait: le compositeur dit aujourd'hui encore qu'il est difficile de trouver une qualité semblable. Le professionnalisme existait donc, était exigeant et de bon aloi, toutefois orienté uniquement vers ]a tradition. Debussy était parfois joué mais considéré comme un musicien d'avantgarde, aux sonorités curieuses appartenant à un autre monde. .. Ce fut pendant l'époque trouble de l'occupation allemande, qui, en 1941 démembra la Yougoslavie et installa en Croatie un état satellite du Reich, le régime des oustachis, période tragique emplie de tristesse et de vide, que le jeune Ivo découvrit pleinement sa vocation. Une affiche de Rigaletta le conduisit à entrer au Théâtre National de l'Opéra. Cet Opéra avait été bâti à la fin du XIXè siècle au moyen d'une souscription auprès de la population de Zagreb! Sa programmation était bien sOr très orientée: Verdi, sauf Otella et Falstaff, un peu trop difficiles, mais la même semaine, le public pouvait entendre, par exemple, Traviata, Carmen ou le Vaisseaufantâme: de quoi se doter d'une culture opératique ! Et puis évidemment, dans la lignée de Lisinski9, le compositeur croate, on donnait de la musique nationale, au folklore plus ou moins abâtardi lorsqu'on le nivelait dans les cadres symphoniques académiques, participant ainsi à son humiliationlO-un sentiment qui desservira Malec dans son pays-, de surcroît avec un côté « slave» forcément pathétique qu'Ivo
des plus élégantes qui synthétise à elle seule tous les idéaux de la Renaissance italienne. Malec lors de sa visite en 1994 en a été émerveillé en raison des déviations formelles inattendues que cette architecture a mis en œuvre. 9 LISINSKI (Vatroslav), (1819-1854). 10Par contre Malec pense que la musique contemporaine, elle, a su, lorsqu'elle s'en est inspirée, aborder les musiques traditionnelles et extra-européennes en les écoutant d'une oreille respectant leurs spécificités. C'est d'ailleurs avec sa nouvelle écoute « concrète» que Malec put entendre ce folklore et découvrir ses réels mécanismes de production et d'émission de sons et de formes.

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DE ZAGREB

A

PARIS

détestera toujours. Ce jour là, Malec entendit du poulailler l'ouverture de Rigoletto, le son des violons en sourdine, quelques mesures qui le marqueront à jamais. « L'ange de la musique peut donc voler à côté de l'enfer». Un signe, comme il confie en avoir eu d'autres dans sa vie, une révélation provenant d'un au-delà qu'il pense profane. Dès lors il ftéquenta souvent l'Opéra, se consacra plus que jamais sérieusement à ses études de piano et entreprit de prendre des cours d'écriture musicale. Malec effectua alors une rencontre primordiale pour son avenir, et ceci par le plus grand des hasards, ces hasards qui, dit-il, vont commencer à se succéder. Passant devant la salle de concert près de l'Académie de Musique de Zagreb -le Conservatoire Supérieur-, il reconnut dans une distribution quelques noms de camarades de régiment jouant Marivaux dans une Compagnie des Jeunes (Cf. Planche VI). Il ne connaissait ni l'auteur, ni la troupe. La curiosité le poussa à assister à une représentation qui l'éblouit autant par la beauté extérieure: décor, costumes, mise en scène, que par l'intériorité de la pièce; fasciné, Malec se sentit attiré par cette autre culture... Le directeur-fondateur de la troupe théâtrale lui fournit quelques explications. M. Vlado Habunek, était en effet professeur de ftançais à l'Institut ftançais de Zagreb. Malec découvrit bien des musiques grâce à sa collection de disques d'opéra. Un monde nouveau s'ouvre alors à lui qui se lie rapidement d'amitié avec certains comédiens et s'incorpore à la compagnie dont la philosophie désirait prouver qu'en tout individu un acteur sommei lie ! Malec va donc jouer notamment Marivaux, Materlinck, Molière. Il fut cependant le premier musicien à côtoyer de l'intérieur ces jeunes gens possédant une culture extraordinaire et au contact desquels il améliora les bases « collégiennes» de son ftançais. Il découvrit, au travers de la bibliothèque très complète du directeur, cette culture ftançaise à laquelle il aspirait, qu'il convoitait et qui deviendra sienne peu à peu. Il l'affectionnera toute sa vie. 11 fut également captivé

par la pratique de chœurs parlés où les timbres

vocaux

de

chacun des partici-

pants venaient se fondre en cherchant le mot ou la syllabe colorée dans la bouche du voisin, créant de ce fait, presque une mélodie de timbres sans le savoir! Des recherches semblables étaient également élaborées sur le rythme. Ce fut encore grâce à la compagnie théâtrale qu'il aborda un artiste humainement formidable. Le compositeur qui travaillait par moments avec elle, enseignait au Conservatoire de la ville. La Compagnie des Jeunes constituait une terre préservée autour de laquelle nombre d'intellectuels et d'artistes tournoyaient parce qu'une atmosphère saine et une liberté d'esprit unique y régnaient. Ce fut pour Malec un noyau -ftancophileessentiel. Son père ferma son entreprise en 1943 ne souhaitant pas servir l'occupant;

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Ivo

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il écoutait chaque soir la B.B.C. Tous les jeunes de la compagnie théâtrale avaient décidé en 1944 de partir chez les Partisans dirigés par Titoll. Il fallut un incident pour que le départ n'eOt pas lieu. À la libération, les jeunes artistes dont il était, prirent J'initiative de monter des spectacles pour les Résistants et le peuple. Ils s'aperçurent alors que leur vision du communisme était bien naIve... En effet, ils pensaient, et Malec avec eux, que le communisme se devait d'être, par essence, moderne et progressiste comme il se présentait, mais le conflit résidait dans le décalage entre la philosophie et la vision de l'art « proche du peuple », donc qui serait forcément « folklorisant» ou alors académique... Quelques années plus tard, à Paris, il fréquentera beaucoup d'artistes adeptes du communisme et constatera que nombre d'entre eux, sans l'avoir connu, en avaient une vue idéologique, et étaient plus endoctrinés que lui qui avait vécu dans un pays gouverné par un tel régime! Les Français reprochaient au leader yougoslave d'avoir trahi Staline en s'opposant à lui en 1948. Après la résistance aux nazis, c'était pourtant, sans aucun doute, un autre geste estimable, insiste Malec: après trois années de stalinisme soviétique, la population n'en voulait plus, mais Tito était à sa façon « aussi mauvais et dur que les autres» ! C'est dire l'absurdité... Pour se former à l'examen d'entrée du Conservatoire, Malec sut déranger les personnes indispensables chez elles et prendre des leçons privées; en même temps, il s'essayait à la composition, notamment avec des musiques de scène pour la compagnie théâtrale avec, par exemple, un petit « Singspiel » sur un texte de Goethe, projet d'une certaine envergure qui, en temps de guerre, ne put aboutir.. . La guerre mondiale terminée, Malec, à l'âge de vingt ans, se présenta à la classe d'harmonie-fugue-contrepoint du Conservatoire, réussissant le concours d'entrée avec succès dès la première année. Il y poursuivra très sérieusement ses études musicales et pianistiques déjà fort bien entreprises à l'extérieur. Mais, dans cet établissement, on ne lui fera pas trop confiance car, déjà, ses réserves vis à vis de l'écriture traditionnelle proposée, et des limites imposées au répertoire musical s'arrêtant au seuil du XXè siècle, étaient trop affichées. Le régime communiste, sous influence soviétique, vénérait les musiques soidisant « pour le peuple» de compositeurs comme Kabalevsky ou Khatchaturian... L'Académie restait un lieu sans danger, puisque son intérêt était de former des musiciens -surtout des pianistes et des violonistes- que le régime
Il TITO (Josip Sroz), (1892-1980). Petit paysan d'origine, il organisa la résistance et devint Président du Conseil Antifasciste de la Libération Nationale Yougoslave en 1944, puis en 1953 Président de la démocratie populaire de Yougoslavie, indépendante de Moscou, qu'il avait mise en place.

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pouvait envoyer à l'étranger comme produit de vitrine... Du reste, la culture bénéficiait de subsides parce qu'elle était évidemment un élément de propagande. Pour entrer dans les classes d'instrument, il fallait évidemment passer par un certain circuit; on jouait principalement le XIXè siècle, et les professeurs qui venaient des écoles allemandes ou autrichiennes, travaillaient avec des certitudes absolues... Les jeunes, sous le joug d'une tradition qui ne sait pas correctement évoluer en gardant le meilleur d'elle-même sans devenir négative, finiront par vouloir partir à l'étranger... Les inclinations de son père portaient Ivo vers la nouveauté, laquelle se trouva renforcée par la fréquentation de La Compagnie des Jeunes possédant un esprit d'ouverture et de recherche. En 1948, lorsque la déclaration d'AndreY Jdanov'2 condamna les musiciens modernistes, Malec ne put la comprendre, s'offusqua à son affichage et fut convoqué par le directeur. .. Ivo ne savait pas ce qu'il recherchait, mais c'est autre chose qu'il ressentait. De ce fait il n'accorda que peu d'importance à ses cours, comprenant vite qu'un minimum de travail lui était nécessaire pour passer avec succès l'examen final. La méthode exigeait, non pas de la réflexion, mais plutôt un automatisme que, pensait-il, « on acquiert de suite ou jamais ». La durée des études était de cinq ans, mais celles de composition ne commençaient qu'en troisième année... Essayant toujours d'éviter le poids de la chape exercée sur la création, et d'une manière générale sur la culture, Malec poursuivit ses études dans les normes et réalisa quelques partitions dont la Sonate pour piano de 1949. Cependant il assistait à tous les événements musicaux qui venaient de J'extérieur, et écoutait beaucoup la radio. Il découvrit de cette manière les fameux modernistes Prokofiev et Chostakovitch, arriva à se procurer le trio pour piano, violon, violoncelle ainsi que la première symphonie de ce dernier, et composa deux œuvres de même nature: son Trio de 1950, et l'année suivante, sa Symphonie pour orchestre dans laquelle on peut discerner quelques réminiscences. Sur un poste un peu plus performant à l'écoute de l'étranger, il entendit des musiques qui semblaient omir de nouvelles perspectives musicales, notamment Jeux de cartes de Stravinsky: une révélation... À part Chostakovitch, faute de mieux (!), qu'i! avoue avoir un peu copié au départ pour comprendre comment sortir des rails, acquérir des partitions était très compliqué. Par les voies détournées de la diplomatie, il se procura la partition de Stravinsky qui lui apparaissait comme un dieu... Quel langage différent et
12

JDANOV

(A.), (1896-1948),

Théoricien

et homme politique

soviétique,

3êmosecrétaire

du Parti

Communiste d'U.R.S.S., Ministre de la Culture de Staline. Le 10 février 1948, lors d'une réunion de la section moscovite de l'Union des Compositeurs, il chargea Boris Assafiev, critique musical reconnu et, pour gêner les intéressés, ami de Prokofiev, de rédiger la résolution qu'il imposait pour définir l'esthétique du « réalismesocialiste» et de « la musiquepour le peuple ».

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Ivo MALEC ET SON STUDIO INSTRUMENTAL

quelledésolation face à cette écriture qu'il ne pouvait comprendre! Comment
faire dans l'impossibilité de réécouter? Avant de se procurer le disque par quelque moyen que ce soit, il dut uniquement se contenter de ses souvenirs... « Vous aimez quelque chose et c'est terrible: impossible de lire! » Même ses professeurs en étaient incapables! Dans sa Symphonie, il citera cependant le Maître dès la sixième mesure, dans un passage qu'il nomma «mon Stravinsky »... Grâce à un petit travail à la radiodiffusion, avec la complicité d'un discothécaire, il écouta d'autres titres et se forma lui-même! Défenseur d'une modernité, adoptant au sein de l'Académie de Musique des positions marginales hors des courants idolâtres, provocateur même parfois pour susciter une écoute qui ne vint jamais auprès de la jeunesse -Malec ne pardonnera jamais ce rejet-, il se trouva en quelque sorte «fiché» par le responsable du département de composition qui refusa de signer ses diplômes des classes de composition et de direction d'orchestre, laissant ce soin à un autre! Ses meilleurs souvenirs seront donc ses études de direction et de piano, ces dernières de grande difficulté mais qui lui auront livré l'importance de la technique et surtout, de l'irrationnel... 2. Premières responsabilités. Au début des années 50 s'est formé Le Théâtre Dramatique de Zagreb autour d'un grand metteur en scène, amateur de musique, Branko Gavellal3 qui donnera plus tard son nom à l'établissement. Malec en connaissait plusieurs membres, anciens camarades de La Compagnie des Jeunes. À cette période commencèrent donc véritablement ses débuts de créateur-compositeur grâce à cette collaboration artistique qui se prolongea pendant plusieurs années. Il réalisa ainsi plusieurs musiques de scène, pour des pièces, entre autres, d'Anouilh, de Dostoïevski, Garcia Lorca, Lope de Véga, Pirandello, Shakespeare, etc. Pour la première fois, il pouvait s'exprimer librement car, chance inouïe, plus il était contemporain et moderne, plus la troupe en était enchantée ! Ceci le sauva d'une dépression inévitable, étant donné le manque d'issue provoqué par cette alliance du pouvoir musical au pouvoir politique qui ne préconisait qu'un académisme culturel. Suite à ses positions, Malec était peu joué et se trouva mis à l'écart. Cette situationse serait sans nul doute terminée en un « suicide musical », dit-il, parce que tout aurait agi pour conduire l'homme à abandonner la musique... Pour gagner un peu sa vie, Malec écrivit quelques critiques pour des journauxl4. Une production de Rigoletto -décidément !- faisant scandale à Rijeka
13

14 Nous aurions aimé insérer un exemple d'article mais le compositeur n'en disposait pas en

GA VELLA (8.), (1885-1962).

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À PARIS

(Fiume), on l'envoya prendre le pouls de la question. Enthousiaste, Malec loua le spectacle au décor minimaliste et à la mise en scène audacieuse: risque encouru par des jeunes -il en retrouvait certains- dans une ville conformiste. La direction de l'Opéra apprécia évidemment, et le poste de directeur artisti. que se libérant, le lui offrit! La persévérance procurait enfin quelques fruits, des amis soutenant également son action combative. L'expérience du théâtre de Zagreb lui servira aussi de tremplin professionnel. Une considération de surface obligée s'installait peu à peu car le milieu culturel constatait aussi bien son savoir, son sens de l'organisation que son esprit très artistique, bien que personne, en son sein, ne comprit véritablement son obstination... En 1952, à Rijeka, avant même d'avoir pu faire jouer sa symphonie comme examen de sortie de la classe de composition, Malec produisit, programma, administra, ballets et œuvres lyriques. Il était aux anges car il retrouvait « l'odeur du plateau, de la fosse d'orchestre, des coulisses...» mais il fallait être inconscient de la tâche qui, si jeune, J'attendait à cette fonction, pour vouloir l'assumer en « un monde de vipères »... L'idéalisme aveuglé par la fougue de la jeunesse, mais aussi la résistance, le portaient à continuer. Nommé par le Ministère, il réussit à obtenir la venue du grand chef d'orchestre Matacic qui était une référence musicale indiscutable et qui put augmenter le niveau de réalisation: « il corrigeait des fautes qui traînaient depuis des décennies sur les partitions! » Avec lui, il monta, entre autres, Orphée de Gluck -inadmissible sur une scène qui n'accueillait que Puccini et Verdi- bouleversant complètement la ville, la divisant même par ses réactions. « C'était le putsch des uns contre le mutisme des autres. Tout ceci était très excitant », déclare aujourd'hui le compositeur... Pendant un an et demi il travailla à la direction de cet Opéra, développant, quoi qu'il en tnt, une conception artistique enrichissante et fructueuse qui existe forcément lorsque vous vous engagez avec une certaine cohérence: « Vous avez ainsi assurément, et c'est un atout, la majorité des professionnels en votre faveur, notamment l'orchestre et les chœurs, si vous arrivez à leur faire comprendre le sens de leur travail, exigence toute àfait normale. » Mais la politique prit, comme toujours, le pas sur l'artistique: époque d'une décentralisation fictive mais réellement administrative, l'opéra de Rijeka, qui était jusqu'alors sous l'autorité du ministère concerné à Zagreb, devint souci de la municipalité et donc du parti communiste local... Malec et son équipe entraient alors évidemment encore une fois dans l'opposition à la tendance offi. cielle, y compris celle du milieu musical ambiant avec qui il était en conflit
France et leur rédaction aurait été en croate I

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Ivo

MALEC ET SON STUDIO INSTRUMENTAL

permanent. Aussi, l'émotion provoquée dans la ville ne pouvait qu'engendrer une démission, sans attendre la révocation, imminente... De retour à Zagreb, parties séparées de sa symphonie en poche, il put constater amèrement les grimaces du premier violon solo -(< comme un chien de dessin animé», aime-t-iI dire !- aux moindres écarts prometteurs tentés dans cette œuvre de cent vingt pages qui, après le premier mouvement, était bien trop longue lorsque l'absurdité en exige quatre... De toute façon, même si le diplôme fut accordé, le jugement du responsable des études de composition fut clair: œuvre de « scribouillard» ! II fallut encore subir le service militaire obligatoire dont il ne pouvait aspirer être dispensé en raison de ces relations avec le Parti... 3. Du rêve à la découverte. Ivo Malec s'engagea alors totalement dans son métier de compositeur et revint auprès du Théâtre dramatique de Zagreb puisque ce milieu reconnaissait ses aspirations musicales. Il expérimenta toutes sortes de combinaisons sonores et eut même l'idée d'utiliser le piano-préparé sans connaître alors, bien sür, le travail de John Cage! Ce travail lui apporta beaucoup parce qu'il était confronté à des situations précises, notamment le nombre d'instruments et les correspondances artistiques. Cependant, soucieux de produire quelque chose de nouveau à l'oreille, il n'était pas forcément conscient de ses entreprises, en tout cas ne maîtrisait pas la pensée et les outils nécessaires. Il sentait qu'il ne pouvait pas s'enfermer non plus dans des réalisations de musique de scène. Il était nécessaire de partir à l'étranger afin d'acquérir d'autres notions musicales et s'en nourrir pour se forger un vrai statut de compositeur. Attiré par la culture française, il cherchait à obtenir une bourse d'études pour la France, mais ses demandes successives se voyaient, on s'en doute, systématiquement refusées. C'est grâce à sa femme qui donnait des leçons à l'épouse d'un ministre de Belgrade désirant pianoter pour être à la mode (!), qu'il obtint, mais encore officieusement, une maigre bourse strictement limitée à deux mois! On lui donnait un fond de tiroir de la générosité française qui octroyait des bourses de un ou deux ans... Malec arriva donc en 1955 à Paris grâce à une lettre de recommandation de l'Institut français de Zagreb, car il fallait encore pouvoir justifier d'un parrainage. Ainsi muni, il put se rendre au Ministère des Affaires étrangères français et rencontra une dame qui, par chance, connaissant le compositeur André Jolivet, lui téléphona afin qu'il reçoive le visiteur Malec... Quel sentiment de liberté à la rencontre de la véritable patrie musicale tant espérée! Ivo avait soif de découverte; songez: il ne connaissait que peu la deuxième Ecole de Vienne et quant à Messiaen ou Varèse... L'atmosphère

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A PARIS

musicale

était plus légère que celle très allemande,régnant à Zagreb. Trop au

goOt de certains, comme Henri Dutilleux. Malec assistait à tous les évènements musicaux possibles, concerts et opéras, au moyen de la filière ministérielle, et comptait chaque centime; en économisant sur tout, il arrivera à rester non pas deux mois, mais six, en prolongeant l'allocation par les restrictions alimentaires les plus strictes. Jolivet, touché par sa curiosité, reçut fort aimablement Ivo. Malec avait entendu la musique du compositeur français tant elle était jouée, et avait pu l'appréhender puisqu'elle était novatrice tout en se situant dans la tradition de l'écriture. L'hôte apprécia l'envie insatiable d'apprendre, d'entendre et de comprendre la musique qui appartenait à cet autre monde que le jeune croate sentait sien. Désirant l'aider plus amplement, Jolivet rédigea une liste d'une trentaine de noms de compositeurs avec leurs coordonnées, sans porter de jugement personnel; parmi eux: Auric, Dutilleux, Honegger, Messiaen, Milhaud, Ohana, Sauguet pour les plus anciens, Boucourechliev, Boulez, Constant, Duhamel, Nigg, Martinet, et d'autres jeunes gens des plus prometteurs. 11conseilla à Malec de les contacter de sa part. « Il ne savait pas quel service il me rendait» et le jeune musicien, candide, ne l'imaginait pas non plus. La plupart des musiciens le reçurent, souvent flattés qu'un compositeur inconnu, donc pas dérangeant (I), mais de bonne présentation, s'intéresse à leur œuvre... Les générations précédentes étaient plus accueillantes -conversations très enrichissantes avec Sauguet et Dutilleux qui, de plus, l'un et l'autre lui procureront du travail's, le deuxième très intéressé par le parcours du jeune homme; Honegger rencontré trop rapidement salle Gaveau, malheureusement déjà malade- et plus aimables que la génération montante, autrement préoccupée, oubliant parfois d'être agréable... Si tel n'avait pas été le cas, peut-être se serait-il davantage intéressé à leurs théories et en aurait recueilli plus tôt ce dont il avait besoin. Boulez, bien sOr rencontré au « petit Marigny» à un concert du « Domaine musical », n'aurait pas fait preuve d'un modèle d'amabilité. Malec n'avait pas conscience -il en était bien loin- que nous étions en plein conflit du sérialisme et que des compositeurs allaient être atteints dans leur possibilité même de création, voire être musicalement abattus I Il repartait souvent avec un exemplaire de leurs partitions. Sa détermination surprenait, étonnait et émerveillait certains. Quant à lui, il présentait parfois quelques pages demandées par curiosité, sinon politesse, comme les réactions qui s'en
IS Le premier auprès du Prince Louis de Polignac afin de ranger la bibliothèque musicale du célèbre salon de la princesse Edmonde de Polignac I Sauguet rapprochait la Symphonie de Malec de sa musique, au grand désarroi de celui-ci qui n'aimait pas trop la musique du Maitre et pensait avoir été plus moderne I

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Ivo

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suivaient, puisque son écriture était bien en retard... Il forgea quand même quelques amitiés parmi ses collègues d'âge comparable, les premières du musicien en pays de conquête, et peut-être les premières qu'il ait eues... Evidemment, il admirait chacun d'entre eux, parce que tout était nouveau à ses yeux. Musicalement, il apprendra beaucoup, rapidement, et humainement, lorsqu'il s'installera définitivement dans la capitale, par exemple que certaines amitiés deviennent alors moins chaleureuses... Il se rendait partout et n'oublia pas le Conservatoire: la classe de Milhaud, de Messiaen qu'il apprécia pour son ouverture d'esprit sinon sa vision musicale ou celle de Tony Aubin, fort érudit. Il discernait le chemin immense à parcourir, et n'en était que plus triste et humble, mais il était difficile de faire ses choix alors qu'il était temps, la trentaine bientôt dépassée! Il sentait cependant que l'avenir était ailleurs... Arrivé en fin de liste, aux abords des derniers jours avant son retour au pays natal, Malec se dirigea au 37 rue de l'Université, au « Club d'Essai» de la Radio-Télévision Française, lieu où s'effectuaient les recherches de « musique concrète ». « C'était déjà l'été, lesfenêtres étaient ouvertes. J'ai entendu un son et je me suis dit: "C'est quoi cela?" Un type de son que je n'avais jamais entendu, qui n'appartient à aucun passé [musical] possible, aucune source qui vous soit connue et qui puisse être également imaginée. » Il était subjugué. Ce fut, dit-il « le choc, l'unique, le seul événement capital dans ma vie, car si les premières découvertes culturelles n'avaient aucun point commun avec la culture stalinienne, celle-ci remettait en cause le langage musical à sa source! Pourtant, je crois l'avoir immédiatement compris et avoir trouvé en elle quelque chose d'essentiellement important. Ce nouveau langage c'est pour moi: l'illumination de saint Paul sur le chemin de Damas. » Tout est presque dit... Ce sera LA révélation de sa vie. Philippe Arthuys, responsable, lui expliqua la démarche du groupe de recherches qui n'était pas au mieux de sa forme, en l'absence du fondateur Pierre Schaeffer'6 appelé à d'autres tâches en Afrique. Malec s'est fait copier les principales œuvres du petit répertoire, notamment celles de Schaeffer. Il souhaite revenir au « Club d'Essai» pour en savoir plus, tant son désir est intense, tant il perçoit dans ce
16

Cf. notre P.S. : d'Orphée à Mac Luhan, Paris, L'Harmattan, 2000, 498 p.

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qu'i! a entendu une « trouée vers l'avenir» et « une possibilité absolue de rupture avec [son) passé », mais il ne sait pas, bien sGr, que ce sera pour y effectuer toute sa carrière! Les recherches schaefferiennes opéreront sur l'art d'Ivo Malec une révolution telle que le compositeur redessinera dès lors sa pensée autour des nouvelles idées développées. Les données théoriques comme les outils technologiques, auront un impact certain sur l'esthétique et l'œuvre du compositeur. 4. Ivo Malec, la musique concrète et son histoire. La première des cinq « études» de Pierre Schaeffer, dite « aux chemins de fer », ouvrit la voie de la musique concrète'7. Ses recherches au « Studio d'Essai» de la R. T.F s'orientèrent dès lors dans deux directions; l'une purement technique cherchant à améliorer les moyens du studio -l'arrivée du premier magnétophone à bande en octobre 1948 lui simplifiera la tâche-, l'autre, de réflexion, essayant de surmonter le phénomène causal du son pour s'attacher au son lui-même, développant ainsi l'idée d'une « morphologie des sons », et permettre de les analyser en dehors de leur contexte, à l'aide des nouveaux critères de « matière» et de « forme ». De nombreux musiciens sont venus au studio mais se découragèrent devant la difficulté. Seul Pierre Henry allait s'y atteler à ses côtés, collaboration qui engendra en 1950 la Symphonie pour un homme seul, premier chef-d'œuvre du genre, créé le 6 juillet 1951 à Paris, au Théâtre de l'Empire.

A

cette

date

naissait,

sous

l'impulsion

d'Herbert

Eimert'K

à la Radio

de

Cologne, la musique électronique, musique faisant, eJle,uniquement usage de sons produits par des générateurs de sons, puis enregistrés sur bande donc n'utilisant pas de sources sonores « concrètes ». Sa conception rejoignait cependant celle de la musique concrète lors des manipulations du support magnétique. Au sujet de ces années cruciales, tout conflit entre les deux genres paraîtrait donc injustifiable... Henri Pousseurl9précise:
17« Nous avons appelé notre musique "concrète" parce qu'elle est constituée à partir d'éléments préexistants, empruntés à n'importe quel matériau sonore, qu'il soit bruit ou musique habituelle, puis composée expérimentalement par une construction directe aboutissant à réaliser une volonté de composition sans le secours, devenu impossible, d'une notation musicale ordinaire. » (Pierre Schaeffer, 1949 in « Introduction à la musique concrète» in Polyphonie, n° VI, Paris, Richard Masse, 1950, pp. 50-51). La première apparition de ce terme date du 18 avril 1948. Le lecteur intéressé par l'historique complète de la démarche schaefferienne pourra consulter notre ouvrage: P.S. : des Transmissions à Orphée, Paris, L'Harmattan, colI. « Communication et Civilisation», 1999,416 p. 18EIMERT (Herbert), (1897-1972), compositeur et musicographe allemand. 19POUSSEUR (Henri), compositeur belge, représentant de l'école sérielle en Belgique. Il crée en 1958 le studio de Bruxelles.

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