La Chanson de circonstance
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La Chanson de circonstance

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Description

Du temps de l'Inquisition à celui de François Hollande, attitudes croustillantes, mesures scandaleuses ou inventions géniales ont donné libre cours à toutes sortes d'illustrations musicales. Voici plus de 300 extraits de chansons furtives entrées par mégarde dans la postérité. Les chansonniers ont utilisé la caricature ou le pamphlet pour brosser un tableau instantané des événements dont ils étaient témoins.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2015
Nombre de lectures 46
EAN13 9782336374048
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Collection Cabaret
Titre

Michel TRIHOREAU










LA CHANSON DE CIRCONSTANCE

Préface de Serge Llado
Copyright

Du même auteur :

La Chanson de Prévert , Editions du Petit Véhicule, Nantes, 2006.
renCONTrES , Editions du Petit Véhicule, Nantes, 2010.
La Chanson de Proximité , L’Harmattan, Paris, 2010.














© L’Harmattan, 2015 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
EAN Epub : 978-2-336-72415-7
PREFACE
C’était à propos du film Violette Nozières , datant de 1978 et réalisé par Claude Chabrol avec Isabelle Huppert dans le rôle-titre. Stéphane Audran et Jean Carmet incarnaient les parents. Celui-ci racontait 1 : « J’étais petit garçon à l’époque, j’habitais Bourgueil, et je me souviens très bien de mes parents commentant l’affaire Violette Nozières… Et, je me souviens, au marché, le marché avait lieu le mardi à Bourgueil, il y avait des camelots, qui venaient avec des accordéons, des orchestres, et qui chantaient la complainte de Violette Nozières sur l’air de Quand on s’aime bien tous les deux ».
Carmet avait bonne mémoire : ce fait divers avait inspiré nombre de chansons, écrites pour la plupart sur des airs préexistants. Celle qu’il évoque est interprétée dans le film par un chanteur des rues s’accompagnant à l’orgue de Barbarie :
« Elle assassine ses parents,
La méchante Violette Zonières,
Souriant de leur misère,
Pour leur soutirer de l’argent,
Sans pitié pour ces pauvres gens… »
Parmi le florilège de ces complaintes d’époque (consultables à la Bibliothèque Historique de la ville de Paris et, dans une moindre mesure, à la Bibliothèque des Littératures Policières), citons également L’Assassin , chanté sur l’air de Une Chanson dans la Nuit (Éditeur Marcel-Robert Rousseaux, 1933, Paris) :
« Pour faire la noce n’est-il pas dégoûtant
D’être criminelle
D’avoir souiller la maison paternelle
Du meurtre de ses parents
Pour la toilette, les amants, le plaisir,
Le luxe et la débauche
Cette poupée au cœur comme une roche
Empoisonne sans frémir. »
Mentionnons enfin, L’Empoisonneuse (paroles de Mme Godard sur l’air de La Paimpolaise ) qui se termine ainsi :
« Juges, soyez justes et fermes
Que celle qui donna le poison
Soit châtiée et qu’on l’enferme
Toute sa vie dans sa prison »
Ces « airs » qui commentaient les procès pour crimes crapuleux (une recette qui fonctionnait à merveille pour les mélodrames « sanglants » du Boulevard du Crime dès le XIX ème siècle) illustrent un des thèmes de prédilection de cette chanson de circonstance dont il est question dans ce précieux ouvrage. La plupart, qui relataient des faits ponctuels, oubliés, peu connus, anecdotiques n’ont pas survécu à leur époque, d’autres, dont les auteurs voyaient « plus loin que l’horizon », ont atteint l’universalité. Dans les deux cas, elles constituent un témoignage non-négligeable pour ceux qui s’intéressent à un passé plus ou moins récent, et à son contexte historique.
Les faiseurs de chansons sont des artisans que Michel Trihoreau connaît et fréquente de longue date. Je l’imagine, voyageur du temps et de l’espace, caché dans un trou de souris, transcrivant tel un greffier zélé les épigrammes, boutsrimés et autres quatrains-express qui firent la réputation des persifleurs du Pont-Neuf, des satiristes du Caveau, des pamphlétaires révolutionnaires, des sociétaires des goguettes ou bien des chansonniers du cabaret montmartrois… Les extraits de texte que nous allons découvrir ou redécouvrir dans cet ouvrage nous permettent de saluer nombre de nos aînés, auteurs-interprètes célèbres ou anonymes, témoins chantants de l’actualité de leur temps. Bravant la censure ou les foudres du pouvoir, ils nous ont transmis, parfois oralement, cette tradition railleuse, sceptique, engagée, frondeuse, humaniste, voire subversive que perpétuent aujourd’hui les plus inspirés de nos rimailleurs, pour la plupart marginaux, qui fédèrent un large public soit en café-théâtre, soit sous forme de chroniques radio, soit encore en vidéo sur internet ou DVD (généralement produits à compte d’auteur). En attendant que la télévision, toujours aussi frileuse, se décide à rattraper ses innombrables trains de retard…
La chanson française est d’essence populaire : alors que des hymnes comme La Marseillaise sont des musiques plutôt savantes, la chanson de circonstance, qui ne vise pas l’immortalité, est basée sur des airs connus, des « timbres » faciles qui permettront au grand public de mieux mémoriser le texte (d’autant qu’avant l’invention du phonographe, c’étaient les « petits formats » imprimés que vendaient les éditeurs et que popularisaient les musiciens des rues). Un texte dont les mots simples n’excluent pas ces tournures d’esprit, sous-entendus et double-sens qui donnent tant de saveur à cet exercice de style « bien de chez-nous ». C’est peut-être ce qui a permis à nombre de ces « chansonnettes » de braver les époques. Alors que, par comparaison, le chant guerrier signé par Rouget de Lisle est alourdi par un vocabulaire inapproprié parce que daté.
On feuillette ici un album riche en Histoire et en histoires. Car la petite histoire enrichit la grande… qui le lui rend bien. Témoin cette fameuse anecdote qui prétend que le « God Save The King » britannique aurait pour origine le motet composé par Lully sur des paroles de la duchesse de Brinon « Grand Dieu sauve le Roi », écrit pour célébrer la guérison de Louis XIV, qui se relevait d’une fistule mal placée. Ce qui valut au poème de Mme de Brinon d’entrer dans les annales, si j’ose dire. On l’a échappé belle : imaginez ce qu’auraient fait de cette histoire les trousseurs de couplets malintentionnés, toujours à l’affût de détails venant de la Cour…
Adolescent, j’avais subtilisé chez mes grands-parents deux tomes des Histoires d’amour de l’Histoire de France , de Guy Breton (par ailleurs auteur ou co-auteur de plusieurs chansons lestes dont Les Nuits d’une Demoiselle , immortalisée par Colette Renard). Lecture hautement instructive ! J’y découvris entre autres un François Ier très éloigné du portrait qu’en faisaient nos braves professeurs du Lycée Arago à Perpignan. Un souverain paillard, entouré de luronnes qui fredonnaient à longueur de journée une chanson à la mode, J’ai un Ciron sur la Motte et ne songeaient, selon le chroniqueur Brantôme, qu’à se faire « beluter » .
Le bon peuple salua sa mort en entonnant une épitaphe expéditive qui disait notamment :
« L’an mil cinq cent quarante sept
François mourut à Rambouillet
De la vérole qu’il avait »
Son fils Henri II avait de qui tenir, aveuglé qu’il était par sa maîtresse Diane de Poitiers, de vingt-et-un ans son aînée. Il n’y avait pas de paparazzi à l’époque, mais les chaumières se divertissaient avec des chansons qui valent bien les contes de fées de Paris-Match et les clichés volés de Closer :
« Malgré son grand âge,
Diane, ce soir, à Blois
Est en chasse, je crois,
Pour y forcer un roi… »
Lorsqu’il trompa Diane avec la gouvernante de la jeune Mary Stuart, une rousse écossaise nommée Lady Flemming, nos ancêtres chansonniers se déchaînèrent :
« Il s’est fait écosser le jonc
Par une fille d’Ecosse
Diane les vit sur le gazon
Et leur joie la rendit féroce
O le joly jonc,
Bon, bon, bon, mon compère
O le joly jonc,
Le joly jonc
Et chacun vit que le croissant
Dont tous les artistes vous ornent
O déesse, depuis vingt ans,
N’était qu’une paire de cornes… »
Ce qui, par parenthèses, dénote une de verdeur de langage que ne dédaigneraient pas nos rappeurs d’aujourd’hui.
Passionné de chanson populaire et d’Histoire, on doit à Guy Breton une série télévisée intitulée Le Cabaret de l’Histoire de 1969 à 1974 où la chanson satirique est servie par des interprètes comme Les Frères Jacques, Bourvil, Jacques Martin, Charles Trenet, Thierry Le Luron ou encore Georges Brassens, impressionnant dans Tu t’en iras les Pieds devant , un texte de Maurice Boukay (pseudonyme du député, puis sénateur, puis ministre Charles-Maurice Couyba, qui était en outre poète et chansonnier). Robert Rocca, un des chansonniers les plus brillants des années 1950-60, y reprenait (sur l’air de Compère Guilleri ) un texte satirique sur Adolphe Tiers et ses trois concubines (Euridyce Dosne et ses deux filles, Elise et Félicie) : « Ah ! Monsieur Thiers, quelle est donc votre Moitié ? » . Rocca, toujours lui, évoquait les chansonniers de la III e République, avec ce couplet qui célébrait ainsi l’élection du Président Paul Doumer, succédant à Gaston Doumergue :
« Nous avions Monsieur Doumergue
Nous avons Monsieur Doumer
Et chacun s’écrie « Ah, mergue ;
Si à chaqu’ fois on en perd
Un tout p’tit bout, un tout p’tit bout
L’prochain s’appell’ra Monsieur Dou…
Puis nous n’aurons plus rien du tout. »
Si j’ajoute quelques-unes des émissions radiophoniques du Grenier de Montmartre qu’écoutaient religieusement nos parents, je pense avoir résumé mes « fondamentaux » (comme disent aujourd’hui les perroquets télévisuels). Et puis les disques des chanteurs « rive-gauche » sont venus compléter ma culture, en apportant le « parler vrai », m’éloignant définitivement de l’évangile de Salut les Copains , sirupeux jusqu’à l’écœurement. Grâces soient rendues aux farfelus chantants : Boby Lapointe et son Saucisson de Cheval, Pierre Vassiliu et son Ivanohé , Pierre Perret et son Tord-Boyaux et mon futur ami Ricet-Barrier avec ses Vacanciers . C’est à cette époque-là que j’ai découvert, éberlué, le pot-pourri parodique de Pierre Gilbert sur Les Yéyés . Qu’est-ce qu’ils prenaient, les Johnny, Cloclo, Sheila, Sylvie Vartan, Françoise Hardy, Patricia Carli (« Arrête, arrête, ne me touche pas / Enlève ta main où j’appelle papa » ) ! Sans parler du running gag concernant le « père tranquille du twist » :
« Non, c’est pas vrai, les amis
Rev’là l’express d’Anthony.
Nom d’un chien
Qu’est c’ qui s’perd comme coups d’pied au train ! »
Mais n’empiétons pas sur les plates-bandes de Michel Trihoreau, qui a le bon goût, dans les pages qui vont suivre, de mentionner d’autres extraits de cette pochade iconoclaste. Dans les pages qui vont suivre, je dois bien reconnaître que c’est à partir de cette « révélation » que j’ai jeté aux orties mes pauvres alexandrins arpégés. J’ai commencé à tremper ma plume dans l’éphémère et, quarante ans après, j’y prends toujours un plaisir renouvelé.
C’est au Caveau de la République que, sous la houlette de Martial Carré, j’ai eu, comme quelques autres camarades de ma génération (Patrick Sébastien, Jean Roucas, Cocagne & Delaunay, François Corbier) la chance de faire mes classes auprès d’Edmond Meunier, passé maître dans l’art délicat de la parodie. Il avait toujours l’œil pour repérer nos faiblesses de textes et nous proposer des formulations plus heureuses. En revanche, il ne craignait pas de nous montrer les feuillets dactylographiés de ses chansons en gestation. Des mécanismes de haute précision où les effets souhaités (les rires du public) se produisaient là où il l’avait décidé. Pas un gramme de gras : que de la finesse. Que dis-je : du Bruges ! Martial Carré, qui donna par la suite leur chance à François Morel et à Laurent Ruquier, était à l’origine de la fière devise de la maison : « nous ne cherchons pas çà faire rire le public à tout prix, mais lorsque le public rit, nous faisons en sorte qu’il n’ait pas en avoir honte… ni nous non plus ! ».
Je suis arrivé trop tard pour côtoyer Jean-Roger Caussimon ou Pierre Louki, grands auteurs interprètes de chansons intemporelles, voire immortelles, mais je me rappelle le plaisir que nous avions, cachés au fond de la salle, à écouter André Rochel, le seul chansonnier de droite du Caveau (alors que chez les concurrents du Théâtre des Deux-Anes, les « réacs » étaient légion… et pas que sur la scène !) Au contraire d’Edmond Meunier, mélodiste subtil qui aimait marier ses paroles avec de belles musiques (en général, composées par notre pianiste, la merveilleuse Gaby Verlor à qui l’on doit, entre autres chefs-d’œuvre Le p’tit Bal perdu interprété par Bourvil et Déshabillez-moi créé par Juliette Gréco,), André Rochel, septuagénaire chauve, rondouillard et affublé de grosses lunettes, s’appuyait sur une quinzaine de musiques qu’il utilisait à tour de rôle depuis toujours, suivant en cela la tradition de son prédécesseur René Paul. Chez Rochel, la chanson était composé de petites histoires, chaque histoire tenant dans le quatrain : à la quatrième ligne, la chute arrivait, déroutante et imparable. Un acteur, Jean Michel Molé, m’avait raconté qu’Yves Montand, ayant, dans les années 60, avait donné son nom à un cheval de course, l’ami Rochel l’avait ainsi commenté :
« Yves Montand, comédien génial
A donné son nom à un ch’val
Vous connaissiez Montand comédien
Vous allez voir maint’nant Montand bourrin… »
C’est tout naturellement que, nourri de cette culture, j’ai commencé à faire des chansons à la petite semaine, d’abord sur Europe 1 dans Les Roucasseries du Midi en 1988-89, puis sur France Inter dans Rien à Cirer (en général pour des imitateurs comme Pascal Brunner ou Laurent Gerra) dans les années 90 et à nouveau sur Europe 1 au cours de l’émission On Va S’Gêner de 2005 à 2014, où j’assurais par ailleurs une chronique musicale s’intéressant notamment aux « ressemblances » (fortuites ou non) entre les chansons. C’est là que ces bluettes sont devenues quotidiennes. Ma toute première livraison concernait la démission de M. Hervé Gaymard, ci-devant Ministre de l’Economie, des Finances et de l’Industrie du gouvernement Raffarin : lui, son épouse et ses huit enfants vivaient dans un duplex de 600 m2 payé 14. 400 euros par mois par l’Etat, alors qu’il était propriétaire d’un appartement parisien de superficie comparable, Boulevard Saint-Michel, qu’il avait mis en location pour « arrondir » ses fins de mois. Ayant appris que Mme Gaymard était danoise par sa mère, j’ai pondu le 24 février 2005 le quatrain suivant :
« A ce pauvre Gaymard tout le monde cherche noise
Mais songez à l’argent qu’il pourrait nous coûter
Sachant que son épouse est à moitié danoise
Et les danois, souvent, c’est huit chiots par portée »
Encouragé par Laurent Ruquier, j’ai récidivé le lendemain avec une parodie de Cadet Rousselle :
« Hervé Gaymard a plein d’maisons
Qui ne lui coûtent pas un rond
Pour qu’on lui lâche les bretelles
Il dit qu’c’est pour sa ribambelle
Ah ! Ah ! Ah ! Oui vraiment
Faut qu’il arrêt’ de faire l’enfant ! »
Autant vous dire qu’en neuf ans de cet exercice-là, j’ai bien étoffé ma collection personnelle, ayant eu la bonne fortune de trouver quotidiennement un nouvel os à ronger.
Ce qui m’étonne c’est que la plupart de ces petites plaisanteries n’ont pas échappé à l’ami Michel Trihoreau. Or les podcasts n’existaient pas lors de ma première saison rue François Ier. Etrange ! Cet homme est une encyclopédie de la « chanson-kleenex » : comment se fait-il qu’il cite dans ce livre une (superbe) parodie d’Edmond Meunier à propos de Saddam Hussein (sur l’air de « Padam, padam ») alors qu’elle n’a jamais fait l’objet du moindre enregistrement et qu’elle n’a jamais franchi les murs épais du Caveau de la République ?
Je le lui demanderai à l’occasion. Cela nous vaudra peut-être de retrouver quelques autres de ces petits bijoux créés par nos innombrables amis chantants.
Qui sait, cela l’incitera à écrire d’autres livres sur le sujet. La seule certitude que j’ai le concernant, c’est que s’il me demande à nouveau d’écrire une préface, la prochaine fois, il me dira : « Sergio, ça ne te dérangerait pas de faire court, pour changer ? »
Promis, j’abrégerai. Pour l’instant, je m’éclipse sur la pointe des pieds et je vous laisse en son enrichissante compagnie. Vous avez bien de la chance !
Serge Llado
« C’est un air qui vaut pas dix ronds C’est presque rien, c’est une chanson » (C’est un Air , Léo Ferré, 1967)
AVANT-PROPOS
« Une chanson, c’est peu de chose
Mais quand ça se pose
Au creux d’une oreille, ça reste là,
Allez savoir pourquoi. » 2
C’est bien là tout le mystère d’une chanson réussie. Peu de chose, au regard d’une œuvre reconnue par l’Académie : roman, pièce de théâtre ou symphonie, pour rester dans la famille plus ou moins proche. J’entends par famille l’origine génétique : les mots et les notes. Pour ce qui est du cousinage, on mélange cependant rarement les torchons avec les serviettes.
La chanson n’occupe pas la même place que ses glorieux cousins. Dans le temps, elle se résume à quelques minutes, alors qu’une symphonie ou un concerto sont dix ou vingt fois plus longs, un roman se lit en plusieurs heures, une pièce de théâtre peut atteindre des records de longueur. Dans l’espace, la chanson n’occupe qu’une petite bulle autour de vous, entre votre oreille et le chanteur ou le poste radio, le lecteur CD ou MP3. Moins encombrante qu’un livre, vous pouvez conduire ou éplucher vos légumes avec une chanson. Vous pouvez la trouver, vivante, dans la rue, dans le métro, dans un café ou un cabaret ou une petite salle accueillante. C’est plus difficile avec Berlioz ou Boulez ; il faut pour les servir une vaste salle adaptée, de nombreux instruments, des rites établis, bref, c’est une opération de plus grande envergure.
La chanson remplit aussi les zéniths, certes. Il est notoire que lorsqu’elle veut se faire aussi grosse que le bœuf elle peut y parvenir, alors que le bœuf aura bien du mal à entrer dans la peau de la grenouille. Mais ceci est une autre histoire.
La chanson serait, selon certains, un art mineur. Ce concept, issu des amours improbables de l’esprit de chapelle et de la philosophie de comptoir est fallacieux : il existe des œuvres majeures et des œuvres mineures dans tous les arts. Et même si la chanson n’est pas reconnue comme un art, la belle affaire ! Elle est avant tout un air ; elle circule de bouche à oreille, passe-muraille volatile et libre, aussi indispensable que l’oxygène que l’on respire.
Des esprits mal intentionnés peuvent la faire marcher au pas, la mettre à genoux, ou la vider de toute substance, ils ne l’empêcheront jamais de passer à travers les barreaux, défiant l’espace et le temps, rebelle insaisissable. Pourtant ce défi a ses limites.
C’est fragile une chanson. Elle peut ne vivre que quelques heures sans sortir de la chambre de son créateur, sans avoir même le temps de se poser sur un micro. Elle peut s’effacer avec le temps, dans le souffle de son dernier interprète. Elle peut aussi franchir les siècles et les continents.
1 Archives Gaumont : http://www.gaumontpathearchives.com/index.php?urlaction=doc&id_doc=220525
2 Allez savoir pourquoi, Les Compagnons de la Chanson, paroles Jean Broussolle, musique Jean-Pierre Calvet, 1960.
L’INSTANTANÉ
La chanson est selon Stéphane Hirschi un « art du temps compté » ; il parle d’une « thématique de l’instantané » , « un art de fixer des instants ou des images, au seuil de l’éternité, et de les animer et de leur donner ce souffle de vie limitée qu’est l’air chanté » 1 Des états d’âme fugaces, de brèves tranches de vie, voire quelques points de vue occasionnels alimentent abondamment les thèmes qu’elle aborde.
Mais pour autant que la chanson soit liée à l’instant, on ne peut parler de circonstance que lorsque cet instant est cerné par des actes ou des conditions qui l’entourent. Circonstance vient du latin circumstantia, de circumstare, qui signifie se tenir autour. On la définit comme une particularité qui accompagne et distingue un fait, un événement, etc.
Les circonstances reposent sur deux axes principaux : le temps et l’espace. Les actes posés à la rencontre de ces deux axes vont entourer le thème de la chanson et lui donner un corps, au moins le temps que celui qui l’écoute la relie à des concepts qu’il connaît, qu’il a vécu ou appris. Les grammairiens vous diront que la circonstance est aussi définie par la manière, la cause, le but, la conséquence, le moyen et autres compléments de l’action.
Pour simplifier, disons que la chanson de circonstance est constituée d’une action centrale ou d’un thème principal, entouré d’actes ou d’éléments divers, facilement identifiables, qui l’attachent à une réalité datée et localisée.
On peut en fixer les limites, afin d’être plus clair et plus précis.
Ici et maintenant
« Il pleuvait fort sur la grand route
Elle cheminait sans parapluie
J’en avais un volé sans doute
Le matin même à un ami. » 2
Cela pourrait être l’exemple type d’une chanson de circonstance. Au même moment, au même endroit, il tombe des cordes, la fille se fait tremper, le type a en main l’objet qui peut remédier à la situation. Trois événements en trois vers, réunis pour donner naissance à une aventure. Ajoutons même des données secondaires : C’est sur la grand route, on imagine un trajet plus long que dans une impasse ; le pépin a été plus ou moins volé à un ami, on sent la malignité inoffensive ; c’était le matin même, on reste dans l’unité de temps qui favorise la rencontre.
On peut penser que bon nombre de chansons peuvent être dites « de circonstance ». Soit. Mais je suis de ceux qui pensent que la chanson est un élément majeur de la culture d’un peuple. Pour être à la fois acteur et reflet de notre culture, les chansons doivent être plus intimement liées aux événements que nous partageons. Aussi, en dépit de l’affection que j’ai pour Brassens, les actes et le cadre ici évoqués ne me semblent pas assez remarquables pour être identifiés ou faire date dans l’Histoire. Le Parapluie a tout d’une chanson immortelle, par la qualité de sa construction et par la permanence des circonstances qui entourent l’action fixées ni dans le temps ni dans l’espace.
Autre contre-exemple, La valse à Julot :
« Vas-y ma poulette
Tricote des gambettes
Fais-leur z’y voir aux copains
Que t’as pas du sang d’lapin.
Retrouss’ ta jupette
Allume tes mirettes
Pour fair’ la pige aux sergots
C’est la valse à Julot » 3
L’accumulation de termes tombés en désuétude ( Julot , poulette, tricote des gambettes, sang de lapin, mirettes, faire la pige, sergots ) ne suffit pas à établir des circonstances dans le temps et l’espace, mais seulement à situer une époque à partir de son langage, comme on pourrait le faire à partir du rythme de sa musique. C’est la forme de la chanson qui est datée ou démodée, Elle n’entre pas dans notre propos.
En fait, nous considérerons, si vous le voulez bien, la notion de circonstance comme solidement attachée à une actualité partagée, hors de la banalité. Les circonstances en ce sens sont dans le domaine du réel, du vécu ; elles sont authentifiées et elles appartiennent à la collectivité. Elles impliquent ceux et celles qui les écoutent soit parce qu’ils les ont partagées collectivement, soit parce qu’elles ont marqué un lieu et un moment, précis et connus d’un maximum de gens.
A moins de s’inscrire dans l’Histoire comme témoin et d’en recueillir les honneurs de l’immortalité, la chanson de circonstance est vouée à l’oubli plus ou moins rapidement sinon à survivre comme sujet d’étude.
« Les chansons sont les meilleurs instantanés de l’époque, c’est un instrument de travail irremplaçable pour un historien. » 4
Survivre
« Survivre de musique dans l’ombre et la maigreur
Les doigts nus et cloués au clavier des douleurs
Survivre à mains tendues et si vivre nous ronge
Laisser fleurir enfin le chant qui nous prolonge » 5
Survivre, prolonger l’instant encore et encore, malgré la menace de disparition. C’est aussi la vocation de la chanson. Comme ceux qui la chantent et ceux qui l’écoutent, la chanson est mortelle… « parce qu’une chanson est liée à son époque. C’est l’air du temps, c’est le côté très éphémère de notre boulot qui fait que ça se démode très vite, qu’on entend plus Brassens à la radio… pas parce que ses chanson sont mal écrites. Parce que leur son n’est plus dans l’air du temps. » 6
La chanson est le mariage indissociable du texte et de la musique. Le premier donne du sens, s’adresse surtout à l’intellect, la seconde donne de l’émotion et s’adresse en priorité aux sentiments et aux sensations. L’interprétation est l’art subtil d’associer les deux. Une chanson aux paroles stupides ou insipides, bien arrangée musicalement et bien interprétée aura davantage de succès auprès d’une masse peu instruite qu’une chanson brillante par son texte. Une fille sans grâce peut, heureusement, séduire par sa tenue vestimentaire, son maquillage, son allure. Si l’on accepte le postulat d’Alain Souchon, recueilli par Fred Hidalgo, le son, c’est-à-dire l’arrangement musical et la manière de chanter, serait la principale victime de la mode.
Dans l’exemple où Souchon postule, une chanson de Brassens serait aujourd’hui une jolie fille dans de vieux vêtements. Qu’à cela ne tienne : beaucoup de jeunes chanteurs mettent du Brassens dans leur répertoire, arrangeant à leur manière les mélodies originales et apportant par leur interprétation une couleur nouvelle qui ne défrise pas forcément les oreilles des moins de treize ans.
Mais, la mode est liée au marché, au trafic, aux luttes de pouvoir. Se demande-t-on si Beethoven ou Molière sont à la mode ? Ceux-ci sont jusqu’alors passés à la postérité, bien plus immortels qu’un académicien. La notoriété de l’art survit par la reprise, la remise à jour, la réactualisation. Posons donc une autre question : combien de compositeur, d’écrivains, de poètes réputés en leur temps sont tombés aujourd’hui dans un oubli sans fond ? Pour un Montaigne, combien de quidams en hauts-de-chausses et pourpoint ont vu, de leur coin de ciel, leurs œuvres imprimées franchir les portes des archives où elles reposent dans le meilleur des cas ? J’ai dit « œuvres imprimées », car avant de figer matériellement la création, la tradition orale avait déjà perdu beaucoup plus qu’elle n’avait sauvé.
Or, la fixation de la chanson dans un support matériel a, pour le grand public, moins d’un siècle d’existence. Volatile par nature, lorsqu’on l’emprisonne, la chanson perd ses couleurs avec le temps. Ainsi chante Léo Ferré : « Avec le temps, va tout s’en va ! » Ne reste que l’écume. Le reste est affaire de spécialistes ou d’esthètes. Mais que serait le monde sans spécialistes et sans esthètes ?
1 Chanson, l’art de fixer l’air du temps , Stéphane Hirschi, Les Belles Lettres, Presses Universitaires de Valenciennes, 2008.
2 Le Parapluie , Georges Brassens, 1952.
3 La Valse à Julot ou Vas-y Ma poulette , paroles Ferdinand-Louis Bénech, musique Ernest Dumont, 1912.
4 Jean-Jacques Goldman dans Les chansonniers de la table ronde : Cabrel, Goldman, Simon, Souchon, Fred Hidalgo, Fayard Chorus, 2004.
5 Survivre , Jean Vasca1968 – 3CD 54 Chansons , 2007.
6 Alain Souchon, dans Les chansonniers de la table ronde, ibid.
LES MARSEILLAISES DE CIRCONSTANCE
Allons enfants
L’exemple de chanson de circonstance le plus criant demeure La Marseillaise , dont la situation anachronique aujourd’hui ne tient que par le nationalisme rétrograde d’une minorité de nostalgiques, par la lâcheté des gouvernants qui craignent de toucher à un tabou et par l’indifférence d’une majorité qui s’en accommode.
Le chant guerrier composé pour l’Armée du Rhin, chanté par la troupe des fédérés marseillais lors de leur entrée à Paris en 1792 est aussitôt adopté par les Parisiens sous le nom de Marseillaise . Il est consacré hymne national en 1879 et, malgré son caractère archaïque au XXI e siècle, le demeure encore aujourd’hui.
Soyons cléments et passons outre les « Quoi ! » et autres « Grand Dieu ! » pesants comme des boulets. Feignons d’ignorer « ces cohortes étrangères » à la connotation douteuse. Oublions les injonctions martiales : « Tremblez ! ». Passons sur la référence obsolète à « Bouillé » que plus personne ne connaît. Accordons à ces inanités le bénéfice de la désuétude : les couplets concernés ne sont plus guère utilisés aujourd’hui. On ne peut cependant ignorer, dans les couplets encore d’actualité dans les stades et devant les monuments aux morts, des éléments choquants.
Tout d’abord le rythme martial, le ton pompeux et agressif, voulus en 1792, en pleine guerre révolutionnaire, mais totalement déplacés aujourd’hui, à moins qu’on veuille donner de notre pays cette image belliqueuse. Plus grave : la nature et le sens du texte.
On se demande bien, en pleine période de soumission aux lois du marché et de régression sociale où est « le jour de gloire » ! « L’étendard sanglant » de la « tyrannie » ressemble davantage aujourd’hui à un billet de banque ; on n’entend plus grand chose mugir « dans nos campagnes » ; les « tigres… sans pitié » sont plus fréquents au MEDEF que sur les champs de bataille.
Le « sang impur » est sujet à polémique : est-ce bien celui des ennemis ? Une autre hypothèse mérite cependant quelque attention : Le chant devait exalter le courage des combattants révolutionnaires contre l’Autriche et la coalition royaliste qui menaçait alors la future République Française. Ces soldats de la Révolution étaient fiers de leur sang impur, par opposition au sang bleu dont se targuaient les aristocrates, et ils étaient prêts à en abreuver la terre nourricière et ses valeureux sillons. C’était un appel pour donner son sang pour la patrie, pour la terre. La Révolution avait besoin de martyrs : « S’ils tombent, nos jeunes héros, / La terre en produit de nouveaux » dit le quatrième couplet. Mais à part les djihadistes, qui peut être sensible aujourd’hui à l’appel du sacrifice suprême ?
Nous sommes dans un cas typique d’une chanson de circonstance, protégée par son statut institutionnel. La circonstance, recréée au second degré, par la règle et l’usage, à chaque commémoration et à chaque victoire sportive française, n’a plus rien à voir avec la situation originale. Pierre Desproges le constatait naguère avec humour : « Si les ministères concernés m’avaient fait l’honneur de solliciter mon avis, quant aux paroles de la Marseillaise, j’eusse depuis longtemps déploré que les soldats y mugissassent et préconisé vivement que les objecteurs y roucoulassent, que les bergères y fredonnassent et que les troubadours s’y complussent. » 1
Accordons à ces couplets historiques le bénéfice d’une lecture au second degré : ils deviennent alors dérisoires pour ne pas dire burlesques. Les élèves de toutes nos écoles ne s’y sont pas trompés en les transformant depuis des décennies : « Amour sacré de mes bretelles / Qui soutiennent mon pantalon… ! »
A la fois par son air entrainant, son style rassembleur et combattif et surtout son statut officiel, c’est certainement le chant qui fut le plus détourné, accommodé, parodié de toute l’Histoire de la chanson française. L’un des premiers pastiches fut écrit l’année même de sa création :
« Allons enfants de la Courtille
Le jour de boire est arrivé (…)
A table Citoyens
Videz tous les flacons
Buvez, mangez
Qu’un vin bien pur
Humecte nos poumons ! » 2
La paternité de cet hymne, certes plus convivial que l’original, bien qu’anatomiquement approximatif, est attribuée tantôt à Antoine Antignac, futur membre du Caveau Moderne, tantôt à Michel-Jean Sedaine, auteur dramatique (1719-1797).
Les adversaires de la Révolution ne sont pas les derniers à adopter la Marseillaise, afin de la détourner, pour ne pas dire de la retourner. Ainsi, parmi les prêtres vendéens qui refusent de prêter serment à la Constitution civile du clergé, l’abbé René-Charles Lusson entre en rébellion et entraine ses paroissiens avec sa Marseillaise de la Vendée , avant d’être fusillé en 1794 :
« Quoë ! Dans gueux infâmes d’hérétiques
Ferions la loë dans nos fouiers !
Quoë ! Dans muscadins de boutiques
Nous écraseriant sos leurs pieds (bis)
Et le Rodrigue abominable
Infâme suppôt dau démon
S’installerait on la méson
De notre Jésus adorable
Aux armes Poitevins !
Formez vos bataillons !
Marchons, marchons !
Le sang daux Bleus
Rougira nos seillons ! » 3
« Le Rodrigue abominable » n’est autre qu’Antoine Rodrigue, évêque de Vendée qui prêta serment à la Constitution Civile du Clergé !
D’autres couplets anonymes de cette Marseillaise des Blancs ou d’une autre, sont retrouvés dans le portefeuille de Jacob Madé, chef de paroisse, dit Sans-Poil, tué en mai 1793 :
« Pour venger la foi qu’on outrage
Le Roi, la Reine et leurs enfants
Vous vous battez depuis longtemps
Sans moyen que votre courage
Redoublez vos efforts
Vous vous battez pour Dieu
Frappez, frappez,
Le monde entier
Fixe sur vous les yeux »
Toujours sur l’air composé officiellement par Rouget de Lisle — et peut-être emprunté au vingt-cinquième concerto en ut pour piano de Mozart — les parodies se font de plus en plus nombreuses. Toutes les causes à défendre s’emparent de l’hymne national, empruntant sa musique en accordant ses vers à leurs propres combats.
En 1848, Alphonse-Louis Constant (1801-1875), ancien abbé, progressiste, humaniste et ésotériste qui prendra plus tard le nom d’Eliphas Lévi, écrit une Marseillaise du Peuple assez macabre :
« Portons sur les places publiques
Nos vieillards, sans lit et sans pain.
Et de nos enfants morts de faim
Les cadavres au bout des piques ! » 4
Quelque temps plus tard, au cours des journées d’insurrection de juin, un marchand de vin pris pour lui sera fusillé.
Dans ces débuts troubles de l’éphémère Seconde République, La Marseillaise demeure un symbole de combat pour des idées sociales fortes. Les femmes ne sont pas en reste ; des suffragettes anonymes osent une Marseillaise des Cotillons :
« Tremblez tyrans portant culottes
Femmes notre jour est venu (…)
L’homme ce despote sauvage
Eut soin de proclamer ses droits
Créons des droits à notre usage
A nos usages ayons des lois. » 5
Jules Jouy (1855-1897) garçon boucher puis peintre en porcelaine, est surtout goguettier et chansonnier. Nostalgique de la Commune de Paris, révolté contre l’injustice, irrité par les manigances du parti clérical, il lit beaucoup et écrit autant. Habitué du Chat Noir, il est l’auteur d’une multitude de chansons sur l’actualité. Sa chanson La Veuve , contre la peine de mort, demeure pour la postérité. Il multiplie aussi les pastiches et La Marseillaise lui inspire des couplets satiriques inégaux. Ainsi, agacé par la mainmise des Juifs sur la presse il ose cette Marseillaise des Juifs que l’on doit, pour lui pardonner, replacer en son temps :
« Allons, enfants te la Chuif’rie !
Le chour te cloire est arrifé (…)
Aux armes, circoncis !
Châtions l’insolent !
Marchons ! Marchons !
Lefons pien haut
Notre étentart sanglant ! » 6
En 1881, tout va mal pour les conservateurs, fussent-ils monarchistes ou bonapartistes : sont votées en effet les lois sur la liberté de la presse et sur l’école laïque, gratuite et obligatoire. Gabriel-Antoine Jogand-Pagès, plus connu sous le nom de Léo Taxil est un écrivain à scandales. Eduqué chez les jésuites, il se venge en multipliant les écrits contre le clergé catholique, en particulier A bas la Calotte en 1879. Poursuivi par la justice, puis acquitté, il écrit à l’occasion des élections législatives d’août et septembre 1881 une Marseillaise anticléricale qui sera plutôt bien appréciée de la future majorité républicaine.
« Allons ! fils de la République,
Le jour du vote est arrivé !
Contre nous de la noire clique
L’oriflamme ignoble est levé (bis).
Entendez-vous tous ces infâmes
Croasser leurs stupides chants ?
Ils voudraient encore, les brigands,
Salir nos enfants et nos femmes !
Aux urnes, citoyens, contre les cléricaux !
Votons, votons
Et que nos voix
Dispersent les corbeaux ! » 7
Plus tard, il fera plus ou moins amende honorable vis-à-vis de l’Eglise et montera de toutes pièces une sombre mystification pour compromettre les francs-maçons, avant d’être démasqué et oublié.
Des Marseillaises d’autres couleurs
Lamartine avait composé en 1839 une Marseillaise noire intégrée dans sa pièce Toussaint-Louverture, pour honorer l’abolition de l’esclavage et rendre hommage au héros de l’indépendance d’Haïti :
« Enfants des noirs, proscrits du monde,
Pauvre chair changée en troupeau,
Qui de vous-mêmes, race immonde,
Portez le deuil sur votre peau ! (bis) (…)
Ouvrons, ouvrons
Aux blancs amis
Nos bras libres de fers.
La France à nos droits légitimes
Prête ses propres pavillons ;
Nous n’aurons pas dans nos sillons
A cacher les os des victimes ! » 8
Ces quatre derniers vers seront repris par le chanteur antillais Ralph Thamar en 1998 dans sa chanson éponyme. Lamartine, pour sa part écrit en 1841 un poème intitulé La Marseillaise de la Paix , en réponse à un chant du poète allemand Becker et que l’on considère comme La Marseillaise de l’Allemagne ; mais nous nous éloignons de la chanson.
Après la guerre de Sécession, le 6 décembre 1865, le XIII e amendement de la Constitution des Etats-Unis abolit l’esclavage sur tout le territoire. L’application est longue à se mettre en place. En juin 1867, un homme dit de couleur, Camille Naudin, crée en Louisiane (et en Français) une autre Marseillaise noire :
« Assez longtemps le fouet infâme
De ses sillons nous a brisés
Sans nom, sans patrie et sans âme
Assez de fers ! De honte, assez ! » 9
Une Marseillaise Noire bien différente est due à la plume de Louise Michel (1830-1905) ; sa couleur est celle de son drapeau et non celle de la peau des esclaves. « Déposée au guichet de l’Échelle pour Monsieur Bonaparte, à Paris, le 1.5 août 1865 » elle est envoyée à la journaliste féministe Adèle Esquiros :
« Ah ! plutôt mourir qu’être esclaves
Disons sous les glaives sanglants
Dans les cachots partout sans crainte
Honte à qui craindrait les tourments
Vive la république sainte » 10
Les chansonniers utilisent la forme de La Marseillaise pour faire passer de nouveaux messages dans les luttes sociales, mélangeant sans crainte récupération et dérision au gré des circonstances.
Pendant la Commune de Paris, de nouvelles paroles sont parfois attribuées à Jules Faure ou plus vraisemblablement à sa femme, née Eugénie de Castellane. On relèvera ce couplet qui dénonce déjà la langue de bois des politiciens :
« N’exaltez plus vos lois nouvelles,
Le peuple est sourd à vos accents,
Assez de phrases solennelles,
Assez de mots vides de sens. (bis) » 11
Après Léo Taxil, Jules Jouy, en 1887, fustige l’obscurantisme du clergé dans une Marseillaise de la Jeunesse , plaidant pour la connaissance et la culture :
« Quoi ! Sur l’esprit ces mauvais maîtres
Placeraient l’ignoble éteignoir ! (…)
Aux livres ! Citoyens !
Sans répit travaillons
Lisons ! Lisons !
Que le savoir guide nos bataillons ! » 12
Aux armes ! Etc.
Pour la même année 1887, Jules Jouy produit les Marseillaise(s) Orléaniste , des Lavaliens , des Grévystes. Il récidive après la victoire électorale de l’ultra conservateur général Boulanger, avec une provocante Marseillaise des prostituées :
« Consacrons, humbles volontaires,
Au triomphe de Boulanger,
Le repos, hélas ! passager,
Auquel nous forcent les affaires.
Aux armes ! Les catins !
Formez vos bataillons ! » 13
Le général revanchard, qui n’a pas digéré la défaite de 1870 et la perte de l’Alsace et de la Lorraine, inspire quelques chansons contre lui, mais d’autres plus nombreuses en sa faveur. En 1886, Le chanteur Paulus vient de créer le genre gambilleur, en déambulant sur la scène de la Scala et de l’Alcazar. Il fait un beau succès avec En revenant de la Revue :
« Moi, j’faisais qu’admirer
Tous nos braves petits troupiers
Gais et contents, nous étions triomphants,
De nous voir à Longchamp, le cœur à l’aise,
Sans hésiter, nous voulions tous fêter,
Voir et complimenter l’armée française. » 14
Le soir du 14 juillet, sous l’effet d’une inspiration un brin démagogique, il modifie légèrement les paroles :
« Moi, j’faisais qu’admirer
Notr’ brav’ général Boulanger. »
C’est un triomphe ; la chanson circule dans tout Paris. Paulus prétendra toujours n’avoir jamais eu d’intentions politiques, mais simplement avoir saisi une opportunité. Peut-on dire alors que c’est Boulanger qui aura rendu service à Paulus ? Toujours est-il que les chansons boulangistes fleurissent et parmi elles, quelques Marseillaises :
« Entendez-vous les cimetières,
Frémir au cri de Boulanger ?
Ce sont nos pères et nos frères,
Tous les martyrs qu’il faut venger
Aux armes, citoyens,
Échappons au danger » 15
L’une d’entre elles vaut bien l’originale en matière de prétentions belliqueuses : La Marseillaise de la Revanche , dédicacée au vaillant généralissime Joffre. Le nationalisme antiallemand remplace la mobilisation républicaine, mais l’enthousiasme est bien le même ; on ne craint pas d’affirmer que battre l’Allemagne, c’est sauver le Monde !
« Puisque la paix, douce et féconde
Lassait les barbares Germains
Qui dans le sang trempent leurs mains
Brisons-les pour sauver le Monde
Français, bien haut les cœurs
Debout ! Soldats vengeurs !
Sonnez, sonnez clairons vainqueurs
Vivent nos trois couleurs ! » 16
Des sillons plus larges et plus beaux
Aux antipodes de cette agitation guerrière revancharde, quelques beaux esprits utilisent l’hymne incontournable à des fins plus pacifistes. Le pasteur Joseph Martin, (1802-1873), dit Martin-Paschoud après avoir épousé une Genevoise de ce nom, est un ami de Lamartine, de Lammenais et de presque toute la classe politique de son temps ; il pratique un œcuménisme religieux, social et politique des plus larges. Il laisse à sa mort en 1873 quelques livres et une Marseillaise de la Paix :
« On entendra vers les frontières,
Les peuples levant les bras,
Crier il n’est plus de soldats,
Soyons unis, oui nous sommes frères,
Plus d’armes, citoyens,
Rompez vos bataillons,
Chantez, chantons,
Et que la paix,
Féconde nos sillons. » 17
Le pédagogue libertaire Paul Robin fait scandale en 1892, en la faisant chanter à ses élèves de l’orphelinat expérimental de Cempuis.
Quelques années plus tard, en 1898, le jeune Beauceron Gaston Couté quitte Meung-sur-Loire à dix-huit ans, pour proposer ses poèmes et chansons au public parisien. En 1911, peu avant sa mort et surtout avant la grande boucherie de 1914, il écrit une Marseillaise des requins antimilitariste. C’est aussi l’une des toutes premières chansons anticolonialistes, à contre-courant également de la pensée dominante de l’époque.
Sous Napoléon III, la France a développé son expansion coloniale en Afrique en particulier. Elle a étendu son influence au nord sur le Maroc. La crise de Tanger en 1905 marque la rivalité avec l’Allemagne dans la convoitise du Maroc. La conférence d’Algésiras limite les prétentions allemandes. Sur le terrain, des Marocains s’opposent à leur Sultan Moulay Abdelhafid, assiégé à Fez, qui appelle les Français à l’aide. Le général Moinier conduit vingt-trois-mille hommes pour le libérer le 21 mai 1911, c’est le point de départ du protectorat français sur le Maroc. C’est dans ce contexte que Couté peut chanter :
« Allez, guerriers pleins de courage,
Petits fils de la liberté,
Allez réduire en esclavage
De pauvr’s Arbis épouvantés ! (bis)
Dans leurs douars, que le canon tonne
Plus fort que le tonnerr’ d’Allah :
Nous align’rons pendant c’temps-là,
Des chiffres en longues colonnes ! » 18
Gaston Couté meurt cette même année, à trente-et-un ans, malade et dans la misère, après avoir fréquenté pendant treize ans les milieux libertaires et les cabarets parisiens.
Exaltant les vertus de la vie paysanne, plutôt que l’attrait du sang et de la mitraille, sa Paysanne , sorte de Marseillaise des Paysans , plus émouvante que celle attribuée à Rouget de Lisle, marche sur un autre rythme, avec une musique de Gérard Pierron :
« Allons-nous, esclaves placides,
Dans un sillon où le sang luit
Rester à piétiner au bruit
Des Marseillaises fratricides ?
En route ! Allons les gâs !
Jetons nos vieux sabots !
Marchons, marchons
En des sillons
Plus larges et plus beaux ! » 19
Le temps qui passe n’arrange pas les traits de La Marseillaise . Les poètes s’en mêlent : Prévert et Desnos s’amusent avec ses mots. Léo Ferré, jouant sur l’ambiguïté entre la prostituée de Marseille et la chanson, pousse l’invective à un autre niveau, en 1967 :
« Elle a un’ voix à embarquer
Tous les traîn’-putains qu’elle rencontre
Et il paraît qu’au bout du compte
Ça en fait un drôl’ de paquet
Il suffit d’y mettre un peu d’soi
Au fond c’est qu’un’ chanson française
Mais qu’on l’appell’ la Marseillaise
Ça fait bizarr’ dans ces coins-là » 20
Plus récemment Nino Ferrer ( Les Enfants de la Patrie , 1971) et William Sheller ( La Navale , 1994) lui empruntent quelques vers pour assaisonner leurs couplets dénués d’intentions militantes. Charlélie Couture en conserve même la ligne mélodique pour faire une chanson d’amour bien pacifique ( Ma Marseillaise à moi , 2006).
En 1997, le tennisman-chanteur Yannick Noah propose encore une version alternative à l’hymne national décrié :
« A tous les frères de la patrie
La régression est terminée
Entre nous, toutes ces conneries
On ferait mieux d’apprendre à s’aider
Sans céder enseigner à s’aimer. » 21
En 2006, Noah se contente d’une évocation avec Aux Arbres Citoyens , pour un plaidoyer écologique.
En 2005, la loi Fillon rend obligatoire l’apprentissage de La Marseillaise à l’école. Graeme Allwright, le plus français des chanteurs néo-zélandais, milite pour changer les paroles de cette Marseillaise décidément inoxydable, en gardant la mélodie sur un rythme moins martial : « En regardant à la télé des petits enfants obligés d’apprendre ce texte épouvantable à l’école, j’étais comme possédé, je ne pouvais pas sortir ça de ma tête : les mots de la version originale… et ceux que j’essayais de trouver pour les remplacer de façon qu’ils sonnent un peu pareil. » 22 Il se met aussitôt au travail :
« Pour tous les enfants de la terre
Chantons amour et liberté.
Contre toutes les haines et les guerres
L’étendard d’espoir est levé
L’étendard de justice et de paix. » 23
Pour en finir avec La Marseillaise
La musique est aussi l’objet de quelques avatars. Depuis l’habillage emphatique que Berlioz lui donna, l’hymne devenu officiel a connu quelques aventures musicales. Giscard d’Estaing tente de l’alléger, en 1974 : il impose une nouvelle version, arrangée par Roger Boutry, sans tambours et avec un tempo plus lent, qui disparaîtra en 1981 en même temps que la « démocratie avancée » ! Plus populaire, la version manouche à la guitare sous les doigts de Django Reinhardt avait un petit air effronté presque émouvant. Sa mise en reggae par Gainsbourg en 1979, un tantinet provocante, souleva l’hostilité des paras et du Figaro Magazine. Moins connue mais plus explosive encore est son apparition en free jazz détonant dans le Spirits Rejoice d’Albert Ayler. En 1976, Maxime Le Forestier propose un Hymne à Sept Temps , pour que « danse enfin le général ! »
Critiques et railleries se poursuivent. Charles Aznavour déclare : « Une Marseillaise humanisée serait plus à l’image de la France et des Français. » Brassens la sanctionne par ce jugement :
« Non, la musique n’est pas mal, mais les paroles sont très discutables sur le rapport de la qualité ! » L’ex-ministre François Léotard, avoue lui-même : « Il y a peut-être lieu de trouver un nouvel hymne pour notre époque, mais alors, que ce soit quelque chose d’entièrement nouveau, paroles et musique, et non quelque raccommodage. » 24
Chantée à sa création sur l’air de La Marseillaise , avant que Pierre Degeyter lui compose une musique originale en 1888, le cas de L’Internationale est peu différent. Écrite en 1871 par Eugène Pottier, au moment de la répression de la Commune de Paris, elle demeure un symbole des luttes sociales. C’est à ce titre qu’elle est laborieusement maintenue en vie par les syndicalistes et les communistes, auprès de qui ses paroles trouvent encore un écho d’actualité. Pourtant « Ouvriers, paysans nous sommes » ne concerne plus que 13 % de la population française et « La lutte finale » ne semble plus faire partie de leurs rêves immédiats depuis la mondialisation des capitaux.
Outre le fait d’avoir été pastichées et détournées, le point commun à ces deux œuvres majeures du répertoire se trouve dans la combinaison entre le rythme martial de la musique et le ton vengeur du texte. La marche cadencée est entrainante et exerce un pouvoir attractif sur le cortex cérébral. Les textes désuets appellent à une transposition dans le temps propice à recueillir une adhésion plus large que dans le contexte original. Chacun trouvera dans son imagination matière à faire coller le texte à une réalité actuelle. Même sans chercher très loin, on peut se trouver menacé par ceux qui nous sont différents, se croire entouré d’ennemis et se trouver de nobles causes à défendre. L’interprétation collective contribue à combler les frustrations et peut faire marcher les masses vers des objectifs dont seuls leurs dirigeants tireront profit. Les voies des manipulateurs sont impénétrables !
Moins récupéré, ou plus oublié, le Chant des Partisans tente un lien entre Marseillaise et Internationale . Pendant la Résistance, Les supporters de l’une et de l’autre se retrouvent dans un combat commun contre le nazisme.
« Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?
Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu’on enchaîne ?
Ohé ! Partisans, ouvriers et paysans, c’est l’alarme !
Ce soir l’ennemi connaîtra le prix du sang et des larmes. » 25
Dans ces quatre premiers vers, on retrouve alternativement les « corbeaux » et les « ouvriers et paysans » de l’Internationale, tandis que le pays qu’on « enchaîne » et le « sang et les larmes » promis à « l’ennemi » sont cousins des paroles vengeresses de La Marseillaise et de ses « ennemis expirants ». Consensuel, le chant créé par Anna Marly, Joseph Kessel et Maurice Druon est historiquement supplanté par la dichotomie politique droite/gauche qui domine notre histoire depuis le début de la V e République. Il est parodié dans des situations fortement consensuelles, comme le fait le blogueur belge Marcel Sel le soir de l’attentat meurtrier par des djihadistes contre Charlie Hebdo :
« Ohé, dessinateurs au feutre et au stylo, croquez vite !
Ohé, chroniqueurs, vos écrits seront nos dynamites.
L’Hebdo a brisé les barreaux des prisons pour nos frères. » 26
Dans les mêmes circonstances, les mêmes références sans clivage, s’imposent spontanément à Lo Glasman, le chanteur des Passeurs d’Ondes :
« Ohé ! Partisans, ouvriers et paysans, c’est l’alarme !
Ami tes dessins tes mots et tes chansons sont tes armes
Amis tes crayons sur la ligne de front
Je suis Charlie
Mort au champ d’honneur, liberté d’expression
Je suis Charlie. » 27
La chanson asservie
Il faut ici ouvrir une parenthèse sur la désastreuse tentative de remplacer le regrettable hymne national par pire encore.
En 1941, l’Etat Français instauré par le maréchal Pétain n’ose pas supprimer La Marseillaise interdite cependant dans la zone occupée par les Allemands. Mais il fera de son mieux pour la supplanter par un hymne officieux à la gloire du maréchal ; le culte de la personnalité est une vieille recette qui marche toujours, de gré ou de force, dans les états totalitaires.
La chanson fabriquée sur commande, à la va-vite, par le régime de Vichy ne brille pas par ses qualités artistiques. Ecrite par André Montagard, Maréchal, nous voilà, résulte d’un double plagiat. Une ressemblance de style semble évidente avec La Fleur au Guidon (Marche du Tour de France de 1937 : « Attention, les voilà ! Les coureurs, les géants de la route ») chanson de Fredo Gardoni. Plus grave encore, la musique signée Charles Courtioux, qui en fut aussi l’éditeur, ressemble étrangement à celle de La Margotton du Bataillon , composée par Casimir Oberfeld qui mourra en déportation en 1945.
« Maréchal, nous voilà !
Devant toi, le sauveur de la France
Nous jurons, nous tes gars
De servir et de suivre tes pas
Maréchal, nous voilà ! » 28
Evidemment, les résistants ne manquèrent pas de lui faire écho avec d’inévitables parodies, toutes aussi anonymes que clandestines et inédites. Certaines sont pleines d’espoir :
« Maréchal, nous voilà !
Malgré toi, nous sauverons la France,
Nous jurons qu’un beau jour
L’ennemi partira pour toujours »
D’autres sont plus virulentes à l’égard des milices et légions, outils de répression du régime :
« Maréchal, les voilà !
Les soudards de ta horde sauvage
Maréchal, les voilà !
Des SS ils emboîtent le pas
Maréchal, les voilà !
Tu peux être fier de leur carnage
Ils font mieux qu’Attila
Maréchal, Maréchal, les voilà ! »
Inévitablement, apparaîtra aussi un « Général, nous voilà ! Résolus à lutter pour la France ».
Le souvenir de ces tristes années est encore dans les mémoires et dans les chansons. Moins connue que celle du Vel’d’Hiv’, la rafle du Vieux port de Marseille, du 22 au 24 janvier, effectuée par douze mille policiers, sur ordre d’Himmler transmis à Bousquet, s’est soldée par six mille arrestations et près de deux mille personnes, juives ou non, envoyées vers les camps de la mort. Pour que l’on n’oublie pas, plus d’un demi-siècle plus tard, Jean-Marc Dermesropian enregistre Ce 24 janvier 1943 sur un texte de Lucien Aschieri.
« L’aube n’amena que ténèbres
En ce dimanche de janvier
Lorsqu’une sonnerie funèbre
Annonça la mort du quartier
Marseille réduite au silence
Par la tyrannie bâillonnée
Livre en ce siècle de démence
L’horreur toujours recommencée » 29
1 Pierre Desproges Chroniques de la Haine ordinaire, France-Inter Juin 1986, Ed. Le Seuil, 1987.
2 Le Retour du Soldat , appelé ensuite La Marseillaise de La Courtille ou Marseillaise bachique , paroles Antoine Antignac ou Michel-Jean Sedaine, édité chez Frère en 1792.
3 La Marseillaise des Blancs ou de la Vendée , René-Charle s Lusson, 1793.
4 La Marseillaise du Peuple , Alphonse-Louis Constant, 1848.
5 Marseillaise des Cotillons , Louise de Chaumont, 1848 – Enregistrée par Rosalie Dubois, CD Chants de Révolte , EPM, 2008.
6 La Marseillaise des Juifs , Jules Jouy, paru dans Le Grelot, 1886.
7 Chant des électeurs (La Marseillaise anticléricale) Léo Taxil, 1881, enregistrée par Marc Ogeret en 1968 – CD Chansons Contre , 1988.
8 La Marseillaise noire , Alphonse de Lamartine, 1839 publiée plus tard dans sa pièce Toussaint Louverture .
9 La Marseillaise Noire , Camille Naudin, publiée le 17 juin 1867 dans La Tribune de la Nouvelle Orléans.
10 La Marseillaise Noire, Louise Michel, 1865.
11 La Marseillaise de la Commune , Eugénie Faure de Castellane, 1871, enregistrée par Armand Mestral en1971 – CD La Commune en chantant , 1988.
12 La Marseillaise de la Jeunesse , Jules Jouy1887, Chansons de l’année , Bourbier et Lamoureux, 1888.
13 La Marseillaise des prostituées , Jules Jouy, 1888, Chansons de bataille , Marpon et Flammarion, 1889.
14 En revenant de la Revue , paroles Lucien Delormel et Léon Garnier, musique Louis-César Desormes, 1886.
15 Citée, sans titre, par Fresnette Pisani-Ferry, Le général Boulanger , Flammarion, 1969.
16 La Marseillaise de la Revanche , H.Minich, vers 1914.
17 La Marseillaise de la Paix , Joseph Martin-Paschoud, publiée en 1892 dans l’Almanach de la Paix – Chanson Plus Bifluorée, CD La plus folle Histoire de la Chanson , EPM, 2009.
18 La Marseillaise des requins , Gaston Couté, 1911 – CD Bernard Meulien… interprètent Gaston Couté , 2008.
19 La Paysanne , paroles de Gaston Couté, musique de Gérard Pierron – CD Gaston Couté , 1992.
20 La Marseillaise , Léo Ferré , 1967.
21 Oh ! Rêves , Yannick Noah, 1997 – CD Live, 2002.
22 Graeme Allwright, dans Chorus N°56, juin 2006.
23 La Marseillaise de Graeme Allwright , 2005, inédite, http://mga.asso.fr/.
24 Charles Aznavour, Georges Brassens et François Léotard, cités par Jean Toulat : Pour une Marseillaise de la fraternité , éditions Axel Noël, 1992.
25 Le Chant des Partisans, composé à Londres en 1941 par Anna Marly avec des paroles en russe, adapté ensuite par Joseph Kessel et Maurice Druon en 1943 pour la version française.
26 Publié le 7 janvier 2015 dans l’article Je ne suis pas Charlie sur le blog de Marcel Sel.
27 Je suis Charlie, Lo Glasman, mis en ligne sur internet le 8 janvier 2015.
28 Maréchal, nous voilà, paroles Charles Courtioux, musique André Montagard, 1941 – CD Pierre Dac chante à Londres , EPM, 2014
29 Ce 24 janvier 1943 , Jean-Marc Dermesropian, paroles de Lucien Aschieri – CD Arménie , 2001
A LA GUERRE COMME A LA GUERRE
« La chanson est le mode d’expression le plus précis et le plus concis. Comme la mise des rois dans les manuels scolaires, la chanson est un costume de son époque : un art imagé. » 1 C’est donc un outil pédagogique pour aider nos rejetons avides de connaissances à trouver leurs racines historiques.
Pierre Barbier et France Vernillat ont réalisé le recueil le plus approfondi sur la chanson historique entre 1956 et 1961, huit volumes de textes, partitions et commentaires, hélas jamais réédité : Histoire de France par les Chansons 2 . Une série de disques édités par le Chant du Monde illustrait musicalement et vocalement une partie de cette véritable encyclopédie.
L’Histoire est faite de guerres, d’intrigues, de trahisons qui ont toujours indigné ou révolté une minorité de leurs contemporains. D’autres les ont subies en victimes ou s’en sont accommodés en spectateurs. La chanson historique qui a survécu est le plus souvent celle qui fut protégée, parce que complice du pouvoir, mais d’autres ont réussi à se glisser, sous le manteau, de bouche courageuse à oreille bien intentionnée.
Au combat ! Au combat !
Les exploits guerriers ont été chantés de tous temps par les ménestrels, troubadours et autres trouvères. Sujets d’études passionnants, ils sont cependant oubliés du monde de la chanson, à quelques exceptions près. Certains sont restés comme des allégories, propres à séduire les défenseurs de cultures traditionnelles en péril. An Alarc’h , par exemple, ce chant du Cygne , venu du XIV e siècle est apparu dans le Barzaz Breizh recueil publié à partir de 1835 par Théodore Hersart de la Villemarqué (1815-1895). Aristocrate terrien et catholique, il n’est pas le héros des indépendantistes, mais son Barzaz Breizh demeure une référence.
Réactualisé par les chanteurs folk-bretonnants des années soixante-dix, An Alarc’h est parvenu dans de nombreuses oreilles et pas seulement dans l’ouest de la France :
« Eunn alarc’h, eunn alarc’h tre mor
War lein tour moal kastel Arvor
Dinn dinn daon ! Dann emgann ! Dann emgan
Oh ! dinn dinn daon ! D’ann emgann a eann ! » 3
« Un cygne, un cygne d’outre mer
Au sommet de la vieille tour du château d’Armor
Dinn dinn daon ! Au combat ! Au combat !
Dinn dinn daon ! Je vais au combat ! »
En 1379, le duc Jean IV de Montfort, précédemment chassé par les Bretons débarque à Dinard pour un retour triomphal. En effet la Bretagne soumise tantôt à la France, tantôt à l’Angleterre s’efforce de choisir le moins contraignant de ses occupants. Lorsque fut chassé l’Anglais Jean de Montfort, en 1373, le roi de France Charles V a cru opportun de vouloir rattacher la Bretagne à sa couronne. Les Bretons y voyant la fin de leur relative indépendance ont rappelé le duc Jean. La chanson, remise au goût du jour par Alan Stivell, Tri Yann et Gilles Servat, devient une sorte d’hymne indépendantiste à la fin du XX e siècle.
Dans un autre registre, certaines chansons ont vocation à créer des légendes ; Surtout lorsque la parodie prend le pas sur l’original. Tout un chacun connaît les vérités de La Palice (ou de la Palisse), les lapalissades ou tautologies. Ce brave La Palice apparaît dans une galerie de portraits fantaisistes aux côtés de Malbrough et de Cadet Rousselle, sujets de railleries diverses. Si Guillaume Rousselle fut un paisible huissier sans autre fantaisie qu’une maison curieusement bâtie en trois parties, les deux autres étaient des va-t-en guerre de métier. La mort de John Churchill, duc de Marlborough est annoncée à tort dans la chanson qui amuse Marie-Antoinette. En effet, il ne fut que blessé à la bataille de Malplaquet en 1709 à laquelle la chanson fait référence et ne mourut que treize ans plus tard.
Le cas de La Palice est tout autre.
« Hélas, La Palice est mort
Il est mort devant Pavie
Hélas ! S’il n’était pas mort
Il serait encor en vie » 4
Bien que la chanson ne soit pas connue du grand public in extenso, le concept qui en est issu est passé dans le langage courant. Quelles sont les circonstances ?
Le 24 février 1525, François 1er est battu à Pavie où sont morts plusieurs de ses meilleurs officiers, dont Jacques II de Chabannes dit Jacques de la Palice. Combattant acharné, il fait l’admiration de ses soldats qui chantent ses louanges avec une chute différente à la première strophe : « Il Ferait encor envie ». Une confusion entre le S long et le F, en imprimerie a dénaturé la chanson originale, créant la fameuse lapalissade : « S’il n’était pas mort il Serait encore en vie ». Deux siècles après Pavie, Bernard de la Monnoye s’amuse à reconstruire la chanson sur le mode dérisoire que l’on connaît, effaçant dans les mémoires la version originale et les circonstances !
François-Marie de Broglie restera dans l’histoire à la fois pour son prestige militaire et pour une anecdote moins glorieuse.
Fait maréchal de France en 1734, il commande en Italie et remporte avec le maréchal de Coigny les batailles de San Pietro le 29 juin et de Guastalla le 19 septembre. Entre les deux, dans la nuit du 15 août 1734, il est surpris dans son sommeil par une attaque imprévue des Allemands. Il doit fuir en chemise et culottes à la main. Quelque esprit facétieux ne manqua pas l’occasion d’un couplet :
« Broglie à la tête de Champagne
Se montrait nu dans la campagne
Lafleur lui dit : Mon général,
Vous n’avez pas besoin de bottes
Car vous n’avez plus de cheval
Mais pour Dieu ! Mettez des culottes. » 5
Les chansons guerrières sont innombrables, pas seulement anecdotiques et heureusement passées pour la plupart aux oubliettes de l’Histoire. Le développement de la technique d’enregistrement a permis d’en recueillir quelques fleurons épanouis pendant la guerre dite de Quatorze-Dix-huit.
Le progrès des armes n’est pas en reste : Dans l’armée française, la mitrailleuse Hotchkiss modèle 1914 remplace progressivement la vieille Saint-Etienne et peut efficacement massacrer bon nombre d’Allemands.
Théodore Botrel, né à Dinan, émigré à Paris en 1875, débute au Chien Noir en 1894 et fait un succès l’année suivante avec La Paimpolaise . Chantre de la tradition folklorique qui est à la réalité ce que le hamburger est à la gastronomie, il attribue une falaise à Paimpol qui n’en demandait pas tant. Nostalgique de la chouannerie, avec Le Mouchoir rouge de Cholet , en 1900, il donne l’idée à Léon Maret, un tisseur de cette ville, de se lancer dans cette spécialité que les touristes feront prospérer.
La guerre lui inspire des couplets patriotiques audacieux. Ma p’tite Mimi, ma Mitrailleuse, sur l’air de La Petite Tonkinoise de Vincent Scotto, est un exemple à savourer au second degré, avec un certain recul et une bonne dose d’humour :
« Comm’ des mouches
Je vous couche
Tous les soldats du kaiser
Le nez dans nos fils de fer
Ou les quatre fers en l’air.
Quand ell’ chante à sa manière
Taratata, taratata, taratatère
Ah que son refrain m’enchante
C’est comme un z-oiseau qui chante
Je l’appell’ la Glorieuse
Ma p’tit’ Mimi, ma p’tit’ Mimi, ma mitrailleuse
Rosalie me fait les doux yeux
Mais c’est ell’ que j’aim’ le mieux. » 6
Dans un registre plus grave, Georgel évoque l’exécution de Mata Hari, danseuse hollandaise condamnée pour espionnage et fusillée vraisemblablement dans les fossés de Vincennes :
« Dans les fossés de Vincennes
Le soleil se lève à peine
Sous les murs du fort
A passé la mort.
L’espionne a subi sa peine » 7
Madelon
Héroïne plus positive, mais légendaire, La Madelon , créée par Bach en 1914 et chantée devant les soldats qui firent son succès, est devenue un personnage mythique et récurrent, à la fois la maman et la fiancée des militaires.
« Quand Madelon vient nous servir à boire
Sous la tonnelle on frôle son jupon
Et chacun lui raconte une histoire
Une histoire à sa façon
La Madelon pour nous n’est pas sévère
Quand on lui prend la taille ou le menton
Elle rit, c’est tout le mal qu’elle sait faire
Madelon, Madelon, Madelon ! » 8
A partir d’une marche militaire, la chanson exalte non pas la furie sanguinaire et la gloire cocardière, mais plutôt le repos du guerrier : la jolie fille consolatrice, le vin, l’évocation du retour au pays, tout pour remonter le moral, comme si l’auteur avait déjà prévu que la guerre serait longue. En revanche, il n’avait certainement pas prévu que ce serait une chanson à ricochets.
Après la victoire chèrement payée (neuf millions de morts et huit millions d’invalides toutes nations confondues), on triomphe, on exulte, on fanfaronne. La chanson n’y manque pas et c’est Maurice Chevalier (1888-1972), vedette populaire pour ne pas dire populiste qui fait rebondir la pauvre Madelon , afin de l’associer à la fête, aux agapes et à l’honneur.
« Madelon, emplis mon verre
Et chante avec les poilus
Nous avons gagné la guerre
Hein, crois-tu qu’on les a eus !
Madelon, ah, verse à boire !
Et surtout n’y mets pas d’eau
C’est pour fêter la victoire
Joffre, Foch et Clemenceau ! » 9
Bien sûr, lorsqu’en 1939 on remet ça avec ceux que l’on nomme encore les « Boches », il faut réactualiser les souvenirs. Cette fois ils se mettent en quatre pour une réalisation plutôt laborieuse :
« Victoire, Victoire
C’est la fille à Madelon
Victoire ! Victoire !
C’est le cri de la nation
Tous les hommes sont amoureux
De son sourire de ses yeux
Ils n’ont tous qu’un seul espoir
C’est d’enlever la Victoire » 10
Enregistrée par Roland Gerbeau, le créateur, avant Trenet leur auteur, de Douce France , La Mer et Que reste-t-il de nos Amours , elle n’atteindra jamais le succès espéré. Tant va la cruche à l’eau qu’on n’y fait plus les meilleures soupes ! Pourtant l’affaire ne s’arrête pas là. En 1960, Charles Trenet, justement, rend hommage hors de tout contexte circonstanciel, à la fameuse Madelon, dans une ballade nostalgique :
« Qu’est devenue, depuis,
La Madelon jolie
Des années seize ?
A-t-elle toujours les yeux
Étonnés d’être si bleus,
La taille à l’aise ? (…)
Vision de ces images
Qui furent celles d’un bel âge
Et qui s’effacent,
Le feu sur un toit d’chaume
Et l’Empereur Guillaume,
Comme le temps passe. » 11
La même année, elle est citée furtivement par Boby Lapointe, afin de ne pas être confondue avec Françoise, dite Framboise !
« Elle nous servait à boire
Dans un bled du Maine-et-Loire ;
Mais ce n’était pas Madelon…
Elle avait un autre nom,
Et puis d’abord pas question
De lui prendre le menton…
D’ailleurs elle était d’Antibes ! » 12
Enfin, une dernière brève évocation en 2001 par Bénabar prouve qu’elle survit encore, « loin de sa clientèle » mais avec constance, dans les fanfares villageoises.

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