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Les chansons de cow-boys

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Isolés dans les vastes espaces, les cow-boys américains de la seconde moitié du XIXe siècle ont chanté leur expérience quotidienne en des termes bien différents du mythe colporté par la fiction populaire, le cinéma et la télévision. Les riches témoignages qu'ils nous ont laissés offrent un tableau saisissant de leur condition ouvrière, de leurs rapports avec la nature, des relations humaines qu'ils entretenaient. Voici exploitée la valeur documentaire de leur folklore chanté.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2012
Nombre de lectures 38
EAN13 9782296481800
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

















Les chansons de cow-boys
















Musiques et Champ Social
dirigée par Anne-Marie Green

Les transformations technologiques depuis cinquante ans ont bouleversé la
place de la musique dans la vie quotidienne. Celle-ci est actuellement
omniprésente tant dans l'espace que dans les temps sociaux, et ses implications sociales
ou culturelles sont si fortes qu'elles exigent d'être observées et analysées. Cette
série se propose de permettre aux lecteurs de comprendre les faits musicaux en
tant que symptômes de la société.

Déjà parus

Michelle BOURHIS, La musique de chambre à Nantes entre les deux guerres,
2011.
Cristina BARBULESCU, Les opéras européens aujourd’hui : comment
promouvoir un spectacle ?, 2011.
E. BOUTOUYRIE, La musique techno. Une approche sociogéographique,
2010.
Jacob ETIENNE, Les Bals populaires des Antillais en région parisienne, 2010.
Antoine PÉTARD, L'improvisation musicale. Enjeux et contrainte sociale,
2010.
Gérard REGNIER, Jazz et société sous l’Occupation, 2009.
Stéphanie MOLINERO, Les publics du rap, 2009.
Alfred WILLENER, Le désir d’improvisation musicale, 2008.
Vincent SERMET, Les musiques Soul et Funk, 2008.
Aude LOCATELLI et Frédérique MONTANDON, Réflexions sur la socialité
de la musique, 2007.
Gaston M’BEMBA-NDOUMBA, La femme, la ville et l’argent dans la
musique congolaise, 2007.
Stéphane FRANÇOIS, La musique europaïenne, 2006.
Jedediah SKLOWER, Free jazz, la « catastrophe féconde ». Une histoire du
monde éclaté du jazz en France (1960 – 1982), 2006.
Anne-Marie GREEN, De la musique en sociologie, 2006.
Florent BOUSSON, Les mondes de la guitare, 2006.
Anne ROBINEAU et Marcel FOURNIER (dir.), Musique, enjeux sociaux et
défis méthodologiques, 2006.
Elisabeth CESTOR, Les musiques particularistes, 2006.
Sylvie SAINT-CYR, Vers une démocratisation de l’opéra, 2005.
SylvLes jeunes et l’opéra, 2005.
Christophe APPRILL, Sociologie des danses de couple, 2005.
Guy Dubois





















Les chansons de cow-boys

Étude sociohistorique

1840-1910
















































































































































































































































© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56916-4
EAN : 9782296569164



A Amélie, une petite fille

qui adore les chevaux

























INTRODUCTION



















D’origine incertaine, difficile à traduire, et donc passé tel quel dans
la plupart des langues du monde, le terme de cow-boy recouvre de
multiples réalités, et évoque une infinité d’images. Cousin du vaquero
mexicain, le garçon vacher reste fondamentalement un salarié à cheval
au service d’un rancher, un gardien de troupeaux, qui, par ses racines
historiques, se rattache à l’univers de l’élevage texan de la seconde
moitié du dix-neuvième siècle. Les grandes heures de son activité se
situent, dans le cadre géographique de la prairie nord-américaine, à
une époque où les Etats-Unis connaissent une expansion territoriale et
économique sans précédent. Son rôle de pionnier de la frontière de
l’extrême Ouest fait de celui en qui on a vu le dernier des cavaliers du
monde un des artisans de la conquête des Grandes Plaines. En grande
partie motorisé, il subsiste de nos jours dans le Far West comme
moderne travailleur des ranchs, ou dans une fallacieuse version de
participant de rodéo. Ceci sur le plan de la réalité historique.
Au niveau de l’imaginaire, ses innombrables incarnations mythiques
sont sans commune mesure avec l’importance du personnage réel,
passé ou présent. Idole de romans populaires, desperado ou plus
souvent justicier de myriades de récits d’aventure et de bandes
dessinées, artiste de cirque et acteur de mélodrames, baladin à guitare, vedette impérissable du grand et du petit écran, symbole de valeurs
exemplaires, adulé par des centaines de millions de fans aux quatre
coins de la planète, le cow-boy américain est devenu le héros
populaire par excellence des temps modernes. Il occupe une position
unique dans la culture de masse, et certains voient dans cette réplique
contemporaine du chevalier d’antan à l’auréole de surhomme,
l’archétype primordial de la mythologie universelle. On observera
seulement que, s’il fascine l’imagination collective, il n’a inspiré
aucune grande œuvre en littérature comme dans le domaine des arts.
Mais, depuis plus d’un siècle, sa présence s’affirme partout dans la vie
quotidienne, non seulement dans les media, mais dans la mode, le
tourisme, la publicité, et les jeux d’enfants, et il a été, et continue
d’être, à l’échelle mondiale, l’objet d’une exploitation commerciale
sans égale, cependant que son pays d’origine lui voue un véritable
culte, puisqu’un temple, le National Cowboy Hall of Fame, a été
consacré à sa mystique à Oklahoma City.
Donc un phénomène d’une prodigieuse vitalité aux facettes infinies.
Pour les capter, les miroirs abondent : autobiographies de
cowpunchers, mémoires d’éleveurs, lettres, interviews de
contemporains, chroniques de voyageurs, articles de journalistes de
l’époque, clichés pris sur le vif par les photographes itinérants, dessins
et peintures d’artistes, documents folkloriques, ceci en ce qui concerne
les sources primaires ; fiction populaire, romans feuilletons, histoires
pour la jeunesse, westerns et séries télévisées, produits du show
business, traités et articles d’historiens, études de spécialistes en
sciences humaines, cela au titre des sources secondaires, le tout
constituant une impressionnante cowboyana dont les faisceaux
convergents ne semblent avoir laissé dans l’ombre aucun aspect du
sujet.
A une époque où, depuis quelques décennies, le territoire de
l’historien s’est considérablement élargi, il m’est apparu que pour
enrichir ce foisonnement de reflets il pouvait y avoir quelque intérêt à
recourir à une source pratiquement inexploitée jusqu’à ce jour : les
chansons du temps. Mon postulat a été qu’en délaissant une approche
musicologique pour se concentrer sur l’aspect documentaire de cette
littérature musicale, un examen approfondi des paroles était de nature
à livrer une information précieuse à valeur socioculturelle, qui n’avait
pas encore retenu l’attention qu’elle méritait. Les travaux de cette
nature sur ce sujet sont en effet extrêmement rares. A peine peut-on
citer aux Etats-Unis une thèse bien superficielle de Lawrence Clayton,
8 et en France une étude sociohistorique éclairante de Michel Oriano sur
les chansons de bûcherons, de cow-boys et de cheminots américains
du dix-neuvième siècle. Il m’a semblé qu’un déchiffrage systématique
du vaste répertoire de ballades, de chants du métier, de folksongs et de
chansons populaires américaines de l’époque, pouvait contribuer à
enrichir la connaissance et la compréhension du phénomène cow-boy,
tant en ce qui concerne le noyau de réalité que le halo mythique.
La première étape, dans cette entreprise prometteuse, a été l’accès
aux matériaux nécessaires. Après avoir mesuré la rareté des ressources
des bibliothèques françaises, de patientes consultations,
essentiellement à la British Library à Londres et à la Library of
Congress de Washington, couplées avec l’acquisition de nombreuses
anthologies et le recours à de copieuses photocopies, m’ont permis de
constituer un corpus de quelques quatre cents compositions.
L’établissement des textes s’est révélé une entreprise laborieuse, étant
donné l’abondance des variantes et la multiplicité des titres différents
sous lesquels peut apparaître une même œuvre. En l’absence bien
souvent d’un texte fixe unique, force m’a été de ne retenir, après une
soigneuse comparaison des différentes transcriptions, que les versions
significatives à mes yeux. Dans mon projet, je n’ai utilisé que des
chansons issues de sources imprimées, folios et songsters anciens,
articles de journaux de l’époque ou de revues plus récentes,
anthologies modernes, recueils de folkloristes qui ont publié des
compositions collectées sur le terrain. C’est ainsi que des spécialistes
comme Jack Thorp, Margaret Larkin, Austin et Alta Fife, et
particulièrement John et Alan Lomax, ont rassemblé au siècle dernier
d’innombrables contributions d’informants, parfois enregistrées sur les
premiers magnétophones à fil. Il était hors de question de passer au
crible les manuscrits disséminés dans les bibliothèques américaines et
les sociétés historiques locales. Le simple recensement de ces
matériaux, pas toujours répertoriés, aurait entraîné de longues
recherches qui n’étaient pas à la portée de l’enquêteur individuel, et
qui relevaient plutôt d’investigations systématiques par une équipe de
chercheurs disposant de temps et d’argent. Je suis bien conscient des
limitations qu’entraîne ce choix. En effet, selon toute vraisemblance,
n’ont accédé à la publication que les textes conformes aux normes
reconnues par l’idéologie officielle et la bienséance, et il n’est pas
douteux qu’une censure occulte ait filtré certains propos dérangeants
ou sujets tabous. Par ailleurs, je me suis restreint aux compositions en
9 langue anglaise en excluant les corridos et autres chansons en
espagnol.
Dans la surabondante production chansonnière en relation plus ou
moins directe avec le monde cow-boy, j’ai circonscrit mon étude à la
période qui va de 1840 à 1910, et cela par choix raisonné. Dans ces
décennies se situe en effet la grande époque des cow-boys, avec la
phase de formation précédant la guerre de Sécession, l’apogée dans les
années 1865-1885, et le déclin à la fin du siècle. Des conditions
naturelles favorables, liées à une conjoncture historique et à un
contexte économique particuliers, déterminent alors la prospérité d’un
système d’élevage spécifique qui donne naissance à un type
socioprofessionnel original affichant une façon de vivre et une
mentalité singulières. En même temps que cette période nous reporte
au cœur d’un réel coloré, elle voit, avec l’extinction d’une Frontière
perçue comme romantique, un mythe puissant prendre forme. Et il m’a
semblé qu’il était plus intéressant, dans le domaine musical tout au
moins, d’appréhender la gestation et l’épanouissement d’une sous
culture attachante ancrée dans le réel et la légende, plutôt que d’en
suivre les avatars dans les développements abâtardis de
l’entre-deuxguerres ou de ces derniers temps. Il est évident que certains textes sont
antérieurs à la période concernée. A l’opposé, a été soigneusement
écartée toute composition teintée d’accents hollywoodiens des années
vingt et trente.
Mais quelles chansons interroger ? Tout à la fois, les chansons
composées par les cow-boys, les pièces écrites sur eux, ou à leur
intention, et enfin toutes sortes d’œuvres que ces derniers avaient
adoptées et aimaient à chanter. On est en présence d’un répertoire qui
comprend une large variété de genres, allant des ballades aux popular
songs, ou rengaines commerciales, en passant par les chants de métier
et les folksongs. J’ai voulu que le déchiffrage de cette littérature
musicale s’appuie sur des citations les plus circonstanciées possibles.
Leur traduction, qui m’a parue aussi nécessaire qu’utile, n’a pas été
sans difficulté, tant abondent les westernismes, les expressions
d’époque, les termes d’argot et de jargon de métier. Les références
abréviées des chansons citées se rapportent aux ouvrages répertoriés
dans la bibliographie en fin de volume.
Après avoir pris la mesure du phénomène cow-boy et présenté le
médium révélateur, c’est une gamme étendue de renseignements que je
me suis proposé de puiser à cette source originale, tels les composantes
de l’environnement naturel, l’esquisse d’un portrait, les éléments de la
10 culture matérielle, les détails d’une existence quasiment réduite aux
activités du métier, les caractéristiques de la condition
socioéconomique, et les contours du paysage social. Mais l’enquête,
dépassant le plan du concret, tente de capter les traits de caractère, les
émotions personnelles, les sentiments collectifs, réels ou fictifs. Elle
s’efforce de mettre en lumière les attitudes mentales, les points de vue,
les visions du monde, de déceler un éventuel code de valeurs, éthique
effectivement pratiquée ou exaltée comme modèle. Pour être valide,
cette approche s’efforce d’être attentive à interpréter les images et les
symboles, afin de démêler la part d’authenticité documentaire et
d’idéalisation mythique dans la révélation d’un type humain et de son
univers saisis à la charnière de la réalité et de la légende, entre le
temps des actes et d’une mythologie en gestation. Une évaluation
finale tente d’apprécier l’intérêt de ce projet.
La bibliographie proposée n’a pas été facile à établir, tant la
littérature, américaine dans son immense majorité, consacrée au
cowboy, à son mythe, et à la production chansonnière associée, est
monumentale. La consultation de bibliographies critiques sur ces
sujets m’a permis de recenser les études qui comptaient. Leur patiente
lecture au cours de longues années, indispensable pour confronter le
dit des chansons aux faits historiques, m’a conduit à sélectionner un
choix d’ouvrages essentiels. Une discographie sélective, complétée par
une filmographie sommaire, clôt le livre.

















11
12 Chapitre I



Le phénomène cow-boy

De la réalité au mythe













Personnage historique et héros de légende, le cow-boy appartient à
des mondes différents, celui de la réalité et celui du mythe, le support
des faits, limités dans l’espace et le temps, vite dépassé, servant de
tremplin à des développements imaginaires et à des mises en scène
d’une ampleur universelle. Ce premier chapitre vise à saisir les
diverses facettes, à retracer les phases successives de ce phénomène
multiforme, interpénétration de réel et de rêve, qui trouve des reflets
contrastés dans les chansons.
Historiquement, le cow-boy est le produit d’une activité
économique, l’élevage du bétail, telle qu’elle fut pratiquée
initialement dans l’Ouest américain. Il est né de la rencontre de quatre
éléments de base : le bétail, les chevaux, la terre, et les hommes. Le
bétail, c’est essentiellement le bovin à longues cornes, le fameux
longhorn, descendant des premiers troupeaux introduits par les
Espagnols, qui se multiplièrent dans les llanos mexicains pour donner,
par la voie de la sélection naturelle, et aussi de croisements plus ou
moins contrôlés, une race vigoureuse, à demi-sauvage, mais
parfaitement adaptée. Le cheval, c’est le mustang, bête résistante et nerveuse, produit du pays, de lointaine origine hispano-arabe lui aussi,
et qui devient, une fois dressé, un outil de travail indispensable, car le
bétail est manié par des salariés montés. La terre, à l’origine, c’est la
plaine côtière du Texas, de la Sabine au Rio Grande, où l’herbe était
épaisse et verte, parfois tout au long de l’année, le climat doux et
suffisamment humide, domaine d’élection pour l’élevage. Dernier
élément enfin, une classe d’hommes constituée par les colons
américains de la Frontière du Sud, auxquels se mêlent des aventuriers,
qui s’installent à partir des années 1820 dans les immenses prairies
naturelles du golfe du Mexique, alors territoire mexicain. S’inspirant
des méthodes et des techniques d’élevage extensif des vaqueros, ils
implantent et développent des ranchs qui vont faire du bovin, après
l’annexion du Texas par les Etats-Unis en 1846, la principale
ressource du pays. Au fil des années, les troupeaux se multiplient
rapidement, le cheptel passant de trois cents milliers de têtes en 1830 à
plus de trois millions cinq cent mille en 1860. Abandonnés à leur sort
pendant la guerre de Sécession par leurs gardiens mobilisés dans les
armées confédérées, les animaux se répandent dans tous les espaces
ouverts disponibles où ils errent en liberté. Au lendemain du conflit,
les pâturages fourmillent de bétail. Des hommes entreprenants,
n’ayant pour tout capital qu’un cheval, un lasso et un fer à marquer,
constituent des élevages prospères. Des estimations évaluent alors le
cheptel à cinq millions de têtes. Mais c’est là, faute de pouvoir
l’écouler, une richesse gelée. Le problème est en effet de trouver des
débouchés. Ils existent bien dans le Nord et l’Est où l’augmentation de
la population et l’élévation du niveau de vie ont créé une forte
demande de viande. Là, les marchés urbains négocient le bœuf à
quarante dollars et plus, soit le décuple de sa valeur locale. Mais, en
l’absence de communications, comment transporter les bêtes sur les
lieux de consommation ? A la suite de diverses tentatives sporadiques
par terre et par mer, des expéditions s’organisent pour conduire les
« steaks à quatre pattes » dans le Missouri et le Kansas, au terminus
des voies ferrées. Les distances, les obstacles naturels, les Indiens, les
voleurs de bestiaux, rendent l’entreprise hasardeuse. Les fermiers, en
particulier, s’opposent au passage des troupeaux qui saccagent leurs
récoltes et répandent une redoutable maladie épidémique, la
piroplasmose du bœuf ou fièvre du Texas. Malgré les difficultés, des
pistes sont tracées, et au bout, au point de jonction avec les chemins
de fer, s’implantent des centres d’embarquement, les fameuses
cowtowns, dont les plus célèbres restent Abilene, fondée en 1867, et

14 Dodge City. Pendant une vingtaine d’années, jusqu’à ce que les lois
de quarantaine promulguées au Kansas et le développement du réseau
ferré au Texas le rendent caduc, le long drive achemine un fleuve de
bétail estimé à dix millions de têtes.
Parallèlement à cette migration, l’extermination progressive des
bisons, la soumission et le regroupement des Indiens dans des
réserves, ouvrent les Grandes Plaines du centre et du nord aux
éleveurs. Une bonne partie des bêtes amenées du Sud est dirigée vers
les grasses prairies d’embouche où elles reprennent du poids avant
d’être expédiées. Les conditions naturelles favorables, une herbe
luxuriante, l’existence aussi de débouchés locaux, relais pour
émigrants, postes militaires, centres miniers, agences indiennes,
camps d’ouvriers du rail, stimulent l’implantation de ranchs
permanents qui, avec une surprenante rapidité, prennent possession du
Kansas, du Nebraska, du Colorado, du Montana, du Wyoming et du
Dakota. En dix ans à peine d’une remarquable expansion qui s’étend
aussi à l’Arizona et au Nouveau-Mexique, alimenté par d’imposantes
livraisons de yearlings texans, l’élevage du bétail devient une véritable
industrie qui fait la richesse d’un territoire immense, le cattle
kingdom. Le marché, élargi entre autres par des exportations vers
l’Europe, est rendu plus accessible par le l’avance du réseau ferré, et
se trouve favorisé, dans les années 1870, par certains développements
techniques, abattage mécanique, procédés frigorifiques,
conditionnement en conserves, qui font la fortune de Chicago. La
terre, domaine public illimité, est souvent gratuite ou acquise à bon
compte en tournant les lois terriennes, Homestead Act (1863), Timber
Culture Act (1873), Desert Land Act (1877), qui accordent
successivement 160, 320, puis 640 acres à tout colon à des conditions
avantageuses. L’important est de contrôler une portion de rivière, ce
qui assure l’accès, vital, à l’eau, situation que le forage de puits
artésiens va modifier. Les troupeaux paissent en liberté sur
d’immenses espaces herbeux non enclos. Leur rassemblement annuel
et leur marquage donnent lieu à de vastes entreprises coopératives, les
round-ups. D’influentes associations d’éleveurs, comme la toute
puissante Wyoming Stock Growers’ Association, organisent la
profession, prennent des mesures protectionnistes, et édictent des
règlements extralégaux ou illégaux. Le longhorn ne donnant qu’une
viande fibreuse et bon marché, les ranchers, par des croisements
sélectifs avec des taureaux Herford, Durham et Angus, importés du
Middle West, améliorent le poids et la qualité de leur bétail. Attirés

15 par la perspective de profits fabuleux garantis par une propagande
mensongère, les capitaux de l’Est et de l’Europe, affluent et
s’investissent dans de gigantesques compagnies par actions. Les
exploitations modestes sont rachetées et regroupées en colossales
entreprises comme la Swan Land and Cattle Company qui monopolise
un demi million d’acres, ou la Prairie Land and Cattle Company qui
s’enorgueillit de 150 000 têtes de bétail. Les prix montent, la
maind’œuvre est bon marché, les bénéfices sont substantiels. Dans les
années 1882-1884, le boom est à son apogée. Mais la fièvre de
spéculation entraîne des excès. Les pâturages se trouvent bientôt
surpeuplés, envahis par des éleveurs de moutons, menacés par
l’avance des fermiers qui entourent de barbelé, nouvellement inventé,
leurs domaines. Pour se protéger, les cattle kings à leur tour clôturent
leurs ranchs. Les frais d’exploitation s’accroissent, les vols de bétail
augmentent, les prix s’effondrent. Faisant suite à la sécheresse, l’hiver
catastrophique de 1886-1887 entraîne des pertes désastreuses, cause
de multiples faillites, et sonne le glas de l’Empire du Bétail, du moins
sous la forme de l’élevage extensif de l’open range. Il marque aussi le
déclin, sinon la fin, de la grande époque des cow-boys.
Dans la phase de contraction qui suit, le ranching change de style.
De spéculatif et pragmatique, il devient organisé et scientifique. Les
domaines se réduisent, la terre n’est plus seulement occupée mais
achetée ou louée, les pâturages, désormais enclos, sont utilisés en
rotation, du fourrage est distribué l’hiver, des méthodes efficaces de
sélection visent à produire un bétail de race. Le cow-boy des temps
héroïques ne survit pas au siècle qui voit la fin officielle de la
Frontière : il cède la place à un valet de ferme, occupé, dans d’étroits
périmètres, à planter des pieux, à réparer inlassablement des clôtures,
armé de tenailles, et à faire les foins.
Ce rapide aperçu permet de délimiter le cadre d’évolution du
cow-boy et autorise un bilan. Dans le temps, son existence est brève et
se circonscrit au quart de siècle qui suit la guerre de Sécession.
Géographiquement, son aire d’extension couvre un territoire
considérable, grand comme la moitié de l’Europe, qui va, le long des
versants orientaux des Rocheuses, du Rio Grande au Canada.
Socialement, son importance est faible. Les cow-boys ne seront jamais
plus que quelques dizaines de milliers, sur une population totale de
cinquante à soixante millions d’habitants. Leur condition est plus que
modeste et leur emploi précaire. Simple garçon vacher, le cow-boy
américain est un travailleur comme les autres, plus pitoyable

16 qu’héroïque, un salarié au service d’un employeur préoccupé de faire
de l’argent dans l’élevage du bétail. Economiquement, l’occupation
dans laquelle il est engagé est elle-même transitoire, étroitement
dépendante et d’importance secondaire. L’activité pastorale s’exerce
sur une frange éphémère de pâturages à l’avant-garde de la
colonisation. La soudaine expansion à une échelle jamais connue,
dans la phase, dernière, qui nous occupe, est due à l’existence des
vastes solitudes inhospitalières du Grand Désert américain où la
stérilité des sols, les rigueurs du climat, semblent interdire toute
culture. Parvenue au seuil de ces grandes plaines semi-arides de
l’Ouest, l’agriculture marque un temps d’arrêt, le temps que le progrès
technique lui donne les moyens de les mettre en valeur. Le ranching
apparaît donc comme une étape dans un mouvement qui le dépasse,
comme une activité de transition, adaptée au milieu, mais hautement
spéculative, qui connaît un développement rapide, des périodes de
dépression et de prospérité, suivies d’un déclin irrémédiable. Alors
que ranchers et cow-boys ont tendance à ignorer le reste du monde, à
se considérer comme une race d’hommes à part, à concevoir le cattle
country comme une région qui se suffit à elle-même, en fait ce qu’on
appelait « l’Empire » du bétail n’était qu’une « province » étroitement
dépendante du reste de la nation, affectée par la conjoncture
économique de l’Est, et l’état des marchés mondiaux, par l’extension
du réseau ferré, le progrès technique, les mouvements de population.
Son existence était conditionnée par les fluctuations des autres
frontières agricoles et industrielles. Sa prospérité était liée pour une
large part aux crédits accordés et aux capitaux investis par les
financiers yankees et étrangers, cependant que les courants d’affaires
entretenus avec les nourrisseurs du Middle West étaient déterminants.
Enfin, quant au volume de la production, sur les 39 675 533 têtes de
bétail recensées aux Etats-Unis en 1880, les Etats des Grandes Plaines
et du Texas ne fournissaient que 11 000 846 têtes, soit à peine 27% du
total. Historiquement, le cow-boy est un homme de la Frontière, et à
ce titre il participe à cette vaste entreprise d’exploration et de
colonisation par vagues successives de l’Ouest. S’insinuant entre le
trappeur, le prospecteur et les cultivateurs, l’homme du bétail trace des
pistes, établit des contacts entre le Sud et le Nord, stimule
l’implantation de villes et la construction de chemins de fer, impulse
des réalisations industrielles. Il n’est pas en selle, comme on s’est plu
à le faire croire, pour conquérir un continent, mais il ouvre la voie au
peuplement et propage une ébauche de civilisation. Son autre rôle

17 effectif est de marquer l’Ouest d’une empreinte significative, une
empreinte texane, qui s’impose dans les techniques de travail, la
tenue, le langage et les mentalités. Encore faut-il remarquer que cette
contribution historique, le cow-boy la partage avec l’éleveur qui est
dans la réalité la figure centrale de la profession où lui-même n’a
qu’un rôle subalterne, celui d’un travailleur saisonnier, souvent
itinérant.
C’est pourtant cet obscur pasteur à cheval, ce frustre bouvier, sale et
mal payé, « simple gardien de steaks ambulants », qui va devenir le
personnage le plus représentatif de l’Ouest américain, une idole
nationale, un héros de la mythologie universelle. Un certain nombre
de facteurs expliquent cette prodigieuse métamorphose.
Le pays d’abord. Le Far West, ultime Frontière, fascine les
contemporains, car il apparaît comme un monde lointain, étrange,
mystérieux, d’un exotisme romantique. Ces vastes espaces arides, les
Grandes Plaines, mal connues, exercent une inquiétante séduction.
C’est le pays des Indiens, ce qui leur confère une aura mythique
supplémentaire. Le cow-boy lui-même apparaît comme un type
humain différent, se distinguant du commun par une tenue colorée, un
équipement pittoresque, des manières et un langage singuliers, qui en
font un être à part. Deux éléments ajoutent à la fascination : le cheval
et le revolver. Le cheval, symbole de sa supériorité a toujours conféré
au cavalier un prestige qui le met au-dessus de la piétaille. Le six
coups, dispensateur du pouvoir de vie et de mort, double d’effroi
l’admiration qu’inspire un homme monté. Par ailleurs, si l’élevage
dans les fermes de l’Est n’attire pas l’attention, les méthodes utilisées
dans les ranchs de l’Ouest frappent les imaginations par leur côté
spectaculaire. Il émane de certaines phases captivantes comme les
round-ups, et surtout les longs drives un parfum d’aventure et de
danger. Il est fort probable que le cow-boy ne serait jamais devenu
célèbre sans ces périlleuses migrations qui donnent à la profession une
dimension épique. Les rampes de lancement de la gloire du cow-boy
seront donc ces pistes où il se révèle en tant qu’intrépide pionnier, et
la scène où il se fera connaître sera ces villes du bétail où il va
déployer ces extrêmes de tempérament qui vont attirer les regards de
la nation.
Une certaine mystique de la frontière, l’attrait d’une nouvelle espèce
d’homme à la tenue différente, à l’équipement impressionnant, à
l’existence aventureuse, ne suffisent pas à expliquer la glorification du
cow-boy, son émergence au rang de héros populaire. Dans son

18 excellente étude The Hero in America, Dixon Wecter définit les traits
du héros national typique : Common man issu du peuple, il est l’élu du
peuple, et il sert le bien commun. Bon, loyal, honnête, c’est un homme
de bonne volonté qui a le sens du devoir mais sait rester modeste. De
tempérament viril, il a du caractère, du courage, de la force et de
l’adresse. Vaincu, la défaite le grandit. Le cow-boy a quelque points
de ressemblance avec ce portrait robot. Homme de base, c’est souvent
un brave garçon réservé, un employé fidèle, intègre, qui a un sens
élevé du service. Son métier requiert des muscles, du cran et de
l’habileté. Face au progrès, il apparaît comme le défenseur épique
d’une cause perdue, le tenant sacrifié d’un monde condamné. Il
semble donc bien posséder les qualités essentielles qui en font un
candidat valable à l’immortalité, version américaine. Mais ce ne sont
là que les éléments de base, nécessaires mais non suffisants, dans un
processus d’héroïsation, car on ne naît pas héros, on est fait héros. La
création d’un héros populaire relève généralement de la tradition
orale. Dans ce dix-neuvième siècle américain, annonciateur de
l’époque moderne, il s’agit plutôt de la fabrication d’un héros de
culture de masse, ce qui suppose l’existence de moyens publicitaires
de diffusion, et d’un vaste public d’admirateurs potentiels. Le public,
il existe dans l’Est, où l’augmentation de la population, l’urbanisation
croissante, le développement de l’enseignement public gratuit, ont
multiplié les alphabètes. Ce sont les rêves de cette foule anonyme et
silencieuse de nouveaux lecteurs qu’auteurs et promoteurs vont
s’employer à combler. Le rôle de ces troubadours contemporains que
sont les journalistes, les romanciers populaires et les entrepreneurs de
spectacles, n’est pas seulement d’élargir le cercle de célébrité, leur
fonction est de développer des mythes qui soient en accord avec les
mythes archétypaux de la culture régnante, car un mythe, pour fleurir,
a besoin d’un climat d’opinion propice. Ce climat favorable
existait-il ? Le public était-il prêt à adopter le cow-boy ?
Il semble que les temps ne pouvaient être plus opportuns. En ces
années 1880 où l’on perçoit la fin de la Frontière, le cow-boy apparaît
comme l’ultime acteur de la phase finale d’un drame national unique,
le dernier des grands héros d’épopée. C’est aussi le dernier enfant de
la nature, et la Prairie disparue, c’est la fin de l’innocence, le paradis
perdu. Désormais interdit de grandes aventures, le citadin de l’âge
industriel ne peut qu’admirer le cow-boy et nourrir pour lui une
passion teintée de nostalgie, d’autant que, par leur jeune âge, les
cowboys personnifient la jeunesse passée de la nation américaine. Noirci

19 ou idéalisé tout à la fois, il pourra apparaître en knave (mauvais
garçon) ou en knight (chevalier). Le but des pourvoyeurs de mythes de
l’idéologie officielle sera de faire coïncider les aspirations populaires
avec les mythes nationaux dominants : mythes édéniques et
démocratiques, mythe de « la liberté source de tout le Bien et de tout
le Bon ». Propager par le truchement de la littérature d’évasion bon
marché des idéaux d’égalité et d’indépendance fleurissant dans le
paradis des grands espaces et dont le cow-boy est le représentant idéal,
contribue à rendre plus supportable pour les populations ouvrières
l’esclavage industriel, à leur faire oublier, sinon accepter, l’injustice
de leur condition. En même temps qu’opium, ces aventures par
procuration proposées par la fiction populaire jouent le rôle de
soupape de sûreté contre l’ennui et les frustrations. De même, la
violence par personne interposée aide à réduire les tensions agressives
et à canaliser le sadisme. L’autre but poursuivi est de faire de l’argent.
Publicistes, éditeurs, auteurs en tous genres, vont se faire les agents de
presse et de publicité du cow-boy dans une opération de marketing de
grande envergure. Ils seront aidés par ce qu’on peut appeler une
révolution dans le monde de l’édition. Dans la seconde moitié du
dix-neuvième siècle en effet, de nouvelles techniques d’impression
permettent de publier en quantité industrielle et en un temps record
toute une littérature périodique bon marché. La fabrique du mythe est
donc en place. Rien ne manque : une matière première séduisante, de
hardis promoteurs, des moyens de production en série, un puissant
arsenal idéologique, un marché étendu, un climat favorable. Il ne sera
pas sans intérêt de suivre les étapes de la fabrication d’un produit
qu’un processus complexe va conditionner en différentes variétés
mythologiques.
Les premiers à s’intéresser aux faits et gestes des cow-boys sont les
voyageurs et les chroniqueurs venus de l’Est, et surtout les journalistes
locaux et nationaux. Leurs témoignages, qui ont été rassemblés dans
un recueil admirablement documenté par W.C. Westermeier, révèlent
déjà les préjugés, les interprétations erronées ou intéressées, point de
départ de déformations futures. Tout au début, le cow-boy inspire de
la curiosité. On rapporte son adresse de cavalier, son habileté au lasso,
les difficultés et les dangers de la profession. Par la suite, dans les
années 1870, il se dessine de lui un portrait plus complet. Son
accoutrement exotique, son allure martiale, ses mœurs pittoresques
sont détaillés avec complaisance. Mais c’est surtout son
comportement dans les villes du bétail, alors en plein développement,

20 qui retient l’attention. Le cow-boy texan est dépeint comme un
ivrogne, un bagarreur, un sauvage sans foi ni loi qui se sert de son
revolver pour terroriser les honnêtes citoyens, un desperado qui mène
une vie dissolue de jeu et de débauche. Ces condamnations sans
nuances ne sont pas le seul fait d’un puritanisme moralisateur
soucieux du respect des lois et de la vertu. Les journalistes se font en
fait les défenseurs des intérêts des fermiers attachés, dans des secteurs
en voie de peuplement comme le Kansas, à la prospérité d’une société
rurale policée où le cow-boy n’a pas sa place. Cette peinture du
cow-boy en noir et rouge, aux couleurs du vice et de la violence, porte
en germe la tradition du cow-boy badman qui ne devait pas tarder à
fleurir dans la fiction populaire. Pourtant une attitude entièrement
nouvelle se développe à mesure que l’industrie du bétail tend à
devenir un big business honorable, soucieux d’attirer les
investissements. Des voix s’élèvent pour défendre le cow-boy contre
des attaques jugées injustes, au Wyoming notamment, où la profession
est mieux organisée et où les éleveurs contrôlent les affaires publiques
et une partie de la presse. On se rend compte aussi que certains
ranchers ont commencé comme cow-boys, d’où un besoin de
représenter le cowpuncher comme quelqu’un de respectable. Des
éditorialistes déplorent la mauvaise réputation qui lui a été faite. On
souligne son honorabilité ; on célèbre sa bonté et sa générosité ; on
rend hommage à son courage, à sa loyauté. A mesure qu’approche le
temps de son déclin, le ton se fait plus laudatif, des évocations teintées
de nostalgie glorifient ses mérites. On lui attribue dignité, intelligence
et éducation. Elevé au rang d’homme d’honneur, le voici promu
défenseur de la civilisation, et sacré chevalier.
Ainsi, les journalistes de l’époque, mêlant réalité et fiction, fixent le
cow-boy sous les traits contrastés d’un Janus au double visage : Sinner
or saint (pécheur ou saint), le portrait à l’eau forte ne laisse aucune
place aux demi-teintes. Tous ces témoignages partiaux contribuent à
faire sortir de l’anonymat un type humain qui, tour à tour vilipendé en
tant que desperado perdu de vices ou encensé comme « le chevalier à
l’armure de cuir », va devenir le point de mire de la nation. D’autres
bardes en effet, romanciers populaires et auteurs de feuilletons, vont
s’emparer de ces images pour les colporter, agrandies et colorées, sur
les chemins de la mythologie.
Des hommes d’affaires vont voir une occasion de rapides profits
dans l’édition de toute une littérature bon marché, dite à vapeur à
cause des presses rotatives à vapeur nouvellement inventées qui

21 l’imprimaient. Le plus grand pourvoyeur de Western stories est la
firme new-yorkaise Beadle and Adams qui submerge le pays sous un
déluge de feuilletons hebdomadaires mélodramatiques, les dime
novels, ou romans à dix cents. Les héros de ces séries à grand tirage
sont d’abord le chasseur inspiré de Bas de Cuir de J. F. Cooper, le
trappeur type Kit Carson, les hors-la-loi comme les frères James, ou
l’éclaireur-chasseur de bisons incarné par Buffalo Bill. Il faut attendre
1887 pour voir apparaître un cow-boy sous les traits du personnage
central. Encore faut-il remarquer que ce n’est pas sous la forme figée
d’un stéréotype. Le cow-boy des romans à quatre sous échappe en
effet aux généralisations. Il est l’objet d’une variété d’interprétations
de la part d’auteurs qui développent à son égard des attitudes diverses,
d’où une évolution au terme de laquelle émerge un prototype final.
Frederick Whittaker, ancien officier nordiste plein de préjugés
hostiles, considère le cow-boy comme une brute dégénérée, et l’Ouest,
qu’il ne connaît pas, comme le repaire de la barbarie. Buckskin Sam
Hall est le premier à défendre le cow-boy, « bon sauvage » que la ville
corrompt. Son panégyrique porte en germe l’attitude qui conduira à
ennoblir le cow-boy. Le colonel Prentiss Ingraham, le plus prolifique
de tous ces dime novelists, fait de Black Taylor, authentique cow-boy
artiste de cirque, un héros romantique capable d’exploits fantastiques.
Ignorant travail et bétail, ce justicier redresseur de torts, qui passe le
plus clair de son temps à faire la chasse aux Indiens et aux Mexicains,
à arracher de belles et pures jeunes filles aux griffes des bandits et à
combattre le mal, apparaît comme une incarnation du chevalier
d’antan. William G. Patten parachève la glorification du cow-boy, et
cela après que sa grande ère soit révolue. Désormais, exploité sans
retenue, le mythe se cristallise. Les traits sont simplifiés. Homme
d’action pour qui rien n’est impossible, le cow-boy devient un
parangon de vertu, un idéal d’honneur et d’héroïsme, le symbole de la
vie libre, nature’s nobleman.
Ainsi, dans les Western stories, le cow-boy subit une évolution
parallèle à celle qu’il connaît sous la plume des journalistes. S’il
accède au personnage central, de même qu’il conquiert la une des
journaux, c’est tout d’abord pour être calomnié, noirci.
Progressivement glorifié dans les deux media, il est élevé par étapes
successives de la dépréciation à la déification. Une production
torrentielle de plusieurs centaines de titres, qui rencontrent un
immense succès auprès des masses, contribue à faire de l’homme aux
deux revolvers le héros populaire le plus en vogue. Un public

22 insatiable fasciné par les merveilles de l’Ouest sauvage, absorbe sans
objection clichés et conventions d’un genre qui s’emprisonne de plus
en plus en une formule reproduite inlassablement dans une écriture
presque automatique : une histoire morale de vie élémentaire, une
débauche d’actions spectaculaires dans un environnement exotique,
une délinéation nette du bien et du mal qui ne pose pas de problèmes
psychologiques à des lecteurs simples, plus séduits par des caricatures
imaginaires que par la représentation fidèle de la réalité. Au tournant
du siècle, le genre s’abâtardit dans l’outrance, dégénère dans une
escalade de violence sur fond de toile du Far West et tombe au niveau
des magazines pour la jeunesse. Dans leur sillage, les bandes
dessinées qui héroïsent le cow-boy ont un grand succès, comme en
témoignent en France les gros tirages des albums de Lucky Luke.
Parallèlement, le cow-boy inspire une littérature plus sérieuse, et son
prestige, déjà affirmé dans les dime novels, va se confirmer sur la
scène des belles lettres. Le premier roman de qualité qui contribue à
immortaliser le cow-boy, A Son of the Plains d’Arthur Paterson,
apparaît en 1895. Il est suivi deux ans plus tard d’un ouvrage d’Alfred
Henry Lewis, Wolfville, qui remporte un grand succès. Dans The Story
of the Cowboy, Emerson Hough offre du cow-boy une vision
romantique et colorée. Mais c’est en 1902 avec The Virginian
qu’Owen Wister, un écrivain de talent aux goûts aristocratiques,
diplômé d’Harvard, donne ses lettres de noblesse à l’interprétation
littéraire du cow-boy qu’il fait sortir du ghetto de la fiction populaire.
De fait, l’œuvre, présentée comme a romance of cattleland, est
encensée par la critique et acclamée comme le classique du genre.
C’est un cow-boy idéal, mais inauthentique et sans rapport avec la
réalité, qui est proposé à l’admiration du public cultivé. Amalgame de
plusieurs archétypes, l’enfant de la nature, le preux chevalier
médiéval, et le self-made man entreprenant, le Virginien est un natural
gentleman, l’incarnation sublimée d’un mythe, un symbole national,
« une expression des croyances américaines », pour reprendre un
commentaire de l’auteur. L’ouvrage est dédié à Theodore Roosevelt
qui, pour raison de santé, s’est installé dans un ranch du Dakota. Lui
aussi idéalise la Prairie primitive et ses hôtes dans plusieurs livres à la
gloire du pays et de la vie rude des éleveurs de bétail. Pus tard, ce
grand chasseur-baroudeur amoureux de l’Ouest se fera l’apôtre de
l’énergie virile et formera un régiment de cavaliers volontaires, les
Rough Riders, qui s’illustreront contre les Espagnols dans la
campagne de Cuba. Les cow-boys, qui forment l’essentiel de la

23 troupe, y gagnent une réputation de courage et d’audace, et Roosevelt
celle d’un héros bagarreur qui le mènera à la Maison Blanche en tant
que cow-boy président. On peut dire que par ses écrits, comme par ses
actes, Roosevelt imposa une vision romantique des gens et des choses
de l’Ouest pastoral à la conscience américaine.
Dans le sillage de Wister et de Roosevelt, d’autres auteurs, vont,
avec des talents divers, glorifier le cow-boy. Zane Grey introduit la
violence et le sexe dans des westerns mélodramatiques qui sont autant
de best sellers. Tour à tour Max Brand, Ernest Haycox, Luke Short,
Frank Gruber, exploitent une formule reprise plus près de nous par
Louis L’Amour. Ce dernier, avec un tirage total qui dépasse deux cent
millions d’exemplaires pour quatre-vingt livres traduits en dix
langues, bat tous les records de vente en librairie. D’autres romanciers
comme Jack Schaefer, A. B. Guthrie, ou Vardis Fisher, produisent des
œuvres de meilleure qualité. Par ailleurs, tout au long du vingtième
siècle, d’innombrables historiens, biographes, critiques et spécialistes
divers contribuent par leurs études trop souvent bien peu érudites à
diffuser une aura romantique autour du cow-boy, sans oublier les
revues aux titres trompeurs comme True West ou Real West, qui
prétendent restituer la vérité de l’Ouest.
Et puis il y a les artistes. Avant que les progrès de la photographie
ne permettent de reproduire et d’imprimer des clichés, les revues et
magazines utilisent des illustrateurs itinérants qui exécutent sur le
terrain des dessins reproduits par la gravure sur bois. Ainsi, les deux
plus importantes revues de l’époque, Harper’s Weekly et Frank
Leslie’s Illustrated Newspaper, publient de saisissants reportages sur
la vie des ranchs. Les peintres aussi sont attirés par l’Ouest. Deux
d’entre eux, Frederick Remington et Charles Russell se font les
chantres des cow-boys. Pour Remington, la Prairie est une scène de
théâtre tragique, et ses héros y mènent en toute liberté une vie pleine
d’aventures et de dangers. Il est fasciné par les chevaux, et les
cavaliers sont les sujets de beaucoup des 2750 peintures, dessins et
bronzes qu’il laisse à sa mort, où il célèbre les exploits de la
flamboyante cavalerie américaine, et le courage des cow-boys pris
dans des embuscade indiennes, des cow-boys sacralisés qui ne sont
jamais dépeints au travail dans les ranchs. Russell, épris de liberté,
mène une existence de cow-boy vagabond, et œuvre fiévreusement à
fixer les dernières images de la Frontière du Montana. Il saisit surtout
les aspects pittoresques, les scènes dramatiques. Tant lui que
Remington, en privilégiant les temps forts et l’action, offrent une

24 image romantique d’un cow-boy transfiguré, et une vision embellie de
sa vie.
Les cow-boys eux-mêmes vont participer à l’édification de leur
propre mythe. Certains d’entre eux, dotés de talents littéraires,
écrivent leurs mémoires, comme Andy Adams, Teddy Blue Abbott ou
Charles Siringo, qui, dans son autobiographie colorée, brode sur la
réalité et vise au succès commercial. Dans leurs témoignages
romancés, ces gens du métier sont portés à poétiser le bon vieux
temps et à l’entourer d’une aura romantique. Outre ces chroniqueurs,
le cow-boy de base se charge bien souvent d’être son propre agent de
presse et de publicité. En fait, la légende est en marche alors que ses
héros vivent encore la réalité qui lui sert de support, le mythe du
cowboy prenant naissance avant la fin de la Frontière. Dans ce phénomène
de coexistence, l’éloignement dans l’espace semble avoir joué le rôle
du temps dans la distanciation nécessaire à l’élaboration de toute
légende. Magazines et littérature populaire à sensation sont lus
avidement dans les ranchs. Comment ne pas être influencé par cette
saga romantique qui transfigure le quotidien bien prosaïque d’une
existence des plus monotones pour un pauvre bouvier ? Le cow-boy,
surtout s’il est très jeune, va se sentir obligé, par amusement, de
projeter une image flatteuse de lui-même conforme au mythe qu’on lui
assigne. Il aime en particulier prendre des poses avantageuses dans les
studios de photographes des villes du bétail en arborant, cigarette au
bec, l’air menaçant, des revolvers d’emprunt. A Abilene, comme à
Dodge City, il va jouer au dur pour impressionner les honnêtes
citoyens et les gens de l’Est, en orchestrant en particulier de faux
règlements de comptes.
Une occasion privilégiée est donnée au cow-boy de faire étalage de
ses capacités au cours d’une démonstration riche en couleurs : le
rodéo. Nés de rivalités entre équipes, les premiers rodéos furent des
réunions amicales où les cow-boys des ranchs voisins se mesurèrent
dans des exercices d’adresse à cheval et au lasso, sans qu’il y ait eu
une grande différence entre ces jeux et le travail quotidien. Avec la fin
de l’open range, les rodéos deviennent des exhibitions de plus en plus
populaires qui se tiendront dans les villes les jours de fête ou de foires
agricoles, précédées de parades et dans une atmosphère de kermesse.
Un pays dépourvu d’histoire et de traditions voit dans cette
dramatisation de la force, du courage et de l’adresse, une symbolique
nostalgique destinée à remémorer, sinon à perpétuer, les anciennes
pratiques comme les vertus d’une époque pionnière menacée d’oubli.

25 Pour les participants du début du vingtième siècle, c’est entre autres
un bon moyen de montrer au pied tendre ce qu’un cow-boy est
capable de faire. Bientôt le rodéo s’impose comme sport national de
l’Ouest. L’été venu, la moindre bourgade organise son rodéo patronné
par la Chambre de Commerce. De grandes manifestations étalées sur
une semaine ou plus, les Frontier Days de Cheyenne, le Pendleton
Round-up, le fameux Calgary Stampede, attirent des dizaines de
milliers de spectateurs. Le soir venu, quand la poussière et l’excitation
se sont un peu dissipées, des shows clôturent la journée. Le rodéo,
commercialisé à outrance, est aussi envahi par le professionnalisme. Il
devient un big business qui implique tout un monde d’éleveurs,
d’organisateurs, de promoteurs, de fabricants d’équipements et de
trophées, de marchands de souvenirs et de magazines spécialisés. Un
monde bien-pensant et à la fibre patriotique, témoin la prière du
cow-boy qui rassemble, avant le début des épreuves, sous les plis des
drapeaux, animateurs, juges, participants et reines de beauté d’un jour.
Créée en 1936, la Rodeo Cowboy Association établit un calendrier et
codifie ce qui est devenu un sport spectacle avec ses superstars,
adulées par des millions de fans. Ces athlètes professionnels ne sont
pas des travailleurs des ranchs, mais des exhibitionnistes qui se
produisent pour l’argent et la gloire dans une arène. Une épreuve
comme le bull riding, qui consiste à se cramponner sur le dos d’un
taureau Brahmâ, n’a rien à voir avec les activités normales des
gardiens de troupeaux et tient plutôt de l’attraction. Il en est de même
du steer wrestling, où, flanqué d’un aide, qui empêche le bouvillon de
s’échapper, le compétiteur doit se laisser glisser d’un cheval lancé au
galop, saisir la bête par les cornes, freiner sa course et la terrasser.
Dans le calf roping, s’il est fait appel à l’habileté dans le maniement
du lasso nécessaire à tout cow-boy, le côté chronométrage est
complètement étranger au monde de l’élevage où l’on a toujours pris
son temps pour contrôler une bête. De même le bronc riding est un
numéro inconnu dans un processus normal de dressage. Un cavalier
doit monter à cru un étalon sauvage, sans se faire verser, neuf
secondes au moins, en se tenant d’une seule main, les pieds à la
hauteur de l’encolure de l’animal. Néanmoins, le champion de rodéo
reste par un certain côté un prolongement du cow-boy dont il confirme
l’image du gars rude, indépendant et fier, qui, sans garantie de salaire
ni assurance sociale, couvre chaque année les dizaines de milliers de
kilomètres du suicide circuit, au risque de s’estropier pour la vie. La
fascination des foules s’explique par le parfum de danger, le climat de

26 violence, qui président à l’affrontement entre l’homme et la brute. Et
puis, il y a ce côté de célébration presque magique, de rituel, où un
homme en costume cérémonial de cow-boy fait revivre la conquête de
l’Ouest dans ce qu’elle a d’essentiel, la soumission par la force de la
nature sauvage. Si l’on ajoute les histoires légendaires de mustangs
impossibles à monter, l’évocation des prouesses des grands recordmen
de vitesse et d’adresse, tels Bill Picket, « le démon sombre », on
conçoit qu’accroissant l’affabulation, le rodéo ait été un élément
moteur de la légende.
L’image mythique du cow-boy va se trouver rehaussée par une autre
forme de spectacle proche de la parade foraine, le cirque. L’idée de
mettre l’Ouest en show en le faisant passer de la Prairie à l’arène,
revient à Barnum, l’inventeur du cirque américain. Un autre
promoteur célèbre s’empare de la formule, William Frederick Cody,
dit Buffalo Bill, à qui des dime novels et des mélodrames ont valu une
notoriété nationale. En 1883, celui qui est devenu le héros par
excellence de l’Ouest monte un spectacle fastueux, le Wild West
Show. Dans des enceintes de plein air plus grandes qu’un stade,
devant des foules de plus de cinquante mille spectateurs, six cents
acteurs, trois cents chevaux, amenés en train spécial de cinquante
wagons, présentent trois heures d’attractions grandioses et d’exploits
extravagants de la Frontière. Aux côtés de Buffalo Bill, qui se produit
dans des exercices de tir acrobatique, Anne Oakley, the Little Sure
Shot, fait valoir son adresse à la carabine, et l’authentique chef sioux
Sitting Bull se pavane, parfois sous les sifflets. De vrais cow-boys
s’exhibent dans des numéros de domptage et de voltige équestre ou
d’adresse au lasso. On les voit même repousser des attaques indiennes,
canaliser une charge de bisons, et combattre aux côtés du général
Custer. Précédé de campagnes publicitaires sous la forme d’immenses
affiches aux couleurs tapageuses, le spectacle connaît un succès
triomphal dans ses tournées internationales. Les personnalités, têtes
couronnées en tête, expriment leur admiration. Les prouesses dont les
foules éblouies sont les témoins oculaires influencent favorablement
l’image publique du cow-boy et contribuent à faire oublier la
réputation de mauvais garçon qui est la sienne. D’une des vedettes
texanes de la troupe, Buck Taylor, sacré sur sa belle mine King of the
cowboys, Buffalo Bill va faire le premier héros cow-boy, un
personnage flamboyant, porteur d’un héritage américain. Son habileté
de showman inspire des imitateurs. Jusqu’en 1938, des Wild West
Shows itinérants vont sillonner le pays, et vendre une vision

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