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Les Gnawa marocains de tradition loyaliste

De
181 pages
Le mérite de cet ouvrage est d'éclairer le fait social et religieux gnawa sous ses différents angles. Angles historique et social d'abord, puis les dimensions religieuse, symbolique, rituelle, fondée sur une recherche dans les sources documentaires mais aussi sur des rencontres avec des responsables de la confrérie. Enfin l'ouvrage questionne l'actualité toute récente de l'appellation "gnawa" comme identité d'adoption assumée par une certaine jeunesse marocaine non issue de familles gnawa, et souligne également le rôle central de musique et de la transe.
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LES GNAW A MAROCAINS DE TRADITION LOYALISTE

Histoire et Perspectives Méditerranéennes Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.

Déjà parus
Patrick KESSEL, Le peuple algérien et la guerre, 2003. Philippe CARDELLA, Notes de voyage à Chypre -Opuscule, 2003. Cécile MERCIER, Les pieds-noirs et l'exode de 1962 à travers la presse française, 2003. Faiza JIBLINE, Proverbes et locutions proverbiales en usage à Marrakech, arabe-français, 2003. André WILMOTS, De Bourguiba à Ben Ali, 2003. Abderahmen MODMEN, Les français musulmans en Vaucluse, 2003. David Raphael ZIVIE, La guerre d'Algérie vue par Francis De Tarr (1960, 1961-1962),2003. Sadek NEAIMI, L'Islam au siècle des Lumières. Image de la civilisation islamique chez les philosophes français du XVlllème siècle, 2003. Jean-François MARTIN, Histoire de la Tunisie contemporaine, 2003. David MENDELSON (coord.), La culture francophone en Israël, tome 1 et II, 2002. Chantal MOLINES, Algérie: les dérapages du journal télévisé en France (1988-1995), 2002. Samya El MECHA, Le nationalisme tunisien scission et conflits 1934-1944,2002. Farid KHIARI, Vivre et mourir en Alger, 2002. Hauria ALAMI M'CHICHI, Genre et politique au Maroc, 2002. Yasmine BOUDJENAH, Algérie - décomposition d'une industrie, 2002. Mohamed BOUDIBA, L'Ouarsenis, la guerre au pays des cèdres, 2002. Mohamed-Habib DAGHARI-OUNISSI, Tunisie, Habiter sa différence-le bâti traditionnel du sud-est tunisien, 2002.

Pierre-Alain CLAISSE

LES GNAW A MAROCAINS DE TRADITION LOYALISTE
Préface de Pierre Lory

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

~L'Hannattan,2003 ISBN: 2-7475-4425-7

SOMMAIRE PRÉFACE .11

INTRODUCTION.

...

17

PREMIÈRE PARTIE: A PROPOS DE L'HISTOIRE ET DE L'ORGANISA TI ON DES GNAW A CH.APITR.E 1 : A LA RECHERCHE D'UNE HISTOIRE CH.APrrR.E 2 : INTERPRÉTATION D'UNE TRADITION

25 29 37

CH.APrrRE 3 : SOCIOLOGIE DES GNAW A CONTEMPORAINS.. 51 CHAPITRE 4 : CE QU'IL RESTE DE LA PLACE DES MAÎTRES DU CULTE GNAW A DANS LA SOCIÉTÉ MAROCAINE CHAP ITRE 5 : LES SERVITEURS DU CULTE

65 83

DEUXIEME PARTIE: LA VIE RITUELLE DES GNA WA CHAPITRE 6 : LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE CHAPIT'RE 7 : L'OUVERTURE DU RITUEL DE LA LILA CHAPI'TR.E 8 : UN MOMENT CHARNIERE : LE SACRIFICE

92 95 104 121

CHAPIT'RE 9: L'ORDRE D'APPARITION DES GÉNIES DANS LE DÉROULEMENT DU RITUEL 133 CHAPITRE 10 : ENTITÉS FÉMININES ET SORTIE DU RITUEL 155

EPILOGUE ... RÉFÉRENCES CITÉES TABLE DES MATIERES

...

169 175 .183

Préface

Les sociétés de l'Afrique du Nord ont très naturellement retenu l'attention des chercheurs européens, et français en particulier, depuis plus d'un siècle. Leurs travaux ont été conditionnés par les entreprises coloniales pour une part, mais procédaient également d'un souci réel de comprendre comment y fonctionnaient les divers segments de la société musulmane. Ici, l'observateur s'est souvent trouvé piégé à l'effort de classement qui fondait sa propre discipline. L'évolution culturelle en Europe cherchait à distinguer le religieux du laïc, le sacré du profane et, au final, le discours scientifique du discours théologique. Ceci permettait intellectuellement la fondation de nouvelles disciplines dans les sciences sociales... La tentation était grande de percevoir la vie religieuse au Maghreb soit sous l'angle exclusif des liens et comportements sociaux (sociologie, ethnologie), soit au contraire d'y chercher avant tout les contenus doctrinaux, symboliques, mystiques, en se fondant sur la culture lettrée locale qui l'exprimait (islamologie). Le cas des Onawa était d'autant plus délicat à aborder qu'il se situe en dehors des catégories par lesquelles les musulmans marocains eux-mêmes présentent leur culture. Ils ne sont pas perçus d'emblée comme membres d'une confrérie soufie au sens ordinaire du terme, on les cantonne volontiers dans un rôle de marginal et peu valorisant de groupe commerçant avec les esprits, les djinns, à des fins de guérison. Ni caste ni tarîqa au sens conventionnel, les Onawa ont longtemps constitué un angle aveugle de la recherche sur la société maghrébine, et cela jusqu'aux premiers travaux en la matière de A. Diouri et V. Pâques. Le mérite du travail de Pierre-Alain Claisse est d'éclairer le fait social et religieux gnawa sous ses différents angles. Angles historique et social d'abord, avec le rôle servile et militaire assumé par les ancêtres venus d'Afrique subsaharienne, qui se sont prolongés dans quelques cas jusqu'à une époque récente dans leurs rapports avec le Palais. Mais cet ouvrage accorde

aussi une large place aux dimensions religieuse, symbolique, rituelle. Il est fondé sur une recherche dans les sources documentaires, mais aussi sur des rencontres prolongées avec des responsables de la confrérie. Il relève combien la mémoire des sociétés orales diffère radicalement de celles de l'écrit et requiert une lecture appropriée. Celle-ci est notamment inscrite dans un rituel fort riche - notamment dans ses dimensions psychothérapeutiques - dont une description précise et un décodage attentif sont proposés. Un tableau des structures et des activités actuelles de la confrérie au Maroc est tracé. Enfin, l'ouvrage questionne l'actualité toute récente de l'appellation "gnawa" comme identité d'adoption assumée, de façon latérale, par une frange de la jeunesse marocaine non nécessairement issue de familles gnawa, et observe comment cette translation peut avoir lieu. Le rôle central de la musique et éventuellement de la transe est souligné, et comment il a propulsé certains Gnawa dans le monde des spectacles, des festivals... Il permet ainsi une meilleure évaluation de ce fait religieux et social si original et attachant, ce métissage culturel qui poursuit sous des formes renouvelées sa vocation de réunir des hommes entre eux, de les réconcilier avec leurs propres esprits.
Pierre Lory Ecole Pratique des Hautes Etudes

Avant-propos

Ce livre reprend la version originale du mémoire de diplôme d'École déposé à titre d'auteur en mai 1996 à l'École Pratique des Hautes Études, Section Sciences religieuses, Sorbonne. Courant 1999, la copie du mémoire de soutenance a été retirée, à ma demande, de la bibliothèque de l'actuel Centre Jaques Berque de Rabat, en vue du présent remaniement qui comporte plusieurs ajouts à la version originale. Ces ajouts sont tirés de notes personnelles et d'articles d'auteur qui n'auraient pu être réalisés sans le soutien du Centre National du Livre (commission des Sciences de l'homme et de la société), de la Fondation Nationale des Sciences Politiques (PROgramme Sciences Environnement Société) et de l'Institut des Etudes Politiques de Paris (Programme Monde Musulman). Vu la rapidité de l'avancement de l'état des connaissances sur les Gnawa du Maroc, certains paragraphes de ce travail peuvent paraître discutables, voire dépassés. Ce travail de longue haleine escompte néanmoins être explicitement cité par ceux qui le reprennent. C'est pourquoi il paraissait urgent de le publier en l'état. Cette publication n'est pas pour autant à l'abri du photocopillage qui, rappelons-le, tue le livre. Pierre-j\lain Claisse Paris, octobre 2003

Règles de transcription En vertu de l'arrêté du 4 novembre 1993 relatif à la terminologie des noms d'Etats et de capitales (Journal officiel de la République française du 25 janvier 1994), les toponymes employés dans le texte respectent la forme française (exonyme) existante ; on écrira: "localité de Sidi Ali Ben-Hamdouch" en référence à deux listes: celle établie des codes postaux marocains, et validée par l'Union Postale Universelle, et celle des musem-s recensés par la Division des Liaisons Administratives du Ministère de l'Intérieur du Maroc. Par souci d'homogénéité, on utilisera l'écriture toponymique pour le nom propre et ses dérivés (les Hamadcha) relatifs aux "traditions historiques francophones établies" invoquées par l'arrêté précité (Article 2.1). C'est dans cet esprit que, pour les mots tels que Islam, la règle typographique en usage à l'Imprimerie nationale française est respectée, affectant une majuscule, quand le mot désigne la civilisation et une minuscule quand il désigne la religion. Les mots arabes connus des dictionnaires usuels de la langue française restent orthographiés comme tels: la sunna, le calife, les cheikhs, les chérifs, une tente touarègue etc. Quant aux citations insérées au corpus, la translittération des auteurs a été conservée en l'état et il en va de même des noms d'auteurs; leurs références sont mises entre crochets [par dates] et renvoient à la bibliographie chronologique en fin d'ouvrage. Cependant, la terminologie vernaculaire mise en italique dans le corpus suit le système de transcription phonétique ci-dessous et tente de conserver une relative parité entre les lettres arabes et les caractères latins. Le fait est que dans le parler marocain, les expressions purement gnawa ou les langues sahélo-sahariennes, la prononciation et les pluriels ne suivent pas forcément l'arabe littéral. La morphologie et la syntaxe variant selon les régions et les personnesressources, les linguistes voudront bien pardonner ce qui peut apparaître comme l'inexactitude de plusieurs transcriptions. t(thâ') d (dâl) ~t(tâ') w b (bâ') h (hhâ') C
~a) (al if) \ e

s (sîn) l./"I
t(t'â') .ob

~x (khâ') t z(zâ') j
d(d'âd)

J' Qîm) c:

r (râ')

J

d(dhal)

j

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g (ghayn)

t

~s(sâd)
'('ayn)

~$(shin)

t

l./"I
j;

z(z'â')

m (mîm) f'
l~y(yâ')

1(lâm) J ~u) w(wâw) .J

k (kâf) h (hâ') 0

~q(qâf) J
n)~ (nûn) ù

INTRODUCTION

Il est possible que la communauté musulmane des adeptes et des musiciens du culte gnawa se répartisse sur un territoire qui dépasse les frontières du Royaume du Maroc par l'Ouest algérien et le Nord-Ouest mauritanien. Néanmoins, le nombre de ses représentants demeure impossible à déterminer, aucune statistique, aucun statut juridique ne permet de les circonscrire. On peut estimer le nombre des maîtres de musique gnawa à une centaine d'individus qui animent des cérémonies de possession dans la région des quatre villes impériales du Maroc (Fès, Marrakech, Meknès, Rabat) et se déclarent être les héritiers légitimes de gardes noirs du sultan Moulay Ismail (1672-1727 J.CI). Les Gnawa : essai de définition Considérons que le mot gnawa recouvre plusieurs réalités correspondant à différentes périodes historiques: 1° les captifs noirs arrivés au Maroc à l'époque de la traite saharienne (XVIème siècle), 2° le corps des serviteurs royaux dont "l'armée et la garde noire" (fin XVIIème siècle), 3° un
I Toutes les dates qui suivent, sauf indication contraire, sont inscrites dans le calendrier chrétien, par simple souci de commodité.

réseau de musiciens investis de pouvoirs magico-religieux qui prend essor fin XIXème siècle, 4° dans son acception la plus contemporaine, certains jeunes des grandes villes, quelque peu marginalisés, se réclamant de la culture gnawa.

Aujourd'hui, l'appellation gnawa désigne au sens large les communautés composées des descendants d'esclaves noirs, 'abld Les membres de la société des Gnawa se disent plus précisément issus des corps de serviteurs des palais royaux des quatre "villes impériales", constitués de la garde royale et du service personnel du souverain. Le secrétaire particulier du sultan Moulay Ismail, Sliman Ez-Zerhuni, aurait nommé ces soldats d'élite : 'abjd-al-boxarl~nom que l'on pourrait traduire par les serviteurs d'El Bokhari [cf: 870], qui est le compilateur de la plus ancienne tradition musulmane. Cette garde royale a joué un rôle non-négligeable dans l'accession au pouvoir et le renforcement des dynasties chérifiennes, notamment celle des Alaouites régnant actuellement. En effet, cette "garde noire" a été l'un des instruments dont les sultans se sont servis pour affirmer une autorité croissante sur les fractions tribales du territoire marocain. Le maintien d'un minimum d'ordre et de sécurité politiques ont favorisé la constitution d'une administration centralisée et permanente, le maxzen. Devenue encombrante, parce que nOlnbreuse et influente, la garde noire fut plusieurs fois réorganisée par les sultans. De nouveau restructurée par le protectorat français dans un but militaire, elle fut définitivement cantonnée au rang de garde de parade à l'indépendance nationale. D'anciens soldats noirs sont restés sur "la voie d'Allah", djihad, par la pratique de la mystique (ordres des Qadiri, 'Issawa, Hamadcha, etc.). Certains de ceux-ci seraient entrés dans un culte de possession aujourd'hui appelé mluk. Les officiants de cette forme particulière de cérémonies de transes se nomment eux-mêmes Gnawa. Ils pensent leur culte sur le modèle des confréries extatiques de l'islam mystique, le soufisme. Mais le mluk appartient plus précisément à un islam pratiqué par des milieux illettrés et appelé "culte des saints" par différents observateurs étrangers, dont Doutté [1899-1900]. En effet, certains maîtres de cérémonies gnawa se livrent à des 18

incantations qui les démarquent des ordres soufis reconnus. Les panégyriques, formulés par les maîtres du culte des Gnawa, sont essentiellement destinés aux ancêtres tutélaires des gardes et des serviteurs noirs du très ancien appareil d'État marocain, maxzen. Les Gnawa participent ainsi à la régénération de la tradition orale des populations noires et métissées. Cette mémoire se substitue aux archives royales inaccessibles à liberté d'interprétation de l'islam officiel du Maroc, le malékisme. Le culte des Gnawa constitue donc un outil de pouvoir. Il se diversifie en fonction de ses lieux d'expression, mais n'en demeure pas moins vivant et codifié. Si aujourd'hui l'appellation gnawa est employée pour désigner de manière péjorative les jeunes délinquants des grandes villes, c'est qu'un certain nombre de ces jeunes sont effectivement attirés par la culture musicale gnawa sous sa forme "folklorique" diffusée par les Inédias. Ces jeunes désabusés s'intègrent parfois aux réseaux des jeunes musiciens de la communauté noire, également marginalisés. De fait, les responsables du culte des Gnawa prennent en charge ces nouveaux adeptes qui s'imprègnent alors de la mémoire communautaire. On peut dire de ces musiciens misérables, mendiants et errants, qu'ils sont devenus les acteurs de la mise en scène de l'histoire des populations noires du Maroc. Il est vrai que les véritables tenants de la tradition orale gnawa qui affirment être les authentiques gardiens de l'identité culturelle noire du Maroc ne possèdent eux-mêmes qu'une filiation incertaine, prenant source en une représentation mythologique de l'Afrique subsaharienne, blJad-as-sudan. Ce pays "réinventé" est le berceau des génies possesseurs noirs, perçus par les Arabo-Berbères comme des puissances antéislamiques et un peu facilelnent assimilées à des djinns. Si on redoute le pouvoir de ces génies mystérieux, c'est parce qu'il est étroitement lié aux mythes de fondation des sanctuaires de nombreux saints tutélaires, siyad, du Maroc. Or, les mythes de fondation des sanctuaires marocains restent à étudier au risque

l'illettré1 et autorise, dans les limites de la loi, une certaine

1 Nous prenons ici le mot "illettré" dans son sens neutre et non péjoratif: qui ne connaît ni la lecture, ni l'écriture. Il s'agit le plus souvent de personnes issues de milieux ruraux et socialement défavorisées. 19

de disparaître sans que l'on ne puisse en expliquer le mécanisme syncrétique. Sans pour autant prétendre donner la clef des relations de l'islam marocain avec la culture berbère préexistante, on peut étudier les apports exogènes aux pratiques musulmanes dites orthodoxes.

On sait que les responsables du culte de possession des Gnawa prennent en charge les personnes "frappées" par les génies possesseurs noirs. Seuls les véritables maîtres du culte gnawa ont la réputation de maîtriser ces puissances invisibles, particulièrement violentes et redoutées par de multiples "tribus" ou lignages marocains. Ces puissances, appartenant à un folklore parfois jugé passéiste, voir hérétique, incarnent tout au moins le souvenir vivant de violents combats menés par les temps anciens. Ce panthéon de puissances, qui ne se compose pas exclusivement de djinns, évoque de grandes victoires que les Gnawa ont parfois remportées sur ce qu'ils qualifient de forces obscures et qui n'est autre qu'eux-mêmes. En effet, la cérémonie de possession des Onawa est une scène qui représente des batailles souvent perdues d'avance; ces mythiques barouds d'honneur contre ce que chacun a de plus obscure au fond de soi n'enlèvent rien à J'intérêt historique qu'offre le spectacle de la IlIa gnawa. L'erreur Inajeure serait néanmoins de prendre à la lettre le récit de la genèse d'une communauté de culte composée d'assemblées gnawa aux profils multiples. C'est pourquoi il nous faut progresser avec prudence dans cet enchevêtrement de savoirs oraux et écrits.
Lieux d'enquêtes

Dans les premiers jours d'enquête de terrain, en 1990, mes contacts personnels avec les musiciens gnawa se limitaient aux rues des grandes villes modernes du littoral atlantique: Casablanca et Essaouira. Ne sachant que répondre à mes questions maladroites, les jeunes musiciens m'ont renvoyé vers la capitale Rabat que je connais bien pour y avoir vécu. J'ai été reçu à des cérémonies familiales, 111a-s,indépendantes du calendrier rituel et organisées dans des buts thérapeutiques, éducatifs et de divertissement. Pour répondre à nos interrogations sur les activités de la "confrérie des Onawa", il 20

nous a été permis d'assister aux "nuits sacrées" du mOIS musulman de ~a'ban qui précède le ramadan. Les travaux d'enquête ont véritablement commencé à Marrakech, capitale de la région du Haouz, point de départ des musiciens gnawa et des pèlerins vers les sanctuaires des saints fondateurs des dynasties hassania, ancêtres des Alaouites. Le jour du mulud (l'anniversaire de la naissance du prophète Mohamed) de l'année 1412 de l'Hégire (1992 J.C), on nous a conduit au sanctuaire de Sidi-Abdallah Ben-Hssen El Hassani, dans l'agglomération de Tamesloth, située à 15 km au sud de Marrakech. Ensuite, le pèlerinage a continué dans les collines surplombées par le mont Toubkal, au village de Moulay Brahim dit taJ'-.ibal u cercle de Tahannawt. d A l'occasion des festivités du mulud 1414 H. / 1994 J.C, j'ai été autorisé à accompagner les Gnawa de Rabat dans leur pèlerinage qui passe par les riches terres agricoles du Zerhoun. Située entre les villes impériales de Meknès et de Fès, cette province abrite des sites les plus anciens et notamment les ruines romaines de Volubilis. Le sanctuaire de Moulay Idriss Premier, fondateur de la dynastie des Idrissides et par là de l'unité du Maroc chérifien, est le centre des grandes cérémonies religieuses. Les Gnawa, tout en suivant les processions des confréries dites noires des Hamadcha et des Dghoughiyin, se sont rendus, non loin, aux sanctuaires de Sidi-Ali BenHamdouch et de Sidi-Ahmed Dghoughi. Cette étude de terrain s'est achevée par des entretiens avec plusieurs agents des rituels de possession qui ont aidé au bilan de nos travaux 1.
Exploitation des sources et objet de l'étude

Lors de ces enquêtes, peu d'érudits appartenant à l'élite des serviteurs noirs du palais royal auraient accepté d'être interviewés et d'expliquer ce qui les lie aux musiciens mendiants et aux marginaux des cités modernes. Je n'ai donc pas particulièrement cherché à les interviewer. Dans la première moitié du XXème siècle, les spécialistes occidentaux du Maroc constataient déjà le silence des lettrés, soucieux de
1 Certains noms sont incomplets pour préserver l'anonymat des informateurs, cela à leur demande. 21

démarquer leur Islam de cérémonies qu'ils jugent empreintes de démonologie, telles que le culte de possession des Gnawa 1. De fait, les sources se limitent aux récits de quelques informateurs issus de milieux modestes. Ils n'en révèlent pas moins un savoir dense et un attachement réel aux manifestations religieuses auxquelles participent les musiciens gnawa. En effet, les cérémonies accessibles à l'étranger mettent en scène un passé prestigieux que les agents du culte gnawa invoquent comme l'expression de leur légitimité sociale. Il est donc possible de restituer, dans un souci d'exactitude, le contexte historique des connaissances et des rites des Gnawa. Le recours à des sources littéraires, des récits de voyages et des documents ethnologiques divers dus à la plume d'administrateurs coloniaux, ainsi qu'à des études plus récentes, n'exclut pas de privilégier l'observation des rituels. Les récits et les témoignages d'agents du culte gnawa rencontrés ont permis de compléter l'état des connaissances; il s'agit notamment de récits recueillis auprès d'un maître de musique bien connu d'ethnologues marocains tels que Abdelhaï Diouri [1979] qui s'est intéressé le premier aux Gnawa. Le m I:allemgnawa de Rabat Si-Mohamed Chaouqi [1995] doit sa maîtrise du rituel au défunt Ba AI-' Arbi ; il est également le fils de Farah El 'Abdi, vétéran de la première guerre mondiale, sergent de l'armée française et garde royal n01488. Si-Mohamed nous a été présenté par le musicien médiéviste Henri Agnel [1990] avec qui il entretient des relations de travail de longue date. L'intervention de A. Diouri, H. Agnel, ainsi que du professeur y oussouf Tata Cissé2, auprès le m f:allemSi-Mohamed a permis d'en faire notre principal informateur, ou interlocuteur, chez les Gnawa. Si-Mohamed est celui qui m'a permis de confronter les sources littéraires avec la tradition orale gnawa. Ces informations orales recueillies auprès du maître sont présentées telles quelles, dans un parler franco-marocain de terrain, comme souvent en pareil cas.
1 On pourra consulter à ce sujet les commentaires de R. BruneI [1926] dans son introduction à l'étude sur la confrérie des' Issawa. 2 Cf: Interview de Y.T. Cissé par Fodé M.B. Sidibé: "Les origines des Gnaoua du Maroc d'après les traditions orales Soninké du Mali", in : [1994 Hamel]. 22