Philosophie du rock

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Les sciences humaines étudient le rock comme un nouveau genre musical dont l’explication devrait être sociologique. Elles nous parlent de jeunes révoltés écoutant Jimi Hendrix à Woodstock ou de l’antiracisme des fans de U2 ; elles décrivent l’ambiance « sex, drugs and rock’n roll » des grands concerts. Ce livre est très différent. Il ne relève ni de la critique musicale ni de la sociologie de l’art. Il porte sur la nature des œuvres musicales rock. Elles sont constituées par des enregistrements et faites en studio pour une diffusion de masse. — Quoi, le rock n’est pas avant tout une musique live ? — Non. Car l’œuvre musicale rock est essentiellement une certaine sorte d’artefact, un enregistrement, conçu pour être aisément disponible, grâce aux moyens techniques que furent le disque ou la bande magnétique, et que sont le CD ou le fichier informatique. Ce livre propose ainsi une ontologie et une métaphysique de ces choses ordinaires, les œuvres musicales rock, contenues dans les objets familiers : les CD ou les lecteurs mp3. Il révèle aussi la finalité de cette ubiquité des œuvres de rock : nous gérons nos émotions en nous passant un CD ou en écoutant notre ipod, en voiture, dans le métro, en travaillant, en dînant, etc. Cette disponibilité de l’œuvre de rock est la conséquence de son mode d’existence. Seule une philosophie conçue comme une ontologie pouvait nous l’apprendre.

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EAN13 9782130740292
Langue Français

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Roger Pouivet
Philosophie du rock
Une ontologie des artefacts et des enregistrements
Copyright
© Presses Universitaires de France, Paris, 2010
ISBN papier : 9782130573647 ISBN numérique : 9782130740292
Composition numérique : 2016
http://www.puf.com/
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Présentation
Les sciences humaines étudient le rock comme un nouveau genre musical dont l’explication devrait être sociologique. Elles nous parlent de jeunes révoltés écoutant Jimi Hendrix à Woodstock ou de l’antiracisme des fans de U2 elles décrivent l’ambiance « sex, drugs and rock’n roll » des grands concerts. Ce livre est très différent. Il ne relève ni de la critique musicale ni de la sociologie de l’art. Il porte sur la nature des œuvres musicales rock. Elles sont constituées par des enregistrements et faites en studio pour une diffusion de masse. — Quoi, le rock n’est pas avant tout une musiquelive? — Non. Car l’œuvre musicale rock est essentiellement une certaine sorte d’artefact, un enregistrement, conçu pour être aisément disponible, grâce aux moyens techniques que furent le disque ou la bande magnétique, et que sont le CD ou le fichier informatique. Ce livre propose ainsi une ontologie et une métaphysique de ces choses ordinaires, les œuvres musicales rock, contenues dans les objets familiers : les CD ou les lecteurs mp3. Il révèle aussi la finalité de cette ubiquité des œuvres de rock : nous gérons nos émotions en nous passant un CD ou en écoutant notreipod, en voiture, dans le métro, en travaillant, en dînant, etc. Cette disponibilité de l’œuvre de rock est la conséquence de son mode d’existence. Seule une philosophie conçue comme une ontologie pouvait nous l’apprendre.
Table des matières
Introduction 1 - Qu’est-ce que le rock ? 2 - Qu’est-ce qu’une philosophie du rock ? 3 - La métaphysique des choses ordinaires 4 - L’esthétique n’est pas autonome 5 - Émotions et valeurs Chapitre I. L’ontologie du rock 1 - Programme 2 - Cultures et arts populaires 3 - Les arts de masse, une perspective comparée 4 - L’art de masse et son public 5 - Le rock comme catégorie ontologique 6 - Qu’est-ce qu’une œuvre musicale rock ? 7 - L’enregistrement : une nouvelle poétique 8 - Objections et réponses 9 - Coda Chapitre II. Métaphysique des choses ordinaires et ontologie de l’art 1 - Ce qui est réel 2 - Contre l’ontologie de l’art 3 - Ontologie de l’artvsempirisme esthétique 4 - Appréciation esthétique et présupposés ontologiques 5 - Le nihilisme artefactuel 6 - Le problème de la constitution matérielle 7 - Il y a des choses ordinaires Chapitre III. Les œuvres d’art comme artefacts 1 - Mode d’existence 2 - L’ameublement du monde 3 - Qu’est-ce qu’un artefact ? 4 - Les œuvres d’art sont-elles des artefacts ? 5 - La réalité des artefacts et des œuvres d’art 6 - Constitution, identité et persistance des œuvres d’art 7 - Les dieux sont dans la cuisine Chapitre IV. Le rock en contexte 1 - Non à l’ontologie, oui à la vie ?
2- Contre l’approche historique 3 - Contre l’approche postmoderne 4 - L’approche sociologique 5 - Ontologie, contexte et performance 6 - Ontologie de la production artistique Chapitre V. La maîtrise des émotions 1 - Musique enregistrée et maîtrise des émotions 2 - Musique, émotions et ontologie 3 - Qu’est-ce qu’une propriété émotionnelle ? 4 - La réponse émotionnelle appropriée et la maîtrise des émotions 5 - Maîtrise des émotions et ustensilité des œuvres-enregistrements Conclusion Bibliographie Index nominum
Introduction
Il est bon que certaines choses n’existent pas, pour que nous ayons à les faire ; pour qu’elles aient besoin de nous, afin d’exister[1].
1 - Qu’est-ce que le rock ?
erock a commencé le 26 mars 1951. Ce jour-là sort l’enregistrement par le L guitariste Les Paul et la chanteuse Mary Ford de « How High the Moon ». En moins d’un mois, le disque atteint la tête duhit-parade.Mais qu’avait-il de si particulier pour être l’acte de naissance du rock ? Comment justifier cette affirmation que le rock naîtrait ce jour-là ?
La justification de cette affirmation passera par la défense d’une thèse :
Le rock consiste en la création d’œuvres musicales en tant qu’enregistrements dans le cadre des arts de masse.
Je comprends qu’elle n’entraîne au départ aucune conviction. L’introduction en donne une approche globale. Chacun des cinq chapitres est destiné à expliquer des aspects particuliers de cette thèse et à la justifier.
Dans le rock, l’enregistrement n’a pas pour fonction de simplement reproduire une exécution, par exemple l’une des exécutions de la chanson « How High the Moon » par Les Paul et Mary Ford. Un enregistrement est la plupart du temps l’agrégation et lemixagede plusieurs prises indépendantes. Autrement dit, ce qu’on entend en écoutant l’enregistrement n’a jamais été entendu par personne avant que l’enregistrement, résultant de techniques de studio, ne soit terminé. En fabriquant cet enregistrement, Les Paul crée une œuvre musicale. Il ne donne pas simplement le moyen d’en écouter une certaine exécution un certain jour.
L’œuvre musicale rock est un type d’objet sonore apparu en gros au milieu du e XX siècle, lorsque certains moyens techniques ont permis de fabriquer en studio desartefacts musicaux.Cette fabrication ne consiste que partiellement à jouer sur des instruments ou à chanter, comme lors d’un concert. Elle suppose l’utilisation de fragments d’enregistrements comme des éléments musicaux grâce auxquels onconstruitun seul enregistrement qui constitue une œuvre musicale. « How High the Moon », comme œuvre musicale, est ainsi faite : Les
Paul et sa femme font des prises sonores de tous les instruments, un à un, et des voix, puis l’ensemble est mixé et produit en utilisant les moyens technologiques adéquats. L’œuvre est le résultat de cette activité à la fois artistique et technique.
Cependant, toute musique enregistrée et mixée n’est pas du rock. En gros à la même époque que Les Paul, Edgar Varèse ou d’autres compositeurs contemporains ont utilisé le moyen de l’enregistrement pour produire des œuvres musicales. Personne ne prétend qu’ils ont fait du rock. Pour que le rock existe, encore convient-il que cette façon de créer des œuvres musicales entre dans le système de production artistique des arts de masse. Dans ce système de production artistique, les œuvres sont économiquement et intellectuellement accessibles. Elles ne sont pas uniques, mais au contraire, elles existent en de multiples exemplaires, ce qui permet leur diffusion mondialisée.
Définition de l’œuvre musicale rock
xest une œuvre musicale rock si et seulement si : (1)xestconstituée d’un enregistrement ; (2)xentre dans le système de production artistique des arts de masse.
Cet essai va consister essentiellement à expliquer et justifier cette définition, également à tirer ses principales conséquences. Cependant, nous avons déjà un contradicteur. Il n’attend pas la fin de l’introduction. Il explose et dit :
« Quoi ? Le rock n’est qu’enregistrement dans le cadre des arts de masse ? Mais qu’est-ce que cela veut dire ? C’est n’importe quoi. D’abord, le dictionnaire dit que le rock est une musique rythmée d’origine américaine. Il ne parle ni d’enregistrements ni d’arts de masse. Ne serait-ce pas de là qu’il faudrait partir : les déhanchements suggestifs d’Elvis Presley sur fond d’Amérique des années 1950 ?Sex, drugs and rock’n roll !»
Des contradicteurs, j’en trouverais aisément d’autres ! En me livrant à une petite enquête j’ai rencontré, parmi d’autres, les affirmations suivantes, fort éloignées de ma définition initiale :
a. « Le rock est une forme de la culture postmoderne : d’abord un style musical, et lié à lui tout un ensemble de pratiques culturelles populaires et même un mode de vie. »
b. « Le rock, il faut comprendre cela dans le cadre du développement d’une société de consommation, c’est la forme qu’a prise la revendication de la jeunesse à la fois à l’intérieur et contre cette société. »
c. « Le rock, c’est un dispositif de médiation interculturelle dans lequel s’insère toute une partie de la production musicale dans une société mondialisée. »
d. « Le rock est un genre musical qui mêle le blues noir, et lerythm and blues en premier lieu, avec une culture blanche marquée par la musiquecountry notamment. Le rock devient par la suite une véritable philosophie avec sa cohorte culturelle, du cinéma aux bandes dessinées en passant par la mode vestimentaire. »
e. « Le rock, c’est, tu comprends, tu comprends, la libération, c’est la politique, c’est le refus, c’est une façon de vivre, pas des trucs d’enregistrement. C’est mort, l’enregistrement. Le rock, c’est vivant. C’est comme Deleuze. »
f. « Le rock, c’est une énergie brute, une coupe de cheveux et un jean serré, c’est la musique du désir et du corps. »
g. « Qu’est-ce t’y connais, toi, au Rock ? Heeiin ? La vie, des fois, avec Eddie Queen, eh bah,it’s a kind of magic!! Et ouaih, mon pote. C’est ça le rock … ! »
h. « Le rock, c’est quand on écoute de la guitare électrique, et que ça vous prend là, au ventre, c’est fort, tu sais, c’est fort ! »
i. « Le rock, c’est : j’existe et merde à toi si tu ne comprends pas. »
j. « Je n’aime pas le rock. »
On peut distinguer dans ce pot-pourri constitué d’authentiques citations, quatre types principaux d’opinions :
-Une conception sociologique du rock(a, b, c). Expliquer le rock reviendrait à décrire le phénomène social dont il est supposé être, selon les cas, un symptôme ou une conséquence.
-Une conception historico-musicologique du rock (d). Parfois, cette conception peut prendre une forme plus nettement musicologique, dans laquelle on s’attache à déterminer les aspects stylistiques du rock, si tant
est que ce soit possible.
-Une conception politique du rock(e). Elle n’est évidemment pas exclusive des deux précédentes.
-Une réaction à l’égard du rock(f, g, h, i).
Ces conceptions ont leurs mérites. Je me propose cependant d’aborder le rock d’une façon différente.
Car je ne crois pas que le rock soit essentiellement un style musical, une façon de vivre, une forme de protestation sociale, une philosophie de la vie, un effet sur le bas-ventre, ni qu’il ait un rapport nécessaire avec les jeans. En revanche, essayez d’imaginer le rock sans l’enregistrement, sans la possibilité d’écouter des morceaux de musique sur un tourne-disque ou un magnétophone à cassette autrefois, et plus récemment sur un lecteur de CD, unipodou par tout autre moyen informatique. Je veux montrer que le rock n’est pas simplement diffusé par ces instruments techniques, mais qu’il n’existe que sous la forme d’artefacts-enregistrements. Le rock, ce serait la musique devenue enregistrement dans le cadre des arts de masse.
Pour préciser cette thèse : le rock serait avant tout unenouveauté ontologique. C’est l’irruption de quelque chose qui n’existait pas avant le milieu des années 1950 : une œuvre musicale d’un type différent, inédit.
Mais qu’est-ce que cela veut dire ? L’ontologie répond à la question : Qu’est-ce qui existe ? Quand l’enregistrement est utilisé non pas simplement pour reproduire des sons, mais pour créer des œuvres musicales, il existe alors un nouveau type de choses. Des œuvres musicales qui n’existaient pas auparavant. Les Paul et Mary Ford n’ont pas seulement fait une petite chanson, mais ils ont introduit dans notre monde quelque chose qui auparavant n’existait pas. Ce qu’ils ont introduit, ces artefacts-enregistrements dont la diffusion est mondialisée, est devenu un artefact des plus communs parmi ceux avec lesquels et parfois autour desquels notre vie s’organise : télévisions, machines à café, voitures, ordinateurs, téléphones portables.
2 - Qu’est-ce qu’une philosophie du rock ?
Un projet métaphysique