Pierre Deloger

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Baryton d'opéra, metteur en scène, directeur de théâtre, Pierre Deloger (1890 - 1985) fut l'une des figures importantes de la scène lyrique française des années 1920 aux années 1960. Témoin et acteur d'une époque et d'un milieu, Pierre Deloger aimait se souvenir. Son enfance, les conditions de vie parfois difficiles dans un milieu modeste, son apprentissage de la musique, du théâtre lyrique, sa pratique de la scène, les personnalités hautes en couleur qu'il y a rencontrées telles que Chaliapine, Vanni Marcoux ou Ninon Vallin.

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Date de parution 01 octobre 2011
Nombre de lectures 27
EAN13 9782296471368

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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De la boulange à l’opéra
















Graveurs de mémoire


Jean-Philippe GOUDET,Les sentes de l’espoir. Une famille
auvergnate durant la Seconde Guerre mondiale, 2011.
Armand BENACERRAF,Trois passeports pour un seul
homme, Itinéraire d’un cardiologue, 2011.
Vincent JEANTET,Je suis mort un mardi, 2011.
Pierre PELOU,L’arbre et le paysage. L’itinéraire d’un
postier rouergat (1907-1981), 2011.
François DENIS et Michèle DENIS-DELCEY,Les
Araignées Rouges, Un agronome en Ethiopie (1965-1975),
2011.
Djalil et Marie HAKEM,Le Livre de Djalil, 2011.
Chantal MEYER,La Chrétienne en terre d’Islam, 2011.
Danielle BARCELO-GUEZ,Racines tunisiennes, 2011.
Paul SECHTER,En 1936 j’avais quinze ans, 2011.
Roland BAUCHOT,Mémoires d’un biologiste. De la rue des
Ecoles à la rue d’Ulm, 2011.
Eric de ROSNY,L’Afrique, sur le vif. Récits et péripéties, 2011.
Eliane LIRAUD,L’aventure guinéenne, 2011.
Louis GIVELET,L’Écolo, le pollueur et le paysan, 2011.
Yves JEGOUZO,Madeleine dite Betty, déportée résistante à
Auschwitz-Birkenau, 2011.
Lucien LEYSSIEUX,Parcours d’un Français libre ou le récit
d’un sauvageon des montagnes du Dauphiné, combattant sur le
front tunisien avec les Forces françaises libres en 1943, 2011.
Sylvie TEPER,Un autre monde, 2011.
Nathalie MASSOU FONTENEL, Abdenour SI HADJ MOHAND,
Tinfouchy (Algérie 1958-1960), Lucien Fontenel, un Français
torturé par les Français, 2011.
André ROBINET,Larzac-Millau-Grands Causses, Elevage et
partage des savoirs, 2011.
Dmoh BACHA, Palestro Lakhdaria,Réflexions sur des souvenirs
d’enfance pendant la guerre d’Algérie, 2011.
Robert PINAUD,Dans la gueule du loup, 2011.



























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De la boulange à l’opéra
























e
Gratitude à Colette Milon pour la 4de couverture.








© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56168-7
EAN : 9782296561687

à Simone M-B

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Quand Pinkerton, l’officier de la marine américaine, interroge
Goro, l’entremetteur nippon, sur l’architecture de la maison de
papier qu’il vient d’acheter pour 199 ans, le Japonais répond
« là ! »chanté sur la note «sol »d’ailleurs. (Un rire discret de
l’assistance souligne ce léger trait d’humour). Oui. Le mot « là » se
chante sur la note musicale «sol »! Ce «là »fait partie des
facéties de librettistes traducteurs-adaptateurs français, des
librettistes originaux, du compositeur peut-être? «La »sur un
« sol » oulà sur le sol. Le sol se déguise et se monte du col ! Ce
genre de fantaisie, la plupart du temps involontaire et ignorée des
auteurs, se rencontre souvent au théâtre lyrique !
Là, indiquant la salle, dehors, sur la terrasse, en plein air. Bien
sûr. Quel idiot ce grand dadais d’amerlo ! Il ne comprend rien à
rien avec ses yeux tout écarquillés et sa chevelure blonde, se dit
Goro, l’Asiatique méprisant cet Américain-là et tous les étrangers
d’ailleurs. Cela doit se sentir. Le spectateur doit capter ce dédain
profond venu du fond des civilisations orientales. Mais l’officier de
marine, lui, ne perçoit rien, ou feint de ne rien percevoir des
sentiments hostiles, intérieurs, et parfaitement dissimulés de
l’homme au visage jaune, mystérieux, impénétrable, inquiétant, au
petit sourire figé, aux yeux bridés quasiment clos, d’où la difficulté
d’interprétation de ses pensées. Tout doit venir du dedans, d’une
conception agissante et secrète du personnage. Le comédien devra
animer son analyse du plus profond de lui-même, en ses abysses,
dans son oratoire privé où se croisent l’instinct promoteur
d’intuition, l’intelligence servante du discernement et le
savoirsouche issu de l’antique savoir des anciens, savoir vénéré dans le
coffre hermétique de sa mémoire.
Cette méthode donnera une vraie dimension à votre Goro. Elle
lui apportera une réalité authentique reflétée par touches délicates
et discrètes sur son masque réputé impassible, au maquillage
soigné. Elle lui conférera une existence humaine suggérée par des
gestes tout menus, par une vie à peine insinuée, par une expression
corporelle toute en retenue, comme repliée. La «présence »de
l’acteur se nourrit de son écoute qui reste très attentive à l’autre,
s’affirme, incarne complètement le personnage. Tout autre chemin

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ne serait qu’apparence superficielle, artificielle, sans le moteur de
cette motivation intérieure. C’est tout.
Ce discours s’adressait à moi d’abord, bien sûr, mais tout le
monde en profitait et restait concentré, sage comme à l’école.
Ainsi ne parlait pas Zarathoustra !
Mais simplement.
Tout simplement.
Un petit homme, vêtu d’un blouson court, serré à la taille,
couleur chamois, comme n’importe quel ouvrier sortant de son
usine en porte. Cet accoutrement qui s’apparentait peut-être au
compagnonnage permettait une liberté de mouvements sans
entrave aucune.
Ah si ! Une particularité. L’ouvrier ne porte pas en guise de
cravate une lavallière à la mode des rapins de 1830. Le petit
homme, lui, en portait une, bleue à gros pois blancs.
Ce petit homme se nommait Pierre Deloger.
Il soliloquait.
Sa mise-en-scène s’érigeait, prenait corps.
Il en mimait les moindres détails en récusant tout imitation
potentielle. Il traçait à grands traits les portraits, l’action, la
situation. Il proposait le chemin. Il se voulait indicateur, rien de
plus. Il évitait tout risque d’oblitérer, si peu que ce soit, la
personnalité, la nature de chacun des artistes.
Il respectait l’autre en face, l’acteur, le chanteur, le figurant.
C’était Pierre Deloger.
Il enseignait. Le verbe «enseigner »figurait souvent dans son
vocabulaire courant.
Lui, enseignait. A vous d’assimiler !
Les mots ? Les mots se percutaient, se répercutaient, sonnaient,
résonnaient, raisonnaient, se cognaient dans tous les sens, comme
les rebonds inattendus des balles de squash marquant leur impact
sur les faces de l’enclos.
Les idées ? Les idées, brosses gorgées des pigments les plus
vifs, répandaient leur flot de couleurs aux entrailles mouillées du
ciment frais, aux paroisréceptrices de mon temple intime, y créant
d’harmonieuses, de pittoresques, d’imprévisibles et inaltérables
fresques géantes.
Comme il est loin ce temps, ce bon tempsqui ne m’a pas quitté
d’une semelle. Qui ne me quitte jamais. Le temps de l’apprenti

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permanent dessiné en réceptacle respectueux, avide de savoir,
affamé de merveilleux, vorace de clarté.
Mais en impressionnante surimpression mon trac, énorme
panique, désarroi au paroxysme, incontrôlable, et qui ne facilitait
pas l’assimilation ni la réalisation de ces préceptes capitaux.
Et pourtant ce jour-là, flottait, bien au-dessus du sol, à la
verticale, l’esprit du très lyrique Giacomo Puccini pour s’imprimer
dans la partition du temps éternel.
Un temps plein de soleil et de lumière.

NB :les expressions et mots marqués d’une astérisque*
sont expliqués page 193

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Dans un ciel d’azur très vif, le soleil, déjà haut, répandait sa
lumière dorée et son ardeur caniculaire sur ce coin de colline
toulonnaise. Depuis onze heures ce matin-là, comme les autres
jours d’ailleurs, j’avais traversé une bonne douzaine de fois le bout
de jardin fleuri qui séparait la villa de la boîte aux lettres, petite
caverne creusée dans le muret d’enceinte, à côté de la porte
d’entrée. C’était l’heure du facteur. Son heure de passage rue
Melchior Daniel, au quartier Sainte-Anne, juste au-dessus de la
verte pinède. Là-haut, la crête du Faron, couronnée d’un clair
travertin coquillé aux blanchâtres tonalités, dominait l’espace,
annonçant le ruissellement prochain d’un métal chauffé à blanc et
la rumeur pastorale des cigales aux cordes pincées sonnant en
multitude.
Le marchand de glace à rafraîchir venait d’arrêter sa
camionnette, non loin de notre domicile ce qui provoquait un
rassemblement de ménagères portant leurs bassines. Et cette
distribution des pains de glace à rafraîchir provoquait de joyeux
conciliabules à la Pagnol.
J’épiais.
J’attendais.
J’espérais.
J’espérais, comme tous les baladins du spectacle occidental de
cet après-guerre, et d’avant, et d’après, et de naguère, et de jadis, et
de plus tard comme tous ceux que l’on ne nommait pas encore
intermittents du spectacle et qui, hélas ! passaient plus de temps à
attendre un présage de travail qu’à trimer sur le tas pour se
perfectionner.
Je guettais l’annonce d’un contrat, d’un contrat valorisant. Pour
la quatrième année consécutive, malgré les changements de
municipalités et de direction de l’opéra de Toulon, j’étais retenu
pour la saison lyrique suivante dans mon petit emploi de Comique
Marqué. (Ce titre venu du catalogue ancien des théâtres d’autrefois
désignait jadis un vieux comique tout ridé; on disait aussi une
cassure ;cette nomenclature tracée au crayon sang de bœuf
souligné de blanc, sur le visage, ne signifiait plus grand chose de
précis dans les années 1945. Elle impliquait les seconds rôles
comiques le plus souvent ou les rôles de composition, dévolus aux

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débutants, donc des jeunes, par définition). J’aspirais donc tout
bonnement au degré supérieur. Sur le plan matériel j’étais paré,
comme disent les gars de la marine. Mon engagement signé par le
directeur de l’opéra de Toulon garantissait l’hiver à venir. Mais
rien ne m’empêchait de loucher vers le haut de l’affiche, de rêver,
de fantasmer, de formuler des ambitions, d’autant qu’il me restait
un arrière-goût d’amertume après mon refus de suivre à l’opéra
d’Alger, comme il le souhaitait, mon Parrain du métier, le bon et
très talentueuxDésiré Descamps. Quitter le bel opéra de Toulon
justifierait mon attitude en atténuant, sans doute, la déception de
mon maître et parrain auquel je devais tant.
- Bonjour facteur.
- Salut l’artiste, vous avez du courrier ! Une lettre de Suisse.
C’est bon ça ! Non ?
En effet je reconnus d’emblée la grande écriture, étirée en
hauteur, de mes bons amis Léon et Félicie Ferly qui m’écrivaient
de Lausanne, où Léon participait comme premier baryton à la
saison lyrique de Pâques. Il jouait dans ce temps-làAgamemnon
deLa Belle Hélène ce chef-d’œuvre entre les chefs-d’œuvre du
génial Offenbach associé au percutant Ludovic Halévy.
- Sans tarder écris de notre part à M. Pierre Deloger,
nouvellement nommé directeur du théâtre municipal de Mulhouse.
Il constitue actuellement sa troupe. Nous lui avons parlé de toi. Son
PremierTrial*engagé. L’affaire pourrait marcher !n’est pas
J’ai lu et relu cette fabuleuse nouvelle, sans me priver.
Aussitôt, ma candidature partait vers l’Alsace et directement
postée au centre de tri principal à la gare.
Le surlendemain, réponse courtoise et manuscrite (tiens donc)
de ce M. Pierre Deloger, un monsieur qui m’était alors
complètement inconnu.
- Votre proposition, appuyée par la chaude recommandation de
nos amis Ferly, m’intéresse; signalez-moi, sans tarder, votre
répertoire, en soulignant les rôles joués. Indiquez-moi vos
prétentions salariales.
Lettre sur lettre. Tout va vite. Contrats. Dans le même temps je
tiens au courant mes amis Léon et Félicie Ferly.
- Bravo, signe sans hésiter; c’est une belle promotion et une
promesse d’excellent et fructueux travail favorable à ton avenir.

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Pierre Deloger est un maître reconnu dans notre métier. Et c’est un
homme très droit et de commerce agréable.
- Bel, bon, bien, tout ça ! Mais mon contrat de Toulon est là
dans un tiroir du buffet ! Avant de signer Mulhouse, il faut résilier
ici. Gaston Coll, le directeur actuel de l’opéra, ne veut rien savoir.
Je fonce au cabinet du maire, à deux pas, en face, au premier étage
d’un ancien Prisunic où s’étaient réfugiés quelques services
municipaux après les bombardements de la Deuxième-Guerre
mondiale. Le maire de Toulon, monsieur le Docteur Louis Puy me
reçoit dans le mouvement.
- Ma carrière, ma vie sont entre vos mains dis-je avec un relent
d’expression larmoyante, un peu grandiloquente aussi, très mélo
quoi, digne pour le moins des,Deux Orphelines!
- Monsieur le Maire, je ne retrouverai peut-être pas de sitôt,
peut-être jamais cette occasion extraordinaire de prendre l’emploi
de Premier Trial. Ici je gagne 20.000 francs par mois, Mulhouse,
regardez, m’offre 35.000. Et je vieillis. J’ai 23 ans !
- Vous avez gagné, je vous rends votre liberté, mais
promettezmoi, vos nouveaux galons épinglés, de revenir chez nous un jour
pas trop lointain.
- Mais M. Coll, le patron de l’opéra ?
- J’en fais mon affaire de Gaston. Bon vent, mon vieux, et filez
dans ce beaupays d’Alsace. Je vous souhaite succès et joie. Mais
quant à cela je suis tranquille.
Formidable ! Euphorie en or massif.
Les cigales peuvent chanterla Marseillaise enprovençal et
inonder le Faron de leurs grincements chaleureux.
Et voilà comment…

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Un beau matin d’octobre sur les 7 heures, le 1er octobre, pour
être précis, en 1948, je débarquai sur le quai de la gare de
Mulhouse ! C’était un vendredi. Les participants à une importante
exposition commerciale oblitéraient les hôtels. Enfin, après une
halte négative devant le « Guillaume Tell », et grâce à l’obligeance
et à l’astuce de mon chauffeur de taxi, le sympathique M. Lang,
auquel tout au long de ma vie mulhousienne je suis resté fidèle, et
d’ailleurs réciproquement, ces années tellement heureuses et plus
nombreuses que je n’osais l’imaginer ce jour-là, j’ai trouvé un gîte
Passage Central dans un hôtel très convenable. A 10 heures, après
remise à neuf de ma façade, un brin de toilette, un vestiaire choisi,
sur mon 31 quoi, je me présente, vert de trouille, au théâtre
municipal, rue de la Sinne. Avant d’entrer, un bref coup d’œil aux
vitrines du dehors, tout de même ; mon portrait, signé par Marc le
meilleur photographe de Toulon à l’époque, trônait déjà au milieu
d’artistes inconnus de moi ! Et puis, surtout, cette prétentieuse et
puérile diversion retardait l’instant tant redouté de la rencontre
avec monsieur le directeur artistique.
Très aimable, la secrétaire de direction m’annonce. J’entre dans
le bureau directorial. Monsieur le directeur se lève, fait le tour de
son bureau et vient m’accueillir la main tendue. Un grand sourire
de mise en confiance éclairait son visage, plutôt sympa. Je rougis.
Je bredouille. Pierre Deloger me parle. Il m’écoute aussi, c’est sa
spécialité, mais il m’écoute sans paternalisme, sans ostentation,
sans condescendance aucune. Tout est simple. Facile. La
gentillesse conduit le bal ! Une façon de mettre à l’aise préside à
cette première.
- Comme vous êtes jeune, jeune homme ! Je n’imaginais pas.
Voyant mon air inquiet, godiche, potiche, ressentant ma timidité
il ajoute tout de suite :
- Je suis bien content. Nous allons faire du bon travail.
Après un échange sur ce que j’avais fait, sur mes goûts, mes
préférences, mes projets, il se lève. Il m’accompagne, me présente
dans les meilleurs termes à sa secrétaire, la réservée et
lle
sympathique MStœssel.
- A cet après-midi, pour nos débuts.
- A tout-à-l’heure, Monsieur. le directeur.

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- Ah non ! Pas de directeur.
- Maître ?
- Non. Encore moins ! On me dit tout simplement Monsieur
Deloger. Sans autre protocole. Une petite politesse de tous les
jours suffit.
Une petite tape cordiale sur l’épaule conclut l’entretien.
- Je suis très content de vous compter parmi les pensionnaires
de notre beau théâtre.
Revenant ex abrupto sur notre entretien, il me dit :
- Ah ! Vous avez joué Molière, me disiez-vous ! Très bien !
(Je ne manquais jamais de placer astucieusement mes relations
avec mon ami Mascarille, entre autres, dans ce genre de
conversation)
- Très bien ! Cela ne vous servira pas beaucoup dans notre
répertoire, du moins directement mais la fréquentation de Molière
est toujours bénéfique à la formation du comédien, fût-il lyrique !
- A tantôt cher Mascarille. Attention à la marche. Je sais bien
que c’est la grande spécialité des comiques de les rater, mais… Un
bon rire de sympathie. Un bredouillement de ma part. Et me voilà
dehors. Dans la ruelle courant entre le dos du théâtre et l’atelier des
décorateurs jouxtant l’un des magasins de matériel de scène.
Au bout, à ma gauche, un charmant petit parc, le square
Steinbach, que j’avais remarqué par les fenêtres du bureau
patronal.
La porte directoriale refermée derrière moi, je trouvai sans
effort une porte d’entrée dans le hall de la conciergerie afin de
consulter le billet de service du jour, bien lisible dans sa petite
vitrine impeccable de propreté, alsacienne quoi !
Un homme se tenait déjà devant le billet. C’était Jean Pantini un
très brave homme, mon aîné, qui dès mon débarquement initial à
Toulon en 45 m’avait toujours témoigné de l’amitié, me prodiguant
aimablement en toute simplicité ses conseils, toujours judicieux.
(Oui je sais on les qualifie toujours ainsi les conseils, mais là
c’était vrai et profitable). Je me sentais rasséréné, comme en pays
un peu de connaissance. Et cela me fit souvenir qu’à mon arrivée à
Toulon, trois années plus tôt, un dimanche de septembre, le dernier
du mois, puisque le contrat partait du 1er octobre, j’avais pris mon
premier repas d’artiste toulonnais, de jeune homme libre, évadé des
jupons de Maman, en sa bien sympathique et quelque peu paterne

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compagnie, au «Petit Glacier, chez Madeleine», au milieu de la
tout étroite et pittoresque rue des Tombades, à deux pas de la
fameuse rue d’Alger, un petit restau pas cher mais bien, et bien
fréquenté. Le menu, très menu, les restrictions de la guerre 39/45
régnaient encore. La salle ressemblait plus à un couloir qu’à un
salon du Ritz. Quelques artistes s’y retrouvaient. Jean Pantini était
ténor, premier ténor d’opérette et second d’opéra comique, dès
longtemps établi dans le métier. Il était bordelais. Une bouille
avenante, un peu rougeaude. Un bon sourire quasi permanent
corrigé par une pointe d’inquiétude, de chagrin, même dans le
regard. C’était un très chic type et un bon artiste doué d’une jolie
voix. Je l’aimais bien et sa présence m’apportait confiance. Il avait
deux fils à peine plus jeunes que moi. Il effectuait, lui, sa troisième
saison mulhousienne. Il comptait déjà dans la troupe de la
précédente saison, sous la direction du maître Roger Lalande;
Pierre Deloger le maintint auprès de lui.
- Tu veux que je te présente au patron ?
- Merci, je sors de son bureau.
- Très bien. Connais-tu l’Administrateur ?
- Non je débarque.
- Alors suis-moi.
Et nous voilà, traversant des couloirs, montant des escaliers, en
descendant d’autres. Un labyrinthe qui bientôt me sera familier. Et
que je fréquenterai, avec un vrai bonheur pendant cinq ans. Mais
cet avenir, je l’ignorais encore.
Jean Pantini frappe à la porte de l’Administrateur.
- Oui, faites seulement !
Là, c’est l’Alsace qui parle. Et elle parle avec un fort accent
alsacien, l’Alsace. Moi, ça me plaît tout de suite.
M. Fath nous ouvre. Auguste Fath. Pas jeune. Rondouillard.
Jovial. Accueillant. Il tend la main à mon mentor. Une main un peu
épaisse, un peu molle maistrès cordiale, sans façon.
- Ah ! M. Pantini (avec un solide accent tonique forçant et
traînant un instant la première syllabe du nom).
- Bonjour Monsieur Fath, répond Panpan, en saluant d’une
courbette de garçon coiffeur.
- Et voilà M. Claude Milon notre premier Trial-Jeune Premier
Comique.

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- Asseyez-fou monsieur MiL-HAU, j’atore les cômiques, quand
ils me font rire, n’est-ce pas ! Seulement !
Etc. Etc…La glace était rompue d’autant plus aisément qu’il
n’y avait pas de glace du tout dans ce magnifique bureau respirant
la propreté, aux fenêtres ouvrant sur la rue de la Sinne, l’hôtel du
Parc et le joli petit square voisin. L’affaire s’annonçait dans un
climat plaisant.
Je me sentais de la maison. Déjà ! Installé !
Un nouveau cercle m’accueillait.

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L’après-midi, changement à vue. Répétition à 14 heures J’étais
là une bonne demi-heure avant, accompagné, ou précédé, sait-on ?
d’une frousse, d’un trac, énormes !
Sur scène, le décor du premier acte de Butterfly était planté. Et
oui, à Mulhouse la première répétition, la préparation initiale,
s’effectuait dans le décor. Ce fut mon premier étonnement. A
Toulon on ne voyait le décor qu’à la générale, ou dénommée telle,
la veille du spectacle. A Rochefort ce contact primordial ne se
présentait que dix minutes avant le lever du rideau, juste avant la
représentation, quand le décor était planté, public déjà dans la salle.
Aussi étais-je ébloui par ce perfectionnement favorisant la qualité
du travail. Ainsi l’acteur s’habituait, se familiarisait, prenait ses
marques, s’installait chez lui tranquillement, sans nervosité, alors
que dans les théâtres ordinaires on devait, avant le lever du rideau
de chaque acte, descendre sur scène, prendre des repères, vérifier
l’ouverture des portes, s’assurer qu’aucune sortie ne se trouvait
bloquée. On contrôlait également la place des accessoires. On
examinait la solidité et la position des sièges etc.
Ici rien de ces pratiques anciennes contraignantes et bien peu
orthodoxes.
M. Deloger arriva vêtu de son blouson court, en suédine,
comme c’était un peu la mode dans les années 40. C’était sa tenue
de répétition. Ce sera toujours sa tenue de répétition. Il arborait,
comme le matin, une petite lavallière, à l’artiste, style
montmartrois venu de loin et apparent encore dans les années
1900, 1920. C’était son habitude. Je ne l’ai jamais vu portant une
régate, ou un nœud papillon. M. Deloger présente chacune, chacun
aux autres, et vice-versa. Aussitôt ce bref protocole accompli, la
voix très grave et très mâle de Mlle Henriette Corsois, chef des
chœurs, rappelle à ses ouailles que l’ensemble a lieu
immédiatement au petit théâtre et qu’il convient de libèrer la scène.
Nous répéterons donc entre nous, sans les chœurs. Et on y va.
Pierre Darck au pupitre de chef, Mme Jeanne Waas au piano.
Malvasio, M. Raymond Malvasio, le ténor, Pinkertonn’arrivera
que demain samedi ce qui ne m’arrange pas. Enfin !
- Voulez-vous avoir la gentillesse de prendre place sur le
praticable là, derrière les Chôsies. On prononce chôsie mais on

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