Syrie mélomane

Syrie mélomane

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Avide de découvrir la Syrie mélomane, la jeune voyageuse tente de pénétrer un monde oriental fait d'ambivalences, que ce soit en visitant les écoles urbaines de musique arabe "classique", chez les Bédoins du désert, dans les cérémonies soufies... mais également dans les bazars, sur les terrasses, dans les hammams...

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Ajouté le 01 juillet 2005
Nombre de lectures 256
EAN13 9782296400610
Langue Français
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Collection "Voyages Zellidja"

Stéphanie JOLLET Prix Johanne-Sutton / Pierre-Billaud

2003

« Donner aux meilleurs des jeunes Français le moyen de compléter leurs études par des connaissances qu'ils n'ont pas acquises dans les établissements scolaires et n'acquerront pas davantage dans les grandes écoles ou en faculté ». Jean WALTER (1883-1957) Architecte, voyageur, passionné de géologie, Jean Wl\L TER mit à jour un très important gisement de cuivre et de plomb à Zellidja au Maroc. Il voulut contribuer à la formation des jeunes. C'est dans ce but qu'il fonda en 1939 les bourses ZELLIDJA en accord avec le Ministre de l'Education nationale de l'époque, Jean ZAY. Tous les ans, à la suite d'un concours retenant les projets les plus valables, la FONDATION ZELLIDJA, sous l'égide de la Fondation de France. attribue à des jeunes de 16 à 20 ans des bourses de voyages selon les critères suivants : durée 1 mois minimum voyage en.solitaire remise au retour d'un rapport comprenant l'étude du sujet proposé dans le projet, un journal de route et un carnet de comptes. Les meilleurs travaux autorisent l'obtention d'une bourse pour un 2ème voyage dont le rapport peut permettre à son auteur l'accession au titre de LAUREAT ZELLIDJA. Il arrive que certains rapports présentent un intérêt exceptionnel tant par la valeur de l'étude que par la qualité littéraire dont fait état le journal de route. Pour étudier les traditions musicales arabes, Stéphanie JOLLET a choisi la Syrie où a été découverte la 1ère note de musique écrite. Elle a enchaîné rencontres et contacts, tant avec les musiciens classiques que chez les bédouins du désert ou dans les cérémonies soufies. Association des Lauréats Zellidja
5 bis Cité Popincourt

- 75011

Paris

Tél/fax: 014021 7532 Mail: info;â.zeilidia.coll1 Site interne: \'Vvvw.zellidja.com

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Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 - Paris

Photo Syrie.

couverture

I : Bédouin

jouant

du rabâb, at-Taybe,

Photo couverture 4 : la famille Abu Hussein et l'auteur.

Ali al- Hamoud

al- Hamad

Copyright L'Hannatlan 2005 www.librairieharmattan.com harmattan] wanadoo. ir ISBN: 2-7475-8507-7 BAN: 9782747585071

À l'orient suprême et étonnant, à ses artistes, à ma famille, et à toi, ma moitié, mon prodigue...

yâ hayati...

La vie est un livre, et ceux qui ne voyagent pas n'en lisent qu'une page... St Augustin

Première partie

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 travers le plexiglas épais du hublot, l'immensité d'un lit de coton blanc tapisse la terre d'une luminosité aveuglante. Là-haut, toute espérance de pouvoir retrouver un quelconque repère terrestre s'évapore, devant cet espace infini de blanc et bleu. Je suis donc au milieu de nulle part, dans l'incertitude la plus complète, boule de chair vivante projetée en l'air et qui se demande où elle va bien s'écraser. Sur le siège à côté, Abir dort, les mains en croix posées sur son ventre de future mère. Quelques heures plus tôt à l'aéroport, j'avais lié conversation avec ce jeune couple syrien; son mari m'avait demandé si je voulais bien prendre soin de sa femme, culpabilisant de la laisser voyager seule, elle qui parle à peine le français. Je l'avais donc paradoxalement prise sous mon aile, alors que je me sentais aussi perdue qu'elle dans le dédale des couloirs et des formalités administratives, dans ce magma d'individus en quête d'altitude, s'agglomérant ici et là. L'avion est en retard, comme à l'accoutumée je n'ai pas anticipé les événements et je n'ai aucune idée de l'endroit où je vais dormir. Les plans établis n'ont jamais été mon fort, ni mon but. C'est au tour d'Abir de me prendre sous son aile, elle s'occupera de moi sur place. Arrivées à Damas, la nuit a déjà enveloppé la ville de son manteau ténébreux, et des milliers de points lumineux orange et verts dansent dans le noir. Les passagers, familles syriennes, libanaises pour la plupart, applaudissent les pilotes à l'atterrissage, résolument heureux de retrouver ce sentiment de familiarité, la sensation d'être enfin chez soi, de retour sur la terre ferme de son foyer, de son cher bercail. Il semble qu'un prisme déformant nous ait subitement fait basculé d'une atmosphère à une autre, modifiant au passage la dimension relationnelle, comportementale et psychologique de chacun, modifiant 9

les odeurs, les éléments, le climat... J'ai la sensation bizarre d'avoir échappé au phénomène et d'être restée dans ma sphère coutumière, enrobée d'une couche de brume et de verre poli, comme dans un rêve trop rapide et brutal, et dont le souvenir s'efface le lendemain. Les sœurs d'Abir et leurs maris viennent nous accueillir; ils retournent à Lattaquié en voiture et me déposeront à Damas qui est à 30 km de l'aéroport international. Sur le parking, le tout petit taxi jaune d'un des beaux-frères, truffé de bibelots, autocollants et autres babioles pendantes réussit contre toute attente à nous caser tous les huit dans la convivialité ambiante. On se croirait dans Rabbi Jacob. Les sœurs d'Abir sont aussi charmantes qu'elle, elles me posent beaucoup de questions et Abir fait son possible pour traduire. Seul Mazen, son frère, parle un peu l'anglais; j'ai compris qu'il descendra avec moi à Damas et qu'il m'aidera à chercher un hôtel malgré l'heure tardive. Arrivés en ville, manifestement dans un quartier hôtelier, je remercie chaleureusement Abir qui me griffonne son numéro sur un bout de papier. « Si Lattaquié...toi...viens voir, ok ?

- Merci beaucoup, Abir. - Merci...toi ! Bonne chance Stifani... »
Je repars en compagnie de Mazen. Les quelques hôtels où nous passons sont complets ou beaucoup trop chers. « Listen Stifani, I am your brother, and you are my sister, ok ? » Apparemment, Mazen propose de m'héberger chez son oncle, et désire dissiper toute méfiance, naturelle entre deux inconnus, surtout quand il s'agit d'un homme et d'une femme... Je lui fais confiance et nous prenons un taxi. Sillonnant les rues de la ville, le tacot débarque dans un quartier populaire aux murs épais et bas. Il est 01h30 du matin, mais cela n'empêche pas Mazen de frapper bruyamment sur la porte sculptée d'arabesques en fer forgé. 10

« Abu Saleh! Abu Saleh! » Un homme aux cheveux gris et au pyjama à rayures nous ouvre. « Hello uncle! » Mazen l'asperge de paroles arabo~anglaises mais Abu Saleh est trop vaseux pour réagir; son air embué a quelque chose de désespérément hilarant. « Hey, uncle, are you still sleeping? » Cette fois~ci "uncle" émet quelques grognements en guise de réponse, ce qui ne manque pas de nous faire rire. Sa tante m'accueille à bras ouverts, et ses cousines me préparent du café chaud et un endroit où dormir. La maison n'en est pas vraiment une, il n'y a pas de toit et seules deux petites pièces cimentées sont couvertes, ce qui fait que l'on peut apercevoir les étoiles depuis le "couloir" d'entrée. Le sol, cimenté, est recouvert de tapis dans la pièce commune où sont disposés une télévision et quelques meubles. Je me rafraîchis le visage au minuscule lavabo collé au mur de l'entrée, près d'une vieille porte en bois qui renferme les latrines. Mazen dépose mon gros sac devant la chambre. « Ok Stifani, tomorrow morning, I will go with you to see others hostels. ~ But maybe you have to work tomorrow... You have a job, right? - It doesn't matter, I'm policeman... » Il jette un coup d'œil sur le portrait accroché au mur du président de la république syrienne, Bachar el~Assad, si je l'ai bien reconnu. La fumée de la cigarette de Mazen part droit dans sa direction. « And remember, you are my sister. I have to take care of you. Now, look. » Il sort une photographie usée de son portefeuille vraisemblablement prise le jour de son mariage. « This is my wife and me, you see, the white dress and my black costume... » Il

Il prend un crayon et écrit de l'autre côté de la photo quelques numéros arabes. « Take it, this is Abir number in Lattaquié and my number here in Damas, if you have any problem... ~ Thank you Mazen, you're very kind. ~ Have a good sleep, Stifani, and welcome to Syria. »

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Deux
Les paupières à demi ouvertes, je scrute mécaniquement l'environnement de mes globes convexes. Paumée, j'ai l'impression flippante de ne pas savoir où je suis. Bon sang, la mixture sonore du couinement du coq avec l'appel spasmodique du muezzin donne quelque chose d'assez informe et hallucinant pour s'émerger du sommeil, en tout cas suffisamment efficace pour réveiller un régiment. Le buste redressé, j'envisage la pièce d'un regard investigateur. Mon arrivée en Syrie me semble tout d'un coup abrupte, violente, tranchant avec l'état pseudo~ onirique de la veille, comme si mon épiderme avait fabriqué toute la nuit une nouvelle pellicule à la sensibilité accrue. Eh, la pellicule précédente devait être périmée. Mazen fume déjà sa cigarette dans la pièce commune, les yeux fixés dans le vide. « Sabâha el~khayr Mazen, dis~je, perturbant sa méditation matinale. ~ Sabâha en~nour, so you speak arabic? répond-il d'un sourire complice. ~ I'm trying. What did you say? Sabâha en-nour ? ~ Yes. When you say "good morning" in arabic countries, as you've just done it, the answer is "bright morning", it means that you wish somebody his light is white (que ta lumière soit blanche) ; because here, white is the colour of purity. Come and sit down have a qahwa (café). » Sa tante me sert un café très serré, le liquide noir et amer coule avec difficulté le long de ma gorge. J'ai repéré l'adresse d'un des hôtels les moins chers de Damas, c'est dans un vieux quartier protégé, Saruja. J'en parle à Mazen, il semble connaître l'endroit et va m'y emmener. J'avale d'un trait le reste de ma tasse, le fond de marc de café vient recouvrir mes muqueuses de son gel visqueux, pendant que Mazen empoigne mon sac. Je salue et remercie du mieux 13

que je peux mes hôtes. Dehors, les rues du quartier commencent à grouiller de passants, de voitures et de gamins occupés à faire semblant de faire quelque chose. Là~ haut, il n'y a rien que du ciel bleu et de l'air chaud et sucré. Le taxi se rapproche du centre de la ville et nous dépose devant une petite ruelle calme et piétonne où se trouve l'hôtel. Mazen m'accompagne jusqu'à la réception. Il enchaîne clope sur clope pendant que je me renseigne sur les prix et les modalités d'accueil de l'hôtel qui ressemble en fait à une petite auberge cosmopolite. Je dois attendre le départ d'autres voyageurs pour que se libère un lit. « Ok Mazen, I'm staying here, l like this place. ~ Are you sure? You will be comfortable here?

- Sure. Don't worry. Thank you for all, brother. » Un petit éclair amusé anime son rictus droit. Il écrase sa cigarette au fond du cendrier et prend ses affaires. « Remember to call Abir and take care of you. Good bye Stifani ! And good luck for your study. » Mazen glisse à l'extérieur aussi furtivement qu'il est apparu la veille. A l'hôtel, j'attends dans la salle commune, un ancien iwân apparemment: petite fontaine au centre, carrelages et décors typiques, niches murales transformées en étagères... Cette bâtisse est une ancienne demeure dont les fondations remontent au 13ème siècle et qui a été rénovée en hôtel depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Au
fond, un vieux portrait en noir et blanc du propriétaire

vivant - est plaqué en évidence sur le mur blanc. Une jolie brunette débarque, venant tuer les mouches pour les mêmes raisons que moi. Cette fille a une bonne tête, ce genre d'intuition à l'emporte~pièce m'avait toujours été salutaire, assez extraordinairement. Elle constituait un critère de base assez minable pour aller faire la conversation, mais ça marchait. toujours

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Elle s'appelle Angela, et comble du bonheur et du hasard, c'est une suisse~italienne parfaitement bilingue, qui parle donc français. De fil en aiguille, je sympathise avec ce petit bout de femme énergique et volontaire avec qui je me découvre moult atomes crochus. Coïncidence, Angela baigne dans l'univers musical, elle fait de la direction d'orchestre et s'intéresse à la musique arabe. Venue en solo travailler la langue sur place et récolter au passage des bruits, des sons, des musiques à l'aide de son mini-disc, son histoire me rappelle vaguement quelque chose... « Girls, your beds are ready», lance F ati, Ie réceptionniste soudanais. Nous nous retrouverons en début d'après~midi, une fois installées, pour aller au souk et découvrir Damas, la reine des Omayyades. Sur le chemin du souk, nous rejoignons Mohammad, un syrien rencontré la veille par Angela. Ce petit bonhomme rondouillard et jovial nous fait tout l'étalage des tactiques utiles et des choses bonnes à savoir sur le négoce, les objets intéressants à acquérir, les lieux les plus fameux de Damas, et autres conseils précieux. Les rues ressemblent à un capharnaüm gigantesque. Une multitude de vendeurs s'agglutinent au coin des trottoirs pour vendre leur marchandise: figues de barbarie, jus de mûres, vêtements, pâtisseries, cartes téléphoniques et autres babioles... Nous sommes dans le cœur bruyant de Damas, le quartier de la place Meryeh (martyrs), non loin de la citadelle et de la vieille ville où se trouve le souk Hamidiya, le plus grand, et la mosquée des Omayyades. A l'entrée du souk, gigantesque, hommes et femmes, en galabieh (djellaba) ou pas, se frayent un passage entre les interstices de la foule. Des vendeurs de tamarind, boisson faite à partir de cette plante, déambulent dans leur costume traditionnel, le long et lourd récipient en cuivre 15

contenant le liquide frais sur le dos, et les verres accrochés à la ceinture. Le souk date du 19ème siècle, édifié par les Ottomans; une couverture métallique en dôme percée d'innombrables petits trous filtrant la lumière recouvre magasins artisanaux tissus, brocarts, CUIvres essentiellement ainsi qu'une longue rue pavée débouchant sur la grande mosquée. De part et d'autre, une foule d'autres souks "spécialisés" (souk des épices, des bijoux, de marqueterie...) s'accole à l'avenue principale pour former un immense labyrinthe dans lequel il ne vaudrait mieux pas se perdre. Les commerçants ont l'art de repérer les étrangers et de tout tenter pour les attirer dans leur boutique. «Ahlan, ahlan madame (bienvenue), come, come in my shop », ou encore « come in my shop, have a cup of tea », ou pire « tell my what you want, I have it ! », et le type envoie alors en douce un gosse quérir la marchandise ailleurs. Je décide de m'initier à l'art du marchandage ou celui de faire baisser les prix, véritable institution ici, indispensable à acquérir pour tout achat, le vendeur augmentant toujours la valeur de l'objet par deux ou par trois. Angela et moi achetons des galabieh, vêtement adéquat ici car il couvre bien les épaules, descend jusqu'aux chevilles et dissimule les formes féminines. Même si le code vestimentaire semble relativement souple en ce qui concerne la femme à Damas on voit de tout, du tchador noir couvrant tout de la tête aux pieds (même les yeux) au jean moulant et au tee-shirt décolleté - ce doit être différent dans les milieux ruraux, aussi il est préférable d'acquérir la tenue passe-partout. Au bout du souk, loin des rabatteurs et du brouhaha ambiant, la grande mosquée des Omayyades dévoile ses splendeurs. Fondée en 705 ap. ].-C. par le calife al- W alid, sa construction dura près de ID ans. Les étrangers et noncroyants sont autorisés à pénétrer à l'intérieur, à condition de revêtir un large vêtement à capuche loué sur place qui

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recouvre les cheveux, les bras nus et cache les chevilles. L'enceinte franchie, Mohammad fait office de guide devant la vaste superficie à parcourir. La mosquée est tout simplement magnifique, grandiose. La richesse des ornements et du décor, les murs recouverts de mosaïques et de sculptures, les marbres et arabesques, l'immense cour aux dalles impeccables et la salle de prière abritant la tombe monumentale du prophète Yahia (saint Jean-Baptiste) laisse entrevoir l'époque de l'âge d'or des califats Omayyades. Â l'intérieur de la salle de prière, très vaste, une atmosphère sereine et paisible émane et pénètre chacun. Nous enlevons nos chaussures à l'entrée pour enfoncer nos pieds dans la laine moelleuse des tapis orientaux. Plusieurs colonnes épaisses et sculptées soutiennent l'édifice et les corps endormis de quelques hommes venus piquer un somme; des bambins déambulent et jouent, leurs familles bavardant, assises en tailleur sur quelques emplacements; plus loin des élèves et leur maître étudient le Coran sans doute, récitant prières et invocations tandis que d'autres enfin prient en solitaire, les genoux à terre et la tête inclinée. Je ne m'étais jamais imaginée qu'une telle mosquée pouvait répandre à ce point une ambiance de paix et d'harmonie, dépourvue de tension, accessible à tous même aux incultes, rapprochant les êtres les uns des autres et par extension les rapprochant d'un sentiment indéfinissable, de quelque chose d'aérien, de grand, de divin. Cette présence prégnante et diffuse, même pour les athées, dans les filets de lumière verte couleur de

l'islam

- et l'écho

-

résonant

des voix gutturales,

plongent les

âmes dans un esprit de communion et de méditation collective. On s'assoit quelque temps le long d'une rambarde en bois. C'est l'heure de l'appel à la prière, un muezzin se met à chanter l'adhân, l'acoustique est parfaite. Des hommes se regroupent devant un imam peut-être,

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alignés les uns à côté des autres front touchant le sol.

et commencent

à prier, leur

Mohammad doit partir, il nous laisse dans la vieille ville. Angela et moi continuons à déambuler dans les rues damascènes, bavardant inlassablement, et à tel point que nous nous perdons. Mon sens de l'orientation n'a jamais été aussi foireux que cette fois~là; on atterrit dans un quartier où la misère, patente et étalée, arbore ses sujets de prédilection sans retenue. Q!telques épaves sont vautrées sur le goudron encore brûlant; des gosses vendent des cigarettes et des chewing~gums aux passants; un vieux ramassé par terre, le visage tuméfié aux plaies sordides fait l'objet de curiosité de ses congénères. Ce n'est pas le genre d'endroit où l'on a l'habitude de voir débarquer des étrangers. Aussi nous sommes visibles comme deux boutons en plein milieu de la figure. On rebrousse chemin, un type nous ayant indiqué la direction de Saruja. Après 10 minutes de marche, on s'aperçoit qu'un grand échalas nous colle le derrière. On fait quelques détours, mais le type s'accroche comme la glu. C'est glauque. On essaye de le semer, mais il faut avouer que sa connaissance des lieux est sûrement meilleure que la nôtre. On approche d'un carrefour, quand j'empoigne Angela par le bras et l'emmène précipitamment vers la gauche, entrant brusquement dans la première échoppe qui se trouvait là. On se cache au fond de la boutique, l'air intéressé par les articles, quand le vendeur, amène malS pas idiot, nous demande innocemment: «Can I help you? Y ou need anything here? » «Angela, on a atterri dans un magasln de chaussures... pour hommes! » Impossible de ne pas rire au nez du vendeur dans ce genre de situation absurde; l'olibrius semé, nous rentrons finalement à l'hôtel le sourire aux lèvres. 18

Cette nuit j'ai entendu pour la première fois la rumeur. Les voix suaves et vibrantes ont surgit des profondeurs, appelant de leur timbre envoûtant les hommes à la foi, appelant les croyants à se porter vers la puissance supérieure qui les dépasse, celle d'Allah.

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Trois
Le ventilateur oscillant au~dessus des lits du dortoir ne suffit pas à apaiser la sensation liquéfiante de crever en fondue. « Sabâha el-khayr, Stifani. Kifek ? ~ Hein? Ki-quoi? Euh sabâha en-nour... » vive le matin. J'ai toujours été admirablement « Kifek means "how are you". So you know a little bit ara bic ? Wonderful! plaisante F ati. ~ Indeed, I know the letters, the sounds, and few words but it is classical arabic, and you don't use it here. I'm lost. ~ You will learn syrian words, don't worry. Maybe should you

take lessons if you stay a long time here. » En effet, pourquoi pas. En attendant, je pars avec Angela au centre culturel français qui est juste à deux pas de l'hôtel. Le bâtiment, spacieux et moderne, est climatisé, atout non négligeable. J'espère pouvoir y trouver les débuts d'une recherche. Il n'y pas grand monde, sans doute parce que ce sont les vacances. Je me jette sur le premier venu, un homme d'âge mûr. Je lui explique mon projet. « C'est un sujet intéressant. Malheureusement la musique traditionnelle ne suscite plus autant d'intérêt, même le ministère dépose ses fonds ailleurs. Il existait il y a quelques années de cela un festival de musique traditionnelle à Damas que le centre culturel français avait coutume d'organiser tous les ans. Nous avons été obligé d'arrêter le festival pour des questions... de budget. V oulezvous un thé, un café? Suivez moi dans mon bureau, je vais peut~être vous aider. » L'homme en question s'appelle Georges, il travaille au centre culturel français en tant qu'ingénieur du son. Il s'occupe entre autre de l'archivage sonore et du matériel d'enregistrement. Il nous sert nos thés, la cigarette pendant aux lèvres, l'air infiniment décontracté. Après de brèves 20

présentations et discussions générales, Georges nous propose de photocopier tous les documents que le centre tient à sa disposition concernant la musique traditionnelle arabe. Il nous donne l'adresse du conservatoire de musique de Damas et nous fait écouter quelques extraits musicaux sur cassette audio, notamment des morceaux de oûd et de qânûn. « Ces cassettes ont été enregistrées pendant les concerts des festivals dont je vous ai parlé tout à l'heure. Il y a aussi un extrait d'un takht, c'est petit ensemble de musique composé d'un oûd, d'un qânûn, d'un nây et de percussions. V ous pourriez peut~être revenir mercredi faire des copies, et je vous donnerai par la même occasion les documents polycopiés.
~

Avec

plaisir,

merci

de votre

aide Georges,

et merci

surtout de nous accorder du temps. ~ Afuan (de rien). Je regrette que la musique

arabe décline

de cette façon; j'aimerais qu'on la reconsidère et qu'on ne néglige pas ce patrimoine... alors si vous pouvez y contribuer, je vous aiderais autant que je peux. Malheureusement, les... responsables ne sont pas du même aViS. » Sur le chemin du retour, on passe devant un magasin de disques indiqué par Georges. Le vieux marchand est apparemment spécialiste de la musique arabe. Il nous fait écouter quelques disques d'ensemble classique et nous recommande d'aller sur Alep, "la ville des

mélomanes"

.

J'engloutis mon bourak, sorte de feuilleté fourré au fromage, devant une des vitrines du souk Hamidiya. Nous sommes arrivées devant la boutique des Stephan; ce matin je les ai appelés et prévenus de ma présence, ils m'ont suggéré de venir les voir en fin d'après~midi dans leur magasin d'artisanat oriental. Tony Stephan, 80 ans passés, 21

nous accueille très chaleureusement avec son fils Freddie, qui n'est plus tout jeune non plus. Seul Freddie parle français, comme je m'y attendais. « Bonjour, bienvenue à Damas, nous dit-il en nous serrant la main chaleureusement. - Bonjour, je suis Stéphanie et voici Angela, une amie italienne. » Je prends des nouvelles de Guy, notre contact commun. «Non, Guy n'est pas venu en Juin... Mais vous êtes des amies de Guy, alors je suis votre ami, car les amis de mes amis sont mes amis! » Il réussit à dire tout cela avec un accent irrésistible. « Alors, depuis quand es-tu à Damas Stéphanie? - Depuis peu. Je suis arrivée samedi, dans la nuit. Votre magasin est vraiment magnifique. Tous ces objets antiques... - Merci beaucoup. Vous savez, notre maison existe depuis les années quarante, alors elle est devenue réputée avec le temps... Venez, je vais vous montrer. » Freddie est la réincarnation vocale de Sinatra. Avec une voix pareille, il doit mener ses clientes par le bout du nez. Derrière le bureau, une collection de vieilles photographies tapissent le mur; elles ne sont pas vraiment anodines car elles représentent un panel de personnages célèbres, politiques, artistes, comédiens de passage à Damas dans le magasin des Stephan. Tous semblent être venus pour ce qui fait la réputation de Damas: ses brocarts de soie, ses cuivres, ses meubles antiques, ses marqueteries richement décorées et autres antiquités. «Alors, si j'ai bien compris, tu t'intéresses à la musique Stéphanie. Comment puis-je t'aider? » Je lui explique mon domaine de recherche. «Ah, malheureusement, la musique et moi, c'est deux choses bien différentes. Je vais me renseigner parmi mes connalssances, il faudra revenir dans quelques jours, ou
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