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Vocabulaire hispanique des chansons et des musiques populaires caraïbes

De
265 pages
Ce livre est destiné aux amoureux de la langue espagnole et de la musique caraïbe. La base de l'étude est un corpus de 380 chansons écrites et produites entre 1923 et 1997 à Cuba, en République dominicaine, à Porto Rico et en Colombie. Cet ouvrage propose une "radiographie" du parler local véhiculé par la chanson et la musique à une époque déterminée. La chanson caraïbe laisse apparaître les "perles lexicales" d'un langage populaire héritier de son histoire linguistique et d'une inventivité intarissable.
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Vocabulaire hispanique des chansons et des musiques populaires caraïbes

@ L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan!@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-03404-4 EAN : 9782296034044

Elise Person

Vocabulaire hispanique des chansons et des musiques populaires caraïbes

Préface de
Albert Bensoussan

Illustrations de Bruno Ollier

L'Harmattan

Documents Amériques latines Collection dirigée par Denis Rolland et Joëlle Chassin
La collection Documents Amériques latines publie témoignages et textes fondamentaux pour comprendre l'Amérique latine d'hier, d'aujourd'hui et de demain.

Déjà parus

BRUNET V., Chili. Sur les traces des mineurs de nitrate, 2006. PRIETO M., Mémoires d'un diplomate... chilien, 2005. ROMERO F., Manuel Elkin Patarroyo: un scientifique mondial. Inventeur du vaccin de synthèse de la malaria, 2004. DEBS Sylvie, Brésil, l'atelier des cinéastes, 2004. VILLANUEV A M., Le peuple cubain aux prises avec son histoire, 2004. HOSSARD N., Alexander von Humboldt & Aimé BonplandCorrespondance 1805-1858,2004. PACHECO G., Contes modernes des Indiens huicholes du Mexique, 2004. ABREU DA SILVEIRA M.C, Les histoires fabuleuses d'un conteur brésilien, 1999. EBELOT A., La guerre dans la Pampa. Souvenirs et récits de la frontière argentine, 1876-1879, 1995. TEITELBOIM V., Neruda, une biographie, 1995. CONDORI P., Nous, les oubliés de l'Altiplano. Témoignage d'un paysan des Andes boliviennes recueilli par F. Estival. 1995. AT ARD B., Juan Rulfo photographe, 1994. VIGOR C.A. Parole d'Indien du Guatemala, 1993. W ALMIR SILVA G., La plage aux requins, épopée d'un bidonville de Fortaleza (Brésil) racontée par un de ses habitants, 1991. DURANT-FOREST (de) J., tome 1 : L'histoire de la vallée de Mexico selon Chimalpahin Quauhtlehuanitzin (du XIe au XVIe Siècle), 1987 ; tome 2 : Troisième relation de Chimalpahin

Quauhtlehuanitzin, 1988.

Remerciements

Je remercie particulièrement Philippe Cahuzac pour sa motivation constante et ses conseils avertis de lexicologue, Fernando Tasceche pour m'avoir guidée dans le labyrinthe de la musique caraïbe, Hector Garcia qui m'a « conté» les chansons, Albert Bensoussan pour sa gentillesse et son enthousiasme, Denis Rollier pour sa collaboration technique et son soutien moral, ainsi que Bruno Oilier qui a su s'approprier et interpréter ces expressions avec truculence et humour.

Préface

Cet ouvrage d'Elise Persan, à n'en pas douter, fera date. Voici un précieux lexique du champ linguistique caraibe, fort original et qui servira, sans nul doute, aux lexicographes dans l'établissement d'un dictionnaire de ces parlers qui fait, à ce jour, cruellement défaut. Elise a travaillé sur le terrain et a su recueillir et transcrire quantité de chansons et de musiques. J'y ai puisé, personnellement, une précieuse documentation et des éclaircissements bienvenus pour mon propre travail de traducteur. Le langage de la chanson et de la musique caraibes fait appel à la complicité du public, notamment dans les moments de descarga. Il y a aussi en permanence un arrière-fond sexuel, qui fonctionne avant tout comme métaphore; des mots comme caimém, caballo ou chivo doivent être interprétés comme une glorification du mâle, de même que l'appareil culinaire, la faune et la flore sont presque toujours mis au service d'une expression truculente de la vie. Ce lexique constitue donc un précieux outil pour tous ceux qui veulent se risquer au labyrinthe du parler hispano-caraibe, c'est pourquoi je me permets de féliciter Elise Persan et je lui souhaite les faveurs des orishas de la santeria cubaine. Albert Bensoussan
Professeur émérite, traducteur (entre autres de Mario Vargas Llosa, Guillermo Cabrera Infante ou Zoé Valdés) et écrivain (dont un essai libre sur la traduction J'avoue que j'ai trahi, paru en 2005 à L'Harmattan).

Contexte linguistique de l'espagnol des Caraïbes
L'espagnol d'Amérique est une modalité de langage différente de celle d'Espagne mais sa diversité n'est pas moins grande. Il existe en effet autant de modalités dialectales de l'espagnol en Espagne (castillan, canarien, andalou...) qu'en Amérique (colombien, dominicain, cubain...). Le castillan, langue de conquête, joue d'abord le rôle de superstrat en Amérique du Sud et prétend recouvrir la langue de la Terre Conquise mais une langue dominée est rarement recouverte en totalité. Le substrat indigène influence alors la langue colonisatrice. Ces langues indigènes constituent, en Amérique du Sud, une mosaïque de plus d'une centaine de familles linguistiques et chaque famille contient parfois plusieurs langues (chibcha, quechua, aymara, mapuche, guarani ou tupi). Ces langues utilisent différents mots pour signifier une même chose. De plus, dans une même aire linguistique, le lexique peut se diversifier en fonction également de l'habitat et de l'espace (montagne, mer, désert...) environnants le groupe indigène émetteur. Et l'Amérique du Sud offre une énorme diversité de paysages. Le substrat indigène présente donc une grande diversité lexicale et d'importantes différenciations diatopiques (liées à l'environnement naturel). Mais il faut prendre en compte un obstacle important quant à la conservation de ces langues indigènes: elles étaient très fragiles car elles n'avaient pas et n'ont peut-être pas toutes encore, du moins pour celles qui survécurent à la colonisation, le support de l'écriture. Il s'agissait avant tout de transmission orale et il y avait parfois peu de contacts entre les peuples, d'où un certain isolement des noyaux linguistiques. Pour ces raisons, l'influence linguistique indigène sur l'espagnol a été limitée mais sa contribution la plus marquée se situe au niveau lexical. 9

On trouve une importante intégration d'indigénismes dans la langue espagnole, appelés aussi américanismes. Ces derniers ne sont pas seulement des indigénismes, ce sont aussi parfois des mots "dérivés de l'espagnol ou du portugais qui, en Amérique ou au Brésil, ont subi une modification d'ordre sémantique" (CAHUZAC: 1986, réf.no41, p.13S). Les différenciations lexicales de l'espagnol sont non seulement diatopiques mais aussi diastratiques (liées au niveau social des populations) et, dans les différentes régions, les normes populaires sont plus variées que les normes élevées. L'effervescence linguistique est plus intense au niveau de la langue populaire, productrice de changements dans la langue générale, qu'au niveau de la langue normée. En Amérique du Sud, chaque pays a un ou plusieurs centres de diffusion de sa norme particulière, et les termes officiels normalisés par chacun des pays n'ont parfois rien en commun. Un terme peut être officialisé dans un pays et ne même plus exister dans un autre; l'indépendance politique est ainsi reflétée par l'attitude linguistique propre à chaque pays. Alors qu'en Espagne le poids de la norme castillane et madrilène est très pesant sur toute la péninsule ibérique et se fait sentir à travers les moyens de communication et, en général, la langue écrite. Après l'émancipation des anciens virreinatos, des différenciations lexicales surgissent dans les pays latinoaméricains et, dans ces pays, des réalités et concepts nouveaux reçoivent des désignations différentes. Tout cela laisse apparaître une fragmentation lexicale entre les pays mais aussi entre les régions: l'espagnol d'Amérique englobe une richesse lexicale énorme. On entend par "aire Caraïbe" la zone qui s'étend du Nord du continent sud-américain jusqu'aux Antilles, de Cuba à Trinidad, ainsi que les côtes des pays du continent qui limitent la mer caraïbe, dont la Colombie. Dans cette zone, on parle espagnol mais aussi français, anglais, hollandais et diverses langues créoles dérivées des langues européennes et des langues 10

africaines apportées par les esclaves. Plus précisément, dans cette aire, mon étude porte sur quatre zones: Cuba, Porto Rico (et New York), la République Dominicaine et la Colombie. Ces pays font partie de la communauté internationale hispanique. On trouve, dans cette aire géographique, l'espagnol dans l'une de ses variétés dialectales: l'espagnol caribéen (LOPEZMORALES: 1992, réf.no44, p.29). Cet espagnol est un dialecte dans la mesure où des traits communs, propres à cette zone, existent entre le parler des Cubains, des Portoricains, des Dominicains et des Colombiens. Mais un dialecte n'est jamais uniforme: chaque dialecte présente des différenciations en fonction de la stratification sociale de ceux qui le parlent. Des caractéristiques comme le sexe, l'âge, et surtout le niveau socioculturel sont à prendre en compte et font que chaque personne n'use pas de ce parler régional de la même manière. Pour cette raison, on trouve beaucoup de différenciations et caractéristiques d'un dialecte concentrées dans l'univers urbain car ce dernier accueille toute une distribution de rôles et de couches sociales, alors que le monde rural conserve une certaine homogénéité linguistique et présente moins de différenciations diastratiques (LOPEZMORALES: 1992, réf.no44, p.30-31). De plus, à l'intérieur même de cette variété d'espagnol caribéen, on trouve aussi des différenciations lexicales en fonction des pays. D'autres langues laissent des traces à certaines périodes de l'histoire et influencent le lexique de cette zone. Les deux influences plus anciennes sont la langue indigène, comme je l'ai déjà précisé, et les langues africaines apportées par les esclaves travaillant dans les plantations de canne à sucre. Mais il faut rappeler toutefois la présence d'esclaves africains en Espagne bien avant le début de la Traite dans les Caraïbes. A l'époque de la Conquête, plusieurs langues indigènes sont parlées dans les îles où l'on distingue trois grandes familles linguistiques: warao, arawak et caribe. L'influence des Arawaks est la plus importante sur le lexique caribéen 11

hispanique. Ces langues disparaissent car elles n'ont pas de support écrit et elles sont anéanties, comme toute la culture arawak, lors de la Conquête. Malgré tout, une rétention importante d'éléments lexicaux indigènes se produit et contribue à enrichir le vocabulaire castillan de la vie quotidienne dans les îles. Le milieu naturel colonisé n'a aucun rapport avec celui que les Espagnols quittent, ils n'ont pas de mots pour nommer les choses qui les entourent. Ils empruntent le lexique indigène et attribuent ainsi aux choses qu'ils ne connaissent pas leurs appellations indigènes. Ce lexique intègre directement le castillan et se compose essentiellement de toponymes et du vocabulaire de la faune et la flore. Il traverse les siècles avec une certaine vitalité et reste aujourd'hui très présent. Le deuxième noyau linguistique offrant un vocabulaire exotique à l'espagnol dans l'aire Caraibe est constitué des langues africaines. Les esclaves noirs proviennent surtout de trois pays qui sont le Nigeria, le Bénin et le Congo. L'élément le plus important est l'émergence d'une langue, d'un parler qui, à côté du standard imposé par les classes dominantes, reflète la tentative d'adaptation de l'Africain dans l'Amérique des plantations. Les esclaves apprennent le castillan comme ils l'entendent: s'ils en déforment assez peu la phonétique, il n'en est pas de même pour la grammaire. Pour cette raison, l'influence africaine ne se produit pas dans le domaine de la phonétique mais dans le lexique car ces esclaves ajoutent des lexies africaines à la base espagnole. Ce parler est endogène, il prend naissance à l'intérieur d'un milieu spécifique, celui de la plantation à l'époque de l'esclavage. Il est le fruit du processus d'intégration des esclaves africains dans ce milieu étranger. On leur impose un contact direct avec une culture étrangère, qu'ils tentent d'assimiler d'abord par la langue. C'est un phénomène d'acculturation qui donne naissance plus tard à une population créole et métisse dans l'aire Caraibe.

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Un grand nombre d'africanismes est ainsi conservé. Mais les lexies disparaissent peu à peu ou se confondent avec d'autres en perdant leurs traits spécifiques. Beaucoup de termes meurent mais d'autres trouvent aussi un sens nouveau. Ces lexies d'origine africaine et plus particulièrement yoruba constituent, à l'époque actuelle, une grande part de l'argot de Cuba. Le français et l'anglais influencent aussi l'espagnol dans les Caraïbes. La proximité d'Haïti de langue française et les situations économiques et politiques de dépendance ou d'exploitation de Cuba et Porto Rico par les États-Unis sont les principales raisons de la présence de ces deux langues dans l'espagnol caribéen.

Le langage dans la chanson populaire
Ces diverses influences sur l'espagnol caribéen se retrouvent aussi dans la chanson populaire, expression culturelle des peuples et moyen de communication sociale. La chanson et la musique constituent un langage, non seulement musical mais aussi chorégraphique et poétique. Malgré un isolement politique, il y a pendant des siècles un échange musical constant entre les différents pays de l'aire caraïbe. Il existe donc des points communs entre les musiques d'un pays à l'autre, des coïncidences entre des noms de rythmes ou d'instruments. Cesar Miguel Rondon évoque le concept d'un peuple caraïbe (poblaci6n caribefia: 1980, réf. n027, p.6). Il considère que l'aire Caraïbe peut presque se vanter de former une culture commune. Il n'y a pas de barrières, ou moins qu'ailleurs, pour le passage des musiques et des chansons d'un pays à l'autre: "[..] Nuestra cu/tura popular tiene un mismo origen, se ha mantenido y desarrollado en las mismas condiciones en

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todos nuestros paises y de cualquier manera desemboca siempre en afluentes comunes, unicosl.1I Le vocabulaire présenté ici se fonde sur la chanson populaire

produite à Cuba, à Porto Rico (et par extensionNew York, ville
dans laquelle vit une quantité importante de Portoricains), en République Dominicaine et, enfin, en Colombie. Il est impossible de passer sous silence l'impact de la ville de New York. Cette mégalopole a brassé les musiques caraïbes et, en son sein, sont nées de nouvelles formes musicales, issues des traditions folkloriques et populaires des immigrés latinoaméricains, dont la salsa urbaine. Pour cette raison, je n'ai pas dissocié Porto Rico de New York. L'histoire de ces musiques, la naissance des instruments, les thématiques des chansons, les contextes historiques et culturels de chaque pays font l'objet d'une étude beaucoup plus détaillée dans la partie historique de la thèse (réf. n048). Ici est publiée la partie lexicale de cette recherche.

Méthodologie

Le vocabulaire compilé présente les particularités lexicales rencontrées dans les textes de chansons écrites entre 1923 et 1997. Depuis 1997, il est évident que de nouvelles créations seront à prendre en compte, par d'autres, pour enrichir ce vocabulaire. Il s'agit d'un état des lieux, d'une sorte de radiographie de l'espagnol véhiculé par la musique et la chanson à une époque bien déterminée. J'ai constitué un chansonnier de 380 chansons produites dans des pays de cette même zone dialectale (150 chansons cubaines, 130 portoricaines, 50 colombiennes et 50 dominicaines). Ce
I « Notre culture populaire a une même origine, elle s'est maintenue et développée dans les mêmes conditions dans nos pays et, quoi qu'il arrive, elle débouche toujours vers des affluents communs, uniques ». 14

chansonnier constitue ma source principale et cette étude "lexiculturelle" est fondée sur une recherche lexicographique. La lexicologie étudie la construction des mots, leur formation et leur évolution. Aujourd'hui considérée comme une discipline "carrefour" dans les sciences humaines, la lexicologie a été longtemps contestée. On estimait qu'elle ne constituait pas une discipline autonome importante, indépendante par exemple de la grammaire. Pourtant, il est possible de communiquer et de se faire comprendre uniquement avec les mots. Ce n'est pas le cas avec la grammaire. La lexicologie était aussi contestée parce qu'on ne voyait pas encore l'importance de l'étude de la formation des mots pour la compréhension de la culture d'un pays. De plus, le domaine des mots est "mouvant" ; les mots évoluent, disparaissent ou renaissent si vite que la lexicologie apparaissait comme une discipline dans laquelle rien n'était stable ni durable. Elle est pourtant indispensable dans tous les domaines de la linguistique. La lexicographie, aussi appelée la dictionnairique, se charge de classer, de répertorier, de définir les mots en fonction de certains critères dans le but de produire les dictionnaires. Elle est, en quelque sorte, la mise en page de la lexicologie. Chaque chansonnier a été transformé en une liste de mots de laquelle j'ai enlevé tous les mots grammaticaux comme les adverbes, les conjonctions, les prépositions, les pronoms, pour ne garder que les verbes, les adjectifs et les substantifs. Ces derniers sont les unités les plus représentatives du lexique, ils portent la substance et ce sont ces éléments lexicaux qui nous relient au monde. Ils s'adaptent à des situations de communication diverses et nouvelles, d'où la naissance de néologismes ou "mots nouveaux" et la disparition d'autres mots qui n'ont plus lieu d'être. Mon but est de constituer un vocabulaire présentant les particularités lexicales contenues dans les chansons, les influences lexicales (indigènes, africaines ou autres) qui se greffent dans l'espagnol péninsulaire lors de son arrivée dans la Caraïbe. N'apparaissent pas les différentes influences lexicales de la formation de l'espagnol avant son arrivée en Amérique 15

comme l'influence arabe, catalane, andalouse, portugaise ou galicienne. Je veux constituer un vocabulaire qui reflète aussi les glissements de sens et les néologismes produits par le parler caraïbe puis assimilés dans la chanson et ceux produits par la chanson puis assimilés dans le parler et ainsi montrer les liens qui unissent la chanson au parler populaire et mettre en relief l'influence de la chanson sur le langage. Je souhaite mettre en parallèle le langage, la musique et la chanson dans l'aire caraïbe. Dans ce vocabulaire sont insérées différentes entrées lexicales: le parler populaire, le lexique représentatif des influences lexicales extra hispaniques, le vocabulaire technique musical, les proverbes et les unités phraséologiques produites par la chanson ou par le vocabulaire de la musique. Je me fonde sur les textes des chansonniers, en m'aidant bien sûr des informations récoltées dans la bibliographie et d'enquêtes sur le terrain. Les mots sont replacés dans leur contexte et la lexie apparaît avec sa définition et les extraits des chansons desquelles elle est issue. Ce vocabulaire n'a pas la prétention d'être exhaustif. En effet, les glissements de sens et les néologismes relatifs au parler populaire qui y sont enregistrés sont uniquement les mots que Ie Diccionario de la Real Academia Espanola (DRAE, édition de 1992) ne répertorie pas. Je considère que le DRAE est le dictionnaire susceptible de mieux représenter la norme de la langue espagnole générale. Pour cette raison, il me sert de filtre de base pour constituer un lexique non-officiel du parler populaire véhiculé par la chanson caraïbe. Pour y être insérée, une entrée relative au parler populaire ne doit pas apparaître dans le DRAE ou elle doit donner, dans la chanson, une défmition différente de celle du DRAE. Un mot est qualifié de "glissement de sens" uniquement s'il n'apparaît pas dans le Dictionnaire de la Real Academia Espanola (DRAE) ou si sa défmition dans la chanson est différente de celle(s) du DRAE. La signification des lexies ainsi qualifiées n'existe donc pas dans la norme officielle espagnole. 16

En ce qui concerne le vocabulaire relatif à la pratique musicale, le critère de sélection est de faire partie du lexique technique régulièrement rencontré lors de mes lectures sur le sujet ou dans les chansons. Dans ce cas, le fait que ces mots soient répertoriés ou non dans le DRAE n'est pas pris en compte. Enfin, des unités phraséologiques produites par la chanson et par le vocabulaire musical sont des expressions populaires assimilées ensuite dans le parler populaire de la Caraïbe. Ces entrées proviennent de dictionnaires de cubanismes, colombianismes et dominicanismes et pas forcément des chansons. Ce sont des expressions comprises par un groupe social donné et qui font référence à un passé culturel commun. Je tiens à les ajouter car elles montrent de manière évidente l'influence de la musique et de son lexique dans le langage populaire. Toutes ces expressions apparaissent également dans les définitions des rythmes ou des instruments auxquelles elles se réfèrent. Enfin les proverbes sont recueillis dans les textes des chansons.

Conclusions

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La chanson caraïbe reflète l'héritage lexical indien et surtout arawak, l'influence des langues africaines et de langues européennes comme le français et l'anglais. Ces influences se retrouvent dans les quatre chansonniers. Mais dans des proportions différentes. En effet, la chanson produite à Cuba offre le plus d'indigénismes et à peu près la même quantité d'africanismes que la chanson produite à Porto Rico et New York. L'influence de la langue anglaise est la plus importante dans la chanson portoricaine. La chanson dominicaine présente
2 Les mots qui apparaissent dans ce vocabulaire font l'objet d'une analyse lexicale beaucoup plus détaillée dans la thèse (réf. n048). Les conclusions présentées ici sont celles de cette analyse. 17

le plus de gallicismes. En Colombie, toutes ces influences sont aussi présentes dans l'espagnol local. Ce phénomène est le résultat d'évènements historiques (développés dans la thèse) qui ont marqué les différentes zones. Ces diverses influences marquent déjà la spécificité du langage caraïbe véhiculé par la chanson, on y retrouve en effet les principales influences extra hispaniques caractéristiques de cette zone dialectale caraïbe. Le vocabulaire relatif à la pratique musicale est différemment utilisé dans la chanson des quatre zones étudiées. Cuba est souveraine dans l'évocation de sa propre musique et cette dernière exerce une influence prépondérante dans la chanson produite dans les autres pays comme à Porto Rico et en Colombie. Alors que la Colombie semble puiser dans les musiques caraïbes provenant d'autres pays. A Porto Rico, ce sont surtout les rythmes cubains et portoricains qui sont évoqués dans les chansons relatives à la musique. Ces données ont aussi permis de mettre en relief une sorte de "bloc portoricocubain" dans l'évocation de la musique face à la Colombie. J'ai remarqué aussi que 29% du lexique musical général caraïbe n'est pas répertorié dans les dictionnaires. Cela permet d'affirmer que le domaine musical n'est pas encore complètement intégré dans les dictionnaires. Mais il s'agit aussi d'un argot manipulé parfois uniquement par les musiciens ou les chanteurs. Les néologismes découverts dans les textes des chansons sont surtout des anglicismes, des africanismes et particulièrement des mots relatifs à la religion de la santeria. Cependant certains de ces mots sont communs à plusieurs chansonniers, ce qui prouve qu'ils sont bien incorporés dans toute la zone dialectale et pas uniquement dans un seul pays. Cela leur donne une certaine substance et il est important de les insérer dans ce vocabulaire puisqu'ils n'apparaissent pas dans les autres dictionnaires. Une fois encore, la chanson se charge de préserver dans ses textes un héritage lexical réellement présent dans le parler de la Caraïbe.

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Quant aux glissements de sens véhiculés dans la chanson caraïbe, on peut faire quelques conclusions intéressantes. Les dictionnaires d'américanismes ne répertorient que 40 à 44% de ces glissements de sens. La chanson cubaine est plus indépendante que les autres pays par rapport aux dictionnaires d'américanismes et 50% des glissements de sens non enregistrés dans le DRAE ne le sont pas non plus dans les dictionnaires d'américanismes. Si les glissements de sens n'apparaissent pas dans les dictionnaires d'américanismes, cela laisse supposer que la chanson caraïbe insère dans ses textes des glissements de sens typiques des pays dans lesquels elle est produite. Ces glissements de sens sont répertoriés dans des dictionnaires relatifs à l'espagnol populaire parlé dans chaque pays: dictionnaires de cubanismes, de colombianismes ou de dominicanismes. La chanson des quatre pays véhicule donc un parler réellement typique de sa région d'origine, malgré le fait que ces pays appartiennent à la même zone dialectale. Des cubanismes, colombianismes et dominicanismes sont présents dans la chanson caraïbe mais dans des proportions différentes en fonction, bien sûr, des pays d'où elle est originaire. Là encore, la chanson cubaine manifeste la plus grande indépendance car elle offre très peu de colombianismes et de dominicanismes. Dans la chanson portoricaine, les cubanismes sont majoritaires. Dans la chanson dominicaine, on trouve une majorité de dominicanismes mais une quantité importante de cubanismes. En Colombie, la chanson présente une majorité de colombianismes et une quantité presque égale de cubanismes. Les particularités lexicales cubaines semblent se propager dans les pays qui l'entourent alors que le contraire ne se vérifie pas. Cuba exerce donc une domination lexicale dans l'aire caraïbe. Porto Rico et Cuba offrent aussi le nombre le plus élevé de mots non-répertoriés dans le DRAB. La chanson colombienne offre le plus de proverbes alors qu'en République Dominicaine, je n'en ai pas répertorié un seul. Dans les autres pays ils sont aussi présents. Quant aux unités phraséologiques produites par la chanson et le vocabulaire de la 19

musique, c'est Cuba qui, incontestablement, s'inspire le plus dans la musique pour créer de nouvelles expressions. C'est ce pays qui semble le plus imprégné de sa musique à tel point que celle-ci s'immisce dans le parler local. Les expressions de la chanson caraïbe viennent du parler populaire, la musique s'en empare et les diffuse dans des sphères sociales où elles n'iraient pas forcément. Les musiciens « imposent» l'emploi d'un langage qui, aujourd'hui, sert de véhicule de communication à une population qui exprime sa familia, son iecuajeyl, qui utilise un discours issu de la chanson et de la musique en général. La chanson caraïbe retransmet la vitalité du parler de cette aire géographique. Ce n'est pas uniquement le signifié qui est important mais aussi le signifiant: le son prend parfois le dessus sur le sens et privilégie ainsi la dimension rythmique du langage employé dans la chanson. Cet aspect provient principalement de l'héritage linguistique africain intégré dans le parler caraïbe grâce au douloureux chapitre historique de l'esclavage. Même si ce lexique n'est plus forcément compris par la population de cette zone, il est utilisé à des fins rythmiques. Le langage utilisé dans la chanson résume toute la complexité historique et culturelle de la Caraïbe, il reflète le tissage linguistique de cette région. Il représente aussi un trait d'union entre les différents pays de cette aire, unis par des caractéristiques historiques communes. La chanson s'empare de cette réalité linguistique, la diffuse et contribue à la répandre dans les pays de cette zone. Les influences lexicales de l'espagnol caraïbe apparaissent dans la chanson. Celle-ci reste fidèle à la langue espagnole parlée dans cette zone. A tous les niveaux, la langue employée dans la chanson caraïbe marque l'identité d'une culture caraïbe. Ce parler employé dans la chanson caraïbe est très lié au contexte de la communication de tous les jours et à sa spontanéité. C'est la langue parlée entre amis ou dans des contextes familiaux ou intimes. C'est un style informel utilisé 20

par les locuteurs de classes sociales différentes. Le niveau de langue utilisé généralement est standard, populaire, familier voire argotique. Les chanteurs, compositeurs ou musiciens n'ont pas tous forcément reçu de niveau d'instruction très élevé. Cela permet à ces chansons de se rapprocher d'une population majoritairement populaire. Le parler conserve toute sa spontanéité, évolue constamment et restitue sa prononciation naturellement tronquée. La chanson et la musique caraibes ont un impact profond dans la zone étudiée car elles servent aussi de véhicule d'expression de la culture caraïbe face à l'influence nordaméricaine. Ce qui fait leur force, c'est qu'elles ont réussi à installer une cohésion entre les Latino-américains de la Caraibe et à gommer un peu leurs consciences nationalistes pour se fondre dans une expression commune. Elles constituent un langage social qui interprète la vie dans la Caraibe. Elles sont un chant du quotidien. Elles font partie de l'épiderme de chaque habitant et vivent dans le cœur de ceux qui les écoutent et les vivent. Elles permettent de s'amuser et de se sentir libre et c'est aussi ce caractère libérateur qui les rend joyeuses et optimistes. De la population caraibe émane toujours la joie malgré les difficultés économiques ou politiques auxquelles elle est parfois confrontée: "Con la alegria, somas optimistas de este mundo tan tnigico y tan cruel y en media de esta fuerza creativa [que son nuestra musica y nuestra canci6n] no dudamos de sel' mas grandes en nuestras pequefias casas que son reir, gozar y saludar al mundo. Hay también un tiempo para reir y soilar." (TASCECHE : 1997, réf. n085). «Grâce à la joie, nous gardons confiance en ce monde pourtant si tragique et si cruel et, au milieu de ces forces créatrices (que sont notre musique et notre chanson), nous ne doutons pas d'être plus grands dans nos petites choses: rire, prendre du plaisir et saluer le monde. Il y a aussi un temps pour rire et pour rêver ». 21

Légende

Les entrées lexicales sont présentées de la façon suivante:
I)Lemot 2) Le type de mot: abr. : abréviation adj. : adjectif excI. : exclamation (ex: jazucar!) lex. compl. : lexie complexe (composition de plusieurs mots, ex: no comer miedo). lex. compo : lexie composée (mémorisation d'un sens composé, ex : cuchifrito) n. pro : nom propre n. f. : nom féminin n. m. : nom masculin proverbe: proverbe un. phr. : unité phraséologique v. : verbe 3) Le pays d'origine de la chanson dans laquelle la lexie apparaît : Col. : chansonnier n04 (Colombie) Cub. : chansonnier nOI (Cuba) P.R. : chansonnier n02 (Porto Rico et New York) Rép.Dom. : chansonnier n03 (République Dominicaine) 4) La définition: la définition que l'on donne ne provient pas directement des dictionnaires dont on fait référence, il s'agit de définitions personnelles, souvent sur la base de celles données par les dictionnaires mais agrémentées d'informations supplémentaires en fonction du contexte dans la chanson. 5) L'extrait: extraits des chansons dans lesquelles la lexie apparaît. 6) La source: dans cette rubrique apparaissent:

- les

dictionnaires

dans lesquels

figure

une définition

correspondant à la mienne les entretiens avec les personnes m'ayant aidée dans mes recherches les autres ouvrages qui m'ont permis d'élaborer les définitions en m'apportant des informations

-

23

A
ABRECAMINO n. m. <Cub.> Ensemble de plantes permettant d'écarter une personne des dangers ou maléfices qu'un ennemi ou un dieu lui inflige. Littéralement: « ouvre-chemin ».
EXTRAIT: "El yerbero moderno", int. Celia Cruz: "Traigo caisimon pa'la hinchazon, traigo abrecamino pa'tu destino, traigo la ruda pa'l que
estornuda" .

SOURCE: SANCHEZ-BODDY: usuales, réf. n069.

1986, Diccianaria de cubanismas mas

ACAPULCO n. pr. <Cub.> Toponyme. Port situé sur la côte Pacifique du Mexique. Indigénisme d'origine nahuatI. EXTRAIT: "El bobo de la yuca", int. Benny Moré : "Se va para Toluca,
comiendo pape!. Ay, se va para Tampico, comiendo pape!. Se va para Mazatlân, comiendo pape!. Porque ya fue a Acapulco, comiendo papel". SOURCE: ARANGO L. : 1995, Aparte léxica de las lenguas indigenas al espanal de América, réf. n038, pA8.

ACARRANCHAR : ACARRANCHAR LA BEMBA lex. compI. <Cub.> Alborotar la bemba : remuer la bouche et se lancer dans un chant endiablé.
EXTRAIT: "La negra Leonor", int. Nïco Saquito y su Conjunto : "Ton'ce, negro Simon, se alborota también y acarrancha la bemba y se pone a canta'" SOURCE: CANIZALES : 1999, réf. n080.

ACHE n. m. <Cub./P.R.> Lexie d'origine africaine qui, dans la santeria, signifie « bénédiction », « vertu », « âme », « portebonheur ». C'est aussi le pouvoir particulier attribué à chaque divinité; par exemple Chango, le dieu du tonnerre, est

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insensible au feu. Plus généralement, ce mot signifie la chance, un pouvoir spécial ou un don.
EXTRAIT: "Amalia Batista", int. Rolando La Serie: "Yo no say coma Julian ni tampoco coma Andrés, a mi no me pue' amarrar parque yo tengo mi aché" . "A Francisco", int. Celina y Reutilio : "Con el aché de mi nganga y el aché de Obatalâ, suenan los tambores que Francisco va a bailar" "A la Reina deI Mar", int. Celina y Reutilio : jOh mio Yemaya! Aché to' 10' dia, mama" + "A Santa Barbara", int. Celina y Reutilio : "Que viva Chango, aché" + "Flores para tu altar", int. Celina y Reutilio : "Que Babalu te dé salud y aché [...] aché pa' Elegua" "El raton", int. Cheo Feliciano: "El raton y dice asi... Epa, aché". SOURCE: SANTIESTEBAN: 1982, El habla popular cubana de hoy, réf. n073 SANCHEZ-BODDY: 1978, Diccionario de cubanismos mas

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usuales, réf. n067.

ACHERE

n. m. <Cub.> Sorte de maraca qui sert à appeler les saints yorubas. Cet instrument est souvent orné de peintures géométriques de la couleur du saint invoqué. Lexie yoruba qui provient de aché «pouvoir» ou «miracle» et de eré qui signifie « idole ».
EXTRAIT: N'apparaît pas dans les chansonniers. SOURCE: ORTIZ: 1995, El acheré y los chelœré. Instrumentos afrocubana, réf. n021, p.17-22. de la musica

AGOGO n. m. <Cub.> Petites cloches liturgiques qui servent à invoquer les saints dans les cultes yorubas. Tous les dieux n'ont pas forcément d'ag6go et ces instruments sont construits différemment en fonction des divinités invoquées. Par exemple, Obatalâ., OchÛll, Oddua et Egun ont des ag6gos en métal alors que ceux de Babalu Ayé sont en bois. La lexie provient du yoruba et signifie « cloche ».
EXTRAIT: N'apparaît SOURCE: ORTIZ: agogo. Instrumentos pas dans les chansonniers. 1995, Las cucharas. Las sartenes. El cencerro. de la musica afrocubana, réf. n024, p.17-22. Los

AGUACATE n. m. <Rép.Dom.> Fruit de l'avocatier, de couleur verte et en forme de poire. Lexie provenant du nahuatl ahuacatl qui désigne le même fruit.

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