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NIETZSCHE : FIGURES DE LA MONSTRUOSITÉ

De
112 pages
L'approche des figures monstrueuses qui hantent l'œuvre de Nietzsche requiert une méthode aussi déroutante et équivoque que son objet. Les figures monstrueuses ne se montrent pas directement, elles se manifestent par des effets de monstruosité qui , parasitant le texte de Nietzsche, altèrent aussi son commentaire, dans sa lettre même. Cette opération de " tératographie " ne saurait faire l'économie d'une démonstration cohérente. Mais elle doit aussi se doubler d'une " monstration performative " qui produit ce sur quoi elle écrit : dresser l'inventaire des figures de la monstruosité chez Nietzsche, cela ne va pas sans une certaine in(ter)vention.
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Nietzsche: figures de la monstruosité Tératographies

Christian laedicke

Nietzsche.

figures de la monstruosité
Tératographies

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection L'Art en bref dirigée par Dominique Chateau
Publiée avec la participation du centre de Recherche sur l'Image et de l'Université de Paris I Panthéon Sorbonne A chaque époque, le désir d'art produit non seulement des oeuvres qui nous éblouissent ou nous intriguent, mais des discussions qui nous passionnent. L'art en bref veut participer activement à ce débat sans cesse renouvelé, à l'image de son objet. Appliquée à l'art présent ou passé, orientée vers le singulier ou vers le général, cette coIlection témoigne d'un besoin d'écriture qui, dilué dans le système-fleuve et engoncé dans l'article de rechrehce, peut trouver à s'épanouir dans l'ouverture et la liberté de l'essai. A propos de toutes les sortes d'art, eIle accueiIle des textes de recherche aussi bien que des méditations poétiques ou esthétiques et des traductions inédites.

Déjà parus
Maryvonne SAISON, Les théâtres du réel, Pratiques de la représentation dans le théâtre contemporain. Jacques FOL, Propos à l'oeuvre, Arts visuels et architecture. Dominique CHATEAU, L'Art comme un fait social total. Catherine DESPRATS-PÉQUlGNOT, Roman Opalka: une vie en peinture. Jean SUQUET, Marcel Duchamp ou l'éblouissement de l'éclaboussure. Catherine DESPRATS-PÉQUlGNOT, Roman Opalka: une vie en peinture. Céline SCEMAMA -HEARD, Antonioni, le désert figuré. Carl EINSTEIN, La sculpture nègre.

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-7288-5

Pour A.

Entrée
Calme est le fond de ma mer: qui devinerait qu'il cache des monstres railleurs! Imperturbable est ma profondeur: mais elle étincelle de nageantes énigmes et d'éclats de rire. Nietzsche 1

J'entreprends ici une «tératographie» de l' œuvre de Nietzsche, à l'aide d'une machine d'écriture-lecture, en vue d'y effectuer un « relevé» des figures de la monstruosité. Avant de préciser mon projet, un bref détour par I'histoire s'impose, afin de contextualiser le problème du monstre et de dégager ses conditions de possibilité, voire d'impossibilité. Un monstre se montre et donne à penser, comme son nom l'indique. Il se présente (ou est présenté) comme un écart par rapport à la nature déterminée d'une chose: c'est ainsi qu'Aristote le définit comme étant contre nature (para phusis) 2. Le monstre menace l'identité de la nature d'une chose et de sa fm, il est incomplet, non-fini et informe: «les monstres (terata) sont des erreurs de finalité 3. » Le monstre
1. SW 4/150 (pour cette abréviation, voir en fm d'Entrée); parlait Zarathoustra, Des sublimes 2. Cf. Aristote, De la génération des animaux, IV, 3,4. 3. Aristote, Physique, II, 199a. Ainsi

ne réalise pas sa fin et ne reproduit pas complètement le type générique, le génos, c'est~à-dire la génération continue des êtres ayant la même forme, ce dont les êtres dérivent, puisque la permanence de la forme se trouve assurée par la reproduction depuis le premier générateur. Le monstre incarne le risque d'une distorsion dans la formation naturelle de la forme : en s'écartant de la régularité morphologique, le monstre menace la reproduction comme répétition spécifique. À titre de scandale différentiel, l'écart monstrueux est difficilement classable et déborde sa définition: le monstre est une forme informe qui n'appartient pas (encore) à un genre déjà connu, recensé, affublé d'un nom. « La modernité est l'époque qui aura fini par trouver un nom pour toute chose 4 » : en simplifiant à l'extrême, on pourrait alors supposer qu'un fil obscur relie les catalogues mythologiques des monstres antiques et médiévaux au fantasme moderne des classifications tératologiques 5. C'est ainsi que Linné, le grand maître des classifications systématiques, appellera l'amibe,
4. H. Blumenberg, Arbeit am My thos, p. 45. 5. Pour aborder la complexité de ces mpports, qui demandemit bien plus qu'un simple renvoi, cf. H. Blumenberg, Arbeit am Mythos. Il faudmit en etTet entreprendre une réélaboration du mythologique, en faisant appamître la fonction apotropaïque de la nomination comme une distanciation de 1'« origine», du chaos, articulée dans un récit. L'appréhension d'un espace inquiétant et sans visage, d'une béance atopique bordée de monstres, s'etTectuemit dans le geste apotropaïque de la nomination: le nom détourne le regard de ce qui l'aura scandalisé, marque la conquête d'un territoire où il inscrit sa loi (nomos), figure une présence qui n'est plus et assure une maîtrise sur ce qui a été ainsi rendu compréhensible. « Ce droit de maître, de donner des noms, va si loin que l'on peut considérer l' origine même du langage comme un acte d'autorité émanant de ceux qui dominent: ils ont dit "ceci est telle et telle chose", ils ont attaché à une chose

et à un événement, tel vocable et par là ils se les sont

pour

ainsi dire

appropriés» (SW 5/260; Généalogie de la morale, 1,2). Comme l'avait déjà noté Platon: « Il semble que ceux qui ont en premier nommé les choses n'étaient pas des personnes de moindre importance}} (Craty/e,40lb).

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l'organisme le plus informe, « chaos chaos ». Le XIXe siècle, la même époque qui, selon Foucault, a réduit et exclu l'altérité de la folie en l'enfermant, réussit finalement à apprivoiser la forme monstrueuse dans les taxinomies rassurantes des traités de tératologie positive 6. En parcourant l'histoire du monstre dans l'art occidental, on peut constater que le monstre est toujours « un être montré, représenté, figuré (dans les œuvres plastiques) ou suggéré, figurable, représentable (dans les œuvres littéraires) » 7. Comme si la représentation du monstre signalait un impouvoir devant le monstrueux, une défaite de la représentation devant ce qui toujours lui aura déjà échappé et qui constitue pourtant comme sa plus intime possibilité. Le monstre désigne peut-être en nous/hors de nous quelque chose que nous ne voulons ni ne pouvons reconnaître, qui ne se présente que de biais, et dont l'interrogation insistante revient sans cesse nous hanter. La tentative de représentation du monstre et sa mise en forme ne seraient-elles pas alors à la fois le témoignage et le désaveu d'un monstre inconcevable, l'oubli d'une hétérogénéité radicale dans sa dénégation même? « Mais écrire, écrire: tuer,. quoi 8 )): écrire le monstre, tuer l'angoisse. L'élément monstrueux, occupant la limite poreuse entre l'informe et la forme, est frappé d'une duplicité irréductible: chose intermédiaire et mixte, le monstrueux nie et affirme à la fois quelque chose de menaçant et d'amorphe qui résiste obstinément à la capture conceptuelle et qui fait périodiquement retour en déjouant toute anticipation. L'un des effets principaux produit par l'élément monstrueux est un
6. Cf. P. Tort, L 'Ordre et les Monstres. 7. G. Lascault, Le Monstre dans l'art occidental, p. 21. 8. H. Michaux, Ecuador, p. 16.

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