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Notre cher cinéma

De
276 pages
Ecrit par l'un des ex-dirigeants du cinéma en France et en Europe, ce livre relate l'histoire de la profession pendant plus d'un demi siècle et l'action que celle-ci a menée avec le bienveillant appui des pouvoirs publics pour assurer la sauvegarde et le développement du cinéma français. Gilbert Grégoire trace le portrait de plusieurs centaines de professionnels producteurs, distributeurs, exploitants et ressortissants des industries techniques, ainsi que celui d'un plus grand nombre encore d'auteurs et d'artistes.
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SOMMAIRE

Avant-propos .............................................................................................................. 7 Introduction ................................................................................................................9

PREMIERE PARTIE LA NAISSANCE D’UNE VOCATION ...............................................................................13

Chapitre I Enfin le verbe vint… ................................................................................................17 Chapitre II Mon enfance montpelliéraine et le cinéma des années 30 ........................................21 Chapitre III « Les très riches heures » du cinéma des années trente, pour un lycéen nîmois.......25 Chapitre IV « Les très riches heures » du cinéma des années quarante d'Aix en Provence à Paris .........................................................................................37 Chapitre V Mon passeport pour l’industrie cinématographique .................................................43

DEUXIEME PARTIE UNE TRES LONGUE VEILLEE D’ARMES (1948 – 1970).................................................57

Chapitre VI La case de l’oncle Gontrand .....................................................................................59 Chapitre VII Les structures et les mécanismes de la distribution et de l'exploitation des films au cours des années d'après guerre ...........................................................................71 Chapitre VIII Les grandes familles des géomètres du cinéma de 1948 à 1970...............................79 Chapitre IX Les distributeurs ces « intouchables » ! ..................................................................113 Chapitre X Pour la transparence du Cinéma français................................................................121 Chapitre XI La remontée des Recettes .......................................................................................131

Chapitre XII La guéguerre du partage des recettes entre le fisc, la salle et le film ......................141 Chapitre XIII Laissez venir à moi les petits exploitants................................................................155 Chapitre XIV La loi française sur le droit d’auteur du 11 mars 1957 ...........................................161 Chapitre XV Dans les bras d’Anastasie .......................................................................................165 Chapitre XVI Les « Cahiers du Cinéma » et la « Nouvelle Vague » ............................................181 Chapitre XVII Les avances sur recettes..........................................................................................195 Chapitre XVIII Les salles « Art et Essai ».......................................................................................199 Chapitre XIX Comment faire naître des cinéphiles ? (Les ciné-clubs, le cinéma à l’école) .........211 Chapitre XX Évènements artistiques et autres de 1948 à 1970....................................................219 Chapitre XXI Le développement de la télévision et la crise de fréquentation des salles en France et dans le monde.....................................................................................241 Chapitre XXII Mon installation dans les fonctions de Délégué général de la Fédération Nationale des Distributeurs de Films ...........................................245 Chapitre XXIII La croisade d’André Astoux...................................................................................255 Chapitre XXIV La TVA « avec un faux nez » pour le Cinéma, complétée par un arbitrage vraiment très surprenant (pour ne pas dire plus) d’André Astoux ..........................269

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AVANT-PROPOS

Gilbert Grégoire a eu la bonne idée et le courage de rassembler en deux tomes sa mémoire du cinéma. Et c'est la mémoire du cinéma français qu'il fait ainsi vivre et revivre. Entré à la fédération Nationale des Distributeurs de Films en janvier 1948, il en devint Délégué général en janvier 1970 et il présidait jusqu'à il y a peu la Fédération Internationale des Associations de Distributeurs de Films. Autant dire que sa vie professionnelle recouvre toute l'histoire de la construction du "modèle français" de l'industrie cinématographique et celle du Centre National de la Cinématographie. Mêlant rappels historiques, analyses juridiques, portraits et anecdotes, évocations cinéphiliques, souvenirs personnels et mémoire, Notre cher cinéma constitue une précieuse et précise histoire du secteur cinématographique des années trente à aujourd'hui et passionnera tous ceux qui s'y intéressent. Le focus est naturellement plus appuyé sur la distribution et les distributeurs dont la place au cœur de la profession est ainsi mise en lumière. Les spécialistes apprécieront les épisodes successifs de la bataille récurrente pour le contrôle et le partage de la recette ! Enfin, ce qui transparaît tout au long de cet ouvrage et en fait la qualité particulière, c'est la passion de l'auteur pour le cinéma, passion acquise enfant au Capitole de Montpellier et toujours présente.

Véronique Cayla Directrice générale du Centre National de la Cinématographie

INTRODUCTION

Le Cinéma français occupe la première place en Europe. On peut le dire sans être taxé de chauvinisme : les statistiques le prouvent. Il doit cette situation, bien sûr, au talent de ses auteurs et de ses interprètes ainsi qu’au dynamisme de ses entreprises, mais aussi aux relations qu’il a su créer avec l’État. Ce dernier qui l’avait longtemps écrasé de taxes et condamné à l’asphyxie, avec la concurrence non régulée des chaînes de télévision publique, a fini par opérer un revirement complet en faveur du Septième Art. Cette évolution des Pouvoirs publics qui a fait de la défense du Cinéma français une grande cause nationale, ne s’est pas réalisée sans combat. Après avoir longtemps bataillé entre elles pour le partage de ressources qui allaient en s’amenuisant avec la chute brutale des entrées dans les salles, due à la concurrence du spectacle télévisé gratuit, les organisations professionnelles des quatre branches du Cinéma – Production, Distribution, Exploitation, Industries techniques – ont fini par harmoniser leurs intérêts sectoriels pour aller ensemble à la bataille. Elles ont démontré qu’elles pouvaient sensibiliser l’opinion publique en leur faveur, en créant les meilleures relations possibles avec les médias de l’information et en se servant même de leurs propres écrans. Cette évolution de la politique de l’État a été aussi facilitée par la structure très originale de l’Administration de tutelle du Cinéma qui assure une concertation quasi permanente entre la profession et les Pouvoirs publics, sans affecter profondément l’économie de marché. Les relations de la profession avec le Centre National de la Cinématographie, Établissement public à caractère administratif créé le 25 octobre 1946 et rattaché au Ministère de tutelle du Cinéma, sont, depuis soixante ans, un modèle d’harmonie quasi conjugale, ce qui n’est pas fréquent à notre époque où un mariage sur trois de nos concitoyens se solde par un divorce. En recevant en 1998 des mains de Mme Catherine Trautmann, Ministre de la Culture et de la Communication, la cravate de Commandeur dans l’Ordre national du Mérite, j’ai pu dire, sans choquer ma marraine, que les cadres féminins du Centre National de la Cinématographie accordaient aux représentants de la profession la faveur de les embrasser sur les joues comme de gentilles cousines, et que nos réunions de concertation commençaient comme des réunions de famille. Certes, les bons moments alternent parfois avec les fichus quarts d’heure, comme dans tous les ménages. Il y a une trentaine d’années, André Astoux, alors Directeur général du CNC, excédé par des manifestations intempestives du type CID UNATI, alla jusqu’à quitter le congrès des exploitants de Strasbourg en claquant la porte et en demandant à ses collaborateurs Gérard Valter et Michel Sarrot de ne pas aller au banquet de clôture et de prendre le premier avion pour Paris.

Fort de ses relations avec les Pouvoirs publics et de l’union de ses membres, et en utilisant tantôt la persuasion tantôt la bagarre, le Cinéma a su négocier des conventions d’harmonieuses relations avec les nombreux opérateurs de la communication des œuvres à domicile (télédiffuseurs, câblo-opérateurs, diffuseurs de films en vidéo) au fur et à mesure qu’ils apparaissaient dans le paysage audiovisuel français : le PAF comme l’on dit, abréviation qui ressemble à l’onomatopée d’un éclatement dans les bandes dessinées. Entré dans l’organisation professionnelle du Cinéma en janvier 1948 et m’y trouvant encore, j’ai vécu pendant plus d’un demi-siècle sur le front des troupes l’élaboration de ce que l’on a appelé « le modèle français » et que beaucoup de cinéastes étrangers nous envient. Aussi, des amis me disaient-ils de plus en plus souvent : « Gilbert, écrivez vos mémoires ! ». J’ai longtemps hésité à le faire. Ne dit-on pas que le moi est haïssable « surtout quand il s’agit de celui des autres » comme le précisait malicieusement Paul Valéry ? Bénéficiant encore, me semble t-il, d’un capital de sympathie au sein de la profession, je tenais à le conserver tout en haut du cocotier où je présidais encore à quatre vingt et quelques printemps la Fédération Internationale des Associations de Distributeurs de films. En effet, j’avais connu tant de professionnels du Cinéma qu’il me faudrait faire un tri parmi ceux que je vouerais à la postérité pour ne pas réaliser une œuvre aussi volumineuse mais beaucoup moins passionnante que « La Comédie humaine » d’Honoré de Balzac. Je risquerais ainsi de provoquer la fureur de ceux dont je ne mentionnerais pas le rôle capital qu’ils estimeraient avoir joué dans l’histoire du Cinéma : « Ce livre est nul ! » diraient-ils. Quant à ceux qui auraient les honneurs de mon « œuvre », j’aurais aussi risqué de les blesser même si je ne disais d’eux que du bien. Nous avons tous une si haute idée de nous-mêmes que les appréciations les plus flatteuses peuvent nous décevoir et même nous hérisser le poil. Il est vrai que beaucoup de personnalités avec lesquelles j’avais eu l’honneur de travailler lorsque j’étais plus jeune, étaient disparues. Je ne risquais donc pas de les affecter en évoquant leur vie sur terre, encore qu’il faille compter avec leurs descendants et, qui sait peut-être, avec leur fantôme. Il y avait pire encore. Je m’étais battu contre certains professionnels ; j’avais même reçu à une époque des menaces en raison de la collaboration de la Fédération Nationale des Distributeurs de Films avec le Centre National de la Cinématographie pour le contrôle des recettes qui a fait du Cinéma français une maison de verre et a beaucoup facilité les interventions auprès des Pouvoirs publics pour l’allégement des charges fiscales et l’institution des aides. C’est un exemple unique au monde. Comment en parler sans être accusé de jeter un discrédit sur la branche Exploitation, alors que je la tiens en très haute estime, en considération de ses actions promotionnelles pour le succès des films et de ses investissements dans une modernisation de son parc de salles, périodiquement remise en cause par l’évolution des médias et la préoccupation constante d’enrichir la présentation du spectacle ? Nous avons le plus beau parc du monde, et je suis heureux d’avoir contribué à le sauvegarder en qualité de permanent bénévole du Bureau de Liaison des

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Industries Cinématographiques (le BLIC) à l’époque où il fallut négocier, souvent dans la violence des affrontements, le contrat de mariage du Cinéma avec les nouveaux médias. Une seule ombre sur le visage de mon ami Jean Labé, Président de la Fédération Nationale des Cinémas Français, m’aurait rendu malheureux. Je lui ai parfois dit que le mariage de nos deux noms Labé et Grégoire évoquait la mémoire d’un grand homme de bien du passé. De plus l’alluvionnement des textes législatifs et réglementaires des conventions et des rapports divers, dont ceux que j’avais pu commettre, était proprement colossal ! Même en les résumant et en les assaisonnant d’humour, je risquerais de décourager le lecteur le plus attentif, à l’exception peut-être de quelque étudiant en droit et en sciences économiques cherchant quelque secours dans les douleurs de l’accouchement d’une thèse de Doctorat sur le Cinéma, expérience que j’ai vécue en 1947, en regrettant l’absence d’écrit sur l’économie et la réglementation du Cinéma à l’époque. Bref je n’avais pas du tout envie de me lancer dans l’art de la fresque jusqu’à ce que l’invitation à écrire mes mémoires me soit adressée, au cours d’un déjeuner amical, par trois grands patrons du Cinéma : Nicolas Seydoux, le Président de Gaumont, Guy Verrecchia, le Président d’UGC, et Marin Karmitz, ancien réalisateur qui a réussi à bâtir son empire (MK2) en jouant la carte si aléatoire du film d’auteur et qui s’est baptisé lui-même avec humour « Editeur et marchand de films » par analogie avec les marchands de tableaux, à l’occasion d’une exposition qui lui était consacrée au Centre Pompidou. À l’époque de ce déjeuner, Marin Karmitz présidait ma chère Fédération Nationale des Distributeurs de Films que j’avais contribué à animer pendant cinquante ans. Dès lors je ne pouvais plus reculer. Il fallait me jeter à l’eau et nager bravement en m’exposant aux « dents de la mer », mais je puis bien l’avouer : j’ai été tenté plusieurs fois de renoncer à poursuivre ce travail malgré le charme que l’on peut éprouver à faire ce que Marcel Proust appelait « la toilette des souvenirs ».

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PREMIERE PARTIE

LA NAISSANCE D’UNE VOCATION

« Un vrai cinglé du cinéma ! » C’est le titre français d’un film de Jerry Lewis et c’est ce que je suis devenu en fréquentant, au cours des années trente, les salles de cinéma de Nîmes, ma ville natale. De plus, de ma naissance jusqu’à l’âge de quatre ans et de douze à dix-huit ans, j’ai eu la chance de vivre auprès d’un oncle, pianiste, chef d’orchestre et compositeur de chansons, qui me fit fréquenter les coulisses des spectacles de variétés et découvrir le plaisir intense que le public peut procurer à des artistes interprètes qui ont le bonheur de lui plaire. « Jouer devant le public c’est magnifique ! C’est magique ! » Cette chanson de la comédie musicale américaine « Annie get your gun » qui était jouée par l’orchestre de Claude Bolling à l’ouverture de la cérémonie des César au cours des premières années, m’a souvent trotté dans la tête au cours de ma longue carrière dans l’industrie cinématographique. Chaque fois qu’un spectateur entre dans une salle de concert, de théâtre, de music-hall, de cinéma ou sous la tente d’un cirque, il accomplit ce qu’il faut bien appeler un acte de sympathie. Et quand, en quelques semaines, vingt millions de spectateurs français sont allés voir en salles le film « Titanic », on peut vraiment parler d’un raz-de-marée de l’amour fou. Certains même sont allés revoir ce film, plusieurs fois, bien qu’il soit d’une durée assez exceptionnelle, pour retrouver les héros de cette histoire. C’est la démarche des spectateurs qui ne se lassent pas de revoir certains films, démarche poétiquement filmée par Woody Allen dans le film « La rose pourpre du Caire ». Si j’ai passé plus d’un demi-siècle en compagnie des producteurs, des distributeurs, des exploitants et des ressortissants des industries techniques du Cinéma, sans oublier les auteurs et les interprètes, c’est parce que je l’ai intensément voulu au temps de ma jeunesse. Ces mémoires ne seraient pas complètes si je ne racontais pas la naissance d’une vocation. Mon propos n'est pas tant de raconter, dans cette première partie, les vingt-cinq premières années de ma vie privée, qui n'aurait d'intérêt que pour mes proches, mais d'évoquer les riches heures du cinéma des années trente et quarante… d'exposer aussi dans quelles conditions fut élaborée, avec le concours de l'État, l'économie originale de l'industrie cinématographique française.

CHAPITRE I

Enfin le verbe vint…

A Marcel Pagnol à qui je dédie respectueusement et affectueusement ce livre.

Mon seul souvenir d’enfance du cinéma muet « In the blank of my infancy » selon l’expression de Charles Dickens, est le douloureux visage de l’actrice Falconetti en gros plan dans le grand film expressionniste du danois Karl Dreyer « La Passion de Jeanne d’Arc » tourné en 1927-28 en France. J’avais sept ans quand je découvris en 1930 l'un des premiers films parlant français « La Route est belle » au cinéma Capitole à Montpellier. Cette salle, à deux pas de la place de la Comédie à l’entrée de la rue de Verdun, appartenait à la famille Pezet qui a donné cinq générations au Cinéma et à laquelle j’ai eu l’occasion bien plus tard de m’attacher profondément. « La Route est belle », produit par Pierre Braunberger, avait été réalisé avec le baryton André Beaugé par Robert Florey qui allait faire l’essentiel de sa carrière à Hollywood. Dès le 26 janvier 1929 les Parisiens avaient pu voir à l’Aubert Palace le tout premier film parlant produit par les frères Warner « Le chanteur de jazz » avec Al Johnson. Les jeunes d’aujourd’hui ne peuvent imaginer ce que fut la révolution du parlant, avec les aléas des investissements à réaliser en période de crise économique grave et l’incapacité de certains artistes du muet à dire convenablement un texte. Stanley Donen et Gene Kelly ont réalisé sur ce sujet une ravissante comédie musicale intitulée « Chantons sous la pluie » avec Gene Kelly, Debbie Reynold, Cyd Charisse et Donald O’Connor, qui m’enchante chaque fois que je la revois. Si je devais emporter sur une île déserte une seule séquence de tout le cinéma mondial, je choisirais celle où Gene Kelly danse et chante sous une pluie battante, parce qu’il aime et qu’il est aimé ! Pour en revenir à l’avènement du parlant, les esthètes bataillèrent pour savoir si la « chose » allait faire disparaître l’art cinématographique que des créateurs avaient porté si haut. Marcel Pagnol suscita une indignation quasi générale parmi les faiseurs d’opinion, en osant écrire : « Le cinéma parlant est la forme nouvelle de l’art dramatique. Le film muet était l’art d’impressionner, de fixer et de diffuser la pantomime. Le film parlant est l’art de fixer et de diffuser le théâtre » et il le démontra en faisant réaliser en 1931 par Alexandre Korda un film reproduisant fidélement sa pièce « Marius » qui avait fait plus de mille représentations à Paris.

Le succès considérable de « Marius » à l’écran encouragea Marcel Pagnol à donner une suite à cette œuvre, en écrivant « Fanny » qu’il fit réaliser en 1932 par Marc Allégret. J’ai donc vu, tout enfant, au Capitole de Montpellier « Marius » et « Fanny ». Depuis cette époque j’ai revu ces films tant et tant de fois que j’en connais les dialogues par cœur. Ma mère qui était très attachée au caractère sacramentel et indissoluble du mariage chrétien, s’était émue que mes yeux de petit garçon voient la scène finale du second film où Marius vient réclamer Fanny et son fils Césariot à Panisse, le vieux mari, épousé en son absence sur les mers lointaines, pour sauver l’honneur de la famille. La troisième partie de la trilogie « César » viendrait plus tard, et Marcel Pagnol réaliserait lui-même le film avec les mêmes artistes entourant Raimu, dont l’auteur devait écrire qu’il était le plus grand acteur du monde, jugement repris plus tard par Orson Welles après avoir vu « La femme du boulanger » de Marcel Pagnol également. Je me souviens d’avoir vu à l’époque avant la réalisation de « César » un sketch filmé qui représentait Marius sur une île lointaine. Quelqu’un lui demandait : « Quand comptes-tu revenir à Marseille ? » et Marius répondait : « Avec le succès que Marcel Pagnol est en train de remporter, il n’est pas prêt de me faire revenir. » En fait la trilogie a été le succès le plus pérenne du cinéma français. Les distributeurs lui ont fait réaliser périodiquement plusieurs carrières triomphales depuis les salles d’exclusivité jusqu’aux établissements les plus modestes en rééditant chaque fois le matériel publicitaire et les copies. À l’une de ces occasions Dubout a réalisé des maquettes d’affiches très savoureuses. La trilogie est devenue ensuite un succès aussi exceptionnel de la Télévision française. Lorsque le sympathique Roger Hanin reprit le rôle de César dans un téléfilm en couleur, il obtint un succès mérité sans faire toutefois la moindre ombre à l’immense Raimu. Quelques mois après, la Télévision a programmé une fois de plus les trois films des années trente qui ont si bien vieilli et conservé le charme des photos de famille jaunies par le temps. Les santoniers sont allés jusqu’à enrichir la pastorale des santons de Provence, en reproduisant les personnages de César, Panisse, Escartefigues et Monsieur Brun disputant « la partie de cartes ». Leur présence dans la crèche de Noël peut surprendre, mais il est vrai que dans une opérette marseillaise, on chantait sur l’air d’un cantique de Noël : « Il est né le divin enfant ; il est né sur la Canebière. Il est né le divin enfant ; il est né près du Fort Saint-Jean. » Lors des premières réunions de la Commission de classement des salles dans la catégorie « Art et essai », à laquelle j’ai eu l’honneur d’appartenir pendant une vingtaine d’années, après avoir participé à l’élaboration du statut avec Paul Léglise du Centre National de la Cinématographie, mes collègues refusèrent d’abord de classer la trilogie parmi les œuvres destinées aux « temples de l’art cinématographique ». Puis le grand public continuant à ridiculiser leur fanatisme, ils finirent par considérer que la trilogie était un classique de l’écran. En observant la technique de Korda et d’Allégret, Marcel Pagnol avait appris à manier la caméra. Il réalisa donc lui-même, non seulement « César », mais aussi ces chefs-d’œuvre que sont « Angèle » en 1934, « Regain » en 1936-37, « La femme du boulanger » en 1939, « La fille du puisatier » en 1940 et plus tard « Manon des sources » et « Naïs » en 1946 avec la charmante Jacqueline Pagnol,sans oublier « le

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Schpountz » qu’il s’amusa à réaliser pour railler gentiment des cinéastes un peu farfelus et démontrer, en laissant libre cours aux mimiques de Fernandel, qu’il est aussi méritoire de faire rire le public que de l’émouvoir Comme il tourna « Angèle » et « Regain » dans d’anciens villages provençaux abandonnés, dont il avait fait restaurer quelques maisons, Roberto Rossellini est allé jusqu’à déclarer qu’il avait inventé le néoréalisme avant les réalisateurs du cinéma italien d’après-guerre, ce qui n’est pas rien pour un créateur jugé iconoclaste par les faiseurs d’opinion à l’avènement du parlant. Il ne s’agissait plus en l’occurrence de pièces de théâtre filmées, mais d’œuvres cinématographiques même si leurs dialogues constituent une large part de leur attrait. Comme la trilogie, elles ont en commun d’appliquer la formule attribuée à Jean Gabin : « Pour faire un bon film il faut, premièrement une bonne histoire, deuxièmement une bonne histoire, troisièmement une bonne histoire. » C’est tout bête, mais combien de films ont fait des « bides » pour l’avoir oublié ! Parfois chez Pagnol l’histoire est inspirée de l’œuvre d’un autre écrivain : Jean Giono pour « Angèle », « Regain » et « La femme du boulanger », Émile Zola pour « Naïs ». On souhaiterait que beaucoup de cinéastes qui se veulent « auteurs complets » aient cette humilité d’un grand dramaturge pour le génie de deux grands écrivains. C’est encore une histoire très prenante qui fait l’attrait des œuvres plus courtes de ce cinéaste : « Joffroy » et « Merlusse ». Quant à ses écrits qui sont ceux d’un grand conteur ayant fait entrer l’accent marseillais à l’Académie française, ils ont permis la réalisation par d’autres cinéastes de beaux films qui ont eu un succès considérable : « Jean de Florette » et « Manon des sources » que l’on doit à Claude Berri, « La gloire de mon père » et « Le château de ma mère » que l’on doit à Yves Robert. En ce qui concerne son œuvre théâtrale, comment ne pas citer sa très célèbre pièce, « Topaze », décrivant si drôlement de lamentables mœurs politiques, adaptée deux fois au cinéma, avec Louis Jouvet, puis Fernandel dans le rôle titre ? Et comment ne pas penser que l’honnêteté scrupuleuse de l’instituteur avant que le spectacle de l’impunité de la corruption ne l’amène à s’en affranchir est un hommage de l’auteur à la profession de son père ? Il y a une cinquantaine d’années au cours d’un banquet, on me présenta à Marcel Pagnol. Je lui dis : « Je suis ravi » en levant les bras comme le santon de la crèche provençale que l’on appelle « le ravi » et qui exprime ainsi son émotion en découvrant la naissance de la plus belle histoire d’amour de tous les temps.

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CHAPITRE II

Mon enfance montpelliéraine et le cinéma des années 30

Mais revenons au Capitole de Montpellier au début des années 30. C’était la plus belle salle de la ville. L’entracte était animé par l’orchestre de Jo Bouillon, Jo Bouillon qui plus tard épouserait Joséphine Baker aux Milandes. Je fus très impressionné à l’époque par le film « Les croix de bois » que Raymond Bernard réalisa en 1934 d’après l’œuvre de Roland Dorgelès, avec Charles Vanel et Pierre Blanchar qui mourait à la fin dans la boue des tranchées sans que ses appels soient entendus par les brancardiers. Ce film avait été tourné dans de vraies tranchées, non loin de Reims, ce qui était déjà du néoréalisme. Une angine me priva de voir « À l’Ouest rien de nouveau » de Lewis Millestone, réplique allemande d’après l’œuvre d’Éric Maria Remarque, mais mon père me raconta le film. En 1931 il avait emmené sa petite famille en Alsace dans une 6 CV Renault dont le capot ressemblait un peu à celui de son ancêtre, le taxi de la Marne. Nous avions visité Verdun, Douaumont, la tranchée des baïonnettes et tous les lieux où mon père avait passé cinq années de sa vie,en qualité de poilu. Nous en avions profité pour faire étape à Paris afin de voir, au passage, l’Exposition coloniale au parc de Vincennes, et sur la scène du Châtelet le comique Bach dans « Sidonie Panache ». Je ne saurais manquer de citer, parmi mes premiers souvenirs cinématographiques, la version des « Misérables » que réalisa Raymond Bernard en 1934 en trois parties avec Harry Baur dans le rôle de Jean Valjean, Charles Dullin dans celui de Thénardier, tandis que Charles Vanel était Javert. Trois parties, trois titres : « Tempête sous un crâne », « Les Thénardiers », « Liberté liberté chérie ! » À ses débuts le cinéma parlant était volontiers chantant. Dans « Sous les toits de Paris » en 1930 Albert Préjean était chanteur des rues, et en 1931 René Lefèvre chantait la joie d’être millionnaire dans « Le million », deux classiques de René Clair. Je vis aussi du même auteur « Quatorze juillet » (réalisé en 1932) mais je manquais « À nous la liberté » qui date de 1931 et que je verrais plus tard dans les ciné-clubs. Henri Garat faisait battre le cœur des midinettes avec Meg Lemonier, dans « Il est charmant » réalisé en 1932 par Louis Mercanton et dans « Le chemin du Paradis » réalisé en 1930-31 par Wilhem Thiele, cette histoire de trois garçons tenant une station-service et d’une ravissante jeune femme Lilian Harvey dont la voiture de sport était dotée d’un klaxon à quatre notes, les quatre notes d’une chanson qui était sur toutes les lèvres.

On chantait aussi avec Henri Garat et Lilian Harvey en 1931 dans « Le Congrès s’amuse » d’Éric Charrell : « Je t’aimerai toujours, toujours, ville d’amour, ville d’amour ». Dans « La chanson d’une nuit » d’Anatole Litvak en 1933, le ténor Jean Kiepura chantait à pleine voix et avec un accent bien à lui. Dans « Mon cœur t’appelle » de Carmine Gallone en 1934, il charmait l’adorable Danielle Darrieux. Cependant, les opérettes marseillaises filmées après leur succès sur la Canebière rendaient très populaires les chansons de l’inépuisable Vincent Scotto, interprétées par Alibert, en compagnie de rondeurs comiques telles que René Sarvil et Fernand Sardou, le père de Michel. Mais le cinéma musical des années 30 ne se cantonnait pas dans la chansonnette. Il s’en prit à Schubert dans « La symphonie inachevée » réalisé en 1933 par Willy Forst qui a beaucoup contribué à m’attirer vers la musique classique. Il s’en prit aussi à Beethoven incarné par Harry Baur dans le film d’Abel Gance. Mon premier grand Charlot fut « Les lumières de la ville ». L’amour du petit homme pour une aveugle donnait lieu à des scènes aussi comiques qu’émouvantes. Bien plus tard dans sa chanson « Mon vieux ciné » Charles Trenet n’a t-il pas écrit : « Moi, tes malheurs Charlot m’ont fait souvent pleurer » ! Un critique écrivit un jour : « Le cœur de Charlot, je voudrais l’écraser comme une punaise. » Un jugement qui n’honore guère celui qui s’est permis de le porter. Mon père avait hésité à me montrer le film « Cléopâtre » réalisé par Cecil Blount de Mille en 1934 avec Claudette Colbert, cette jolie Française adoptée par Hollywood où elle a fait toute sa carrière. Il craignait que j’assiste à des orgies ; il ne savait pas qu’Hollywood appliquait strictement le Code Hays pour échapper aux poursuites des ligues de décence et que, de plus, le réalisateur n’était pas un rigolo. Ce film somptueux me fit aimer l’Histoire et m’amena à obtenir chaque année jusqu’au Bac le prix d’histoire et géographie. En Première et en Terminale notre professeur au lycée de Nîmes, M. Dupont, l’un des meilleurs que j’ai jamais eus, nous donnait pour les compositions trimestrielles de vastes sujets qui relevaient en fait de la philosophie de l’Histoire, en nous laissant le livre de Malet et Isaac pendant une première demi-heure. Il fut déçu quand il apprit que j’avais choisi une autre voie que la sienne pour les études supérieures, mais en fait le Droit, et plus particulièrement le Droit public, n’était-il pas une branche de l’Histoire ? Quant à la Géographie, elle me donna le goût des voyages. Pendant plus d’un demi-siècle je me suis promené, le temps des vacances, sur tous les continents pour filmer en 8, en Super 8 et enfin en vidéo et j’ai chez moi une armoire pleine de films de voyage. Ainsi le « grand » cinéma m’a amené à l’Histoire et la Géographie m’a amené au cinéma « d’amateur ». À Montpellier nous fréquentions aussi beaucoup l’Opéra sur la place de la Comédie. Mes parents avaient une vraie passion pour l’art lyrique qu’ils me communiquèrent. Quelques années plus tard, quand Abel Gance réalisa en 1938 « Louise » d’après l’opéra de Gustave Charpentier avec Grace Moore, Georges Thill et Gabriel Pernet, je vis le film plusieurs fois de suite pour voir et entendre ces grands interprètes ainsi que le chœur des petits métiers de Paris filmés en surimpression sur des vues de Montmartre. « Voilà le plaisir ! Mesdames voilà le plaisir ! »

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L’opéra filmé n’est pas un genre facile. Les mélomanes crient parfois à la trahison et les accros de la chansonnette ont tendance à s’ennuyer. Plus tard néanmoins Nicolas Seydoux, assisté de Daniel Toscan du Plantier, donnerait ses lettres de noblesse à l’opéra filmé avec « Don Giovanni » de Losey (et Mozart) et « Carmen » de Rosi (et Bizet). À Montpellier j’avais commencé mes études primaires dans une école privée avec un grand jardin, tenue par des bonnes sœurs à deux pas de la promenade du Peyrou. Entre les leçons de calcul et d’orthographe, ces excellentes éducatrices m’apprenaient à baiser les mains des dames, pratique qui m’aiderait plus tard à l’âge des aventures galantes, ce qui n’était sûrement pas conforme aux intentions de ces saintes femmes. J’avais alors de très pures relations avec une petite amie nommée Micheline dont les parents possédaient sur la route de Carnon une belle propriété où avait été composé – disait-on – un acte de l’opéra « La dame blanche ». À la récréation on nous distribuait des anneaux que petits garçons et petites filles s’envoyaient les uns aux autres à l’aide de deux bâtonnets. On appelait cela jouer aux grâces. C’était inoffensif, et les petits garçons, même les plus remuants, ne risquaient pas de bousculer les petites filles. À huit ans je fus inscrit en huitième au lycée de garçons et je me souviens de ma grande surprise, lors de la première récréation, en voyant mes camarades de classe courir en hurlant et en se bousculant. Le jeu des grâces était bien loin. Je me mis, moi aussi, à hurler et à courir. Mes parents aimaient passer les vacances à Biarritz, en traversant les Pyrénées. Très attachés au culte marial, ils faisaient étape une journée à Lourdes. Mes parents sont disparus, il y a de nombreuses années, mais j’aime passer de temps en temps deux ou trois jours, en solitaire, à Lourdes et j’ai l’impression de les retrouver en ce lieu de montagnes, rafraîchi par le Gave de Pau, où mon père disait aimer l’air qu’il y respirait. Cela m’a donné l’occasion de rencontrer une fois dans l’église paroissiale où se produisait une chorale de montagnards, le très sympathique Philippe Douste-Blazy, ce grand cardiologue qui avait encore gardé à l'époque un visage et une voix de jeune homme et qui était alors notre Ministre de la Culture et de la Communication. Par ailleurs Maire de Lourdes, il avait dit à la profession cinématographique lors d’une première rencontre au Festival de Cannes : « Vous m’obligeriez en ne me servant pas la plaisanterie classique que j’entends depuis très longtemps : faites-nous un miracle ! » Depuis bien des années, le film que Jean Delannoy a consacré à Bernadette Soubirous est projeté chaque jour dans une salle de cinéma de la ville pendant la période des pèlerinages. Un jour je me suis fait connaître de la directrice de cette salle qui m’a demandé de l’aider à obtenir de l’AFDAS, que j’ai eu l’honneur de présider pendant plus de vingt ans, un stage de langue anglaise pour mieux accueillir les spectateurs étrangers. Chaque année donc, au temps de ma jeunesse, mes parents appréciaient à Biarritz la fraîcheur du climat atlantique et oubliaient les moustiques de Palavas et de Carnon que l’on a décimés depuis pour mieux aménager la côte languedocienne. À Biarritz les distributeurs organisaient les avant-premières des films qui feraient leur sortie en salle à la rentrée à Paris, et les futurs organisateurs de notre grand Festival hésitèrent même un certain temps entre Biarritz et Cannes pour faire, en définitive, le choix excellent de la Côte d’Azur.

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C’est ainsi que je vis à Biarritz en avant-première « La chevauchée fantastique » de John Ford, ainsi que François Périer dans un de ses premiers films « Le veau gras » de Serge de Poligny. Ainsi le cinéma est entré dans ma vie dès mon plus jeune âge ; il allait y tenir une place de plus en plus grande.

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CHAPITRE III

« Les très riches heures » du cinéma des années trente, pour un lycéen nîmois

Nous avons habité Montpellier pendant huit ans de 1927 à 1935 mais le berceau de ma famille était à Nîmes. Mes grands-parents maternels que je n’ai pas connus habitaient une charmante maison avec un jardin en bordure de la colline boisée du Mont du Plan. Mes grands-parents paternels avaient tenu une boulangerie rue de Générac et avaient élevé six enfants, trois garçons et trois filles, dans une grande maison proche de leur commerce, avec un jardin intérieur entouré de hauts murs tapissés de lierre et secret comme un cloître. Un grand acacia y faisait de l’ombre. Les chats de la maison escaladaient cet arbre pour aller faire leurs fredaines sur les toits. L’aîné de mes oncles Antonin était mort jeune, après avoir installé au rez-dechaussée de la grande maison son cabinet de médecin ophtalmologiste. Je ne l’ai pas connu, mais c’est dans son cabinet que j’ai dormi et travaillé de 1935 à 1940 pour passer le baccalauréat. Mon père Louis avait dû interrompre ses études pour faire son service militaire dans la cavalerie à Tarascon. Il avait fait ensuite cinq années de guerre, en partant pour le front, en compagnie d’un cheval borgne. Mon oncle Adolphe, le plus jeune des trois frères, était pianiste, chef d’orchestre et compositeur de chansons. Il accompagnait les chanteurs et animait les fêtes de Nîmes et des villages environnants. Il pouvait déclamer de beaux textes. il avait appris l’art de la manipulation pour faire des tours de cartes. Il était capable d’hypnotiser n’importe quel sujet. Il avait des qualités d’animateur,et il pouvait distraire les publics les plus froids. Bref, avant que Jacques Tati traite joliment le sujet, j’avais un oncle épatant qui allait me faire aimer très fort le monde du spectacle. Des trois filles de mes grands-parents, l’une était décédée fillette. Les deux autres, Anna et Élodie, étaient restées célibataires et avec ma grand-mère restée veuve, elles chouchoutaient leur artiste de frère que j’ai toujours vu habillé de noir avec un nœud papillon comme s’il était prêt à monter en scène à tout moment. Dès la fin de la guerre 14-18, mon père avait épousé ma mère qu’il avait connue dès l’adolescence et dont il avait été séparé pendant sept ans. Sept ans sous l’uniforme militaire c’est terriblement long et à cette époque dans une bonne famille un soldat en permission ne faisait pas l’amour avec sa fiancée. Dès le coup de clairon tant attendu de l’armistice, ces deux tourtereaux avaient eu hâte de s’aimer enfin. Ceci impliquait que mon père commence à gagner sa vie. Il s’était donc fait embaucher dans les PTT pour trier le courrier à la gare de Lyon Perrache, en se promettant de reprendre ses études pour obtenir de l’avancement. C’est donc dans cette ville que je fus conçu, mais c’est à Nîmes que je suis né le

2 juillet 1923 dans le cercle familial paternel (paternel parce que ma mère avait perdu ses parents). Pour éviter les secousses du train pour la maman et le futur bébé, mes parents avaient descendu le Rhône en bateau de Lyon à Beaucaire. Entre-temps mon père avait obtenu de l’avancement et allait quitter Lyon pour Nevers puis pour Bar-le-Duc. Pour des Provençaux, Lyon est perdu dans les brouillards ; quant à Nevers et à Bar-le-Duc, ce sont presque les installations polaires de Paul-Émile Victor ! La famille était unanime à penser qu’un tel climat ne valait rien pour un bébé. De plus mes tantes et ma grand-mère avaient une folle envie de pouponner. Pendant que mes parents prolongeaient leur lune de miel, j’ai donc passé les quatre premières années de ma vie dans la grande maison de Nîmes, bercé par le piano de mon oncle ainsi que par les répétitions de l’orchestre et des chanteurs. Mon père fut ensuite nommé rédacteur à la direction régionale des PTT à Montpellier. Il récupéra donc à la fois sa progéniture et son cher Midi. Mon oncle composait des chansons, et mon père en vint à se distraire de ses rédactions administratives en collaborant avec son frère en qualité de parolier. Ils étaient, l’un et l’autre, membres de la Société des Auteurs, Compositeurs et Éditeurs de Musique, la SACEM, et leur premier éditeur avait été le Directeur du Casino du Grau du Roi. Ils écrivirent et composèrent même ensemble une opérette « Le triomphe des ailes » qui racontait la rencontre amoureuse d’un pionnier de l’aviation et d’une jeune fille de la haute bourgeoisie dont le père avait la rondeur nécessaire pour être joué par « le grand premier comique ». Bref, elle était plutôt bien construite cette opérette, mais elle ne fut jamais jouée. J’imagine ce que Jérôme Savary pourrait en faire en la situant bien à l’époque où elle fut conçue, celle du « Spirit of Saint-Louis » et du « Point d’interrogation » de Coste et Bellonte, quand les dames portaient des chapeaux cloches et des robes à taille basse qui dévoilaient leurs jambes gainées de soie naturelle, tout en libérant les mouvements de leur corps, mais en laissant pointer ce que dans l’opérette « PhiPhi » on appelait « les petits païens ». En 1934 mon père fut nommé receveur des PTT à Craponne-sur-Arzon dans la Haute-Loire et plutôt que de me condamner à l’état de pensionnaire au Puy ou à Saint-Étienne, il me confia à nouveau au cercle familial de Nîmes. Je retrouvai donc la grande maison de mon enfance, son jardin et son ambiance musicale. Je fus externe au lycée de Nîmes, de la quatrième jusqu’en terminale. Je retrouvais mes parents à Craponne pour les vacances de Noël, de Pâques et pour les grandes vacances. Mes parents étaient devenus des notables. Ils habitaient un grand logement de fonction dans un immeuble en pierre de taille avec un clocher. La poste était au rezde-chaussée, la mairie au premier étage et notre appartement au second. Comme son cher Midi lui manquait, mon père avait décidé d’activer l’animation de cette petite ville. Pour la fête il contribuait à l’édification des chars de carnaval en découpant des personnages grotesques dans du contreplaqué et en les peignant. Il organisait des concours de chant. Il avait même monté une revue avec mon oncle, venu pour la circonstance, et composé avec lui une chanson intitulée « Vive Craponne ! » enregistrée sur disque et que l’on entendait pour toutes les fêtes. Le cinéma de Craponne, installé dans une ancienne chapelle, était exploité par le vicaire qui faisait comme le curé du film « Cinema Paradiso » : il coupait dans les

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films les scènes jugées trop lestes ; il en avait réalisé un montage dont il réservait la vision aux paroissiens les moins bloqués, comme mon père. Il était aidé par une naine qui lui vouait un attachement sans espoir. Pour fixer les tentures murales, il avait fait installer la naine dans un panier tout en haut d’une échelle. L’hiver, le chauffage était assuré par un gros poêle au milieu de la salle. Les places les plus proches du poêle étaient les plus chères. Les frileux moins bien installés pouvaient louer des briques, mises à chauffer sur le poêle, et les placer sous leurs pieds. L’abbé n’avait qu’un appareil de projection et devait donc interrompre le spectacle à la fin de chaque bobine. J’ai vu dans cette salle l’un des films les plus appropriés à ce genre d’exploitation « L’appel du silence » réalisé en 1937 par Léon Poirier et consacré à la vie du Père Charles de Foucauld, dont je devais retrouver plus tard le souvenir dans l’église Saint-Augustin à Paris, proche du siège social de la Fédération Nationale des Distributeurs de Films à partir de 1972 : une chapelle de cette église est en effet réservée à ce grand missionnaire massacré par les Touaregs dans le bordj de Tamanrasset. Après avoir mené une vie de patachon, il s’était converti au catholicisme, et sa conversion avait été reçue en l’église Saint-Augustin en 1886 par l’abbé Huvelin. Il m’est arrivé plus d’une fois d’aller chercher un peu de silence en ce lieu, au cours d’une vie professionnelle pleine de combats. En 1948 quand je suis entré dans le Cinéma, il y avait ainsi plusieurs centaines de salles de curés qui ne programmaient que des films à cote morale pour public familial. La cote morale était déterminée par une commission ad hoc. Mes parents habitèrent Craponne pendant trois ans puis mon père fut nommé receveur à Beaucaire, et je fus séparé de mon premier béguin, une adolescente de mon âge. Beaucaire était si proche de Nîmes que j'ai continué à fréquenter le lycée Alphonse Daudet, et que je m'y suis fait un copain, Maurice Thérond aussi fou que moi de Cinéma et dont un oncle, dirigeant le syndicat des banquiers de Paris, était proche de la famille de Marcel Pagnol. Mon copain Paul Orsini en classe de terminale et mon ami Jean Sauvan, à l'époque de nos universités, lui en médecine et moi en droit, étaient aussi des fous de cinéma! Pendant longtemps j'ai signé mes lettres à Jean Sauvan : « l'anchois », en référence à cette scène fort drôle du « Schpountz » de Marcel Pagnol, au cours de laquelle le petit épicier de village, joué par Charpin, dit à son neveu, joué par Fernandel, qui rêve de faire du cinéma : « Ton frère, lui, il est intelligent ! (l'acteur jouant le frère s'étant fait une tête d'abruti). La semaine dernière nous avions reçu des anchois qui étaient toutes pourries ! Eh bien ! Il les a vendues, en disant que c'étaient des anchois des tropiques ». A ce moment, la porte du magasin s'ouvrait devant une cliente, disant : « Bonjour ! Vous en avez encore des anchois des tropiques ? » Non seulement la clientèle en avait consommé, mais elle en redemandait ! Avec Jean Sauvan, moi aussi, j'en ai redemandé, non pas des anchois des tropiques, mais des dialogues de Pagnol, dont nous avions fini par connaître tous les textes par cœur, prenant plaisir à échanger ces répliques célèbres, chaque fois que nous nous rencontrions.

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