O'Keeffe

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Georgia O’Keeffe (Sun Prarie, Wisconsin, 1887 – Santa Fe, 1986)
En 1905, Georgia O’Keeffe suivit des cours à l’ Art Institute de Chicago et débuta sérieusement sa carrière artistique. Elle s’installa ensuite à New York et s’inscrivit à l’Art Students League School.
Georgia adorait les cours de nature morte dispensés par le fringant William Merritt Chase, un des professeurs qui l’influencèrent durant cette période. Elle fréquenta la galerie 291 et y rencontra son futur mari, le photographe, Alfred Stieglitz. Durant l’été 1912, elle suivit des cours à l’université de Virginie auprès d’Alon Bement qui recourait à une méthode révolutionnaire pour enseigner l’art, imaginée par Arthur Wesley Dow. Les élèves ne copiaient pas mécaniquement la nature, mais se voyaient enseigner les principes du dessin basé sur les formes géométriques. Ils s’exerçaient à diviser un carré, dessiner au coeur d’un cercle ou encore placer un rectangle autour d’un dessin, puis organiser la composition en l’agençant par l’ajout ou l’élimination d’éléments. Georgia trouva que cette méthode conférait une structure à l’art et l’aidait à comprendre les bases de l’abstraction. Au début de l’année 1925, Stieglitz exposa les artistes encouragés à l’époque du 291. C’est au cours de cette exposition que les peintures géantes de fleurs de Georgia O’Keeffe, destinées à faire prendre conscience de la nature, furent présentées pour la première fois. Les critiques acclamèrent cette nouvelle manière de voir. Elle détestait cependant les connotations sexuelles que les gens associaient à ses toiles, en particulier à ce moment des années 1920 où les théories freudiennes commençaient à ressembler à ce que nous appellerions aujourd’hui de la «psychologie de bazar ».
L’héritage que Georgia laisse derrière elle est une vision unique qui traduit la complexité de la nature en formes simples. Elle nous enseigne qu’il y a de la poésie dans la nature et de la beauté dans la géométrie.

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Publié par
Date de parution 21 août 2015
Nombre de visites sur la page 2
EAN13 9781780428420
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0025 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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O’Keeffe
Janet Souterre1 de couverture
Belladonna - Häna, 1939.
Huile sur toile, 92 x 76,2 cm,
Collection privée.
e4 de couverture
Séries de nus VIII, 1917.
Aquarelle sur papier, 45,7 x 34,3 cm,
Georgia O’Keeffe Museum, Santa Fe.
Auteur : Janet Souter
Traduction : Karin Py
Mise en page : Baseline Co Ltd
127-129 A Nguyen Hue
Fiditourist Building, Floor 3
District 1, Hô Chi Minh Ville, Viêt Nam
© Parkstone Press Ltd, New York, USA
© Confidential Concepts, Worldwide, USA
© O’Keeffe Estate/Artists Rights Society, New York, USA
© Alfred Stieglitz Estate/Artists Rights Society, New York, USA
ISBN 978-1-78042-842-0
Tous droits d’adaptation et de reproduction réservés pour tous pays.
Sauf mention contraire, le copyright des œuvres reproduites se
trouve chez les photographes qui en sont les auteurs. En dépit de
nos recherches, il nous a été impossible d’établir les droits d’auteur
dans certains cas. En cas de réclamation, nous vous prions de bien
vouloir vous adresser à la maison d’édition.Georgia O’Keeffe
Janet Souter4TABLE DES MATIÈRES
Introduction 7
1887-1907
Les premières années — La formation de Georgia O’Keeffe 9
1907-1916
Trouver sa propre vision dans le monde de l’art moderne 17
1916-1924
« J’ai offert une femme au monde » 37
1925-1937
Les années Stieglitz — Galeries, expositions, commandes 77
1938-1949
Le déclin de la santé de Stieglitz — Georgia consacrée artiste 133
1949-1973
Les années au Nouveau Mexique 163
1973-1986
Artiste émérite 189
Notes 201
Biographie 202
Bibliographie 204
Index 205
5GEORGIA O’KEEFFE
6INTRODUCTION
INTRODUCTION
râce à sa capacité à observer le moindre détail d’une fleur ou à s’émerveiller face aux
vastes plaines du Sud-Ouest des Etats-Unis, Georgia O’Keeffe nous captive. Plus elleG
cultivait son isolement et plus elle attirait le reste du monde à elle. Qu’est-ce donc qui
rend son héritage si puissant aujourd’hui encore ? On reconnaît des fleurs, des os, des bâtiments.
Mais il y a quelque chose dans ses peintures qui nous enseigne aussi comment les voir. Nous
flânons sur une plage ou nous nous promenons sur un sentier, et pourtant nous ne remarquons
qu’à peine la délicatesse d’un coquillage ou les subtils reflets d’un galet. Nous écartons d’un
simple coup de pied quelque gravier érodé par le temps. Nous traversons le désert en protégeant
nos yeux qui clignent sous le soleil, manquant ainsi un crâne solitaire, symbole d’une existence
depuis longtemps révolue. Georgia, elle, embrassa toutes ces choses et plus encore, les mit en
lumière et nous força à les connaître. Puis elle les plaça dans un contexte particulier, de manière
à stimuler notre imagination. Un crâne de gazelle flottant au-dessus de l’horizon du désert, ou
la lune abaissant les yeux sur les contours nets d’un gratte-ciel new-yorkais, nous guident un bref
instant vers un autre monde.
Ses abstractions nous apprennent que le jeu avec les formes horizontales et verticales, les
cercles concentriques, les lignes courbes et les diagonales — ces images qui existent dans l’esprit
— sont vivantes de la même manière et méritent d’être partagées. Georgia percevait déjà cela alors
qu’elle n’était qu’une étudiante en art au début du siècle, copiant les tableaux des autres ou
reproduisant des bustes de plâtre.
Dans sa vie personnelle, elle montra aux femmes qu’il est possible de rechercher et de
trouver le meilleur en elles-mêmes. C’est plus facile aujourd’hui, cela l’était moins lorsque
Georgia était jeune. Ses dernières années servent d’exemple à ceux d’entre nous qui pensent que
la vie est sur son déclin une fois passé l’âge de soixante ans. A quatre-vingt dix ans passés, ses
yeux l’abandonnant pourtant peu à peu, elle trouvait toujours un moyen d’exprimer ce qu’elle
voyait et l’excitation que cela lui procurait.
Nous regardons son œuvre et nous en parlons, mais Georgia elle-même avait du mal à
traduire ses pensées en paroles. Ses réflexions étaient sur la toile. Ce que nous tenterons de faire
à travers ce livre, c’est de suivre son évolution, de découvrir quelles furent ses influences et
comment l’artiste se confrontait toujours à de nouvelles expériences.
Nous ne pouvons en discuter avec Georgia O’Keeffe. Ces jours sont révolus. Mais si nous
regardons autour de nous, nous nous apercevrons qu’elle nous parle toujours.
Aujourd’hui encore, son oeuvre est aussi lumineuse, neuve et émouvante qu’elle l’était il y
a près de cent ans. Pourquoi ? Parce que, bien que ses peintures, dans la simplicité de leur
exécution, expriment un sentiment d’ordre, de clarté et de stabilité, elles demeurent le moyen
par lequel nous apprenons à voir et à contempler la délicatesse sensuelle d’une fleur, la Page 6
désolation d’un crâne blanchi ou encore la tension d’un crépuscule. Portrait de Georgia O’Keeffe.
7GEORGIA O’KEEFFE
8LES PREMIÈRES ANNÉES - LA FORMATION DE GEORGIA O’KEEFFE
1887-1907
9GEORGIA O’KEEFFE
10LES PREMIÈRES ANNÉES - LA FORMATION DE GEORGIA O’KEEFFE
LES PREMIÈRES ANNÉES
— LA FORMATION DE GEORGIA O’KEEFFE
eorgia Totto O’Keeffe est née le 15 novembre 1887, dans une ferme proche du village
de Sun Prairie dans le Wisconsin. Elle était la première fille et le second enfant deG Francis et Ida Totto O’Keeffe. Son frère aîné, Francis Jr, est né presque un an et demi
plus tôt. Enfant, Georgia possédait déjà un sens développé pour la clarté, l’obscurité et la
luminosité ainsi qu’un œil d’artiste pour le détail. Son premier souvenir remonte à sa prime
enfance. Elle se voit installée sur une couverture étalée sur le gazon devant la maison familiale.
Sa mère est assise à table sur un long banc. Une amie de la famille, connue sous le nom de tante
Winnie, se tient à l’extrémité de la table. Georgia se souvient des cheveux dorés de Winnie et de
sa robe confectionnée dans un délicat tissu blanc. Par la suite, lorsqu’elle rapporta ce souvenir
à sa mère, celle-ci calcula que Georgia n’avait alors que neuf mois.
L’enfance de Georgia se déroula singulièrement calmement. Elle passa ses premières années
et son adolescence dans la grande maison de famille près de Sun Prairie, au cœur d’une région
vallonnée et agricole. Au printemps, les fleurs sauvages jalonnaient les routes poussiéreuses. Les
puissantes stridulations des cigales se faisaient entendre pendant les chaudes soirées d’été. A
l’automne, les femmes cueillaient les légumes dans le jardin sous la voûte des arbres et l’hiver,
les enfants chevauchaient leurs traîneaux à travers les champs couverts de neige.
Après la naissance de Georgia, cinq autres enfants vinrent rapidement au monde : Ida,
Anita, Alexius, Catherine et Claudia. Au cours des soirées et des jours pluvieux, Ida O’Keeffe,
convaincue de l’importance de l’éducation, faisait la lecture aux enfants, puisant dans des œuvres
comme Le Roman de Bas de cuir de James Fenimore Cooper ou dans les histoires du Grand Ouest.
Ida avait passé une grande partie de son enfance dans une ferme proche du domaine des
O’Keeffe. Lorsque son père, George, quitta la famille pour retourner dans sa Hongrie natale, la
mère d’Ida, Isabel, installa ses enfants à Madison, dans le Wisconsin, où ceux-ci furent scolarisés.
Ida en profita pour approfondir ses connaissances et, petite fille déjà, envisagea de devenir
médecin. Alors qu’Ida devenait adulte, Francis O’Keeffe, qui pensait à elle comme à la ravissante
jeune fille de la ferme voisine, lui rendait fréquemment visite à Madison et finit par lui proposer
de l’épouser. Isabel convainquit Ida de l’ambition et du sérieux de Francis O’Keeffe, deux
qualités excellentes pour un époux. Ida aimait Francis, bien que certains membres de sa famille
aient été atteints de tuberculose et qu’à cette époque, on évitait tout contact avec les malades.
Pourtant, Ida n’était pas enthousiaste à l’idée de retourner à Sun Prairie, d’où était absente toute Page 10
activité culturelle. Elle obéit néanmoins à sa mère, étouffa ses ambitions, et le 19 février 1884, Raisins sur plat blanc — rebord
devint Madame Francis O’Keeffe. Au cours des années suivantes, il n’y eut presque pas un sombre, 1920.
moment où Ida ne fut pas enceinte ou occupée à prendre soin de ses enfants. En vérité, son Huile sur toile, 22,9 x 25,4 cm,
époux travaillait sans répit et ils jouissaient d’une grande maison, mais elle n’en demeurait pas Collection de Mr et Mme
moins une femme de fermier dont l’instruction avait pris fin brutalement. Elle espérait plus J. Carrington Woolley, Santa Fe.
11GEORGIA O’KEEFFE
pour sa progéniture et se cramponna à l’idée que si ses enfants avaient la chance d’avoir accès à
la culture et de jouir d’une éducation harmonieuse, cela leur éviterait peut-être de descendre plus
bas dans l’échelle sociale. Elle considérait aussi comme important que ses filles se dotent des
compétences nécessaires pour gagner leur vie en cas de besoin. Ida reçut de l’aide pour élever ses
enfants : sa tante Jennie, qui était veuve, vint vivre avec la famille dès la naissance du premier
bébé. Ceci lui laissa du temps pour poursuivre sa propre instruction, rendre visite à sa famille à
Madison et occasionnellement se rendre à l’Opéra à Milwaukee.
Dès sa plus tendre enfance, Georgia perçut que sa mère lui préférait Francis Jr et sa sœur
Ida, d’un tempérament plus démonstratif. C’est peut-être la raison pour laquelle Georgia se
sentait plus proche de son père, qu’elle trouvait assez bel homme. Il avait toujours avec lui un
sac de sucreries destinées à ses enfants et aimait jouer des airs irlandais au violon. Lorsqu’un
problème survenait, il prenait les choses en main et Georgia, comme la plupart des enfants, était
attirée par celui de ses parents qui savait atténuer les petits malheurs. Ida, soucieuse des
convenances et de leur rang, gérait soigneusement la vie sociale de ses enfants, ne les autorisant
que rarement à jouer chez des amis de peur qu’ils n’adoptent un comportement inacceptable ou
ne tombent malades au contact des affections qui proliféraient dans la région.
Pendant neuf ans, Georgia alla à la classe unique située dans la mairie. Peut-être à cause de
l’importance que sa mère avait accordé à l’éducation, la fluette Georgia aux cheveux sombres et
aux vifs yeux marrons était connue de ses voisins et professeurs comme une petite fille
intelligente et curieuse. Avec une curiosité typiquement enfantine pour les catastrophes, elle
demanda un jour à son professeur : « Si les eaux du lac Montana montaient et débordaient,
combien de personnes périraient noyées ? » Fille aînée d’une famille de sept enfants, Georgia se
perdait dans le grouillement caractéristique des grandes maisonnées. Pour Georgia, cela signifiait
qu’elle pouvait en profiter pour jouer sans surveillance, imaginant des « familles » pour ses
poupées. Elle créa un jour un « père » en réalisant un pantalon pour l’une de ses poupées « filles »
mais fut terriblement contrariée par le résultat. Elle ne pouvait pas couper les longues boucles
blondes, pensait-elle, parce qu’on en verrait alors les points d’implantation. De plus, la poupée
masculine était toujours grasse, rien à voir avec l’image idéale de l’homme séduisant, grand et
mince qu’elle imaginait comme chef de famille.
Le premier dessin dont se souvenait Georgia était un homme couché, les pieds en l’air. « Il
mesurait environ cinq centimètres de long », indique-t-elle dans son autobiographie, « les
contours soigneusement soulignés au crayon noir – un trait que j’avais rendu très foncé en
humidifiant mon crayon et en appuyant très fort sur un sac en papier brun clair. »
On n’a aucun mal à imaginer une petite fille penchée sur son travail, se débattant avec son
personnage, essayant de représenter un homme incliné, se demandant pourquoi ses genoux et
ses hanches ne sont pas droits. Elle écrivit qu’après avoir dessiné l’homme plié en deux, elle
tourna le dessin sur le côté et fut ravie de constater qu’il fonctionnait même couché sur le dos,
les pieds par-dessus la tête. Elle fut toujours persuadée qu’elle n’avait jamais travaillé autant.
12LES PREMIÈRES ANNÉES - LA FORMATION DE GEORGIA O’KEEFFE
Obstinée dans son désir de voir ses enfants disposer d’autant de chances de s’instruire que
possible, Ida inscrivit ses filles à des cours de dessin et de peinture à Sun Prairie. Elles dessinèrent
d’abord des cubes et des sphères pour acquérir les bases de la perspective. L’année suivante, elles
prirent des cours de peinture où elles avaient le droit de choisir la peinture qu’elles voulaient copier.
Georgia se rappelle uniquement deux d’entre elles, l’une représentant les chevaux de Pharaon et
l’autre de grandes roses rouges. « C'étaient nos débuts à l’aquarelle », écrivit-elle plus tard.
Georgia suivit les cours de la classe unique jusqu’en quatrième. A l’âge de treize ans, alors
qu’elle parlait avec la fille d’une lavandière de ce qu’elles feraient quand elles seraient grandes,
Georgia déclara presque sans réfléchir : « Je serai une artiste. » Pour Georgia, à cette époque, cela
signifiait simplement être portraitiste, n’ayant été que très rarement confrontée à d’autres aspects
e edu métier. A la fin du XIX et au début du XX siècle, peu de possibilités s’offraient aux femmes
qui cherchaient à embrasser une carrière. Elle savait qu’elle pourrait trouver une place en tant
qu’enseignante, infirmière, couturière, gouvernante, cuisinière ou domestique. Si elle avait été
ambitieuse ou issue d’une classe sociale supérieure et avait pu faire des études, les métiers du
droit et de la médecine lui auraient tendu les bras. La technologie évoluant de plus en plus, elle
aurait pu suivre une formation de dactylo ou d’opératrice téléphonique. Dans le monde de l’art,
une femme qui fréquentait une école publique se destinait à l’enseignement ou à concevoir des
motifs de papier peint ou des illustrations publicitaires. Pour la plupart des femmes, étudier l’art
n’était qu’un expédient en attendant le but ultime qu’était le mariage.
Georgia entama ses années de lycée à la Sacred Heart Academy, un couvent dominicain près
de Madison. Pour sa seconde année, elle fut envoyée avec son frère Francis Jr au lycée de
Madison et vécut en ville chez sa tante. Le professeur chargé de l’enseignement artistique de
l’école, une femme menue qui portait un béret orné de violettes artificielles, communiqua à
Georgia ses premières notions sur les mystères et les détails d’une fleur appelée « Petit Prêcheur »
(« Jack-In-The-Pulpit »). Dans son autobiographie, O’Keeffe écrit : « J’avais vu beaucoup de Jacks
auparavant, mais c’était la première fois que j’examinais une fleur (…) J’étais un peu irritée par mon
intérêt parce que je n’aimais pas le professeur (…) Mais peut-être m’ouvrit-elle les yeux et me fit
1regarder les choses – les regarder dans le moindre détail. »
En 1902, souffrant d’une santé fragile, Francis O’Keeffe s’installa avec sa famille à
Williamsburg en Virginie, espérant que le climat plus chaud lui serait favorable. Ses frères et son
père avaient tous succombé à la tuberculose au fil des ans et Francis pensait qu’il pourrait
échapper au même sort dans une région où les hivers n’étaient pas aussi rudes. Tentés par des
brochures promettant des températures douces et des terres à un prix raisonnable, ils partirent
pour l’Est. Pour Georgia, cela signifiait un nouveau changement d’école et durant les deux années
suivantes, elle fréquenta l’Institut épiscopal de Chatham, un pensionnat situé à plus de 300
kilometres de chez elle. Contrairement à la plupart des enfants qui auraient pu trouver ce
bouleversement traumatisant, Georgia ne semblait pas préoccupée par la discipline de l’école ou
l’emploi du temps rigide qu’on lui imposait. Au sein de sa grande famille, elle était l’enfant calme
13GEORGIA O’KEEFFE
tendance à ignorer et qui trouvait toute seule des moyens de s’amuser. A Chatham, elle apprécia
les longues promenades dans les bois, nourrissant son amour pour la nature, exerçant son œil sur
la complexité d’une fleur et laissant son regard errer au loin vers les montagnes Blue Ridge.
Un professeur exerça une profonde influence sur Georgia pendant son adolescence : Elizabeth
May Willis, principale de Chatham et enseignante en art. Acceptant les méthodes de travail bizarres
de Georgia, Willis laissa son étudiante travailler à son propre rythme. Et Georgia reconnut des
années plus tard que Willis avait dû éprouver quelque frustration, car l’adolescente refusait parfois
de travailler et était souvent une source de désordre pour la classe. Pourtant, lorsqu’elle était
disposée à créer, elle restait des heures devant son chevalet pour parfaire une peinture, produisant
des violets, des rouges et des verts qui émerveillaient et impressionnaient les autres étudiants.
Lorsque ceux-ci se plaignaient du fait que Georgia ne soit jamais punie pour son comportement
fantasque, Willis répondait que lorsque celle-ci travaillait, elle accomplissait plus en un jour que les
2autres en une semaine. L’un des tableaux de cette époque encore conservé est une nature morte
simplement intitulée Sans titre (Raisins et Oranges), aquarelle aux tons terreux de vert foncé et d’ocre.
Le style rappelle vaguement celui des impressionnistes et démontre sa capacité à travailler la
couleur, la lumière et les ombres, ainsi qu’une maturité certaine dans le trait.
Georgia était consciente qu’elle devait paraître étrange aux yeux des étudiants, dont elle
ignorait les fioritures vestimentaires et les flirts, et ne chercha jamais à les imiter. Elle choisit le
noir probablement pour tenir tête à sa mère, qui essayait de donner à sa fille l’image d’une jeune
femme distinguée. Les finances de la famille avaient aussi décliné et il est probable qu’Ida ne
pouvait offrir à sa fille les mêmes robes que les autres filles. Néanmoins, les camarades de
Georgia l’aimaient et étaient impressionnées par ses talents artistiques. Bien que calme et
réservée, Georgia se joignait à elles dans de nombreuses activités scolaires comme le basket et le
tennis, le Club allemand et le Kappa Delta, leur association estudiantine. Dans les moments où
elle s’ouvrait aux autres, elle aimait leur jouer des tours. Une fois, elle accrocha un ruban au dos
de la robe d’un professeur et dessina des caricatures extrêmement peu flatteuses des enseignants
destinées aux annales de l’école. Après avoir appris à jouer au poker à quelques filles, elle
entretint une partie pendant plusieurs semaines. Son travail scolaire pâtit de son indifférence aux
études et c’est de justesse qu’elle obtint son diplôme en juin 1905.
A cette époque, le Sud conservait certains vestiges des structures sociales antérieures à la
guerre de Sécession. Les O’Keeffe étaient considérés comme étranges parce qu’ils n’avaient pas
de serviteurs noirs, bien que la famille vécût dans une grande demeure que Francis, plein
d’optimisme, avait achetée avec l’argent de la vente de la ferme de Sun Prairie. Son épicerie ne
rapportait pas grand chose. Pourtant Ida luttait pour conserver les apparences et s’évertuait
désespérément à intégrer la communauté féminine grâce à ses manières raffinées. Elle y parvint
dans une certaine mesure. Elle tenta en vain d’obtenir de Georgia qu’elle se comporte comme
une demoiselle du Sud. Ses vêtements simples et ses promenades solitaires dans la campagne au
14LES PREMIÈRES ANNÉES - LA FORMATION DE GEORGIA O’KEEFFE
crépuscule n’avaient rien du style de vie d’une « belle » du Sud. Ce que les autres pensaient
n’avait aucune importance aux yeux de Georgia, mais pour vivre en paix, elle obéissait à sa mère
aussi souvent que possible et le reste du temps, agissait à sa guise.
Ses études à Chatham achevées, encouragée par sa mère et Elizabeth Willis, Georgia
commença sérieusement sa carrière artistique, et en 1905 retourna dans le Midwest pour suivre
des cours à l’Art Institute de Chicago. A cette époque, les filles fréquentaient rarement les écoles
d’art. La plupart des Américains adhéraient à une éthique puritaine et envoyer sa fille dans une
institution recourant à des modèles nus était considéré comme une menace pour son éducation
morale. Mais Georgia avait de la famille à Chicago et n’était donc pas laissée sans surveillance.
Deux tantes et un oncle possédaient un pied-à-terre non loin de l’école, ce qui lui permettait de
s’y rendre à pied. L’un des rares dessins conservés datant de cette époque, intitulé Ma Tatie,
représente une autre tante, Jennie Varnie, la parente qui avait vécu avec la famille O’Keeffe et les
avait aidés à élever les enfants. Il révèle que dès cette époque elle était capable de capter l’essence
d’une personne. Ombres et texture forment les yeux fatigués, la bouche ferme et la tête de profil.
Aucune inhibition ni effort, communs aux étudiants en art, pour dessiner la ligne parfaite.
L’Art Institute et son milieu formaient un contraste frappant avec les collines verdoyantes
et l’air frais et grisant de la campagne auxquels Georgia était habituée. Elle arpentait maintenant,
en se rendant chaque jour à l’Art Institute dont l’entrée est flanquée de célèbres lions de bronze,
des rues bondées et respirait un air saturé de suie et de fumée. Pendant les premiers mois, ses
cours se tenaient dans les vastes galeries où elle dessinait des moulages de mains et de bustes.
Plus tard, c’est dans de mornes salles vert olive, situées dans les caves du bâtiment, qu’elle
effectua ses esquisses anatomiques. Elle était maintenant confrontée, pour ainsi dire, à la figure
humaine. On a souvent rapporté combien elle était embarrassée à la vue d’un modèle masculin,
apparaissant derrière le rideau de la cabine, ne portant rien de plus qu’un minuscule pagne.
Bien que Georgia n’ait jamais manifesté d’intérêt pour le dessin ou la peinture d’êtres
humains, elle avait beaucoup de considération pour son professeur d’anatomie, John
Vanderpoel, un tout petit bossu qui fut malgré tout l’un des rares enseignants à exercer sur elle
une influence profonde dans les années suivantes grâce à sa grande maîtrise du dessin. Dans
l’auditorium où se tenaient les cours, elle contemplait avec fascination sa main qui se déplaçait
avec adresse sur de grandes feuilles de papier brun, allongeant le bras aussi loin qu’il le pouvait.
Son livre La Figure humaine compta parmi ceux qu’elle affectionna tout au long de sa carrière. A
la fin de l’année, Vanderpoel décerna à Georgia le premier Prix de dessin et son appréciation
globale pour son travail de l’année fut « exceptionnellement bonne ».
Pendant l’été 1906, elle retrouva la Virginie et la campagne où elle se sentait tellement à son
aise. Mais à la déception de son père, le climat chaud et humide de l’été méridional engendra
plus de problèmes de santé que les cruels hivers du Midwest. Georgia contracta la fièvre
typhoïde, qui dura environ un an, la laissant pâle, faible et souffrant de pertes de cheveux. Les
15GEORGIA O’KEEFFE
enfants de sa famille et du voisinage lui tinrent compagnie pendant sa convalescence et en
retour, une fois rétablie, elle participa aux promenades de l’après-midi, se retrouvant en tête
d’une parade d’enfants sautillant derrière elle dans la rue. Après une année en ville, passée à faire
l’expérience d’un style de vie cosmopolite, elle se sentait moins proche des femmes d’ici.
Entre-temps, l’épicerie de Francis O’Keeffe périclitait et il fut obligé de fermer boutique. Ida
dut se résoudre à prendre des pensionnaires. Aidée par les plus jeunes sœurs de Georgia et tante
Jennie, elle cuisinait des repas simples mais copieux pour les jeunes gens de l’Université, jadis amis
du frère de Georgia, Francis Jr, et maintenant hôtes payants. On peut imaginer combien cela
coûta à la mère de Georgia qui cherchait toujours désespérément à conserver les apparences.
A l’issue de sa longue maladie, Georgia projeta de s’installer à New York et de s’inscrire à l’Art
Students League School. L’atmosphère de la cité fourmillante contrastait fortement avec la
campagne qu’elle aimait tant, pourtant son animation dynamisait sa créativité et elle se retrouva
en compagnie de personnes avec lesquelles elle forgea des amitiés durables. Pour une jeune femme
comme elle, qui n’avait jamais vraiment établi de lien avec son entourage auparavant, elle se
retrouvait comme Dorothy ouvrant la porte du pays d’Oz. Les gens gravitaient autour d’elle et
pour la première fois, les hommes commençaient à la remarquer, avec ses yeux brillants et sombres
et ses fossettes. Les étudiants la surnommèrent « Pat » ou « Patsy », en hommage à l’humour et à
la pétulance habituellement associés à tout nom de famille irlandais. Elle s’enthousiasma pour les
plaisanteries, les fêtes, les rues new-yorkaises avec leurs bousculades, les modes féminines
changeantes et agressives (des jupes découvrant maintenant de quinze centimètres la courbe des
chevilles) et les tramways électriques remplaçant les omnibus tirés par des chevaux.
Georgia adorait ses cours de nature morte dispensés par le fringant William Merritt Chase,
un des nombreux professeurs qui l’influencèrent durant cette période. Chaque jour, les étudiants
devaient peindre une nature morte et une fois par semaine, Chase s’asseyait à son bureau autour
duquel les élèves se réunissaient et prenaient connaissance des critiques qu’il émettait sur leurs
œuvres. Bien qu’il s’affublât d’un haut de forme couvert de soie, d’un costume, de gants, de
guêtres et de lunettes exhibées au bout d’un cordon, elle le trouvait drôle et plein d’énergie. Il
communiquait cette excitation à ses étudiants et Georgia aimait peindre les casseroles en laiton
ou en cuivre astiquées, les piments brillants et les oignons fibreux qui servaient de modèles.
Tout comme ses cours d’anatomie à l’école de l’Art Institute, Georgia trouvait les sessions
dirigées par Kenyon Cox singulièrement inintéressantes et ses critiques effroyables. Elle se souvenait
néanmoins d’un compagnon d’étude, Eugene Speicher, qui lui avait demandé de poser pour lui et
l’avait bloquée dans un escalier jusqu’à ce qu’elle lui donne son accord. Lorsqu’elle lui répondit
qu’elle voulait simplement aller en cours, il fit une prédiction qu’il dut souvent regretter par la suite.
Selon Georgia, il déclara : « Ce que tu fais m’est égal (…) Je serai un grand peintre et tu finiras
probablement par enseigner la peinture dans une quelconque école pour filles. » Bien qu’il la laissât
partir, elle l’autorisa finalement à faire son portrait peu après : « J’ai longé le couloir sombre jusqu’à
la classe d’anatomie. Ce jour-là, le modèle était un homme très repoussant qui me donna la chair
3de poule, j’abandonnai donc et retournai vers Speicher. » Le lendemain, elle posa à nouveau pour
lui et ils furent bientôt rejoints par d’autres étudiants. Un peu plus tard, un élève suggéra d’aller
visiter l’exposition dédiée aux dessins de Rodin à la galerie 291. La galerie appartenait au très célèbre
photographe et galeriste, Alfred Stieglitz, protecteur des artistes d’avant-garde.
16TROUVER SA PROPRE VISION DANS LE MONDE DE L’ART MODERNE
1907-1916
17GEORGIA O’KEEFFE
18TROUVER SA PROPRE VISION DANS LE MONDE DE L’ART MODERNE
TROUVER SA PROPRE VISION DANS LE MONDE
DE L'ART MODERNE
en appelait la galerie « 291 » en référence à son adresse sur la 5 Avenue, mais en réalité
son nom complet était « Petites galeries de la Photo-Sécession ». Stieglitz, pionnier deO l’art photographique, avait été le premier à expérimenter avec succès et à exposer des
photos prises dans des conditions climatiques peu clémentes – pluie, neige, nuit. Dans les années
1880, il avait fait à Berlin des études de chimie appliquée à la photo, puis, après un bref détour
dans le domaine de la photogravure aux Etats-Unis, il prit une nouvelle direction : il décida
d’imposer la photographie comme un art. Le Camera Club de New York, groupe de pictorialistes
déliquescent, l’avait exclu, bien qu’il en ait été le fondateur et, peu après, il ouvrit le 291. Son
exposition des dessins de Rodin marqua la nouvelle voie qu’il avait décidé d’emprunter : la
présentation des dessins et peintures de l’avant-garde.
La volée d’étudiants qui s’abattit sur le 291 en cet après-midi neigeux n’était pas sans
rappeler ces universitaires qui adorent plaisanter les convictions des passionnés. Ils attaquaient
Stieglitz à propos de ces Européens qui bousculaient les conventions artistiques : Picasso, Rodin,
Matisse, Cézanne et les autres. Mais ils prirent un malin plaisir à agacer le marchand d’art et ils
y parvinrent. Tandis que les échanges entre Stieglitz et les étudiants se faisaient de plus en plus
féroces et devenaient violents, Georgia se tenait dans un coin en attendant que la tempête prenne
fin. A l’époque, elle n’était pas impressionnée par les aquarelles de Rodin reposant, ainsi qu’elle
le décrivit, sur « des lignes courbes et des grattages ». Pourtant plus tard, lorsqu’elle passa en
revue la succession de Stieglitz, ces dessins comptèrent parmi ses préférés.
Georgia acheva sa première année à l’Art Students League School et, grâce à son huile sur
toile Lapin mort avec casserole de cuivre, son talent pour les natures mortes fut récompensé par un
prix de cent dollars. Elle fut donc conviée à participer à l’université d’été de l’école sur les rives
de Lake George, dans le nord de l’Etat de New York. Cet été-là, Georgia peignit, dansa, fit la fête
et attira l’attention de deux participants de son cours. C’était le genre d’été dont on se souvient
toute sa vie. Deux jeunes hommes se disputaient son attention, mais elle passait ses journées avec
celui qui partageait son amour pour la peinture et le grand air. Ils entretinrent une relation à
distance pendant quelques années encore, les lettres du jeune homme arborant des timbres
provenant de l’Ouest lointain et d’Europe, mais elle ne le revit jamais.
Lorsque Georgia retourna à Williamsburg à la fin de l’été, elle constata que son père avait
des ennuis. De mauvais investissements dans des matériaux de construction, combinée à la Page 18
spéculation immobilière et à une fabrique de produits laitiers non rentable, avaient entamé les Lapin mort avec casserole de cuivre,
finances de la famille. Elle comprit qu’il n’y avait pas d’argent pour lui permettre de retourner 1908.
suivre ses cours. Ses sœurs furent obligées de quitter leur pensionnat, les fonds ainsi libérés Huile sur toile, 48,2 x 56,7 cm,
autorisant leur frère Alexius à poursuivre ses études à l’Académie du William and Mary College. The Art Students League, New York.
19GEORGIA O’KEEFFE
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Paul Cézanne, Pommes et oranges,
1898-1899.
Huile sur toile, 74 x 93 cm,
Musée d’Orsay, Paris.
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