O'Keeffe

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Georgia O’Keeffe (Sun Prarie, Wisconsin, 1887 – Santa Fe, 1986)
En 1905, Georgia O’Keeffe suivit des cours à l’ Art Institute de Chicago et débuta sérieusement sa carrière artistique. Elle s’installa ensuite à New York et s’inscrivit à l’Art Students League School.
Georgia adorait les cours de nature morte dispensés par le fringant William Merritt Chase, un des professeurs qui l’influencèrent durant cette période. Elle fréquenta la galerie 291 et y rencontra son futur mari, le photographe, Alfred Stieglitz. Durant l’été 1912, elle suivit des cours à l’université de Virginie auprès d’Alon Bement qui recourait à une méthode révolutionnaire pour enseigner l’art, imaginée par Arthur Wesley Dow. Les élèves ne copiaient pas mécaniquement la nature, mais se voyaient enseigner les principes du dessin basé sur les formes géométriques. Ils s’exerçaient à diviser un carré, dessiner au coeur d’un cercle ou encore placer un rectangle autour d’un dessin, puis organiser la composition en l’agençant par l’ajout ou l’élimination d’éléments. Georgia trouva que cette méthode conférait une structure à l’art et l’aidait à comprendre les bases de l’abstraction. Au début de l’année 1925, Stieglitz exposa les artistes encouragés à l’époque du 291. C’est au cours de cette exposition que les peintures géantes de fleurs de Georgia O’Keeffe, destinées à faire prendre conscience de la nature, furent présentées pour la première fois. Les critiques acclamèrent cette nouvelle manière de voir. Elle détestait cependant les connotations sexuelles que les gens associaient à ses toiles, en particulier à ce moment des années 1920 où les théories freudiennes commençaient à ressembler à ce que nous appellerions aujourd’hui de la «psychologie de bazar ».
L’héritage que Georgia laisse derrière elle est une vision unique qui traduit la complexité de la nature en formes simples. Elle nous enseigne qu’il y a de la poésie dans la nature et de la beauté dans la géométrie.

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Informations

Publié par
Date de parution 15 septembre 2015
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EAN13 9781783108374
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0025 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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re1 de couverture
Belladonna - Häna, 1939.
Huile sur toile, 92 x 76,2 cm,
Collection privée.

Auteur : Janet Souter
Traduction : Karin Py

Mise en page : Baseline Co Ltd,
61A – 63A Vo Van Tan Street.
e4 étage
District 3, Hô Chi Minh-Vill, Vietnam

© Parkstone Press Ltd, New York, USA
© Confidential Concepts, Worldwide, USA
© O’Keeffe Estate/Artists Rights Society, New York, USA
© Alfred Stieglitz Estate/Artists Rights Society, New York, USA

ISBN : 978-1-78310-837-4

Tous droits d’adaptation et de reproduction réservés pour tous pays.
Sauf mention contraire, le copyright des œuvres reproduites se trouve chez les photographes qui en
sont les auteurs. En dépit de nos recherches, il nous a été impossible d’établir les droits d’auteur dans
certains cas. En cas de réclamation, nous vous prions de bien vouloir vous adresser à la maison
d’édition.Janet Souter



Georgia O’Keeffe





TABLE DES MATIÈRES


INTRODUCTION
1887-1907
Les premières années — La formation de Georgia O’Keeffe
1907-1916
Trouver sa propre vision dans le monde de l’art moderne
1916-1924
« J’ai offert une femme au monde »
1925-1937
Les années Stieglitz — Galeries, expositions, commandes
1938-1949
Le déclin de la santé de Stieglitz — Georgia consacrée artiste
1949-1973
Les années au Nouveau Mexique
1973-1986
Artiste émérite
Biographie
Bibliographie
Index
NotesP o r t r a i t d e G e o r g i a O ’ K e e f f e .



I N T R O D U C T I O N


Grâce à sa capacité à observer le moindre détail d’une fleur ou à s’émerveiller face aux vastes plaines
du Sud-Ouest des Etats-Unis, Georgia O’Keeffe nous captive. Plus elle cultivait son isolement et
plus elle attirait le reste du monde à elle. Qu’est-ce donc qui rend son héritage si puissant aujourd’hui
encore ? On reconnaît des fleurs, des os, des bâtiments. Mais il y a quelque chose dans ses peintures
qui nous enseigne aussi comment les voir. Nous flânons sur une plage ou nous nous promenons sur
un sentier, et pourtant nous ne remarquons qu’à peine la délicatesse d’un coquillage ou les subtils
reflets d’un galet. Nous écartons d’un simple coup de pied quelque gravier érodé par le temps. Nous
traversons le désert en protégeant nos yeux qui clignent sous le soleil, manquant ainsi un crâne
solitaire, symbole d’une existence depuis longtemps révolue. Georgia, elle, embrassa toutes ces
choses et plus encore, les mit en lumière et nous força à les connaître. Puis elle les plaça dans un
contexte particulier, de manière à stimuler notre imagination. Un crâne de gazelle flottant au-dessus
de l’horizon du désert, ou la lune abaissant les yeux sur les contours nets d’un gratte-ciel
newyorkais, nous guident un bref instant vers un autre monde.
Ses abstractions nous apprennent que le jeu avec les formes horizontales et verticales, les cercles
concentriques, les lignes courbes et les diagonales — ces images qui existent dans l’esprit — sont
vivantes de la même manière et méritent d’être partagées. Georgia percevait déjà cela alors qu’elle
n’était qu’une étudiante en art au début du siècle, copiant les tableaux des autres ou reproduisant des
bustes de plâtre.
Dans sa vie personnelle, elle montra aux femmes qu’il est possible de rechercher et de trouver le
meilleur en elles-mêmes. C’est plus facile aujourd’hui, cela l’était moins lorsque Georgia était jeune.
Ses dernières années servent d’exemple à ceux d’entre nous qui pensent que la vie est sur son déclin
une fois passé l’âge de soixante ans. A quatre-vingt dix ans passés, ses yeux l’abandonnant pourtant
peu à peu, elle trouvait toujours un moyen d’exprimer ce qu’elle voyait et l’excitation que cela lui
procurait.
Nous regardons son œuvre et nous en parlons, mais Georgia elle-même avait du mal à traduire ses
pensées en paroles. Ses réflexions étaient sur la toile. Ce que nous tenterons de faire à travers ce livre,
c’est de suivre son évolution, de découvrir quelles furent ses influences et comment l’artiste se
confrontait toujours à de nouvelles expériences.
Nous ne pouvons en discuter avec Georgia O’Keeffe. Ces jours sont révolus. Mais si nous
regardons autour de nous, nous nous apercevrons qu’elle nous parle toujours.
Aujourd’hui encore, son oeuvre est aussi lumineuse, neuve et émouvante qu’elle l’était il y a près
de cent ans. Pourquoi ? Parce que, bien que ses peintures, dans la simplicité de leur exécution,
expriment un sentiment d’ordre, de clarté et de stabilité, elles demeurent le moyen par lequel nous
apprenons à voir et à contempler la délicatesse sensuelle d’une fleur, la désolation d’un crâne blanchi
ou encore la tension d’un crépuscule.R a i s i n s s u r p l a t b l a n c — r e b o r d s o m b r e, 1920.
Huile sur toile, 22,9 x 25,4 cm,
Collection de Mr et Mme
J. Carrington Woolley, Santa Fe.



1887-1907
LES PREMIÈRES ANNÉES
— LA FORMATION DE GEORGIA O’KEEFFE


Georgia Totto O’Keeffe est née le 15 novembre 1887, dans une ferme proche du village de Sun
Prairie dans le Wisconsin. Elle était la première fille et le second enfant de Francis et Ida Totto
O’Keeffe. Son frère aîné, Francis Jr, est né presque un an et demi plus tôt. Enfant, Georgia possédait
déjà un sens développé pour la clarté, l’obscurité et la luminosité ainsi qu’un œil d’artiste pour le
détail. Son premier souvenir remonte à sa prime enfance. Elle se voit installée sur une couverture
étalée sur le gazon devant la maison familiale. Sa mère est assise à table sur un long banc. Une amie
de la famille, connue sous le nom de tante Winnie, se tient à l’extrémité de la table. Georgia se
souvient des cheveux dorés de Winnie et de sa robe confectionnée dans un délicat tissu blanc. Par la
suite, lorsqu’elle rapporta ce souvenir à sa mère, celle-ci calcula que Georgia n’avait alors que neuf
mois.
L’enfance de Georgia se déroula singulièrement calmement. Elle passa ses premières années et son
adolescence dans la grande maison de famille près de Sun Prairie, au cœur d’une région vallonnée et
agricole. Au printemps, les fleurs sauvages jalonnaient les routes poussiéreuses. Les puissantes
stridulations des cigales se faisaient entendre pendant les chaudes soirées d’été. A l’automne, les
femmes cueillaient les légumes dans le jardin sous la voûte des arbres et l’hiver, les enfants
chevauchaient leurs traîneaux à travers les champs couverts de neige.
Après la naissance de Georgia, cinq autres enfants vinrent rapidement au monde : Ida, Anita,
Alexius, Catherine et Claudia. Au cours des soirées et des jours pluvieux, Ida O’Keeffe, convaincue
de l’importance de l’éducation, faisait la lecture aux enfants, puisant dans des œuvres comme L eR o m a n d e B a s d e c u i r de James Fenimore Cooper ou dans les histoires du Grand Ouest. Ida avait
passé une grande partie de son enfance dans une ferme proche du domaine des O’Keeffe. Lorsque son
père, George, quitta la famille pour retourner dans sa Hongrie natale, la mère d’Ida, Isabel, installa ses
enfants à Madison, dans le Wisconsin, où ceux-ci furent scolarisés. Ida en profita pour approfondir
ses connaissances et, petite fille déjà, envisagea de devenir médecin. Alors qu’Ida devenait adulte,
Francis O’Keeffe, qui pensait à elle comme à la ravissante jeune fille de la ferme voisine, lui rendait
fréquemment visite à Madison et finit par lui proposer de l’épouser. Isabel convainquit Ida de
l’ambition et du sérieux de Francis O’Keeffe, deux qualités excellentes pour un époux. Ida aimait
Francis, bien que certains membres de sa famille aient été atteints de tuberculose et qu’à cette époque,
on évitait tout contact avec les malades. Pourtant, Ida n’était pas enthousiaste à l’idée de retourner à
Sun Prairie, d’où était absente toute activité culturelle. Elle obéit néanmoins à sa mère, étouffa ses
ambitions, et le 19 février 1884, devint Madame Francis O’Keeffe. Au cours des années suivantes, il
n’y eut presque pas un moment où Ida ne fut pas enceinte ou occupée à prendre soin de ses enfants.
En vérité, son époux travaillait sans répit et ils jouissaient d’une grande maison, mais elle n’en
demeurait pas moins une femme de fermier dont l’instruction avait pris fin brutalement. Elle espérait
plus pour sa progéniture et se cramponna à l’idée que si ses enfants avaient la chance d’avoir accès à
la culture et de jouir d’une éducation harmonieuse, cela leur éviterait peut-être de descendre plus bas
dans l’échelle sociale. Elle considérait aussi comme important que ses filles se dotent des
compétences nécessaires pour gagner leur vie en cas de besoin. Ida reçut de l’aide pour élever ses
enfants : sa tante Jennie, qui était veuve, vint vivre avec la famille dès la naissance du premier bébé.
Ceci lui laissa du temps pour poursuivre sa propre instruction, rendre visite à sa famille à Madison et
occasionnellement se rendre à l’Opéra à Milwaukee.
Dès sa plus tendre enfance, Georgia perçut que sa mère lui préférait Francis Jr et sa sœur Ida, d’un
tempérament plus démonstratif. C’est peut-être la raison pour laquelle Georgia se sentait plus proche
de son père, qu’elle trouvait assez bel homme. Il avait toujours avec lui un sac de sucreries destinées
à ses enfants et aimait jouer des airs irlandais au violon. Lorsqu’un problème survenait, il prenait les
choses en main et Georgia, comme la plupart des enfants, était attirée par celui de ses parents qui
savait atténuer les petits malheurs. Ida, soucieuse des convenances et de leur rang, gérait
soigneusement la vie sociale de ses enfants, ne les autorisant que rarement à jouer chez des amis de
peur qu’ils n’adoptent un comportement inacceptable ou ne tombent malades au contact des
affections qui proliféraient dans la région.
Pendant neuf ans, Georgia alla à la classe unique située dans la mairie. Peut-être à cause de
l’importance que sa mère avait accordé à l’éducation, la fluette Georgia aux cheveux sombres et aux
vifs yeux marrons était connue de ses voisins et professeurs comme une petite fille intelligente et
curieuse. Avec une curiosité typiquement enfantine pour les catastrophes, elle demanda un jour à son
professeur : « Si les eaux du lac Montana montaient et débordaient, combien de personnes périraient
noyées ? » Fille aînée d’une famille de sept enfants, Georgia se perdait dans le grouillement
caractéristique des grandes maisonnées. Pour Georgia, cela signifiait qu’elle pouvait en profiter pour
jouer sans surveillance, imaginant des « familles » pour ses poupées. Elle créa un jour un « père » en
réalisant un pantalon pour l’une de ses poupées « filles » mais fut terriblement contrariée par le
résultat. Elle ne pouvait pas couper les longues boucles blondes, pensait-elle, parce qu’on en verrait
alors les points d’implantation. De plus, la poupée masculine était toujours grasse, rien à voir avec
l’image idéale de l’homme séduisant, grand et mince qu’elle imaginait comme chef de famille.
Le premier dessin dont se souvenait Georgia était un homme couché, les pieds en l’air. « Il
mesurait environ cinq centimètres de long », indique-t-elle dans son autobiographie, « les contours
soigneusement soulignés au crayon noir – un trait que j’avais rendu très foncé en humidifiant mon
crayon et en appuyant très fort sur un sac en papier brun clair. »
On n’a aucun mal à imaginer une petite fille penchée sur son travail, se débattant avec son
personnage, essayant de représenter un homme incliné, se demandant pourquoi ses genoux et ses
hanches ne sont pas droits. Elle écrivit qu’après avoir dessiné l’homme plié en deux, elle tourna le
dessin sur le côté et fut ravie de constater qu’il fonctionnait même couché sur le dos, les pieds
pardessus la tête. Elle fut toujours persuadée qu’elle n’avait jamais travaillé autant.
Obstinée dans son désir de voir ses enfants disposer d’autant de chances de s’instruire que
possible, Ida inscrivit ses filles à des cours de dessin et de peinture à Sun Prairie. Elles dessinèrent
d’abord des cubes et des sphères pour acquérir les bases de la perspective. L’année suivante, elles
prirent des cours de peinture où elles avaient le droit de choisir la peinture qu’elles voulaient copier.Georgia se rappelle uniquement deux d’entre elles, l’une représentant les chevaux de Pharaon et
l’autre de grandes roses rouges. « C'étaient nos débuts à l’aquarelle », écrivit-elle plus tard.
Georgia suivit les cours de la classe unique jusqu’en quatrième. A l’âge de treize ans, alors qu’elle
parlait avec la fille d’une lavandière de ce qu’elles feraient quand elles seraient grandes, Georgia
déclara presque sans réfléchir : « Je serai une artiste. » Pour Georgia, à cette époque, cela signifiait
simplement être portraitiste, n’ayant été que très rarement confrontée à d’autres aspects du métier. A
e ela fin du XIX et au début du XX siècle, peu de possibilités s’offraient aux femmes qui cherchaient à
embrasser une carrière. Elle savait qu’elle pourrait trouver une place en tant qu’enseignante,
infirmière, couturière, gouvernante, cuisinière ou domestique. Si elle avait été ambitieuse ou issue
d’une classe sociale supérieure et avait pu faire des études, les métiers du droit et de la médecine lui
auraient tendu les bras. La technologie évoluant de plus en plus, elle aurait pu suivre une formation
de dactylo ou d’opératrice téléphonique. Dans le monde de l’art, une femme qui fréquentait une école
publique se destinait à l’enseignement ou à concevoir des motifs de papier peint ou des illustrations
publicitaires. Pour la plupart des femmes, étudier l’art n’était qu’un expédient en attendant le but
ultime qu’était le mariage.
Georgia entama ses années de lycée à la Sacred Heart Academy, un couvent dominicain près de
Madison. Pour sa seconde année, elle fut envoyée avec son frère Francis Jr au lycée de Madison et
vécut en ville chez sa tante. Le professeur chargé de l’enseignement artistique de l’école, une femme
menue qui portait un béret orné de violettes artificielles, communiqua à Georgia ses premières
notions sur les mystères et les détails d’une fleur appelée « Petit Prêcheur » (« Jack-In-The-Pulpit »).
Dans son autobiographie, O’Keeffe écrit : « J’avais vu beaucoup de Jacks auparavant, mais c’était la
première fois que j’examinais une fleur (…) J’étais un peu irritée par mon intérêt parce que je
n’aimais pas le professeur (…) Mais peut-être m’ouvrit-elle les yeux et me fit regarder les choses –
les regarder dans le moindre détail. »[1]
En 1902, souffrant d’une santé fragile, Francis O’Keeffe s’installa avec sa famille à Williamsburg
en Virginie, espérant que le climat plus chaud lui serait favorable. Ses frères et son père avaient tous
succombé à la tuberculose au fil des ans et Francis pensait qu’il pourrait échapper au même sort dans
une région où les hivers n’étaient pas aussi rudes. Tentés par des brochures promettant des
températures douces et des terres à un prix raisonnable, ils partirent pour l’Est. Pour Georgia, cela
signifiait un nouveau changement d’école et durant les deux années suivantes, elle fréquenta l’Institut
épiscopal de Chatham, un pensionnat situé à plus de 300 kilometres de chez elle. Contrairement à la
plupart des enfants qui auraient pu trouver ce bouleversement traumatisant, Georgia ne semblait pas
préoccupée par la discipline de l’école ou l’emploi du temps rigide qu’on lui imposait. Au sein de sa
grande famille, elle était l’enfant calme qu’on a tendance à ignorer et qui trouvait toute seule des
moyens de s’amuser. A Chatham, elle apprécia les longues promenades dans les bois, nourrissant son
amour pour la nature, exerçant son œil sur la complexité d’une fleur et laissant son regard errer au
loin vers les montagnes Blue Ridge.
Un professeur exerça une profonde influence sur Georgia pendant son adolescence : Elizabeth
May Willis, principale de Chatham et enseignante en art. Acceptant les méthodes de travail bizarres de
Georgia, Willis laissa son étudiante travailler à son propre rythme. Et Georgia reconnut des années
plus tard que Willis avait dû éprouver quelque frustration, car l’adolescente refusait parfois de
travailler et était souvent une source de désordre pour la classe. Pourtant, lorsqu’elle était disposée à
créer, elle restait des heures devant son chevalet pour parfaire une peinture, produisant des violets,
des rouges et des verts qui émerveillaient et impressionnaient les autres étudiants. Lorsque ceux-ci se
plaignaient du fait que Georgia ne soit jamais punie pour son comportement fantasque, Willis
répondait que lorsque celle-ci travaillait, elle accomplissait plus en un jour que les autres en une
semaine.[2] L’un des tableaux de cette époque encore conservé est une nature morte simplement
intitulée S a n s t i t r e ( R a i s i n s e t O r a n g e s ), aquarelle aux tons terreux de vert foncé et d’ocre. Le style
rappelle vaguement celui des impressionnistes et démontre sa capacité à travailler la couleur, la
lumière et les ombres, ainsi qu’une maturité certaine dans le trait.
Georgia était consciente qu’elle devait paraître étrange aux yeux des étudiants, dont elle ignorait
les fioritures vestimentaires et les flirts, et ne chercha jamais à les imiter. Elle choisit le noir
probablement pour tenir tête à sa mère, qui essayait de donner à sa fille l’image d’une jeune femme
distinguée. Les finances de la famille avaient aussi décliné et il est probable qu’Ida ne pouvait offrir à
sa fille les mêmes robes que les autres filles. Néanmoins, les camarades de Georgia l’aimaient etétaient impressionnées par ses talents artistiques. Bien que calme et réservée, Georgia se joignait à
elles dans de nombreuses activités scolaires comme le basket et le tennis, le Club allemand et le
Kappa Delta, leur association estudiantine. Dans les moments où elle s’ouvrait aux autres, elle aimait
leur jouer des tours. Une fois, elle accrocha un ruban au dos de la robe d’un professeur et dessina des
caricatures extrêmement peu flatteuses des enseignants destinées aux annales de l’école. Après avoir
appris à jouer au poker à quelques filles, elle entretint une partie pendant plusieurs semaines. Son
travail scolaire pâtit de son indifférence aux études et c’est de justesse qu’elle obtint son diplôme en
juin 1905.
A cette époque, le Sud conservait certains vestiges des structures sociales antérieures à la guerre
de Sécession. Les O’Keeffe étaient considérés comme étranges parce qu’ils n’avaient pas de
serviteurs noirs, bien que la famille vécût dans une grande demeure que Francis, plein d’optimisme,
avait achetée avec l’argent de la vente de la ferme de Sun Prairie. Son épicerie ne rapportait pas grand
chose. Pourtant Ida luttait pour conserver les apparences et s’évertuait désespérément à intégrer la
communauté féminine grâce à ses manières raffinées. Elle y parvint dans une certaine mesure. Elle
tenta en vain d’obtenir de Georgia qu’elle se comporte comme une demoiselle du Sud. Ses vêtements
simples et ses promenades solitaires dans la campagne au crépuscule n’avaient rien du style de vie
d’une « belle » du Sud. Ce que les autres pensaient n’avait aucune importance aux yeux de Georgia,
mais pour vivre en paix, elle obéissait à sa mère aussi souvent que possible et le reste du temps,
agissait à sa guise.
Ses études à Chatham achevées, encouragée par sa mère et Elizabeth Willis, Georgia commença
sérieusement sa carrière artistique, et en 1905 retourna dans le Midwest pour suivre des cours à l’Art
Institute de Chicago. A cette époque, les filles fréquentaient rarement les écoles d’art. La plupart des
Américains adhéraient à une éthique puritaine et envoyer sa fille dans une institution recourant à des
modèles nus était considéré comme une menace pour son éducation morale. Mais Georgia avait de la
famille à Chicago et n’était donc pas laissée sans surveillance. Deux tantes et un oncle possédaient un
pied-à-terre non loin de l’école, ce qui lui permettait de s’y rendre à pied. L’un des rares dessins
conservés datant de cette époque, intitulé M a T a t i e , représente une autre tante, Jennie Varnie, la
parente qui avait vécu avec la famille O’Keeffe et les avait aidés à élever les enfants. Il révèle que dès
cette époque elle était capable de capter l’essence d’une personne. Ombres et texture forment les yeux
fatigués, la bouche ferme et la tête de profil. Aucune inhibition ni effort, communs aux étudiants en
art, pour dessiner la ligne parfaite.
L’Art Institute et son milieu formaient un contraste frappant avec les collines verdoyantes et l’air
frais et grisant de la campagne auxquels Georgia était habituée. Elle arpentait maintenant, en se
rendant chaque jour à l’Art Institute dont l’entrée est flanquée de célèbres lions de bronze, des rues
bondées et respirait un air saturé de suie et de fumée. Pendant les premiers mois, ses cours se tenaient
dans les vastes galeries où elle dessinait des moulages de mains et de bustes. Plus tard, c’est dans de
mornes salles vert olive, situées dans les caves du bâtiment, qu’elle effectua ses esquisses
anatomiques. Elle était maintenant confrontée, pour ainsi dire, à la figure humaine. On a souvent
rapporté combien elle était embarrassée à la vue d’un modèle masculin, apparaissant derrière le
rideau de la cabine, ne portant rien de plus qu’un minuscule pagne.
Bien que Georgia n’ait jamais manifesté d’intérêt pour le dessin ou la peinture d’êtres humains,
elle avait beaucoup de considération pour son professeur d’anatomie, John Vanderpoel, un tout petit
bossu qui fut malgré tout l’un des rares enseignants à exercer sur elle une influence profonde dans les
années suivantes grâce à sa grande maîtrise du dessin. Dans l’auditorium où se tenaient les cours, elle
contemplait avec fascination sa main qui se déplaçait avec adresse sur de grandes feuilles de papier
brun, allongeant le bras aussi loin qu’il le pouvait. Son livre L a F i g u r e h u m a i n e compta parmi ceux
qu’elle affectionna tout au long de sa carrière. A la fin de l’année, Vanderpoel décerna à Georgia le
premier Prix de dessin et son appréciation globale pour son travail de l’année fut
« exceptionnellement bonne ».
Pendant l’été 1906, elle retrouva la Virginie et la campagne où elle se sentait tellement à son aise.
Mais à la déception de son père, le climat chaud et humide de l’été méridional engendra plus de
problèmes de santé que les cruels hivers du Midwest. Georgia contracta la fièvre typhoïde, qui dura
environ un an, la laissant pâle, faible et souffrant de pertes de cheveux. Les enfants de sa famille et du
voisinage lui tinrent compagnie pendant sa convalescence et en retour, une fois rétablie, elle participa
aux promenades de l’après-midi, se retrouvant en tête d’une parade d’enfants sautillant derrière elle
dans la rue. Après une année en ville, passée à faire l’expérience d’un style de vie cosmopolite, elle sesentait moins proche des femmes d’ici.
Entre-temps, l’épicerie de Francis O’Keeffe périclitait et il fut obligé de fermer boutique. Ida dut
se résoudre à prendre des pensionnaires. Aidée par les plus jeunes sœurs de Georgia et tante Jennie,
elle cuisinait des repas simples mais copieux pour les jeunes gens de l’Université, jadis amis du frère
de Georgia, Francis Jr, et maintenant hôtes payants. On peut imaginer combien cela coûta à la mère de
Georgia qui cherchait toujours désespérément à conserver les apparences.
A l’issue de sa longue maladie, Georgia projeta de s’installer à New York et de s’inscrire à l’Art
Students League School. L’atmosphère de la cité fourmillante contrastait fortement avec la campagne
qu’elle aimait tant, pourtant son animation dynamisait sa créativité et elle se retrouva en compagnie
de personnes avec lesquelles elle forgea des amitiés durables. Pour une jeune femme comme elle, qui
n’avait jamais vraiment établi de lien avec son entourage auparavant, elle se retrouvait comme
Dorothy ouvrant la porte du pays d’Oz. Les gens gravitaient autour d’elle et pour la première fois, les
hommes commençaient à la remarquer, avec ses yeux brillants et sombres et ses fossettes. Les
étudiants la surnommèrent « Pat » ou « Patsy », en hommage à l’humour et à la pétulance
habituellement associés à tout nom de famille irlandais. Elle s’enthousiasma pour les plaisanteries,
les fêtes, les rues new-yorkaises avec leurs bousculades, les modes féminines changeantes et
agressives (des jupes découvrant maintenant de quinze centimètres la courbe des chevilles) et les
tramways électriques remplaçant les omnibus tirés par des chevaux.
Georgia adorait ses cours de nature morte dispensés par le fringant William Merritt Chase, un des
nombreux professeurs qui l’influencèrent durant cette période. Chaque jour, les étudiants devaient
peindre une nature morte et une fois par semaine, Chase s’asseyait à son bureau autour duquel les
élèves se réunissaient et prenaient connaissance des critiques qu’il émettait sur leurs œuvres. Bien
qu’il s’affublât d’un haut de forme couvert de soie, d’un costume, de gants, de guêtres et de lunettes
exhibées au bout d’un cordon, elle le trouvait drôle et plein d’énergie. Il communiquait cette
excitation à ses étudiants et Georgia aimait peindre les casseroles en laiton ou en cuivre astiquées, les
piments brillants et les oignons fibreux qui servaient de modèles.
Tout comme ses cours d’anatomie à l’école de l’Art Institute, Georgia trouvait les sessions
dirigées par Kenyon Cox singulièrement inintéressantes et ses critiques effroyables. Elle se souvenait
néanmoins d’un compagnon d’étude, Eugene Speicher, qui lui avait demandé de poser pour lui et
l’avait bloquée dans un escalier jusqu’à ce qu’elle lui donne son accord. Lorsqu’elle lui répondit
qu’elle voulait simplement aller en cours, il fit une prédiction qu’il dut souvent regretter par la suite.
Selon Georgia, il déclara : « Ce que tu fais m’est égal (…) Je serai un grand peintre et tu finiras
probablement par enseigner la peinture dans une quelconque école pour filles. » Bien qu’il la laissât
partir, elle l’autorisa finalement à faire son portrait peu après : « J’ai longé le couloir sombre jusqu’à
la classe d’anatomie. Ce jour-là, le modèle était un homme très repoussant qui me donna la chair de
poule, j’abandonnai donc et retournai vers Speicher. »[3] Le lendemain, elle posa à nouveau pour lui
et ils furent bientôt rejoints par d’autres étudiants. Un peu plus tard, un élève suggéra d’aller visiter
l’exposition dédiée aux dessins de Rodin à la galerie 291. La galerie appartenait au très célèbre
photographe et galeriste, Alfred Stieglitz, protecteur des artistes d’avant-garde.L a p i n m o r t a v e c c a s s e r o l e d e c u i v r e, 1908.
Huile sur toile, 48,2 x 56,7 cm,
The Art Students League, New York.



1907-1916
TROUVER SA PROPRE VISION DANS LE MONDE DE
L'ART MODERNE


eOn appelait la galerie « 291 » en référence à son adresse sur la 5 Avenue, mais en réalité son nom
complet était « Petites galeries de la Photo-Sécession ». Stieglitz, pionnier de l’art photographique,
avait été le premier à expérimenter avec succès et à exposer des photos prises dans des conditions
climatiques peu clémentes – pluie, neige, nuit. Dans les années 1880, il avait fait à Berlin des études
de chimie appliquée à la photo, puis, après un bref détour dans le domaine de la photogravure aux
Etats-Unis, il prit une nouvelle direction : il décida d’imposer la photographie comme un art. Le
Camera Club de New York, groupe de pictorialistes déliquescent, l’avait exclu, bien qu’il en ait été le
fondateur et, peu après, il ouvrit le 291. Son exposition des dessins de Rodin marqua la nouvelle voie
qu’il avait décidé d’emprunter : la présentation des dessins et peintures de l’avant-garde.
La volée d’étudiants qui s’abattit sur le 291 en cet après-midi neigeux n’était pas sans rappeler ces
universitaires qui adorent plaisanter les convictions des passionnés. Ils attaquaient Stieglitz à propos
de ces Européens qui bousculaient les conventions artistiques : Picasso, Rodin, Matisse, Cézanne et
les autres. Mais ils prirent un malin plaisir à agacer le marchand d’art et ils y parvinrent. Tandis que
les échanges entre Stieglitz et les étudiants se faisaient de plus en plus féroces et devenaient violents,
Georgia se tenait dans un coin en attendant que la tempête prenne fin. A l’époque, elle n’était pas
impressionnée par les aquarelles de Rodin reposant, ainsi qu’elle le décrivit, sur « des lignes courbes
et des grattages ». Pourtant plus tard, lorsqu’elle passa en revue la succession de Stieglitz, ces dessins
comptèrent parmi ses préférés.
Georgia acheva sa première année à l’Art Students League School et, grâce à son huile sur toile
L a p i n m o r t a v e c c a s s e r o l e d e c u i v r e, son talent pour les natures mortes fut récompensé par un prix
de cent dollars. Elle fut donc conviée à participer à l’université d’été de l’école sur les rives de Lake
George, dans le nord de l’Etat de New York. Cet été-là, Georgia peignit, dansa, fit la fête et attiral’attention de deux participants de son cours. C’était le genre d’été dont on se souvient toute sa vie.
Deux jeunes hommes se disputaient son attention, mais elle passait ses journées avec celui qui
partageait son amour pour la peinture et le grand air. Ils entretinrent une relation à distance pendant
quelques années encore, les lettres du jeune homme arborant des timbres provenant de l’Ouest
lointain et d’Europe, mais elle ne le revit jamais.
Lorsque Georgia retourna à Williamsburg à la fin de l’été, elle constata que son père avait des
ennuis. De mauvais investissements dans des matériaux de construction, combinée à la spéculation
immobilière et à une fabrique de produits laitiers non rentable, avaient entamé les finances de la
famille. Elle comprit qu’il n’y avait pas d’argent pour lui permettre de retourner suivre ses cours. Ses
sœurs furent obligées de quitter leur pensionnat, les fonds ainsi libérés autorisant leur frère Alexius à
poursuivre ses études à l’Académie du William and Mary College.Paul Cézanne, P o m m e s e t o r a n g e s , 1898-1899.
Huile sur toile, 74 x 93 cm,
Musée d’Orsay, Paris.P r u n e s, 1920.
Huile sur toile, 22,9 x 30,5 cm,
Collection de Paul et Tina Schmind, Boston.S e r p e n t e t E v e. Mine de plomb,
aquarelle et gouache sur papier, Musée Rodin, Paris.S é r i e s d e N u V I I I, 1917. Aquarelle, 45,7 x 34,3 cm,
Georgia O’Keeffe Museum, Santa Fe.


A présent, Georgia devait prendre une décision. Elle ne pouvait retourner à l’école et le mariage –
qui d’ordinaire aurait représenté une option pour une femme d’à peine vingt ans – était hors de
question pour quelqu’un qui, comme Georgia, possédait le goût et l’esprit d’indépendance. Le garçon
dont elle s’était éprise au cours de l’été lui proposa de venir lui rendre visite en Virginie. Plus tard,
elle reconnut que s’il était venu à Williamsburg à ce moment de son existence, elle aurait
éventuellement envisagé le mariage. Les domaines artistiques ouverts aux femmes étaient alors plutôt
réduits – elle pouvait travailler comme illustratrice publicitaire pour un journal ou un catalogue,
enseigner ou tenter de se faire un nom en tant que portraitiste. En novembre 1908, elle partit une
nouvelle fois pour Chicago vivre auprès de la famille de sa mère. L’industrie de la publicité se
développait et elle trouva un emploi de free-lance, dessinant de la dentelle et de la broderie pour des
réclames de robes. Ce travail répétitif et creux l’épuisait, l’ennuyait et la rendait malheureuse. Elle
supporta cette vie pendant deux ans, jusqu’au moment où elle contracta la rougeole. Ses yeux
faiblissaient et, incapable de travailler, elle rentra à Williamsburg. La situation à la maison avait
empiré. Son père avait installé la famille dans une maison de briques provenant de son entreprise de
construction. Ida, souffrant de tuberculose, passait ses journées dans la véranda de sa chambre à
l’étage. Finalement, elle reprit suffisamment de forces pour déménager à Charlottesville en Virginie,
où elle bénéficia d’un climat plus chaud et plus sec. Pour gagner un peu d’argent, elle loua une
maison avec ses autres filles et prit en pension des étudiants de l’Université de Virginie. Georgia et
Francis les aidèrent à mettre au point les modalités du déménagement.
En 1911, Elizabeth Willis, son ancien professeur d’art à Chatham, entendit parler de la situation
de Georgia et lui demanda de la remplacer à Chatham pendant ses absences. Georgia accepta sans
hésiter. Durant l’été 1912, en compagnie de ses sœurs Anita et Ida, elle suivit des cours à l’Université
auprès d’Alon Bement qui recourrait à une méthode révolutionnaire pour enseigner l’art, imaginée
par Arthur Wesley Dow. Dans la classe de Bement, les élèves ne copiaient pas mécaniquement la
nature, mais se voyaient enseigner les principes du dessin basé sur les formes géométriques. Ils
s’exerçaient à diviser un carré, dessiner au cœur d’un cercle ou encore placer un rectangle autour
d’un dessin, puis organiser la composition en l’agençant par l’ajout ou l’élimination d’éléments. Cela
paraissait stupide aux yeux de la plupart des étudiants, bien que Bement encourageât la classe à
approfondir les cours en créant leurs propres formes. Mais Georgia trouvait que cette méthode
conférait une structure à l’art et l’aidait à comprendre les bases de l’abstraction. Le livre de Dow,
C o m p o s i t i o n, affirmait que la peinture est un médium essentiellement bi-dimensionnel, qui se
dissociait radicalement du modelage tri-dimensionnel qui avait dominé l’art européen pendant des
siècles. Dans l’enseignement de Dow, le concept de ligne était de la plus haute importance. L’espace
était rempli par des lignes, (« Les masses d’ombre et de lumière artificiellement liées projettent une
impression de beauté (…) indépendante du sens »[4]) , et de la couleur. La couleur, pensait-il, était
déterminée par le sens, plutôt que par des règles strictes.