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Objets sous séquestre

De
178 pages
De nos jours, la censure n'a plus le visage officiel des systèmes autoritaires connus par le passé. L'autocensure a pris une telle place dans les imaginaires qu'il n'est plus nécessaire de recourir à la violence directe d'un temps révolu. Des dynamiques orchestrées sous le manteau sont sans cesse en marche. Le non-dit ou le principe de l'évitement suffisent à noyer les questions qui fâchent, au point que les créateurs, les artistes, les chercheurs en sciences humaines, épousent d'eux-mêmes les contours d'une pensée consensuelle. Un numéro qui soulève bien des questions.
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Objets sous séquestre Objets sous séquestre
censure et autocensure censure et autocensure
SOuS la directi On d e a n ne b Oc andé et SO euf elbadawi
SOu S la directi On d e a nne bOc and é et SO eu f elbadawi
c ontributions raharimanana, Julien Mabiala bissila, cé lia Sadai, c aroline t rouillet, c arole
dieterich, Olivier barlet, t hierno ibrahima dia, dénétem t ouam bona, Selua l ouste
boulbina. entretiens boubacar boris diop, Koulsy l amko, daniel brown, n abil a youch
Il n’est plus besoin de mettre aux fers pour
que les regards se taisent à jamais. De nos jours,
la censure n’a plus le visage ofciel des systèmes
autoritaires connus par le passé. L’autocensure
a pris une telle place dans les imaginaires qu’il
n’est plus nécessaire de recourir à la violence
brute et épaisse d’un temps révolu. Des
dynamiques orchestrées sous le manteau sont
sans cesse en marche. Le non-dit ou le principe
de l’évitement sufsent à noyer les questions qui
fâchent, au point que les créateurs, les artistes,
les chercheurs en sciences humaines, épousent
d’eux -mêmes les contours d’une pensée
consensuelle. Il faut bien vivre, dit-o n. Et si ceux
qui paient l’orchestre, choisissent le répertoire,
la messe est peut- être déjà dite. D’aucuns se
souviennent de Roland Barthes, qui, à son
entrée au Collège de France, prétendait – en
parlant du langage que le « fascisme » n'est pas
« d'empêcher de dire », mais « d'obliger à dire  ».
Un comique de répétitions entretenu à la tête
des nations africaines depuis les indépendances
génère ses schèmes de construction et ses
modes de fonctionnement, en autorisant à croire
que le sentiment de survie permanent vécu par
des citoyens au réel déconstruit est chose quasi normale. Le règne de l’argent, les dérives
néo libérales qui en découlent, la diplomatie d’infuence tapie dans l’ombre, la dictature du
bon goût, souvent imposé depuis des contrées étrangères, relativisent de fait les formes
d’indignation actuelle et conditionnent l’émergence de nouvelles batailles intellectuelles,
permettant de reconquérir la dignité sensiblement perdue du citoyen africain.
En couverture : © Hicham Benohoud
Ci-dessus de haut en bas  :
© Mohamed Frini
© Soeuf Elbadawi / Fonds W.I
ISBN : 978-2-343-10468-3
ISSN : 1276-2458
22
couv finale.indd 1 24/11/2016 20:24:21
105 africultures
Objets sous séquestre
www .africultur es.com numéro 105
Objets
sous séquestre
Censure et autocensure
Censure autocensure I n° 105 I I 1
revue export.indd 1 28/11/2016 17:13:28sommaireo bjets sous séquestre
Censure et autocensure
sous la dire Ction de anne bocand É et soeuf elbadawi
Introduct Ion
l ignes de complexité
t HÉâtrea nne bocandé 4
év Idences
« un contexte de vassalisation culturelle » Censure, sensure, autocensure
entretien de soeuf elbadawi soeuf elbadawi 10
avec Koulsy l amko 58
Fo Cus
l ’urgence de direvIsIon #1
Julien Mabialabissila74Jours intranquilles
bruno boudjelal 24
Vois-tu le petit bateau sur le mur ?
célia sadai 80
littÉrature
vIsIon #3
Who We Are « l a littérature ne fait plus peur »
a ndrew esiebo 90entretien de a nne bocandé
avec boubacar boris diop 26
l e complexe de Machin la Hernie Musique
Raharimanana 40
l e temps de l’Entertainment
l es fêlures du silence, entretien de soeuf elbadawi
de l’autocensure et de la censure avec daniel brown 92
Raharimanana 48
Petites et grandes histoires de censure
soeuf elbadawi 100
vIsIon #2
Super-Tunisian a rtiste, tu chanteras pour la paix
Moufida f edhila 56 c aroline t rouillet 114
rédaction 23 rue Bisson 75020 Paris  +33 (0)1 40 40 14 65 directeur de la publication  olivier Barlet rédacteurs en
chef a nne Bocandé, soeufe lbadawi ont participé à ce numéro nabil ayouch, olivier Barlet, daniel Brown, t hierno
ibrahima dia, Carole dieterich, Boubacar Boris diop, selua l uste Boulbina, Koulsy l amko, Julien Mabiala Bissila,
r aharimanana, Célia sadai, Caroline t rouillet, dénètem touam Bona design graphique a mandine Bigot recherches
iconographiques Mélanie Cournot site internet www.africultures.com édition et diffusion Éditions l’Harmattan
5-7 rue de l’École Polytechnique 75005 Paris abonnements voir dernière page vente au numéro en librairies ou à
2 I I n° 105 I Censure autocensurel ’Harmattan et sur www.harmattan.fr
revue export.indd 2 28/11/2016 17:13:29sommaire
vIsI #4 en Cou Verture
The Continuity of the Debt
Kader attia 124
Version soft par Hicham Benohoud. se
nourrissant de son expérience d’enseignant,
Hicham Benohoud questionne les CinÉM a
représentations au sein de la société
« Censurer c’est infantiliser » marocaine. sa pratique photographique
entretien de carole dieterich lui permet d’exprimer un malaise social,
avec nabil ayouch 126 politique et religieux que ses élèves et lui,
ressentent. avec sa série d’autoportraits, l e procès d’autocensure
il se place comme modèle pour évoquer la olivier barlet 134
question de la censure et des tabous. Par la
l a censure au cinéma, de Hollywood à dakar mise en scène du corps, il le réhabilite
vist hierno ibrahima dia 144 à-vis des violences notamment coloniales
qui l’ont assujetti et stigmatisé. il s’agit
également d’une réhabilitation du corps vIsI #5
History is Not Mine au sein de sa propre culture. Hicham
Mounir fatmi 152 Benohoud est représenté par la Galerie Vu'
à Paris depuis 2001 et par l oft a rt Gallery
à Casablanca. il multiplie les expositions à
idÉes l’international, deux monographies La salle
de classe  et  Les lycéens par eux-mêmes 
Mayotte, l’archipel censuré sont publiées aux Éditions de l’Œil en France.
dénètem touam bona 154
WWW.HiCHa MBeno Houd.C oM
Corps de femme et champ de lutte
seloua l ouste boulbina 168
tous droits de reproduction réservés,
sauf autorisation préalable.
n uméro 105
is Bn : 978-2-343-10468-3
issn : 1276-2458
Commission paritaire africultures.com : 0918 W 91080
N° d’Imprimeur : 01721 - décembre 2016
Censure autocensure I n° 105 I I 3

revue export.indd 3 28/11/2016 17:13:37
on
onintroduction
l ignes de
complexité
et rapports de force dans la création
Anne Bocandé
Évoquer la censure culturelle de vingt-cinq ans. Les remettre dans
équivaut à parler d’une époque révo- un débat, aujourd’hui, pourrait
semlue. Pourtant, la fragilité des espaces bler anachronique à beaucoup. Nabil
d’expression laisse remonter un autre Ayouch, dont le dernier flm Much
son de cloche. « La censure existe, bru- Loved a été interdit de circulation au
tale ou insidieuse, elle est d’abord éco- Maroc, nous dit d’ailleurs que la
cennomique, puis politique, ou les deux sure aujourd’hui ne présente « aucun
à la fois. Elle provoque l’autocensure intérêt », en tant que telle.
chez tout créateur qui veut exprimer sa Des cas de censure sont pourtant
vision du monde, donner du sens à ses régulièrement recensés dans
diféidées dans un monde, où les idéaux de rents pays d’Afrique. La fermeture
l’homme, qui ont nom justice et égalité par les autorités de deux expositions,
des droits, sont quotidiennement piéti- évoquant l’homosexualité, en marge
nés. Croire le contraire, c’est être naïf du Dak’Art 2014, est signifcatif du
1ou idéaliste. » Ces mots du réalisa- fait. Elle exprime surtout une « 
faiteur Med Hondo remontent à plus blesse » de la part d'un État sénégalais
face aux attaques d’un obscur
collec1- Med Hondo, Un cinéaste rebelle de tif de défenseurs des valeurs morales.
ibrahima signate. Présence a fricaine, 2001.
4 I I n° 105 I Censure autocensure
revue export.indd 4 28/11/2016 17:13:37introduction
l ignes de
complexité
et rapports de force dans la création
Anne Bocandé
Version soft, tirages gélatino-argentiques, 80 x 60 cm et 120 x 80 cm © Hicham Benohoud
Censure autocensure I n° 105 I I 5
revue export.indd 5 28/11/2016 17:13:39Anne Bocandé
Une victoire certaine pour les défen- censure vire à « l’occidentalisation de
seurs du politiquement correct, mais l’écriture, [ à ] la mise en forme in -
une vraie régression pour les défen- consciente d’une lecture, favorisant le
seurs de la liberté de création. Il est lectorat français, le marché du livre
vrai que le mot censure tend à dis- français, avec ses thèmes, avec ce qui
paraître des discours ofciels, alors lui semble acceptable, dicible, et
parmême qu’il continue à sévir, voir à fois l’auteur africain en est complice,
« massacrer en toute liberté », pour en rentrant dans le moule, espérant le
reprendre un autre bon mot de Med succès, le grand succès, les prix ».
Hondo. Certes, elle est de moins en De nos jours, ils sont rares à
cenmoins le fait unique de la machine surer sec comme à l’époque des
Monétatique, mais elle est toujours le fruit go Beti, Ken Saro-Wiwa, Fela Kuti,
de groupes d’hommes et de femmes, Myriam Makeba ou Sembène
dont l’ambition première se résume à Ousmane. Mais la réalité
éconoparler au nom de tous. La censure naît mique veut que les scènes culturelles,
de nos renoncements, de nos man- dont on parle ici, aient souvent la
quements, de nos peurs intimes, y main tendue. Or, celui qui paie,
atcompris lorsqu’elle agit dans l’ombre. tend de voir ses attentes réalisées.
Mais elle a quelque peu mué… Les instances de légitimation, se
Il n’est pas faux de reconnaître par confondant, la plupart du temps,
exemple son côté caméléonesque, le avec les fnancements les plus
imcensuré devenant parfois son propre portants, obligent à négocier, sans
censeur. Et souvent, elle devient cesse. Koulsy Lamko, qui emploie la
passe-muraille, invisible, indolore, notion de « vassalisation culturelle »,
à force de compromissions et de se demande comment « créer dans un
consensus. Il faut rester vigilant. Bou- contexte postcolonial, pour ne pas dire
bacar Boris Diop parle de ce « centre néocolonial ? » Si c’est le marché « qui
invisible beaucoup trop futé pour nous fait émerger ou disparaître des voix »
dire quoi penser et qui se contente comme le pense Boris Diop, Koulsy
bien plus efcacement de nous tracer Lamko, lui, répond que les œuvres
dans la tête des frontières internes, des qui en découlent ne peuvent être que
lignes rouges à ne pas franchir . I» l « bâtardes ». Un marché où trône le
arrive aussi qu’elle change de lieux, « Roi Divertissement » - « le temps
de manières, de formes, au point de de l’entertainment » nous dit Daniel
dérouter, complètement. La bête se Brown, de Freemuse - et où la parole
niche rarement là où on le pense, et a énormément de mal à se faire
enc'est ce qui la rend redoutable. T-e tendre, lorsqu’elle devient critique.
nant compte du circuit de difusion Dans La Médiocratie, Alain
des œuvres littéraires francophones Denault, parle de cet «  appareillage
en Europe, Raharimanana avance cet formel et symbolique amenant les ad -
élément de réfexion, à savoir que la ministrés et dominés des régimes
libé6 I I n° 105 I Censure autocensure
revue export.indd 6 28/11/2016 17:13:39Lignes de complexité
Version soft, tirages gélatino-argentiques, 80 x 60 cm et 120 x 80 cm © Hicham Benohoud
raux à canaliser leur énergie dans une du bon goût », issue de la culture
structuration sociale les précédant ; celle dominante, réactive les rapports de
que les dominants prévoient et amé- force sous le visage de
l’ultralibéranagent ». Le formatage ou le « mimé- lisme. Nous entrons alors dans l’ère
tisme », en rapport avec la « dictature du « gestionnaire artiste », préoccupé
Censure autocensure I n° 105 I I 7
revue export.indd 7 28/11/2016 17:13:44Anne Bocandé
par son business plan. Evoquant le plomb posée sur les répressions
cocinéma, Med Hondo, en 1990, ne dit loniales de 1947 à Madagascar. Le
rien d’autre : « Tant que l’audiovisuel, scandale découle à la fois du silence
la fabrication et la promotion des flms, entretenu autour et du besoin
presdes images restent la propriété exclu- sant d’en parler. Le rapport
colosive des seuls marchands qui ne pensent nial s’entend aussi dans la réécriture
qu’au proft, le Cinéma restera celui des d’une mémoire collective à Mayotte,
riches imposé aux pauvres. La vision du comme le décrypte Dénètem Touam
monde, celle des dominants, que les do- Bona. Il n’est pas étonnant,
justeminés acceptent, faute de mieux » . ment, que les médias les plus
écouDans leur tête-à-tête avec les gui - tés de l’espace francophone feignent
chets de production, les créateurs de n’en rien savoir. Où l’on repense
adoptent plusieurs stratégies, selon à la fameuse « sensure » de Bernard
Célia Sadai, étudiant les trajectoires Noël dont parle Soeuf Elbadawi. Le
des hommes et femmes de théâtre. colonial intrigue encore, lorsqu’il se
La mise en forme d’un discours es- confond avec le travail de créateurs
thétique qui colle avec les canons de comme Kader Attia, avec Continuity
« l’universel », de « l’humain » et de la of the Debt . Car les œuvres, et c’est ce
« diversité », en fait partie. La volon- qui les rend nécessaires au quotidien,
té d’acculer certains artistes dans leur rendent compte d’un état du monde.
propre espace de vie en est un autre. Mais qu’elles soulèvent la chape des
Ce qui vient interroger le sens et la temps coloniaux ou qu’elles
s’atportée de ce « théâtre africain avec taquent au présent des années 2000,
les Africains, mais sans l’imaginaire les œuvres ont ceci de particulier
africain » , dont parle Kof Kwahulé. qu’elles parviennent à nous remettre
Intervient en même temps le pro- en question. Elles élargissent notre
cès de cette colonisation, à laquelle perception du monde, autorisent à
ramènent les formes de censure et transcender nos limites face au réel,
d’autocensure actuelles en Afrique. ofrent des espaces de confrontation
Olivier Barlet évoque, en passant, la et de distanciation par rapport aux
manière dont « les scénarios et l’esthé- réalités immédiates. Avec des
ambitique peuvent reproduire inconsciem- guïtés, certes, liées à l’interprétation,
ment la vision coloniale et les concepts mais qui sont fécondes, en termes
dominants ». C’est dire que la « fa- d’ouverture.
brique coloniale » se prolonge, in- C’est pour toutes ces questions
sidieusement, dans ce qu’il nomme (et bien d’autres, encore) qu’il nous
comme étant « les paradoxes histo- paraît essentiel de saisir les nouveaux
riques du rapport à l’altérité ». visages empruntés par cette censure,
Ce rapport au colonial se forma- qui ne dit pas toujours son nom.
lise à coup sûr dans les silences de L’autocensure elle-même intervient
l’Histoire, à l’image de la chape de comme un avant-goût de censure
8 I I n° 105 I Censure autocensure
revue export.indd 8 28/11/2016 17:13:44Lignes de complexité
« extérieure », celle-ci pouvant tout
aussi bien prendre le visage dépassé
d’une mise au ban institutionnelle
que celui bien plus actuel d’une
invisibilité dans l’espace public. « Nous
ne devrions pas sacrifer [la liberté
d’expression] sur l’autel de nos peurs.
Nous ne devrions pas laisser
l’autocensure, inévitable, certes, rogner
dangereusement l’espace de notre subjectivité
2créatrice » afrme Sami Tchak,
interrogeant sa propre démarche
d’écriture, ses propres silences. De fait, il
s’agit pour nous de retracer les lignes
de complexité induites dans des
processus de création, à travers lesquels
se jouent et se rejouent les rapports
de force et de domination. Histoire,
peut-être, de rejoindre Koulsy Lam -
ko, lorsqu’il réitère ce qui sonne
comme une profession de foi « : Toute
création devrait être subversion ». n
Anne Bocandé : Journaliste et
co-rédactrice en chef, elle est aussi responsable du
site africultures.com et du magazine Afris -
cope depuis 2012. Chroniqueuse sur afr-i
ca n°1, elle collabore régulièrement avec
France inter (l 'afrique en solo) et la revue
IntranQu'îllités.
© Anglade Jean Amédée
2- in « l iberté d’expression et
autocensure ». article paru le 14 janvier 2015 sur
africultures.com. www.africultures.com/
php/?nav=article&no=12693
Censure autocensure I n° 105 I I 9
revue export.indd 9 28/11/2016 17:13:44évidences
Censure,
sensure,
autocensure
soeuf elbadawi
il y a cette histoire que raconte Collin n’était pas un tendre. Mais
Boubacar Boris diop sur Jean comme il le confe à un
journa« On l’a bien eu votre co-Collin, homme de pouvoir, qui liste :
pain Sembène. Il voulait qu’on eut l’intelligence, au sénégal, de
interdise son roman. Eh bien non, ne pas interdire Le dernier de
on l’a laissé en librairie et il y est l’Empire, l’une des œuvres les
mort de sa belle mort car per-plus chargées d’ousmane
semsonne ne l’a lu ! »bène. l e romancier y parle de la . n éantiser une
succession du chef de l’État.o n œuvre est un art en soi. l
’empêy reconnaît senghor (alias l éon cher d’exister ne nécessite pas
Mignane), son successeur, ab- forcément d’user du fouet dans
dou diouf (daouda) et son vieil l’espace public. l ’ignorer est une
opposant, Mamadou dia (a hmet bien meilleure stratégie, dans ce
ndour), dans la galerie des por- cas précis. r este à savoir si l’on
traits esquissés. il y évoque L’Au- se pose vraiment la question de
thonegrafcanitus de Mignane _ comment procède la censure en
une critique à peine déguisée de a frique, en dehors des situations
la négritude. À l’époque, le crime d’urgence permanentes, où
de lèse-majesté pouvait générer l’ordre établi s’autorise
l’inconson lot de polémiques et de ten- cevable, comme à l’époque des
sions. nous étions en 1981, et partis uniques.
10 I I n° 105 I Censure autocensure
revue export.indd 10 28/11/2016 17:13:48évidences
Idukuni © Soeuf Elbadawi / Fonds W.I
À ce jour, il n’existe aucune ency- d’une soirée sabarli au Mali ou
limclopédie relatant les moments de cen- beul au Sénégal, à cause de culottes
sure explicite dans l’histoire des arts et de femmes qui débordent, ne sont
des lettres sur le Continent. À peine que les exemples d’une mécanique
si les mémoires se nourrissent des cas complexe, que l’on retrouve aussi bien
les plus chahutés depuis la fn annon- dans le monde francophone que dans
cée de la domination coloniale. Le les espaces lusophones, arabophones
décret du ministre français Marcellin ou anglophones. Faut-il parler de ces
contre Main basse sur le Cameroun cinéphiles condamnés à la fagellation
de Mongo Beti, le scandale érotisant par des shebaab somaliens en 2006,
de l’Ivoirien Désiré Ecaré dans Vi- évoquer l’exécution du poète
nigésages de femmes , l’interdiction simple rian Ken Saro-Wiwa en 1994, citer les
Censure autocensure I n° 105 I I 11
revue export.indd 11 28/11/2016 17:14:14Soeuf Elbadawi
menaces des puritains sur l’avenir de la au pays des Ogoni) ou à des afaires de
danse du ventre en Égypte ? Ressasser clans accrochés au pouvoir (les
dispales faits ne réconcilie que peu avec le rus du Beach au Congo), et concernent
bourreau. Ce qui importe, c’est peut- aussi le contrôle de l’information. Des
être de comprendre certains des enjeux censures à l’état brut, qui, lorsque les
actuels de la censure, vieille pratique enjeux l’exigent, vous mènent à trépas.
à laquelle les pouvoirs ne renoncent L’afaire Norbert Zongo, du nom
qu’à moitié, la plupart du temps, et de ce journaliste, assassiné le 13
déqui pèse, telle une épée de Damoclès, cembre 1998 par le régime burkinabè
sur la tête des hommes et des femmes est ce qu’on appelle un « cas illustre ».
de culture, capables de lui opposer une Son erreur ? Avoir enquêté sur la
disparésistance habile. rition programmée du chaufeur d’un
Lorsqu’elle émane de l’État, la cen- frère du président Blaise Comparoré.
sure devient, aujourd’hui, presque ai- « Au clair de la lune/ mon ami Zongo/
sée à quantifer. Elle est brutale, specta- refusa de bâillonner sa plume/ Au
Burkiculaire, bien que ponctuelle et malaisée. na Faso/ Et Zongo est mort brûlé par le
Une œuvre interdite est souvent le signe feu ». C’est ainsi que s’exclamait Alpha
1d’un échec. Elle signale le dysfonction- Blondy , fustigeant les limites de « la
nement d’un ensemble systémique, au démocratie du plus fort ». Mais que
2 3sein duquel l’abus de pouvoir reste une n’a-t-on pas écrit ou flmé sur un tel
vertu. Les États le savent. Recourir à la drame ? N’oublions pas que Sankara
violence des interdits, y compris lors- attend toujours de remonter d’entre
qu’on laisse les extrémistes religieux (au les morts pour redonner leur dignité
Soudan ou en Égypte) agiter le fouet à certains. Norbert Zongo, à qui
Fa4 5du blasphème, irrite, possiblement, koly et Awadi ont également rendu
l’opinion, jusqu’à l’international. Les hommage, était un intellectuel, une
écrans de fumée de la dictature Ben Ali, sorte de poil à gratter, sacrifé pour un
qui a réussi à préserver, longtemps du- délit de vérité. Une parole de trop ! Et
rant, ses intérêts, ceux de ses co action- puis couic ! Six mètres sous terre ! Une
naires et son image de dictateur
éclai1- l a chanson Journaliste en danger.
ré, en usant notamment du tourisme 2- Figures croisées d’intellectuels.
Trajecde masse dans son paradis de pays, en toires, modes d’action, productions
(Karthala 2007) d’a bel Kouvouama, a bdoulaye ont perturbé plus d’un. Mais l’opinion,
Gueye, a nne Piriou et a nne-Catherine Wa-toujours, arrive à percer l’écran, et à
gner, est l’un des nombres écrits parus sur
connaître le sort réservé à l’œuvre ou la question.
à la parole subversive. Agression, arres- 3- Consacré à cette afaire en 2003, Borry
Bana, documentaire de l uc damiba et ab-tation, prison, assassinat, sont là pour
doulaye Menès diallo, pour ne citer que rappeler que des censures d’État – qui
celui-là, avait été censuré par le régime
tâchent, à l’ancienne – perdurent sur Compaoré.
le Continent. Elles sont souvent liées 4- « Cours d’histoire », sur les assassinats
politiques.à des intérêts de type néo libéral (Shell
5- « l e silence des gens bien ».
12 I I n° 105 I Censure autocensure
revue export.indd 12 28/11/2016 17:14:14Censure, sensure, autocensure
Stèle érigée contre un crime d’État, sur la Place de France, à Moroni © Soeuf Elbadawi / Fonds W.I
malédiction que d’autres ont subie, ail- d’une tout autre nature, hélas. Il y a
leurs. Le cas de l’Algérien Tahar Djaout d’abord le fait qu’elle dilue les
responest édifant. Il a été le premier journa- sabilités. Un exemple ! Un artiste, avec
liste sacrifé, pendant la noire période la bénédiction du maire de la capitale,
des groupes armés et des islamistes, le érige une stèle contre un crime d’État,
premier d’une série de cinquante-six. sur la Place de France, à Moroni. Il y
Tous considérés comme étant des est question du tristement célèbre Visa
« suppôts du pouvoir » et des « ennemis Balladur et de ses milliers de morts,
de l’islam ». Romancier, Djaout, de son rendant la France passible de crime
vivant, ne manquait pas de célébrer la contre l’humanité auprès de la Cour
création et la liberté d’expression. C’est pénale internationale. « Passible »,
lui qui disait : « Le silence, c’est la mort / parce que l’État comorien, qui
pourEt toi, si tu parles, tu meurs / Si tu te tais, rait l’attaquer pour déportation de
tu meurs / Alors, parle et meurs ». Une population et disparitions de citoyens
6profession de foi en soi… en mer, ne le fait pas . Un patron de
Le phénomène de la censure ne se
6- l e « Visa Balladur », frontière introduite
réduit pas à ces seuls crimes de genre, par l’État français aux Comores depuis
bien évidemment. La mécanique la 1995, provoque des milliers de morts en
mer entre les îles d’anjouan et de Mayotte, plus couramment à l’œuvre, dans
l’aren dépit de ce que préconise le droit inter-rière-cour des pouvoirs en place, est
national sur le confit d’occupation
oppoCensure autocensure I n° 105 I I 13
revue export.indd 13 28/11/2016 17:14:19Soeuf Elbadawi
gendarmerie interrompt l’artiste et son le cas présent, se mue en un feuilleton
équipe en plein travail, arguant d’un comorien, au sein duquel des
autoriproblème de sécurité automobile. Aus- tés, situées tout en bas de la pyramide,
sitôt après, un préfet, se réclamant du jouent à décider de ce qui doit être
« Secret Défense », s’en mêle. Le maire ou non consacré dans l’espace public.
prend peur et s’eface du paysage. Sauf Pourquoi un pays souverain
s’interdiqu’aucune directive nationale n’inter- rait de rendre hommage aux morts que
dit à l’artiste de poursuivre son projet. la France fabrique dans ses eaux ? Cet
Prévenu, le ministère de l’Intérieur incident, survenu en novembre 2014,
8confrme lui avoir donné son aval. et qui me concerne au premier chef ,
Mais le commandant de gendarmerie s’inscrit dans une logique de censure
et le préfet sont persuadés d’honorer plutôt ancienne, mal digérée par la
les attentes d’une ambassade de France, population, qui se prolonge dans le
qui semble n’avoir rien motivé, au dé- temps post colonial, et à travers
lapart. Cafouillages ? Ce commandant quelle il n’est plus possible de percer la
relève de la Défense nationale, qui main d’un commanditaire direct.
Aun’était pas au courant de l’afaire. Le cun des protagonistes de cette histoire
préfet, lui, dépend de lI’ntérieur, qui ne peut justifer la décision prise, jugée
soutenait le projet. Confusion, colère, illégale et désastreuse par le droit en
viarbitraire. Au fnal, l’artiste renonce gueur. L’artiste avait une autorisation
à son action. Et la Place de France, la du maire, qui aurait dû être annulée
plus ofcielle de l’histoire coloniale ré - en justice pour donner raison aux
cen7cente , ne verra pas surgir de mémorial seurs. Le commandant et le préfet ne
dédié aux victimes du Visa Balladur. peuvent par contre se prévaloir
d’auUne action, certes, potentielle- cune demande, même ofcieuse, de la
ment subversive pour l’État français part de l’ambassade de France, à qui le
en terre ultramarine, mais, qui, dans projet posait (probablement) souci. La
stèle promise, en rapport avec une
hissant l’État français à l’État comorien dans toire de dignité humaine bafouée, est
ces eaux. o n parle de plus de 20.000 morts. donc restée enterrée dans un carton.
au-delà des chifres, il y a la question d’un
Et l’attitude de la population, scan-territoire sous contrôle français, où l’on
dalisée en apparence, n’a rien produit refoule près de 30.000 personnes, chaque
année, annoncées comme «  clandestines  », de dérangeant. On suppose que
l’haalors que la communauté internationale les bitude, faisant aussi l’homme, achève
considère chez elles. r aison pour laquelle
de banaliser les faits, dans ce genre de une organisation de la société civile comme
«  Comité Maore  » parle de déportation de situation. Comme si les gens avaient
population, de crime de masse organisé, de
Cour Pénale internationale, dans ses prises 8- l a stèle aux morts du Visa Balladur est un
de position… de mes projets. il fait suite à Pays de lune I
7- elle accueille déjà l’hommage aux morts Un rêve brisé, une installation présentée au
de 1914-18. Place du Haut-Commissariat Festival des arts contemporains des
Cofrançais à l’époque coloniale, elle est au- mores (Fa CC) à Moroni en 2014.
jourd’hui sacrée place des banques.
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renoncé à leur faculté d’indignation, à qui, sans même s’en rendre compte,
force d’être acculés au silence. enclenche le mécanisme de la censure,
Ce jeu des manipulations – de pe- pour de simples ennuis domestiques à
tites mains jouant à satisfaire, arbitrai- régler ou pour un bakshich refusé à la
rement, une demande fantôme, d’un frontière. L’efet domino agit, ensuite,
commanditaire situé en haut de la et parachève le processus, jusqu’en
pyramide – provoque un étrange sen- haut de la pyramide, en enterrant ce
timent de culpabilité, à l’idée que l’on qui dérange. Du quartier au Palais, les
a peut-être trahi une mémoire natio - vérités à soustraire se conjuguent assez
nale en soufrance. Et le mécanisme a facilement dans une espèce de
connipu fonctionner, grâce aux réfexes in- vence, où s’entremêlent les intérêts des
tégrés d’une population encore sujette individus et des groupes au pouvoir.
au traumatisme colonial. La censure, Un autre aspect de la question,
dans ce cas, n’a nul besoin de s’afcher, c’est la confscation du sens à
trapubliquement. Le mot n’est même pas vers un usage biaisé de la langue. On
prononcé, d’autant plus qu’elle émane, n’imagine pas les violences infigées
initialement, d’une autorité zélée ou à la langue par ceux qui détiennent
deux, à qui la complexité des rapports le pouvoir. Les élites, les médias, les
entre deux États échappe. Le comman- marchands de rêve, savent comment
dant et le préfet ne sont que des petits tordre les phrases, afn de brouiller
maillons d’une chaîne autrement plus l’essentiel de ce qui fâche. Ce travail,
complexe. Et il se serait agi de Dieu minutieux, s’efectue de manière à
ou d’un potentat local, le mécanisme évider chaque mot de son sens. Les
aurait fonctionné, pareillement. Il faut attachés de presse et les publicistes s’y
voir comment un imam pédophile entendent comme larrons en foire. Il
ou un notable incestueux dans un suft de leur trouver un maître à pen -
village quelconque peut contraindre ser (un philosophe à la mode, type
les familles au silence complice dans Bernard Henri Lévy, sur la Lybie, en
l’archipel. La responsabilité du citoyen France) ou une cause humanitaire
est à questionner. Car il participe du (pour la survie des manuscrits de Tom -
bâillonnement, malgré tout. Mais l’en- bouctou, et contre les islamistes), et le
chaînement des décisions est tel qu’il tour est joué, puisqu’il n’y a plus débat.
tétanise le groupe. Ce qui laisse du On ne discute pas de l’urgence et de
temps aux petites mains, qui, rôdées la justice, en faveur du monde des
dépar des années d’usure intellectuelle munis ! On évite surtout de parler des
et de censure banalisée, s’évertuent à sujets à problèmes : les mines d’or du
étoufer le sens des choses, de manière Mali, l’uranium d’Areva au Niger ou
plus sournoise, invisible, continue. le pétrole brut d’un pays déconstruit.
Contrairement à la légende, le scan- Des opérations de communication à
dale n’arrive pas toujours d’en haut. échelle planétaire sont mêmes
organiCe peut être un voisin, un collègue zélé, sées, dans le seul but de soumettre les
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mots à une volonté de puissance bien cette pratique nous emmène presque
déterminée, qui, elle, ne supporte à la limite du grand complot _ Un
pas d’être dévoilée au grand jour, à concept souventefois invoqué pour
moins que ce ne soit pour une cam- disqualifer ceux qui crient au loup
pagne de pub, du genre « démocra- face aux censeurs, de toutes sortes.
ties déchaînées contre obscurantisme Et nous parlons là d’une Afrique
du Sud ». Mais attention ! Parler de mutilée, que l’on soupçonne de
Pose de pierres dans le Jardin de la Mémoire en hommage aux disparus du génocide, par des membres de l’association
« Enfants chef de Ménage », Kigali, Rwanda 2009 © Bruce Clarke
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