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Paysage d'images

De
222 pages
Cet essai porte sur la dimension du visible questionnée dans un contexte contemporain d'espaces travaillés par les images de toutes natures. Les environnements visuels dans lesquels nous sommes plongés avec la culture médiatique, induisent des mutations perceptives fortes. Car un véritable paysage d'images se constitue au jour le jour, comme un processus nous enveloppant insidieusement dans une atmosphère imaginaire et effective. C'est une anthropologie du trouble qui est ici tentée.
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Paysage d'images Essai sur lesformes diffuses du contemporain

Du même auteur

La Métaphore

sociale, Paris, PUF, 1992.

L'Ombre de la Ville, Paris, Les Éditions de la Villette, 1994. Espace, corps, communication, revue ME! n° 21, L'Harmattan, 2004 (sous la direction de).

Alain MONS

Paysage d'images

Essai sur les formes diffuses du contemporain

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
Espace Fac..des L'Harmattan Sc. Sociales, BP243, Université Kinshasa Pol. et Adm. ;

75005 Paris

L'Harmattan

Hongrie

Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

L'Harmattan Italia Via Degli Atiisti, 15 10124 Torino ITALIE

KIN XI

1053 Budapest

de Kinshasa

- RDC

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

@ I ère édition, Les Éditions de la Passion, 2002

http://www.librairieharmattan.com di ffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I @wanadoo.Cr

@

L'Harmattan,

2006

ISBN: 2-296-00045-2 EAN : 9782296000452

À Paulina

L'insaisissable est ce à quoi l'on n'échappe pas. Maurice Blanchot

TABLE DES MATIÈRES
Introduction: Les Débris du réel.. Le monde aspectueI... ll Les processus scintillants. Apparaître et disparaître - La spirale de l'imaginaire. Le trafic des images - Les espaces du trouble - L'événement de l'éclat. Première partie LES SURFACESD'IMPRÉGNATION LA FORME-IMAGE Chapitre premier. - Ambivalence de la photographie
Le déclencheur d'un nouveau régime visuel - La guerre, l'inqualifiable

27

-

Trace,

regard, symptôme.. La nudité, la caresse visuelle. .4 Chapitre n. - Spéculaire, spectaculaire, spectral L'écart du miroir - Le télescopage des instances - La résorption du spectacle.. La saisie spectrale - Indices d'un décadrage. Chapitre III. - Le quotidien et les formes médiatiques .4 Centre et périphérie.. La question de la réception et son au-delà - Le passage imagologique: ouverture et clôture du quotidien. Chapitre IV.-- Écrans et univers symbolique. Totalisation et dissipation 57 Laforme-écran : projection et protection - Le design télévisuel comme symptôme.. Le débordement: imprégnation et déplacement.

ChapitreV.- La danse des formesdiffuses

67

L'énigme de la forme - L'attraction de l'informe - La communication abîmée - Les transmigrations de l'image. Deuxième partie
ESTHÉTISATION GÉNÉRALE ET DIVAGATIONS DE L'ART

Chapitre VI. - Le charivari des apparences
La question phénoménale de l'apparence

79

- Apparition,

apparence,

paraître

-

Une

société dramatique. Pouvoir et ordre du visible - Opacité de la surface. Chapitre VII. Une tératologie de la banalité: l'hyperréalisme en retour 87
- Le sériel,

Surfaces subjuguées

- Des

objets célibataires..

L'opacité

de la transparence

lefétiche, la peau - Figures de l'obscène: esthétique et esthétisation. Chapitre VIII. - L'obscénographie de l'art: Jeff Koons 97 Conjitsion et tension - Au spectre du Kitsch: la stupéfaction de l'image - Ready made de troisième type - Le basculement indéfini: hauteur et bassesse. Chapitre IX. - La plongée paysagère du cinéma 109 L'offrande silencieuse du visuel - La forme sidérale: Wim Wenders.. L'intensité du fragile: Andréï Tarkowski - L'étrangeté indicielle : Michelangelo Antonioni.

ChapitreX. - Les affolementsde l'esthétique

119

Le renversement esthétique - Duchamp: affolement de l'œuvre et accouplement des images - Le principe design' symbolique, signifiance et fuyance de l'objet L 'esthétisation générale: milieuxformels etfugacité de la matière. Troisième partie LA VILLE DIFFUSE MÉLANCOLIE DES SEUILS Chapitre XI. - Architecture, image, déchirure 135 Les propriétés émulsives de l'image - Le glissement: inachevé, faille, tache .. Composition et décomposition: les espaces accidentels - Le pouvoir analogique de la ville. Chapitre XII. - Les espaces mêlés: sites, demeures, médias Le mass-medium comme révulsion spatiale - Métamorphoses du site: publiques et bâti - Explosion du cadre. 149 images

Chapitre XIII. - La communication débordée des villes 157 Les politiques d'images des villes: entre réel et fiction - La rencontre avec la matière urbaine - Une symbolique flottante. Les spasmes du modèle.

ChapitreXlV.- Le paysageurbain comme hantise 167 Cadrage écologique et spatialité sauvage les masques - Fiction et démesure L'opacité vitale de la ville.
"

Quatrième partie POUVOIRS DE LA FAILLE Chapitre xv. - Polymorphie de l'événement... 177 La friche des événements - L'événemential, le temps de l'ouverture - L'événementiel, le temps de la mixture - L'événementalité, le temps de la blessure. Chapitre XVI. - Les figures de la distorsion 187 Les figurations anamorphiques - Oscillations discrètes - Les tensions de la société Errance des croyances. Chapitre XVII.- La blessure du visible 199 Le partage du regard - Visage, masque, visible - Exhibition et exorbitation Battements de lafaille - Aspectologie du dia-bolique: l'écart d'un présent. Bibliographie
Index ... ...

207
2 I3

Sources

Certains chapitres sont parus sous forme d'articles. vrage. Tous les autres textes sont inédits. « Une tératologie de la banalité;
1998.

Certains d'entre eux ont été remaniés pour l'ou-

-

l'hyperréalisme

en retour» est paru in Champs visuels, n° 5, Paris,

l:Harmattan,

de l'art; Jeff Kaons » est paru sous le titre « Une ob scénographie de l'art - « Cobscénographie la Cicciolina, le corps déconcertant» inArts de chair, Bruxelles, La lettre volée, 1999.

1. Kaons,

-

« La plongée paysagère du cinéma» est paru sous le titre « Le bruit-silence ou la plongée paysagère », in Colloque Les paysages du cinéma, Seychelles, Université de Tours, Champ Vallon, 1999. « Le paysage urbain comme hantise»
Paris

-

est paru in Colloque Écologie urbaine, Paris, École d'archi-

tecture

La Vi11ette, Éd. de la Vi11ette, 2000.

- « Polymorphie de l'événement» est paru in Colloque Temps, médias et démocratie, Rennes, Université Bordeaux III, Éd. Apogée, 2000.

INTRODUCTION

LES DÉBRIS DU RÉEL
Le monde aspectuel
Le trouble des limites induit par la communication moderne constitue le fil d'Ariane de cet ouvrage. Avec la culture de l'image, la multi-médiatisation, l'existence quotidienne semble être dédoublée, sinon démultipliée par les reflets, les miroitements, les scintillements, des machines spéculaires, spectaculaires ou spectrales. Un tel phénomène constitue peu ou prou un espace culturel où la dimension visible du monde est mise en tension. Le processus se développe à travers divers opérateurs qui travaillent contradictoirement le statut du visible dont nous appréhendons la teneur paradoxale à travers quatre parties concernant les modalités d'un réel en brisures, avec les phénomènes de l'image diffuse, des arts visuels, de la ville sans limites, de la faille. Il fallait rendre compte d'une traversée de ces objets divers qui élaborent convulsivement un monde de formes visibles dans lequel nous naviguons, nous tourbillonnons, tant bien que mal. Car tous ces phénomènes peuvent être appréhendés du point de vue de l'image, ils sont comme des incarnations antinomiques de celle-ci dans l'espace public. Cette incrustation sociale de l'image est devenue rapidement une évidence qui change la donne sociologique de partage entre le réel et l'imaginaire. Dès lors cette imprégnation matérielle (trafic de la communication) et mentale (imaginaire public) se fait sentir nettement. Elle semble être le résultat d'une production d'un environnement de formes et de déformations qui échafaudent les sociétés. Ils s'agit là d'une interrogation transdisciplinaire ancienne; aussi bien sociologique, esthétique ou anthropologique (Simmel, Bataille, Leroi-Gourhan). La question de la forme, de sa dégradation possible, de ses métamorphoses, nous conduit fatalement vers le monde des apparences qui prend de multiples aspects aujourd'hui. Nous partons d'un simple constat: dans le contexte social d'une multi-médiatisation, les formes visibles sont quantitativement de plus en plus importantes. Nous assistons à une esthétisation généralisée produite par l'ubiquité et par la profusion des images, des signes, des apparences, soit dans l'espace urbain, soit dans le lieu privé. Tous les éléments composites de la vie semblent pouvoir être ramenés à un fondu enchaîné selon le modèle d'un habillage esthétique qui aurait les caractéristiques de l'image-écran diffuse. Vesthétisation générale de la société contemporaine, articulée à l'ubiquité médiatique, participe assurément de l'institution du réel pour reprendre l'expression de Michel

12

LA TRAVERSÉE DU VISIBLE

de Certeau (I). Nous assistons à une expansion remarquable du modèle esthétique au-delà du domaine de l'art: la publicité, le sport, la mode, l'urbanisme se présentent selon des figures esthétiques ou prétendues telles. Cependant un tel processus de coloration d'une réalité construite et quasi détruite simultanément par des artefacts visuels, aboutit nécessairement à une perception difficile, défaillante même, de l'ensemble. La cohorte des « experts» qui se brisent dans leurs prévisions, est symptomatique de cette impossibilité à percevoir un « tout », un ensemble clair et cohérent. Au contraire le caractère informe de notre société se profile puissamment avec la démultiplication des images. La pro-fusion des formes de notre environnement médiatico-urbain semble comme encombrer la transparence programmatique de la sphère technologique et commerciale. De manière accidentelle l'imparfait se glisse insidieusement au cœur de l'idéologie de la perfection, de la performance. Des zones d'ombre envahissent subrepticement la lumière aveuglante des multiples écrans. Si le système se veut parfait dans sa mise en visibilité, s'il réussit dans sa propre simulation, il n'en reste pas moins qu'il engendre aussi sa part opaque, ou ses lignes de fuite, écarts insituables dans une intentionnalité des stratégies. Il me semble que la réversibilité se joue dans des effets d'opacité difficiles à signifier en termes institutionnels.

Les processus scintillants, Apparaître et disparaître Mon hypothèse revient à dire que dans un contexte de saturation d'images et de formes, l'espace du visible se complexifie, devient disparate. Ainsi dans notre relation quotidienne à l'espace hétérogène dans lequel nous sommes, le visible apparaît et disparaît continuellement de telle façon que nous ne savons pas si ce mouvement est pour lui-même ou en nous-mêmes. Nous avons alors le scintillement du visible. Fondamentalement il s'agit des fluctuations des apparences qui constituent l'être, au dire d 'Hannah Arendt: « Nous aussi sommes des apparences, avec nos arrivées et nos départs, nos apparitions et nos disparitions (l)... » Peut-être la réalité du monde des phénomènes réside dans ses effets, dans ses apparitions, même si nous pouvons soupçonner un fondement secret, inconcevable pour nous, qui ne peut que trans-paraître par moments. Le visible tel que le conçoit Maurice Merleau-Ponty est une texture, c'est-à-dire « la surface d'une profondeur» qui opère comme tissu conjonctif des horizons extérieurs et intérieurs (tous ces éléments sont redéployés dans notre dernier chapitre « La blessure du visible»). Mais aussi il ne faut pas oublier que toute expérience du visible est donnée dans le temps des mouvements de regards, par un contexte qui inten-

1. Michel de Certeau, L'invention du quotidien, Arts de faire, Paris, Gallimard, 1980. 2. Hannah Arendt, La Vie de l'esprit, t.l, Paris, PUF, 1981, p. 37. Sur ce thème cf. notre chapitre « Le charivari des apparences ».

LES DÉBRIS DU RÉEL

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sifie ou diminue ces mouvements. De plus selon la conception merleau-pontienne : « La surface du visible, est, sur toute son étendue, doublée d'une réserve invisible (3) », il ne s'agit pas alors d'un invisible extérieur, abstrait, métaphysique, mais au contraire il est de ce monde, ill 'habite et le rend visible. Cette réciprocité immanente du visible et de l'invisible, en tant que condition première de l'un et de l'autre, s'effectue par une sorte de repliement des deux dimensions l'une sur l'autre, par une sorte« d'invagination» comme dit l'auteur. Brefla démonstration fameuse du philosophe souligne trois aspects que nous retiendrons parmi d'autres. Le visible comme tel est une surface qui renvoie à de la profondeur, ou à de la lumière qui contraste avec de l'obscurité. Il y a accouplement du voyant et du visible avec l'expérience de la« chair du monde », ainsi le regard (ou la perception) est le point où se croisent les métamorphoses de l'un par l'autre. Enfin l'invisible est au cœur du visible intrinsèquement mêlé, le rendant hybride et fragile. Avec l'accélération visuelle de la société médiatique on peut constater un certain nombre de décrochages, d'écarts par rapport à ces définitions du visible. Car on peut dire que nous avons affaire à de plus en plus de « surface» et de moins en moins de profondeur (superficialité des messages, perte de profondeur de champ des images), ainsi le regard est absorbé par des techniques de visualisation sophistiquées (images numériques), le visible est sacrifié dans la mesure où l'invisible ne peut plus se nicher dans un espace hyper-visuel (4). Qui peut nier de telles réalités, qui peut négliger une telle propension des sociétés post-modemes ? Cependant il faut voir ce qui se passe de près, dans les détails si l'on peut dire, qui sont des traces, des indices, des symptômes. On pourra alors constater dans cette mort annoncée du visible par le visuel une tension à l'œuvre. On comprend que les formes surgissantes et vues ne sont plus liées à une sorte de totalité métaphysique qui engloberait l'invisible comme condition, comme axiome, mais résultent d'agencements inattendus de notre quotidienneté. Agencements collectifs d'énonciation, (comme disent Gilles Deleuze et Félix Guattari), mais aussi d'objets, de formes, de situations, d'images, de corps, qui engendrent une nappe visible certes diffuse et discontinue. Ce sont les effets de composition et de décomposition entre les expériences urbaines, médiatiques, objectales, subjectives, spatiales et temporelles que nous pouvons vivre aujourd'hui. Il n'en résulte pas toujours une destruction du visible, mais la disparité, la fugacité, la fuyance, sont à l'œuvre comme éléments de reformulation d'une texture paradoxale. Au même moment la disparition et le retour du visible sont possibles dans nos trajets communs: rapport aux images, à la ville, à l'art contemporain, à la société, aux individus circulant entre réel et virtualisation. Cette loi de concomitance phénoménale est peut-être difficile à saisir, cependant qu'elle remet en scène un processus de croyance, du moins dans les formes. I.:historien de l'art Georges Didi-Huberman, penseur des figures à l'œuvre,

3. Maurice 4. C'est

Merleau-Ponty,

Le Visible

et l'invisible,

Paris,

Gallimard

(1964), au visuel,

coll. « Tel », 1986, p. 199. Paris, PUp, 1996.

la thèse

forte développée

par Alain

Gauthier,

Du Visible

14

LA TRAVERSÉE DU VISIBLE

remarque qu'il n'existe pas de croyance sans disparition d'un corps. Une religion comme le christianisme par exemple serait une immense gestion symbolique de la disparition et de l'apparition: « Ainsi le Christ n'en finit-il jamais de se manifester, puis de disparaître, puis de manifester sa disparition même (5). » Le mouvement de scintillement des fonnes est donc intrinsèque à notre culture d'essence religieuse, avec le processus de disparition et de résurrection des apparences divines ensuite progressivement laïcisées. Cependant on a marqué visuellement ce mode aspectuel, on l'a fixé et représenté à travers la figuration de l'art occidental. Il s'agissait de stabiliser, de temporaliser, le processus scintillant dans un univers symbolique (ce dernier n'est pas aussi structuré et rigide qu'on le dit, il peut y avoir des fluctuations, des indétenninations, en son sein). Avec l'accélération de la circulation des images le fonctionnement d'apparition et de disparition des fonnes est vécu dans sa crudité quotidienne. Avec la superposition immanente des images dans l'espace, leur simultanéité temporelle, la rapidité des successions fonnelles tient lieu d'effacement ou presque. Cet effet d'effacement par empilage monstrueux des signes, nous laisse cependant le loisir d'entre-voir notre monde. Ce qui ne peut pas être vu du fait de la masse, de la densité des signes émis et reçus, peut cependant être aperçu. Telle est notre posture contemporaine, celle de l'entre-voyeur des choses. Un aperçu renvoie à une vision, donc aux aspects de notre environnement (aspectus, aspicere: « regarder »), c'est-à-dire aux manières dont une chose se présente aux yeux en véhiculant une force du dehors, un événement de l'extérieur, même si nous projetons nos fantasmes, notre part subjective sur les objets du réel. C'est ce télescopage aspectuel que nous voulons appréhender à travers les débris du visible qu'occasionne la violence de notre contemporanéïté.

La Spirale de l'imaginaire.

Le trafic des images

~image est non seulement une sorte de machine de vision, mais aussi une machine à transfert, d'affects, de pulsions, d'inconscient. Elle se manifeste ostensiblement mais aussi elle se dérobe continuellement. Sans doute peut-on la placer sous l'égide du sphinx, figure symbolique hybride. Or le sphinx, s'opposant à Œdipe, n'est pas simplement au dire de Giorgio Agamben un signifié caché derrière un signifiant, mais il incarne l'énigme qui est une « puissance protectrice qui repousse l'inquiétant en l'attirant à soi et en l'assumant (6) ». ~énigme appartient au domaine de « l'apotropaïque» (Agamben), et met à nu le mouvement d'attraction et de répulsion. On peut dire que l'image tient du même paradoxe, elle est parcourue par un double mouvement presque instantané, elle est agitée et troublée par une duplicité du regard qui attire et repousse, rapproche et éloigne, jouit et diffère, fait apparaître et disparaître.

5. Georges Didi-Hubennan, Phasmes, Paris, Éditions de Minuit, 1998, p. 184. Cf. Chap. « Dans les plis de l'ouvert». 6. Giorgio Agamben, Stanze - Parole et fantasme dans la culture occidentale, Paris, PayotlRivages, 1998, p. 231.

LES DÉBRIS DU RÉEL

15

Or ce que nous appelons l'image-écran déborde de toutes parts son cadre institué (les médias) pour se transférer, se greffer à des objets de l'espace social, modélisant celui-ci selon sa forme. Ainsi la spatialité, les choses, l'architecture, les corps et leurs ornements, la création artistique, le paysage scénographié, les façons de vivre l'événement, de subir l'exclusion, sont imprégnés, imbibés, par l'image-écran qui nous arrive du cinéma, de la télévision, de l'informatique, avec leurs différences concernant la place du spectateur (être avec, devant, dedans l'image). Un déplacement formidable et un transfert des formes se produisent des médias vers tous les objets de la vie quotidienne. Cette imprégnation écranique s'effectue par une surimpression de l'image dans l'espace social, c'est-à-dire par accélération et simultanéité de tous les motifs sur un même plan. Ainsi l'événement de l'image-écran survient de partout, il n'a plus de « cadre» réservé, il est décadré. La spirale des images comme mouvement caractéristique de notre époque aboutit à cet imaginaire matérialisé et immatériel que nous voyons œuvrer dans l' esthétisation généralisée de la société. Une spirale est une courbe plane qui s'écarte de plus en plus du point autour duquel elle fait une ou plusieurs révolutions. Elle est donc la forme d'une courbe tournant autour d'un pôle dont elle s'éloigne (spirale d'Archimède). N'est-ce pas cette trajectoire courbée qu'induisent la densité et la circulation des images aujourd'hui via la multi-médiatisation ? Si le support médiatique de l'écran a pu constituer le pôle « originel », on perçoit maintenant que les images en se déchaînant engendrent cette courbe qui s'éloigne de plus en plus du pôle pour transformer, métisser tous les objets en une duplicité réel/fiction, présence/absence, lieu/nonlieu. C'est ce mouvement que nous voulons souligner ici même, et que j'appelle l'esthétisation généralisée. Dès lors il faudrait s'intéresser à la constellation formée par les images, qu'elles soient iconiques (médiatiques, esthétiques) ou mentales (métaphoriques, cognitives, inconscientes). Il faudrait prendre en compte le télescopage de toutes les images dans nos existences, leur contact, leur disjonction, leur confrontation, leur contraste. Comment vivons-nous le fondu-enchaîné des images matérielles et mentales dans une société hyper-médiatique? On ne peut que tourner autour de la notion d'image, graviter autour d'un point aveugle rayonnant les activités d'une culture contemporaine. Cependant rien ne semble échapper à cette image diffuse qui s'écarte de ses canons iconographiques pour envelopper de son voile transparent les pratiques quotidiennes et symboliques. On peut reprendre la définition de I'helléniste Jean-Pierre Vernant et la repenser: « l!image conçue comme un artifice imitatif reproduisant sous forme de fauxsemblant l'apparence extérieure des choses réelles... (1) »Tous les termes de cette distinction sont intéressants, car ils instituent dans leur corrélation une véritable taxinomie de l'image. Il est vrai que la théorie de la mimesis, avec les grecs, nous mène de la présentification de l'invisible à l'imitation de l'apparence. Le symbole (divinité actualisée), au dire de Vernant, se transforme alors en image c'est-à-dire

7. Jean-Pierre

Vernant, Entre mythe et politique,

Paris, Seuil, 1996, p. 361.

16

LA TRAVERSÉE DU VISIBLE

en imitation technique et experte, en procédé illusionniste, nous projetant dans le« fictif», l'art. Vauteur précise qu'à côté du mythe (récits) et des rituels (actes) il y a les faits defiguration propres à tout système religieux. Par exemple la figure de l'idole doit « établir avec l'au-delà un contact réel, l'actualiser, le présentifier (8) », mais aussi elle doit marquer l'incommensurabilité entre le divin et l'humain, en soulignant « ce que ce divin comporte d'inaccessible, de mystérieux, de fondamentalement autre et étranger ». Tel est le paradoxe de l'image-idole, telle est la tension agissante entre la nécessaire incarnation, la réalisation corporelle et humaine, et l'altérité, l'inhumain, l'incorporel, l'étrangeté, les dieux. Maintenant nous ne sommes plus dans l'image-idole mais dans l'image-fétiche, comme l'ont expérimenté les hyperréalistes américains dans les années 1970. Nos images ont de moins en moins un référent (avec le virtuel) auquel ressembler, elles seraient plutôt dans une semblance du réel qui se veut plus « réaliste» que la réalité tout en la déréalisant complètement. Il s'agit d'une ère post-réaliste où les images ne reproduisent plus l'aspect extérieur des choses réelles par un procédé mimétique, mais plutôt elles enveloppent les choses qui vont se développer et se reproduire sur des surfaces, sur des modèles pelliculaires propres à l'image diffuse et profuse. Dans un tel contexte de renversement taxinomique, il s'agit pour moi de souligner l'ambivalence de l'imaginaire. D'un côté il existe un bloc d'images de toutes sortes instituant le « lien social », d'un autre côté un mouvement d'ouverture se

déploie vers l'indéfini, le diffus, l'informel, le trouble, le fantasme. La loi des effèts
contraires conjugués semble culminer avec la simultanéité d'une structuration et d'une déstructuration des imaginaires en tumulte. Si l'on admet que le rapport à l'image est un élément constitutif du principe social (9), alors nous assistons à un bouleversement du régime de l'imaginaire avec la médiatisation, l'urbanisation intense et l' esthétisation conquérante. Une nécessité se fait sentir d'aborder les trois phénomènes ensemble, au-delà de leurs clivages. Car ils entrent en résonance forte, traversés dans leur constitution par lafluidité massive des images diffuses qui altèrent les formes constituées, instituées, symboliques. Et le procès d'esthétisation extensive des signes constitue ce que nous nommons le mouvement de la blessure. En fait nous assistons à deux aspects contradictoires: la projection imaginaire est démultipliée par les miroirs médiatiques, est favorisée par la toile des icônes omniprésents dans l'espace social et mental, mais l'imaginaire subjectif, singulier, semble être amoindri, sinon anéanti, par la substitution de la fiction technique. La paradoxalité extrême de l'imaginaire contemporain consisterait en une chair de l'image mais qui serait en permanence irréalisée, en une potentialité de jouissance de l'image mais qui serait comme éloignée, différée, inabordable. Certes la conception bachelardienne d'un imaginaire social en tant que dynamique inconsciente inaugurant« un

8. Ibidem, Fayard,

p. 363. 1994.

9. Hypothèse défendue par Pierre Legendre, in Dieu au miroir - Essai sur l'institution des images, Paris,

LES DÉBRIS DU RÉEL

17

rapport signifiant de l'homme au monde (10)>> toujours à considérer, mais comme est en survivance. Car le nœud de l'imaginaire post-moderne est engendré par la puissance médiatique de la fiction qui définit le champ du réel. On considère avec Georges Balandier que « le changement de régime de l'imaginaire révèle et accompagne la grande transformation, dans son mouvement et dans ses crises (Il) », ceci dans tous les domaines névralgiques en pointe: sciences, technologies, biologie, astro-physique, médias, arts, libération sexuelle, refiguration religieuse, crise du politique... Un tel bouleversement prend desfonnes visibles dans l'espace social avec le partage des apparences modernes, il suffit de le capter dans les interstices, les écarts de la vie quotidienne : ce que les photographes font mieux que les autres lorsqu'ils se laissent porter par l'événement infinitésimal, par l'intensité de l'ombre et de la lumière. De fait le réel et l'imaginaire deviennent indiscernables, incontournables dans leur hybridité, avec le fictionnement généralisé (12) caractérisant une culture des écrans, de l' esthétisation des formes, d'urbanisation métissée ou incertaine, d' événementialité polyphonique. Nous devrions prendre en compte le trafic de l'image dans tous les sens. Car l'image s'éparpille dans une circulation de plus en plus rapide. Elle est objet de négociation, on développe son commerce à travers les applications technico-médiatiques qui modifient l'espace, le temps, les corps. Elle est le lieu de manipulations sournoises, d'artefacts de plus en plus sophistiqués (nouvelles technologies) concernant la production des apparences politiques, publicitaires, sociales, esthétiques. Enfin il peut y avoir une sorte de clandestinité de l'image à travers l'art, nous donnant à contempler d'autres figurations par des stratégies illicites qui contournent, altèrent, déplacent, l'image, en« répondant» ailleurs à la question de la massification médiatique (je pense à I'œuvre de Cindy Sherman (13),par exemple). Ainsi le spectre de l'imaginaire contemporain parcouru par ces coordonnées et ces écarts, peut être défini aujourd'hui par tous les aspects du trafic: circulation, commerce, manipulation, artefactualisation, clandestinité.

Les espaces du trouble À partir du constat de cet imaginaire en spirale lié aux transferts multiples de l'image aujourd'hui, la catégorie du « trouble» considéré comme une force dissolvante et une puissance émotionnelle, semble traduire idéalement un état des choses, une confusion extrême des formes sociales et esthétiques particulières à notre période. La polysémie du trouble dit le tumulte, le brouillage des référents, le déchirement

1O. Alain Pessin, Le Mythe du peuple, Paris, PUF, 1992, p. 30. Il. Georges Balandier, Le Dédale, Paris, Fayard, 1994, p. 108. Cf important chap. « Les carrefours de l'imaginaire ». 12. Sur ce thème Marc Augé, La Guerre des rêves, Paris, Seuil, 1991. 13. Cf Catalogue Retrospective Cindy Sherman, Museum of contemporary art of Chicago and Los Angeles, Ed. Thames and Hudson, Paris, 1998.

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culturel, la perturbation des corps et des esprits, la désorientation spatiale, le chaos social. Mais aussi elle souligne l'indéterminé, le mélange, l'altération, le vertige, l'émotion, l'apparition, comme des possibles ou plus exactement comme des expériences de l'impossible qui ouvrent des espaces potentiels. Or tous les corps visibles, apparents, que nous abordons sont traversés obliquement par cette multiplicité sémantique et impulsionnelle du trouble. Que cela soit avec les écrans quotidiens et les formes qu'ils diffusent, avec la photographie, l'art contemporain, le cinéma-paysage, la ville aux limites incertaines, l'architecture comme image, la pluralité de l'événement, le corps exclu, ou avec la matière, les distorsions opèrent radicalement dans un contexte de communication transparente qui absorbe les représentations. Les pouvoirs du trouble constituent à la fois notre catastrophe et notre chance, ils instaurent partout un paradoxe patent à la limite insaisissable pour une rationalité purement causale. Il est certain que l'effet de trouble, dont nous vivons les brouillages successifs dans notre existence quotidienne (vie privée / vie publique par exemple), constitue un objet phénoménal, anomalique même, dont quelques rares chercheurs ont tenté de délimiter les contours fuyants, par le biais de la philosophie des espaces ou de l'esthétique (14)par exemple. Or, c'est selon une telle « catégorie », une telle notion (je ne dis pas concept) que nous pouvons appréhender les circulations et les perturbations des limites formelles, spatiales et temporelles, induites par l' esthétisation générale des images propre à la communication. Le trouble signifie et indique précisément les dé-placements remarquables, les entreprises d'altémtion et de distorsion entre les causes et les effets, le public et le privé, les émetteurs et les récepteurs, l'espace et le site, la durée et l'instant, le général et le singulier. Mais il exprime aussi métaphoriquement et aléatoirement un état mental propre aux « singularités quelconques» (Giorgio Agamben), une réponse homéopathique, discrète ou violente, au temps des incertitudes, à l'époque des contradictions extrêmes dans laquelle nous sommes plongés. La dimension « esthétique» du social a toujours existé avec le spectacle, les apparats du politique, les signes des classes, et surtout avec le placement des corps dans till espace sensible (15).Le terme d'esthétique n'est pas à appréhender seulement dans sa définition hégélienne d'un temps d'une science de l'art, ou même sous l'angle du sublime des créations artistiques. Il serait plutôt à saisir dans son acception sirnrnelienne qui relève les « tendances architectoniques dans l'être social» qui vont de la symétrie (société pyramidale) à l'asymétrie (société libérale). Georg Simmel peut écrire: « Symétrie veut dire, esthétiquement, que l'élément singulier dépend de son interaction avec tous les autres, mais, en même temps, que la sphère ainsi désignée est fem1ée sur elle-même; les formations asymétriques au contraire accordent, avec un droit plus individualisé pour chaque élément, une plus grande marge pour

14. Cf. François Dagognet, Le Trouble, Paris, Les empêcheurs de tourner en rond, 1994. Ou dans un tout autre domaine Guy Scarpetta « Le trouble », in Art Press, 1992, n° hors-série. IS. Sur cette question cf. Jacques Rancière « Esthétique de la politique et poétique du savoir », in Espaces temps, n° 55, Paris, 1994.

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des relations qui s'étendent librement dans l'espace (16).»Ainsi des modèles esthétiques innervent l'ensemble de la société, de ses activités, selon des polarités fonnelles entre la symétrie et l'asymétrie. Cette tension est à l'œuvre, me semble-t-il, de manière exacerbée dans notre post-modernité par des ruptures de symétrie continuelles. Véclatement est toujours sous-jacent dans les domaines médiatiques, urbains, artistiques. C'est ainsi que le phénomène du trouble se glisse partout, car il est aussi la perturbation des catégories, il est ce qui décompose la délimitation de la catégorie même. Face à ce danger le système se durcit toujours plus, se fonnalise, s'abstrait jusqu'à la perfection idéalisée, avec les nouvelles technologies, à travers la vitesse opérationnelle des machines virtuelles. Dès lors il s'agit d'apprécier les attractions symétriques ou les fonnations asymétriques à l'œuvre dans la société. Et même aussi de signifier les répulsions et les défonnations (symétriques / asymétriques) qui scandent à un rythme endiablé notre contemporanéité. Car la troisième figure qui serait particulière à notre période est celle de la dissymétrie à mon avis, en tant que défaut de symétrie proliférant au cœur du système. Cette troisième fonne et étape nous ouvre à ce que nous pouvons désigner comme la transmodernité dans tous ses sens implicites: phénomènes de fluidité, de traversée, d'exacerbation des signes de la modernité. Une anthropologie figura le de la communication est tentée pour analyser le statut paradoxal du« visible» dans une société de prolifération des images, d'exponentialité des formes fluides. Car le régime du visible est en tension permanente, il oscille entre une esthétisation généralisée propre aux dispositifs techniques, urbains, publicitaires, aux modes de visibilité, et une opacité caractéristique d'une époque qui devient « illisible» en quelque sorte. Dans notre rapport au monde, à l'espace du dehors, se produit-il une mutilation de l'épaisseur du visible (pour parler comme Merleau-Ponty) opérée par la simultanéité des images-écrans, ou bien un retour de l'énigme du visible dans une dimension spectrale, secrète, sacrificielle? Ce qui est difficile à saisir, peut-être, est que les deux phénomènes peuvent avoir lieu en même temps sans pour autant s'annuler l'un l'autre. Entre la trace et l'aura, pour reprendre Walter Benjamin, le trouble s'installe, car la reproductibilité technique frôle la singularité, les machines de vision jouent avec l'unique apparition, avec l'inquiétante étrangeté de la lumière, un halo lointain et prégnant. Ce mouvement de l'ouverture et de la clôture est celui de la ville même par rapport au flâneur: « Elle s'ouvre à lui comme un paysage et elle l'enfenne comme un salon (17).»Mon propos s'inscrit bien dans cette projection benjaminienne d'un jeu entre la limite et l'illimitation, des passages possibles entre ce qui fait système et ce qui ouvre, entre des territoires et des déterritorialisations, entre la spéculation théorique, l'observation et la poétique du langage, si cela est encore possible. La première partie s'interroge sur le phénomène d'imprégnation de l'image-

16. Georg Simmel, La Tragédie de la culture, Paris, Rivages, 1988, p. 133. Cf. chapitre lumineux « Esthétique et sociologie» (1896). 17. Walter Benjamin, Paris, Capitale du XIXe siècle, Paris, Cerf, 1989, p. 877.

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écran dans la vie sociale, mais aussi sur la photographie comme symptôme et forme symbolique première d'une « médialisation » du monde. On peut opposer la médialisation comme processus capillaire intériorisé, soft, de la communication, à la médiatisation comme modèle guerrier de conquête de la société par les médias, moment hard en quelque sorte. En tout état de cause les écrans sont partout dans l'espace social, public ou privé, et ils diffusent la forme-image que nous incorporons dans nos pratiques de réception mais aussi de création. En un sens l'articulation entre les phénomènes spéculaires, spectaculaires et spectraux constitue le tissu de notre environnement culturel troué de tensions et de paradoxes. La deuxième partie examine l'incertitude intéressante engendrée par les créations esthétiques aujourd'hui. Le phénomène d'affolement des formes et des référents artistiques est sans nul doute lié à la reproductibilité infinie des images, à la prolifération technique. La réponse est elle-même hyperbolique et ironique, comme avec les hyperréalistes américains des années 1970, ou encore JeffKoons, qui mettent en scène des fétiches en série dans une sorte de parodie tautologique de la société marchande de communication. D'une toute autre façon le paysage devient indéterminé, efface ses contours, avec le cinéma dont les silences visuels nous « parlent» (Wenders, Tarkovski, Antonioni). .. La question phénoménale des apparences traverse les champs et les objets, il faut donc en établir une taxinomie, elle-même prise dans un tourbillon des formes. Paradoxalement l'opacité semble se nicher au creux des modèles de surface qui ponctuent notre existence sociale, car accompagnant ce vaet-vient incessant entTe l'esthétisation en cours et les créations artistiques dont les images se télescopent avec force. La troisième partie dans un même ordre d'idée, aborde la ville dans son espace mêlé, saturé, raturé. Le paysage urbain est une « scène» pathétique, ou bien informe, par son architecture déchirée, ses sites complexes et déplacés, sa communication débordée, ses images explosives (cinéma) ou implosives (médias). ~architecture en effet joue un rôle primordial dans l'incarnation matérielle du déplacement de l'image médiatique. C'est dans cette rencontre entre la matière du bâti et l'immaterialité des médias qu'on peut déceler les propriétés de l'image émergente: effet de surface, montage et collage, transparence, discontinuité, habillage et déshabillage... Lesfigures du vide de l'espace urbain qui engendrent cette mélancolie des seuils, des passages possibles pour l'habitant-récepteur que nous sommes devenus, s'accompagnent néanmoins de nouveaux dispositifs du visible où le regard se métamorphose. C'est ainsi que nous sommes dans la ville diffuse dans tous les sens. La dernière partie enfin questionne l'hypothèse de lafaille au sein d'un système sc voulant parfait, avec l'idéologie de la performance et de la perfection des individus. Dans une période caractérisée par la médiatisation, l'urbanisation, l'esthétisation par les images et les signes, lcs déchirures ou les « blessures» (pour parler comme Gcorges Bataille) apparaissent subrepticement ou silencieusement, nous faisant douter de la réalité, de la solidité, du système des représentations. Par exemple avec les manières contradictoires, inconciliables, de vivre l'événement qui sont ontologiques, médiatiques, sociales (événemcntial, événementiel, événementialité). Mais aussi avec le corps impropre de l'exclusion qui, par son retrait ou son hyper-

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visibilité, dissout les certitudes, les référents économiques et culturels, en tant que puissance de la fragilité. Toutes les figures de la distorsion sont envisageables maintenant puisque le mouvement des écarts se creuse dans tous les domaines. On peut penser que le système est clôturé, forclos, alors que les fissures discrètes prolifèrent sur les surfaces, les lignes de fuite auréolent l'ensemble malgré lui. La circularité du visible engendre une blessure qui est amputation et ouverture, telle est l'ambivalence essentielle à saisir au vol. La faille est l'expression du principe d'inachèvement qui altère la transparence aux choses.

Uévénement de l'éclat Éclats, comme des fragments d'un miroir qu'on brise, mais aussi comme l'intensité d'une lumière vive, ou plutôt comme un scintillement, le miroitement d'une clarté lovée dans l'ombre. Véclat a à voir avec l'éclair et l'éclipse, une brillance fulgurante et un aveuglement momentané. N'est-ce pas de cette façon que nous vivons l'étendue du visible aujourd'hui dans ses différents aspects sensibles? J'interroge dans cet ouvrage la culture profuse des images diffuses qui, par certains côtés, implique l'effacement du monde comme tel. Plus exactement comme l'écrit Maurice Blanchot: « Vimage, présente derrière chaque chose et comme la dissolution de cette chose et sa subsistance dans sa dissolution (18)», il y a toujours ce battement d'une disparition et d'une réapparition propre à l'image-imaginaire que l'écrivain analyse admirablement dans son texte « les deux versions de l'imaginaire (19)». À travers ce mouvement paradoxal nous ne captons que les débris, les restes du réel si l'on peut dire, qui cependant prennent formes visibles disparates, ponctuelles, mais revenantes. Brefle contraire de la signalétique qui fonctionne par signaux-stimuli et appelle un mécanisme imperturbable de réponses d'inspiration béhavioriste. Car l'image (toute image?) nous parle dans« le voisinage d'un dehors », elle tend miraculeusement vers le vide, vers l'indéfini. Vesthétisation de la société par les images médiatiques est notre démesure visuelle en créant une sorte de blessure du visible, comme nous l'examinons dans la traversée des objets de cet ouvrage. Mais la blessure est aussi un lieu sacrificiel fondamental eO). C'est par des blessures interposées, interférentes, que la « communication » entre les êtres a lieu réellement, puisqu'elle requiert paradoxalement le silence, l'obscur, les mots rares, l'énigme du réel. Il Y a l'événement de l'éclat et l'éclat de l'événement qui se déroulent dans la dimension visible du monde, l'espace des apparences. Or, toute situation est de l'ordre d'une nudité, elle peut se définir comme la présence incalculable de ce qui nous

18. Maurice Blanchot, L'Espace littéraire, Paris, Gallimard, 1955, p. 346. 19. Ibidem, p. 345-359. ] 20. Georges Bataille, Œuvres Complètes, t. V, Le Coupable, Paris, Gallimard, 973, p. 26]. « En toute réalité accessible, en chaque être, il faut chercher le lieu sacrificiel, la blessure. »

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arrive, car cela est incongru, aléatoire, indéterminé ou fatal dans les formes temporelles (cf. notre chapitre« Polymorphie de l'événement »). I.;aura de l'événement réside dans son caractère décontenançant, car il advient toujours là où on ne l'attend pas. Quelque chose arrive, c'est-à-dire déchire, éclate, le système des représentations. Le temps de la survenue s'oppose au temps de l'attendu, dans la mesure où, comme le précise Jean-Luc Nancy, la surprise de l'événement<< prend quelqu'un là où il n'est pas, ou encore elle le prend, le saisit, le transit en tant qu'il n 'y est pas el)... »Quelque chose se dérobe à la représentation, est au delà ou en deçà. Devant une étrangeté persistante nous sommes incapables de savoir ce qui nous arrive. C'est ce qu'on appelle le réel qui est le théâtre de la« déconcertation» devant les formes qui adviennent, la mise en énigme du monde. Le réel est notre destin sans prédestination, ce qui nous arrive et qu'on ne comprend pas malgré tout. Cette expérience de la nudité de l'événement est maintenant soit manquante totalement (panne de la circonstance opérée par la substitution événementielle des médias), soit saturée complètement (sur-valorisation de la conjoncture perdant de sa portée de surprise), ce qui revient au même en un sens. Il semble que l'événement ne peut être aperçu qu'à travers des éclats, des moments furtifs, il entraîne deux processus et postures: la stupeur et l'altération. Car nous sommes comme médusés devant l'accélération du temps, l'absorption de l'espace. N'est-ce pas plutôt à un effritement de ce qui constituait nos identifications auquel nous sommes conftontés. Il s'agit d'un moment de désagrégation particulier à l'époque post ou trans-moderne. Est-ce un intervalle plus ou moins long dans lequel nous vivons une stupéfaction? Une stupeur plutôt est à l'œuvre puisque nous sommes comme pétrifiés, interdits de regard, aveuglés par la surexposition de ce que nous voyons. Mais nous pouvons saisir d'autre part le subtil délabrement, la décomposition sublime, constituant des éléments d'une altération vitale des cultures humaines. Nous vivons les éclats du monde qui apparaît, c'est-à-dire que nous expérimentons des fragments comme tels, des luminosités intenses, et des aveuglements fugaces. Tous ces aspects de l'éclat nous indiquent qu'on ne saurait réduire le visible par la pensée (Merleau-Ponty) car celui-ci hante celle-ci et vice-versa. Quelque chose nous hante puisque le « monde est toujours déjà là (2) » en quelque sorte. Dès lors il s'agit de souligner la texture imaginaire du réel qui prend des formes, des tournures, des aspects divers. Entre le visible et l'invisible, à leur intersection, a lieu l'apparition des choses. Encore faut-il que les polarités, les dualités, subsistent, pour qu'il y ait des formes, sinon c'est l'attraction de l'informe qui l'emporte. Ou à la rigueur, si l'on veut garder toute la nuance requise, ce sont des formes altérées coïncidant au trouble des limites, au fondu-enchaîné du visible et de l'invisible, à leur indistinction ; mais ce sont des formes tout de même (décomposées, désarticulées, fragiles, insaisissables ou presque). Tous les modèles de surface que nous explorons se constituent dans leur propre

21. Jean-Luc Nancy, Être singulier pluriel, Paris, Galilée, 1996, p. 199. 22. Maurice Merleau-Ponty, Le Visible et l'invisible, op. cil., p. 27.