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Périphérique intérieur

De
129 pages
Divisé en cinquante-deux courts chapitres, ce texte se propose comme un libre parcours autour du couple conceptuel centre/périphérie. Il y sera question de Copernic, de circulation routière, de Jacques Lacan, d'Edith Piaf, Emmanuel Levinas, Vincent Van Gogh, Marcel Duchamp. Ces rencontres se donnent pour but l'élaboration d'un nouveau concept censé traduire l'irréversible dérive de la pensée et des pratiques contemporaines et leur inéluctable déterritorialisation.
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PÉRIPHÉRIQUE

INTÉRIEUR

Collection esthétiques Dirigée par Jean-Louis Déotte
Comité de lecture: Jacques Boulet, Alain Brossat (Culture & politique), Pierre Durieu, Véronique Fabbri, Jean Lauxerois, Daniel Payot, André Rouillé, Peter Szendy, Humbertus Von Hameluxen (Al.), Jean-Louis Flecniakoska, Anne Gossot (Jp), Carsten Juhl (Scand.), Germain Roesz (ARS), Georges Teyssot (USA), René Vinçon (It.), Suzanne Liandrat-Guigues. Pour situer notre collection, nous pouvons reprendre les termes de Benjamin annonçant son projet de revue, Angelus Novus : « en justifiant sa propre forme, la revue dont voici le projet voudrait faire en sorte qu'on ait confiance en son contenu. Sa forme est née de la rétlexion sur ce qui fait l'essence de la revue et elle peut, non pas rendre le programme inutile, mais éviter qu'il suscite une productivité illusoire. Les programmes ne valent que pour l'activité que quelques individus ou quelques personnes étroitement liées entre elles déploient en direction d'un but précis: une revue, qui, expression vitale d'un certain esprit, est toujours bien plus imprévisible et plus inconsciente, mais aussi plus riche d'avenir et de développement que ne peut l'être toute manifestation de la volonté, une telle revue se méprendrait sur elle-même si elle voulait se reconnaître dans des principes, quels qu'ils soient. Par conséquent, pour autant que l'on puisse en attendre une rétlexion- et, bien comprise, une telle attente est légitimement sans limites-, la rétlexion que voici devra porter, moins sur ses pensées et ses opinions que sur les fondements et ses lois ~ d'ailleurs, on ne doit plus attendre de l'être humain qu'il ait toujours conscience de ses tendances les plus intimes, mais bien qu'il ait conscience de sa destination. La véritable destination d'une revue est de témoigner de l'esprit de son époque. L'actualité de cet esprit importe plus à mes yeux, que son unité ou sa clarté elles-mêmes ~voilà ce qui la condamnerait - tel un quotidien- à l'inconsistance si ne prenait forme en elle une vie assez puissante pour sauver encore ce qui est problématique, pour la simple raison qu'elle l'admet. En effet, l'existence d'une revue dont l'actualité est dépourvue de toute prétention historique est justifiée... »

Série « Ars» coordonnée par Germain Roesz
La collection Ars donne la parole aux créateurs. Du faire au dire, Ars implique les acteurs de la création (les fabricants ainsi que les observateurs de la fabrique) à formuler -sur un terrain qui semble parfois étranger- leurs projets, leurs ambitions, leurs inquiétudes, leurs découvertes. Sur les modes analytiques, critiques, politiques, polémiques, esthétiques et dans les formes du journal, de l'essai, de l'entretien, du collage, il s'agit d'énoncer une parole du faire créateur. Rendre manifeste, de la revendication à l'adhésion, ce qui tisse les contradictions et les débats de la création contemporaine. Une complémentarité nécessaire en quelque sorte de la collection « Esthétiques ». Dernières parutions Sandrine Morsillo, Habiter la peinture. Expositions, fictions avec Jean Le Gac, 2003. Alors Riegl, Le culte moderne des monuments, nouvelle traduction et présentation par 1. Boulet,

2003.
Patrice Hetzel, Aux origines de la peinture, Ars, 2003. Jean-François Robic & Germain Roesz, Sculptures trouvées, Ars, 2003. Alain Coulanges, L 'œil indiscret, I 'œuvre comme question, la question comme Jean-Louis Leutrat, Suzanne Liandrat-Guigue, Godard simple comme bonjour, 2005. Raconter? Les enjeux de la voix narrative dans le récit contemporain, sous la Marie-Pascale Huglo & Sarah Rocheville, 2004. Roger Somé, Le musée à I 'heure de la mondialisation, pour une anthropologie œuvre, Ars, 2003. Esthétiques, direction de de l'altérité,

2004.
Dessiner dans la marge, sous la direction de Boris Eizykman, 2004. Jean-Hughes Barthélémy, Penser l'individuation, Simondon et la philosophie de la nature, 2005. Rwanda 1994-2004 : des faits, des mots, des œuvres, sous la direction de Laure Coret, 2005. Martine Braun-Stanesco, Emergences - effacement (errance du regard sur les pierres), Ars,

2006.

Miguel Egaiia
PÉRIPHÉRIQUE INTÉRIEUR

Causeries du mercredi pour peintres du dimanche

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo. fr

ISBN: 978-2-296-05372-4 EAN : 9782296053724

Mercredi 1er janvier
La prévention routière, avec une grande rigueur, dédouble sa définition du «périphérique»: elle distingue «périphérique intérieur» (dans le sens des points kilométriques croissant à partir de la Porte de Bercy) et « périphérique extérieur» (dans le sens des points kilométriques décroissant), chacune des deux dénominations correspondant à un «sens» obligatoire et donc correct. Ainsi, sauf s'il est anglais, ou gâteux, ou ivre mort, ou suicidaire (rouler à « contresens» et à «tombeau ouvert» s'avérant un des sports favoris de certains extrémistes de la voiture et de la vie), le sujet automobiliste, sujet droitier, roulant selon les lois de l'orthodoxie (soit la « droite voie» ), les emprunte alternativement, sans jamais les mélanger. Il se trouve ainsi, tout en se situant rigoureusement «à la périphérie» du Centre (Paris intra-muros), tantôt à l'intérieur de cet extérieur, tantôt à l'extérieur de celui-ci. Ce paradoxe de la topographie routière parisienne est à son tour redoublé par le suivant: on continue par habitude à appeler « boulevards extérieurs », un autre circuit, plus ancien, dit aussi boulevards des Maréchaux car ils portent tous les noms des maréchaux de l'ex-Empereur Napoléon 1ere L'épopée impériale qui avait projeté la France aux confins périphériques de l'Europe, désormais ramenée au centre de l'exEmpire, en est ainsi réduite à tourner en rond, comme si s'achevait ici ce qui fut le Grand récit de l'Histoire - comme le pensait Hegel - dans la répétition cyclique - en boucle - d'une simple litanie de noms propres. Cette couronne se situe à l'intérieur du périphérique (intérieur et extérieur): ainsi, un automobiliste qui roule sur le périphérique intérieur se trouve-t-il à la fois à l'intérieur du périphérique extérieur qui l'entoure mais aussi à l'extérieur du boulevard extérieur que son parcours enserre.

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Mercredi 8janvier
Le «Périphérique », ce double circuit dédoublé entourant la capitale, ne doit donc pas être confondu avec cet autre anneau, hétérodoxe, paradoxal, inventé par le mathématicien et astronome allemand Mobius ou Moebius, précurseur de la topologie (qu'à son tour il ne faut pas confondre avec l'hétéronyme du dessinateur de bandes dessinées Jean Giraud, qui s'en servit pour signer des ouvrages non plus scientifiques mais de sciencefiction) et dont le psychiatre et psychanalyste Jacques Lacan (par ailleurs amateur de conduite sportive et de voitures rapides) se servit pour illustrer les rapports du sujet avec son inconscient, et notamment la position ex-centrée de ce dernier, toujours périphérique par rapport à lui-même: « le sujet est, si l'on peut dire, en exclusion interne à son objet. » Cette fameuse « bande de Moebius» qui ne connaît donc qu'une seule face, à la fois externe et interne, possède une apparence qui évoque la forme d'un huit (filant la même métaphore, Lacan évoque, toujours pour désigner le sujet, « le huit intérieur»), ou plus symboliquement encore, celle du signe mathématique désignant l'infini. Une fois découpée par le milieu, cette bande se transforme en une série d'anneaux devenus solidaires. Cette singulière propriété fut naguère utilisée par l'artiste brésilienne Lygia Clark (qui abandonna progressivement l'art pour devenir psychothérapeute, dans une optique non pas lacanienne, mais proche de celle de l'Anglais Winnicott). Elle proposait, dans 1'« œuvre-mode d'emploi» Caminbando (cheminant -1963- ) de découper une bande de Mobius en papier jusqu'à la limite de cet acte: « A mesure qu'on coupe la bande, elle s'affine et se dédouble en entrelacs. A la fin, le chemin est tellement étroit qu'on ne peut plus l'ouvrir. C'est le bout du sentier. » Ce découpage fini de l'infini, s'il peut être interprété sur un mode métaphysique, se révèle emblématique de la démarche réparatrice de l'artiste-thérapeute, c'est ici la blessure (celle infligée par les ciseaux dans l'espace homogène de la bande de papier) qui, par un renversement paradoxal, produit de la solidarité et de la relation, à l'image de ses objets relationnels qu'elle utilise pour re-nouer des liens entre individus murés dans 9

leur autisme, scindés par leur schizophrénie ou empêtrés dans leur Ego-centrisme ordinaire. Une autre femme artiste, Tania Mouraud, classée parmi les représentants de l'art conceptuel, utilisa, quant à elle, le Périphérique dans son sens littéral, c'est-à-dire automobilistique et étymologique: à travers les vitres du véhicule, elle filma un tour complet réalisé en voiture (Route # 1, 2000) ; une voix off déclinant une liste de titres d'œuvres appartenant à une même collection, celle de la Caisse des Dépôts et consignations. A la circularité du parcours répondait ici, selon le principe tautologique cher à l'art conceptuel, l'illusion de la clôture du corpus artistique, la prétention au savoir fini propre au musée.

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Mercredi 15 janvier
Parmi les grandes capitales européennes, Paris a conservé une structure centralisée qui correspond à un plan datant de plus d'un siècle. Le tracé du récent Péril', redoublant la ceinture dite des « maréchaux », correspond à peu près à celui des fameuses Fortifs', ce mur de fortifications édifié en 1841 par Adolphe Thiers, frontière qui, même détruite, hanta longuement l'imaginaire parisien. Obéissant à une logique ontologico-technologique que ne renierait pas Paul Virilio, architecte philosophe converti à l'immatérialité de la théorie, et qui fut longtemps directeur d'un institut d'architecture de facture traditionnelle situé Boulevard Raspail faisant face désormais au grand bâtiment en verre de Jean Nouvel abritant la Fondation Cartier qui lui consacra en 2003 une exposition intitulée L'Accident, c'est ici l'implacable flux de circulation automobile, soit un continuum de pure vitesse qui vient se substituer à l'ancienne construction minérale, illustrant la victoire du monde de l'accident sur celui de la substance, et reconstituant, entre son bord externe, la banlieue, et son bord interne, la Ville de Paris, une frontière encore plus infranchissable que la précédente. En 1860, l'intégration dans Paris par le préfet Haussmann des communes alors périphériques (villages de Charonne, Ménilmontant...) aboutit au paradoxe politico-urbanistique suivant: alors même que l' haussmannisation de la capitale marquait le triomphe sans précédent de la bourgeoisie, ce sont ces nouvelles populations, fort nombreuses et constituées d'ouvriers misérables, à la fois incluses géographiquement dans le centre mais expulsées économiquement de celui-ci, qui constituèrent le fer de lance de l'antibourgeoise Commune. La reconquête de ce Paris révolté par le républicain Thiers (Marseillais d'origine) à la tête d'une troupe dite de Versaillais (en fait constituée des régiments de soldats de la guerre de 1870, démobilisés et issus de toutes les provinces de France) marqua ensuite la revanche sanglante de la France périphérique sur son Centre honni. Témoignage d'un antagonisme irréductible France (profonde, conservatrice) versus Paris (superficiel, subversif) dont le jeune Il

ardennais Arthur Rimbaud, lui-même issu d'une ville proche de la frontière belge mais solidaire des Communards parisiens, s'était fait l'écho dans sa fameuse Lettre du voyant: « Tout est français, c'est-à-dire haïssable au suprême degré; français, pas parisien! »

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Mercredi 22 janvier
Emile Littré, lexicographe positiviste, qui ne connut que le Paris des Fortifs', ne donne dans son fameux dictionnaire, à l'entrée périphérique, qu'une acception purement géométrique du terme: (( contour d'une figure curviligne.» Il rappelle aussi l'étymologie, qui renvoie également à l'Origine de la géométrie (titre d'un texte d'Edmund Husserl, évoquant la mathématisation du monde), du mot centre: ce dernier viendrait, par l'entremise du latin centrum, du mot grec signifiant pointe, en l'occurrence la pointe du compas. Ici, centre et périphérie montrent leur interdépendance, leur liaison indéfectible: c'est à partir de son point d'origine (génétique, technique) que se construit cette périphérie qui devient après-coup, une fois la figure du cercle rendue visible, la circonférence de ce qui est désormais désigné comme son centre (spatial, géométrique). Le troisième élément, celui qui permet au couple de se constituer, c'est le mouvement tournant, la rotation du deuxième bras du compas, cette action que désigne l'étymologie de péri-phérie: « porter autour». La ligne circulaire, le cercle tracé serait ainsi l'inscription dans un plan de la vitesse de l'instrument, la territorialisation d'un pur dynamisme. Emile Littré, qui croyait au progrès (souvent symbolisé par une ligne fléchée), aurait été malgré tout surpris, lui qui dut noircir tant de pages à la main, de voir son énorme ouvrage, constitué de milliers de feuilles (surfaces planes rectangulaires) se transformer, grâce à la technique informatique, en un minuscule Cd-rom ou DVD tournant sur lui-même et délivrant les informations qu'il avait patiemment colligées, grâce à sa vitesse de rotation. Son (irremplaçable) dictionnaire désormais métamorphosé en un moderne discionnaire. Quant au terme de révolution (qui vient du bas-latin revolutus, révolu), il désignait initialement le retour périodique d'un astre sur son orbite, puis le temps mis par ce dernier pour revenir au même point. Ainsi, pour nous, terriens, la définition de l'année terrestre se confond-elle avec sa révolution autour d'un centre constitué par le Soleil.

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Plus tard, on le sait, le mot révolution prit le sens exactement contraire, et devenu plus commun, de bouleversement, changement radical, etc. L'aventure épistémologique du chanoine polonais Copernic montre bien la collusion, la complicité qui unit secrètement ces deux acceptions apparemment contradictoires: c'est bien à propos de révolutions (au sens premier, «conservateur» du terme, son traité portant le nom savant de De revolutionnibus ...) que l'astronome accomplit ce qu'on a appelé par la suite sa révolution (au deuxième sens du terme) copernicienne. La question posée était avant tout celle du centre: la révolution (au sens n02) se produisant dans l'échange opéré (mettant fin à une cosmologie vieille de 13 siècles) entre la périphérie (correspondant à la figure géométrique décrite par le corps durant sa révolution) et le centre de cette révolution: on sait que dans l'affaire, la Terre abandonna son statut de centre du système géocentrique (ptoléméen) pour devenir périphérie du nouveau système héliocentrique (copernicien). Cette permutation fut lourde de conséquences non pour la Terre elle-même (car, comme le dit finement le proverbe populaire, cela ne l'a pas empêchée de tourner I) mais pour l'habitant de ce centre soudainement déporté dans la périphérie d'un système dont il se pensait jusque-là le point de référence absolu.

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