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Photographie & exotisme

De
196 pages
Qu'est-ce qu'un regard sur le corps de l'autre ? Le monde hérite d'un grand album d'images contradictoires accumulées au cours des siècles sur les peuples exposées-exotiques et, en particulier, sur ceux du Brésil. L'Occident a inventé les idoles ancrées dans nos imaginaires. Quand commence l'image d'une l'histoire ? Quand se termine l'histoire d'une image ? L'art est une possibilité de déshabiller nos yeux, déshabiller nos regards de tout ce qui a été construit.
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Rosane de Andrade
Photographie & exotisme
Regards sur le corps brésilien
Qu’est-ce qu’un regard sur le corps de l’autre ? Le monde hérite d’un
grand album d’images contradictoires accumulées au cours des siècles sur
les peuples exposés-exotiques-érotiques et, en particulier, sur ceux du Photographie & exotismeBrésil. L’Occident a inventé les idoles ancrées dans nos imaginaires. Quand
commence l’image d’une histoire ? Quand se termine l’histoire d’une image ?
L’art est une possibilité de déshabiller nos yeux, déshabiller nos regards de Regards sur le corps brésilientout ce qui a été construit.


Rosane de Andrade est photographe, anthropologue, docteur en esthétique,
sciences et technologies des Arts, Université Paris 8 et est titulaire d’un
master en anthropologie de la PUC de São Paulo. Elle a publié Poèmes et
photographies, Sergipe (Editora Rios, São Paulo, 1998) et Photographie et
anthropologie, les regards dedans et dehors (Estação Liberdade/FAPESP,
Educ, São Paulo, 2002).
Image de couverture : Rosane de Andrade, Boi Bumbá, Lavage de la Madeleine, 2010, Paris.
Préface d’Alberto Freire de Carvalho Olivieri
ISBN : 978-2-343-06451-2
19 €
Photographie & exotisme
Rosane de Andrade
Regards sur le corps brésilien
Collection Eidos
Série Photographie









Photographie & exotisme
Regards sur le corps brésilien


























Dirigée par
Michel Costantini & François Soulages

Comité scientifique international de lecture
Argentine (Silvia Solas, Univ. de La Plata), Belgique (Claude Javeau, Univ. Libre de
Bruxelles), Brésil (Alberto Olivieri, Univ. Fédérale de Bahia, Salvador), Bulgarie
(Ivaylo Ditchev, Univ. de Sofia St Clément d’Ohrid, Sofia), Chili (Rodrigo Zuniga,
Univ. du Chili, Santiago), Corée du Sud (Jin-Eun Seo (Daegu Arts University,
Séoul), Espagne (Pilar Garcia, Univ. Sevilla), France (Michel Costantini & François
Soulages, Univ. Paris 8), Géorgie (Marine Vekua, Univ. de Tbilissi), Grèce (Panayotis
Papadimitropoulos, Univ. d’Ioanina), Japon (Kenji Kitamaya, Univ. Seijo, Tokyo),
Hongrie (Anikó Ádam, Univ. Catholique Pázmány Péter, Egyetem), Russie (Tamara
Gella, Univ. d’Orel), Slovaquie (Radovan Gura, Univ. Matej Bel, Banská Bystrica),
Taïwan (Stéphanie Tsai, Unv. Centrale de Taiwan, Taïpei)

Série Photographie
2 François Soulages (dir.), Photographie & contemporain
8 Catherine Couanet, Sexualités & Photographie
9 Panayotis Papadimitropoulos, Le sujet photographique
10 Anne-Lise Large, La brûlure du visible. Photographie & écriture
15 Michel Jamet, Photos manquées
16 Michel Jamet, Photos réussies
19 Marc Tamisier, Sur la photographie contemporaine
20 Marc Tamisier, Texte, art et photographie. La théorisation de la photographie
21 François Soulages & Julien Verhaeghe (dir.), Photographie, médias & capitalisme
22 Franck Leblanc, L’image numérisée du visage
23 Hortense Soichet, Photographie & mobilité
24 Benjamin Deroche, Paysages transitoires. Photographie & urbanité
25 Philippe Bazin, Face à faces
26 Philippe Bazin, Photographies & Photographes
27 Christiane Vollaire (dir.), Ecrits sur images. Sur Philippe Bazin
32 Catherine Rebois, De l’expérience en art à la re-connaissance
33 Catherine Rebois, De l’expérience à l’identité photographique
34 Benoit Blanchard, Art contemporain, le paradoxe de la photographie
45 Marcel Fortini, L'esthétique des ruines dans la photographie de guerre
47 Caroline Blanvillain, Photographie et schizophrénie
54 Raquel Fonseca, Portrait & photogénie. Photographie & chirurgie esthétique

Série Artiste
50 Marc Giloux, Anon. Le sujet improbable, notations, etc.
52 Alain Snyers, Le récit d’une œuvre 1975-2015

Suite des livres publiés dans la Collection Eidos à la fin du livre

Secrétariat de rédaction : Sandrine Le Corre

Publié avec le concours de

Rosane de Andrade








Photographie & exotisme
Regards sur le corps brésilien







Préface d’Alberto Freire de Carvalho Olivieri
























































































































































© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-06451-2
EAN : 9782343064512










Préface


Ce travail de recherche développé par Rosane de
Andrade comprend six chapitres sur la construction et la
déconstruction du regard, un sujet très intéressant et en
même temps fort étendu et complexe. D'abord, comment
pourrions-nous déconstruire notre regard alors qu'il
représente la manière la plus importante et peut-être la
moins équivoque de nous représenter les choses ? Le choix
du sujet constitue déjà un défi en soi, puisque Rosane
travaille sur des situations intermédiaires du corps, sur les
rouages entre le sensible et la pensée, sur ce système qui
nous donne la conscience et nous procure aussi des doutes.
La recherche sur les corps exotiques brésiliens s'est
èmedéveloppée depuis le XIX siècle, à une époque où la
révolution industrielle a permis la transformation des
moyens de production. Au Brésil, ces transformations ont
particulièrement concerné l'industrie agricole et le système
des transports. À cette époque, le regard sur le corps est
façonné par une autre façon de voir, construite par les
immigrants et la culture urbaine en plein développement.
Rosane nous montre bien qu'il agit d'un monde nouveau,
en construction où d'autres relations commencent à naître.
Dans une première partie, elle pose la question sur
la signification du regard : "Qu'est-ce qu'un regard sur le
corps de l'autre ?" À partir de cela, elle construit une
Esthétique de la différence où le signifié du regard n'est plus
5
représenté par l'œil, et elle répond à sa question : celui que
nous voyons est celui qui nous regarde en allusion à Didi-
Huberman qui constate que le corps de l'autre est l'art de
voir et de se voir. Cela va amener l'artiste à rompre les
codes établis dans le monde. Rosane s'engage dans ce
dialogue pour comprendre un pays tropical qui révèle un
corps fabriqué, dans l'espoir d'examiner avec soin, l'âme
humaine. C'est justement dans le développement de sa
recherche, qu'elle travaille l'âme dans son essence
syncrétique et non cartésienne.
La réponse à "qui est cet autre ?" l'auteur fait
référence à Sartre et Lacan qui affirment qu'un simple
regard peut figer la conscience de soi. Puis, elle rentre dans
le discours de Descartes, quand elle écrit sur l'existence des
choses avant d'avoir une signification. La différence est
donnée par le langage quand elle cite le poème de Fernando
Pessoa "c'est la couleur qui est couleur sur les ailes du papillon".
Dans cette "esthétique de la différence", Rosane nous met
en doute quand elle dit que le corps est voyant et visible ou
quand il peut se reconnaitre dans ce qu'il voit, c'est-à-dire si
l'existence se fait par le regard, il y aurait, selon elle, d'autres
existences en dehors de celle-ci. Le monde serait construit
sur des apparences. Elle fabrique pourtant un support par
l'art, une souplesse pour qu'il puisse jouer son rôle de
créateur des nouveaux mondes. Ainsi, les choses existent
avant d'acquérir une signification, et nous donnerons
forcément toujours une autre existence à ces choses, en
dehors d'elles-mêmes, mais de façon très limitée, aux
bornes de notre corps. Cette existence donnée au moment
du regard met en suspens les concepts sur les choses, et elle
affirme : " les choses regardées mettent en évidence la fragilité de ce
que nous voyons toujours."
Dans une deuxième partie, Rosane interroge la
construction du regard sans faire de distinction entre être et
apparaître : "le regard des autres sur nous est ce qui nous
fait exister" au contraire de ce que dit Sartre dans "L'être et
néant" : le regard adressé à moi apparaît sur le fond d'une
destruction des yeux qui me regardent.
6
Regarder, pour Rosane, est la même chose que
chez Sartre et Lacan : une fois que notre existence est
donnée par le regard de quelqu'un d'autre, celui-ci perd la
notion de son existence et devient complètement imprégné
par son image. Fernando Pessoa dans son poème "Analyse"
nous propose la même chose : "seulement pour avoir conscience
de toi, moi je ne me sens pas"
Par rapport à la question du regard, Rosane fait une
antinomie entre Hannah Arendt et Descartes, en effet, elle
interroge le discours de la pensée contemporaine, toujours
sans nous donner de réponses définitives, au contraire, elle
s'interroge, traitant le monde tel un théâtre, avec des
acteurs, du spectacle et des représentations selon le concept
Lacanien de voir le monde par un "spéculum mundi". Selon
elle, l'homme devient créateur du monde et en même temps
son prisonnier, mais il existe des possibilités de se libérer au
travers de l'imaginaire, par l'inconscient ou par la folie. Elle
s'inspire de Félix Guattari "tout en accédant non seulement par les
yeux mais à travers l'esprit." Le travail de recherche de Rosane
est une véritable rencontre entre plusieurs courants de
pensées qui forment la pensée contemporaine, un carrefour
d'idées qui fournit des crédits à Platon en quête de la
découverte d'une nouvelle utopie chez l'être humain.
Son travail se développe aussi bien dans le champ
de l'anthropologie que dans celui de l'esthétique, de la
photographie et des arts, pour exemple les photographies
de Duane Michals, par rapport auxquelles elle s'attache à
des concepts donnés par une photo-histoire où chaque
séquence entre les photographies nous permet d'entrevoir
le temps. La disparition de l'image est donnée par le
mouvement du sujet photographié, ce qui nous amène à
voir la photographie comme une écriture capable de nous
faire nous poser d'innombrables questions : Pourquoi je
vois le temps même en sachant qu'il n'est pas visible ? Elle
nous répond :

... à ce moment entre le visible et l'invisible le temps
se fait regard et il prend la place d'une écriture et
forme un langage possédant un signifiant propre à la
7
photographie, accédant non par les yeux mais par
l'esprit, à une idée d'une disparition.

Les images du photographe français Pierre Verger
font poser à Rosane la question suivante : L'apparition
seraitelle l'opposée de la disparition ou bien un exercice du langage ? Pour
elle les photos de Verger lui font dire que la visibilité ne
représente pas les choses mêmes. Pierre Verger a manifesté
l'invisible par ses clichés, les Eguns, les esprits des ancêtres
sont cachés par des parures. Entre le visible et l'invisible il y
a l'effet de trompe-l'œil où l'artiste doit faire preuve d'une
certaine imagination quand il cherche à nous tromper et
nous faire prendre pour réalité, les fruits de notre propre
imagination.
La vision du sacré, un chapitre où elle nous donne
des arguments pour comprendre le sacré dans la culture
brésilienne en nous montrant un immense éventail
syncrétique religieux au travers des rites, des mythes issus
des esclaves, des Indiens et des Catholiques, finalement
tous mélangés et intégrés dans leurs quotidiens. Elle pose
ainsi la question sur la meilleure méthode qui pourrait nous
faire obtenir une image approchante de l'identité d'un
peuple, l'identité étant une notion construite entre le dehors
et le dedans. Elle nous fait voir que cette ambigüité a
toujours été présente dans la formation de la culture
brésilienne et que cette diversité a été reproduite dans les
médias contemporains. Par contre il y a eu une disparition
des cultures orales provoquée par les institutions
responsables de la déconstruction des subjectivités. Dans
L'invention du corps, elle considère le corps comme un
fragment de la perception où l'on ne perçoit jamais plus
qu'une face à la fois. Il y a toujours une petite partie de la
réalité qui se dissimule, ce qui nous empêche de livrer la
chose observée dans sa totalité.
Le goût de l'autre est un chapitre qui s'inspire de la
pensée de Montaigne qui, à son époque, était déjà un
défenseur des Indiens. Manger l'autre représentait à
l'époque, l'incorporation de l'âme de la "nourriture" dans
notre corps, un acte plus respectueux que celui de tuer pour
8
voler après la mort d'un ennemi. Une bonne partie de son
travail est dédiée aux corps-spectacles où elle établit une
généalogie du regard sur ce corps qu'on appelle l'autre. À
partir de cette vision du corps comme preuve visible, le
racisme scientifique se développe entre l'attraction et la
répulsion pour la nouveauté où l'être humain est exhibé
dans des conditions inhumaines comme un animal dans un
parc zoologique.
À travers la photographie, la pornographie est
devenue une sorte de marchandise possédant un haut degré
de circulation dans le monde capitaliste et pourtant les
images érotiques ont été insérées dans l'imaginaire
bourgeois, formant des représentations sociales et
économiques. Le regard des scènes interdites apparaît dans
un climat sauvage. Cette nouvelle réalité exotique a permis
aux artistes de l'époque de suivre des chemins positifs où le
terme primitif cessait d'être péjoratif. Pourtant, la sexualité
entre dans le système de la production des images dans la
culture occidentale. Les corps exotiques transforment
dorénavant les rapports érotiques et la nouvelle sexualité
construite d'après les exemples donnés, surtout par
Joséphine Baker chez qui l'exotisme du corps n'est plus
représenté par un corps anonyme.
Une recherche, une documentation des images, un
travail littéraire, tout cela compose l'œuvre de Rosane. Cette
création n'a pas été faite d'une façon analytique, mais au
contraire, à travers une méthode poétique où nous
retrouvons de véritables diamants de la pensée. Je dois
saluer Rosane car j'ai eu un grand plaisir à lire d'un seul jet
cet ensemble d'idées. Si nous prenons au hasard son texte,
cela donne ceci : "L'oubli est nécessaire à la mémoire. Il faut savoir
oublier pour goûter la saveur du présent"


Alberto Freire de Carvalho Olivieri
Professeur de l'Ecole des Beaux Arts
de l'Université Fédérale de Bahia.
9










Introduction


C'est moi que je peins
1Montaigne


Les images ont-elles cessé d’être une recherche des
faits ? Il semblerait qu’elles soient une fragmentation de ces
faits mêmes. Elles sont perdues dans la multiplicité.
Désormais, on ne sait pas où se trouve l’original, il n’existe
plus d’approches avec la réalité, il n’existe pas de point de
départ. La réalité est indétectable. Les images sont les
prophéties d’une époque. Aujourd’hui, elles ne sont que des
reflets sur les vitrines sans aucun point fixe. Comment
établir un rapport entre le sujet et l’objet ? Et dans le même
temps, on peut s’interroger sur l’existence des liens entre
l’observateur et l’observé. La différence du regard de l’un
sur l’autre peut-elle disparaître ? Quelles sont les visions du
monde occidental sur l’Afrique, l’Amérique latine et leurs
anciens « sauvages » ? En effet, si nous sommes structurés
et constitués par le corps politique euro-centriste, qui sont
aujourd'hui « les différents et les exotiques » ?
On peut dire que le territoire qui deviendra le
Brésil a été envahi par son colonisateur portugais, qui

1 Michel de Montaigne, Essais III, Gallimard, coll. Bibliothèque de la
Pléiade, Paris, 2007.
11
initiera l’esclavage des indigènes, en 1531. La domination
européenne dans le Nouveau Monde s'établit par
l’évangélisation, par la destruction de plusieurs ethnies et
surtout par l’agression spirituelle et la diffusion de nouvelles
maladies. Le processus de domination continue avec le
trafic d’esclaves venus d’Afrique – comment interpréter les
images historiques qui nous ont été transmises de cette
époque ? Ce premier regard vers l’Autre a impressionné les
navigateurs, ainsi que les artistes et les intellectuels du
continent européen. D'une certaine manière, toutes les
images et les enseignements littéraires au Brésil ont été faits
par eux. Quelle est la visibilité de ces images ? Quelle est
leur lisibilité ou leurs lectures ? Il faudrait en apprendre
davantage sur ce regard et sur son épistémologie, sur ces
corps noirs, indigènes ainsi qu'européens.
J’ai trouvé un chemin à suivre dans le travail du
photographe français Pierre Verger qui a été la référence de
mon livre Photographie et Anthropologie, les regards dedans et
2dehors . Son travail de recherche à Salvador da Bahia, sur les
rituels afro-brésiliens, les traces, les gestes, les mouvements
du corps noir d'Afrique, m’a fourni d'importants éléments
pour mieux comprendre mon pays, ma culture et
moimême. Au fil des années, je me suis aperçue que la
photographie m’a ouverte à la contemplation de l’individu
et aussi à l’anthropologie… j'ai eu le désir d’aller ailleurs. Je
suis l’autre qui observe et qui photographie le corps de
l’autre qui m’observe à son tour. Je me déplace pour mieux
me connaître, et découvrir ainsi les histoires de peuples
marqués par la couleur, par la sexualité, par les
scarifications, par le rythme et par la religion. C’est un corps
à la fois esclave et colonisé, vénéré, mythifié, sacralisé par le
sport, la musique et par la danse. Brésil Indien, Brésil Noir,
Brésil Portugais, Brésil Français, Italien, Espagnol,
Hollandais, Japonais, Arabe, Allemand, Hongrois : comme
3l'affirmait J.A. Gobineau , consul de France en 1856 à Rio

2 Rosane de Andrade, Fotografia e antropologia, olhares fora-dentro, Sao Paulo,
Editora EDUC et Estaçao Liberdade, 2002.
3 Sa nomination à Rio de Janeiro, où il arrive le 20 mars 1869, représente
une vraie disgrâce. À sa grande surprise, il y est chaleureusement accueilli
12
de Janeiro « le Brésil jamais ne pourrait survivre plus de 200 ans à
4cause de ce métissage » . Aujourd’hui, près de deux siècles après
la déclaration de Gobineau, c’est le temps de (ré)découvrir
le Brésil - comment et qui sommes-nous ? Sommes-nous
devenus un pays sans visage comme le stigmatisait
Gobineau ? En tout cas, Gobineau avait raison au moins
sur un point : le métissage brésilien pourrait devenir une
forme subtile d'autodestruction, s’il cache toujours
l'héritage colonial d'une hiérarchie sociale et économique
très ostentatoire. Un racisme existe, masqué par le principe
théorique d'une démocratie où l’injustice est devenue
tolérable. En effet, le métissage brésilien n’est-il pas un
argument qui puisse convaincre quelqu’un de l'existence de
la démocratie raciale ? Finalement, est-ce que ce pays peut
avoir « une âme brésilienne » ?
5Le psychanalyste Roberto Gambini affirme que
travailler avec les images – visuelles ou reconstruites par
l’imagination, pourrait être l’unique voie vers la
redécouverte d'un langage perdu de l’âme. Qu'est-ce qui
départage les images de soi « authentiques » et les images de
soi fabriquées par les autres ? Qu’est-ce qu’un regard sur le
corps de l’autre ? C'est à partir de cette réflexion que j’ai
construit la première partie « Esthétique de la différence », une
analyse du regard sur l’Autre. Celui que nous voyons est
celui qui nous regarde, mon corps est ton corps, pourtant,
je suis d’abord le corps de l’autre. Existe-t-il une possibilité
de déconstruction historique ? Pourrait-on construire une
nouvelle image de l'existence ? Comment réapprendre à lire
ces images ? Finalement, l’idée de ce travail est de faire

par l'empereur D. Pedro II (lecteur et admirateur) qui lui fait partager
son intimité.
4 Joseph Arthur Gobineau, Essai sur l’inégalité des races humaines, Paris,
Livres 1 à 4, Éditions Pierre Belfond, 1967, p. 64.
5 Roberto Gambini, Espelho Indio, a formação da alma brasileira (Miroir Indien,
la formation de l’âme brésilienne), Editions Axis Mundi, São Paulo, 2000.
Gambini est professeur et psychanalyste, né à São Paulo/Brésil. Maître
en Sciences Sociales à l’université de Chicago. Formé par l’Institut C. G.
Jung de Zurich, il est allé plusieurs fois chez les indiens dans le Mato
Grosso/Brésil. Il a publié, Os jesuitas e a destruição da alma indígena et Une
conversation sur l’âme brésilienne.
13
dialoguer l’art et l’anthropologie, la photographie et
l'ethnographie, le corps et l’âme, et enfin le monde et moi.
Mon engagement dans ces dialogues interdisciplinaires est
aussi une nécessité de comprendre un pays « tropical bénit par
6Dieu et beau par nature » mais qui relève de l'imaginaire d'un
« corps » fabriqué. En adoptant un regard à la fois poétique
sur la question de l’identité et de l’altérité, je me permets
d’utiliser tous les outils nécessaires à une compréhension
des différents modes de représentations culturelles.
Peutêtre fallait-il percevoir qui est ce peuple brésilien et ses
cent-quarante-quatre différentes teintes de peau ? En tout
cas au Brésil, comme le rappelle très justement
l'anthropologue Darcy Ribeiro, le métissage n’est pas puni,
il est salué. Selon son hypothèse, grâce à la « déculturation
des matrices » qui ont fondé le peuple brésilien, nous
sommes condamnés à inventer une nouvelle forme d’ethnie
7qui puisse les englober toutes.
Mon projet consiste donc à partir de soi (ce que
l'on connaît le mieux et le moins bien à la fois) et à
examiner avec soin l'âme humaine. Je me suis inspirée du
penseur, Michel de Montaigne, qui se peint au travers de
ses propres faiblesses : en dressant son propre portrait, il
cherche à dévoiler la nature humaine en général. Il n'adopte
pas une posture avantageuse ; au contraire, il accepte de
8mettre son âme et sa vie à nu. Il écrit sur lui et pour lui,
non pour obtenir la gloire ou la reconnaissance, mais pour
plonger au fond de sa propre nature et de sa propre culture.
J'ai découvert sa pensée et avec elle, la pensée humaniste et
occidentale qui est aussi la mienne. J'ai commencé et
terminerai aussi cette introduction avec Montaigne : « Et sur
le trône le plus élevé du monde, nous sommes encore assis que sur notre
9cul. »

6 Extrait de la chanson, Pa ίs tropical, du compositeur brésilien Jorge Ben Jor.
7 Darcy Ribeiro, O Povo Brasileiro, a formaçao e o sentido do Brasil, (Le peuple
brésilien, la formation et le sens du Brésil), Companhia das Letras, Sao
Paulo, 1977.
8 Jean-François Dortier, « Quel inconstant que l'homme ! » in Sciences
Humaines, Paris, octobre-novembre, 2007, n° 6, p. 8.
9 Essais III, XII, "Sur l'experience" , p. 1347.
14










ère1 Partie

Esthétique de la différence


Un papillon passe devant moi
et pour la première fois dans l’univers je remarque
que les papillons n’ont ni couleur ni mouvement,
comme les fleurs n’ont ni parfum ni couleur.
C’est la couleur qui est couleur sur les ailes du papillon,
dans le mouvement du papillon
c’est le mouvement qui se meut,
c’est le parfum qui sent bon dans le parfum de la fleur.
Le papillon n’est qu’un papillon
Et la fleur n’est qu’une fleur
10Fernando Pessoa/Alberto Caeiro


Les philosophes et les artistes ont fourni des
définitions sur le beau, le vrai, le bien et le mal, leurs
témoignages ont permis de construire une histoire des
idées, de l’esthétique, de la politique et de l’éthique à partir
du regard porté sur l’autre. Mais qui est l’autre ? La
constitution de soi est faite à partir de l’autre, un simple
regard peut figer la conscience de soi dans un système, une

10 Fernando Pessoa, Alberto Caeiro, Œuvres Complètes, Rio de Janeiro,
Éditions Nova Aguilar, 1994, v. 245, p. 225.
15
structure, le regard d’autrui possède une signification. Entre
ce qui apparaît et ce qu’on voit est-ce la chose même ?
Nous ne sommes pour nous-mêmes et pour les autres
qu’une apparence sensible. On constate qu’on passe des
heures, chaque jour, à donner aux corps et aux choses qui
nous entourent des formes, des couleurs, des odeurs
différentes de celles qu’ils devraient avoir naturellement.
Sur la peau du visage et du corps, on trace des signes
compréhensibles du monde, autrement dit on dessine des
formes qui nous permettent d’être dans le monde pour
nous-mêmes et pour les autres. Les choses existent avant
d'acquérir une signification. Un arbre, un papillon, une
pierre existent tout simplement. Ils sont antérieurs à la
signification que nous en établissons, bien qu’ils puissent
être associés à diverses définitions ou fonctions qui les
intéressent peu. Le poète Fernando Pessoa, introverti,
idéaliste et anxieux, a vu surgir en lui son double
antithétique, le maître « païen » Alberto Caeiro, suivi de
deux disciples : Ricardo Reis et Alvaro de Campos.
L’écrivain Pessoa, comme d’ailleurs Franz Kafka, souffre a
posteriori d’une réputation d’homme solitaire et triste, voué
aux tourments métaphysiques d’une existence placée sous le
signe du désespoir. Même si l’artiste a la volonté, la plupart
du temps, de disparaître derrière des travestissements (que
lui-même a appelé des hétéronymes), l’œuvre trahit toujours
l’artiste, l’œuvre d’un artiste est une manière donc de se
refuser à soi-même et sa propre existence dans un monde
de représentation.
La différence n'existe pas entre Fernando Pessoa et
Alberto Caeiro, son porte-parole poétique. Pessoa nous fait
réfléchir sur l’artifice d'une différence établie par le langage
et par l'apparence des choses : « c’est la couleur qui est couleur
sur les ailes du papillon… c’est le parfum qui sent bon dans le parfum
de la fleur. » Finalement, un corps n’est qu’un corps, il existe,
il n'y a ni couleurs, ni parfums, ni différences, mais chaque
corps existe et s'affirme de lui-même. Comment
regardonsnous le monde qui nous regarde ?
16










Chapitre 1

La construction du regard


Regarder fait partie de la condition humaine et,
pour comprendre cela, par ce regard même, il faudra suivre
une recherche « éternelle », à la fois fascinante et épuisante.
Elle est fascinante parce que la contemplation de la beauté
du monde nous enchante et nous passionne. Le désir de
plonger dans ce qu’il y a d’inconnu nous conduit à l’Autre
et nous pousse à transformer tout ce que nous sommes
habitués à voir. Les hommes font partie du monde et se
développent avec les choses du monde. Ils sont là pour être
touchés, sentis et vus. « Être et apparaître coïncident. Les êtres
vivants sont sujets et objets – apercevant et étant aperçus en même
11temps », affirme la philosophe Hannah Arendt.
Le regard des autres sur nous est ce qui nous fait
exister. En effet, le regard de l’autre est un miroir qui nous
renvoie une image de notre apparence et qui nous met face
à notre corps. Mais le corps qui observe est aussi observé.
Ce corps, à la fois voyant et visible, « peut aussi se regarder, et
se reconnaître dans ce qu’il voit (…). Il se voit voyant, il se touche
12touchant, il est visible et sensible pour soi-même » .

11 Hanna Arendt, La vie d’esprit, penser, vouloir, juger, Rio de Janeiro,
Éditions Relume Dumara, 1992, p. 20.
12 Maurice Merleau-Ponty, L’œil et l’esprit, Paris, Éditions Gallimard, 1965,
p. 18.
17
Ce monde, et tout ce qui en fait partie, étant un
monde d'apparences, est destiné à être vu par quelqu'un.
Exister dans ce monde signifie qu’on a des qualités qui
permettent tant d’apparaître aux autres que d'être spectateur
de son apparition. En effet, notre existence est dialogique,
telle qu’elle est caractérisée par Hannah Arendt dans sa
théorie du monde fabriqué par l’art, « le miracle de la liberté
13consiste dans le pouvoir-commencer » , et c’est là que réside la
fonction créative de l’art, l'art peut représenter l’existence
des choses et aussi fabriquer les choses : le théâtre, la
musique, la danse, la sculpture, la peinture et l’architecture.
Le monde a l’aspect d’un théâtre avec des acteurs,
des spectateurs et des représentations. La révélation de la
singularité dépend de la présence d'un public qui la
reconnaît et la garde en mémoire, ce qui est la seule manière
d’avoir quelque existence. On voit le monde comme il nous
apparaît. L’histoire et toutes les images de l’histoire sont des
représentations écrites, vues et dites par les hommes, le
regard est une prise de conscience ; les yeux voient mais
c’est la conscience humaine qui regarde le monde et les
choses du monde. Qui regarde qui ? Quelles sont les choses
qui nous regardent ?


Entre le visible & l'invisible

Selon Merleau-Ponty, le voir implique un intervalle
de temps et une distance, cela sous-entend une observation
consciente des choses et donc de leur donner une existence
pendant un instant, il affirme : « On ne voit que ce qu’on
14regarde. » Qu’est-ce que fait l’homme avec ces regards
croisés entre l’observateur et l’observé ? L’homme admire
quelque chose à partir du moment où il la contemple.
Émerveillé et perplexe devant la nature, il est capable de la
transformer sans réellement la comprendre. Étonné, il
contemple et il conçoit avec autant de perfection qu’il

13 Op. cit., Arendt, 1992
14 Op. cit., Merleau-Ponty, 1992.
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