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Pour une esthétique du renouveau

De
196 pages
Ce livre se veut provocant. Les opinions définitives et tranchées de l'auteur sur Marcel Duchamp, Andy Warhol, qu'il ne reconnaît pas comme des artistes majeurs de notre temps, peuvent choquer mais on ne peut pas rester insensible à son interrogation radicale sur le "vivre", qui sourd de chaque page. On ne peut pas, non plus, ne pas s'interroger sur la conception de l'art que l'auteur fustige, celle de ceux que Pierre Bergé appelle les "faiseurs d'art contemporain".
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POUR UNE ESTHÉTIQUE DU RENOUVEAU

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattan! @wanadoo.fr

@ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9976-0 EAN : 9782747599764

Stéphane Dion

POUR UNE ETHÉTIQUE DU RENOUVEAU

Préface de François Dagognet

L'Harmattan 5-7, rue de J'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Harmattan Hongrie Espace L'Harmattan Kinshasa Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC L'Harmattan Italia

Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino IT AllE

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

PRÉFACE
Il est rare qu'en quelques pages un auteur puisse exposer toute une vision du monde, justifier aussi son jugement (un diagnostic) et moins les éventuelles solutions au drame actuel. Plus, les théoriciens, en général, quand ils abordent de telles questions, s'expriment de façon ésotérique, alors qu'ici la lumière ne manque jamais. Stéphane Dion nous présente la modernité sous un jour

noir, mais les arguments frappent. Il désigne -

parmi les

facteurs d'un dérapage mondial- la pratique d'une certaine science réductrice, le libéralisme (le capitalisme). Ce n'est pas tellement pour des raisons économiques qu'il le blâme mais pour ce qu'il implique et développe: un mercantilisme sans retenue, le profit, la marchandisation généralisée et, au-delà de celle-ci, l'animation socioculturelle, l'image médiumnique, le pseudo-communicationnel, etc. Le lecteur éprouvera des difficultés à résister à ce plaidoyer de dénonciation, tant les coups portent. À l'arrière-plan de ce violent réquisitoire, Stéphane Dion se réclame de valeurs qui pourraient nous sauver: une corporéité non asservie, la reconnaissance de la terre (à l'opposé de l'artificiel, des mensonges et des affèteries), une possible communion des esprits, la destination éthique de la véritable œuvre d'art. Stéphane Dion n'a sans doute pas voulu abandonner son lecteur au vide ambiant: il montre aussi le chemin d'une possible libération. Mais, comme Stéphane Dion est un artiste - un sculpteur sur bois, un peintre, un graveur - attaché à des matériaux de base grâce auxquels il réalise, concrétise des formes premières, on s'attend à ce que son texte nous donne des 7

analyses pertinentes sur les pratiques actuelles. Le lecteur ne sera pas déçu. D'un bout à l'autre, les partisans du pop ou des installations, les dadaïstes, les Pollock et M. Duchamp (le ready made), sont tous pris à partie, tenus aussi pour les premières victimes de la Marchandisation, de la codification fIXéeà l'avance, de l'uniformisation et du simplement spectaculaire. Stéphane Dion n'en reste pas à cette dénonciation. Dans son texte, bien qu'elliptique, il esquisse les lignes d'un art véritable, celui qui retrouve la richesse du réel et ne s'oppose pas à la sacralité de l'œuvre, qui témoigne en faveur de la présence de l'Être et à laquelle émotionnellement parlant - nul ne peut résister. Le philosophe est aussi invité à travailler à ce renouveau, une sorte de croisade - non le philosophe que le marché publicitaire et commercial favorise mais celui qui reste en contact avec le monde (l'être sans doute, l'être en

tant qu'être) -

mais celui qui protège l'existence de la

déraison, de l'aliénation et des faux dieux. Une ultime interrogation: le procès a été si bien instruit que nous ne sommes pas sûrs de pouvoir venir à bout de ce qui nous encercle et nous appauvrit. Mais le repérage du poison qui nous envahit n'en constitue pas moins un indispensable préalable ou le commencement d'une possible délivrance.

François Dagognet

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Adresse

de l'auteur

au lecteur

Cet ouvrage présente à la réflexion des motifs de perplexité, des interrogations et des propositions théoriques plus que des critiques, des réponses ou des thèses.

Remerciements:

Que Mesdames Martine Morier et Zina Weygand soient ici remerciées pour leur lecture minutieuse du manucrit. 9

« Maintenant comme jadis, la philosophie commence par le : qu'est-ce que penser? et d'abord s'y absorbe. » Maurice Merleau-Ponty

PRÉAMBULES

l'EXPRESSION DE lA MODERNITÉ DANS lA CONSCIENCE HISTORIQUE
Premier préambule: Comment l'artiste peut-il s'orienter dans la pensée?
Vouloir écrire de nos jours sur la notion de création, sur la création artistique conçue dès lors comme acte fondateur et formateur de la réalité humaine peut paraître paradoxal, désuet ou même inutile. La société occidentale ne produit-elle pas, depuis l'après-guerre, des biens de consommation qui suffisent largement à la satisfaction des besoins humains? Une première question se pose, à la fois évidente et surannée, mais qu'il convient de formuler de nouveau: le sens d'une vie, son harmonie secrète et rétrospective, se résument-t-elles à la seule satisfaction de besoins? La création esthétique répond-elle ou non à un besoin? Comment s'orienter dans la pensée aujourd'hui? Question difficile qui oblige à entamer d'emblée une réponse. En posant d'abord un principe qui contraint la réflexion à se particulariser, et invite l'esprit à ne pas se perdre dans un jeu langagier amalgamant différents points de vue, qu'il faut distinguer en raison de la complexité de la réalité humaine. Il s'agit seulement d'élaborer patiemment une problématique : l'artiste dans la modernité a-t-il encore le droit de créer des formes? Quel est le statut de l'œuvre d'art dans la sphère généralisée des échanges? Notre écriture 13

n'est que la mise en forme, l'expression signifiante d'une parole désirante, inscrite dans la pratique de certains arts visuels, et de la sculpture. L'élaboration d'un point de vue particulier, créateur de sens et d'harmonie et en tant que tel communicable dans un acte de parole, est la première pierre de touche d'une orientation dans la pensée. Il ne s'agit pas de forger une thèse qui résiste à tous les coups. Il ne s'agit pas non plus de donner des coups de pensée à quiconque. Le point de vue sur lequel se bâtit une réflexion n'est ni objectif ni rationnel en tant que tel. Il acquiert une certaine pertinence en faisant progresser ses propres implications.

Deuxième préambule: de la modernité?

Faut-II désespérer

En quoi notre époque est-elle paradoxale? Il est commun de dire que l'humanité vit l'époque des grands dangers. Comme s'ils étaient nouveaux pour elle! L'époque contemporaine se manifeste plus pour la mort que pour la vie: en ceci réside sa tragicité fondamentale. Il appartient à la conscience créatrice de chacun de résister à ces pulsions de mort, externes et internes à l'individu. Ce qui relève aujourd'hui de l'ordre du symptôme ou du malaise, c'est que la majorité des êtres se réfugie dans une conscience morbide et malsaine de la réalité. Ce phénomène social, relayé dans les vies particulières et contingentes par les images médiatiques, est authentiquement inquiétant. La civilisation paraît sur ce point faillir à sa tâche première: construire la vie en résistant à la mort. En résistant aux représentations fantasmatiques qui accompagnent aussi bien la réalité de la mort que son idée. 14

Que peut-on dire et que peut-on faire? La réponse à cette question renvoie à la mort subjectivement vécue, à la vie toujours partiellement accomplie dans le monde réel. De plus, il faut bien reconnaître que la réalité est riche en manifestations contradictoires. On peut en énumérer quelques-unes: les cancers, les maladies génétiques et virales; les micro-guerres balkaniques, l'infléchissement des frontières entre les États, les guerres fanatiques au Moyen-Orient, les mouvements migratoires mondiaux ; l'intensité de la recherche scientifique; les nouvelles formes de terrorisme guerrier. Poser la question du dire ou du faire, dans un monde qui ne semble plus discerner dans quelle direction il s'oriente, est insuffisant. Mais cette insuffisance problématique renvoie à ce qui fait défaut dans la réalité humaine elle-même: la sensation d'un rapport direct avec la nature, le sentiment comme l'idée d'une certaine fraternité dans la communauté humaine. De plus, la souffrance et l'absurdité se montrent de manière trop visible dans la contemporanéité. Elles s'illustrent de manière flagrante dans la scission entre deux mondes: celui du Nord et celui du Sud. Il faudrait s'interroger aussi radicalement sur ce que signifie ce règne de l'argent et du mercantilisme1, instauré par le libéralisme
1 Nos réflexions sur l'économie ne sont pas celles d'un spécialiste. Nous nous plaçons du point de vue du salarié qui reçoit un salaire et est amené à le dépenser, pour faire face à sa vie matérielle dans une société de type occidental. Nous avons pleinement conscience, à l'avance, des limites de notre propos. Nous les assumons. Une analyse plus approfondie des processus économiques, comme ceux du profit, de l'investissement ou du salariat, nécessiterait une immersion dans les milieux économiques et fmanciers, pour en démonter les rouages. Il nous semble cependant que le rapport de chacun à l'argent (ne serait-ce qu'à partir de l'expérience quotidienne de la consommation, de l'achat de produits manufacturés) est suffisamment explicite et concret, pour que cela puisse se prêter à une réflexion qui dépasse le point de vue strictement personnel. Ce que nous dirons du mercantilisme, comme idéologie ou parole du profit, se rattache ainsi davantage à ce rapport individuel à l'argent. 15

économique, qui exalte l'âpreté au gain, la passion démesurée de la thésaurisation. La discontinuité que la vie urbaine instaure entre l'humain et la nature (l'alternance des saisons ne rythme plus le cours de l'existence), est redoublée par la prégnance de la réalité médiumnique (dans sa forme télévisuelle), dans la représentation même du rapport de l'humain à la nature et à son ipséité, ainsi que dans la représentation des rapports sociaux. Cette technique de représentation de la réalité fait que la parole et l'action deviennent opposées et aporétiques dans leurs finalités propres. La parole, dont le support traditionnel est l'écriture ou le dessin, n'a plus que peu d'incidence sur la formation des esprits. La lecture ou l'audition d'une parole singulière permet le libre jeu de l'interprétation, laisse toute liberté à l'imagination d'ajouter ou de retrancher du sens. L'omniprésence du médium télévisuel obstrue ce jeu de l'imagination. Il appauvrit inévitablement le contenu signifiant de ce qui peut être dit, et surtout entendu et compris. Paradoxalement, le développement de supports électroniques de communication (médias audio-visuels), par le biais de technologies numériques, Gustifiées par une idéologie de la communication de plus en plus obsédante) a tué l'oralité de la parole humaine. Or l'oralité du langage, constituée par la domestiLe tenne même de mercantilisme se trouve ainsi détaché de son terreau historique, le colbertisme. Il ne désigne dans notre propos que l'attitude individuelle ou collective, dans le rapport à la réalité humaine, tant sur un plan matériel que discursif: qui fait de l'argent le seul critère de ce qui vaut humainement. Toute fonne de rapport humain semble ainsi faire l'objet d'une évaluation quasi monétaire, toute relation humaine devient vénale. Il n'est pas inutile de rappeler qu'une parole philosophique est désintéressée. Il nous semble que rien n'interdit de réfléchir sur cet aspect de la réalité humaine, pour mieux le comprendre et l'interpréter. Ou alors, il faut poser comme principe, que nul n'a le droit de réfléchir sur sa propre vie, dans ses aspects matériels, financiers et économiques, et sur les notions communes qui s'y rattachent.

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cation de la phonation2 et par l'apprentissage de règles d'expression (la syntaxe), situe le point de démarcation du monde animal et du monde humain. Elle est aussi une construction toujours originale de la mémoire: elle instaure une chronologie calendaire qui donne tout son sens à une communication inter-humaine. La prégnance d'une parole informative, si elle est motivée seulement par le besoin ou l'événement, instaure une mémoire immédiate et superficielle, nous rendant presque incapables de nous souvenir du passé. Cette parole réductrice nous éloigne du présent. L'image télévisuelle induit un effet déréalisant sur la conscience. D'ailleurs une image ne parle pas: la forme de l'image disconvient à son contenu (imagé et sonore), et réciproquement. Il ne s'agit pas d'opposer de manière simpliste médias de masse et culture d'élite, ce qui conduit inévitablement à un débat tronqué sur le faux problème du statut de l'œuvre d'art. Le matériau lui-même, toujours périssable, donne la réponse: toute forme créée par la main de l'homme inclut son propre dépassement. Il n'y a pas de génération sans corruption. Et il convient de constater quels sont les effets d'une technique de représentation de la réalité sur le processus de la culture lui-même. Pour ce qui nous intéressera plus particulièrement, de l'incidence de ces techniques3 sur la fabrication des œuvres d'art, si cette expression possède encore un sens ailleurs que dans une salle de vente. Les mass media4, par une utilisation exclusive d'un langage descriptif et simplifié, réduisent l'usage de la langue à sa seule fonction expressive et utili2

La fameuse double articulation mise en lumière par Hemjlev. 3 Tekhnikos: propre à une activité réglée; tekhnê : savoir-faire dans un métier. Nous nous référons, dans la suite de notre propos, au Dictionnaire historique de la langue française, sous la direction d'Alain Rey, Paris, Dictionnaires Le Robert, 1992. 4 Nous empruntons l'orthographe canadienne, Dictionnaire historique de la langue française, op. cit. 17

taire. Ceci a pour effet que la parole ne circule plus entre les esprits, puisque les contenus réflexifs sont biffés, les originalités culturelles sont uniformisées, les émotions stéréotypées, les désirs caricaturés. Au moment où des revendications identitaires se manifestent (culturelles ou religieuses; régionales ou nationales), tout le monde parle une même langue, utilise les mêmes vocables, répète les mêmes contenus de pensée ou d'émotion5. Mais quand l'oralité du langage est à ce point effacée de nos mémoires, les comportements humains perdent leurs caractères réflexifs et même intentionnels. On se rapproche d'un comportement instinctif et brutal. L'oralité de la parole humaine, c'est quand même encore le dépassement de l'agressivité animale. L'action inter-humaine devient brutale quand il n'y a plus un sujet parlant pour exprimer et réfléchir les motifs de l'action. Dans la culture européenne, la métaphysique était l'exemplification, et parfois même la caricature, de ce contenu réflexif de la conscience humaine. L'humanité a dépassé sa propre barbarie en complexifiant les ordres du discours. Si toutes les couches d'une population se mettent à parler avec les mêmes vocables, les actions qui structurent le champ social deviennent insignifiantes. Ce manque de sens provoque une angoisse collective et une réaction de défense. La violence devient omniprésente dans les rapports humains. Sur un plan collectif, il est patent que nous sommes entrés dans un état de conflit généralisé, faisant prévaloir l'hostilité et
5 Même si le parler des métiers, comme les langues régionales, représentent aussi bien la richesse que la vitalité de l'esprit. Notre interrogation porte plutôt sur l'usage de la parole que sur le vocabulaire ou la grammaire. Il nous semble que la racine du problème a trait à l'exigence exorbitante de normativité, qui marque le passage de l'enfance (l'émerveillement) à l'adolescence (la révolte et la désillusion), puis l'entrée dans l'âge adulte (le conformisme social, l'apathie de la pensée). Et il ne faut pas se leurrer: combien, parmi la masse d'une population, peuvent seulement clairement nommer leurs émotions, leurs joies ou leurs peines? 18

l'agressivité. Quel est le rôle de la philosophie, dans cette situation de tension extrême? C'est cette réalité politique qu'il convient de penser philosophiquement. Dans la perspective d'une réflexion sur l'art contemporain, il s'agira d'expliciter comment cet état de fait conditionne le contenu des créations artistiques elles-mêmes. En ceci la contemporanéité est déconcertante et passionnante: elle place le philosophe devant la violence pure, autrement dit la non-pensée. Elle déplace la réflexion dans un registre d'expression non rationnel, du seul fait que certains effets de la rationalité de la science dans la réalité sociale sont devenus trop négatifs, cyniques et irrémédiablement particuliers. N'est-ce pas la tâche principale de la philosophie que de forger le sens de cette particularité? N'est-ce pas aussi le souci de cette tragicité contemporaine qui doit guider le penseur dans sa réflexion, et peut-être même dans sa méditation première? La situation du philosophe, toujours étrange et étranger parmi les siens, demeure ambiguë et conflictuelle. Il doit être celui qui pense la particularité de son existence, en philosophant. En ceci il se rapproche de l'artiste. La continuité de cette préoccupation est manifeste dans l'histoire de la philosophie. Mais elle ne doit pas faire illusion. Il faut faire surgir une question: est-il seulement possible de penser philosophiquement aujourd'hui la modernité, quand la raison techno-scientifique présente des effets si contrastés, dont certains tellement destructeurs et tératogènes? L'extinction de l'espèce humaine par la puissance atomique ou les armes biologiques hante la conscience moderne. Ceci rend la critique des faits presque impossible: la pensée se crispe, devant sa propre annihilation. Sans dénier 19