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PRATIQUES TAG

De
209 pages
Traces de la postmodernité rupestre, les tags nous envahissent. Art ? Scansion revendicative ? Dégradation gratuite ? Autre chose ? Mais que nous disent les jeunes au travers de leurs pratiques du tag ? Cet ouvrage, fondé sur un travail d'enquête auprès des tagueurs et de leurs réalisations, présente une étude des pratiques tag.
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PRATIQUES TAG
Vers la proposition d'une « transe-culture »

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dirigée par Gilles Boudinet

Cette collection présente, dans une perspective interdisciplinaire, des ouvrages qui proposent une réflexion sur les arts et les pratiques esthétiques en termes de médiation culturelle et d'éducation. Elle s'adresse aux étudiants, chercheurs et universitaires impliqués par ce thème, ainsi qu'aux enseignants et intervenants concernés par les réflexions sur les pratiques de l'art dans les champs de l'éducation et de l'animation. Ouvrages parus:
HARTER, J.-L. Le Jeu. Essai de déstructuration, BOUDINET, G. Pratiques tag. Vers la proposition culture », 2001. 2001. d'une « transe-

Gilles BOUDINET

PRATIQUES TAG
Vers la proposition d'une « transe-culture »

L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Du même auteur

De l'Universel en Musique. Fugues et variations d'un savoir, Paris, Publisud, 1995, 120 p.

Pratiques rock et échec scolaire, Paris, L'Harmattan,

1996, 192 p.

Des arts et des idées au ~ siècle. Musique, peinture, philosophie, sciences humaines et «intermezzos poétiques»: fragments croisés..., Paris, L'Harmattan, 2000 (1reéd., 1998), 234 p.

(Ç)L'Harmattan,

2002

ISBN: 2-7475-1840-X

Récit introductif

De l'interpellation du chercheur...
OP AK se meut sourdement sur les murs de ma ville... Une ville de la banlieue nord de Paris, Saint-Leu-IaForêt, une ville banale, à la fois « dortoir» et pavillonnaire. Une ville respirant l'ennuyeuse tranquillité calfeutrée des «classes moyennes », bref, un endroit où il ne semble guère se passer grand-chose. Pourtant, depuis quelque temps, une muette et insidieuse agitation trouble le silence muré. Des balafres colorées, des hurlements graphiques se sont mis à décomposer la quiétude de l'environnement « petit-bourgeois », à l'envahir d'une profusion grouillante de grincements visuels: une profusion de cicatrices qu 'OPAK a comme initiées dans son diabolique sillage rupestre.. .

En fait, I 'histoire de ma relation avec OPAK l a commencé au
début 1997, alors qu'il m'était apparu pour la première fois dans le centre-ville, sur une armoire électrique du marché. Il faut dire
l OPAK a des homonymes dans d'autres banlieues. Il s'agit ici de l'OPAK né à Saint-Leu et dont, en quelque sorte, les « aventures» ont été suivies jusqu'à sa métamorphose en fresque (cf. le « récit conclusif»). L'abandon, alors observé, du nom d'OPAK au profit d'OPA-PACO va dans le sens d'un jeu initial de simulation mimétique, avec un probable« emprunt» du nom d'OPAK lui-même.

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qu'à l'époque OPAK n'était qu'un embryon. Je me souviens parfaitement du regard amusé, moqueur même, que j'avais porté sur OPAK, tant celui-ci me paraissait désuet. Tellement naïf qu'il en devenait poétique. Il n'aurait alors guère déplu à Jacques Prévert. OPAK semblait s'êtrefraîchement échappé d'un cahier d'écolier, plus exactement de la dernière page d'un brouillon où les enfants dessinent souvent des choses bizarres, tracent des mots incompréhensibles, comme des essais de signature «pour de faux ». OPAK, larve à peine éclose, rampait timidement en majuscules de type « bâton », tracées au marqueur noir sur le vert bouteille de l'armoire. Avais-je été attendri par cette candeur maladroite d'une graphie juvénile dont l'opacité scandée se dissolvait dans les traits explicites d'une écriture dépourvue de toute originalité? Une écriture scolaire qui retint cependant mon regard d'enseignant. J'oubliai rapidement OPAK. Mais, dans les semaines qui suivirent, la modeste larve se rappela plusieurs fois à moi. Je la rencontrai de temps à autre, certes encore hésitante et modeste, mais déjà hors de l'espace initial du marché. Elle avait commencé à cheminer sur l'axe de la nationale qui traverse la ville, doucement, pour obliquer vers la gare. Ses traces restaient discrètes, timidement apposées, toujours au marqueur, sur une poubelle, sur des tuyaux de gouttière. Un bien mince territoire, neutre et public, qui ne gênait personne, et que personne n'avait probablement remarqué. «Tiens! Revoilà OPAK! » dus-je me dire, benoîtement fier d'avoir démasqué sa présence, et d'entrer moi-même dans les arcanes mystérieuses des initiés qui savaient qu'OP AK était là. Les choses commencèrent à changer lorsqu 'OPAK arriva à la gare. Probablement trois mois s'étaient écoulés depuis notre première rencontre. Nous étions alors à la période de Pâques. Soudainement, alors que je passais devant une cabine téléphonique près de la gare, OPAK se jeta à mon visage, bien plus que je ne le découvris. Je n'étais plus le chasseur-voyeur, la partie s'était inversée. OPAK, griffé en vertfluo sur une vitre de la

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cabine, scintillait agressivement de toute son opacité, déchirait la transparence de la paroi. La chose avait doublé de volume. Elle me paraissait plus méchante. Si l'outil restait le marqueur, l'écriture devenait de plus en plus illisible. Les bâtons se dynamisaient dans un mouvement d'angularités saillantes, armées comme des flèches. Le A s'était fait triangle, le K un inquiétant escargot labyrinthique, le tout souligné d'un trait courbe, terminé en queue diabolique. La métamorphose s'accomplissait. La trace avait quitté le monde des lettres scolaires. Après son existence de graffiti infantiles, elle apparaissait comme le fruit gestuel d'un adolescent contestataire. OPAK affichait désormais son identité de tag... Douée d'une étrange parthénogenèse, la chose s'est mise à proliférer, très rapidement. Sorte de nénuphar livré à lui-même dans une mare urbaine, OPAK doublait ses implantations sur le mode d'une vertigineuse progression algorithmique. La chose étendait son domaine à une allure affolante, dévorait de ses insatiables marques le mobilier urbain du centre-ville. C'est alors que d'autres traces se mirent à éclore simultanément, donnant l'impression d'accompagner les mystérieux déplacements d'OPAK. Celui-ci n'était plus seul. J'avoue ne pas avoir retenu avec précision les noms de tous ses comparses. Toutefois, je me souviens clairement d'OP A, d'ESPION, de SHIVA, de KOYO, griffés eux aussi au marqueur noir ou vert fluo. Les événements commencèrent à prendre une autre tournure peu après, avec la venue de l'été, l'allongement des jours, la chaleur fertilisante, les congés scolaires... OPAK et ses compagnons étaient alors très probablement parvenus à un état de maturité, où ils pouvaient enfin dévoiler la nature belliqueuse de leur visage masqué. Les protagonistes étaient réunis, la guerre pouvait commencer. Finis, les lieux anonymes du «mobilier» urbain. Les choses avaient décidé de s'en prendre à la propriété privée. La première victime fut, à ma connaissance, la belle façade d'une maison bourgeoise fraîchement repeinte en beige. Suivirent

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un restaurant qui venait également de parer sa devanture de jaune clair, des vitrines, nombre de boîtes à lettres, même un camion imprudemment laissé près de la gare. Mais le domaine public ne fut pas en reste: les murs du marché, que des travaux d'été avaient naïvement cru épurer de tout graffiti, les cabines téléphoniques, les poubelles, les panneaux d'informations municipales, la gare, sans oublier l'intégralité de la devanture du poste de police. Public ou privé, il n'était plus un seul espace qui pouvait se soustraire à la menace des choses griffantes. Pire, toute surface affichant une remise à neuf semblait irrémédiablement vouée aux stigmates des marqueurs. Mais, très rapidement, une nouvelle arme fut utilisée: la bombe. Du fait de la technique utilisée, les modestes traces au marqueur augmentèrent tant en taille qu'en nombre. Avec la bombe, le «feutre» collégien laissait place à un outil professionnel. Le geste traçant prenait une amplitude considérable, pouvait s'exhiber avec un maximum d'efficacité, se démultiplier. Aussi imprévisibles que fulgurantes, les agressions rupestres proliférèrent, sans aucune limite. Telle fut la période de la fin de l'été. Un véritable délire. Murs, portes de garage, vitrines, volets, façades, panneaux de signalisation routière. Tout ce qui était vertical et plat semblait y passer. De nouveaux noms firent leur apparition: ESKAM, CANABIS 95, 2 FREYR SOLDATS II PLOMB, GAL, ALCAZAR, COKSL ASKOB... Les traces se déclinaient dans une surabondance cathartique, comme livrées à une incoercible frénésie griffante... Fin août, après trois semaines vacancières, je retrouvais « ma » ville, du moins « mon» centre-ville converti en une suite ininterrompue d'étranges hiéroglyphes. Et, depuis, la prolifération continue. Mon sentiment fut ambivalent. Indéniablement amusé par cet envahissement coloré qui me donnait l'impression de revendiquer quelque chose, de faire enfin résonner d'anarchiques éclats de jeunesse dans une ville dont l'apparente « tranquillité» m'avait toujours semblé mortifère. Furieux, en outre, lorsque je revis OPAK, cet OPAK que je connaissais depuis sa tendre

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enfance. Il était là, énorme, chez moi, flamboyant d'une peinture argent chromé, avec son K en escargot, confortablement étalé sur la belle porte foncée de mon garage. Réaction frileuse. Je suis allé porter plainte. Gêné, je le fus indubitablement lorsque, une épreuve Polaroïd de ma porte offensée en main, je me présentai au poste de la police municipale. Le préjudice que je ressentais semblait tellement dérisoire face au déluge des traces qui encadraient l'entrée du bâtiment. Je rebroussai chemin. Mais je n'étais pas satisfait. Lafloraison des choses m'intriguait. Il y avait là un acte parlant et obscur, une prolifération de signes insensés étalant leur mystère. Le charme des hiéroglyphes et la tentation rationalisante du déchiffrage chantaient en moi. J'étais décidé à contre-attaquer l'opacité des choses, à lever le voile de leur inexprimable expression. Je les réduisis au statut d'un objet de recherche que j'étais résolu à disséquer. Le «fait social» était indéniablement présent, étalé partout, offert à l'analyse et au décorticage méthodique...

Promenades naives
J'avais certes trouvé mon champ d'investigation. Mais il fallait alors me méfier de « l'efficacité» d'une analyse trop hâtive, d'un «découpage» précipité du tag. Je choisis ainsi de m'abandonner à un premier temps d'imprégnation subjective et floue, face aux phénomènes tagués se donnant à ma perception. Rester d'abord naïf, mettre entre parenthèses la tentation d'une rationalisation immédiate, laisser les traces envahir ma conscience par impressions successives et variées: OPAK me fit involontairement goûter le plaisir de la phénoménologie. Telles furent mes premières « promenades naïves ». Le romantisme automnal convint merveilleusement à mes
promenades naïves. La ville était si vide et si muette, mes errances

si solitaires et les tags si clinquants... J'arpentais rues, ruelles, sentes, parkings, passages souterrains. Les traces défilaient sous

Il

mes yeux et résonnaient à mes oreilles. J'avais l'impression de voyager dans une bande dessinée sans paroles, seulement constituée d'onomatopées. KOYO, SHIVA, OPA, tout cela sonnait. La série des tags devenait musicale. Les Parisiens aimaient parler de leurs « murs murant », ceux de ma ville se rythmaient au gré de leurs allitérations gravées. Des syncopes, heurtées dans les inflexions propres à chaque trace, un rythme provoqué par leurs multiples duplications: les murs bruissaient et devenaient une partition longuement déroulée. Cet ostinato de mots répétés et enchevêtrés, irraisonnés et résonnants, m'évoqua le rap. Pourtant, d'où me venait cette première impression musicale, ressentie dans les variations fuguées des tags? La difficulté de comprendre ces termes aux références inconnues renvoyait déjà leur lecture au niveau exclusif du décodage sonore, à celui de la reconnaissance des phonèmes. L'impossibilité de donner sens aux signatures s'opérait ainsi au profit de leur seule sonorité. Mais cette lecture sonore du tag signifiait aussi l'emploi d'un système familier: celui, d'une part, des lettres, et d'autre part de la constitution de phonèmes identifiables. Le tag n'était pas totalement étranger. Simplement, si les tagueurs utilisaient bien des lettres, des mots, des sons répertoriés dans la phonétique de la langue courante, ils en faisaient « autre chose ». Des glossolalies, étranges et étrangères, proches et inquiétantes, à la fois totalement différentes et pourtant familières. Ainsi résonnaient les traces. Un effet d'égarement me saisit: la révélation d'une langue transfuge, croisant l'identique et le non-identique, quelque chose ayant sa part avérée de monstruosité. Cette impression se trouvait renforcée par le jeu du graphisme, par l'irruption d'une typographie à la fois inconnue et reconnaissable, par l'usage de signes insensés, de dessins combinés à même les lettres d'où sourdaient d'inquiétantes créatures. A son tour, la graphie se métamorphosait, mutante et monstrueuse. Un film d'épouvante se projetait sur les espaces

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muraux de ma ville. Les traces étaient-elles enfin la preuve incontestable de la présence d'extra-terrestres ou de vilains envahisseurs venus d'un monde paranormal? A ceci s'ajoutait la vision d'une chorégraphie aux danseurs évanouis, et dont le geste subsiste tel un spectre fantomatique. Je ne pouvais regarder les traces sans les imaginer comme un effet de rémanence cristallisant la danse furtive des tagueurs, suspendant la fugue agitée de leurs silhouettes fondues dans l'ombre. Un ballet de masques anonymes. Une chorégraphie avec des gestes amples, où le corps entier était interpellé et où, dans le démantèlement des lettres, il se libérait des interlignes de l'écriture scolaire et de ses contentions. Une nouvelle langue s'inventait-elle ainsi? En fait, je fus grandement impressionné par les trouvailles des tagueurs. Jeux de mots et de formes, effets de graphisme, de typographie, de relief: les traces témoignaient de savantes élaborations que n'auraient point reniées les surréalistes, ni Antonin Artaud. Le jeu adolescent s'ouvrait-il sur une découverte des formes de l'art moderne, plastique et poétique? Des formes dont la maîtrise poussée par le tag me captiva, tout en me laissant envieux d'une compétence que j'aurais bien voulu avoir. Les tagueurs étaient-ils les poètes d'une nouvelle urbanité? Sons, monstruosités mutantes, corps en mouvement, poésie étrange aux glossolalies syncopées: un obscur et sulfureux parfum dionysiaque fit irruption dans mes promenades naïves. Le dieu mythologique aux apparences imprévisibles, multiples, ubiquistes, surgissant sans cesse des profondeurs, m'imposa son image orgiaque sur le mode de l'onirisme nietzschéen. L'impression pouvait sembler paradoxale face à des éléments visuels que la logique aurait bien davantage catégorisés sous le regard solaire d'Apollon. Mais les traces ne convenaient guère à la stabilité ordonnée et hiératique de la beauté apollinienne. Bien que fixes, elles remuaient, trépidaient de leurs variations incontrôlées, de leurs stridences multicolores. Enivrées par la transe graphique de corps traçants et tracés, elles vibraient en une

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catharsis griffée au gré de leurs syncopes et de leurs éternels retours. Elles vivaient. Sauvagement. Dionysos, hybride monstrueux, mi-homme, mi-bête, envahissait les murs, les fissurait comme un lierre fou, les cloquait d'anarchiques grappes fertiles. Il rappelait brutalement sa poésie destructrice et créatrice sur les pierres imberbes et clôturantes, telles celles des murailles civilisatrices qu'Apollon dressa avec Alcathoos pour la cité de Mégare. Ses glossolalies décomposaient l'organisation verbale, ses métamorphoses insensées dissolvaient l'univocité des mots pour leur insuffler le vertige infini de la métaphore. Dionysos proclamait son étrange conflit rupestre avec la lisse unité civilisée des parois apolliniennes qu'il se complaisait à transpercer de ses mystérieuses cicatrices. L'image se faisait tragique, au sens théâtral du terme. Les murs jouaient-ils la scène d'un drame attique, où les pulsions colorées et les rythmes saccadés de Dionysos auraient rompu l'uniformité de l'ordre apollinien? La ville taguée devenait un théâtre sauvage. Elle jouait une pièce sans mots compréhensibles, aux acteurs masqués, inconnus et anonymes, une pièce dont les multiples scènes déroulées de mur en mur traversaient l'espace urbain. Cette sensation de mise en scène, de fiction, se renforçait dans le site même de Saint-Leu. Je ne parvins pas à me convaincre que cette ville de «classes moyennes» était envahie par d'invisibles hordes délinquantes venues de «secteurs sensibles ». La jeunesse saint-loupienne s'essayait-elle, en fait, au jeu du simulacre de la culture des cités? Cette énigme du non-sens affiché par les tagueurs aux masques anonymes, l'impression dionysiaque du mystère théâtral que leurs traces me firent éprouver, me permirent ainsi de formuler les interrogations initiales de ma recherche. En limitant les propos suivants au tag, signature tracée furtivement, et non au graff, forme plus élaborée, construite elle

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aussi sur la base d'un nom, mais réclamant un temps d'exécution plus long, ou à la fresque: Qui sont les tagueurs? Que disent-ils au travers de leur pratique? Comment font-ils? Quel peut être le sens de l'expérience tag pour ses praticiens? Qu'en est-il de l'impression de théâtralité du tag: celui-ci serait-il un jeu de rôles simulés par des acteurs de diverses origines? Est-il aussi un lieu de réalisation de compétences qui, au travers d'un acte de création, serait ainsi porteur d'une compensation et d'une possibilité d'intégration des plus défavorisés? Finalement, comment définir le type culturel du tag: contre-culture ou autre chose?
J'arrêtai là l'impressionnisme de mes promenades naïves pour passer à la « méthode ». Je pris mon Nikon et commençai un inventaire photographique, tout en espérant rencontrer les insaisissables tagueurs.

Tel fut le contexte de l'enquête sur laquelle se fonde cet ouvrage qui s'articule selon deux parties. La première concerne l'activité du tagueur et l'analyse d'un ensemble de traces recensées. Elle conduit à la question du sens de l'expérience tag. En se basant déjà sur une interprétation de ce sens au travers des notions anthropologiques de « rite de passage» et de « communitas », la seconde partie propose d'explorer les enjeux culturels alors posés: le tag procède-t-il d'une mise en scène? Permet-il une promotion des plus défavorisés, ou répond-il à une assignation qui maintient les inégalités statutaires? Ces interrogations aboutissent à la proposition finale d'une «transeculture ».

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Première partie
Des sujets tagueurs et des objets tagués
Cette partie s'appuie d'une part sur la rencontre avec des tagueurs. En prenant pour base des données issues d'entretiens et de questionnaires, elle présente, dans ses trois premiers chapitres, la pratique du tag: ses acteurs, ses jeux entre «rupture» et « fusion », puis ses protocoles, sous la forme d'un «itinérairetype » du tagueur. D'autre part, elle concerne, dans les chapitres suivants, l'analyse de tags avec la présentation d'un inventaire, une ébauche de typologie, une approche de la spécificité des tags, déjà par rapport à l'écriture «conventionnelle », puis au niveau des relations des tags entre eux et de leur caractère symbolique. Finalement, le dernier chapitre propose une interprétation du symbolisme alors dégagé. Les conclusions de cette première partie conduisent à définir l'activité tag en termes de récit dont les séquences sont accordées à un « passage» et à une « marge ».

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Chapitre I

La rencontre avec les tagueurs

I - 1 Question de méthode
Une « pêche» au gré des relations, des rencontres, une pêche indéterminée parmi l'océan insondable des tagueurs cachés, tel peut être qualifié le protocole utilisé ici. Protégé par son opacité, le tag nargue la systématisation quantitative. Il proclame le règne de l'aléatoire, interdit tout espoir d'échantillon représentatif que garantit une population déjà connue. En effet, rencontrer les adeptes d'une activité illégale, marquée par l'anonymat et la clandestinité, ne fut pas une chose facile. La formule d'un questionnaire écrit, adressé aux tagueurs par des intermédiaires - en grande majorité des étudiants de l'Université

de Paris VIII -, a été retenue. Au total, 30 documents ont pu être
analysés, auxquels se sont rajoutés 10 entretiens. Il convient sur ce point de préciser que le fait d'accepter de répondre à un questionnaire, de surcroît ici assez long, ou de participer à un entretien, n'est pas neutre, qu'il correspond déjà à une attitude socialement ciblée. Ce protocole ne saurait ainsi aucunement prétendre à une représentativité au regard de l'insaisissable population des mystérieux tagueurs. Sa validité statistique reste suspendue, du moins limitée à un rôle d'indicateur.

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I - 2 Le « profil » des tagueurs rencontrés
Qui sont-ils? Ils ont entre 16 et 26 ans, la moyenne de leur âge correspondant à 20 ans. Le tag apparaît sur ce point comme activité propre aux « jeunes », mais non réductible à la seule période de l'adolescence. En revanche, cette moyenne diminue et retrouve l'acception courante de « l'adolescence» lorsqu'on considère l'âge auquel les jeunes situent le début de leur activité. Celui-ci varie en effet entre 12 et 18 ans (moyenne: 14 ans). Quant à l'ancienneté d'expérience, elle va de 1 à 14 ans, la moyenne étant alors de 5 ans et demi. C'est ainsi que les tagueurs rencontrés, et en fonction desquels la description suivante de la pratique a été établie, peuvent être qualifiés d' « expérimentés ». Bien que ces chiffres ne concernent que le tag, celui-ci est associé dans le discours des jeunes au graff et à la fresque. Si ces deux genres sont souvent situés au titre d'un aboutissement du tag, ils ne se substituent pas totalement à ce dernier. En effet, loin d'une rupture radicale, l'ancienneté du tagueur-graffeur apparaît davantage marquée par une « dominante tag» lors de ses premières années, pour s'inverser ensuite au profit du graff et de la fresque. Les tagueurs rencontrés sont en majorité lycéens, étudiants, les autres étant dans la « vie active» (situation contractuelle ou stage) ou au chômage. Tous sont ainsi dans une position non stabilisée par une situation professionnelle définitive. Le milieu socioéconomique d'appartenance est très diversifié: classes « moyennes» (pour 63 % des familles: cadre, secrétaire, infirmière, enseignant, technicien, documentaliste...), « populaires» (profession du bâtiment, ouvrier, artisan, petit commerçant). Malgré sa non-représentativité, l'échantillon semble pourtant suffisant pour contredire les a priori, très courants, qui réduisent la pratique tag à la seule population des jeunes des «quartiers sensibles ». En fait, comme le disent les tagueurs, «y' a de tout dans les tagueurs, y'a des punks, des cailleras, y'a de

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