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Rap 2 France

De
269 pages
Le livre nous emmène dans l'univers de ces artistes, souvent mal connus ou déconsidérés, et qui racontent le malaise de leur époque. Ils transmettent les paroles en provenance de l'autre côté de la fracture sociale reflétant la conscience troublée de la France d'aujourd'hui. Mais le rap porte aussi en lui la richesse et l'énergie d'une population métisse, multiculturelle. Des citations abondantes viennent nourrir le texte. Voici une France comme on ne l'a jamais vue, mais telle que beaucoup la vivent.
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RAP 2 FRANCE

http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattanl @wanadoo.fr

@

L'Harmattan,

2005

ISBN: 2-7475-9576-5 EAN : 9782747595766

Pierre-Antoine MARTI

RAP 2 FRANCE
Les mots d'une rupture identitaire

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace Fac..des L'Harmattan Sc. Sociales, BP243, Université Kinshasa Pol. et Adm. ;

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

L'Harmattan Italla Via DegHArtisti, 15 10124 Torino ITALIE

KIN XI - RDC

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260
Ouagadougou 12

1053 Budapest

de Kinshasa

J'suis tel 'ment d'la rue Que j'crois qu 'j'ai accouché par une bouche d'égout C'est moi la voix quifout ta té-ci dans tous ses états J'suis la cerise sur le ghetto, Le bitume avec une plume La flamme du macadam J'fais partie d 'la confrérie d 'la périphérie, Du cercle des poètes de la rue Ma salive est empoisonnée, mes larmes sont de la ciguë Que ça te plaise ou non je représente la délinquance Un impertinent de plus faisant face aux conséquences J'plante le décor comme un couteau dans l'cœur Je parle du quotidien, écoute bien, mes phrases font pas rire J'viens d'en bas et j 'dois monter la pente, Le bitumej'arpente L 'amertume je chante J'vais là où la vie m 'mène, la où mes pieds m'traînent J'viens d'là où les gens disent tous emmerder l'système Je suis de cette jeunesse qui rêve la corde au cou Je suis cette poussière devenue marbre Je suis cette racine devenue arbre Loin d 'mon miroir mon r 'gard s'étend jusqu'à l'infini Chroniquant l 'quotidien, je vis, donc je vois, donc je dis.

NOTE: Ce livre est le fruit d'un travail universitaire, un mémoire de maîtrise rédigé sous la direction de Pascal Ory et Franck Georgi, Université Paris I, et soutenu en mars 2005. Les phrases de la page précédente sont des citations de rap français. Le terme «feat. », qu'on verra souvent apparaître dans les notes, est l'abréviation de featuring, qui signifie « avec la participation de ».

INTRODUCTION
« Yo » : expression emblématique du rap destinée à capter l'attention de l'auditeur, signifiant qu'on s'adresse directement à lui dans une perspective d'échange, voire de confrontation. « 'Yo' ! C'est comme un signe, un grand rassemblement »1 : un terme fédérateur réunissant derrière lui celles et ceux qui ont contribué au développement d'un genre musical des plus marquant de la fin du XXème siècle, alliant un esprit créatif audacieux à un immense succès international. «Style de musique disco dont les paroles, hachées, sont récitées sur un fond musical très rythmé» : voilà la définition que l'on trouve dans le Petit Robert 2004 en face du mot «rap ». Elle témoigne d'une assez grande méconnaissance de cet art et ce malgré 20 années de présence en France. Le rap, d'une manière générale, et en France notamment, se caractérise par une indéniable vocation sociale, politique et identitaire, inséparable de son rôle divertissant, poétique. Son originalité réside dans sa technique musicale mais aussi dans ce qui fait son âme: ses paroles. Souvent contestataires, parfois revendicatrices, toujours engagées dans la société dans laquelle elles sont proférées. Elles expriment le malaise d'une population désorientée, en situation de questionnement identitaire et qui surtout désire se réapproprier un monde qui lui échappe et ne la satisfait pas. Loin de se limiter bien qu'il en provienne fréquemment - au seul phénomène « banlieue », le rap exprime les attentes et angoisses de toute une génération à la croisée de deux siècles, qui évolue dans un monde aux contours flous et au devenir incertain. Un art qui est le reflet de son époque. On peut fixer l'arrivée du rap en France au tout début des années 1980. Mais pour ce qui est de l'émergence d'un rap «de France », nous choisissons la date de 1984, année qui voit la première production en français réalisée sur le sol national (Panam City Rappin' de Dee Nasty) et la diffusion sur la télévision française d'une émission consacrée à la culture hip-hop
1 Lionel D, « Y'a pas de problème », Y'a pas de problème, Squatt / Sony, 1990.

(H.I.P.H.O.P.), donnant à ce phénomène, dont le rap est un des composants, une audience nationale. C'est donc à cette date que débute notre histoire, qui trouvera dans ces pages un terme à la fin de l'année 2003, soit 20 ans de rap français. Une génération, des «pères fondateurs» aux premiers «enfants du rap ». 20 ans, age symbolique, synonyme à la fois de l'apogée de la jeunesse et d'une certaine maturité, de l'entrée dans l'âge adulte. Au long de ces vingt années, notre « style de musique disco aux paroles hachées» se sera implanté sur le sol national, connaîtra ses premiers succès, ses scandales, pour enfin s'imposer comme la bande-son inévitable du mal de vivre urbain de toute une population qui déchante, et donc rappe. 1984-2003, à savoir en France une période de difficultés économiques et sociales, une crise identitaire accompagnée d'une crise de la représentation politique. Leurs effets se sont fait ressentir en priorité sur l'environnement dont sont issus les rappeurs. «La France a une blessure et j'en suis le pus» 2, triste constat reflétant la conscience d'être le produit de ce difficile environnement, le fruit amer d'une époque qui l'est tout autant. À la situation nationale vient s'ajouter l'état d'un monde déstabilisé et déstabilisant, qui accentue le doute et le malaise. On ne peut aucunement dissocier le rap du contexte social et politique dans lequel il évolue, puisqu'il en est à la fois le produit éloquent et l'observateur engagé. Il ne faut pas confondre rap et hip-hop. Le hip-hop est un mouvement artistique global, un état d'esprit qui s'exprime de diverses manières: dans la musique (en l'occurrence, le rap), la danse (dite break-dance), l'expression graphique (tag et graffiti), mais encore la mode (le street wear), etc... Toutes ces disciplines étaient très liées, quasi-indissociables, au début de l'expression hip-hop, dans les années 1980. Elles le sont moins aujourd'hui, chacune ayant évolué ensuite de manière autonome. Le rap entretient toujours des rapports avec le hip-hop, et on ne peut évoquer l'un sans faire un détour par l'autre. Mais ces liens sont beaucoup moins évidents qu'à l'origine. Nous reviendrons plus
2 Oxmo Puccino, « Boule de Neige 2001 », L'Amour est mort, Delabel, 2001. 10

longuement sur la relation ambiguë entre le rap et le hip-hop, mais cette précision de départ était nécessaire. Les mots du rap seront l'objet d'étude primordial ici. TI s'agira de dégager les principaux thèmes abordés dans les paroles du rap, la manière dont ils le sont, et les questionnements que le rap pose en tant que phénomène de société et mouvement culturel à la fois. Évidemment ces paroles ne forment pas un bloc monolithique, l'expression prend des formes variées, contradictoires souvent. Elles peuvent aussi évoluer dans le temps. Plusieurs «courants» traversent cette musique, des débats, voire dissensions internes, l'animent. Le but est de faire apparaître ici ces différentes voies en les croisant autour de thèmes partagés. Souvent, des préoccupations communes intéressent les rappeurs et les rappeuses, chacun et chacune les abordant d'une manière propre. Des codes inhérents à cet art sont inévitables, un fond commun en animant l'ensemble. S'il a beaucoup fait parler de lui depuis ses débuts fréquemment de manière approximative et assez négative -, il n'en reste pas moins un phénomène assez mal connu. On verra dans le rap un mode d'expression autonome, souvent critique envers la société dans laquelle il évolue. On pourrait le qualifier de 'populaire' du fait des couches sociales dans lesquelles il a pris racine en France, ce qui ne signifie pas pour autant qu'il s'adresse à un public particulier. L'aspect critique du rap trouve son origine dans le terreau où ont grandi et évoluent la plupart de ses narrateurs, à l'écart de l'identité d'un pays dans lequel ils et elles n'ont pas pu, su ou voulu trouver leur place: «Nous sommes le résultat des erreurs des autres »3. À l'inverse, l'image que renvoient les rappeurs et leur univers draine un cortège de doutes et d'angoisses, cristallisant tout ce qui est contraire au bon fonctionnement de la société, déroutant les codes établis. Ce cortège trouve une autre incarnation dans la représentation fantasmatique de la banlieue, comme réceptacle de tous les signes de déchéance de la société française: chômage, violence, drogues,
3 Lionel D, «Rapeur », Y'a pas de problème... Il

échec scolaire, carences de « l'intégration »... D'où l'assimilation, souvent hâtive et réductrice, entre le rap et la banlieue. De même, cette musique est associée à un code vestimentaire et à un comportement provocateur qui serait l'apanage de la jeunesse des banlieues de France, ce qui est loin d'être évident à nouveau. La dimension dérangeante de cet art déroutant réside dans le fait que ceux qui sont devenus des rappeurs et rappeuses n'étaient pas destinés à prendre la parole, à faire entendre leur voix. Éloignés des canaux de représentation politiques et sociaux habituels, ils y sont parvenus en adoptant un langage et des valeurs particulières en rupture profonde avec ceuxci. Le rap se veut la, ou du moins une, «voix du peuple» s'exprimant sans intermédiaires, de manière indépendante: désormais «les perdants ont une voix et ils s'en servent »4. Un rappeur ou une rappeuse peut se proclamer sans sourciller « hautparleur d'une génération »5, ou encore «le désobligeant agent des pauvres gens »6. Offrant à qui voudra l'analyser une expression originale et décalée, décalée car elle se veut le reflet d'une réalité bien différente des représentations sociales françaises traditionnelles. «J'suis l'narrateur du pourquoi d'ce mode de vie »7... Les paroles du rap recouvrent une réalité sociale dont elles sont le fruit. Les mots du rap nous servirons à comprendre les maux d'une société en adéquation avec ces paroliers qui ne chantent plus l'amour mais scandent l'amertume. Nous tâcherons d'analyser ici les conditions de développement de cette forme d'expression en France. TIn'est pas anodin de souligner que le pays est le second marché mondial en terme de production et de diffusion de rap après les Etats-Unis: ce succès trouve ses explications dans sa situation sociale et identitaire. Cette prise de parole inattendue doit nous questionner sur l'usage qui est fait de celle-ci. Au terme de
4 La Rumeur, « Les perdants ont une voix », 2èmeVolet: Le Franc-tireur, Fuas / Pias, 1998. 5 Suprême N.T.M., « Le monde de demain», Authentik, Sony, 1991. 6 Kery James, « Les Frères ne savent pas », Time bomb, Time bomb / E.M.I., 2000. 7 Rohff, « Qui est l'exemple », La Vie avant la mort, Hostile / Virgin, 2001. 12

ces vingt années, peut-on affirmer que le rap ait cédé aux sirènes de l'industrie du disque au point d'en perdre son âme ou préservet-il sa dimension contestataire? Et si tel est le cas, cette veine contestataire n'est-elle pas forcée et caricaturale, pour répondre à une attente du public dans ce domaine, ou bien a-t-elle été fidèle à sa sincérité et une volonté constructrice pour la génération dont l'art est issu? Tous ces aspects s'avéreront justes: le rap a emprunté plusieurs voies. Il s'agit de les faire apparaître toutes ici. Dans ces pages, le rap sera raconté par lui-même. Son histoire reflète le quotidien de celles et ceux qui font cet art, et des personnes qu'ils observent. Enfin, elle dévoile une France vue d'un certain œil, un regard impitoyable, lucide et sincère. «Les gens vont dire' encore un truc qui fait pas rire' »8 : que le lecteur excuse en effet le triste fond de ce livre, mais il est le reflet de son époque, de son sujet. Qu'il se rassure aussi, il ne sera pas uniquement question ici de complaintes, de violence ou autre, comme il pourrait s'y attendre... Le rap oscille entre la fête et la révolte, conjuguant la danse et le sens, le moyen d'exprimer tant sa soif de vivre que ses angoisses, de clamer son existence en même temps que sa colère. Le lecteur excusera également le nombre anormalement élevé de vulgarités citées ici, qui ne sont pas (seulement) présentes pour le choquer, mais parce qu'elles sont inséparables du langage des artistes, et que les passer sous silence aurait été déplacé. La dimension parlée du rap a été privilégiée dans l'écriture, et les retranscriptions des citations obéissent à un souci de fidélité à la prononciation des textes. Aussi il ne sera pas écrit «j e suis de ces gosses à problèmes qui n'attendent rien du système », mais «j'suis d'ces gosses à problème qu'attendent rien du système »9, conformément à ce qu'on peut entendre des paroles. Les altérations des mots, du phrasé, correspondent autant à une manière spontanée de s'exprimer qu'à un travail sur la langue. Ce livre est destiné à faire connaître et comprendre les aspirations nouvelles d'un mouvement culturel qui se caractérise
8

N.A.P. feat. Shurik'n, «Pas même un sourire», La Fin du monde,B.M.G./

High skills, 1998. 9 Lunatic, « Groupe sanguin », Mauvais œil, 45 scientific / W.E.A., 2000. 13

par une grande modernité et un engagement surprenant sur le terrain artistique, autoproclamé «art le plus pertinent de cette fin

de siècle» 10, ce qui est peut-être vrai. Le rap est un art, et il n'est
qu'un art, mais sans aucun doute cette musique-là s'avère-t-elle « le son le plus toxique de l'occident» Il. Quelles sont les valeurs portées par les artistes et en quoi peuvent-elles exprimer une faille au sein de la société française? «Rap 2 France », l'expression utilisée illustre le rapport novateur à la langue française adopté par les rappeurs. Elle évoque la dualité de la société française dont les artistes se veulent le reflet, comme la fracture générationnelle et identitaire qu'ils représentent. « En v'nant chez nous tu t'demand'ras où c'est qu't'as atterri / Dans un énorme asile ou au cœur d'la vraie vie? »12: la schizophrénie guette Marianne, tiraillée au cœur de son domaine, traversée par des fractures territoriales, symboliques, identitaires. Le rap en est le produit éloquent, ses mots offrent à qui veut les entendre l'expression de cette rupture dont les enjeux entraînent une remise en question des principes de fonctionnement de la société. «Rap 2 France », ou « bienv'nue là où l'paroxysme est à l'extrême »13.

10Les Spécialistes feat. Dany Dan, Malik, StorK, S-Kadrille, «Les Patrons du style », Les Spécialistes, Da System productions, 1999. Il Triptik, «Bouge tes cheveux », Microphonorama, Concilium / Next music, 2001. 12Fonky Family, « Filles, flics, descentes », Art de rue, Small / Sony, 200l. 13Mafia K' 1 Fry, « L'État », La Cerise sur le ghetto, Sony / E.M.I., 2003. 14

1.

La grande effraction

L'enracinement du rap en France se caractérise par son aspect à la fois inattendu et rapide. En l'espace de vingt années, il est devenu une composante essentielle et incontournable du paysage culturel national. Sans pour autant être totalement accepté dans l'imaginaire collectif tant il a préservé une dimension dérangeante, troublante: ses codes et ses valeurs, du fait de leur originalité, leur nouveauté, peinent à s'y inscrire. « Un art qui nous ressemble / Cet art qui nous rassemble »14: il se fait effectivement le reflet d'une réalité sociale spécifique évoquée par ceux qui la partagent, et qui s'affirment en rupture par rapport à un univers artistique dans lequel ils souhaitent pourtant prendre place. Le rap leur apparaît comme la métaphore d'une effraction culturelle à laquelle les artistes participent, s'immisçant de force dans un univers qui n'est pas le leur: «J'suis rentré dans l'show-bizz par la fenêtre »15. «J'arrive comme personne s'y attendait »16: le caractère novateur du rap surprend et détonne, déroutant car produit d'une jeunesse mal connue et pour certains inquiétante. Ce statut particulier est ressenti par les rappeurs, qui se considèrent à part dans le monde de la musique: «J'ai l'impression qu'mon rap est illégal »17. L'image de l'effraction devient l'emblème de cette expression artistique, quitte à se révéler presque comme un mode de fonctionnement en soi, une attitude inséparable de cet art: «Quand j'ai la clé, j'm'en sers pour casser l'carreau »18. Les pages qui viennent visent à rapporter comment a pu s'installer aussi massivement en France cet art de contrebande.

La Brigade feat. Sydney, « Faut pas contester ça », Il était unefois, Barclay / Universal,2001. 15 Arsenik, « Rimes et châtiments », L.432, Island / Polygram, 1997. 16 Rohff, « R.O.H.F.F. », La Vie avant la mort, Hostile / Virgin, 2001. 17 Section Est, « Est connexion », Section Est, C.M.P. productions / E.M.I, 1999. 18 Booba feat. Ali, « Strass et paillettes », Temps mort, 45 Scientific, 2002.

14

CHAPITRE I : LES RACINES DES MOTS (1984-1990)
Il était unefois / Des gens simples crois-moi / Qui avaient lafoi / En cette musique là19

Le rap trouve sa raison d'être dans le désir de se faire entendre, de clamer son existence et d'imposer un nouvel état d'esprit à travers la musique. Nous observerons l'arrivée du rap en France en parallèle aux motivations qui peuvent pousser vers la pratique de cette expression afin d'en dégager les fondements. Art se faisant l'écho d'une population qui n'a pas pour habitude d'être écoutée, il connaît un développement fulgurant au niveau planétaire au terme des années 1970. TI devient le reflet d'une jeunesse en déroute qui y trouve le moyen de s'épanouir. En France, la période qui sera abordée dans ce chapitre correspond à une longue gestation qui aboutira à la naissance d'un art pour le moins spécifique dont la dimension sociale est inévitable.

Peace, love, unity and having/un
C'est sous cette bannière que le hip-hop prend naissance et voyage d'un bout à l'autre de la planète, réunissant autour de ces valeurs une jeunesse enthousiasmée par la fraîcheur de l'éthique qu'elle propose. Le processus d'importation et d'adaptation à l' œuvre, en provenance des Etats-Unis, témoignent de la grande vitesse de la circulation de la culture à I'heure de la mondialisation, et de la demande de nouveauté dans le public français. Ces deux facteurs expliquent la rapidité de l'implantation du rap en France.

19 M.C.Solaar,

« A Temps partiel », Qui sème le vent récolte le tempo, Polydor,

1991.

Back in the davs (retour au bon vieux temps)

Comme l'indique la phrase ci-dessus, le rap trouve son origine aux États-Unis, plus précisément à New-York: «N.Y.C.: berceau de ma culture »20.La légende veut que l'art et l'esprit du hip-hop se soient forgés dans les blocks du Bronx ou de Harlem. Pourtant il trouve son inspiration dans diverses cultures que l'émulation new-yorkaise a unifiée vers le milieu des années 1970. En réalité, la technique du rap, c'est à dire le fait de scander ses paroles sur des rythmes retravaillés, est née en Jamaïque dans les années 1960, à l'occasion de sound systems, boites de nuits ambulantes et peu coûteuses. Lors de ces soirées, alors qu'un discjockey (D.J.) passe la musique, le master of ceremony, plus connu sous le nom d~ M.C., est chargé d'assurer l'ambiance au micro en dirigeant la danse. On traduit M.C. par maître de cérémonie, M.C.Solaar ou M.C. Jean Gab' 1 sont quelques exemples hexagonaux. Le rôle du M.C. (seule cette expression sera utilisée dorénavant ici - à prononcer à l'anglaise) prend par la suite plus d'ampleur dans le déroulement de ces soirées. TI pourra aussi aborder des thèmes plus sociaux ou contestataires. Le reggae et le rap vivent d'un état d'esprit assez commun, d'ailleurs le développement du rap en France a été partagé avec celui du reggae français qui lui est très lié, à travers des groupes ou artistes comme les Neg' Marrons, Tonton David ou encore Big Red. En témoignent les nombreuses apparitions d'artistes reggae sur des morceaux de rap, et inversement: « Rap, reggae, même combat »21.Revenons outre-Atlantique. Le lien entre Trenchtown et Big Apple se nomme Kool Herc, un D.J. jamaïcain ayant émigré sur place en 1967. De lui-même il dit: «Les livres d'histoire commencent avec moi (...) je suis le premier »*.En effet c'est sous son impulsion entre autre qu'auront lieu les premières block parties dans le Bronx, adaptation du principe des sound systems jamaïcains
20 K-Mel, « Définition »( feat. Gis ), Réflexions vol. J, Delabel, 2001. 21 Systa Micky, Menzo & Don Choa, «On dit c'qu'on pense », Chroniques Mars, Kif-kif / B.M.G., 1998. * Interview dans Radikal, n08I, mars 2004. 20

de

à la plus grande ville des États-Unis. L'esprit du reggae se marie alors avec celui du funk et de la soul locaux. Au fil du temps, l'héritage musical du rap s'est diversifié et enrichi de quasiment tous les horizons musicaux. L'évolution musicale du rap, que ce soit en France ou ailleurs, s'est caractérisée par un souci de plus en plus prononcé pour la musicalité, la mélodie, venu compléter l'aspect rythmique parfois aride des débuts. On pourra déceler dans les compositions de rap des airs de musique classique, de rythmes africains ou de mélodies orientales... La technique du samlping, de l'échantillonnage, est à la base de la composition d'un morceau de rap. Elle consiste à prélever des rythmes ou mélodies déjà existants pour les retravailler et en faire l'ossature musicale d'un nouveau morceau, composé souvent de plusieurs strates de samples (échantillons). Si les rappeurs peuvent parfois s'accompagner d'instrumentistes, le D.J. demeure leur musicien essentiel. Cette technique peut être assimilée à un mouvement de récupération, de recyclage, de réactualisation de mélodies et rythmes sortis de l'actualité de l'industrie du disque. On la rapprochera plutôt à un processus de re-création. Chaque artiste peut construire un univers musical particulier à partir d'un fond sonore préexistant auquel il donne une nouvelle vie et qu'il personnalise, qu'il s'approprie: «J'échantillonne ce que j'apprécie / Des mélodies qui sans le rap seraient tombées dans l'oubli »22. On devinera déjà, dans la technique musicale, le souci de rappropriation et de défense d'un patrimoine auquel les rappeurs s'identifient, qui se retrouve dans la défense du vinyle en tant qu'objet: les rappeurs se font les avocats de ces disques en voie de disparition, récupérant à leur compte un objet dont la mort était annoncée, et ce « au nom de toute l'histoire gravée sur ces galettes de cire »23. La musique noire américaine reste la matrice du rap: funk, soul et jazz ont d'ailleurs constitué les principaux apports musicaux du rap dans sa première période. Au-delà du simple aspect mélodique ou rythmique, c'est aussi un

22

LA.M., « rien n'est plus comme avant », Rapattitude 2 , Virgin / Labelle noir, 1992. 23Idem
21

certain état d'esprit qui est adopté à travers ces styles musicaux qui ont une lourde charge symbolique. La première block party a lieu en 1976. C'est dès 1979 qu'est commercialisé le premier rap enregistré, «Rapper's delight », du Sugarhill Gang, un rap festif à tendance disco et funk qui connaît un succès planétaire immédiat. Il s'agit de fait de la première pénétration du rap en France. Telles sont les origines et les influences croisées qui ont contribuées à l'émergence du hip-hop. Mais une personne en incarne l'âme à cette époque, lui insufflant une dimension idéologique, en l'occurrence Afrika Bambaataa, D.J. new-yorkais, qui voit dans cette expression artistique un moyen de catalyser la violence urbaine et de la transformer en énergie positive par le biais du rap, de la break-dance ou du graff. Il fonde la Zulu Nation, mouvement à vocation universelle ayant pour finalité de réunir tous les adeptes du hip-hop au monde sous une même bannière se résumant dans sa doctrine: «Peace, love, unity and having fun ». Sa démarche rencontre un écho international favorable. En 1982 arrive dans les bacs des disquaires le rap «The Message» de Grand Master Flash and the Furious Five, nouveau succès mondial, mais dont le texte adopte une veine différente, axée sur le constat social acerbe, des visions de vie saisissantes des quartiers abandonnés de New-York, donnant au rap une dimension plus critique qui se généralisera par la suite, et dont l'esprit est difficilement conciliable avec l'optimisme véhiculé par Bambaataa. L'évocation de cette aventure new-yorkaise était indispensable puisqu'elle incarne l'acte fondateur du hip-hop, sa genèse, et la ville s'imposera comme la capitale mondiale du rap, référence inévitable par la suite, toujours reconnue par les rappeurs comme le lieu « où s' forge mon art, la base même [...] où l'énergie du rap s'construit »24.En moins d'une décennie, elle a contribué à la naissance et à l'essor impressionnant d'une forme d'expression novatrice qui a touché toute la planète: illustration parfaite du mouvement de mondialisation culturelle qui va en s'accélérant
24 Akhenaton, «New-York City transit », Sol Invictus, Hostile / Virgin, 2001.

22

dans le dernier quart du XXème siècle. Le hip-hop confirme NewYork dans son rôle plaque tournante à l'échelle internationale, recyclant techniques nouvelles et cultures diverses pour les répandre ensuite aux quatre coins du monde. La rapide implantation du rap an France témoigne de l'aspect universaliste de la culture musicale de l'époque: le parcours de la techno est comparable à celui du rap, la première étant accueillie favorablement en Allemagne à cette période, alors que le second trouvera un terreau fertile en France.
L'arrivée en France

Le premier rap en français a été enregistré... à New-York en 1982 : « Une Sale histoire », interprétée par B-side sur la face B d'un vinyle du rappeur Fabe 5 Freddy produit par le Français Bernard Zékri, journaliste. «Je descends à Odéon» pouvait-on entendre dans ses paroles. Ce n'est pas tout à fait à Odéon (station de métro parisienne) que descend le rap en France, mais bien dans la capitale. Si 1984 est choisi ici comme la date d'apparition du phénomène rap en France, c'est qu'elle semble la plus appropriée. On pourrait le faire débuter avec «Une Sale histoire », ce qui aurait tout de même été un mauvais présage. De plus ce rap fut produit aux Etats-Unis, dans un contexte de relatif isolement par rapport à la France, sans être suivi par d'autres productions de son interprète. C'est davantage sous la forme d'une importation brute des productions américaines qui seront ensuite intégrées et adaptées aux attentes nationales que le rap fraye son chemin en France. Cette importation rapide est rendue possible par l'évolution du paysage médiatique français à l'entrée de la décennie 1980. « Début des années 80, Radio 7 émet / La nouveauté c'est le rap, le D.J. c'est Sydney»25 : avec le développement des radios libres en 1981, l'offre de programmes s'est fortement diversifiée et sont apparus les premières émissions diffusant du rap et les premiers présentateurs rappant en direct et en français pour annoncer le programme de leurs émissions, comme Phil Barney sur
25Timide et sans complexe, « Old School », Plastique, Mix-it / P.LA.S., 1995. 23

Carbonne 14, ou Sydney sur Radio 7 dans un programme consacré entre autre au rap: signes d'une imprégnation de cet art qui commence à s'installer. En 1982 a lieu une tournée de rappeurs américains en France: le New-York city rap tour in Europe, qui se solda par un échec au niveau de la fréquentation, mais qui n'en demeure pas moins le premier concert de rap organisé en France. Enfin évoquons les premières performances de rap, soit en anglais, soit en français, de Lionel D, Jhonygo ou Destroyman à l'occasion de soirée dans des clubs parisiens (Le Bataclan) diffusant les dernières nouveautés en provenance de New-York: aucun enregistrement de ces prestations n'existe. Toutes ces possibilités évoquées ne peuvent constituer une date de départ fiable, car elles n'enracinent pas le rap en France durablement, on parlera plutôt de signes annonciateurs. Lorsque les rappeurs se penchent sur leur origine, ils évoquent eux-mêmes 1984 comme date de point de départ de leur art : « 1984, le rap commence à donner sa façon, un son interdit aux cardiaques »26. L'arrivée du hip-hop est perçue comme de peu antérieure à celle du rap: « 1983, il y a plus de dix ans déjà / Le hip-hop en France faisait ses premiers pas »27: il est vrai que la danse et le tag ont précédé le rap dans le cadre de l'expression hip-hop en France. De même: « 1983-1984, déjà dans la rue je laissais ma marque »28, est une allusion aux premiers graffitis. Le dernier mot en ce qui concerne le rap à proprement parler revient à qui de droit, en 1994 : « dix années de rap» 29,dixit Dee Nasty. Bien nommé puisqu'il est considéré comme un père fondateur du hip-hop national, et à raison: il est le premier à avoir réalisé un album de rap en France et en français, Panam' City Rappin " en 1984 (Funkzilla records). Autoproduit et vendu à quelques centaines d'exemplaires hors des circuits de distribution, enregistré dans des conditions précaires, il est entré dans la mémoire du rap français comme l'acte fondateur. D.J. quasi
26 Ghetto Prodige, « La Fondation », Complots, Cristal Records, 2002. 27 Suprême N.T.M., «Tout n'est pas si facile », Paris sous les ombes, Sony, 1995. 28 Assassin, « Respect l'ancienne école », Le futur, que nous réserve-t-il ?vol.l, Assassin productions / Delabel, 1992. 29 Dee Nasty, « Le Mouv'ment'?! », Le Deenastyle, Polydor, 1994. 24

légendaire, il est pour tous les rappeurs français la référence première qui aura beaucoup œuvré pour l'installation du hip-hop. Ne dit-on pas être « infatigable comme Dee Nasty »30quand on est un rappeur ? Paris n'a pas le monopole de la découverte du hip-hop à cette époque, les premiers contacts du rap en France se faisant souvent dans les grandes agglomérations. « Dans les années 1984/5/6 / Mon amour pour le rap avait alors atteint son paroxysme »31: les Marseillais de ce qui deviendra le groupe LA.M. découvrent cette musique, notamment lors de voyages à New-York, et entretiennent un contact avec les productions américaines dans leurs rencontres avec des marines stationnant aux abords de la Cannebière et important les dernières nouveautés des Etats-Unis. Autre figure incontournable du rap hexagonal, il s'agit de Sydney, D.J. pionnier et présentateur de l'émission télévisée H.LP.H.O.P. consacrée à l'univers du hip-hop, très axée sur la danse, elle aussi diffusée en 1984 sur T.F.1. Le générique du programme peut être considéré comme un des premiers raps français. Cette émission, dont la portée se répercuta à l'échelle nationale, a été la révélation pour nombre de jeunes gens de l'époque qui ont alors adopté le hip-hop comme mode de vie:
Je rentrais de l'école, un soir, dégoûté / En pensant à tous les devoirs qui m'attendaient / J'entre etje tombe sur la télé / Qu 'est-c 'que c'est que ces mecs qui tournent sur la main etfont des 32
roulés-boulés?

Nombreux sont les futurs rappeurs qui ont découvert leur vocation devant cette émission. Il est important de préciser que des figures majeures du rap, comme les membres du groupe N.T.M., ont participé à l'enregistrement en tant que danseurs. À cette époque toutes les disciplines du hip-hop étaient liées, et la pratique
30Profecy feat. Rockin' Squatt, « Sombre poésie », Hostile 2000 vo!.l,Hosile records / Delabel, 1999. 31LA.M., «Rien n'est plus comme avant », Rapattitude 2... 32LA.M., « Bouger la tête », L'Ecole du micro d'argent, Delabel, 1997. 25

de l'une allait souvent de pair avec les autres. Un des temps fort de l'émission fut l'accueil d' Afrika Bambaataa, fondateur de la Nation Zouloue et figure de proue du hip-hop mondial. TI faisait alors découvrir cette culture à travers le monde et tâchait de répandre son message de positivité et de paix. Sa visite a profondément marqué certains spectateurs:
J'ai cru rêver parfois je n'en revenais pas / Un maître de cérémonie venu des U.S.A. / Autour de moi mes amis craquaient / Au fond de moi je savais qu'un nouveau jour viendrait /
Qui aujourd 'hui serait synonyme de paix. 33.

1984 : à cette date le rap a donc effectué une entrée durable dans le paysage culturel français, trouvant ses premiers fidèles, imposant ses premiers circuits et réseaux. Il fait pourtant figure de phénomène de mode aux yeux du grand public. L'émission télévisée est déprogrammée au bout de 42 numéros. Après une visibilité intensifiée par l'attrait provoqué par la nouveauté et l'exotisme de cette expression s'ouvre une période de vache maigre pour tous les acteurs de ce qu'on appellera ensuite le «mouvement hip-hop»: refus de commercialisation par les maisons de disque, absence totale de médiatisation... Pourtant ces années de confidentialité resteront ancrées dans la mémoire du rap comme l'âge d'or de cet art, un temps de purisme et de solidarité, d'unanimité et d'homogénéité autour de la bannière « peace, love, unity and having fun ». Age d'or La période qui va de l'arrivée du rap en France jusqu'au début de sa commercialisation, soit jusqu'en 1990, incarne la quintessence du hip-hop, temps de pureté et d'innocence qui demeurera une référence quand plus tard on invoquera l'esprit du hip-hop: tel voudra «ram'ner les frères dans la danse comme en
33Lionel D, «Y'a pas de problème », Y'a pas de problème, Squatt / Sony, 1990. 26