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Recyclages culturels

De
253 pages
Dans cet ouvrage, il est question d'analyser et de montrer que contrairement à la notion traditionnelle et idéliste de "création", le concept de rcyclage est à la base de toute entreprise culturelle et qu'il rend compte de manière plus adéquate des pratiques des écrivains, des cinéastes et des théoriciens de toutes les disciplines et, pour reprendre la terminologiede Walter Benjamin, de tout producteur culturel. Dans la série d'études, les critiquent explorent les processus à partir desquels ces producteurs culturels construisent leurs oeuvres en partant du matériel littéraire, idéologique et artistique (tels que Deleuze, Sartre, Roubeaud, Perec, Valéry, Gracq ou un autre) qui précèdent leurs propres réalisations.
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RECYCLAGES CULTURELS/ RECYCLING CULTURE

Sous la direction de / Edited by

Hafid Gafaïti, Anne Mairesse & Michèle Praëger

RECYCLAGES CULTURELS/ RECYCLING CULTURE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

cg L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5103-2

« Etudes transnationales, francophones et comparées» « Transnational, Francophone, and Comparative Studies»
CoJlection dirigée par / Book Series Directed by

Hafid Gafaïti Les mouvements migratoires dans le monde ont donné naissance à des diasporas et des cultures immigrées qui simultanément transforment les sociétés et les immigrés et contribuent à la formation d'identités et de cultures globales ou transnationales. Le but de cette collection est d'explorer les processus à partir desquels ces phénomènes ont donné naissance à des cultures nationales et transnationales ainsi que d'analyser les modalités selon lesquelles les diasporas contribuent à la construction de nouveJles identités et discours qui défient les modes de pensée traditionnels sur l'identité, la nation, l'histoire, la littérature, l'art et la culture dans le contexte postcolonial. Elle vise à contribuer aux débats sur ces phénomènes, leurs problématiques et discours à partir d'une perspective interdisciplinaire et plurilingue au-delà des cloisonnements idéologiques, politiques ou théoriques. EJle a également pour but de renforcer les liens entre la théorie critique et les études cultureJles. Finalement, son objectif est de développer les relations entre les études francophones, anglophones et comparées dans un cadre transnational. Cette collection tente de multiplier les échanges entre les universitaires et étudiants francophones, anglophones et autres et de transcender les barrières culturelles et linguistiques qui semblent encore caractériser nombre de publications. Migratory movements in the world have led to the formation of Diasporas and immigrant cultures that transform both societies and immigrants themselves while contributing to global or transnational identities and cultures. The aim of this book series is to explore the processes through which these phenomena led to the constitution of national and transnational cultures. In addition, it studies how Diasporas contribute to the construction of new identities and discourses that defY traditional ways of thinking about identity, nation, history, literature, art and culture in the postcolonial context. It aims to contribute to the discussion of these issues from an interdisciplinary and multilingual perspective beyond ideological, political and theoretical exclusions. Its objective is to reinforce the links between critical theory and cultural studies and to develop the relations between Francophone and comparative studies in a transnational framework. This book series attempts, on the one hand, to enhance the communication and to strengthen the relations between Francophone, Anglophone and other scholars and students and, on the other hand, to transcend the cultural and linguistic barriers that still characterize many publications.

RECYCLAGES

CULTURELS:

PRINCIPE ET PRATIQUES

Hafid Gafaïti (Texas Tech University), Anne Mairesse (University of San Francisco) et Michèle Praëger (The University ofCalifornia at Davis)

La notion de recyclage est aussi vieille que le monde. D'un côté, ayant à l'esprit les processus de transformation et d'évolution dans le cadre des conceptions de la physique et de la biologie, sur la base du principe que « Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme. » (Lamarck), il est clair que le recyclage est constitutif du fonctionnement même de la nature. Il est maintenant établi que, tant sur le plan de la physique des particules et de la physique atomique que de la physique quantique et de la théorie ondulatoire, les échanges sont constants entre les différents corps en vue de la constitution de nouveaux objets, ensembles ou structures. Les modèles théoriques développés et les expériences scientifiques faites récemment dans le cadre de l'intégration de la microphysique, des lois de la gravitation et de l'électromagnétisme en vue de la production d'une théorie unitaire des lois de constitution et des modes d'existence de l'uni vers conti l'ment ce prmclpe. Cette observation ne concerne pas seulement les modèles théoriques des sciences dites exactes comme les mathématiques ou la physique. Elle est également applicable aux cultures de

I'humanité dans leur ensemble. En effet, elle est pertinente pour

comprendre et expliquer les modes d'organisation économique des sociétés ainsi que leurs productions idéologiques. Les études faites dans le cadre des sciences sociales et humaines montrent le caractère fondamental du recyclage non seulement dans la genèse des sociétés et de leur évolution, mais aussi dans leur mode de fonctionnement et de développement. La notion de recyclage est ou devrait être, si l'on tient compte des catastrophes écologiques dont I'humanité est responsable, au centre de l'économie sous ses diverses formes. Elle est constitutive du principe même de culture. Effectivement, toute production se fait à partir de ce qui la précède. Il n'y a pas d'auto-fondation tant du point de vue matériel que du point de vue ontologique. D'un côté, toute nouvelle économie est basée sur ou se fait à partir d'une autre économie qui lui préexiste. D'un autre côté, tout sujet procède d'une généalogie. En conséquence, les notions romantiques de création et d'originalité sont toutes relatives. Sur le plan de la culture, à titre d'exemple, dans le cas de la constitution des systèmes théologiques, la notion de recyclage traverse les divers dogmes religieux, monothéistes ou autres, qui sont historiquement et structurellement interdépendants, et cela quoi qu'en pensent leurs tenants et malgré les éternelles guerres de rei igion qui ont terni et continuent de ternir le destin des êtres humains. Cette constatation est évidente au vu de la similarité des modèles et des taxinomies des trois grandes religions monothéistes nées dans un même espace géographique et marquées par des traditions proches ainsi qu'au vu de l'interpénétration de leurs mythes, de leurs discours et de leurs systèmes de croyance. Par ailleurs, au-delà des différences théologiques ou autres, la transmission de I'héritage culturel et la continuité du message religieux entre le judaïsme, le christianisme et l'islam sont remarquables. Cette continuité s'articule, entre autres, essentiellement autour de la récurrence des notions de création et de fin, de cycles de la naissance et de la mort, de réincarnation et de résurrection, de départ et de retour lié au principe de jugement dernier, de paradis et d'enfer, etc. Elle est également illustrée par la récurrence des personnages et des noms identiques, au-delà des nuances linguistiques et des différences phonétiques mineures, qui traversent leurs récits, depuis l'Ancien Testament au Coran. L'on

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retiendra dans les deux textes fondateurs, à titre d'exemple, l'identité des noms Abraham-Ibrahim, Moïse-Moussa, NoahNouh, Jacob-Yaâcoub, David-Daoud, Jésus-Aïssa, Marie-Mériem, pour n'en citer que quelques uns. Une étude comparative et une exégèse sérieuse montre rapidement la dépendance du texte coranique par rapport à la Bible ainsi que les opérations de recyclage qu'il accomplit et les variantes qu'ils produit à partir du texte judéo-chrétien. Sur le plan de la littérature et de la création esthétique de manière générale, comme le criait Rimbaud, « Je est un autre », et comme Je soulignait Jacques Lacan, « Ça parle en moi ». A leur suite, Michel FoucauJt a annoncé la mort de l'auteur et réitéré la vérité sur le principe de transmission culturelle et le mode de production de la culture établie depuis des millénaires dans les traditions précédant le capitalisme et la notion d'individu qui lui est intrinsèquement liée. Dans le domaine de la culture et des arts, le principe d'anonymat des auteurs des traditions les plus anciennes jusqu'au Moyen-Âge, depuis au moins la Bible, les Mouâlakate de la poésie antéislamiques et Les mille et une nuits, la notion d' « impersonality» développée par T.S. Eliot dans "Tradition and the Individual Talent", Ie concept bakhtinien d'intertextualité, Ie concept de « bricolage» de Claude Lévi-Strauss, repris par Claude Simon pour décrire son activité d'écrivain, et le principe foucauldien de « mort de l'auteur» illustrent de manière éloquente que, structurellement et depuis toujours, tout texte procède d'un autre texte. Dans cette perspective, il est utile de noter que dans le cadre de ses travaux sur la linguistique, Ferdinand de Saussure rappelait que « La langue est une porte qui ne s'ouvre que de l'intérieur ». Par ailleurs, toute écriture procède d'une lecture du réel et d'autres textes produits sur ce réel. Ainsi, Je recyclage est la condition de possibilité et d'existence même de toute écriture et, par extension, de toute production artistique ou culturelle. Cependant, si le recyclage caractérise, par définition, le mode d'existence de la nature et le fonctionnement structurel des activités et des productions humaines dans leur ensemble, dans cet ouvrage, nous nous consacrons à la notion de recyclage non seulement comme donnée mais aussi comme principe actif. Dans cette mesure, nous nous penchons sur des textes, des œuvres

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musicales, cinématographiques ou autres et des auteurs pour lesquels le recyclage est la matière même de la production littéraire ou culturelle dans l'acception large de ce terme, autrement dit pour lesquels il est un « objet construit» au sens bachelardien du terme. En effet, il est question d'analyser et de montrer que, contrairement à la notion traditionnelle et idéaliste de « création », le concept de recyclage est à la base de toute entreprise culturelle et qu'il rend compte de manière plus adéquate des pratiques des écrivains, des cinéastes ou des théoriciens de toutes les disciplines et, pour reprendre la terminologie de Walter Benjamin, de tout producteur culturel. Dans la série d'études qui suivent, les critiques explorent les processus à partir desquels ces producteurs culturels construisent leurs œuvres en partant du matériel littéraire, idéologique et artistique qui précédent leurs propres réalisations. Que ce soit chez Deleuze, Sartre, Roubaud, Perec, Valéry, Gracq ou tout autre écrivain considéré ici, il apparaît que le recyclage sous toutes ses formes est devenu une caractéristique de la modernité et de la postmodernité et que, renouant avec les traditions anciennes pour lesquelles il était, ostensiblement, le fondement, les auteurs et artistes de notre ère culturelle renouvellent cette pratique en revendiquant, au départ, le principe de propriété collective et d'interrelation structurelle des productions humaines qui est à la base de la pratique et de la notion de recyclage.

Cette perspective guide les réflexions initiées dans le cadre d'une rencontre scientifique et développées ensuite dans l'ensemble des textes qui constituent cet ouvrage. Les articles rassemblés ici continuent et approfondissent les travaux de leurs auteurs amorcés lors du colloque international "The First Twenty First Century French Studies Annual Conference on Re-Cycle" qui s'est tenu à The University ofCalifornia at Davis du29 mars au 1er avril 2001 sous la direction de Noah Guynn, Anne Mairesse, Michèle Praëger et moi-même. Ce colloque, le plus important des Etats-Unis pour le domaine des études françaises et francophones, a rassemblé 180 participants des cinq continents. Le lecteur trouvera dans ce volume et dans celui qui le suivra les textes sélectionnés à partir des communications données lors de cette rencontre et constituant les 12

recherches les plus élaborées et approfondies sur la question du recyclage culturel. L'on notera la diversité des approches et le large spectre des analyses des critiques. Ce recueil, publié en deux temps, comporte des textes qui ont trait à de nombreux aspects de la question et s'articulant à partir de diverses perspectives et méthodologies. Bien qu'il y ait une continuité structurelle entre eux, pour des raisons d'espace et de commodité, nous avons divisé les articles retenus en deux grands ensembles. Dans ce premier volume, le lecteur est invité à lire les textes portant essentiellement sur, d'un côté, les dimensions théoriques du recyclage et, d'un autre côté, la manière dont le processus même de recyclage s'opère et fonctionne dans les textes littéraires. L'on notera qu'alors que le deuxième volume réunira des articles sur les littératures francophones et des immigrations, les études culturelJes et les productions cinématographiques, ce volume est consacré, en plus des questions théoriques du recyclage, aux œuvres littéraires d'auteurs français en particulier. Dans la première partie consacrée aux aspects théoriques de la question, les auteurs traitent des fondements philosophiques et des aspects structurels du recyclage en tant que procès fondateur des productions culturelles. Dans la deuxième partie consacrée aux textes littéraires, les critiques se penchent, soit sur un aspect littéraire spécifique, soit sur la manière dont le recyclage fonctionne dans l'œuvre d'un écrivain particulier. La coexistence dans cet ouvrage d'études interdisciplinaires en français et en anglais permet, nous le pensons, d'établir des liens de plus en plus nécessaires entre les lecteurs, étudiants et universitaires de cultures, de formations et de pays différents. Dans cet esprit, nous espérons que les perspectives offertes par les articles réunis contribueront de manière significative et fructueuse à la constitution du domaine des études transnationales et francophones dans le cadre d'une vision comparatiste des productions littéraires et culturelles.

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THÉORIE

CRITIQUE

/ CUL TURAL THEORY

RECYCLER

LE SA VOIR, COMME UNE OFFRANDE

Michèle Druon California State University, Fullerton

A tout instant de ma vie, je suis traversée par les textes des autres. Absents ou présents, les autres me traversent, sous la forme des paroles, messages, discours, images, histoires, informations qui s'entrelacent en moi pour n'y laisser que trace fugitive, bientôt évanouie, ou s'y déposent et se sédimentent, pour y construire et reconstruire sans cesse un savoir dont seule ma mémoire connaît l'archéologie. En me traversant, le savoir des autres se métamorphose: iI se déforme et se reforme au gré des différentes lectures que j'en produis, et se diapre de l'infini chatoiement des humeurs, émotions, intérêts ou désirs qui, à chaque instant, s'y inscrivent. D'instant en instant, ma saisie du monde et des textes qui m'entourent se module en une série de variations qui toutes définissent une certaine posture cognitive face au texte des êtres et des choses. Chacune de ces postures intérieures inscrit mon savoir ou mes représentations dans une relation d'affect, d'intérêt, de pouvoir ou de devoir aux autres. Certaines de ces postures, comme certains des désirs ou des intérêts qui les inspirent, sont inconscientes. Mais beaucoup sont aussi conscientes et choisies, en particulier celles que j'assume lorsqu'il me faut rendre aux autres le savoir que j'en al reçu. Car ce que j'ai reçu, il faut toujours que je le rende, dans un geste de recyclage où l'inévitable transformation du texte, comme

celle de la matière, tente de se faire dans J'intérêt du monde. Si

recycler

-

du moins dans sa dimension éthique

-

c'est rendre au

monde ce que nous en avons saisi, sous un mode qui le respecte et le sauvegarde, alors recycler le savoir, c'est le rendre aux autres sous une forme dictée par une exigence d'amour et de justice. C'est choisir une posture cognitive qui soit juste à la fois pour ceux dont elle représente I'histoire et le savoir, et devant ceux, présents et à venir, auxquels ma représentation s'adresse. Mais comment choisir aujourd'hui cette posture? Comment rendre avec justice ce que je sais aux autres? Sur quel modèle, quel point de vue, quelle posture intérieure m'aligner pour produire un savoir juste? Et pour quels autres ce savoir devrait-il être juste? Ces questions sont l'écho (et le recyclage) d'une remise en question qui traverse le discours récent et actuel de la philosophie et de la critique littéraire et culturelle, et qui porte sur les critères constitutifs de la justice dans la construction de notre savoir - en particulier sur le critère d'objectivité. Elles tentent aussi d'intérioriser à la fois un conflit et une quête, inscrits au cœur de cette recherche de justice dans la représentation, et qui se manifestent partout dans la réitération de la même question: si notre savoir se conçoit comme intéressé, comment pourrions-nous I Cette encore rendre un savoir juste aux autres et sur les autres? question a suscité une multitude de réponses et de démarches, dont je ne tenterai ici d'esquisser qu'un aspect, à partir d'un point d'aporie que je discerne dans la critique littéraire et culturelle, et qui porte sur la distorsion de la représentation. Au creux ou au revers de cette aporie, j'aimerais montrer que se profilent de nouvelles postures de savoir, qui se déploient dans la dimension relationnelle où se joue désormais notre éthique de la
En voici, par exemple, une ou deux formulations récentes: "Nous parlons à travers des différences, et malgré tout devons partager une compréhension et une pratique avec une personne différente de nous" (Lyon 1998: 59) ; "Et que faire si nos pratiques et nos traditions locales sont déformées - par la désappropriation systématique produite par les groupes majoritaires?" (Adamson, Freeman, Parker 1998 : 15). Mais cette question est inscrite depuis longtemps dans la réflexion ethnologique et anthropologique par exemple: "Nous ne pouvons pas sortir de notre peau cognitive (en quelque sorte) et entrer dans celle de quelqu'un d'autre" (Beattie 1984 : 19). Toutes les citations tirées de l'anglais dans cet article seront le fruit de ma traduction, sauf indication du contraire. 1

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représentation. Dans le geste dessiné par ces postures - que j'essaierai, en conclusion, d'intérioriser - se dessinera un
mouvement de renvoi à l'autre où se retrouvera la dimension éthique du recyclage. Pour faire apparaître ce point d'aporie dans la recherche de justice textuelle 2 menée par la critique de ces dernières années, il me faut d'abord rapidement esquisser le contexte épistémologique et politique dans lequel il surgit. Au cœur du questionnement qui travaille actuellement notre éthique de la représentation, se trouve le critère d'objectivité qui a longtemps défini pour nous à la fois la justesse et la justice des représentations que nous construisons du rée 1. Cette conception classique de l'objectivité] se bâtit sur deux plans, entre lesquels est posée une implication réciproque: sur le plan épistémologique, elle se définit comme correspondance entre la pensée rationnelle ou scientifique et le réel; sur le plan éthique et juridique, elle coïncide avec la notion d'impartialité, qui délimite plus spécifiquement la stance, ou la posture cognitive assumée dans la production de la représentation ou du savoir. Elle se définit alors comme un point de vue neutre, désintéressé, impersonnel, non-préférentiel, et juste précisément parce qu'il ne favorise, par sa forme, aucun intérêt particulier. Comme le rappelle Bernard Williams, la conception classique (et kantienne) de l'impartialité suppose en effet l'identification du point de vue du sujet connaissant avec celui d'un "Observateur Idéal" et "omniscient", d'un «agent idéalement réflexif [...] qui acquiert les préférences de tous. » (Williams] 985 : 66, 83) Cette réflexion "idéale" se confond elle-même avec celle d'une raison ou d'une rationalité classiquement conçue comme universelle, transcendantale et absolue - indépendante des conditions historiques et culturelles dans lesquelles elle se manifeste. Cette conception de l'objectivité et de la stance impartiale
Par justice textuelle, j'entends ici celle qui se manifeste dans et par les textes littéraires, visuels, médiatiques, etc. Par justice cognitive. j'entends plus spécifiquement la posture intérieure choisie pour moduler notre regard sur ces textes ou sur la réalité (elle-même médiatisée, ou textualisée) qui nous entoure. 3 J'emploie ici le mot "classique" par opposition aux nouvelles conceptions de l'objectivité développées dans le discours critique et philosophique. Mon résumé. ici, ne peut rendre compte de la longue histoire. ni des nuances du concept. Pour une analyse plus précise, voir: Rethinking Objectivity (Megill 1997 : 1-15) 2

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qu'elle définit est aujourd'hui rejetée par une grande partie du discours critique et philosophique contemporain, au nom de deux arguments (en fait étroitement imbriqués) : le premier argument, hérité du relativisme postmoderne, pose que le savoir (ainsi que la raison scientifique ou philosophique qui l'organise) est toujours "situé", c'est-à-dire épistémologiquement et idéologiquement surdéterminé par le contexte historique, culturel, social et institutionnel dans lequel ils est produit. Cette conception du savoir fait s'écrouler l'universalité de la raison classique, et avec elle, la stance impartiale à qui elle servait de modèle. L'impartialité apparaît alors non seulement comme une illusion ou une mystification - un "tour de Dieu", comme disait Donna Haraway (Haraway 1991 : 189) - mais devient aussi le symbole d'un totalitarisme épistémologique et culturel dans la mesure où son universalité implique l'exclusion d'autres savoirs ou systèmes de pensée. Le second argument, qui sous-tend une grande partie de la démarche critique actuelle, découle en partie du premier, mais le radicalise: toute production de savoir est fondamentalement intéressée. Plus généraJement encore, toute représentation est «de nature constitutivement politique. » (Stuart Hall 1992 : 285) Dans le prolongement de la théorie culturelle créée par l'Ecole de Francfort et de philosophes et socioJogues tels que Michel Foucault, Louis Althusser et Pierre Bourdieu, la culture est conçue comme un ensemble de "pratiques signifiantes" productrices de "formes de gouvernementalité" (Foucault 1975, 1976). Nos productions de savoir scientifique, pédagogique, médiatique cachent, sous une fausse apparence de naturel ou de neutralité, un "projet" idéologique destiné à assurer le pouvoir ou à servir les intérêts des groupes et des institutions qui les produisent. S' iI se cache sous le masque de la neutralité, le pouvoir peut aussi emprunter la ruse de la séduction qui captive et capture les spectateurs-consommateurs de notre société (Adorno 2001). Ce rapport de domination s'étend bientôt, dans la critique récente, à tout le rapport social: tout échange de discours et de représentations est le lieu d'une "violence symbolique" liée à la recherche d'une "distinction" économique, symbolique ou culturelle (Bourdieu 1979) ; ou encore le site de "stratégies hégémoniques" et "contre-hégémoniques" (Gramsci 1994) dans

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lesquelles s'opposent (et se renversent) groupes dominants et dominés. Dans le rapport de communication, suivant un modèle inspiré par les "actes de parole" d'Austin ou l'école de communication de Palo Alto, domine aussi la dimension instrumentale et performative du langage: communiquer, c'est chercher à produire des effets sur ceux à qui on s'adresse, dans l'intention de les convaincre, de les séduire, de les manipuler, de les subjuguer. Enfin, notre identité culturelle, sociale et sexuelle est elle-même conçue comme une "construction" articulée sur les positions de pouvoir (toujours réversibles) que nous occupons dans le texte social. Dans toutes les dimensions de notre vie politique, sociale et privée, la construction de la représentation implique ainsi, sous une forme ou une autre et à des degrés différents, une relation de pouvoir entre nous et les autres. Micronisé à tous les niveaux de notre vie quotidienne, le pouvoir finit par se confondre avec le langage et les textes qui donnent sens à notre vie. Ce qui nous informe, ce qui informe notre savoir ou notre vision du monde est aussi ce qui, à notre insu, cherche à nous séduire, nous persuader, nous dominer. Et c'est cette ruse, cette secrète partialité inscrites dans l'intérêt ou l'idéologie gouvernant nos représentations qui, au niveau le plus intérieur, nous aliènent. Inséré dans notre vision du monde, au plus profond de notre vie mentale, le pouvoir, à la limite, ne fait plus qu'un avec l'inscription, en nous, du texte de la réalité des autres. Et ce texte intérieur que nous n'avons pas choisi semble alors nous hanter comme un double invisible et ennemi, l'ombre d'un Autre inscrit en nous et malgré nous comme la forme ultime du pouvoir qui nous traque.4 Mais si l'Autre du pouvoir est inscrit en moi, je le représente aussi pour les autres, et chacun de mes discours, chacune de mes paroles et de mes représentations n'est plus alors que la forme d'une domination ou d'une résistance à cette domination, dans laquelle semble s'évanouir la possibilité de justice. Si toutes nos représentations du réel sont gouvernées par un intérêt ou par un désir de domination, toutes sont partiales, et le texte de notre savoir sur le monde n'est plus constitué que de partialités toujours en
4 Cet "Autre" intérieur du pouvoir était d'ailleurs déjà inscrit dans la Raison Paranoïaque dont parlaient déjà Deleuze et Guattari dans L'Ami-Oedipe, ou dans la figure de la Loi interne qui nous "barre" chez Lacan.

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rivalité les unes avec les autres. Comment pourrions-nous alors rendre avec justice notre savoir aux autres? Si notre résistance au pouvoir du texte des autres, en effet, peut sembler juste pour nous, comment pourrait-elle l'être encore pour les autres? L'omniprésence du pouvoir théorisée par la plupart de la critique culturelle contemporaine radicalise la question déjà posée par la déconstruction philosophique de la notion d'impartialité, et semble déboucher sur un constat d'impossibilité de justice dans la représentation. Pourtant, et comme au revers de ce modèle intéressé du savoir et du texte social, la critique culturelle se montre partout engagée dans la recherche d'une justice qui prend la forme générale d'une déconstruction, ou d'une réversion, des effets de pouvoir partout repérés dans le texte social. Cette entreprise est centrale à la critique culturelle, féministe et éco-féministe, "queer" et post-coloniale, et porte en particulier sur les "distorsions" de la représentation des minorités ethniques et sexuelles, des groupes politiquement ou culturellement colonisés et des femmes. La critique affirme, en cette entreprise, sa vocation éthique et politique en se présentant comme la "voix de l'Autre" 5 : celle du dominé, du marginaJ, de J'exclu à l'intérieur comme à l'extérieur de nos sociétés. Les distorsions qui affectent ces groupes sont généralement perçues comme l'effet de structures hégémoniques qui peuvent inclure les productions du complexe techno-médiatique, le patriarcat, le dualisme philosophique, la Raison (classique) ou la culture occidentale, et qui sont souvent regroupées sous le terme d' "idéologie dominante". Je ne pourrai citer ici que deux ou trois exemples de cette préoccupation, frappante par la terminologie partout utilisée pour dénoncer les "préjugés" qui "déforment", "faussent" ou "biaisent" la représentation des groupes sociaux marginalisés ou opprimés. Ainsi, Donald Crimp (1992 : 117, 123) identifie les "peurs, préjugés et malentendus", "les présomptions racistes et préjugés de
Comme le démontre, parmi beaucoup d'autres, cette phrase: "A mesure que la critique culturelle devenait la Voix de l'Autre, le 'marginal' sur la scène académique, elle absorbait une tendance radicale de l'anthropologie"." (During 1994 : 17). Ou plus récemment: "De nos jours, même la récupération la plus strictement linguistique de l'Autre marginalisé du texte philosophique ou littéraire est liée au moins implicitement à la défense de ceux qui ont été Autre pour l'impérialisme occidental, le patriarcat ou les intérêts bourgeois", (Adamson. Freadman, Parker 1998 : 3) 5

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classe" recréés par certains programmes télévisés sur les personnes atteintes du SIDA. Cornel West prône un type de critique qui « démystifie les relations de pouvoir qui incorporent les préjugés de classe, patriarcaux et homophobiques. » (West 1994 : 212) Sur un mode plus philosophique (et revendiqué comme éco-féministe), Deborah Slicer montre que les résultats obtenus par les "objectivistes faibles" (ou classiques) « ... souffrent de préj ugés non détectés qui déforment [la représentation] par des influences trop subjectives. » (Slicer 1998 : 52) Ces références aux "partialités" ou aux "préjugés" qui "déforment" la représentation soulèvent d'emblée la question du modèle par rapport auquel cette déformation pourrait être mesurée ou corrigée. Sur un plan logique et épistémologique, en effet, la distorsion de la représentation ne peut se penser sans son inverse: une représentation dont la forme serait non pas tordue ou biaisée, mais droite, exacte, objective, fidèle à la réalité de ceux qu'elle décrit. Mais cette implication entre directement en conflit avec le modèle relativiste et constructionniste du savoir qui sous-tend la plupart du discours actuel, et avec la déconstruction, qui en découle, du critère d'objectivité. Comme le rappelait Stanley Fish: «Comment [...] si, comme le dit Marcuse 'l'univers établi du discours est un monde non-libre', comment, si la distorsion est partout et contrôle tout [...] peut-on même commencer à avoir prise sur ce qui n'est pas déformé? » (Fish 1989 : 450) Si en effet Je texte social n'est plus constitué que de partialités, s'il est tout entier tordu par la poussée des désirs, intérêts, distinctions que chacun fondamentalement cherche à affirmer contre l'autre, par rapport à quel modèle ou construction de la réalité pourrait-on encore parler de "distorsion" de la représentation? Et si notre identité culturelle et sexuelle est eJle-même plurielle, changeante, instable, comme le soutiennent les théories non-essentialistes du discours critique actuel, par rapport à quel modèle ou moment de notre identité définir le "préjugé" ou la "partialité" qui la déforme? Cette contradiction, ou cette aporie dans le discours critique peut d'abord sembler le résultat du malaise ou de la crise créés, dans notre éthique de la représentation, par la déconstruction du critère d'objectivité. Particulièrement symptomatique de ce

malaise est l'oscillation qu'on peut repérer

-

souvent dans les

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entre la dénonciation des partialités qui déforment la représentation des groupes défendus, et la revendication simultanée, et politiquement justifiée, d'un discours critique qui s'affirme, «... partisan, partial, engagé...» (Cornel West 1994 : 213) Ainsi dans la plupart de la critique culturelle, la correction des distorsions de la représentation des groupes défendus ne se présente pas comme une représentation plus vraie ou plus objective, mais comme une "contre-représentation" ou comme une lecture "contre le grain" des textes analysés, visant à modifier leurs effets sociaux et idéologiques et à produire une réappropriation du pouvoir textuel dénié aux minorités. Si elles résolvent partiellement la contradiction logique et épistémologique posée par la notion de distorsion de la représentation, ces stratégies de réappropriation du pouvoir par et dans la représentation n'en continuent pas moins d'attribuer deux valeurs opposées à la notion de partialité, comme en témoigne sa dénonciation et revendication simultanée 6 dans les mêmes discours. Tout se passe comme si la distorsion de la représentation, qui n'est plus pensable dans une épistémologie relativiste et constructionniste, continuait néanmoins d'être ressentie comme un tort politique et moral. Comme si le sentiment d'injustice associé au préjugé et la partialité de la représentation excédait la déconstruction de l'impartialité revendiquée par la critique (Ce qui excéderait, du même coup, l'intérêt de pouvoir partout théorisé par cette déconstruction). Cette hypothèse s'ouvre sur une autre possibilité de lecture de l'aporie créée par la notion de distorsion de la représentation. Si l'injustice qu'elle incarne, en effet, ne peut plus être comprise dans sa dimension épistémologique, elle peut encore l'être dans sa

mêmes discours

dimension morale et politique

-

comme semblent l'indiquer

précisément le tort textuel qu'elle incarne pour la critique et les démarches engagées pour le redresser. En tant que tort textuel, en
6 Cette oscillation est particulièrement claire chez les adeptes de la "théorie du point de vue". Ainsi, Donna Haraway, aprés avoir attaqué la conception classique de l'impartialité déclare: « Les points de vue 'subalternes' sont préfërés parce qu'ils semblent promettre des explications du monde plus adéquates. soutenues. objectives et transformatrices.» (Haraway 1992: 191) [C'est moi qui souligne.] De même, Sandra Harding prône une critique féministe qui fournirait des « ... descriptions et explications [...] plus adéquates et moins partiales et déformées. » (Harding 1992: 1)

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effet, la distorsion de la représentation n'est plus mesurée dans son rapport à un paramètre onto Iogi que, mai s dans son rapport à l'autre ou plus exactement dans la relation de savoir qu'elle instaure entre les uns et les autres. Comme le démontre partout le discours qui l'associe à un avatar ou un autre de "l'idéologie dominante", la distorsion est un effet de pouvoir textueJ, et ne peut plus être comprise à ce niveau que comme saisie, comme capture ou encore comme torsion de la représentation des uns par les autres. Le tort textuel réside ainsi constitutivement dans le pouvoir exercé sur nos représentations, dans le rapport de domination que les uns exercent sur la représentation des autres. Comprise au sens large, cette torsion de la représentation englobe tous les abus de pouvoir commis sur et par les textes médiatiques, artistiques, éducatifs, culturels, que dénonce systématiquement la critique appropriation, suppression, exclusion, colonisation décrivent la saisie de la représentation des uns par les intérêts des autres. Mais au sens plus étroit du mot la (dis )torsion de la représentation indique un biaisement, une déformation qui implique une forme de pouvoir plus subtile, plus élusive que l'exclusion ou l'appropriation du texte de l'autre. Car ce biaisement est produit par la manière dont les désirs ou les intérêts des uns infléchissent et partialisent la représentation qu'ils construisent des autres ou devant les autres. En somme, ce qui biaise ma représentation est l'intérêt de l'autre, et réciproquement. Si l'intérêt qui infléchit ou tord ma représentation exerce sur moi un pouvoir, c'est essentiellement parce qu'il me reste caché, et en ce sens, le tort textuel n'est pas dissociable de son secret, de la ruse qui en dissimule la forme à ceux qu'il captive. Le tort

constitutivement textuel commis par "l'idéologie dominante"

-

de

quelque manière qu'e]]e s'incarne - c'est qu'elle dissimule les formes de son pouvoir à ceux sur qui elle s'exerce. C'est pourquoi sa "fausse neutralité" constitue une forme majeure de tort textuel, dont la démystification est éternellement recommencée par la critique. En ce sens, notre hantise de la distorsion dans la représentation semble être l'image négative, ou le revers d'un rêve de justice dans lequel le texte de la réalité ne serait plus tordu par un intérêt caché, mais serait rendu droit, dressé avec honnêteté et droiture devant les autres. Cette droiture ne serait plus ce]]e de la fidélité au réel

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