Rencontres entre artistes et ingénieurs autour du numérique

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Faire se rencontrer et dialoguer des artistes, des managers, des ingénieurs et des chercheurs autour des arts numériques et alternatifs, tel était le projet de SIANA. Cet ensemble de communications montre ainsi à quel point les technologies numériques sollicitent les arts comme autant de trouées en dehors du monde du spectacle et de la marchandise, en dehors de l'ennui et du contrôle.

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Ajouté le 01 janvier 2011
Nombre de lectures 178
EAN13 9782296706880
Langue Français
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Rencontres
entre artistes et ingénieurs
autour du numérique

Sous la direction scientifique de Yannick Fronda
et artistique de Grégoire Courtois

Rencontres
entre artistes et ingénieurs
autour du numérique

Mobilité et Glocalité

Actes de Siana 2007
Biennale internationale
des arts numériques et alternatifs

Référence antérieure :

Actes de Siana 2005, Siana,
Institut National des Télécommunications
Mairie d’Évry, 263 pages.

© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-12806-4
EAN : 9782296128064

Coordinations

Coordination scientifique :
Yannick Fronda
Avecle concoursde Jean-Luc Moriceau
InstitutTélécom ;Télécom& ManagementSudParis ;
LaboratoireCEMANTIC

Coordinationartistique :
Grégoire Courtois
Théâtre del’Agora, Scène Nationale d’Evryetdel’Essonne

Remerciements
Cesactes n'auraient pu voir lejour sans la contribution
active de Madeleine Bessonet lelaboratoire CEMANTIC,
Mélanie Blanchard, Sandrine Bourgueret les services
communicationet imprimerie de Télécom& Management
SudParis, MichelCharles-Beitzet leséquipes
techniques /accueilduThéâtre del’Agora, Véronique
Donnatet leservice Culture delaville d’Evry, Christian
Guillard, Wolf Ka, Hélène Mugnier, Aurore Pineau, Céline
Radiciet leservice communicationdela Communauté
d’agglomérationd’EvryCentre Essonne, NicolasRosette,
DidierSchwechlenet le Conseilgénéraldel’Essonne,
MabelSeijas, Dominique Turbelinet laradioEvryone.

Introduction

Créé en 2005 sous l'impulsionde BrunoSalguesetHervé
Pérard,SIANA estla Semaine Internationale dédiée auxArts
NumériquesetAlternatifs.C'est unepériodeoùdifférents
acteursdu numérique - artistes, chercheurs, ingénieurs, chefs
deprojetetmanagers- confrontentleursidéeset rencontrent
le grandpublic.C'est un tempsd'effervescence, de découverte
etd'échanges, à l'image dynamique etinnovante du territoire
qui l'accueille etdesacteurs qui l'organisent.

Territoire emblématique, l'ex villenouvelle d'Évryapassionné
et passionne encoreurbanistes,sociologuesetmême historiens
quisesontdéjàpenchés sur sa courte histoire.Uneville active
oùdenombreusesentreprises novatricesetdetechnologiesde
pointeontchoisi des'implanter.Evryest un pôle économique
depremier planà l'échelon national,particulièrementdansles
sciencesdu vivantetlesSTIC, et unhautlieude larecherche
etl'enseignement, avecnotammentTélécom & Management
SudParis (exINT)aucœurdu projetSIANA.

En tant qu'établissementd'enseignement supérieuretde
recherche dansle domaine desSTICsouslesaspects
scientifiques / techniquesd'unepartetmanagement / services /
usagesd'autrepart, Télécom & ManagementSudParis ne
pouvait resterindifférentface à latransformationdenos
modèlesculturelsliésà l'émergence denouveauxmodesde
productionetde diffusionde la créationartistique.Ainsi, à
l'heureoùcette Grande École doit,prioritairement, faire face à
la constitutiondenouvelles "mégapolesmondialisées"de
l'innovation, desenseignants-chercheursde cette-cis'engagent
dansl'explorationderencontresinéditesafind'ouvrird'autres
voiesderéflexion.

7

À l'occasion de l'édition 2007, le Théâtre de l'Agora,scène
nationale d'Evryetdel'Essonne arejoint la directionde
SIANA.Parcequela créationartistiqueliée aunumérique
fait partie dela créationcontemporaine qu'elle apour
mission de promouvoir, mais aussi parcelesfrontièresentre
lesdisciplines s'estompent au profit d'une circulation plus
fluide delapensée, del'émotion ou del'expériencesensible.

e
En 2007,pour sa2édition, SIANA a choisilethème dela
mobilité/glocalité, c'està direl'explorationdesinteractions,
des jeuxetdesenjeuxactuelsentre espacevirtueletespace
physique.Défi, àla fois technologique etintellectuel:la
banalisationdes nouveauxmoyens de communication nous
amène à nouspenseren terme de « géographie globale »
le fameux « villageplanétaire » de Mc Luhan- alors que
notre « expériencesensible » a besoindes'ancrerdansdu
concretet surdes territoires.C'estceparadoxequotidiende
notremonde contemporain quequestionnentartisteset
chercheurs.

8

BrunoSALGUES
Directeurd'études, InstitutTélécom (ex-GET),
Télécom& ManagementSudParis (ex-INT),
Présidentdel'associationSIANA
Hervé PERARD
Maire adjointàla Culture,puisau
DéveloppementDurable, àla Ville d'Evry
Membre dubureaudela FédérationNationale
desélusàla Culture(FNCC)
Monica GUILLOUET-GELYS
Directrice duThéâtre del'Agora,
scènenationale d'Evry& del'Essonne
Vice-présidente del’associationSIANA

SIANA, une aventure singulière des Arts
Numériques

L’histoire émergente des «CulturesNumériques»nepeut
pas se confondre avecleséchos médiatiquesdes
bouleversementsetdesconflits qu’elles ont provoquésdans
lesindustriesculturellescomme dans les réseaux sociaux.
À cetégard, ilestintéressantdesepencher sur les origines
de SIANA,manifestationàla foisartistique et scientifique,
qui est née en 2003derencontres singulièresautourd’un
1
appelàprojetdelia DATARntitulTeché «nologies
alternativesd’accèsàl’internethautdébit».

À Évry, des partenairesinstitutionnels (éluet
Fonctionnaires territoriaux), des universitairesetdes
ingénieurs ontainsi développé avec desacteursassociatifs
l’idée d’unetélévisioninteractive deproximité accessible à
partirdesimples téléviseurs.Deuxansavant l’arrivée de
YouTubecette équipe cherchaitdéjàles possibilitésde
diffuserdes vidéos produites localementgrâce à des
hotspotsWi-Fi, WiMaxetdesdécodeursTV.

Dans lesbalbutiementsde cette expérience est venu
s’installer le désirdeprolongercette explorationde
2
créativités nouvelles quelesNTIC autorisaient ;humbles
etimmodestes nousavons souhaiténousconfronterau
monde desartistes qui émergeaient sur lascènenumérique.

1
La Délégationàl’AménagementduTerritoire etàl’ActionRégionale
estdevenue en 2005la DélégationInterministérielle àl’Aménagement
etàla Compétitivité desTerritoires (DIACT)
2
NouvellesTechnologiesdel’Informationetdela Communication.

9

C’est peut-être
permettait cette
partagionsavec
années 2000.

l’éclatement de la bulle Internet qui
ré-ouverture des possibles quenous
denombreuxinternautesaudébutdes

Wikipédia(2001),YouTube(2005) ou leWeb 2.0(2007), à
quelquesannéesd’intervalle,ont progressivement permis
desynthétisercesaspirationsautourdela culture comme
Bien Commun(« Creative Commons»), delanécessité
d’une démocratieplus participative(réseaux sociaux) ou
d’une coopération pluséquitable entrepairs (les« Wikis»,
lPeae «r toPear», etc.).Bienscommuns, expertise dela
société civile,liberté d’expressionetde débatavecle
monde des«spécialistes» etélaborationdémocratique des
choix scientifiqueset techniques:la charte dela fondation
SciencesCitoyennes (créée en 2002) traduitassezbien les
aspirationsdescommunautésnumériquesqui aspiraientà
«rebattre »lescartesdu savoir, descompétencesetdes
richesses.

SIANA est le fruitde ce bouillonnementd’idéesetde cette
volonté de décloisonnementdes pratiquesentreArtet
Science,ExpertetCitoyenouUsageretProducteur.Cette
semaine dédiée auxArtsNumériquesetAlternatifs n’aspire
pasà êtreunevitrine del’innovation oudela découverte de
nouveaux talentsartistiques ;ellesepropose davantage
commeunforumderéflexion sur lesconditions
d’émergence dela créativité etdela diffusion liésauxbiens
culturels.Nous souhaitons qu’elles’inscrive dans une
logique deréseauetde collaboration,qu’elleoffre des
échosà d’autres manifestationscommele festivalNémode
larégionIle-de-Franceou leForum desUsages
Coopératifsde Brest.

10

Néanmoins SIANA présente une particularité dont nous
sommes particulièrement fiers.Cette biennale est née au
seind’une grande école d’ingénieursetde management
(l’INT-devenuTélécom & Management SudParis,
établissementde l’Institut Télécom)et s’est rapprochée du
Théâtre de l’Agora, Scène Nationale d’Évryetde
l’Essonne,pourentrecroiserleurscompétences.Sa
directionestcollégiale etlaprogrammation offre des
espacesd’expressionetderencontreséquivalents pourla
partie colloque(conférencesetcommunications
scientifiques), les«workshops»(scientifiques ou
techniques)etles présentationsd’œuvresartistiques.

Cettespécificité connaîtra en2009 une forme de
reconnaissance internationale grâce à des échanges avec le
3
Brésil etla Chine,soutenusparCulturesfrance,qui
proposentd’associerégalementdes scientifiques (en
sciencesde gestioncomme de l’ingénieur, maisaussi en
scienceshumaines), desmanagersetdesingénieursà la
programmationculturelle etartistique.

Nous souhaiterions que SIANA contribue à faire évoluer
les usagesetl’élaborationdenouveaux produits
numériquesentrepairs –chercheurs, managers, ingénieurs
etartistes – sans que deslogiquesexcessivesd’ingénierie,
de communication oude management n’imposent pour
autantdeschoix technologiques videsdesensetde
nécessité.

3
Culturesfrance estl’opérateurdélégué desministèresdesAffaires
étrangèresetde la culture etde la communication pourleséchanges
culturelsinternationaux.

11

12

HervéPERARD
Maire adjointàla Culture,puisau
DéveloppementDurable, àla Ville d'Evry
Membre dubureaudela FédérationNationale
desélusàla Culture(FNCC)

Monica GUILLOUET-GELYS
Viceprésidente de SIANA
Directrice duThéâtre del'Agora,
Scène Nationale d'Evryetdel'Essonne

BrunoSALGUES
Présidentde SIANA
Directeurd’Etudes –
Télécom& Management

Institut
SudParis

Télécom

;

Grégoire COURTOIS
Coordinateurartistique de SIANA2007
Chargé demission multimédia - Théâtre de
l'Agora, Scène Nationale d'Evryetdel'Essonne

YannickFRONDA
Coordinateur scientifique
Enseignant-chercheur –
Télécom& Management
CEMANTIC

de SIANA2007
InstitutTélécom ;
SudParis, Laboratoire

SIANA, un espace de rencontres et
de collaborations

Depuis sa création, en2005, SIANA a été conçucommeun
lieude croisemententre desacteurs qui habituellement
exercent une activité cloisonnée.D’un côté lesartistes,
vivantdansdes« mondesde l’art»(Becker,1982), dansle
« champartistique »(Bourdieu,1977),ouencore dansle
« monde de l’inspiration »(Boltanski & Thévenot,1991).
De l’autre desmanagers, auxlogiques rationalisatriceset
optimisatrices, cellesdu« monde marchand » de Boltanski
& Thévenot, deplusenplusnécessairesdans un monde de
l’artdontlesfinancements sontdeplusenplus privésetde
moinsen moins publics.Desingénieursenfin, détenteurs
descompétencesnécessairesaux technologiesdesarts
numériques, mais pas tousconscients ouintéressés parce
potentiel.

Faireserencontreretdialoguerces troisgroupesd’acteurs
autourdesartsnumériquesetalternatifs,tel étaitdonc le
projetde SIANA2007.Si l’on consulte la liste de la
vingtaine departicipants sélectionnés pources trois
journéesdeprésentations scientifiques, leprojetest
indéniablementatteint.Ony trouve en effetdes
gestionnaires préoccupésd’art, des universitairesdumonde
de l’information etde la communication ayant
souventeuxmêmes une activité deproduction artistique,unestructure
de développementlogiciel au service de la création
artistique, etbien entendudesartistesnumériques ou
alternatifscherchantàserapprocherdumonde managérial
(diffusion des œuvres)et/oudumonde ingéniérique
(développementdes œuvres).Laprésence d’acteurset

13

d’institution prestigieuses (HEC Paris, Cité dela Villette,
TelecomParis...) nousapparaîtaussi commeun signe de
pertinence du projetSIANA etdesamise en oeuvre.

Au rythme de ces variations sur lesespacesdemobilitéset
de glocalités ouverts par lesarts numériquesetalternatifs,
on verra, aufilde cescommunications, demêmes
questionnementsetdemêmes recherches prendre corps.
Certainescommunications montrentainsi àquel point les
technologies numériques sontdéjà intégréesànotrevie
économique et politique, et sollicitent lesartscomme autant
detrouéesendehorsdu monde du spectacle etdela
marchandise, endehorsdel’ennui etducontrôle.Ou se
serventdel’artcommemiroirgrossissant.D’autresguettent
les possibilitésdemondes ouverts par les nouvelles
possibilités technologiques.Depuis une attention
phénoménologique etinterrogatrice, ils jouentavecnos
différents sens, avecleurs rencontres, avec différents modes
d’interaction, àl’écoute de cequeleursdispositifs
racontent,montrent oudémontentdenotremonde– réelet
virtuel.Qu’elles partentd’expériencesartistiques, du savoir
scientifiqueoud’unétatdu monde, cescommunications
s’interrogent surdesarts numériquesalternatifs
définitivement nomades, infinimentglocaux, et pourautant
ancrésdansdes territoires locaux.

14

YannickFRONDA
Jean-Luc MORICEAU
Enseignants-chercheurs
InstitutTélécom ;
Télécom& ManagementSudParis;
Laboratoire CEMANTIC
Coordinateurs scientifiquesde SIANA France

Becker, H.S., 1982,Art Worlds,
University of California Press.

Berkeley/Los Angeles,

Boltanski L., Thévenot, L., 1991,De la Justification: Les
économiesdela grandeur,Paris,Gallimard.

Bourdieu, P.,1977,“Laproductiondela croyance :
contributionàune économie desbiens symboliques”,Actes
dela Recherche enSciencesSociales,n°13,p. 3-44.

15

Les auteurs

Bruno Salgues, Président de SIANA, Directeur d’Etudes –
Institut Télécom;Télécom & ManagementSudParis
Hervé Perard, Maire adjointà laCulture, puis au
DéveloppementDurable, à la Ville d'Evry, Membre du
bureaude la FédérationNationale desélusà laCulture
(FNCC)
Monica Guillouet-Gelys, Viceprésidente deSIANA,
Directrice duThéâtre de l'Agora, Scène Nationale d'Evryet
de l'Essonne
Grégoire Courtois,Coordinateurartistique de SIANA
2007, Chargé de missionmultimédia - Théâtre de l'Agora,
Scène Nationale d'Evryetde l'Essonne
Yannick Fronda, Coordinateur scientifique de SIANA
2007, Enseignant-chercheur –InstitutTélécom;Télécom
& ManagementSudParis, Laboratoire CEMANTIC
Jean-Luc Moriceau, Enseignants-chercheurs, Institut
Télécom;Télécom & ManagementSudParis;Laboratoire
CEMANTIC, Coordinateurs scientifiquesde SIANA
France

Norbert Hillaire, départementArts, communication,
langages, directeurduMaster rechercheDistic et
co-directeurdulaboratoire I3M, Université de Nice
Sophia Antipolis
Pierre-Antoine Chardel, maître de conférences, Institut
Télécom/Télécom & ManagementSudParis,visiting
scholar, NewYork University
Elen Riot, doctorante, département stratégie et politique
des entreprises,HEC Paris

17

Yu Chen, Assistant Professor, Michigan State Oakland
University
Igor Antic, artisteplasticien
Andreu Solé, ProfesseurHEC Paris
Jean-Paul Margnac, Photographe Plasticien
Marc Veyrat, artiste, enseignant-chercheur, Laboratoire
Institutde Recherche etGestionetenEconomie(IREGE),
directeurdudépartementCommunication& Hypermédia,
IMUS/Université de Savoie
Christian Lavigne,poète et plasticien multimédia,
cybersculpteur, co-fondateurdel’associationArs
Mathématica
Dr. Pierre-Yves Oudeyer, chercheuràl’INRIA Bordeaux
Christian Guyard, designeretartiste, Studiometis
Damien Beguet, artisteplasticien (Microclimat),président
del’associationArtyFarty (Nuits sonoresde Lyon)
Daniel Bouillot, enseignant-chercheur, Laboratoire
Institutde Recherche etGestionetenEconomie(IREGE),
IMUS/Université de Savoie
Stéphane Maguet, directeurde Numeriscausa, galerie d’art
numérique(créée en 2004–Paris)
Raphaële Jeune, commissaire d’exposition
Jacques Ibanez Bueno, Maître de conférences, Laboratoire
Institut de Recherche
etGestionetenEconomie(IREGE)DépartementCommunicationetHypermédia, IMUS/
Université de Savoie
Eric Seulliet, Présidentdela Fabrique duFutur, Directeur
d’e-Mergences

18

Art, culture et communauté
à l’âge du fun shopping

Norbert HILLAIRE, département
langages, directeurduMaster
co-directeurdu laboratoire I3M,
Sophia Antipolis

Arts, communication,
rechercheDistic et
Université de Nice

I - Les enjeux du réseau et le déclin des territoires

e
Delamêmemanièrequele XXsiècle, en matière d’art, a
privilégiél’idéequ’il s’agissaitderapprocher l’art de la
vie, deréduirela distancequiséparait«laréaliteé »t«la
représentation» en vertud’unculte effréné delaprésence
etdelaprésentification (del’œuvre etdel’artiste), de
même il semblequenotresociété entendetransformer
désormais les pratiqueset lesactivités les plusconcrèteset
les plusbanales telles quel’achatdevêtements,l’achatde
biens oudeservices, et jusqu’àla gastronomie et l’acte de
senourrir, enactivitéludiquevoire enexpérience esthétique
ouenfiction (apportantainsi, comme en unesorte d’effet
boomerang,un prolongementinéditauxesthétiques du
banal, désormaisintégréesaucœurdelaviemême).C’est
lerègne dufun shoppingqui apparaîtcommeunetendance
lourde del’époque destinée às’amplifier.Acheterdevient
unart,un jeu, et la consommation un spectacle.Levieux
précepte «quandonaimelavie,on va aucinémea »st
désormais réversible,puisquelavie estelle-mêmeunfilm,
et que, comme disait lephilosophe GillesDeleuze, «le
mondese fait soncinéma » : «quandonaimele cinéma,on

19

va au spectacle continu de la marchandiseet de la
consommation esthétisées ».Ceprocessusestdéjà à
l’œuvre auxdébutsdelamodernité.

e
Car le XXsiècle estaussi celui del’insistance des objetsà
semanifesteretàs’accumuler –âgeplacésous lesigne de
lareproductionetduconsumérisme, dans unesorte demise
en spectacle continue delamarchandisequis’expose,
commel’a bien vuWalterBenjamin, dans les vitrines (ou
dans les sijustement nomméspassages).Si bien queles
sociétés modernesaurontété indissolublementdes sociétés
de consommationetde communication, des sociétésdu
«réel» etdes sociétésdel’imageoudel’imaginaire, des
sociétéscontinûment placées sous lesigne double dela
reproduction technique desimagesetdelareproduction
industrielle des objets manufacturés.

Il ya doncune forte corrélation, dans lesesthétiques
modernesetcontemporaines, entrelaphotographie et le
réel,maisaussi entrelesesthétiquesdu passage etcellesdu
recyclage, du reste, du résidu –goûtdu resteoudu résidu
consécutif au mouvementcumulatif des signesetdes objets
donnésenexcèsdans lemondemoderne,maisaussi, et
pour les mêmes raisons,promisàuneobsolescencerapide
qui anominnovation.

Encesens,latendance actuellequivise àl’esthétisation
généralisée delaréalité etdelamarchandisen’est quela
concrétisationd’un processusdéjà ancien, amorcé dès la fin
e
duXIX.Mêmesi cephénomèneprend aujourd’huiune
ampleurinaccoutumée.Ainsi, face à ce consommateurde
plusen plus pressé, exigeant,nomade, avide deplaisiret
infidèlequenous sommesdevenu,Décathlona inventéle
conceptde «parc dela forme » dont lepremieraouvert ses

20

portes près de Mulhouse, il y a quelques années. Le
magasin est situé au milieu d’un domaine de 30 hectares
équipé d’un terrain de sport et d’un gymnase pour tester le
matériel. On peut ainsi essayer son équipement à sa guise
avant d’acheter.AuCentre commercial Val d’Europe de
Marne la Vallée,on trouve,outre l’hypermarché,un
complexe derestauration,unkiosque à animation
permanente et uncentre deremise enforme avecpiscine.
Aujourd’hui, le client nevient plus seulement pouracheter
mais pourchercherdesidées, constatentles spécialistesdu
marketing.ChezCastorama,onapprend à bricoleravec les
Castostages.Lesamedimatin,toutepersonne désirant se
perfectionner,peutgratuitement prendre descours.A
L’Espace Toyota, cesontdesconcertshebdomadaires, des
séancesdemaquillagepourHalloween,unPC de course de
laCoupe de l’America.LemégastoreLevi’sdeSan
Franciscooffre lapossibilité des’immergerdans ungrand
jacuzzi d’eau tièdepourfairerétrécir son501brut,non
lavé,sur soi etderejoindre ensuiteunesoufflerieoù on se
sèchetouthabillé en regardantdesfilmsetdes vidéo-clips.
Réciproquement,on observeunetendance inverse à la
transformationdeslieuxdédiésà l’artetà la culture en
lieuxdevie etde divertissement.Certainslieux, comme le
Palaisde Tokyoà Paris, attestentde cette évolutiondansle
champdesartscontemporains.LePalaisde Tokyoseveut
non seulementle lieuleplusbranché en matière de création
contemporaine.Ilseprésente aussi commeunlieudevie,
dontleshorairesd’ouverture etde fermeture(tard lesoir),
lesévénements quis’ydéroulent, les spectacleset
animationsdetoutesortequis’y produisent,témoignent
d’unevolonté d’ouverture du monde de l’artau-delà du
cerclerestreintdes spécialistesetcollectionneurs.Contre
une certainedoxade l’artcontemporain, lePalaisde Tokyo
nes’oppose en rienàune logique del’entertainment.Etle

21

succès est au rendez-vous. Nul doute que les tendances qui
s’expriment auPalais de Tokyone font que préfigurer une
évolution générale des musées et autres centres d’art. Si ces
lieux se veulent d’abord des surfaces d’exposition d’art
contemporain, ils entendent aussi promouvoir des espaces
expérimentaux visant à instaurer un dialogue entre artistes,
médiateurs culturels, et publics nouveaux, jeunes en
particulier, qui ne relèvent pas des catégories de publics
habituels des lieux dédiés à l’art contemporain.Carde
quelque côtéquel’on setourne,onconstatequel’artiste
d’aujourd’huiest non seulement sommé derayonnerà
l’échelleinternationale dans un marché del’art qui s’est
affranchidetoute appartenance àun soletàun territoire,
maisaussidereconquérir uneplace au seindela cité, et
parfoisàses marges, etaufond de faireœuvre de
médiation,voire de «remédiation»sociale etculturelle,
sous une formeparfois ludique.Nombre d’artistes ontainsi
relevéle défidel’entertainment, àtraversdes interventions
dans l’espacepublicqui seprésententautantcomme des
événements – parfois ludiques - que comme des œuvres.On
peutciteràtitre d’exempleles interventionsde Jean-Luc
Moulène dans la commune d’Excideuil,ouencorele
monument vivantde JohenGerz misen œuvre avecles
habitantsde Biron.Ou ici même, auQuébec,les
interventions ludiquesde ThierryMarceaudanscertains
espaces improbablesanciennementdédiésàl’industrie.

Selon une étude delasociétéContours, cette évolution se
manifeste aussidans le casdesMultiplexesqui se
présententdeplusen pluscomme des lieuxdevie.C’est
finalement latotalité duchampdela Culture,ou presque,
qui setrouveimpliqué dans l’évolutionencours,qu’il
s’agisse des musées, descinémas ouencore des
Monuments.Demanière générale, ces lieux se définissent

22

désormais non seulement comme des lieux du passé, des
abris du temps, des conservatoires, mais aussi comme des
laboratoires sociaux et culturels, des lieux destinés à
produire des expériences de vie au présent, et non
seulement à offrir au public de contempler les chefs
d’œuvres éternels du passé (ces lieux ne font ainsi que
e
suivre une évolution qui fût déjà celle de tout l’art du XX
siècle, qui n’a cessé de vouloir égaler la vie, et se confondre
avec elle, opposant l’idéede l’œuvre comme «présence
réelle », à la vieille idée de l’œuvre comme représentation.)
Il semble que les lieux de mémoire soient appelés à devenir
ainsi des lieux de vie ouverts sur le présent, le vivant et
même le festif, comme en témoigne la rencontre de plus en
plus fréquente du Patrimoine et de l’art contemporain, ou
dans un autre registre, les reconstitutions vivantes comme
celles organisées auPuy du Fou.Detousceséléments,il
ressort queleloisir,ledivertissementdoiventêtrerepensés
dans le contexte denotre culture(ou notreinculture).Carce
quiesten jeuàtraversces phénomènes, c’est un
bouleversementdesconditions même del’accèsàla culture
àl’âgeindustriel ;etc’estaussi, entre autres,laremise en
cause delavieilleoppositionentre arts majeursetarts
mineurs, entre culturesavante etculturepopulaire.

Car on nesaurait trop souligner, dans le contexte d’une
mondialisation rapide dela culture,le caractèretrès relatif
de ces oppositions, dans le domaine dela culture cultivée
comme dans le domaine dela culture demasse.Jean-Marie
Schaeffer nousamontréquetellepratique culturelle
commela cérémonie du thé,peutêtre considéréeici, en
Europe, commeunart mineur, alors qu’elle est unart

23

4
majeur dans certains pays comme le Japon . Ou encore, que
telle industrie de masse comme le cinéma est devenue dans
bien des cas, mais bien plus tard il est vrai, un art majeur.
Bref,plus quejamais,la concurrence éventuelle entre des
lieuxdemémoire etde culture d’uncôté etd’autres lieux
commeles parcsàthème etdeloisirs sepose.Et l’onaurait
tortde craindreunemoinsgrande culture d’entreprise chez
les managersdescentresd’art,ou undéfautde culture
gestionnaire et marketing chez les responsablesdemusée et
demonuments.Aveclamondialisationdela culture, et
avecla décentralisationdescompétencesetdes tutellesà
laquelle contribueparadoxalement, commeon l’avu, cette
mondialisation, il semblequela culture desacteursculturels
évolueplus rapidement quel’on nepouvait l’imaginer.

Et nosanciennesfonctionnairesdes musées sontdevenus
peu ou proudes managers sensiblesauxévolutionsdu
marché etfortinformésdes tendancesàlamode en matière
d’artetd’entertainment.Cependant, cette industrie dufun
nevapasdesoi, car,loinde contribueràl’accomplissement
des promesses«participationnistes» desavant-gardes, elles
en réalisent uneversiondévoyée,quine fait que contribuer
àlaperte du sentimentd’appartenance–etàl’existence
parfoisd’unesentimentd’exclusion- desêtreshumainsà
leur territoires, àune culture– perte du sentiment
d’appartenance auquel,paradoxalement,lenomadisme des
réseaux offresinon laréalité d’une alternative–du moins le
sensd’ un nouvel« horizond’attente ».Encesens, cen’est
pas leréseauet lamondialisation technologique engénéral
quisont source etcause dela crise identitaire des territoires
etdescultures, derupture du lien social, commeon le dit

4
Jean-Marie Schaeffer,L’art de l’âge moderne, Gallimard,1992

24

parfois – mais plutôt la réalisationin situde programmes
industriels et culturels décidés et programmés à l’échelle
mondiale, mais totalement déconnectés des humains
ordinaires et des cultures traditionnelles, et auxquels ces
derniers ne sont invités à participer qu’à titre onéreux,
comme de vulgaires consommateurs.C’est lamarchandisation
généralisée dela culture,vialerègneomniprésentdes
marques, desenseignes, etdes produitsdérivés (et tout
produitestfinalement le dérivé d’unautreproduitdérivé,
un peucommeondisait quetoute imagerenvoie àune autre
image au tempsdel’hégémonie du visuel).Lesindustries
del’imaginairene fonctionnent plus seulement sur les
supportsanciensdes médias que furent le cinémaou même
latélévision.Elles ontétendu leur pouvoiret leur visibilité
àl’ensemble desactivitéshumainesetdes produits
marchands,sur les territoireseux-mêmeseten relationavec
les médiaseux-mêmes, bref àlaréalitémême,prétendant
ainsi couvriretenclore ceréel,le contenir – réeldont ona
pourtantbien vu qu’ildevenait, aveclamodernité,
inépuisable etinsaisissable dans la conscience del’artiste
moderne(leréel, appelons-le dans les termesde Lacan, est
ce qui fait trou).Encesens,lamodernité commerciale
contemporaine desenseignes mondialesetdes marques
réalise,pour lemeilleuret pour lepire,uneutopie dont on
peut voir les prémisses sous laplume d’Enfantin (encoreles
SaintSimoniens) quand ilécrit: «Nousavonsenlacéle
globe denos réseauxde cheminde fer, d’or, d’argent,
d’électricité! Répandez,propagez,parces nouvelles voies
dont vousêtesen partielescréateurset les maîtres,l’esprit
5
de Dieu,l’éducationdugenre humain»

5
CitéparGastonPinet,«Écrivainset penseurs polytechniciens»,pages
165-6.PaulOllendorff Editeur.Paris. 1898

25

II - Les enjeux du réseau

Face à ces phénomènes, il reste à se demander quelles
promesses nouvelles portent les réseaux numériques et le
modèle de l’interactivité qui les sous-tend. Mais on
s’aperçoit alors que le modèle des anciens médias a réussi à
s’approprier jusqu’à la figure alternative de l’interactivité,
et à imprimer sa marque au fonctionnement du réseau des
réseaux (et il est vrai queGoogle, par exemple, fonctionne à
l’audimat, puisque que le succès d’un site est corrélatif au
nombre de clics dont il est l’objet). Pourtant, le réseau est
paradoxalement porteur de nouvelles formes de sociabilité,
qui ont nom aujourd’hui «blog» ou «opensource» ou
«internetcollaboratif», à condition que l’on ne cherche
pas à appliquer à ces nouvelles formes de socialité les
normes et les règles qui prévalaient dans les espaces
sociaux antérieurs (c’est tout le débat sur la question de la
propriété intellectuelle et du droit d’auteur, et l’enjeu de
recherches artistiques comme celle d’Antoine Moreau
6
autourducopyleft).Il s’agiraitalorsd’envisager la culture
et latechnique commeouverture d’espaces (Berque) ne
relevant pasdu mêmemonde deréférenceque celui des
7
espacesantérieurs.Patrice Flichyapuainsimontrer que
l’espacepublicn’est pas une donnée intangible et que, dès
e
la finduXIXsiècle, cetespacevoit s’imposer une forme
de «vivre ensembleséparément», ainsique Baudelaire

6
Cf.supra.«l’œuvreportée disparue au lieudesonévénement
même ».
7
Patrice Flichy, Une histoire dela communication. op.cit.,pp.210-221

26

8
l’exprime dans ses «Tableaux parisiens» .Par ailleurs,
l’écart entre les arts majeurs et les arts mineurs que certains
disent se réduisant dans nos démocraties, reste une question
centrale. Il semblerait au contraire que cet écart aille
croissant, en particulier sous les effets de la mondialisation
de la culture et de l’économie. Ainsi, s’empresse-t-on de
mobiliser les «médiateurs culturels» pour expliquer aux
« usagers » de la culture – si possible sur un mode attrayant,
voire ludique– le sens de telle ou telle œuvre relevant du
9
domaine des «arts majeurs» dontlaportée, la lectureou
l’appréciation supposent tout unarsenal deréférences
culturelles sanslesquellesces œuvres resteraientencloses
dansleurhermétisme.Cependant, c’estleplus souventà
une expérience immédiate de l’œuvreque l’artiste
appellerait ses publicséventuels,précisément sansaucune
médiation,qu’elleprenne la forme de discours, d’action,
voire de marketingtouristique.Cetexemple atteste de la
situationd’unesorte derupture à l’intérieurmême des
institutionsde la culture.Avec la disséminationdesmondes
deréférencesetdes savoirs, la findesgrands récits
verticaux qui fondaientlesujetmoderne, l’éclatementdes
territoires, etenfinlaperte d’une confiance immédiate
accordée à l’art,notre mondeseprésente, en un sens,
comme «rivé »aux seulesconditionsde l’espace etdu
temps, ainsique l’exprimaitHölderlin: «A la limite

8
CharlesBaudelaire,Oeuvres complètes, Paris, Gallimard,1976
(tome II,Le peintre de la vie moderne)
9
Etcela, mêmesi, l’œuvre emprunteparfois- etmêmesouvent
aujourd’hui -sescodesauxdomainesdes« artsmineurs»oudes« arts
de masse ».C’est partexemple le casde lapièceprésentéeparPierre
e
Huygue à la 49biennale de Venise,pièce danslaquelle lepersonnage
d’AnnLee -pur produitdes« artsde masse » etdesjeux vidéo-occupe
uneplace centrale.

27

extrême du déchirement, il ne reste en effet plus rien que les
10
conditions du temps et de l’espace. »

Curieusement, les seuls vecteursdesensautourdesquels
s’agrègeparfoisle «peupdele »sinternautesconcernent
soitles virus,soitles velléitésdepuissance de certains
grands opérateurséconomiques ou politiques s’avançant
manifestement pouren obtenirle contrôle eten régulerle
fourmillementanarchique.Lesinternautes n’ontalorsde
cesse deréclameren chœurqu’on ne les privepasde ce
défautdesensdontils paraissent si bien s’accommoder.La
formule de Hölderlin peutalors s’entendre commeuncri de
détresse,maisaussi comme lapromesse d’une liberté, d’un
«sens»quireste à inventer, car nul grandrécit n’en
orienteraitlemouvementet n’enfourniraitle cadrea priori.
Ellevoudraitdire aussique lesens se dessinetoujours
commeunhorizond’attente et qu’il existe encore,parce
qu’ilreste àvenirdans saquête.Lemodèle de l’Internet
« libertaire »desdébuts, avecsescommunautés virtuelles,
pouvait prétendre compenserle déclindu sentiment
d’appartenance dansles sociétésdéveloppéesetla crise de
l’espacepublic.Dansce contexte, lesartsdu numérique et
de l’interactivité, l’ouverture denouveauxespacesà la
médiationculturelleprennent toutleur sens:moinscomme
unetableraseque commeuneréponse, fût-elle fondéesur
unemédiation techniqueubiquitaire, aubesoinde
participationdesindividusetdescommunautésà la création
desformes symboliques, dontlesindustriesculturellesles
avaient« détachés».Maiscesentimentd’appartenance

10
Fiedrich Hölderlin, citéparLyotard dans« Quelque chose comme :
“communication ... sanscommunication”»,L’inhumain,op. cit.,
pp. 124-125

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