Un cinéma ambulant en Afrique

Un cinéma ambulant en Afrique

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Français
163 pages

Description

Le cinéma ambulant connaît une vif essor après 1945 en Afrique, où ce loisir est plébiscité en ville mais aussi à la campagne. Des entrepreneurs privés assurent des séances qui attirent jeunes et vieux, hommes et femmes, musulmans ou chrétiens. Cet ouvrage présente un document exceptionnel, le récit des tournées de Jean-Paul Sivadier, entre 1956 à 1959, au Sénégal, en Haute-Volta, au Soudan français et en Mauritanie, complété par ses photographies prises sur le vif. Ils permettent aussi d'entrevoir la réalité humaine et économique d'une petite entreprise de cinéma à la fin de la période coloniale.

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Date de parution 20 avril 2020
Nombre de lectures 4
EAN13 9782140147937
Langue Français
Poids de l'ouvrage 51 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Un cinéma ambulant en Afrique Jean-Paul Sivadier, entrepreneur dans les années 1950
Images plurielles : scènes et écrans Collection dirigée par Patricia Caillé, Sylvie Chalaye et Claude Forest Cette collection entend promouvoir les recherches concernant les cinématographies et les expressions scéniques des Suds qui méritent de gagner en visibilité et d’être mieux documentées, notamment celles d’Afrique, du Moyen-Orient, de l’Océan indien et des Amériques. Sans négliger les apports de la critique et de l’analyse esthétique, elle s’intéresse principalement au fonctionnement des filières audiovisuelles, cinématographiques et théâtrales – production, distribution, exploitation, diffusion sous toutes ses formes –, ainsi qu’aux publics et à la réception des œuvres. La collection souhaite favoriser les approches historiques issues du dépouillement d’archives et des enquêtes de terrain, afin d’œuvrer à combler le déficit de données permettant de cartographier et de comprendre les enjeux et les acteurs des transformations profondes à la fois géopolitiques, politiques, sociales, technologiques, anthropologiques et culturelles qui affectent le théâtre et la scène comme le film et ses usages. La collection comprend deux séries : l’une est destinée à accueillir les travaux les plus développés, l’autre, au format plus réduit, a pour vocation d’explorer de nouveaux champs ou questionnements, y compris méthodologiques.Images plurielles : scènes et écransprivilégie, hors de tout dogmatisme, la lisibilité du texte, la pluralité des approches, la liberté des idées et la valeur des contenus. Dernières parutionsClaude FOREST(coord.),Festivals de cinéma en Afriques francophones,2020.Claude FOREST,Production et financement du cinéma en Afrique sud saharienne francophone (1960-2018), 2018.Ahmed BEDJAOUIet Michel SERCEAU(coord.),Les cinémas arabes et la littérature, 2019. François FRONTY(dir.),Dix par dix, dix analyses de films d’Afrique, 2019. Diarra SOURANG,Filmer les peaux foncées,Réflexions plurielles, 2019. Lucie ANDRÉ, Être actrice noire en France, (dé)jouer les imaginaires, 2019.
Odile Goerg UN CINEMA AMBULANTENAFRIQUEJean-Paul Sivadier, entrepreneur dans les années 1950 Préface de Claude Forest
© L’Harmattan, 2020 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.editions-harmattan.fr
ISBN : 978-2-343-19780-7
EAN : 9782343197807
Préface Claude Forest Le récit autobiographique que Jean-Paul Sivadier a bien voulu confier à l’historienne Odile Goerg constitue une véritable pépite qui irradie sous de très nombreux angles. Comme tout témoignage, si de nombreux points con-cernent assurément davantage les proches, la partie ici livrée retrace son activité d’exploitant ambulant de cinéma en Afrique Occidentale Française (AOF), juste avant les indépendances, et se révèle tout à fait passionnante. Au-delà de l’aventure humaine en soi évidemment attachante, elle décrit très simplement et précisément les conditions de vie, mais surtout, concernant le cinéma, d’exercice de ce métier d’exploitant ambulant qui s’est trouvé au fondement du spectacle cinématographique, aussi bien en France qu’en Eu-e rope durant les premières décennies du XX siècle, puis en Afrique comme 1 en de très nombreuses régions, aujourd’hui encore . Partout sur la planète en effet, mais plus durablement dans ces vastes étendues géographiques faiblement peuplées et ne connaissant que tardive-ment des grandes concentrations urbaines, c’est la forme ambulante, itiné-rante, qui amena – et amène encore – de villages en petites villes, le cinéma auprès des populations, majoritairement rurales. Mais cette activité est d’abord et avant tout un commerce : pour gagner sa vie il s’agit de vendre des tickets à des spectateurs venus se distraire un moment de leurs préoccu-pations quotidiennes. Comme partout, l’attrait des images animées est indé-niable, puissant, attirant de vastes foules venues suivre des histoires simples à saisir – surtout dans une langue qu’ils ne maîtrisent pas toujours - leur permettant de s’évader. Sans rien connaître au cinéma, ni ne voyant lui-même les films avant de se les procurer, Jean-Paul Sivadier est absolument représentatif de toutes ces générations, d’hommes essentiellement, qui se lancèrent dans ce commerce, d’abord et avant tout pour gagner de l’argent, si possible rapidement. Faire fortune fut un moteur puissant pour nombre de ceux qui partirent s’exiler durant un temps plus ou moins long, lancés en aventuriers dans ces contrées alors colonies de la France, où tout semblait possible si ce n’est aisé. Et c’est là que le récit qui nous est livré se montre particulièrement riche et captivant, car il procure très simplement et posé-ment nombre de détails et précisions tout à fait essentiels sur la vie d’un Européen en AOF, de surcroît un homme du peuple, devenu marchand presque par hasard, en cette période très particulière qui court de l’après guerre à la veille des indépendances politiques de toutes ces colonies. Le lecteur appréciera et revivra moult traits de la vie quotidienne et de problèmes très concrets, de ses tracas de logistique notamment avec un ca-
1  FOREST Claude, « Des villages aux savanes. Le modèle politique et économique du Cinéma Numérique Ambulant en Afrique », dansLa vie des salles de cinéma, Claude Forest et Hélène Valmary (dir.), Presses Sorbonne Nouvelle, Théorème, n° 22, 2014, p. 205-218.
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mion racheté à celui qui lui cède son commerce et lui donne l’opportunité de ce nouveau métier. De l’usure des pneumatiques aux consommations astro-nomiques d’essence – jusqu’à 100 litres pour cent kilomètres ! – sur ces pistes souvent improbables et évidemment non bitumées qui reliaient les centres urbains les plus importants, les soucis et frais occasionnés ne man-quent pas. Il décrit également très franchement ses relations aux Africains – Maliens, Sénégalais, Voltaïques -, en tant qu’employés certes, mais surtout spectateurs, avides de spectacle et qui firent sa (petite) fortune, de leurs joies et bousculades, mais aussi de leurs tentatives – comme partout – de s’introduire sans payer le prix de la place derrière les bâches tendues pour fermer aux regards cette salle itinérante installée en plein air. Odile Goerg connait finement cette problématique et a déjà publié plu-2 sieurs articles et un ouvrage remarquable en ce domaine , ce qui a motivé la confiance de Jean-Paul Sivadier à lui confier son récit à fin de publication. Elle introduit et commente ce témoignage autobiographique pour en révéler nombre de détails historiques fondamentaux afin de saisir la spécificité de cette équipée dans l’exercice du métier qui se situe au cœur de la vie du film et a permis à nombre de populations rurales, agriculteurs ou petits commer-çants pour la plupart, de découvrir le cinéma. En effet, souvent attendue et toujours très appréciée, la venue du Circuit Cinéma Africain, ou de l’un de ses concurrents dont on vit l’accroissement en cette fin des années 1950, confirme le succès croissant de ce spectacle. Ce point de vue micro économique, situé au niveau entrepreneurial indi-viduel, confirme les éléments historiques plus généraux que nous connais-sions déjà, à savoir la croissance rapide des deux groupes de cinéma sur toute l’Afrique francophone sud saharienne, le duopole SECMA (Société d’exploitation cinématographique africaine) et COMACICO (Compagnie marocaine du cinéma commercial). Ces deux entreprises domiciliées et exer-çant en Afrique, dirigés par deux Français, respectivement Albert Mocaër et Maurice Jacquin, sont tôt apparues, dès les années 1920 pour la première, dix ans plus tard pour la seconde, sur ce marché très étroit du cinéma en Afrique de l’Ouest. Elles cumulèrent rapidement les fonctions d’importation des films (de toutes nationalités, venus de France) et de leur distribution (sur l’ensemble de l’AEF-AOF), en sus de l’exploitation directe de la majorité des salles fixes qui se construisirent dans les grandes villes, en sus de la pro-grammation des autres salles et points de projections itinérants. Ainsi éco-nomiquement intégrées, elles contrôlaient toute la filière et maximisaient leurs revenus, louant leurs films à tous les ambulants de la zone, comme 3 Sivadier . Ces derniers diffusaient tous la pellicule en format 16 mm, moins
2  GOERG Odile,Fantômas sous les tropiques. Aller au cinéma en Afrique coloniale, Vendémiaire, 2015, 285 p. 3  Sur l’histoire de ces groupes, voir : FOREST Claude,Les salles de cinéma en Afrique sud saharienne francophone (1926 - 1980), L’Harmattan, 2019, 300 p.
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lourd et plus facilement transportable que le 35 mm des salles fixes, mais également de moins bonne qualité (son et image), ce qui leur est souvent reproché, sans compter le mauvais état des copies, encore plus rapidement usées qu’en métropole par les conditions climatiques (chaleur, humidité, sable, etc.), et parfois le manque de soin des projectionnistes. Comme ses confrères et son prédécesseur, Sivadier fut donc contraint de s’alimenter en films auprès de l’un d’entre eux, la SECMA, moins cher dans ses tarifs de location des films, mais qui proposait également des titres plus anciens et ayant généralement généré de moindres recettes en métropole. Toutefois, tant l’aura que le succès des films projetés ne dépendaient pas des mêmes critères des deux côtés du Sahara, en son Sud le nom des réalisateurs ou des vedettes important moins que les genres eux-mêmes. Et classique-ment, choisissant les six titres de ses programmes hebdomadaires dans le catalogue proposé, les productions issues d’Hollywood dominaient avec chaque semaine un ou deux westerns, un policier et autre film d’aventure, qui côtoyaient un film indien ou égyptien. La demande des populations ré-pondait à cette offre de cinéma, déjà populaire en Occident, et elles fréquen-taient assidument les projections, quels que soient les titres, « l’aller au ci-néma » primant résolument sur l’identité des films à voir, confirmant en cela l’importance du principe même de cette sortie collective, illustrée en Europe à la même époque par le rituel de la « séance du sam’di soir ». Tarzan, Zorro ou King-Kong, l’analyse détaillée du cahier de compte que Sivadier tient quotidiennement atteste spectaculairement, ville après ville, de la totale dé-connexion des recettes avec l’identité des films proposés, même si son loueur arguait souvent des bonnes recettes de telle ou telle nouveauté pour augmenter ses tarifs de location. Ces derniers étaient fixés identiquement pour tous les ambulants puisque leurs recettes étaient incontrôlables par le loueur, une somme étant fixée forfaitairement pour chaque titre, loué pour la durée d’une saison (six mois) ou plus rarement à la semaine. Comme les frais et durées de transport étaient très significatifs, chaque ambulant avait intérêt à demeurer plusieurs jours dans la même ville. Et du fait que le public s’y trouvait quantitativement limité, mais très assidu en revenant plusieurs soirs de suite, l’exploitant se devait de renouveler son programme tous les jours, d’où la moyenne de six films différents et de six jours par semaine en une même localité, le jour de relâche étant consacré au périple vers la ville suivante. Jean-Paul Sivadier a l’honnêteté de reconnaitre que, comme son prédé-cesseur qui lui a vendu son camion et son fonds de commerce, les recettes déclarées à l’administration comme à son loueur n’ont qu’un rapport aléa-toire avec la réalité ! Et elles sont très loin d’être négligeables, s’étant par 4 exemple élevées 2 888 400 francs CFA pour la tournée 1955-1956, et à peu 4  À cette période, la parité est de 1 franc CFA = 2 anciens francs français (ou 0.20 francs français lourds - nouveaux francs).. Tout est exprimé dans cette monnaie.
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près autant la saison suivante. Avec des prix de places de 25 francs CFA pour les enfants, et de 60 francs CFA pour les adultes et un prix moyen d’environ 45 francs CFA, cela signifie qu’en six mois environ 65 000 per-sonnes ont pu voir un film grâce à sa tournée itinérante (sans compter les resquilleurs), un nombre d’entrées très conséquent que beaucoup d’exploitants aimeraient bien atteindre aujourd’hui encore ! Pourtant, comme absolument tous ses collègues, surtout à cette époque où les petits commerçants ne cessent de se plaindre de l’inflation, de la concur-rence des nouvelles salles fixes et de la pression fiscale, il récrimine lui-même fréquemment auprès du représentant de la SECMA contre l’augmentation continuelle des tarifs de location -mais n’est-ce pas le jeu habituel entre marchands ? Toutefois, la grande nouveauté qu’apporte le récit de Sivadier est qu’il permet de calculer assez précisément la part que représente la charge de la location des films, en réalité extrêmement faible puisque pour cette même saison, il se les était procuré pour un montant de 300.000 francs CFA, soit un taux de location effectif d’un peu plus de 10%, à comparer avec le taux de location au pourcentage en vigueur pour les salles fixes, de métropole comme d’AOF, de 40% en moyenne. Et cela s’en comp-ter les copies de films « tombées du camion », qu’il repassait régulièrement en complément, sans avoir à en rémunérer quiconque.A contrario, ses charges étaient incommensurables : ses coûts d’exploitation étant grevés par les frais de transport, essence essentiellement qui ne représentaient pas moins de 5% de ses recettes, mais également entretien du véhicule, les pneumatiques s’usant rapidement et la mécanique souffrant des conditions climatiques comme de l’état des routes, sans compter l’entretien du matériel de projection. On l’aura compris, la lecture de ce témoignage est tout à fait passionnante et fort instructive, l’ensemble constituant une ressource très précieuse pour tous les lecteurs curieux qui découvriront peut-être ce métier. La qualité et le nombre de photos des différentes étapes de ces tournées rajoutent assuré-ment un très fort intérêt iconographique, permettant au lecteur de plonger dans l’atmosphère d’une période et d’une région elles-mêmes très singu-lières.
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