//img.uscri.be/pth/dc5a45e7c2603f1abe18b6f05258cc0e8febac71
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 39,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

1946 : LA RÉUNION, DÉPARTEMENT

De
640 pages
Quarante-cinq communications rassemblées dans cet ouvrage autour de la date de 1946 montrent l'impressionnant chemin parcouru par la Réunion en un demi-siècle. Par une démarche pluridisciplinaire tenant à la fois de l'histoire, la géographie, l'économie, la démographie, la santé ou le droit, et dans une approche comparatiste avec les Antilles, ces regards sur l'histoire contemporaine « d'une île à sucre » apportent cette connaissance fine d'un passé proche sans laquelle ne saurait se construire la société insulaire de demain.
Voir plus Voir moins

1946 : La Réunion, Département
Regards sur La Réunion contemporaine

COORDINA

nON

DU COLLOQUE

:

Catherine BOUDET SAISIEDESTEXTES: Marie-Christine CUCHARD MAQUETTE,CORRECTEURS: Edith AH-PET-DELACROIX, Sophie D~NNEMONT, David GAGNEUR, Laurent HOAREAU, Marie-Pierre RIVIERE, Sabine T ANGAPRIGANIN

LECTEUR: Michel CARA VOL, Président

honoraire

de l'Université

de La Réunion

RÉALISATION @ BUREAU DU TROISIÈME FACULTÉ DES LETTRES

CYCLE

ET DE LA RECHERCHE SCIENCES HUMAINES

ET DES

UNIVERSITÉ

DE LA RÉUNION,

Campus universitaire du Moufia 15, avenue René Cassin BP7151 - 97715 Saint-Denis Messag cedex 9 ([)phone: 02 62 938585 ([)copie :02 62 938500 E-mail: btcr@univ-reunion.fr Site web: http://www.univ-reunion.fr
Malgré une harmonisation des majuscules et de certains termes utilisés, quelques demeurent, dont sont seuls responsables les auteurs des articles. disparités

1999

La loi du Il mars 1957 interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute reproduction, intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants c.ause, est illicite.

@ L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8438-7

UNIVERSITÉ

D E

LA

RÉUNION

1946 : La Réunion, Département
Regards sur La Réunion contemporaine

ACTES DU COLLOQUE DE SAINT-DENIS DE LA RÉUNION ORGANISÉ PAR L'UNIVERSITÉ DE LA RÉUNION EN COLLABORATION AVEC LE CONSEIL GÉNÉRAL DE LA RÉUNION 6-10 DÉCEMBRE 1996

Textes réunis par Edm.ond MAESTRI
Professeur d'histoire contemporaine

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

L'Université

de La Réunion remercie

-

le Conseilgénéral de La Réunion pour son concours déterminant
ff

et pour leurs aides

-

la Préfecturede La Réunion, le Conseilrégional de La Réunion, la mairie de Saint-Denis, le Comité du Tourisme de La Réunion, l'Officemunicipal du Tourisme de Saint-Denis, le CROUS, le GDRocéan Indien du CNRS.

COMITÉ D'ORGANISATION

ET COMITÉ SCIENTIFIQUE

DU COLLOQUE

M. Edmond

MAESTRI

Président Professeur Faculté

du Comité des Lettres

d'organisation et des Sciences

et du Comité Humaines

scientifique

Département:
M. Jean COUDRAY

Histoire

Professeur Faculté Section: des Sciences Géologie des Sciences Biologie des Sciences Énergétique de conférences de Droit Droit de Droit Droit de Droit public H.D.R. politiques et économiques et des Sciences public H.D.R. politiques et économiques et des Sciences H.D.R. et des Sciences modernes H.D.R. et des Sciences H.D.R. et des Sciences H.D.R. et des Sciences H.D.R. et des. Sciences Humaines Humaines Humaines Humaines Humaines H.D.R. politiques et économiques et des Sciences

M. Jacques

FIGlER

Professeur Faculté Section:

M. Jean

LEVEAU

Professeur Faculté Section:

M. François

MICLO

Maître Faculté Section:

M. Pierre

CREGUT

Maître Faculté Section:

de conférences

M. Jean-Yves

ROCHOUX

Maître Faculté Section:

de conférences économiques de conférences des Lettres de conférences des Lettres de conférences des Lettres de conférences des Lettres de conférences des Lettres Histoire Histoire Histoire Lettres

M.

Bernard

TERRAMORSI

Maître Faculté

Département:
M. Guy FONTAINE

Maître Faculté

Département:
M. Yvan COMBEAU

Géographie

Maître Faculté

Département:
M. Prosper EvE

Maître Faculté

Département:
M. Sudel FUMA

Maître Faculté

Département:

Note liminaire

L'
souffle plein

Université de La Réunion ne pouvait demeurer
de la départementalisation. Cinquante nouveau exercice, Ouverture ans après que cette de taille sur ultramarins des autres, volume, de la loi de 1946, loi a suscité, moyenne, l'océan Indien, des Antilles successifs, la cohérence l'histoire de réflexions les points notre

à l'écart

de la commémoration doit sans doute au de les de ce

Établissement et d'être au-delà, notre désormais dynamique.

d'exister et bien

une université d'associer a, lors

pluridisciplinaire,

soucieuse Université

départements colloque, offert des subjectivités Le présent période tout connaissances, un chacun

et de Guyane, la diversité de la rigueur par réunionnaise, dont de vue.

à ses auditoires

des analyses de tous. des approches constitue nier

des uns, la va riété multiples une l'intérêt, toute somme mais la de dont

imposant,

qui couvre

contemporaine d'informations, doit discuter

nul ne peut

'Edmond !iJbt'£SP1èI

En guise de préface

omme il était légitime de s'y attendre en la circonstance. la tonalité dominante qui émane de l'ensemble de ce recueil de communications s'attache à célébrer les retombées positives de la loi de départementalisation et les efforts, largement visibles dans le « paysage ». qu'elle a impulsés pour moderniser La Réunion. Nul ne peut en effet refuser de reconnaître l'importance de la croissance économique surtout depuis la fin des années Soixante-dix: en rupture très partielle. il est vrai, mais progressive avec la prépondérance du sucre. se met en place un appareil de production visant à couvrir à long terme les besoins de l'lie. Cette dernière connaît un développement spectaculaire des infrastructures de base [routes. port. aéroport. adductions d'eau. électricité); elle bénéficie d'une considérable amélioration de la santé. de la protection sociale. de l'éducation. d'une maîtrise de plus en plus assurée de la démographie. d'une ouverture sur l'extérieur par un spectaculaire développement de la desserte aérienne et des télécom-

C

munications. accessibles désormais à une part croissante de la population et non plus réservées à la seule « élite ». Avec la départementalisation apparaît une classe moyenne nombreuse et bien rémunérée [fonctionnaires. professions libérales. commerçants. employés). On ne peut non plus mettre en doute le fait que l'application progressive de la loi du 19 mars 1946 a permis petit à petit à un nombre important de fils et de filles de familles appartenant le plus souvent à la petite classe moyenne réunionnaise de « changer de camp» et de passer dans celui des gens aisés. Bénéficiant d'une scolarisation plus ouverte et de plus en plus efficace. ils ont pu assez rapidement occuper des emplois de plus en plus nombreux. créés essentiellement dans la fonction publique. Les enfants des engagés, en revanche, pour lesquels le fossé restait infranchissable avant la départementalisation. ont dû attendre encore quelques décennies pour commencer à prétendre jouir des mêmes ava ntages. D'une manière plus large. la départementalisation des années Soixante-dix. de grands bouleversements de Profitant de l'importance croissante des transferts, une dont les intérêts ne coïncidaient plus toujours avec ceux a entraîné, surtout à partir la structure sociale de l'lie. nouvelle société a émergé, de la société de plantation.

10

Préface

Autour des années
mise en œuvre mêmes autonomistes, Mais dernières département. Aucune changement même surimpression faire accusé trop apparaître de noircir les gauchir (dans opposés Ce retard état pour catastrophique les pouvoirs du pays: à mettre des revendiquée, comme depuis

Soixante, s'en l'avait le début

les communistes d'une détachés. Césaire même de sur des encore le tableau. par sur conséquent, des éléments ce étaient fait Aimé des années et être

impatients Ils avaient

devant

les lenteurs qu'ils avaient des avoir

de la euxpositions

et le « détournement»

départementalisation adopté à la Martinique. ils semblent à ne

Quatre-vingt-dix, favorables, recueil

rangé

ces

aux

oubliettes

la création présente d'entre qui vient

d'un toutefois elles en une

second de sorte ce de de

communications entièrement l'accent la plupart le retentissement manière

une vision fortement brouiller d'une

idyllique. progrès

Quelques-unes d'ombre accomplis. cette part

se risquent néanmoins il convient quitte à être sans du sur les pris :

la part

Il me semble d'ombre,

que si l'on veut saisir

à long terme plus nette en reconnaîtra

de la loi de 1946,

exagérément je l'espère, ce « butinage très

On me pardonnera, colloque obstacles

m'appuyant empruntés son

essentiellement, aux bien) communications d'insister sur le retard qui en ont découlé. des causes dévasté contribué d'Algérie,

», chacun

à la mise en œuvre importants a souvent publics été justifié, de reconstruire événements d'Indochine, situation justification doute plus des durant ceux inégalitaire usiniers, ces « élites» et si bien à infléchir la politique aspiré servi dans locale, vers qui Il s'agit opposées par très

de la départementalisation, non sans raison, par

dans des domaines

et sur les conséquences au sortir de la Seconde le pays en partie qui dès premiers ne permettait départements reste, encore, plusieurs détenaient et dont grandes dénonçait sociétés réticences

« externes» urgence la en

de la France

Guerre

mondiale,

et de redresser à gangrener événements de venir et ce

son économie situation de Madagascar, aide, efficacement,

exsangue, guerre etc. Cette cette et sans

1945

ont

événements donc d'outre-mer. à mon par très sens, des fortes, alors l'intérêt le était

pas à la France partielle pour pouvoir grande dont

à ses nouveaux

Néanmoins, s'explique nettement résistance organisation propriétaires urbaine avait Témoignages longtemps orientations aussi, obstinée, sociale terriens, conservatrice, « sévi jusqu'ici encore, de soulignées.

reta rd moins de d'une Grands la de la

causes

« internes» ne pas dire au sein

décennies

à la mise en œuvre de le préserver.

départementalisation

anonymes, de plantation, », ont en effet

bourgeoisie l'éditorial sociale» pendant les grandes depuis la représentants. de qui

de la société les intérêts la direction même

du 12 mai 1944

« la politique

de régression continué, intérêts avait,

de ces mêmes si la mobilité nombre

sociale de leurs

départementalisation, D'un espace demeuré trompeur à l'intention gouvernements guerres

le bas un certain

longtemps clos, elles ont continué à tracer un tableau idyllique d'une métropole indifférente aux réalités insulaires et dont les sont, à partir des années Cinquante, empêtrés dans les et d'Algérie.

successifs

coloniales d'Indochine

1946 : La Réunion, Département

Il

La Plantation, en effet, qui avait créé et maintenu de profondes inégalités, non seulement n'a pas cessé du jour au lendemain d'exercer ses contraintes sur la société réunionnaise, mais, par un singulier détournement, a été capable de convertir à ses vues, pour plusieurs décennies, les pouvoirs publics tant locaux que parisiens. Un des avatars de cette situation a été et reste encore parfois le mythe des Hauts où les Leblondvoyaient, déjà au début du siècle, époque où la fièvre eugénique avait saisi la France et l'Europe du Nord, la source de la régénération de la « Race », et dont la mise en valeur agricole est considérée encore par certains, comme la chance de La Réunion, ainsi qu'en témoigne un document de 1994 émanant de la Préfecture, cité par Jean Mas dans un de ses articles, et qui proclame que {(les habitants vivront et travailleront dans les Hauts avec une fonction sociale valorisante ». Au moment où, à partir du début du XIXesiècle, grâce à la conjonction de facteurs économiques et naturels, la canne devint la culture dominante, pour ne pas dire exclusive, le paysage de l'île et la société paysanne qui en occupait une grande partie (la culture du café, malgré la naissance de quelques fortunes notables, n'avait fondamentalement bouleversé ni le paysage agraire ni la structure sociale) se trouvèrent rapidement disloqués. Comme dans toutes les sociétés issues de la grande plantation esclavagiste (îles à sucre de la Caraïbe, Brésil), où le phénomène a été beaucoup mieux étudié que dans l'océan Indien, la restructuration de l'espace réunionnais en vastes domaines élimina les petits paysans et les planteurs les plus faibles. Les esclaves d'abord, les engagés ensuite, puis les journaliers et encore après la loi de 1946 les colons partiaires enfin, assujettis à un « véritable mode de production féodal » (on estime le nombre des baux de colonat à environ 20 000 en 1946J, furent asservis au profit de grands propriétaires qui imposaient un ordre social rigoureux. Ceux qui ne pouvaient résister à cette emprise, étaient rejetés dans les marges de la Plantation, soit aux abords des champs de cannes, soit dans les Hauts où ils végétaient souvent lamentablement. Et durant la période qui suivit 1 946, la disparition progressive du colonat (un millier de baux en 1955J renvoya les anciens colons au chômage et à la misère. Car loin de suspendre ce mouvement de concentration des grandes entreprises sucrières (rationalisation de la production, accroissement de la productivitéJ et leur emprise sur la société réunionnaise, la départementalisation a aidé, durant trois décennies encore, à l'amplifier. Au début des années Soixante-dix, ce mouvement de concentration et, comme le signale la demande d'agrément présentée au Commissariat au plan par les sociétés sucrières de La Réunion, le 12-11-69, « un commencement de désaffection - qu'il convient de faire en sorte de freiner - de la population rurale à l'égard de la culture de la canne », ont amené certains propriétaires, grâce aux programmes de la réforme foncière financés par l'État, à retirer de la vente de leurs terres des capitaux importants qu'ils ont réinvestis ailleurs que dans l'agriculture. La mainmise de certains de ces anciens propriétaires ou de leurs descendants, depuis le début des années Quatre-vingts, sur

12

Préface

l'import-export et la grande distribution a contribué. par le biais d'une importation de plus en plus massive de produits alimentaires. à freiner les tentatives de diversification des cultures et à limiter ainsi la production vivrière locale, tandis que. dans le même temps. la production du sucre. destinée à l'exportation vers un marché métropolitain. continuait à se trouver protégée. Ainsi. disposant de l'essentiel du pouvoir économique et politique. les héritiers de la plantation. ont pu maintenir. pendant longtemps encore. quasiment inchangés les rapports sociaux et les rapports de production anciens et parvenir à détourner la départementalisation à leur profit. en amenant les pouvoirs publics à adopter leurs vues et à freiner les tentatives sérieuses de diversification de la production agricole. chaque fois qu'il s'est agi de remettre en question la prééminence de la « vocation sucrière» de l'île. Stimulées par les plans successifs de modernisation. la concentration des exploitations et des usines et la progression rapide de la qualité technique des équipements se sont inévitablement. jusqu'à nos jours. accompagnées de la prolétarisation des journaliers et des ouvriers. rejetés. impuissants. dans le chômage, souvent à la périphérie des villes où ils étaient maintenus dans le sousdéveloppement matériel et intellectuel. Il est. dans l'aménagement de l'espace insulaire. un domaine dans lequel les « effets pervers» de la départementalisation et. plus tard de la décentralisation sont venus s'ajouter aux « méfaits» de la Plantation: c'est celui du « mitage » catastrophique de l'espace insulaire par l'habitat. Comme le font remarquer les spécialistes. ce mitage est certes pour une pa rt issu de la tradition de la société de plantation (mitage de nécessité: dispersion de l'habitat dans l'espace cannier) mais aussi pour une autre part de la départementalisation (mitage moderne des résidences secondaires). On sait. dans ce domaine. de quel pouvoir discrétionnaire disposent les maires. en matière d'urbanisme. en particulier pour distribuer quasi souverainement les droits de construire ou fermer les yeux sur la prolifération des constructions « sauvages ». Or, à La Réunion. les 24 maires qui. par ailleurs. cumulent les mandats. sont. comme on a pu le dire. les « nouveaux maîtres du territoire ». C'est que contre tout bon sens. le nombre des communes est resté quasiment inchangé depuis le début du XXe siècle; une seule en effet. Cilaos. a été créée après la départementalisation, en 1965. Depuis lors. on entonne, régulièrement. le refrain bien connu de la nécessité de redécouper les communes. sans que jamais ces intentions ne se soient encore traduites dans les faits. Et c'est ainsi qu'au défi de tout véritable aménagement. un espace agricole déjà très restreint se trouve amputé chaque année de quelques cinq cents hectares et que. comme on a pu le dire. il se bâtit à La Réunion. chaque année. l'équivalent d'une petite ville de province dont les constructions sont disséminées à travers toute l'île! La loi de départementalisation est loin d'avoir fait de La Réunion un département à part entière. Sans parler de toutes les mesures qui tendraient plutôt à en faire un département presque entièrement à part. il convient. comme le fait une des communications de déplorer l'aberration qui. durant les cinquante années qui

1946 : La Réunion, Département

13

ont suivi la loi de 1946, cette île comme n'importe espace national par instruments d'importation/ « Extérieur» et analyses exportation,

a consisté, du point de vue économique, quel autre département aberrante pour les conçus l'utilisation et sans doute

non pas à traiter à un des innocente les

français, mais, à l'assimiler non que sont

États-Nations,

notions

d'intégration

des activités

économiques

dans la rubrique selon les mêmes que ce et de

de la Comptabilité

nationale, du calcul d'un PISconstruit

normes que le PIS national, de celui d'une balance commerciale. Je souhaite, dans la même optique, colloque universitaire a paradoxalement brillantes l'enseignement. Malgré quelques la réalité, exceptions, parfois mises en avant pour masquer l'ont bien montré, et de l'enseignement était restée, furent très Jean Defos qui frappait la vie intellectuelle, comme les historiens de la scolarisation insister sur un domaine essentiel oublié: celui de la vie intellectuelle

dans la colonie, l'apanage du cercle étroit de la « bonne société ». Après 1946, les progrès lents jusqu'à la fin des années Soixante. Dans sa thèse publiée en 1960, du Rau estimait que la cause principale de la misère à peu près générale

l'lie, résidait dans le fait que « ce sous-prolétariat, qui comprend les deux tiers de la population, a été laissé dans l'ignorance et dans la pauvreté par suite de la passivité des dirigeants qui pratiquent la politique du moindre effort ». pas rare que de grands propriétaires terriens d'envoyer entendre leur pour C'est afin de les dissuader Dans ces années-là, il n'était fissent vigoureusement publiquement la nécessité instruction pourtant conviction réunionnaise antérieures» enfants proclamée,

pression sur leurs journaliers

leurs enfants à l'école. J'ai pu moi-même, au début des années Soixante-dix, comme par défi, par quelques-uns les ouvriers agricoles dans de maintenir

de leurs représentants, l'analphabétisme,

risquant de leur donner de mauvaises idées et de leur faire prendre d'une « loi naturelle»! mû par une que au cours de ces années-là de l'égalité que Michel des chances Debré,

une injustice ce qui leur était inculqué comme découlant républicaine

profonde « la masse

et déplorant

ait insuffisamment

bénéficié

de l'éducation

au cours des générations que « n'accède 0u en et lançait,

[Une politique pour La Réunion, 1974, p. 31] regrettait
qu'un nombre restreint métropolitains»

aux études secondaires de fonctionnaires l'assortissant

d'élèves, issus de la bourgeoisie de scolarisation

[Mémoires, t. III, p. 355]

de moyens considérables, ainsi à l'attitude N'est-ce

une politique

d'une ampleur

sans précédent. Il répliquait précédentes, Barquissau, distribution formation sélection dans l'ignorance. de 1'«élite» locale qui, au cours des décennies les autres « races» et de les laisser croupir illustres représentants, intitulé résultats Raphaël de « De la d'une dans son discours n'avait cessé de stigmatiser Agrégé des prix d'une élite», séculaire, de l'Université, déclarait:

pas un de ses plus

qui, le 14 août 1922,

au lycée Leconte-de-Lisle,

illustrativement

« A ces dons de l'intelligence, délicatesse d'une seule race [...]», ajoutant: né de l'esclavage,

s'unit une remarquable

de cœur. [...]. C'est qu'ici, la « Ne faites pas la trace, il il en garde

sélection s'est faite sur les éléments

du patois créole votre langue habituelle;

14

Préface

corrompt l'esprit de ceux qui veulent, qui doivent être l'élite ». A cette époque, depuis
la transformation du « Collège Royal» en «Lycée de l'île de La Réunion» en 1848, le seul lycée de l'lie, n'accueillait que les garçons de 1'«élite» blanche. Ce n'est qu'à la fin des années Cinquante qu'y seront acceptés, au compte-gouttes, les descendants des exclus de la Plantation. Par ailleurs, entreprises au début des années Soixante-dix, les premières actions d'alphabétisation des adultes ne pouvaient, par manque de soutien officiel efficace et de moyens, aboutir à des résultats probants, tout en servant d'alibi aux uns et en donnant bonne conscience aux autres. Il faut rappeler aussi qu'au cours de cette période, chaque année, était envoyé au rebut dans les classes de CPPN,antichambre du chômage et de l'exclusion pour ces enfants qui 20 ans plus tard allaient atteindre l'âge adulte, plus du tiers

d'une classe d'âge. On imagine quelle perception de l'école ont aujourd'hui ces jeunes adultes et quel peut être leur état d'esprit à son égard! Car aujourd'hui encore, selon le mot de M. le Recteur d'Académie dans un entretien accordé au Quotidien à l'occasion des résultats du baccalauréat 1997, «on a toujours cette frange d'élèves en grande difficulté, qui est une particularité réunionnaise». Frange relativement large, faudrait-il ajouter, même si le système éducatif s'améliore désormais au fil des années. En tous cas, comme il est dit dans l'une des communications publiées dans cet ouvrage, «ce sont les enfants de ces colons, journaliers agricoles et autres petits propriétaires que l'on retrouve aujourd'hui en difficulté scolaire et dans des situations de dépendance, c'est-à-dire exclus et chômeurs ». Que dire alors des résistances opposées jusqu'au début des années quatrevingts au développement d'un enseignement supérieur de qualité à La Réunion et de
la prévention manifestée pendant longtemps par la «bonne société» locale à son égard? Les difficultés rencontrées au début des années Soixante, malgré l'appui ici encore de Michel Debré pour implanter dans l'lie les premiers Instituts d'études supérieures, ont été racontées par ceux qui en prirent l'initiative. Elles ne vinrent pas des instances parisiennes. Je puis personnellement témoigner que jusqu'au début des années Quatrevingts, les réticences de la plupart de ceux qui, sur place, détenaient le pouvoir et faisaient l'opinion, retardèrent considérablement toute tentative de développement sérieux de l'enseignement supérieur. Le président du Conseil général d'alors ne déclarait-il pas au Quotidien de J'éducation du 14 juin 1989: «Sans doute, au sein des familles bourgeoises on préférait envoyer les enfants en Métropole plutôt que de voir se développer une université dans le département» ? Non sans assortir leur point de vue d'excellentes raisons, en particulier la nécessité pour les jeunes Réunionnais de « sauter la mer» pour aller, comme disait Montaigne «limer sa cervelle contre celle d'autrui », la plupart des notables locaux n'ont cessé de mettre en doute la pertinence de créer ici une véritable université, admettant tout au plus l'ouverture de quelques premiers cycles et pas n'importe

1946 : La Réunion, Département

15

lesquels. est significatif, par exemple, que toutes les demandes de création d'ensei" gnements en sciences sociales, susceptibles de produire des analyses décapantes de la société réunionnaise, se soient heurtées à un refus jusqu'à ces dernières années, des ce qui illustre les propos tenus par Jean Benoist au début des années Quatre-vingts dans Paysans de La Réunion: « Tout se passait comme si on détournait pouvoirs publics et même des chercheurs et au développement, à la croissance vers les zones marginales, s'opposer indéfiniment, supérieur, métropolitaines. comme j'en ai été un des d'autres la politique intact le pouvoir du sucre ». Ne pouvant démographique d'enseignement, l'attention pour laisser niveaux locaux que celle

face à la situation ces notables

même lent et difficile des autres censée être moindre

de renseignement

ont longtemps mis en doute la qualité de ce dernier, des enseignements Ce jugement, témoins privilégiés motivations réunionnais général dispensés dans les universités insidieusement il n'y a pas si longtemps clairement,

distillé dans l'opinion, la proposition,

encore, cachait, on s'en doute, responsable

dont témoignait

digne de se voir décerner

« noix d'honneur»

du Canard EnchaÎné, faite par un éminent

et publiée dans le Quotidien du 24 octobre l'université, une université en spécialisée, symbiose

1987 :
un enseignement - je pense à obligés du et tout le reste désormais le cap par des des les

« Oui, fermons (...); et créons l'agroalimentaire développement seraient Peut-on solidement nombreux institutions Réunion»

du moins celle qui dispense avec les

disons technique le français de va

qui serait du département. ». qu'au et et dire

passages

Oui, le droit, l'histoire, où l'université équipée sorte

en Métropole implantée ouvrages

moment

La Réunion, passer disparu? ouvertes

remarquablement rapports de toute

1 0 000 étudiants, cette vision rétrograde ou les partis politiques peuvent laisser perplexe; d'un enseignement

ait complètement

La lecture

consacrés,

souvent

locaux, aux perspectives

à la « nouvelle au les de

elle n'en donne en tous cas pas l'assurance. imposés par les notables à tous ceux qui avaient des cadres permet, par extérieurs. de qualité ouvert

" développement nombreuses moment renversement

est dès lors évident que les freins longtemps

capacités de le suivre sont à l'origine où l'ébranlement de situation,

du manque criant de cadres locaux durant d'« importer» société beaucoup

années et de la nécessité une arrivée réunionnais,

Et au de

de l'ancienne

un spectaculaire

de plus en plus massive sur le marché

l'emploi de jeunes diplômés

de places sont déjà occupées.

Cette situation qui ne peut que s'aggraver des causes du malaise qui mine aujourd'hui pourrait devait sportifs» donner lieu à des observations jusqu'au se contenter etc.], alors de « modalités

dans les années à venir n'est-elle pas une la société réunionnaise? du sport à La Réunion rapidement Soixante, publiques, et en citant kermesses les « clubs de le « peuple» Résumons [festivités

Comme le fait un article de ce recueil, le développement analogues. festives» se réservait ce qui paraît le plus significatif: patronales, du siècle». milieu des années

que 1'«élite» trouve

les « sociétés» fondé dans

« exacte réplique des cercles qui animent la vie sociale des colons au début Cette permanence son explication le mode

16

Préface

fonctionnement colonial sur {(la domination d'un groupe restreint de notables sur une masse de population rurale et analphabète. L'association, lieu de rencontre et de groupement, lieu d'échanges, espace de liberté, constitue nécessairement une menace potentielle dans une société fondamentalement inégalitaire ». Ce n'est qu'à partir des années Soixante-dix que, sous la forte impulsion de l'État, {(décollera» à La Réunion le développement du sport associatif. Ainsi le drame de cette île est d'avoir, en raison de l'inertie longtemps maintenue par les forces puissamment conservatrices de la plantocratie, capables de s'imposer comme interlocuteurs exclusifs de l'Administration locale et parisienne, engagé avec un trop grand retard sa marche vers la modernité. a été très mal préparée, parce que maintenue dans à subir les profondes mutations liées au choc de l'intrusion de la modernité et qui affectent aujourd'hui beaucoup plus encore les esprits que les corps. Il convient donc de jauger à sa juste mesure l'impact produit sur les mentalités par la confrontation entre les séquelles de trois siècles de dépendance et les mutations actuelles. Institution totale et totalitaire, support de tout un univers social, la société de plantation a mis en place, sur un mode paternaliste terriblement ambigu et pervers, de très étroites relations de dépendance, profondément intériorisées car considérées comme {(naturelles », qui ont marqué pour très longtemps, d'une empreinte profonde, les esprits du maître et de l'esclave. Les descendants de ceux qui, durant plusieurs siècles ont ainsi été maintenus dans une totale dépendance, n'ont pas tous eu le temps ou la possibilité de se départir d'une {(mentalité d'assisté », de la peur du puissant [La Réunion {( Île à
peur», méfiance, souvent accès pour reprendre le titre de l'ouvrage d'un historien réunionnais), liés à la timidité déboucher de la de la résignation par une grande de violence devant et de tous les comportements et à

La société réunionnaise l'isolement et la dépendance,

l'inquiétude; ils éprouvent toujours un malaise, un mal-être, qui se manifestent
passivité mais peuvent aussi, à l'occasion, un avenir obscur et ses menaces mal identifiées. Du côté des puissants de la {( bonne société», il ne faut pas {(gratter»

le plus
sur des bien

profond pour trouver la survivance des préjugés racistes issus de rapports de force {( idéologisés » en termes de valeurs: sans remonter à la littérature [cf. les Leblond) ou à la presse {(races» autres dans sa thèse nombreux l'abolition au-delà du début du siècle qui affichaient ostensiblement leur mépris des que la {( Race» blanche, il suffit de relire Jean Defos du Rau écrivant de géographie humaine de la bonne et conservent des corps société à celui [p. 507-512), publiée {( ne se sont pas de cette des esprits, en 1960, que de à encore habitués

Réunionnais de l'esclavage»

la nostalgie

institution.
{(

Passant du contrôle

la

bonne

société»

a, bien

de la départementalisation, continué à imposer ses modèles culturels, {( essentielles religieux, sociaux, érigés en différences », rejetant dans l'interdit les {( non-valeurs» portées par les descendants des esclaves et des engagés, amenant ces derniers, par un processus bien connu, à intérioriser leur {( infériorité» et à rejeter les valeurs constitutives de leur identité.

1946 : La Réunion, Département

17

On aurait pu de même, un peu naïvement, espérer que la départementalisation aurait assez rapidement permis de faire disparaître toute une panoplie de comportements et de pratiques répréhensibles: fraude électorale, clientélisme, corruption, chantage et pressions de toute sorte. Si la première, considérable et génératrice de violences jusqu'au début des années Quatre-vingts, essentiellement attisée jusqu'alors par la question du statut politique de l'lie, s'est considérablement atténuée jusqu'à quasiment disparaître aujourd'hui, au moins dans ses formes les plus voyantes, les autres, toujours pratiquées ou inspirées par un nombre important de nouveaux notables, souvent élus de la République, souvent aussi « produits» de la départementalisation, ou par des groupes de pression politiques, se manifestent encore avec une ampleur inquiétante. Malgré ces derniers soubresauts, les jours de l'ancienne société sont comptés. Mais l'empreinte qu'elle laisse sur les esprits, confrontée à la brutalité des mutations actuelles, produit de nouvelles fractures souvent vertigineuses qui laissent une bonne partie de la population exsangue et souvent désespérée. S'ouvrant brutalement sans préparation suffisante aux courants venus d'ailleurs, La Réunion subit les effets dévastateurs de cette irruption, même si (ou parce que?] celle-ci s'accompagne d'une considérable assistance économique et sociale. La rupture des équilibres anciens ébranle les certitudes et les solidarités traditionnelles. Aux « bienfaits» de la départementalisation, d'ailleurs le plus souvent déviés de leur but par l'image falsifiée qu'ont reçue durant plusieurs décennies de La Réunion les pouvoirs parisiens, sont venues ainsi se sur-imprimer de grandes zones d'ombre: disqualification des produits et des valeurs culturelles traditionnels par l'importation de plus en plus massive de produits extérieurs et l'introduction de modes de vie nouveaux, bouleversement du commerce et de la consommation, reta rd dans l'amélioration de la formation (une des communications montre avec clarté les lacunes énormes dans la compétence managériale de la plupart des chefs d'entreprise locaux), dignité bafouée par une assistance de plus en plus ressentie comme dégradante, taux de chômage sans proportion avec celui que l'on déplore en Métropole, tout cela suscitant un profond sentiment d'inquiétude, d'impuissance, de soumission, d'angoisse, de rancœur, et de plus en plus souvent aussi, chez les plus jeunes, de frustration, de ressentiment et de révolte. On pourra trouver trop grande l'importance que j'ai cru devoir accorder à l'influence du « Roi-Sucre» et au mirage qu'il a continué d'exercer sur la vie sociale et sur les esprits jusqu'à nos jours, et trop minime la part faite à l'influence croissante, depuis une trentaine d'années, de la départementalisation pour faire sauter les verrous posés par la société de plantation. Mais même si l'on assiste depuis les années Quatre-vingts à l'émergence rapide d'un nouveau mode d'organisation sociale que l'on a pu qualifier de « pseudoindustrielle de service» et dont on peut se demander d'ailleurs où il mène La Réunion - mais ceci constitue un autre très ample débat -, il n'en reste pas moins que, même en déclin, la Plantation a imprimé, sur les structures sociales et les esprits, une marque profonde dont les conséquences sont encore aujourd'hui loin d'être effacées.

18

Préface

Est-il surprenant,
pouvoirs doigt, aucun dans rémunération doute d'autres La aujourd'hui colonialisme société Malgré a déversée elle culturelle, parler références non comme sur pas encore publics comme principaux

dans

ces des

conditions élus locaux des discutable assourdissant»

que aient inégalités

lors

d'événements car c'était

récents,

les

et la plupart des fonctionnaires

-

responsables

qui frappent à réviser ait entouré des notables se ans pose après toutes inégalités à cause à

du facile - pointé cette île, la surrapidement, sans parfois

-

certes,

-

mais activités

qu'un

« silence encore

les privilèges anciens cet les

exorbitants

dont jouissent principale n'est-elle de l'intérieur [ou, paradoxe La Réunion, payer

certains qui réussi en à

héritiers définitive cinquante éradiquer les profondes apparent, dans

reconvertis encore la d'un par qu'elle ne faitsociale préfère et la

plus lucratives question pas a-t-elle la suivante: et à réduire simplement surtout prix

que la canne? égard séquelles sa proclamation, engendrées massive la vie

départementalisation de plantation?

de) l'aide de

depuis démesuré, économique qui

la fin de la décennie le domaine et technique? à l'assimilation maintiendrait les différences peut-elle, être des

Soixante-dix,

d'un pas

son énorme Ne conduit-elle maintenant extérieures une source

assistance d'« intégration»

à la conformité,

-

même des

si on

« spécificités» comme cinquante

-

à des et la à

qui font apparaître d'enrichissement? difficultés, danger, marquée le plus grand leur future

manques ans après dénonce, le danger

Et au-delà départementalisation, l'affronter, dans planétaire françaises évoquant

de ces

La Réunion sans celui qu'un écrit défi

espérer

échapper, du sceau "

suffisamment américains le plus sérieux, des leur anciennes

préparée

à un nouveau

de nos collègues de l'humour en effet: « Ainsi, que à la spécificité

une communication

de la macdonaldisation? sera non pas tant d'une colonial *. ne sera

d'ici au centenaire macdonaldisation.» « Mais mais des cette

de la colonies Et, foissociétés

départementalisation, l'éventualité

européanisation indépendance une métropole

des DOM, il ajoute: occidentale,

ci, le pouvoir transnationales»

plus

9vficlie( ~.9L:rOL Président honoraire de (''Université de La !Rjunion

Quasi

symbolique

est l'ouverture autres, cinquante

en décembre

1997 du premier

Mc-Donald's

à La Réunion,

qu'on

annonce

suivie de plusieurs

et un ans après la loi de départementalisation.

«

L'année 1946

»

Edmond MAESTRI Université de La Réunion

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, en cette année 1946, celle de mes 4 ans, sur les collines du pays niçois, je rêvais plus de chocolats que d'histoire. Engagé sans le savoir dans un nouveau X)( siècle, j'ai peu à peu appris que l'Histoire pouvait rattraper un être. A 12 ans, en 1954, la chute de Dien-Bien-Phu, à 16, en 1958, l'arrivée au pouvoir du Général de Gaulle, à 20 la fill de la guerre d'Algérie, faisaient

douloureusement entrer en politique toute ma génération1.
L'histoire n'était certes pas cette discipline figée que l'on m'avait enseignée. N'en déplaise au philosophe autrichien Karl Popper qui en 1945 écrivait que l'histoire n'existait pas par ce qu'elle ne pouvait pas être écriteZ,pour moi elle exist~it bel et bien parce qu'elle était vécue. .. Structurante, parcourue d'émotions auxquelles j'ajoutais les miennes, lui ôtant d'emblée cette objectivité mythique à laquelle s'accrochent essentiellement les étourdis de l'histoire3. Je voudrais évoquer cette année 1946 par le kaléidoscope des événements ou la magie de la synthèse. En toute honnêteté, sans m'amputer d'une légitime empathie pour la lointaine époque de mon enfance. En 1946, l'Europe en ruines n'était plus ce continent hautement développé, proue conquérante de l'économie et de la culture mondiales. Et l'humanité pour plus de 40 ans

s'engageait sur le chemin des

«

deux mondes », pendant que s'achevait le procès de

Nuremberg. En 1946, la France, délaissée dès janvier par le général ~ Gaulle, entrait dans la Quatrième République; en écoutant Luis Mariano dans «la Belle de Cadix », en applaudissant les victoires de Marcel Cerdan, en admirant la 4 ev Renault, en s'émerveillant de la reprise du Festival de Cannes. Mais en basculant aussi peu à peu de la lucidité vers l'oubli programmé, du« résistantialisme »vers le« tripartisme».

1

2 3

Jean-Pierre Rioux dans son ouvrage sur la Quatrième République évoque dans son avant-propos un état d'esprit et une situation bien similaires. Cela renforce ma conviction que certaines générations audelà des questions démographiques acquièrent au contact d'une histoire forte et mouvementée une identité propre, singularisante, presque discriminante. RIoux O.-P.), La France de la Quatrième République. L'ardeur et la nécessité, 1944-1952, Paris: Seuil, 1980,314 p. (Nouvelle histoire de la France contemporaine 15), p. 5. Dans « La Société ouverte et ses ennemis », trade J. Bernard et Ph. Monod, Paris: Seuil, 1979. Il est tellement facile et intellectuellement tellement malhonnête jugée déplaisante, ou dérangeante, par l'accusation d'inobjectivité. de détruire une argumentation

20

Edmond

Maestri

En même temps, elle tentait d'imaginer un nouveau statut pour son empire, dans le

cadre d'une
«

«

Union française» plus centralisatrice que fédéraliste, sans empêcher
des

l'éclosion de la guerre d'Indochine, sans revenir sur l'acquis de la départementalisation

Quatre VieillesColonies».

DE lA GUERRE, AUX« DEUX MONDES»

Le champ de ruines A l'achèvement du conflit, le monde prend conscience de l'ampleur des pertes humaines et de l'étendue des destructions matérielles. 50 millions de victimes (quatre fois plus que pour la Première Guerre mondiale), et pour moitié des civils. 20 millions de morts

en URSS dont 10millionsde civils,au total 10 % de la population. 6 millions en Pologne,
14 % de la population. 5 millions en Allemagne dont 500 000 victimes des bombardements. Le génocide juif aurait fait 6 millions de morts. A chaque conflagration, en quelques minutes, 80 000 à 150 (XX) orts à Hiroshima et à Nagasaki4. Des crimes nazis aussi, m comme à Oradour sur Glane le 10 juin 1944, à 20 kilomètres de limoges, où en quelques heures 240 femmes, 205 enfants, 197 hommes, soit 643 personnes, sont massacrées par une compagnie du régiment SSDehr Führef. L'âpreté de la lutte, les mouvements des années, la violence des bombardements expliquent les destructions immenses: 80 % des moyens de transport, 50 % du cheptel, en Pologne; la plupart des grandes villes d'Allemagne ou du Japon sont détruites; en France 37 000 kilomètres de voies ferrées sur 83 000, ont été endommagés. Partout les dettes publiques se sont accrues, par exemple celle de l'Allemagne qui passe de 33 à 345 millions de marks. Et ceci malgré les énormes prélèvements effectués sur les pays occupés, malgré le travail obligatoire pour plusieurs millions de travailleurs européens afin de remplacer les 15 millions de nationaux mobilisés dans l'année. Dans ce champ de ruines, seuls les États-Unis, qui n'ont eu que 300 000 tués, qui n'ont connu aucune destruction, qui sont devenus les banquiers du monde, qui ont considérablement augmenté leur production industrielle, font vraiment figure de grande puissance, autrement plus forte et plus valide que l'URSSmeurtrie.

Commence ainsi le règne du « roi dollar» ; autour de la Banque mondiale et du Fonds Monétaire International (FMI) qui donnent quasiment aux États-Unis un droit de
veto sur les affaires du monde puisque ces derniers fournissent 31 % des quotes-parts du Fonds et exigent que toute décision importante soit prise à la majorité des 80 %6.

Nuremberg et le renouveau de l'existentialisme
Mais le monde a également le sentiment que la guelTe a fait subir des ravages à la

consciencehumaine,qu'elle a marqué le déclin« du droit des gens ».
4
5 6
MICHEL

(H.), La Seconde Guerre mondiale, Paris: PUF,1971, 128 p., p. 116-118.

Oradour sur Glane, 10 juin 1944, éd. de l'Association des Familles des Martyrs. NOLJSCHI,M.), Temps forts du XX siècle, Paris: PUF, 1994, 299 p., p. 103. (

«

L'année 1946 »

21

Les camps d'extermination nazis où des millions de juifs et d'opposants sont passés par les chambres à gaz ou les fours crématoires, l'utilisation massive de la torture, les massacres de prisonniers, deviennent les symboles de la dégradation de la conscience. Le châtiment des criminels de gueITe s'impose alors, comme un nécessaire exorcisme, comme une réponse cohérente aux angoisses, aux vertiges, aux révoltes d'une humanité déboussolée. C'est à Nuremberg, ville de Bavière, haut lieu du national socialisme où furent promulguées en 1935 les lois antisémites, dans une ville réduite en cendres par les bombardements anglais et américains que s'ouvrit le 20 novembre 1945 le procès de 21 personnalités civiles et militaires nazies accusées de crimes de gueITe et de crimes contre l'humanité. Le 1er octobre 1946, Lord Lawrence, Président du tribunal militaire international prononça Il sentences de mort par pendaison; Hess étant condamné à la détention perpétuelle, Schacht, Von Papen et Fritsche étant acquittés7. Pendant dix mois, Hitler avait été le grand absent des débats; le pacte secret germano-soviétique avait été à peine rappelé à la mémoire; l'évocation du charnier de Katyn avait porté prestige à l'accusation alliée. Mais Nuremberg ne fut pas inutile! Le procès avait sonné le glas de la soumission, de l'irresponsabilité du soldat obéissant aux ordres de ses supérieurs. L'indiscipline peut désormais faire la force des individus. Quant au chef politique et militaire, officiellement, il lui est désormais fait devoir d'être également honnête homme8. Dans cette hécatombe des certitudes9, le deuxième visage de l'existentialisme

constitue en 1946« l'espoir des désespérés» selon la fonnule d'Emmanuel Mounier,
concepteur d'un personnalisme chrétien fort proche de ce nouvel humanisme athée. Pour les existentialistes, les notions de destin et de déterminisme sont réfutables et les hommes sont des« existants »en train de se faire, par eux-mêmes, en eux-mêmes. « L'existence (proclame Sartre) précède l'essence ». Ou encore « Il n'y a pas d'amour autre que celui qui se construit ». « Un homme s'engage dans sa vie, dessine sa figure, et en dehors de cette figure il n'y a rien» 10. C'est donc dans le choix que réside la liberté, chaque homme devenant l'artisan de son propre destin. Un artisan certes fragilisé, appréhendant l'exercice-même de la liberté

7 8

Cf.« L'Histoire au jour le jour 1944-1954. Les années froides », Le Monde. Dossiers et documents, Septembre 1985, p. 30-31. C'est ce qu'exprimait Michel Tournier dans le journal Le Monde en 1971, p. 31. Le 13 mai 1946, en Allemagne, 58 gardes du camp de concentration de Mauthausen sont condamnés à

mort.
Le 16 juillet, le tribunal militaire américain de Dachau condamne à mort 43 55,dont le colonel Joachim Peiper, auteurs des massacres de Malmédy en Belgique, lors de la tentative de percée de la bataille des Ardennes. On estime que 750 militaires américains et 150 civils belges ont été victimes de leur sauvagerie. Sartre, en 1945, disait en évoquant le monde des hommes de lettres: « cette bnlsque hécatombe de
doyens a laissé d'énormes vides ». Drieu de la Rochelle se suicide en 1945 ; Brasillac est condamné à mort; Romain Rolland décède en 1944 ; Céline a trop versé dans l'antisémitisme; Giono dans le pacifisme; la sagesse d'Alain, le charisme de Gide ont perdu de leur prestige.
10 SARTRE(J.-P.), L'Existentialisme est un humanisme, Paris: Nagel, 1946.

9

22

Edmond Maestri

qu'il revendique, désespéré parfois de devoir décider pour lui-même, victime sans doute de solitude et d'incommunicabilité. Heureusement la solidarité, héritée des concrètes et vitales solidarités tissées dans la Résistance et érigées en exemple, transforme l'individu en un acteur engagé, de son temps, dans son temps, et transforme l'existentialisme en humanisme. Mais les attaques contre ce mouvement qui veut se situer au carrefour de la philosophie, de la littérature et de l'histoire, sont légion. Certains le réprouvent, comme Gabriel Marcel, sur le plan religieux et politique, l'accusant au passage de détruire les valeurs morales. Les Marxistes, comme Georges Lukacs, dénoncent la tentative de création d'une troisième voie entre idéalisme et matérialisme dialectique. De fait, une grande part de la vie et de l'activité de l'existentialisme va tourner autour de la question du communisme, du rôle de l'URSS,de l'usage de la violence, des rapports entre la politique et la morale, la révolte et la révolution. Pour avoir voulu rendre compte de la tragédie de l'humanité, l'existentialisme va mal résister au choc de l'histoire, à l'oubli de la guerre, aux transformations des sociétés contemporaines. Avec Lacanl1,soucieux « de décentrement du sujet », avec Lévi-Strauss12, préoccupé de structures, avec Michel Foucault13, désireux de dissoudre l'homme, les thèmes de l'existence, les notions de conscience, de projet, de liberté, sont peu à peu abandonnés au profit de ceux du concept, du système, des structures. Dès lors, l'existentialisme semble mésestimé, même pour l'immédiat après-guerre. Heureusement pour ce mouvement, l'impact populaire par (l'attachement aux riches personnalités de Sartre, Camus, Simone de Beauvoir, René Char, Prévert), demeure important et l'influence demeure forte auprès de ceux-là mêmes qui le dépassent à partir de 19(i).

Les Deux Mondes
En fait le deuxième existentialisme est menacé dès 1946 par la constitution des deux

blocs, des Deux Mondes, par les prémices de la Guerre froide, « paix impossible, guerre improbable» selon la définitionde RaymondAron14.
D'un côté l'unanimisme de Nuremberg semble se prolonger avec la tenue de la première session de l'Assemblée générale de l'ONU à Londres le 10 janvier, au cours de laquelle est votée à l'unanimité la création d'une commission de l'énergie atomique chargée de contrôler celle-ci15, t mieux encore avec l'ouverture le 2 mai au Japon du procès des e

Il Jacques Lacan,médecin et philosophe (1901-1981) fondateur avec Françoise Dolto de la Société française de psychanalyse et de l'Ecole freudienne de Paris. 12 Claude Lévi-Strauss auteur de « Les structures élémentaires de la parenté» (1949), «Tristes tropiques (1955), « l'Anthropologie structurale» (1958-1973), les « Mythologies », « De près et de loin» (1988) est la figure emblématique du structuralisme. 13 Michel Foucault (1926-1984) : « Histoire de la folie à l'âge classique» (1961), «les Mots et les

Choses» (1966), «Histoire de la sexualité» incarne lui aussi cette sorte de révolte contre
14 15 l'existentialisme individualiste. Raymond Aron, cité dans NOllSCHI,(M.), Tempsfarts Ce sera un échec, on le sait. du XX siècle, op. cil., p. 23.

«

L'année 1946 »

23

criminels de guelTe nippons16. A Paris, le 25 avril, les ministres des Affaires Étrangères des « Quatre» se réunissent pour préparer la Conférence de la Paix, alors que les Soviétiques viennent justement d'évacuer l'Iran le 4, et la Mandchourie le 15 avril. Mais par ailleurs l'Allemagne est coupée en deux, dès janvier par le renforcement de la domination socialiste et communiste dans la zone soviétique, dès août par l'unification des zones anglaise et américaine. En Chine, les hostilités reprennent entre communistes et nationalistes en juin, puis en octobre 1946 en Mandchourie. L'Albanie devient république populaire en janvier 1946, la Grèce s'enfonce dans la guerre civile en octobre 17. Dès le 22 février 1946, G. Kennan18,chargé d'affaires à Moscou, souhaite la mise en place d'une politique de« containment» pour arrêter l'expansion soviétique19. Pendant deux années, le Département d'État à Washington se refusera à adopter ce point de vue, en rupture avec le désir d'unanimisme de l'immédiat après-guerre, et l'universalisme traditionnel américain. C'est donc avec une prescience politique toute relative que Winston ChurchiUa> prononce le 5 mars 1946 à Fulton, dans le Missouri, sa célèbre déclaration en présence du président Truman21. Si la proposition de création d'une force année internationale manœuvrant sous l'égide de l'ONUpour garantir la paix, est généralement bien accueillie, les violentes attaques contre la tyrannie soviétique embarrassent Washington et Londres. Le propos ne manque pas en effet de clarté:
«

De Stettin, dans la Baltique, à Treste dans l'Adriatique, un rideau de fer est
à travers le continent.. .

descendu

Le Japon promulguera le 2 novembre 1946 une nouvelle constitution remplace celle, imitée de la Prusse, de 1889. L'empereur qui symbolise volonté du peuple, perd son caractère divin et son rôle politique. 17 Cf. BERG (E.), Chronologie internationale, Paris: PUF,1979, 125 p.

16

d'inspiration américaine qui l'État, l'unité de la Nation, la

18 Georges F. Kennan est un diplomate de carrière. A l'issue de la Seconde Guerre mondiale, il est le premier chef du service de planification du Département d'État. Pétri des cultures russe, allemande, française, auteur d'ouvrages historiques sur l'équilibre européen entre 1870 et 1914, Kennan privilégie dans ses analyses les aspects diplomatiques, le rôle des États-nations, sur les facteurs idéologiques. A la différence du containment de Tnlman qui se fonde sur le moralisme américain, le containment de Kennan reste soumis à un grand réalisme politique. Il souhaite voir les États-Unis accepter la domination soviétique sur l'Europe orientale (incontestable en regard de la faiblesse du reste de l'Europe), attendre l'autodestnlction du communisme, soutenir tout ce qui peut faire contrepoids à la force de Moscou. Sans être une croisade idéaliste, le containment de Kennan inspirera la politique des États-Unisdans le Second vingtième siècle. MOREAUEFARGES D (Ph.), Relations internationales, questions régionales, Paris: Seuil, 1993, 372 p., p. 19. 19 NOUSCHI op. cit., p. 219. (M.), 20 Churchill déclare s'exprimer à Fulton en simple particulier, puisqu'il n'est plus Premier Ministre depuis l'été 1945. 21 Harry Tnlman (1884-1972), Vice-Président en 1944, lors de la quatrième élection de Roosevelt il devient président des États-Unis à la mort de ce dernier en avril 1945. Responsable du lancement des bombesatomiquessur leJapon,Tnlmanreprit à son compte la politiquede « containment» et met en place le plan Marshall.

24

Edmond Maestri

Les communistes, qui étaient plus faibles dans tous ces pays de l'Est européen... cherchent partout à s'emparer d'un contrôle autoritaire... à
travers le monde entier, les cinquièmes colonnes communistes s'installent...

Dans l'Empire britannique et aux États-Unis..., les partis communistes
constituent un défi et une menace croissante à la civilisation chrétienne. . . Je ne crois pas que la Russie désire la guerre. Ce qu'elle désire ce sont les fruits de la guerre et une expansion illimitée de sa puissance et de sa doctrine. . . Je suis convaincu qu'il n'y a rien au monde qu'ils (les Russes) admirent autant

que la force, et rien qu'ils respectent moins que la faiblesse militaire

»72.

Alors, Staline a beau déclarer le 24 septembre 1946 que tout danger de guelTe est écarté, l'écrasement du nazisme et du fascisme aboutit aux essais nucléaires américains de BikiniZ3 juillet 1946 (moins d'un an après les deux lancements sur le Japon), et à un en dangereux face à face en Europe entre pays dits capitalistes et pays dits socialistes.
LA FRANCE ET LES FRANÇAIS EN 1946

En France, l'enthousiasme indescriptible de la libération au cours du lumineux été 1944 et le soulagement après la capitulation allemande du 8 mai 1945 ont laissé la place au malaise de l'épuration (environ 10 (XX) ondamnations à mort)24et aux passions suscitées c par les châtiments de Brasillach, Chack, Pétain, Laval.

L'obsession:

survivre

Mais en 1946, la France et les Français pensent surtout à survivre. Il faut faire face à la dislocation des transports, à la disette de charbon, à l'enracinement de l'inflation, au gonflement des emprunts, au déficit inquiétant des finances publiques qui incite Léon Blum à signer le 28 mai 1946 des accords financiers et commerciaux avec le secrétaire d'État américain Byrnes. Ces accords annulent 1,8 milliard de dollars de dettes contractées par la France au titre du prêt bail, et ouvrent un nouveau crédit d'un demi-milliard de dollars. En contrepartie, les produits américains entrent en franchise et la France conserve en matière cinématographique 30 % seulement de l'exploitation nationale. L'américanisation culturelle commençait, et Léon Blum, écrivain et homme de théâtre, affmnait sans lucidité mais avec réalisme:
«

S'il avait fallu, dans l'intérêt supérieur de la France, sacrifier la corporation
française, je l'aurais fait bien volontiers »25.

cinématographique

Mais l'obsession la plus importante est celle du ravitaillement~.Au début de l'année 1946,1 Français sur 2 reconnaît que son premier souci est celui de la nourriture quotidienne; 1sur 4 seulement celuide la santé.
22 Le Monde. Dossiers et documents, op. cit., p. 32. 23 De nombreux savants ont exprimé à l'époque leur inquiétude pour l'avenir de la paix. 24 Cf. NOVICK (P.), L'épuration française 1944-1949, Paris: Balland, 1985,365 p. 25 26 Ce sera 17 % pour l'Italie. Voir RIoux (J.-P.), op. cit., p. 43-48.

«

L'année 1946

»

25

La carte de rationnement pour le pain est supprimée le 1er Novembre 1945 puis rétablie le 28 décembre 1945 pour ne disparaître définitivement qu'à l'automne 1949. La ration quotidienne individuelle de pain est alors fixée à 300 grammes pour un adulte, elle était de 350 grammes au 1er janvier 1945, elle descend à 250 grammes du 1er mai au er 1 septembre 1947. La quête du lait est une obsession pour les mères de jeunes enfants jusqu'ep 1948. Les ministres sont par conséquent vilipendés, les fraudeurs réels ou supposés désignés à la vindicte publique, les mécontentements aggravent tous les conflits sociaux, les villes s'opposent aux campagnes, les citadins aux agriculteurs qualifiés d'affameurs et de spéculateurs. L'annonce du plan Marshalf7 destiné à soulager la misère européenne et à favoriser la reconstruction du Vieux continent, le 5 juin 1947, ouvre pour le moyen terme une perspective plus heureuse.

La nouvelle donne socio-économique
Dans ce contexte social et économique difficile et conflictuel, la Quatrième République naissante prit une série de mesures courageuses et déterminantes pour le second XX siècle. Elles étaient héritées du programme du CNR2B, partiellement mis en déjà œuvre par le Gouvernement Provisoire de la République Française (GPRF)lJ,afm d'établir une véritable« démocratie économique et sociale ». Au cours de l'année 1946 l'appropriation des moyens de production par l'État s'accentue. le 3 janvier les mines de la Sarre sont mises sous séquestre français; l'Assembléevote encore le 18du même mois la constitution de « l'Électricité et Gaz de France» qui sera officialisée par la loi du 8 avril élaborée par le ministre communiste de la Production industrielle Marcel Paul, désireux de faire contrôler par l'État un secteur essentiel pour la production et l'équipement nationaux. Le 25 avril une autre loi procède à la nationalisation des 34 plus grandes compagnies d'assurances (sur ~) rassemblant seulement 60 % du capital total des sociétésJ). Puis au mois de mai les députés

George Marshall, secrétaire d'Etat, lance le 25 juin 1947, le plan qui porte son nom et qui sera adopté par la loi du 2 avril 1948. L'administration de ce plan fut confiée à l'Organisation Européenne de Coopération Economique (OECE). 28 Le programme du CNR(Conseil national de la Résistance) amplifiait la politique de nationalisations esquissée par le Front populaire (SNCF, Arsenaux). Il prônait « l'éviction des grandes féodalités économiques et financières ». DALLOZ La France de la Libération, Paris: PUF,1983, 128 p., p. 81. (J.), Le CNRorganisa en juillet 1945 avec les comités départementaux de la Libération, dominés par le PCF, des « États Généraux de la Renaissance française ». VINCENT(G.), Les Français - 1945-1975, Paris: Masson, 1977,383 p., p. 26. 29 À savoir en 1945 : nationalisation des usines Renault Oanvier) ; création des comités d'entreprise dans les entreprises de plus de 100 salariés (février) ; nationalisation des transports aériens (juin) ; instauration d'une sécurité sociale (octobre) ; nationalisations des grandes banques: Crédit Lyonnais,

27

Société Générale, Banque de France (décembre); création du Conseil national du crédit (décembre) ; créationdu Commissariat énéralau Plan(décembre1945). g
30
RIOUX

(J.-P.), op. cit., p. 108-120. « L'Abeille »,« La France »,« La Paternelle »,« Le Conservateur ».

C'est M. Pleven qui fit accepter de nombreux amendements, notamment pour soustraire aux

nationalisations quatregroupes:

26

Edmond Maestri

nationalisent les Houillères de France qui deviennent les Charbonnages de France, avant de généraliser pour les salariés l'Assurance vieillesse31. En octobre 1946 enfin, est votée la loi sur le nouveau statut de la Fonction publique, élaboré par Thorez qui s'inspira des recommandations de la CGT Le texte qui excluait les magistrats, les militaires et les agents des collectivités locales, reconnaissait aux agents de l'État le droit de se syndiquer, le droit de faire grève. Par ailleurs, la loi instituait des commissions paritaires, soumettait tous les personnels aux rigidités des grilles indiciaires, confirmait la nationalisation de l'École libre des Sciences politiques et la création de l'ENK. Cependant l'ambition de toutes ces mesures sociales et économiques est sévèrement amputée par la persistance de l'inflation, les difficultés de production, la disette de main-d'œuvre, l'accroissement de la durée de travail qui passe de 40 à 45 heures de l'automne 1944 à 194833,enfm par la baisse de 30 % du pouvoir d'achat depuis la LibérationYt.Et c'est au début des années Cinquante, que les Français cesseront d'avoir faim et froid, malgré le caractère exceptionnel de ce pacte social. Quelle République pour la France?

Cette remise sur pied d'une économie dévastée, d'un pays aux ressources pillées, doit en même temps s'accompagner d'une restauration de l'État, d'un retour à la légalité, du rétablissement de la cohésion nationale. A cette tâche, le général De Gaulle va s'atteler rapidement. Mais il se heurte aux mouvements issus de la Résistance qui souhaitent passer de la « Résistance à la Révolution »35. Il est en outre gêné par le parti communiste qui s'est redonné une image positive dans les réseaux de résistants, qui apparaît comme le parti le mieux organisé, qui

utiliseà son profitdes organisationsde masse comme « LeFront national» ou « Le
Mouvement de la libération nationale », et qui s'affiche profondément légalistej). La situation est encore compliquée par l'absence sur la scène politique d'un grand parti issu de la Résistance (la petite UDSR : Union démocratique et socialiste de la Résistance de François Mitterand n'ayant qu'une influence limitée depuis sa création en juin 1945) et par la déconsidération qui continue de pénaliser la Droite modérée malgré le congrès constitutif du MRP(Mouvement républicain populaire) le 26 novembre 1944.

Aux premières élections législatives du 21 octobre 1945, pour l'Assemblée Constituante37, e PCF l obtient 26,1 %des voix,la SFIO 24,6 %(ce qui donnait à la Gauche la
31 32 33 Le principe de la gestion des caisses par les assurés eux-mêmes, qui élisent leurs administrateurs, qui sont représentés par les seuls syndicats, avait suscité une forte opposition de la CGCet du MRP.
DALLOZ

et

(J.), op. cit., p. 92.

Le plan Monnet de novembre 1946 prévoyait d'appeler les Français à travailler huit heures supplémentaires par semaine, payées plus cher que les quarante autres. Ce qui avait été plutôt bien accueilli par les représentants des patrons et des ouvriers.
RIOUX

34
35

(J.-P.), p. cit., p. 120. o
».

Le journal Combat l'affirmait le 21 aoÙt 1944, par le biais de son éditorialiste Albert Camus. 36 Maurice Thorez, amnistié, de retour d'URSS n'a qu'un mot d'ordre: « Unir, combattre, travailler
GALLO

(M.), Les clés de l'histoire

contemporaine,

Paris:

Laffont,

1989, 699 p., p. 519.

37 Le GPRF invite par voie de référendum le peuple français à choisir en octobre 1945 entre trois solutions: retour à la constitution de 1875, élection d'une Constituante à pouvoirs illimités, élection d'une Constituante à pouvoirs limités.

«

L'année 1946

»

27

majorité absolue), le MRP25,6 %. C'était la naissance du Tripartisme qui allait gouverner la France jusqu'à la création du RPF (Rassemblement du Peuple Français) en avril1947 et au renvoi des ministres communistes par Ramadier en mai. C'était confirmation de l'échec des mouvements et partis se réclamant de la Résistance et le retour de l'initiative politique aux partis traditionnels. C'est cette coalition tripartite qui, à l'unanimité des 555 votants, élit le 13 novembre 1945 le général De Gaulle à la tête du gouvernement. Pourtant, dès le 20 janvier 1946, De Gaulle qui désapprouve la demande des socialistes de réduire de 20 % les crédits militaires, réunit ses ministres et leur annonce son départ en ces termes:
«

La cause est entendue, il serait vain et même indigne, d'affecter de

gouverner, dès lors que les partis, ayant recouvré leurs moyens, reprennent leurs jeux d'antan... ». « Il y a deux conceptions (dira-t-ilencore). Elles ne sont pas conciliables. Veuton un gouvernement qui gouverne ou bien une Assemblée omniprésente déléguantun gouvernementpour accomplir ses volontés? »38. Le 21 janvier, De Gaulle adresse sa démission au président de l'Assemblée, le socialiste Félix Gouin qui avait été élu à ce poste par les députés le 8 novembre 1945. C'est la première grande rupture de l'unanimité de la Nation, révélatrice du malaise général. De Gaulle qui avait été acclamé en août 1944 comme un sauveur, plébiscité par les députés deux mois plus tôt, part dans l'indifférence générale rejoindre Winston Churchill dans le camp des victimes de l'ingratitude des peuples}). Et c'est sans le responsable de la Conférence de Brazzaville de 1944 que la Première Constituante prend en mars 1946, la

décisionde transformer « les Quatre Vieilles» en départements français.Cependant cette
« traversée du désert» qui va durer jusqu'en 1958, donne au Général dès le 16 juin 1946, dans son discours de Bayeux, l'occasion de se présenter comme le recours contre le régime des partis et l'inefficacité des institutions. Dès le 16 juin 1946, il définit un véritable régime présidentiel, qui sera celui de la Cinquième République: C'est donc du Chef de l'État, placé au-dessus des partis, que doit procéder le pouvoir exécutif. . . Au chef de l'État, la charge d'accorder l'intérêt général, quant au choix des hommes, avec l'orientation qui se dégage du Parlement; à lui, la mission de nommer les ministres; à lui la fonction de promulguer les lois... ; à lui de présider les conseils du gouvernement et d'y exercer cette influence de la continuité dont une nation ne se passe pas ; à lui, l'attribution de servir
«

La troisième solution qui avait la préférence de De Gaulle fut adoptée par les Français. Le projet gouvernemental imprimé au dos des bulletins, devint la loi du 2 novembre 1945 qui établissait un régime parlementaire de type spécial. Le système électoral déjà utilisé pour la désignation de la Constituante fut pérennisé: vote des femmes, représentation proportionnelle avec listes bloquées, interdiction de panachage, répartition des restes à la plus forte moyenne. DlNERGER(M.), Les Constitutions de la France, Paris: PUF,1983, 128 p., p. 90-91.

38 Chronique (p. 682). 39 Winston Churchill et d'autres.

28

Edmond Maestri

d'arbitre au-dessus des contingences politiques et dans les moments de grave confusion, en invitant le pays à faire connaître, par des élections, sa décision souveraine; à lui, s'il devait arriver que la patrie fût en péril, le devoir d'être le »/{J. garant de l'indépendance nationale et des traités conclus par la France

En fait la France est bel et bien rentrée dans la Quatrième République et le jeu des partis en amorçant un nouveau glissement politique vers la Droite. Aussi bien à la suite de la consultation du 5 mai 1946 où les Français repoussèrent le premier projet de constitution fortement inspiré par les communistes et soutenu par les socialistes, qu'à la suite de l'élection à la Seconde Constituante le 2 juin, la Gauche n'obtint plus la majorité absolue. Le PCFeut beau progresser encore lors du référendum du 13 octobre 1946 où le

pays adopta enfm une nouvelle constitution, la Gauche dans son ensemble perdit de

nouveaudu terrain,d'autant plus qu'apparaissaient la droite du à

MRP,

de nouvelles

formations comme celle des« Indépendants ». la Quatrième République naissait officiellement le 15 octobre 1946, sous d'assez piètres auspices: pas de forte inspiration idéologique ou politique, faible consensus populaire 4\ opposition du Général, mécontentement des communistes, hantise des socialistes de revenir à une Troisième République si décriée, ou de faire le lit, soit de la toute puissance communiste, soit du pouvoir gaulliste. L'État était en France restauré mais non point transformé. La langue de bois. De la lucidité à l'oubli

Tout le monde s'accommoda par conséquent du discours officiel (une véritable langue de bois) des partis, du général De Gaulle, de la majorité des Français, visant à refermer la parenthèse de la guerre, à pratiquer le pardon et l'oubli, à refuser toute réflexion sur les causes de la défaite, les responsabilités des collaborateurs, la réalité du « fascisme» français42ou de l'antisémitisme national. Tout le monde fit semblant de croire que les épreuves avaient spontanément immunisé la France du péril d'Extrême-droite. Pourtant la tentation néo-fasciste43 n'avait pas disparu dans notre pays44.Moins d'un an après l'achèvement du conflit]oseph Rovan parlait ainsi:
40 41 42 Chronique (p. 687). 31 % d'abstentions (8 millions d'électeurs environ), 36 % de oui, 31 % de non, puisque le général De Gaulle avait préconisé de ne pas approuver la constitution. Nous n'entrerons pas ici dans la polémique (bien vaine et inutilement subtile) sur l'existence ou non d'un véritable fascisme à la française. Ainsi s'explique la présence des guillemets. De toute façon les français des années Trente est à chercher du côté d'Edouard Dnlmont, de Déroulède, La Tour du Pin, Barrès, Georges Sorel, Gobineau, etc. Drieu de La Rochelle y ajoutait Proudhon et le syndicalisme révolutionnaire. Ce qui n'empêchait pas ses compagnons de route de clamer après 1936 : « Plutôt Hitler que Léon Blum ». GALGAZY La Tentation néû-fasciste en France (1944-1965), Paris: Fayard, 1984,431 p. (J.),

origines intellectuelles du « fascisme»

43

44 MauriceDuvergerécrivaitle 9 mars 1962 dans Témoignage Chrétien: « On aurait tort d'attendre
tranquillement que le microbe du fascisme s'anéantisse de lui-même. Comme celui de la peste, il peut rester pendant des dizaines d'années endormi dans les meubles et le linge, pour se réveiller le jour où le climat lui devient favorable ».

« L'année

1946

»

29

« La défaite spectaculaire du fascisme hitlérien nous donne la fausse sécurité d'une importante césure. .. alors que les pays vainqueurs ou neutres, et même certains vaincus, connaissent l'épanouissement de facteurs fascistes qui ont pu

se développer librement grâce aux conditions créées par la guerre
antifasciste ».16

En février 1946, « Les Documents nationaux» dont le premier numéro parut en octobre 1944 dans la clandestinité, proclamaient: « la démocratie c'est la mort» - « la maladie qui est à l'origine de la crise. . . c'est la démocratie ». Dès 1945,des sociétés clandestines se fonnèrent. Des groupes de « défense» contre « les spoliations et l'épuration» se constituèrent, imprimant des tracts, des brochures, d'inspiration vichyste ou nazie, cherchant à infiltrer l'administration ou à reconquérir les moyens d'information. Au printemps de l'année 1946, parut semi-clandestinement le bulletin «Le Combattant européen »46,se présentant comme « l'organe de combat du socialisme européen ». Son programme préconisait:
« - l'unité de lutte contre le capitalisme international servi par le juif et le stalinien internationaux; - l'épuration de la race française des éléments qui la souillent: les Nègres, les Juifs et les Mongols; - la conquête de la centrale ouvrière CGT;

- la constructiondu Partide la révolutionsocialistenationale »47.
A peu près au même moment naquit une autre publication du même genre
«

Le

Drapeau noir» qui se proposait de construire« la nouvelle Europe », d'alimenter les rangs

du

«

Front noir» lequel envisageaitouvertement la guerre civile en France et souhaitait

nouer des relations avec toutes les formations néo-fascistes d'Europe occidentale. Les nostalgiques du passé fondèrent même dans l'été 1946 le Parti Républicain d'Unité Populaire (PRUP). Celui-ci regroupait des membres d'anciens groupuscules fascistes, d'anciens Légionnaires, d'anciens miliciens ou Waffen SSfrançais. Le parti militait pour la réhabilitation des collaborateurs, l'écrasement du parti communiste (dont certains chefs comme René Binet provenaient), un eu ropéoc en trisme sectaire qui exprimait aussi bien sa haine de l'URSSque celle des USA
1946. ET L'EMPIRE ?

Mais la vie politique française de l'année 1946 est aussi perturbée par la question coloniale.

45 Notons au passage que l'Italie fonda dès le 30 décembre 1946 à Rome, le parti néo-fasciste MSI
(Mouvement 47 Social Italien).

46 C'était le nom de l'organe de la Légion des Volontaires français contre le bolchevisme.
GALGAZY(J.), op. cil., p. 72-73.

30

Edmond Maestri

Le discours coloniste. Son opportunité
Pourtant ce n'est pas faute de conviction en la matière. Depuis 1937, date à laquelle sous l'impulsion de Maurice Thorez, le Parti communiste décida de mettre une sourdine à ses attaques anticolonialistes pour privilégier la lutte contre les fascismes, la France a vécu un exceptionnel consensus en matière coloniale. Celui-ci ne fut même pas brisé par la partition de la gueITe et l'affrontement entre Français. L'Outre-mer ne faisait que subir les divisions de la Métropole. . . Les troupes coloniales qui défilent le 14 juillet et le Il novembre 1945 attestent à la fois de l'unité recouvrée de l'Empire et des retrouvailles avec la Nation. Sur les 5fi) (XX) s C hommes de l'année française en 1945, 500 (XX) ont de l'Outre-mer: 300 (XX) olonisés,
200 000 Européens
48.

C'est pourquoi, en mars 1946,63 % des Français acceptaient de voir les peuples colonisés recevoir les mêmes droits que les citoyens français. Par ailleurs, en mai 1946, 31 % des Français estimaient que les colonies devaient être administrées d'abord dans l'intérêt de la France, 28 % au profit des colonies ellesmêmes, 25 % au profit des deux. Les seuls anticolonialistes demeurent les Trotskistes; les seules réticences à cet esprit d'ouverture, de reconnaissance des peuples coloniaux, de plus grande égalité, ou même d'assimilation, se trouvent dans les débris du« Comité de l'Empire français» créé en 1942,et dans les participants - peu écoutés - des États Généraux de la colonisation de

l'Mriquefrançaise» tenus du 5 au 8 septembre 1945à Douala49.
Tous plus ou moins proches de Vichy souhaitent en premier lieu défendre les intérêts des colons, des coloniaux, avant ceux des « indigènes », avant même ceux de la France. Les Français ont confiance dans l'avenir de la France d'Outre-mer, ont conscience du rôle de l'Empire dans la Victoire, ont l'intime conviction que leur pays ne serait plus une grande puissance sans ses colonies et qu'il ne pourrait, sans elles, reconstruire son économie. Mais simultanément, ils demeurent ignorants des réalités ultramarines et des mentalités des colonisés, ils n'accordent de crédit qu'aux problèmes hexagonaux et manifestent un étonnant aveuglement en croyant qu'un peu d'humanité, de réfonne et
d'autorité

-

dans le droit fil de l'esprit de la Conférence

de Brazzaville - viendront

à bout

des difficultés. Cette confiance et cette inconscience sont en flagrant décalage avec un environnement international de moins en moins favorable à la colonisation. L'ONUreprend en effet à son compte le droit à l'autodétermination de tous les peuples, proclamé par la Charte de l'Atlantique en 1941.

48 49

BINOCHE-GUEDRA

(J.), La France d'Outre-mer
français

1815-1962, Paris:
Paris:

Masson, 1992,247 p., p. 191.
Hachette, 1993,255 p., p. 103.

PERVILLE(G.), De l'Empire

à la décolonisation,

« L'année

1946

»

31

Les États-Unis abusant de leur ancienne situation de colonie, s'affirment du côté des pays sous tutelle, tandis que l'URSSs'oppose idéologiquement à tout impérialisme occidental et capitaliste. Enfin le panarabisme, le panafricanisme, l'afro-asiatisme éveillent les consciences des peuples colonisés contre la domination coloniale à un moment où l'image du colonisateur est relativement dévalorisée par l'effondrement de 1940, la guelTe civile qui s'ensuivit, l'affaiblissement généralisé de la fin de guelTe. Cette confiance et cette inconscience se doublent d'une belle ignorance des troubles graves qui ont déjà perturbé l'ordre Outre-mer: au Maroc en 1944, en Indochine en 1945, qui refuse de participer aux élections et de discuter la nouvelle constitution, en Algérie surtout avec les émeutes de Sétif en mai 1945. Mais jusqu'au gouvernement, on ne veut voir là que difficultés générées par la guelTe mondiale vite estompées par le retour à la paix et au calme. Et le socialiste Félix

Gouin, Président de la PremièreConstituante, n'hésite pas à déclarer avoir retrouvé
fraîcheur d'âme des premiers âges de la République». L'œuvre coloniale jusqu'en mai 1946

«

la

Cette virginité retrouvée préside à l'œuvre très libérale de la Première Constituante (octobre 1945- mai 1946) marquée par les idées de la Résistance, un souci d'unanimité, de générosité et de grandeur. La Constituante compte 64 élus d'Outre-mer dont 29 députés africains. Elle donne vite le sentiment de vouloir, comme beaucoup de Français, mettre fin au vieux système impérial, et de souhaiter la définition d'un lien nouveau entre la Métropole et l'Outre-mer, par un dosage subtil d'assimilation ou d'adhésion libre de type fédéral'j).Elle montre aussi la solidarité de la Métropole en créant le 30 avril 1946 le Fonds d'Investissement et de Développement Économique et Social (FIDES). Fidèle à ses aspirations citoyennes et assimilatrices, la Première Constituante adopte en février 1946 les principes de la représentation de tous les territoires d'Outre-mer à l'Assemblée nationale, la création d'assemblées locales élues (par un collège unique, sauf en Algérie, loi du 7 mai). Et bien sûr elle vote le 14 mars le statut de département pour les
«

QuatreVieilles olonies» de la Martinique,de la Guadeloupe,de la Guyaneet de c

La Réunion, qui aura force de loi le 19, par la publication auJournal Officierl. Elle procéda également à l'élimination de deux grandes tares de l'ancien système colonial. En décembre 1945, l'Assemblée abolit le régime de « l'indigénat » qui faisait des

50 Le retour en force de l'Assimilation après un entre-deux guerres colonial voué à l'Association chère à Albert Sarraut, s'explique par ce souffle de liberté qui traverse la France, qui fait renaître l'utopie et revenir le pays à un certain lyrisme révolutionnaire avec ce qu'il peut avoir de tyrannique. Même le Parti communiste cède à cette tentation. En 1944 le PCFparle sans état d'âme particulier de « la plus grande France ». En janvier 1944, le député communiste Mercier proclame: « Il faut
souder à la Métropole l'ensemble de toutes les colonies» ou encore: Métropole et territoires d'Outre-mer, est une et indivisible ». Collection « Études et documents» 1946-1996, 237 p. « La République française,

51 Cf. Présentation de Françoise VERGES, loi du 19 mars 1946- Les débats à l'Assemblée constituante, La

32

Edmond Maestri

peuples colonisés des sujets sans aucun droit. Puis la loi du 5 avril 1946, sur proposition du député ivoirien Félix Houphouët-Boigny, supprima le travail forcé considéré depuis les années Trente par la SDNcomme un nouvel esclavage. Fidèle encore à ses aspirations libérales, la Constituante commença la décolonisation, en croyant manifester en l'occulTence un réalisme politique judicieux. Les députés, sans doute échaudés par le retrait brutal du Levant (Syrie et Liban en mai 1945 par suite de la coalition entre les arabes et les Britanniques5~ crurent bon de rétrocéder les concessions françaises de Chine. Par le traité franco-chinois du 28 février 1946, la France qui a déjà cédé le territoire à bail de Kouang-Tchéou-Wan en août 1945 abandonne ses droits à Chang-Hai, Tien-Tsin, Hankéou, Canton, et dans le quartier diplomatique de Pékin. Le même traité donne en outre à la Chine le tronçon de chemin de fer entre le Tonkin et le Yunnan, une place privilégiée pour son commerce à travers l'Indochine, notamment dans le port d'Haïphong53. En contrepartie, les chinois évacuent le Tonkin. Les députés pensaient avoir sauvé l'Indochine française! Mais peut-être était-ce déjà trop tard! la restauration française se heurtait en effet au nationalisme vietnamien. Le 2 septembre 1945 à Hanoï, le gouvernement de Ho-Chi-Minh avait proclamé l'indépendance de la République démocratique du ViêtNam (RDVN).Leclerc se rendant compte de l'impossibilité de reconquérir efficacement l'ensemble de l'Indochine, la France fut d'abord tentée de privilégier comme interlocuteur l'ancien empereur Duy-Tan qui disparut (opportunément ?) dans un accident d'avion en décembre 1945. Puis elle envoya Jean Sainteny négocier avec Ho-Chi-Minh le 6 mars 1946. la

France reconnut la RDVN comme un état libre (indépendant) faisantpartie de la Fédération
indochinoise et de l'Union française, alors en gestation. Mais le haut-commissaire en Indochine, l'amiral Thieny d'Argenlieu, supérieur hiérarchique du général Leclerc, soutenu par les Français du Sud, de Saîgon, désapprouvait

les accords du 6 mars qu'il qualifiaitde

«

Munich indochinois ». C'est ce qui explique la
«

tentative de détachement de la Cochinchine, colonie française depuis 1860, du reste de la

péninsule, et la désignation le 26 mars 1946d'un

chef du gouvernement provisoire de la

république de Cochinchine ». En outre un référendum devait avoir lieu avant ratification de l'indépendance du Viêt-Nam. Tout était en place pour manquer la paix et céder à la tentation de la force. Les hésitations et la moins grande conviction de la Seconde Constituante conduiront la France de la Droite à la Gauche, du côté où elle penchait, vers l'affrontement et la guelTe.

La Seconde Constituante et la naissance de l'Union française (juin-octobre 1946)
Après le refus du projet de constitution le 5 mai 1946, les Français durent procéder à l'élection d'une nouvelle constituante. Confirmant leur vote précédent, ils flfent le 2 juin

1946du MRP le premier parti de France (presque 5,6millions de voix, 28,2 % des suffrages
52 Cette coalition fut dénoncée par De Gaulle dans ses mémoires. Sans la faiblesse de la France à l'époque, le Général aurait sans doute accepté l'affrontement avec l'Angleterre.
53
BINOCHE

-GlIEDRA (J.), op. cit., p. 210.

«

L'année 1946 »

33

exprimés). Aucune constitution, donc aucune mesure pour l'Outre-mer, ne pouvait être élaborée par la Gauche seule qui n'avait plus la majorité absolue54. On ne pouvait plus s'orienter que vers des compromis parfois assez éloignés des orientations des mois précédents, d'autant plus qu'en matière coloniale au moins, l'UDSR de François Mitterrand se rapprochait du MRP. Les perspectives se dessinèrent donc dans deux directions. Sous la pression des Gaullistes, le fédéralisme fut privilégié; et René Capitant affIrmait « L'Union française sera fédérale ou ne sera pas ». Sous la pression des milieux colonistes, et des représentants coloniaux qui se réunirent à Paris du 20 juillet au 3 août 1946 pour des « États Généraux de

la colonisation française», on revint à une politique dominatrice, favorable aux seuls

intérêts français,et à une quasi réhabilitation de

«

l'œuvreadmirablede la Troisième

République» . Pour faire respecter les principes égalitaires qui avaient genné depuis 1945, les élus « autochtones» de l'Outre-mer constituèrent un intergroupe, d'ailleurs peu homogène. Celui-ci ne put obtenir le renvoi de l'adoption de la Constitution de l'Union française devant une Constituante élue au suffrage universel par les populations d'Outre-mer. Mais il ne réussit pas davantage à maintenir le collège unique, à une époque où le radical Edouard

Herriotclamaitque la Métropolene devaitpas devenir« la colonie de ses anciennes
colonies» . Dans ces conditions, l'Union française défInie dans le préambule de la nouvelle constitution et organisée au titre III ne pouvait être qu'un compromis, parfois ambigu, parfois proche du système de la Troisième République. Le préambule est nettement novateur. Il prévoit l'égalité de tous, l'union des Métropolitains et des peuples d'Outre-mer fondée sur l'égalité des droits et des devoirs, une possible autonomie des territoires ultramarins. Mais le reste du texte est plus conservateur. la République une et indivisible regroupe la Métropole, les nouveaux départements d'Outre-mer, les trois départements algériens qui seront gérés en fonction d'un nouveau statut voté le 20 septembre 1947, et les territoires d'Outre-mer c'est-à-dire la plupart des anciennes colonies. Le Togo et le Cameroun sous tutelle de l'ONUconstituent les territoires associés, le Viêt-Nam, le laos et le Cambodge représentent les États associés. Le fédéralisme est donc en trompe l'œil. la monstruosité juridique sécrétée par la Troisième République perdure puisque l'Algérie dépend toujours du ministère de l'Intérieur, les DOM et les TOM du ministère des Colonies devenu ministère de la France d'Outre-mer, le Maroc et la Tunisie qui bénéficient d'un statut spécial d'association, du ministère des Affaires Étrangères. L'ouverture vers la citoyenneté et une certaine reconnaissance de la personnalité de l'Outre-mer est concrétisée par l'instauration d'une présidence de l'Union française certes occupée de droit par le Président de la République. Mais celui-ci est élu par l'Assemblée nationale et le Conseil de la République où est représenté le monde ultramarin. L'ouverture est également concrétisée par l'instauration d'un Haut Conseil fonné de représentants de la France et des États associés, par la création d'une Assemblée de l'Union française

54

BECKER

(J.:J.), Histoire politique

de la France depuis 1945, Paris:

Colin, 1988, p. 28-29.

34

Edmond Maestri

constituée pour moitié de Français, pour l'autre moitié des élus de tout l'Outre-mer. Cependant, comme cette assemblée est uniquement consultative, le pouvoir de décision reste l'apanage du Parlement et du gouvernement français, là où siègent majoritairement les représentants des« vrais» citoyens. Une fois de plus, la Quatrième République ne débutait pas sous les meilleurs auspices. D'autant plus que l'affaire indochinoise s'envenimait à la fin de l'année 1946. Laconférence de Fontainebleau du 6 juillet au 1eraoût 1946 avait en effet achoppé sur la souveraineté et l'unité du Viêt-Nam. Dès. le 1erjuin, Thierry d'Argenlieu avait fait proclamer une république de Cochinchine. Après le demi échec des négociations entre Ho-Chi-Minh et Marius Moutet en septembre, le Viet-Minh était autour de Giap, décidé à l'épreuve de force. De leur côté les Français qui ont perdu du terrain en Cochinchine et qui subissent d'incessantes attaques au Tonkin, interviennent à partir du 23 novembre 1946 pour reprendre le port d'Haïphong55. Laguerre d'Indochine commençait. C'est comme si tout recommençait, presque dans l'oubli d'un second conflit mondial qui, plus encore que le premier, venait par sa laideur de nous apprendre à reconsidérer l'image flatteuse de la guelTe. Les guerres coloniales, vite camouflées denière des conflits idéologiques et l'affrontement Est-Ouest, à moins que ce ne fût l'inverse, eurent droit comme la guerre de Corée à leur célébration lyrique. L'histoire donnait à la fin de 1946 le sentiment d'accélérer à nouveau, avant même de s'être stabilisée. L'année 1946 fut dense. En ne comptabilisant que les consultations nationales, les Français et les Françaises votèrent quatre fois entre octobre 1945 et octobre 1946. Ils flfent face à l'épuration, aux difficultés économiques, sociales, financières, au rationnement, à l'instabilité politique, au traumatisme des consciences, à la renaissance du fascisme. laI « Quatrième» rappelait que toutes les républiques depuis 1789 avaient été enfantées dans la douleur. La tentation est forte, il est vrai, de ne voir dans la Quatrième République qu'un simple changement de numéro avec la Troisième56.Mais l'histoire ne se répète pas. Et Feny à la fin du XOCsiècle déclarait déjà:
«

La Première République nous a donné la terre;

A la Seconde République nous devons le suffrage universel ; Le don de la Troisième République s'appelle le Savoir »57.

On pourrait y ajouter l'Empire colonial. Et la Quatrième? La Quatrième l'a perdu cet empire, sans gloire, dans la grisaille politique quotidienne et le jeu irritant des partis. Mais l'année 1946 contient en genne quelques précieuses qualités d'un régime que l'on a trop accablé. Dès cette année-là, le système parlementaire incarné dans les deux

55 56 57

6000 morts Ne serait-ce

du côté indochinois, que parce Paris:

avait lancé

l'amiral

Battet, pas,

300 morts Paris: comme

affinne Fayard,

l'Etat-major

français. L'inventaire

BOUCHE (D.), Histoire des différences,

de la colonisation que l'histoire Seuil, 125.

française, ne se répète

t. second,

1991, 607 p., p. 441.

l'affinne

Paul VEYNE dans

1976, 62 p., p. 57.

COURTIER (P.), op. cit., p.

« L'année

1946

»

35

constituantes, a permis après des années de dictature, sans grand soubresaut, l'expression de toutes les idées et de toutes les sensibilités, il a montré sa solidité en assimilant la marrée gaulliste et en résistant aux pressions communistes. Il a inventé un cadre économique et social original qui a fourni à la société française des perspectives fortes pour un demi-siècle. Il a repris, quand la Guerre froide s'annonçait, l'idée d'Europe et inventé à l'intérieur, une troisième voie, une troisième force, en genne dans le tripartisme, qui était, somme toute, l'expression politique d'une scrupuleuse démocratie représentative, poussée jusqu'aux excès de sa propre nature. Peut-être pourrions-nous nous étonner, (feint étonnement il est vrai) de ce prodigieux contraste entre les difficultés quotidiennes de tous ordres des Français et ce merveilleux bouillonnement artistique et intellectuel qui donne à l'année 1946 un prestigieux palmarès. la bataille du rail de René Clément; la Belle et la Bête de Cocteau; la Cité radieuse de Le Corbusier à Marseille; les Temps modernes par Sartre; les Feuillets d 'Hypnos par René Char;
la fondation, la publication, la réalisation de l'AfFaire du collier de la reine et de l'Affaire

-

du courrier de Lyon par Marcel L'Herbier; le tournage des Chouans avec Jean Marais par Henri Calef. Ce lointain passé de 1946, comme tout passé ne se modifiera plus. C'est ce qui lui confère un exotisme désuet qui fait dire à tant de nos contemporains qu'ils aiment l'Histoire. « Mais la connaissance du passé est une chose en progrès, qui sans cesse se

transformeet se perfectionne »58. C'est là que se pratique le métier d'historien, un véritable
métier rempli d'incertitudes et de servitudes, plus que de grandeur! Mais puisque la philosophie de l'histoire n'a guère droit de cité au royaume des historiens, il est l'heure après ce grand détour dans le temps de retourner dans les collines de Nice aux chocolats de mon enfance.

f0

58 la phrase est de Marc Bloch citée dans
1994, 155 p., p. 9.

HILDESHEIMER

(F.), Introduction

à l'histoire,

Paris:

Hachette,

Disparités, dysfonctionnements et polarisation interne dans les espaces domiens : un bilan de la départementalisation

Didier Université

BENJAMIN

de La Réunion Henry GODARD

Université de La Réunion

Selon que l'on se situe dans le cadre de la mondialisation de l'économie, de la concurrence des États voisins ou dans celui de l'Union Européenne (UE),la situation des départements d'Outre-mer s'analyse différemment. Dans les cadres national et européen, ces espaces périphériques jugés fragiles, sont protégés; à l'échelle régionale, la singularité de leur statut implique des difficultés d'intégration; au sein de l'espace Monde, ils constituent des îlots artificiellement prospères, en marge des centres de décision et dans une situation de dépendance politique paradoxale alors que la quête identitaire conduit à la multiplication des États-nations. Cette situation singulière trouve en partie son origine le 19 mars 1946, dans un vote à l'Assemblée d'une loi instituant quatre départements d'Outre-mer. Les effets de la départementalisation ne furent pas immédiatement perceptibles car la mise en place des dispositifs économiques et sociaux qu'implique le statut départemental fut retardée. le processus d'assimilation des DOM au sein de la collectivité nationale subit une impulsion décisive à partir des lois de décentralisation. En vue du tenne de ce processus, le bilan de ces cinquante ans de départementalisation est contrasté. Nous nous proposons d'en analyser les différents aspects à partir de l'étude comparative de la situation actuelle des quatre DOM. A travers l'analyse des structures spatiales, sociales et économiques de ces espaces, nous voulons mettre en évidence les dynamiques et les dysfonctionnements en relation avec le mode de développement économique et social adopté depuis 1946. Dans la première partie, nous nous attacherons à montrer dans quelle mesure la départementalisation a contribué à renforcer la polarisation des échanges extérieurs des DOM vers la métropole au détriment des relations avec leurs espaces proches (caractéristique des associats). Cette relation privilégiée traduit un processus d'intégration d'un espace périphérique à un espace central dont nous dresserons le bilan sociospatial dans la seconde partie. Enfin, il est désormais indispensable de cerner les enjeux qui s'attachent au processus d'intégration à l'Union européenne (UE) et de rechercher les moyens et d'envisager les modalités d'un
renforcement des relations des DOM avec leur espace régional.

38

Didier Benjamin, Henri Godard

Les documents graphiques et cartographiques sur lesquels s'appuie cette communication ont été élaborés à l'aide d'une base de données constituée à partir du recensement de 1990 et sont extraits du volume « Outre-mers» de l'Atlas de France. Cet ouvrage, piloté depuis La Réunion (CREGUR département de géographie de la FlSH), sera et publié au cours de l'année 1997 par La Documentation française et Reclus. Cette publication marque la finalisation de la première étape de ce programme d'investigation centré sur la problématique des espaces ultramarins français.
UN LIEN PRMLÉGIÉ
AVEC lA MÉTROPOLE, RENFORCÉ PAR lA DÉPARTEMENTALISATION

Des relations

anciennes

de plus en plus étroites

Les dynamiques d'intégration et d'assimilation des départements d'Outre-mer à la métropole sont appréhendées à travers deux thèmes, étroitement liés entre eux : l'usage de la langue française, ciment de l'unité nationale et l'implantation de populations originaires des DOMen métropole. L'accent est mis sur l'analyse des différenciations spatiales inter et intra do miennes (part de la population écrivant le français) et sur celle de la répartition régionale des Damiens installés en métropole. Lefrançais .'l'instrument privilégié d'intégration à l'espace national

Lalangue française - qu'elle soit parlée ou écrite - et sa diffusion constituent un vecteur essentiel d'assimilation et d'acculturation. De nombreux ouvrages traitant des créoles et des langues vernaculaires ont été publiés en anthropologie, en ethnologie ou en linguistique. Ils pennettent d'appréhender les concepts de créolité et d'identité dans les espaces ultramarins mais ils négligent souvent la dimension spatiale de ces phénomènes. Les pratiques linguistiques montrent en effet de profondes disparités non seulement entre DOM, mais encore à l'intérieur de chacun d'eux en fonction des catégories sociales considérées, des milieux urbain et rural et du poids des traditions. En outre, les créoles, les langues vernaculaires et le français cohabitent souvent au sein d'un même espace ou d'une même catégorie sociale en fonction des circonstances (nécessités professionnelles, démarches officielles,vie quotidienne). La Guyane et, dans une moindre mesure, La Réunion, se caractérisent par une fraction importante de la population n'écrivant pas le français (forte population étrangère peu alphabétisée) tandis qu'à la Martinique, cette catégorie de population est peu représentée. La Guadeloupe occupe une situation intennédiaire entre la Martinique et La Réunion. Malgré les efforts entrepris depuis 1946 pour scolariser l'ensemble de la population des DOM, force est de constater que les taux d'alphabétisation et d'illettrisme de ces départements restent en retrait sur ceux de la métropole. A une échelle plus grande, on constate de fortes disparités intercommunales qu'expliquent de multiples facteurs. Dans les communes rurales, le niveau de connaissance du français écrit est plus bas que dans les communes urbaines; celles-ci sont mieux dotées en infrastructures scolaires, abritent les catégories sociales les plus favorisées et

Disparités, dysfonctionnements et polarisation interne...

39

concentrent un grand nombre d'emplois nécessitant la pratique du français écrit. Les communes regroupant un fort pourcentage de population étrangère sont aussi défavorisées: la Guyane, où le pourcentage d'individus écrivant le français est faible, est le seul département où le taux dans le chef-lieu du département est inférieur à celui d'autres communes. La départementalisation a entraîné l'accélération des migrations des populations do miennes à destination de la métropole à partir des années cinquante. Les soldes migratoires, jusqu'alors positifs, se sont inversés, devenant fortement négatifs. Les années quatre-vingts marquent un retournement des courants migratoires et l'instauration d'une relation bipolaire entre la métropole et chacun des Outre-mers, caractérisée par des flux croisés. Si, au recensement de 1990, les soldes migratoires domiens étaient positifs,

316 100 personnes (soit 21,7 %de la population des DOM) nées dans les DOMvivaienten
métropole, soit un Antillais sur 4, un Réunionnais sur 6 et un Guyanais sur 10.
Les choix spatiaux des Domiens vivant en métropole

Les échanges de population entre les DOM et la métropole sont une autre composante essentielle du processus d'intégration à l'espace national. Cette population présente de nombreuses particularités: une prépondérance féminine, même si l'écart tend à se réduire; une forte proportion de jeunes adultes (87 % entre 15 et 64 ans), ce qui induit un fort taux d'activité: 73,6 % contre 55 % pour les métropolitains; un taux de chômage (12,5 % en 1990) plus proche de celui des métropolitains que de celui des étrangers; la suprématie du salariat (98 % des actifs contre 86 % des actifs métropolitains) ; une forte tertiarisation (81 % des actifs contre 67 % des métropolitains) et une préférence pour la fonction publique (51 % des salariés contre 34 % des métropolitains) ; enfm une
installation durable, voire définitive.

L'implantation régionale des natifs des DFA et des Réunionnais diffère assez sensiblement. Si l'Ile-de-France domine, puisque 61,5 % des natifs des DOM y habitent, la répartition des Réunionnais montre une certaine dispersion: 51,3 % des natifs dans la région capitale contre 72,5 % pour les DFA.Si trois régions accueillent plus de 3 % des natifs des DFA,c'est le cas de neuf d'entre elles pour les Réunionnais dont 8,6 % pour la région Provence-AIpes-Côte d'Azur et Il,6 % pour Rhône-AIpes, deuxième région de résidence des Damiens (3,9 % des natifs des DFA). La départementalisation a entraîné de profonds changements dans les structures domiennes, qu'elles soient démographiques, sociales ou économiques. Une polarisation des échanges sur la métropole

L'incapacité d'équilibrer leurs échanges extérieurs constitue une des expressions les plus visibles des difficultés économiques des espaces domiens. Les structures des balances commerciales des quatre DOM (graphique 1) présentent trois caractères convergents: la polarisation des échanges commerciaux par la métropole, la faiblesse des taux de couverture et la surreprésentation des produits du secteur primaire dans les exportations.

40

Didier Benjamin, Henri Godard

GRAPHIQUE

1 : L'ÉVOLUTION

RÉCENTE DU COMMERCE

EXTÉRIEUR

DES DOM

ET DE lA PART DE lA MÉTROPOLE

Milliards (francs courants) 14

12

------------------------------------------

to

----------------------------------------

--------------

--------------

u ~
1989 90 91 92 93 1990 91 92 93

1989 90 91 92 93 Guadeloupe

1989 90 91 92 Guyane

93

~
.~ ~ <:)
.~
~ ..sa I:::

Réunion
Importations Importations
Source: Benjamin D. (1997). « Les déséquilibres

Martinique
totales de la métropole
)) économiques in : Outre-mers, Atlas de France,

~
~

Exportations totales
Exportations
Montpellier:

~
13, Paris;

vers la métropole
française; Reclus

La documentation

Iii
~
'

Les échanges avec la métropole représentent la part majeure du commerce extérieur des dom: 60 % des importations de la Martinique, 78 % pour la Guadeloupe, et 69 % pour la Réunion (1993). Le déficit commercial de l'ensemble des dom se situait autour 30 milliards de francs en 1994. Les importations sont composées pour un tiers de biens d'équipement, pour moins d'un quart de biens intermédiaires et pour un cinquième de produits agroalimentaires, le solde rassemblant les biens de consommation et l'énergie. Dans le domaine énergétique, le taux d'indépendance des dom est susceptible d'amélioration à moyen tenne en raison des possibilités offertes par l'énergie solaire et les énergies renouvelables. L'exemple de la Réunion est à cet égard démonstratif: seulement un quart de la production électrique est obtenu à partir de combustibles importés alors que les centrales brûlant les résidus ligneux des cannes (bagasse) en fournissent le tiers et les usines hydroélectriques 40 %. Les produits agricoles peu transformés ou vendus à l'état brut constituent le principal poste d'exportation des trois DOMinsulaires. Ils représentent ainsi plus des trois quarts des exportations réunionnaises, le sucre constituant à lui seul 63 % du total en 1995, tandis que les expéditions de bananes et de sucre fournissent, à part égale, plus de la moitié des ventes de la Guadeloupe. En Guyane, l'exploitation du domaine maritime fournit

Disparités, dysfonctionnements et polarisation interne...

41

la première source de revenus à l'exportation. Les exportations de produits manufacturés consistent surtout en biens intermédiaires à destination des marchés régionaux; elles constituent une part croissante des ventes des trois DOM insulaires et particulièrement de celles de la Martinique où elles atteignent la moitié des recettes d'exportation (produits pétroliers raffinés, cartonnages, conserves). la difficulté rencontrée par les économies do miennes afin de diversifier leurs exportations est néanmoins réelle: les échecs récents ont été nombreux, qu'il s'agisse de spécialisations agricoles (ananas réunionnais, tabac antillais) ou d'exportations industrielles. Face à l'ampleur des déficits commerciaux, le rétablissement d'un certain équilibre des échanges extérieurs repose souvent sur le développement des recettes touristiques. Dans la première moitié des années quatre-vingt-dix, le tourisme représentait environ 10 % du PIBen Guadeloupe, 7 % en Martinique, 2,7 % à la Réunion (10 % à Maurice) et 1,7 % en Guyane. Bien que globalement la fréquentation touristique soit en hausse dans la plupart des DOMdepuis les années soixante, signe d'un dynamisme certain, la croissance de ce secteur d'activité supporte mal la comparaison avec d'autres États voisins. Enfin, à l'exception de Saint-Barthélemy, le tourisme domien concerne essentiellement une clientèle moyenne gamme où la part du tourisme affinitaire est importante (plus de 40 % à la Réunion). En définitive, les échanges des DOM enregistrent des déficits croissants puisque la mise à niveau social et le développement du tourisme impliquent une importation de biens et services que ces économies ultramarines ne produisent pas.
UNE CONSOMMATION CROISSANTE ACCRUE MAIS DES INÉGALITÉS SOCIALES PERSISTANTES ET UNE

DÉPENDANCE ÉCONOMIQUE

L'accroissement de la dépendance, contrepartie

des progrès sociaux

Quelle que soit l'entreprise ou l'administration à laquelle ils appartiennent, tous les observateurs avertis s'accordent sur le diagnostic: les économies domiennes souffrent de nombreux maux. Un chômage très élevé, une population de plus en plus assistée et une situation de grande dépendance financière et commerciale envers la métropole constituent les symptômes les plus graves. A défaut de traitement, la pathologie a déjà fait l'objet de

rapports et de publications qui, tous, peignent le sombre tableau d'une

«

économie sur

des échasses », selon l'élégante formule que Patrick Momal a appliquée à La Réunion.
Une consommation soutenue par des mesures de solidarité nationale

L'évolution des transferts publics avec la métropole (graphique 2) fournit une mesure de la dépendance financière des DOM, en progression sensible depuis 1989-1990.A partir de cette date, la courbe des transferts en provenance de la métropole se redresse

vigoureusementsous l'effetde la mise en place du Revenu Minimald'Insertion (RMI) dans lesDOM. Cette mesure a été suivie,depuis 1991,d'un relèvementdes prestations familiales
qui s'inscrit dans le cadre de la réalisation de l'égalité sociale entre la métropole et les DOM. En 1994, le solde des transferts publics s'inscrivait au crédit des DOM pour un montant

42

Didier Benjamin, Henri Godard

total de près de 35 milliards de francs; ces chiffres ne prennent pas en compte les versements effectués par les fonds structurels européens au titre des différents objectifs et programmes communautaires, soit environ 920 millions d'écus de 1989 à 1993, un chiffre appelé à doubler entre 1994 et 1999.
GRAPHIQUE

2 : LES TRANSFERTS

PUBliCS

ENTRE LES DOM ET lA MÉTROPOLE

Transferts Milliards (francs courants) 70 60

publics

de la métropole

vers les DOM

Transferts publics des DOM vers la métropole

Milliards 50 40 30 20 10 40 30 20 10 .
198
(francs courants)

1986

1985

.
1986 1987 1988 1~9

s::

1987

#Réunion ] .~
...s: ~ I

1988

1~9

1990

1990

so=~ :~oj~;n D (I~7) . u, ~~~:~~:~::;qœ'»

A~, œ Frnoc"13,~ri,; Moo'~IIi~:~::~,:: io: OW"-me~,

~::,~

:R~lm

Il

L'impact de ces transferts massifs retentit sur le niveau de la consommation domienne qui se rapproche des normes métropolitaines. Ainsi se met en place une véritable économie de transferts, fortement tertiarisée, dirigée vers la satisfaction des besoins locaux et alimentée par un fluxcroissant d'importations. Celles-cisont stimulées par le dynamisme des grossistes-importateurs et par l'essor de la grande distribution auquel des capitaux locaux ont massivement participé. Ainsi, dans les départements d'Outre-mer, se perpétuent aujourd'hui les orientations traditionnelles de l'économie de comptoir.
Des progrès économiques

réels mais encore insuffisants

La croissance économique domienne se trouve entraînée par la dynamique démographique locale et soutenue par une croissance continue des flux financiers en provenance de la métropole. Par rapport à cette dernière, le différentiel de croissance des revenus et du PIBdepuis 25 ans est à l'avantage des économies do miennes (graphique 3). L'écart se réduit entre les niveaux métropolitains et domiens, comme le montre l'exemple réunionnais: le PIB réunionnais qui représentait 0,28 % du PIB métropolitain en 1970 atteint 0,48 % en 1994. Au cours des dix dernières années, la croissance des effectifs employés dans les DOMa été trois fois plus rapide qu'en métropole; le nombre d'emplois créés dans cette période est de 17 (0) à la Martinique, 25 (0) à la Guadeloupe et 35 (0) à La Réunion, soit plus d'un cinquième de la population active ayant actuellement un emploi.

Disparités, dysfonctionnements

et polarisation

interne...

43

GRAPHIQUE

3 : lA VALEUR MARCHANDE

ET NON MARCHANDE

DANS LES DOM EN 1975

ET 1989/1990

Réunion
Valeur ajoutée (milliards de francs courants) 20

~
économiques» in : Outre-mers.

~

~

@ji
Guadeloupe

~
Guyane

Martinique

___ -

15- - - 10--5 ---I 0---Source: Benjamin

_ _ __

. .
.:~: +;:..

EZl
.~

Valeur marchande en 1989-1990
Valeur non marchande en 198-1990

~ :si ~
t: .~

o

Valeur marchande

en 1975 en 1975

i= .g
~ .~

Valeur non marchande

D. (1997). « Les déséquilibres

Atlas de France.

13. Paris;

Montpellier:

La documentation

française;

Reclus

ai vi I

En définitive, le choix d'un processus d'intégration en grande partie fondé sur un rattrapage des niveaux sociaux a entraîné une croissance économique soutenue. Ceci doit être mis à l'actif de la départementalisation. La croissance économique cependant, engendre trop peu d'emplois supplémentaires pour parvenir à occuper une population active en forte progression et répugnant désormais à émigrer.

L'exacerbation des inégalités sociospatiales
Analyser à l'échelle communale les conséquences sociospatiales de la fragilité de ces économies met en évidence les déséquilibres et les disparités inter et intradomiennes. Malgré d'indéniables progrès depuis 1946 en matière d'infrastructures, d'équipements collectifs, de constructions de logements sociaux, etc., les disparités socioéconomiques entre la métropole et les DOM d'une part et inter et intradomiennes d'autre part, se résorbent lentement. Deux thèmes rendent compte des ces inégalités: le chômage, le défi principal que doivent relever les DOMet le niveau d'équipement des ménages. Le chômage et le sous-emploi: lespréoccupations majeures des Outre-mers

Hormis Saint-Barthélemy, le taux de chômage des communes des dom insulaires est supérieur à celui de la métropole et dépasse 19 %. Le chômage affecte davantage les communes rurales, les périphéries agricoles ayant subi de plein fouet tant la crise cannière de l'après-guelTe que les transformations du mode de vie engendrées par la destruction de l'économie agricole d'autosubsistance. Les économies et sociétés domiennes sont confrontées à la diffusion de nouvelles valeurs sociales dans le cadre de la départementalisation, à l'exode rural qui a alimenté la croissance des métropoles régionales et à la tertiarisation des économies qui n'a pas permis de satisfaire la demande d'emploi.

44

Didier Benjamin, Henri Godard

Le taux de chômage de la population do mienne ayant entre 15 et 24 ans est le révélateur le plus pertinent de la crise socioéconomique qui affecte ces départements (carte 4). Plus de la moitié des communes a un taux supérieur à 60 % (63 sur 113) et seulement 17 d'entre elles, dont Il guyanaises, descendent sous la barre des 50 % (la moyenne métropolitaine est de 20,5 %). Dans l'ensemble des DOM, la situation est extrêmement préoccupante, puisque, hormis certaines communes guyanaises, seules les communes de Saint-Martin (37 %) et Saint-Barthélemy (9 %) ont un taux inférieur à 40 %. Dans ces deux îles, le tourisme et les effets de la défiscalisation expliquent ces valeurs, quoique la crise immobilière saintmartinoise et l'ouragan Luis du 5 septembre 1995 aient rendu la conjoncture économique plus difficile. Les disparités communales en matière sociale (taux de chômage différencié selon les communes) sont également très marquées en matière de confort. Grossièrement, la carte présentant les niveaux d'équipement des ménages est le négatif de celle du taux de chômage.

Disparités, dysfonctionnements et polarisation interne...

45

CARTE

4 : LE CHÔMAGE

DES JEUNES

DE 15 À 24 ANS EN 1990 À L'ÉCHELLE

COMMUNALE

MARTINIQUE

GUADELOUPE

~
'd

:

:
1 I ... ~

161°30'W

,y.+y:

/d\

/<

I I I ~

:~

I

:i~~
RÉUNION
161°W

~ - - - - - - - _I 1

t __L_________ I I 1 I I

:

.
I 232 50

i--;ii-

GUYANE
IOOkm

:.

.

Taux de chômage

des 15-24 ans (%)

[66,7; 89,5 ]

[57,7; 6,7 6 [
[45,3; 57,7 [ [ 28,4 ; 45,3 [ [ 6,3; 28,4 [

Discrétisation selon la méthode de Jenks

:~_m

Source:

Godard, H. (1997).

((

Chômage et sous-emploi

~

Nombre de chômeurs de 15 à 24 ans ~~4781 Minimum:
~~~Maximum :

~"\:Î

s::

6,3%

~Moyenne: Médiane

89,5 % 58,0% 61,5 %

] .~ ~/::
.

Écart-type:
» in : Outre-mers, Atlas de France,

13,3%
La documentation française; Reclus

<50

13, Paris; Montpellier:

46

Didier Benjamin, Henri Godard

CARTE

5

: L'ÉQUIPEMENT

DES MÉNAGES UN INDICATEUR

EN 1990 À L'ÉCHELLE SYNTHÉTIQUE

COMMUNALE:

MARTINIQUE

GUADELOUPE

,~
,

f': , ,, ,,, ",:.";,.",:"::",,,">:>:,, I .. ' ~.",,:>.>, ':'::"":'::' " :
. , ,, , , , . .

.

:
'.'. ..

;~~;~;

..
.

.

..

i

i
1

l''''''w

":

:'

''

.

I .J___

:~I

I I I 1 I __L_________

~~-

1 I 1 1 I _I .- - - - - - - 1 I

: ~>4' :
RÉUNION o IOkm
161°W

GUYANE
IOOkm

'.1[23

.

Nombre de points

[26; 29 ]
;26[ i[ 20 ; 23 [ [ 15 ; 20 [ [ 7; 15[

Oiscrétisation selon la méthode de Jenks

Nombre

de ménages

~
-s::

Minimum: Maximum : Moyenne: Médiane Écart-type :
des inégalités» in : Outre-mers, Atlas de France, 13, Paris;

7 points 29 points 21 points 7 points 5 points
Montpellier:

~

12823 3243

~
c: .~ s::

\Œ<::
française; Reclus

~

Source:

Godard, H. (1997). ~~L'exacerbation

La documentation

Disparités, dysfonctionnements et polarisation interne...

47

Des espaces et des sociétés hiérarchisés L'indicateur synthétique de l'équipement des ménages présente une synthèse des convergences et des divergences spatiales, sociales, économiques et culturelles entre les
DOM

et pennet d'en esquisser une typologie (carte 5). Cet indicateur vient corroborer la

plupart des remarques relatives à la centralité, tout en permettant d'affiner certaines analyses. Plusieurs approches sont possibles en fonction de l'échelle de travail choisie. Si l'on considère les DOM dans leur ensemble, une fois encore la Guyane se différencie des autres départements; alors que les ménages des communes des DOM insulaires sont bien équipés, celles de Guyane sont très hétérogènes. A une échelle plus fine, on constate que les agglomérations urbaines (les capitales régionales et les centres secondaires), les secteurs touristiques (Saint-Barthélemy, littoral méridional de la Grande-Terre, commune de Saint-Paul) et les enclaves (Kourou) s'opposent aux communes rurales qui sont moins bien équipées. Les déséquilibres de tous ordres qui affectent les économies, les sociétés et les espaces domiens sont en partie la conséquence du choix d'un développement protégé et administré fait pour l'Outre-mer par les pouvoirs publics, avec l'appui des élites locales, dans les années qui suivirent la Seconde Guerre mondiale.
DES CHOIX DE DÉVELOPPEMENT REMIS EN CAUSE

A l'intérieur de leurs aires régionales, les DOM se distinguent par deux particularités: leur niveau de richesse élevé - avantage de l'économie de transferts et
«

prix

»

de l'indépendance;
à l'UE.

leur difficile, voire impossible, intégration aux associations

régionales en raison de la tutelle métropolitaine et des contraintes imposées par
l'intégration

Le niveau régional: une difficile intégration
Des îlots de prospérité apparente Deux indicateurs ont été retenus: l'un, économique (la valeur du PNB!habitant en dollars en 1992) ; l'autre, démographique et social Ge taux de mortalité infantile en %0 entre 1990 et 1995 selon les États). Les DOM constituent des espaces privilégiés, au même titre que les territoires placés sous la tutelle directe ou indirecte d'une puissance européenne ou des États-Unis (Bahamas, Puerto-Rico, Antilles néerlandaises, Îles Vierges). Le PNBmoyen par habitant de l'ensemble des pays cartographiés est de 3 286 $ ; celui de la plupart des DOM atteint une valeur au moins double. Toutefois, ces niveaux se situent très en retrait des 23 540 $ obtenus par la métropole. Alors que le taux de mortalité infantile moyen s'élève à 50,9 %0, celui des DOMest compris entre 8 et 20 %0(il est de 6,1 %0en métropole). Le PNBdes DFA insulaires et de La Réunion est supérieur à 8 800 $ et le taux de mortalité infantile est compris entre 8 %0 et 12 %0 ; la Guyane se singularise par un taux de mortalité infantile supérieur à celui des autres DOM (forte population étrangère à faibles revenus vivant dans des conditions précaires).

48

Didier Benjamin, Henri Godard

A l'échelle régionale, la situation préoccupante du continent africain et des pays de l'océan Indien apparaît nettement. A l'exception de l'Amérique centrale et d 'Haïti, la situation économique, sanitaire et sociale de la « Méditerranée américaine» est moins inquiétante que celle de l'Afrique (les taux maxima de mortalité sont respectivement de 74 %0et de 148 %0) ; les DOMsont tous situés dans la classe regroupant les dépendances et les États les plus riches (carte 6).
CARTE 6 : LES NIVEAUX DE DÉVELOPPEMENT ET LES ASSOCIATIONS ÉCONOMIQUES ET POLITIQUES

PNB en 1992 ($/habJan)

Taux de mortalité

infantile (entre 1990 et 1995) en %0

~
O
(00'; '0_#'

n~:~î~EI [
[ 801; 100;

I 301[i~ 80I[ '/Jm1

111II

[94;
[ 58. ' 94 [ ~ ~

IPO; 58[
[ 14; 30 [

D

[5;

14[

D

q Donnée man uante

2. Associations économiques et politique dans J'océan Indien
Pays membre de la Communauté et/ou de la Zone d'échanges Pays membre de développement (ZEP) de l'Afrique du Sud (SADe) préférentiels

de la Commission

de l'océan Indien (COI)

3. Associations économiques et politique dans J'aire caraïbe

O .....
Source: Benjamin, D. ; Godard, H. (1997). « Le niveau régional; une difficile intégration»

Pays membre du Caribbean membre

Basin Initiative du Caribbean

de la Communauté et du marché commun (CBI) Basin Initiative (CBI)

des Caraïbes

(Caricom)

et

::x: ~ ~ r,:,

~ È

~ : Pays '...'

~
Atlas France, de
13, Paris; Montpellier: La documentation française; Reclus

in : Oulre-me~,

Le rôle limité des associations politiques et économiques La faiblesse de l'intégration des DOM à leur environnement régional est ancienne. L'isolationnisme et le protectionnisme commercial y ont longtemps prévalu. L'économie de plantation favorisait la spécialisation des économies coloniales en fonction des besoins de la métropole, tandis que la colonisation établissait des liens étroits entre les Outre-mers et leur lointaine puissance tutélaire, les isolant ainsi de leur environnement immédiat.

Disparités, dysfonctionnements et polarisation interne...

49

La décolonisation n'a pas rompu cet isolement dans la mesure où le statut particulier des DOM les empêche de participer pleinement à des associations régionales, généralement réservées à des États souverains, ou à des projets de grande envergure. Alors que Maurice est membre de la Zone d'échanges préférentiels réunissant 22 États et créée en 1982 (ZEP),du Marché commun des États d'Afrique orientale et du sud (COMESA),ondé en f 1993 et regroupant 16 pays et de la Communauté de développement de l'Mrique australe
(SADC)

créée en 1980et comptant désormais 12 membres, l'île sœur, La Réunion, participe

peu au processus d'intégration économique dans le sud-ouest de l'océan Indien. Associant La Réunion, les Comores, Madagascar, Maurice et les Seychelles, la Commission de l'océan Indien (COI) créée en 1984 ne constitue ni une entente commerciale ni un espace économique suffisamment développé pour être viable. En diminution sensible, les échanges avec les partenaires de la COI représentaient en 1994 environ 2 % des importations réunionnaises et 6 % de ses exportations et réexportations, soit un taux de couverture de 19 %. Constituant depuis 1992 une Union douanière dotée d'un tarif extérieur commun, la Communauté et le marché commun des CamIbes (CARICOM) aintiennent les DFA, qui en m sont exclus, à l'écart des réseaux économiques régionaux. Les liens étroits qui unissent les parties française et néerlandaise de Saint-Martin constituent l'exception. Au niveau régional comme au niveau mondial, s'aftinne une tendance à la polarisation des échanges au profit des économies les plus industrialisées. A défaut de favoriser la constitution d'un réseau dense et maillé de relations régionales, certaines associations visent à renforcer l'intégration à une métropole, économique, politique ou culturelle. L'Initiative du bassin CamIbe (CBI)joue ce rôle pour les Etats-Unis, désormais la SADC pour l'Mrique du Sud. Dans les échanges des pays soumis à leur influence, les puissances régionales ne cessent d'augmenter leur part à mesure que se creusent en leur faveur les déficits commerciaux. Par exemple, les exportations réunionnaises vers l'Mrique du Sud représentent 0,65 % du volume des importations qui en proviennent. Indubitablement, les relations économiques entre les DOM et les pays voisins de dimensions comparables souffrent de l'incompatibilité des statuts politiques, des effets du morcellement des marchés, de l'éloignement ou de la fragmentation des territoires, et de la faible complémentarité, voire de la concurrence entre les économies. Face à un environnement à dominante anglophone, la promotion de la francophonie, organisée autour de la France, manque de relais dans les DOMpour servir de moyen d'insertion régionale. Atouts et contraintes de l'intégration à l'Union européenne (octobre 1978)

Faisant partie intégrante de la Communauté européenne depuis le Traité de Rome (art. 227 par. 2), les quatre DOM sont tenus d'en appliquer toutes les dispositions. Ils ne peuvent bénéficier que de dérogations par rapport aux règles s'appliquant aux pays membres, comme le précise l'arrêt Hansen de la Cour de justice de Luxembourg du 10 octobre 1978. Toutefois, la Cour reconnaît la nécessité d'appliquer un traitement spécifique aux situations particulières des régions européennes souffrant d'un retard de développement et de handicaps particuliers (régions périphériques et ultrapériphériques), ceci aussi longtemps que perdurent ces handicaps (arrêt Walker de 1986). Ces dispositions sont reprises dans le traité de Maastricht et ont justifié le classement des DOM au titre de

50

Didier Benjamin, Henri Godard

l'objectif n° 1 ainsi que la mise en place (1990) d'un Programme d'options spécifiques à l'éloignement et à l'insularité des départements français d'Outre-Mer (POSÉlOOM). Depuis 1993, chacun des deux grands produits agricoles d'exportation des DOM, le sucre et la banane, bénéficie d'une Organisation commune de marché (OCM). Ces mécanismes de soutien sont destinés à compenser des coûts de production plusieurs fois supérieurs à ceux des grands exportateurs mondiaux. L'enjeu pour les DOM est essentiel: dans les Antilles françaises, la filière bananière emploie environ cinquante mille emplois directs et indirects et assure près de la moitié des exportations. En revanche, le maintien des protections spécifiques, commerciales et fiscales instaurées par l'État français apparaît désormais incompatible avec l'appartenance des DOM à l'UE. Institué dès 1870 en Martinique, l'octroi de mer est imposé par les collectivités

locales sur tous les produits à l'entrée dans chacun des
inflationnistes, deux arguments principaux justifient son maintien: -

DOM. Malgré

des

effets

l'octroi de mer représente une part essentielle des recettes de fonctionnement des communes; - frappant lourdement les importations, l'octroi de mer organise un cadre protectionniste susceptible de favoriser le développement de productions locales. Son efficacité réelle est difficileà évaluer mais le rapport J. Thill établissait en 1989 que trois entreprises domiennes sur cinq ne pourraient survivre à sa disparition. En contradiction avec les principes de libre circulation et de conCUlTence qui régissent l'UE, l'octroi de mer constitue une taxe illégale pour la Cour de justice des communautés européennes. Désonnais, l'octroi s'applique indistinctement à tous les produits, qu'ils soient locaux ou importés. Il devient ainsi un impôt à la consommation et non plus une protection tarifaire. Néanmoins, jusqu'en 2002, les Conseils régionaux des DOM peuvent demander à la Commission européenne des exonérations au profit de productions locales. Ce régime dérogatoire ne résout rien sur le fond: sans un dispositif protectionniste, beaucoup d'entreprises des DOM ne sont pas en situation d'affronter la concurrence internationale.

Dorénavant dans les DOM, les dirigeants d'entreprises ainsi que les responsables
politiques et administratifs, quels que soient leurs niveaux de compétence territoriale, se trouvent confrontés au défi de l'ouverture des frontières et aux enjeux de la dérégulation en matière sociale. Or, face à ces mutations, les signes de rigidité sont nombreux dans les
DOM.

Les évolutions en cours fragilisentdes équilibres socioéconomiques qui restent

précaires. En outre, ces espaces subissent des handicaps qui s'exercent avec une intensité inconnue dans les autres régions françaises, y compris la Corse. De façon isolée ou, de plus en plus, dans le cadre d'actions concertées, les différents acteurs du développement régional réfléchissent aux stratégies susceptibles d'impulser un réel et durable développement social et économique. Il est à craindre, toutefois, que l'accélération des mécanismes qui tendent à rejeter hors de la société de consommation un nombre croissant d'habitants des DOM ne débouche sur une escalade des mouvements de violence, particulièrement en milieu urbain.

f0

Disparités, dysfonctionnements

et polarisation

interne...

51

BIBliOGRAPHIE
BELORGEY INSTI11JT (G.) NATIONAL et BERTRAND (G.), Les DOM-TOM,

Paris:

La Découverte,

coll.

« Repères

», 151, 1994,

123

p. dans

DE lA STATISTIQUE

ET DESÉllJDES ÉCONOMIQUES,Résultats

du recensement

de la population

les départements
INSTIll!T NATIONAL

d'Outre-mer,

9 mars 1982 : Guadeloupe,
É11JDES

Guyane, Martinique,
général de

Réunion.
la population de 1990

DE lA STATISTIQUE

ET DES

ÉCONOMIQUES,

Recensement

-

population -

activités 973 Guyane,

ménages, le département et ses communes:
974 Réunion. INSEE, 1996, 81 p. sur des échasses », in Économie

971 Guadeloupe,

972 Martinique, Économie MOMAL (P.),

INSTIll!TNATIONAL DElA STATISTIQUE ETDESÉ11JDES ÉCONOMIQUES, ans de vie économique et sociale », « 50
de La Réunion, une Saint-Denis: économie « La Réunion, et statistique, Paris, 1986,

n° 188.
RECLUS; LA DOCUMENTATION FRANCAISE,

Atlas de France, « Outre-mers

», vol. 13, Paris; Montpellier, 1997,

129p.

Une approche historique du développement économique de La Réunion

Jacques

BRASSEUL

Université de La Réunion

LE DÉVELOPPEMENT L'OCÉAN INDIEN

DE IA

RÉUNION

DANS

LE CONTEXTE

COLONIAL

ET POSTCOLONIAL

DE

L'île de La Réunion comme tout territoire économiquement dépendane présente les caractères d'une économie-reflet dont les phases de prospérité et de crise ne font que renvoyer l'image du centre et des flux économiques avec celui-ci (demande de produits primaires et injection de capitaux dans l'économie locale). Cet état est encore accentué par la faible dimension de l'économie insulaire et la limitation de ses ressources. Le développement économique de l'île peut être caractérisé par une suite de cycles3 qui se
L'école dépendantiste en Amérique latine est à l'origine du concept. Theotonio dos Santos définit la dépendance dans un article de l'American Economic Review (The Strncture of Dependence, mai 1970)

de lafaçonsuivante: « Dependenceis a conditioning situationin whichthe economiesof one group
of countries are conditioned by the development and expansion of others. A relationship of interdependence between two or more economies or between such economies and the world trading system becomes a dependent relationship when some countries can expand through self-impulsion while others, being in a dependent position, can only expand as a reflection of the dominant countries, which may have positive or negative effects on their immediate development» (p. 289-290). L'expression est due à l'économiste brésilien Celso Furtado (1972) qui l'utilise à propos de la situation de son pays avant les années trente lorsque la croissance est dépendante du commerce extérieur et de la demande des pays capitalistes développés en Europe et en Amérique du Nord. Du fait de la crise de 1929, les échanges étant interrompus avec le centre, le pays s'engage dans une croissance vers le marché interne et non plus vers l'extérieur, avec le processus de remplacement progressif des importations par la production nationale (ISI ou industrialisation par substitution d'importations). Possible pour un pays de la taille du Brésil, cette voie est naturellement fermée pour des économies de faible dimension comme La Réunion ou Maurice qui continueront à dépendre de l'extérieur, soit par l'apport de capitaux, soit par le commerce international. On utilise ici cette expression dans un sens très différent de celui qui est habituel en économie. Le cycle économique étudié dans les économies capitalistes industrielles à partir du :xrxesiècle, par des auteurs comme Juglar, Kondratief, Kitchin, Schumpeter, qui leur ont chacun laissé un nom, présente une régularité, une fréquence, une répétition des phases d'expansion et de crise. L'acception retenue ici est beaucoup plus vaste, le mot estpris au sens de phase ou période dans l'évolution historique, qui peut être unique. Là encore la référence est l'histoire économique du Brésil (voir Furtado, 1972) où l'expression est utilisée pour désigner des époques caractérisées par le fait que toute l'économie repose sur l'essor d'un seul produit, s'effondre ensuite lorsque ce produit disparaît ou voit son prix baisser, puis reprend lorsque ce produit est remplacé par un autre: cycle du bois rouge - couleur de braise qui donne son nom au pays (XVf-XVII),cycle du sucre au XVIIrsiècle, cycle du café au :xrxeet jusqu'en 1960, cycle du caoutchouc, éphémère et local, en Amazonie autour de Manaus (1880-1910).

2

3

54

Jacques Brasseul

chevauchent avec des périodes d'ascension et de dépression (voir schéma) : le premier est le cycle du café au début du XVnF siècle, suivi de celui des épices à la fin du même siècle; les cycles du sucre commencent au xrxe pour se poursuivre jusqu'à maintenant; un cycle de la vanille et des plantes à parfum débute vers 1890, tandis qu'un cycle social correspond à la départementalisation de la deuxième moitié du xxe siècle. Ce dernier cycle fait de La Réunion une économie de transferts (Rochoux, lm) caractérisée par des apports massifs de capitaux extérieurs; il est toujours dans sa phase ascensionnelle, mais connaît actuellement des difficultés croissantes qui tiennent en un mot, l'emploi (voir Tchibozo, 1995). XVIrsiècle
I

XVIII'siècle
I

XIX"iècle s
I

XX'siècle
~cycle sucre du

premières
~~implantations

1815 1725 cycle du café ~~1806 1750 cycle des épices" ~1806

humaines 1890 cycle vanille et plantes à parfum" 1946 " cycle social

À l'intérieur de cette première grille de lecture de l'évolution historique de l'économie réunionnaise, on peut en établir une deuxième. TIexiste un parallèle inversé avec la situation dans les îles voisines, et particulièrement à Madagascar, en ce qui concerne les phases de prospérité ou de dépression économique. Les périodes de marasme dans la grande île correspondent en effet à des périodes de développement pour La Réunion, et inversement. Par exemple, l'échec de la tentative d'implantation à Fort-Dauphin au XVIF siècle correspond aux débuts de la colonisation de l'île Bourbon. Le même type de lien existe avec Maurice: en 1815 lorsque le congrès de Vienne fait de l'île de France une possession anglaise, La Réunion va bénéficier du fait qu'elle reste la seule colonie de la France dans la région. Plus tard cependant, lorsque Madagascar reçoit les capitaux français après la conquête de 1895, elle est délaissée, après avoir connu une relative prospérité tant que la grande île restait inaccessible aux Européens. Lorsque celle-ci devient indépendante, puis coupe les liens avec l'Occident en 1972-1975, La Réunion bénéficie du déplacement des activités et des investissements qui jusque là favorisaient le grand pays voisin. Une sorte de mouvement de balancier économique va donc de Madagascar à l'ancienne île Bourbon, et le développement de cette dernière s'explique en partie par ces facteurs politiques et diplomatiques. Si La Réunion appartenait par exemple à l'archipel indonésien ou philippin, elle ne serait qu'une tache de plus sur les atlas parmi des dizaines d'autres de taille comparable, oubliée de tous et sous-développée. Mais cela n'est pas le cas, sa position stratégique dans l'histoire et son statut de colonie d'une grande puissance européenne ont favorisé un développement économique de type dépendant. Naturellement ce mouvement de balancier tenait seulement au fait que la région se partageait une même manne venue d'Europe. Avec un développement autonome reposant sur la production locale, comme c'est le cas à Maurice depuis l'indépendance de 1968, et non sur des apports venus de l'extérieur, la croissance dans une île ne peut qu'entraîner

Une approche historique du développement.

..

55

celle des autres. C'est justement le but de la Commission de l'océan Indien (COI) de favoriser les échanges et la coopération régionale afin que ces effets favorables de propagation jouent à plein.
LES CYCLES DU DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE RÉUNIONNAIS

Les premiers temps
L'île a été découverte dès le X siècle par les navigateurs arabes, qui l'appellent Dina Margabim ou île de l'ouest (Maurice étant l'île de l'est, cf. Mémorial, 1979), et elle aurait été décrite par le géographe musulman Edresi. Les portulans portugais portent encore le nom arabe aux X't-xvr siècles. Elle est reconnue par Diego Fernandes Pereira en 1507 ou par Pedro de Mascarenhas en 1512, alors que les Portugais entament leur conquête de l'océan Indien et de ses voies commerciales. Ils la nomment Santa Apollinia, d'après le jour de leur découverte. Après avoir été oubliée pendant plus d'un siècle, faute d'épices ou autres richesses, sauf comme escale pour des navires hollandais ou anglais, elle est finalement l'objet de« la possession» française en 1638 pour le compte de Louis XIII. La France, qui arrive en retard dans la course aux épices, face à la domination écrasante des Hollandais au XVIF siècle en Insulinde, en Inde et en Extrême-Orient, va s'installer dans cette partie de l'océan Indien, à Madagascar et à Mascarin (nom donné alors à La Réunion), pour tenter les premières colonisations et le développement sur place de cultures dont le commerce lui est fermé. Le XVIIIe siècle La Réunion doit son premier essor économique et son premier cycle de prospérité à la culture du café introduit en 1725 par la Compagnie des Indes orientales, créée par Colbert en 1664 (cf. Ho, 1995b), et qui détient le monopole du commerce avec l'île. Cette plante est à la mode en Europe depuis le XVIF siècle: le café arrive à Venise en 1644 venant d'Arabie, et de là sa consommation gagne peu à peu tous les pays du continent. La production à La Réunion est multipliée par dix en moins de vingt ans (125 tonnes en 1727,1250 en 1744) et la population de colons passe de ~7 personnes en 1708, à 6 464 en 1779. On fait venir aussi une main d'œuvre servile pour exploiter le café, depuis Madagascar, les Indes, l'Afrique de l'Est, et même de l'Ouest puisque des navires arrivent d'aussi loin que Gorée: 268 esclaves au total en 1708 et 22611 en 1779, ce qui en moins d'un siècle les fait passer d'un tiers de la population à plus des trois quarts. Ils travaillent dans les plantations, mais s'enfuient aussi en grand nombre vers les Hauts (notamment les Malgaches, ce qui explique les appellations actuelles de lieux tels Cilaos~. Làse forment des communautés libres d'esclaves marrons, comme en Amérique du Sud et aux Antilles, sévèrement réprimées par les expéditions punitives des colons auxquels répondent leurs raids vers les villes.
4 Tsilaosy:« Là où les Noirs marrons sont en sécurité ». Bien d'autres termes malgaches se retrouvent comme Barasoa, « la bonne ouverture» ou« le bon mouillage », qui donne bien sûr le Barachois. Le nom de Plaine des Cafres illustre également le fait que les Hauts servaient de refuge aux esclaves.

56

Jacques Brasseul

Les propriétaires vont s'opposer à la première tentative d'abolition de l'esclavage décrétée par la Convention sous l'influence de Danton le 16 pluviôse an II (4 février 1794), allant jusqu'à déclencher à La Réunion un projet d'indépendance en 1798 pour contrer les décisions de Paris. L'esclavage sera rétabli par le premier consul en 1802 et la traite des esclaves interdite après 1815 par les clauses du traité de Vienne, mesure appliquée par la France en 1817. Quant à l'abolition de l'esclavage lui-même, elle devra finalement attendre la révolution de février 1848 et le 27 avriP en France. Lapériode de 1817 à 1848 est donc une sorte de transition paradoxale, où le commerce des esclaves est interdit par les lois internationales (et les navires négriers pourchassés par la Royal Navy, alors totalement maîtresse des mers), et la pratique de l'esclavage légale dans les colonies, à l'exception des possessions britanniques6. Une main d'œuvre sous contrat (engagée) va remplacer l'apport des esclaves à La Réunion après 1848, elle vient des Indes et du sud-est asiatique pour travailler dans les plantations des« engagistes ». Les épices comme le poivre, le girofle et la muscade ont aussi été introduites au XVIIIesiècle grâce à Pierre Poivre et Joseph Hubert, mais les cyclones politiques (guerres révolutionnaires de la fin du siècle) et météorologiques (1806 et 1807), ainsi que la difficulté de leur culture, en font échouer le développement et elles s'éteindront au XJX. Pendant le grand conflit franco-anglais pour les Indes (1742-1763),l'île Bourbon devient également le grenier à céréales (blé, riz, mais) et légumes secs de la région, chargé d'alimenter la place navale stratégique de l'île de France voisine (ancienne et future île Maurice). Le XIX: siècle et le début du xr siècle

La colonie de La Réunion est passée directement à la couronne de France, après avoir été propriété de la Compagnie des Indes jusqu'en 1767. Le déclin de cette dernière est lié à des déboires financiers, mais aussi à un aspect de plus en plus anachronique, illustré par les attaques de physiocrates comme Vincent de GournayB.L'ère du mercantilisme et du commerce de monopole fait place au XVIIf siècle à celle du libéralisme et du commerce multilatéral. Cette évolution est évidemment très lente et le système typiquement mercantiliste de l'exclusif, qui interdit aux colonies de commercer ailleurs qu'en métropole, ne sera aboli qu'en 1861 avec les réfonnes de Napoléon III, saint-simonien et libreéchangiste convaincu. Mieux gérée par l'administration directe de l'État, l'île va voir son commerce tripler et sa population passer de 29 000 habitants en 1778, à 110 000 en 1848. La première partie du XJX siècle est aussi une péricxie de modernisation: construction de routes, ponts et équipements divers. L'influence de la révolution industrielle et l'expansion économique en Europe se font sentir jusque là. La culture du café va s'effondrer, d'une part parce que les
5 6 7 8 C'est seulement le 20 décembre 1848 que l'envoyé de la République, le commissaire général Sarda Garriga rendra l'émancipation effective à La Réunion. Latraite est interdite dans toutes les colonies anglaises en 1807 ; quant à l'abolition de l'esclavage, elle date de 1833 avec le Bill d'émancipation, appliqué en 1835. Elle doit son nom à Maurice de Nassau, stathouder des Provinces Unies de 1584 à 1625, alors qu'elle est possession hollandaise, avant de devenir française de 1715 à 1815. De l'autre côté de la Manche, la Compagnie anglaise des Indes est en butte au même type d'attaques de la part d'Adam Smith.

Une approche historique du développement.

..

57

caféières ont été en grande partie détruites par les cyclones de 1806-1807,et d'autre part parce que, privé du privilège de la Compagnie, il ne peut concurrencer celui d'Amérique plus proche des marchés européens. Le sucre s'implante alors avec succès après 1815, une fois la paix revenue. la France a perdu l'essentiel de ses approvisionnements sucriers avec Saint-Domingue et Maurice9 et la canne se développe à La Réunion ainsi que sa transformation industrielle. Elle entraîne une concentration des revenus et des terres: les grands domaines couvrent 60% du territoire cultivable dès 1848. Le sucre gagne sur les autres cultures, sur ce qui reste

de café,sur les plantesvivrièrescomme le blé, le mais, le riz, les légumes. .. li devient « l'or
vert» ou« l'or roux» du pays et occupe 68% des terres cultivées en 1860. L'île s'achemine vers la monoproduction dans le cadre d'une économie de plantation. Ancien grenier de la région, elle perd son autosuffisance alimentaire. Les petits blancs ruinés représentent dès 1848 les 213de la population d'origine européenne. Le morcellement croissant des surfaces en bandes étroites inexploitables, tracées depuis la mer à la suite des héritages successifs, renforce cette situation. Nombre de colons dépossédés vont rejoindre les habitants des Hauts. La moyenne propriété disparaît pour le couple classique latifundio-microfundio, caractéristique d'autres pays tropicaux comme ceux d'Amérique latine. À la suite de« la grande époque» (Scherer, 1965) des épices et du sucre au XVnf et dans la première partie du XOCsiècle, époque faste dont témoignent les merveilles de l'architecture créole et nombre de gloires littéraires (Lacaussade, Leconte de Lisle), La Réunion entre en 1862 dans une longue suite de crises: crise du sucre avec la t concurrence de Cuba et de la betterave en Europe Qa production passe de 73 (XX)onnes en 1860 à 24 000 en 1870), crise du commerce avec l'ouverture du canal de Suez en 1869 qui renvoie les îles du sud de l'océan Indien à la périphérie des grandes routes maritimes, crise sociale avec les émeutes de 1868, crise politique enfin avec la conquête de Madagascar et ses effets déjà cités. La colonie devient « colonisatrice» en participant à la domination française sur la Grande lie, mais se trouve en passe d'être marginalisée lorsque les centres de décision se déplacent à Tananarive. Cependant des investissements sont réalisés Qe chemin de fer, 1882, le port, 1886) et de nouvelles cultures comme la vanille et lesplantes à parfum (géranium, vétiver, ylangylang), vont se développer à la fin du siècle, gagner le marché international et relancer le développement industriel. L'île devient en 1910 le plus gros producteur mondial d'huiles essentielles. Au plan foncier une nouvelle foane d'exploitation se met en place à cette époque, pour sortir du dilemme grande propriété/micro-propriété, c'est le colonage partiaire, système original propre à La Réunion et né de la crise du sucre (voir Ho, 1995a). li s'agit, selon la définition de Defos du Rau (1960), d'« une variété de métayage10particulière

9

Pendant les guerres révolutionnaires le commerce atlantique français s'effondre à la suite du blocus des ports et la perte de la flotte. Pour remplacer le sucre des Antilles, Napoléon fait transformer les plaines du nord consacrées à l'avoine et aux légumes en champs de betteraves dont on tire un sucre de substitution. Le décret du 25 mars 1811 attribue 25 000 ha à la culture de la racine sucrière. Cette tentative réussie sera cependant abandonnée en 1815 à la Restauration et ne reprendra qu'après 1830. 10 Rappelons qu'à la même époque, en métropole, les trois principaux modes d'exploitation, dont la répartition est bien connue grâce au recensement de 1882, sont les suivants: le faire-valoir direct

58

Jacques Brasseul

à La Réunion où elle s'est élaborée... Les propriétaires ont partagé leur domaine en parcelles correspondant aux possibilités normales d'une famille et ont confié ces lots à des colons. . . Le fruit du travail est partagé dans de bonnes conditions pour le colon (2/3, 1/3 généralement). Le mouvement se généralise après 1881 lorsque l'immigration se meurt lentement. . . et s'accélère au début du .xxe siècle; le colonage s'étend alors de la canne aux cultures vivrières ». Laguerre de 1914-18permet de relancer l'économie et les exportations de sucre. En effet elle se déroule dans les grandes plaines betteravières du nord de la France et la production locale de sucre de canne est bienvenue dans un marché de vendeurs. Les profits accumulés pendant le conflit vont permettre une modernisation des. industries sucrières et la production continuera à se développer dans les années 20 et 30 grâce à une meilleure compétitivité. En 1925 à l'occasion de l'Exposition réunionnaise, une étude fait le point sur les productions exportées de l'île (cf.Mémorial, tome 5) : le sucre tient la première place, puis viennent la vanille, la farine de manioc, le maïs, le tabac, les essences (géranium, ylang-ylang, vétiver, citronnelle), des produits divers moins importants comme la filasse d'aloès ou la paille de chouchou, et enfin le café, le thé et le cacao, en perte de vitesse. On a affaire cependant à une économie agricole remarquablement diversifiée et autosuffisante. Les exportations couvrent largement les importations ~ millions de F contre Tl millions), ce qui ne sera plus le cas après la guerre. Pendant le deuxième conflit mondial, le choix vichyste des autorités localesll va entraîner un nouvel effondrement économique. L'île, objet du blocus britannique, est en effet coupée du monde et fait l'expérience de l'autarcie: il faut remplacer la canne par des cultures vivrières et se priver de biens manufacturés. Les infrastructures (routes, port, chemin de fer, écoles, hôpitaux) sont à l'abandon.

La deuxième moitié du tt

siècle

Après la guerre, la départementalisation de 1946, favorisée par le parti communiste alors au sommet de son influence,met fin aux institutions qui remontaient à la Restauration Qe premier Gouverneur date de 1825). Elle a véritablement changé la physionomie économique et sociale de l'île par l'apport massif de capitaux, les investissementsen infrastructures et l'améliorationdes systèmes de santé et de protection sociale. La Réunion a été entraînée dans le vaste chantier de la reconstruction en métropole et le dynamisme des années cinquante et des «trente glorieuses ». La
(le propriétaire exploite son domaine), principalement à l'est et au sud-est de la France, ainsi que dans les régions de montagne; le fermage au nord-ouest et à l'ouest (l'exploitant paie un loyer, la rente, en espèce au propriétaire, suivant un bail) ; le métayage au sud-ouest et dans le centre (partage de la récolte entre le cultivateur et le propriétaire). Le premier système est le plus répandu avec 60% des terres et 80% des exploitants. Les deux autres correspondent aux 40% restants avec une prédominance pour le fermage, deux fois plus important et en progression sur le métayage (Laurent, dans Histoire économique et sociale de la France, Braudel/Labrousse, 1976, réédition PUF 1993). Le 23 juin 1940, le gouverneur Pierre Aubert, à l'encontre de l'opinion majoritaire dans l'île, rejette une proposition anglaise de continuer les hostilités et se rallie au régime de Vichy. Il devra abandonner son poste aux forces gaullistes suite à l'arrivée d'un bâtiment de guerre à La Réunion, le 28 novembre 1942.

Il

Une approche historique du développement.

..

59

décolonisation en Afrique à partir de 1960 accentue encore cet effet par des flux accrus vers l'île, détournés des anciennes possessions françaises. L'apparition d'une classe moyenne et la progression générale des niveaux de vie tranchent depuis sur le sous-développement général du passé. Le relais du marché commun et des fonds communautaires (FEDER, FSE) après 1958 a pennis de poursuivre jusqu'à aujourd'hui l'amélioration des infrastructures et la croissance économique (voir Rochoux, 1995). Les activités productives issues du primaire ont également connu un essor remarquable: la culture du sucre et l'industrie sucrière ont continué à se moderniser, des cultures marginales ont été relancées comme le thé ou le tabac. Les industries agroalimentaires se sont développées, grâce notamment à un programme d'appui à la création de PMI entrepris à la fin des années soixante. Cependant l'effet de relance, dû à l'injection massive de capitaux, a été réduit du fait que les importations en ont bien davantage bénéficié que la production locale, et le tertiaire, notamment les services publics et la distribution, beaucoup plus que les industries. Il en est résulté une dépendance accrue de l'extérieur et un déficit structurel massif des échanges. C'est le système d'« importdistribution» décrit par Rochoux (1986, 1994). En outre, à cause même des divers effets bénéfiques, notamment la volonté politique de parité des conditions sociales avec la métropole - par exemple le SMIG date de 1951 à La Réunion et le salaire de base a été multiplié par 10 entre 1946 et 1959 en francs courants, soit par 4 en tennes réels - le processus de diversification industrielle a été progressivement freiné, alors que dans l'île voisine, à Maurice, le développement a reposé au départ sur l'avantage comparatif d'une main-d'œuvre peu coûteuse. A cela s'ajoutent les effets pervers de mesures sociales comme le RMIqui, malgré son nom et étant donné le manque d'emplois, incite peu à l'insertion sur le marché du travail. Avant la départementalisation, l'économie de l'île reposait sur une main-d'œuvre bon marché. La Réunion présente depuis un paradoxe géographique de type nouveau: une enclave de l'Union européenne au cœur d'une région tropicale pauvre.

Les obstacles au développement

dans le contexte actuel

Ce panorama historique montre que l'économie de La Réunion résulte selon la

fonnulede Rochoux (1986)d'une

«

collision entre une économie sucrière traditionnelle

et un processus d'intégration à la France métropolitaine qui prend la fonne de la départementalisation ». Dans ce cadre, P. Maurice (1990) résume les obstacles au développement industriel de l'île de la façon suivante: l'absence de ressources naturelles; le coût élevé des importations de matières premières et d'équipement; un marché limité chez les pays voisins à faible revenu et produisant biens manufacturés courants ; l'éloignement des marchés à pouvoir d'achat élevé; un manque de main-d'œuvre qualifiée;
le coût élevé du travail et des charges sociales.

leurs propres

L'expériencedes nouveauxpays industrielsa cependant montré que la plupart de ces obstacles sont surmontables. La Réunion bénéficie d'ailleurs de personnel

60

Jacques Brasseul

comparativement très qualifié dans la région. Le point clé réside dans le coût de la main d'œuvre. Les tentatives d'attirer les entreprises extérieures grâce à des primes, avantages fiscaux et régimes douaniers particuliers ont fait long feu face à la concurrence de Maurice et les possibilités énormes de Madagascar encore handicapé cependant par son instabilité politique chronique. Comme il est hors de question de revenir à La Réunion sur les acquis économiques et sociaux et pratiquer un développement de type asiatique basé sur les bas salaires, les mesures proposées aujourd'hui pour promouvoir le développement tournent autour des idées suivantes: diminuer les charges sociales et les impôts des entreprises; favoriser les investissements directs sur place, mais aussi des entreprises locales à l'extérieur, par des mesures fiscales; créer un fonds d'investissement (voir Narassiguin, Squarzoni, 1990), ainsi que des aides diverses aux PMI (voir Rochoux, 1987b). La loi Perben pour les DOM de 1994 reprend ces mesures en permettant des exonérations de charges sociales pour les entreprises exposées à la concurrence et celles qui créent des emplois. A plus long terme l'effort actuel de formation d'une main d'œuvre très qualifiée (cf. Maurice, 19SX), ochoux, 1991) avec les énormes investissements d'infrastructures scolaires et R universitaires, devrait également permettre de dépasser l'obstacle de son coût relativement élevé. D'autant que La Réunion bénéficie d'autres avantages comparatifs dans la région qui seraient exploitables rapidement: le savoir-faire dans les entreprises de construction, dans la maintenance des équipements de haute technologie, et dans les secteurs de pointe en médecine, agronomie, informatique et autres services liés à l'industrie (voir Gamel, 1990). On peut ajouter enfin que l'industrialisation n'est nullement un passage obligé vers la modernité. Bien des départements français plus vastes sont encore moins industrialisés que La Réunion, et on peut très bien envisager un développement basé à la fois sur l'agro-alimentaire et sur le tertiaire. n ne s'agit donc nullement de prôner une industrialisation à tout prix pour ce département d'Outre-mer mais simplement de comparer et d'expliquer son évolution. On pourrait aussi considérer avec Poirine (1993) que l'ancienne île Bourbon utilise ses avantages comparatifs de manière rationnelle, en échangeant des produits non marchands (position stratégique et avantages divers cédés à la métropole) contre une rente permettant un niveau de vie élevé, si cette théorie séduisante n'incitait pas encore davantage à démissionner vis-à-vis des activités productives marchandes et à justifier la situation actuelle de chômage massif. La Réunion a bénéficié de la départementalisation puisqu'elle jouit du niveau de vie et de protection sociale le plus élevé de la région, qu'elle dispose d'infrastructures modernes qui profitent à l'ensemble de la population, mais ce privilège vient surtout de transferts massifs et moins d'un développement autonome et progressif. En outre, il empêche le type de. croissance « traditionnelle », reposant sur des avantages comparatifs de main d'œuvre, caractéristique des Nouveaux Pays Industrialisés comme l'île Maurice. Des remèdes originaux, qui restent cependant à inventer, s'imposent donc à La Réunion, faute de quoi le dernier cycle, celui de l'aide apportée par la métropole, risque de déboucher sur une impasse.

f,G)

Une approche historique du développement.

..

61

BIBLIOGRAPHIE
BENOIST,}. 1983: Un développement ambigu, structure et changement de la société réunionnaise, FRDEI. CAILLERE,A. 1991 : Vingt ans de croissance économique réunionnaise, L'Économie de La Réunion, n055, INSEE. DEFOS DU RAU,J 1960 : L'île de La Réunion, Étude de géographie humaine, Bordeaux. DOS SANTOS, T. 1970 : The Structure of Dependence, American Economic Review. FURTADO, C. 1972 : La formation économique du Brésil: de l'époque coloniale aux temps modernes, Mouton.
GAMEL, C. 1990 : Perspectives Indien: GIRAN,JP. 1977: Industrie Indien d'emploi et de compétitivité Annuaire économique CERSOI, dans une région Indien de la CEE excentrée APOI N. jusqu'en ; Féodalité 1914, Annuaire des à l'île 1995a et esclavage 1993. et Ghosh. historique et dans l'océan l'île de La Réunion, partiaire des pays de l'océan émergence (APOI), vol. XI.

et développement XIII 1992-1994,
:

à La Réunion, PUAM/CNRS, de l'économie

HO, H Q. 1995: Le colonage pays de l'océan INSEE, L'industrie MAURICE, NARASSIGUIN, analyse POIRINE, française ROC HOUX,

à La Réunion:

et évolution

Bourbon de 1665 à 1714
à La Réunion Ph. & SQARZONI régionale, d'économie, années P. 1990 : Structural

une analyse économique,
en 1991, Les dossiers of the economy Indien,

Université de La Réunion.
réunionnaise, de La Réunion, des petites n030, of La Réunion, vol. XI. économies insulaires, des Revue pays de in Appleyard

characteristics

Roo1990: La balance des pays de l'océan et avantage

commerciale comparatif

perspective

Annuaire

B. 1993

: Rente géo-stratégique VIII (4).

J .-Y. : Les

80 à La Réunion

ou la croissance

économique

accélérée,

Annuaire

l'océan Indien XIII 1992-1994, CERSOI, PUAM/CNRS, 1995 ; L'histoire mouvementée d'une colonie, La Réunion, EREDI-CERESUR, Université de La Réunion, 1994 ; Formation et développement, ibid., 1991 ; Une région française sous les tropiques: La Réunion, Revue d'économie régionale et urbaine, n03, 1990 ; L'industrie à La Réunion: des PMI /, EREDI-CERESUR, Université de La Réunion, 1987a ; Memorandum de l'industrie, ibid., 1987b ; Cinq études sur l'économie de La Réunion, ibid., 1985/86. SCHERER, A. 1994 : Histoire de La Réunion, PUF, Que sais-je? n01846, 1965, 4e édition mise à jour. SQARZONI, R. & SCHAFF, J-Y. 1991 : La petite et moyenne industrie à La Réunion, Observatoire départemental, n017. TCHIBOZO, G. 1995 : Chômage et croissance à La Réunion depuis 1967, UR. TOUSSAINT, A. 1972 : Histoire des îles Mascareignes, Berger-Levraut. VAXEIAIRE, D. & BENARD, J, réaL, MAURIN, H. & LENTGE, J. dir., 1979 à 1985 : Le Mémorial de La Réunion, t. 1 : des origines (1502) à 1767 ; t. 2 : 1768 à 1848 ; t. 3 : 1849 à 1882 ; t. 4 : 1883 à 1913 ; t. 5 : 1914 à 1939 ; t. 6 : 1940 à 1963 ; t. 7 : depuis 1964, Australe éditions.

Le fait géographique et l'île-département ou le parcours de la géographie

Guy FONTAINE Université de La Réunion

La géographie est, pour nous, l'interface hommes et terre parce qu'elle y apporte savoir, connaissances, intelligibilité mais aussi « philosophie» et action, science de la différenciation et de l'organisation de l'interface terrestre, de l'écriture géographique des sociétés humaines. Traduire comment elle a écrit les nombreuses pages de notre (nos) société( s) est aussi une façon de faire un bilan au moment où nous « fêtons» le cinquantenaire de la départementalisation. Quels sont les principaux indicateurs géographiques qui ont été retenus? Quelles visions de notre monde la géographie, du moins ce que les géographes en ont fait, a-t-elle données? Quelles sont les constructions en terme d'image îlienne? Les îles qui sont, depuis

toujours, les points d'interrogation du monde sont aussi nées des strates de représentations que les hommes en ont données. La Réunion, encore moins que d'autres, n'est pas un espace banal,elle s'est enrichie des hommes, de leur travail,de leur vécu, c'est aussicela la géographie de notre espace et c'est aussi ce qui nous intéresse.
UNE GÉOGRAPHIE DE L'ENVIRONNEMENTNATIJREL

Aussi loin que nous pouvons remonter dans les travaux des chercheurs, La Réuniona toujours montré une face« burinée» par ses aptitudes naturelles.
«

L'île Bourbon quoique très sauvage en apparence et pleine de montagnes et

bois impénétrables, a des endroits si agréables à voir, un air et des eaux si excellentes, une si grande quantité de gibier, poissons, tortues de mer [...] elle peut avoir 60 lieues de circuit, plus semblable à ce que les Saintes Lettres nous apprennent du Paradis Terrestre, qu'à nul autre pays que nous connaissions [ . . .] île remplie de montagnes qui font une infinité de ravines et rivières mais

aucune qui ne forme un havre ni même un port assuré pour une seule chaloupe [...] les habitants, réputés français, quoiqu'il y en ait provenant de femmes noires, mulâtresses ou créoles, (par le mot créoles il ne faut point entendre aucunement des personnes difformes de la nature aussi bien que les hommes que les femmes dont il se trouve de très jolies et fort bien faites), peuvent y vivre commodément car la terre est bonne et produit: blé de
Turquie, riz, fèves du Brésil, antaques, citrouilles meilleurs que les potirons de France mais melons moins bons... »1. 1 Passages tirés des « Voyages anciens à l'Île Bourbon» par Albert Lougnon, re série: la Tortue (1611-1725), Paris: éd. Larose, 1939, 233 p., 10 planches. Sous le signe de

64

Guy Fontaine

C'est l'île-Eden2, hors du temps, voire hors de l'espace, qui
panégyrique (Revue des Deux-Mondes
«

«

guérit », où « dès que

les malades prennent pied ils se sentent soulagés », dont Georges Sand dresse le
du 1/01/1863) en ces tennes :

Bienque déchue de sa sauvagebeauté primitive,l'île offrepour l'avenir des

ressources immenses, si on sait les mettre à profit. Grâce à ses formes coniques et à la grande élévation de ses principaux centres, elle se prête à toutes les productions, depuis celles de la zone torride jusqu'à celles de nos Alpes. .. Pour nous, cette île enchantée, passablement terrible, a toujours été un type des plus intéressants ». Pour Marius-Ary Leblond

« les navigateurs du XVIIIesiècle l'appelaient Eden. Sa splendeur n'est point écrasante mais tout simplement auguste, doucement éblouissante: paradisiaque [...] si le reste de l'Univers se trouvait englouti, l'île de La Réunion suffirait à faire survivre la complexité puissante et exquise de la terre [...] l'île est parfaite, elle représente parmi les îles ce que la rose figure entre les fleurs »3.
Bo1)' de Saint-Vincent4 y« oppose»
«

une

île très haute où dès le bord de mer la terre va toujours en s'élevant vers le

centre,dont la formerappellecelle des Canaries,tout le contraire de Maurice et de la France, espaces-plateaux sur lesquels sont "jetées" de petites
montagnes isolées et ne paraissant pas former une chaîne suivie. Une île qui a

une sorte de rapport avec le disque lunaire (nombreux cratères, crêtes
montueuses, vastes courants de laves ne réfléchissant pas la lumière)... ».

L'accès y est toujours difficile, mettre pied à telTe, sans se mouiller, embarquer et débarquer les marchandises sans crainte d'avaries est un exercice périlleux. L'île « volcanisée » : tel apparaît le vécu de l'espace notamment pour ceux qui sont les moins instruits,« les créoles les moins instruits vous disent: le volcan a passé par ici, c'est un brûlé, ceci pour désigner un endroit créé ou bouleversé par des feux souterrains» (Bo1)' de Saint-Vincent, p. 9). C'est déjà une sorte de négation de l'île, « espace entouré d'eau », ou tout au moins une identité territoriale pleine de contraintes, ce qui expliquerait, plus qu'un long discours, que 130 années après sa mention sur la carte de Cantino en 1502, elle n'avait toujours pas trouvé« preneur» et qu'il fallut un véritable« plan d'entreprises coloniales »5

pour que l'île soit reconnue, un peu comme si elle n'avait pas, par elle-même, de compétence en soi.
2 Nous utilisons là l'un des schémas, tiré d'une « typologie» du Professeur Françoise Péron, de Brest, qui témoigne d'une réflexion sur les processus de spécification des îles, Séminaire de l'URA904, Juillet 1996, Brest. Extrait cité par PlANTE (M.), dans sa Géographie de La Réunion à l'usage des écoles primaires, Nathan,

3

4
5

s. d., p. 6. «Voyage à l'Île de LaRéunionde Baryde Saint-Vincent , Voyages » anciensà l'ÎleBourbon (1801),
Albert LOUGNON, aris: P éd. Larose, 1962. Edisud, 1977. TOUSSAINT (A), Le mirage des îles, Aix en Provence: