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Ali et Rémi

De
284 pages
Ce roman repose sur l'histoire de deux personnages métaphoriques - l'un juif français, l'autre arabe palestinien-, qui sont en réalité un seul et unique personnage, amalgame des deux, double "je" projeté dans des atmosphères nouvelles, inconnues jusqu'à présent. Paris, ville réelle ou imaginaire est le théâtre de l'action. L'auteur porte à un degré très élévé le fantastique et le dramatique, ouvrant ainsi un très vaste champ de réflexion, et dans l'optique d'engager l'humanité à reconquérir son droit à vivre sa beauté et sa liberté.
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ALI ET RÉMI

ŒUVRES D'AFNAN EL QASEM
SEINE/EUPHRA TE
Les œuvres romanesques LES NIDS DÉMOLIS 1969 LE CANARI DE JÉRUSALEM 1970 LA VIEILLE 1971 ALEXANDRE LE JIFNAOUI 1972 PALESTINE 1973 ITINÉRAIRE D'UN RÊVE INTERDIT 1975 LES RUES 1977 LES OISEAUX NE MEURENT PAS DU GEL 1978 NAPOLÉONNE 1979 LES LOUPS ET LES OLIVIERS 1980 LES ALIÉNÉS 1982 VOYAGES D'ADAM 1987 L'HOMME QUI CHANGE LES MOTS EN DIAMANT 1983-1988 LIVRES SACRÉS 1988 ALI ET RÉMI 1989 MoïsE ET JULIETTE 1990 QUARANTAINE À TUNIS 1991 LA PERLE D'ALEXANDRIE 1993 MOUHAMMAD LE GENÉRÉUX1994 ABOU BAKR DE CADIX, suivi de LA VIE ET LES ÉTRANGES AVENTURES DE JOHN ROBINSON 1995-1996 MADAME MIRABELLE 1997 LES CHEVAUX SONT TOUJOURS TRISTES 1998 PARIS SHANGHAI ET LA PUCE BIONIQUE1998 ALGÉRIE 1990-1999 MARIE S 'EN VA A BELLEVILLE 1999 BEYROUTH TEL-AVIV 2000 CLOS DES CASCADES 2001 Les pièces de théâtre LA TRAGÉDIE DE LA PLÉIADE 1976 LA CHUTE DE JUPITER 1977 LA FILLE DE ROME 1978 Les essais LES ORANGES DE JAFFA ou LA STRUCTURE ROMANESQUE DU DESTIN DU PEUPLE PALESTINIEN CHEZ GHASSAN KANAFANI 1975 LE HÉROS NÉGATIF DANS LA NOUVELLE ARABE CONTEMPORAINE 1983 SAISON DE MIGRATION VERS LE NORD 1984 LE POÉTIQUE ET L'ÉPIQUE 1984 TEXTES SOUMIS AU STRUCTURALISME 1985-1995 Les scénarii L'ENFANT QUI VIENT D'AILLEURS 1996 L'AJOURNEMENT 1996 LA MORT 1996 ISA ET JEFF 1997 LES CHEVAUX SONT TOUJOURS TRISTES 1997 SHAKESPEARE SAIT QUI VA TUER LE FILS DE SPHINX 1997 LA FILLE DE SADE 1998 LE CHAUFFEUR, LE POÈTE ET L'HOMME QUI AVALE LES COCHONS 1998 T'ES TOI, JE M'EN FOUS 1999 CLOS DES CASCADES 2001

AFNAN EL QASEM

ALI ET RÉMI
roman

DE LA SEINE À L'EUPHRATE L'HARMATTAN

@

L'Harmattan,

2003

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Italia s.r.l.

Via Bava 37 10124 Torino L' Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest

Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous les pays @ Editions de la Seine à l'Euphrate Editions l'Harmattan PARIS 2003 ISBN 2-7503-0003-7 ISBN 2-7475-4541-5

A Gabriel Garcia Marques

Chapitre 1.

Ali parle du lys blanc, du carrosse royal tiré par les sept chevaux et du cheval noir.

Deux heures de l'après-midi, le réveil sonne. Je m'éveille aussitôt mais ne bouge pas, comme l'aviron gisant sur un rivage, après avoir livré bataille à des vagues déchaînées, durant plus de mille ans. Je laisse sonner afin d'épuiser le temps, de le vider. J'ai encore sommeil, plus qu'une taupe qui a perdu son chemin vers l'hiver. Un rêve pénible m'a empêché de dormir profondément. Je me lève pourtant et pousse les volets. Un jour sombre entre dans la chambre; un j our livide hésitant entre le gris de la cendre, après l'incendie de la nuit, et la brume hivernale dont se drape Venise. L'univers n'est qu'indifférence. L'air est froid, le trottoir désert. Je laisse la fenêtre ouverte et, lentement, me dirige vers le lavabo. Je heurte la petite table et redresse le réchaud à gaz. Je me reprends: la penderie, le coffre, le buffet... Et les boîtes de conserve, toujours ces conserves... Et chaque fois je repense aux délicieux poissons et coquillages que je mangeais chez ma mère, avec mes frères. J'allume le chauffe-eau et me regarde dans le miroir. Il me renvoie l'image d'un visage marqué par la fatigue d'une nuit de lecture. Je gratte ma barbe vigoureusement. Des serpents bleus se tordent autour de mes yeux. Je voudrais me réveiller petit à petit et oublier ce rêve qui me hante. Je me suis mis au lit à sept heures du matin. Je travaille dans un hôtel de minuit jusqu'à l'heure où la nuit découvre son corps blanc. .. Trois fois par semaine. Et un nouveau livre à chaque fois. Les gens comme moi sont prisonniers de leur nuit. Pourrais-je un jour me libérer de la mienne? Cela dépend des circonstances. C'est qu'il y a ma famille L.. Et il n'y a que moi qui travaille parmi mes sept frères. ..

Sur la petite table, le portrait de ma mère. Souriante et ferme à la fois. Elle m'a souvent conseillé de n'abandonner mon travail à l'hôtel qu'au cas où je déciderais de rompre la lecture pour regagner la forêt satanée et ses héros inanimés. Non, je n'abandonnerai pas mon travail nocturne. Les autres travaux diurnes peut-être, mais pas celui qui a lieu pendant la nuit. Car la lune n'émerge pas des nuages. Et de toute façon, dans les nuits froides, je ne trouverai rien de mieux. Egalement, après avoir planté les lys au Champ-de-Mars, ma mère m'a toujours rappelé ma mission: faire tout pour célébrer comme il se doit la fête de la Seine. Sacrée mission! En attendant, c'est le travail qui me préoccupe le plus. Je pense au jour où j'ai trouvé ce travail, tous les malchanceux comme moi m'ont envié. Ils sont bien mille à m'avoir recommandé de ne pas les oublier si je l'abandonnais pour une raison quelconque. Mais je ne le quitterai pas, sauf si je meurs subitement. J'ai eu beaucoup trop de peine à le trouver, ils se sont néanmoins collés à moi comme des héritiers à un agonisant. Je les ai plaints et me suis plaint aussi. C'est la raison pour laquelle ma mère se moquait de moi et me traitait de misérable. Je regarde son portrait, perplexe. Non à cause de la mission qui m'incombe, mais parce que le lys d'une blancheur immaculée qu'elle a planté au Champ-de-Mars n'était, somme toute, que le tatouage indélébile qui marquait jadis l'épaule des criminels. Il était, dans le même temps, un emblème de royauté. D'un geste machinal, j'ouvre le robinet d'eau et le referme presque aussitôt. Je saisis le morceau de savon et me dirige vers la douche, en face. Une cabine de fer, avec un rideau de nylon jaune. Dans mon rêve: point d'eau mais du sang qui jaillit. Je me purifie tout en me rappelant des milliers de lys que j'ai décapités. De quoi frapper l'esprit et réveiller les peines du cœur. Je prends une douche rapide. Tout juste dix minutes. On dirait une décennie tellement je suis accablé de tristesse. Tristesse de voir émerger des milliers de lys jonchant le sol, des corps humains entassés à perte de vue sur le Champ-de-Mars et qui dégagent une

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odeur pestilentielle. Est-ce là ma mission? Rassembler des milliers de cadavres pour les enterrer? Les enterrer où ? Le Champ-de-Mars n'y suffirait pas, le Bois-de-Boulogne non plus, pas même tous les déserts arabes. Je m'habille vite, pense à cuire trois œufs. J'y renonce au dernier moment. Parfois, le dégoût me monte à la gorge devant ce qui se présente: manger toujours la même chose ou faire éternellement le même acte... J'éteins le chauffe-eau et ne referme pas la fenêtre. Je vérifie que j'ai mes clés: celle de la porte, du buffet, de la penderie, la clé du coffre de ma grand-mère où j'ai enfermé mes deux fils que je suis seul à pouvoir libérer avec ma mère. Mais alors ils sortiraient du mur et resteraient métamorphosés en chiens désobéissants. Je jette un dernier coup d'œil à mon lit tout blanc et quitte ma chambre, nichée sous le toit du fameux Théâtre du Châtelet, comme n'importe quel comédien. J'enfourche mon solex, et en route pour la faculté. Je prendrai mon café à la cafétéria puisqu'il me reste un peu de temps. Le livreur m'apportera" le Monde" à quatre heures, comme convenu. Je tourne le dos à une affiche représentant des danseuses tahitiennes... L'opérette commence à envahir les rues de Paris. Rues de cendre et de brouillard. Le ciel de Paris est une selle, son soleil un vague souvenir. Les flots bleus de la mer de Tahiti n'ont pu tout emporter sur leur passage, sauf au moment où surgit du ciel triste, le carrosse royal tiré par les sept chevaux noirs. Puis des dizaines de milliers de chevaux blancs commencent à galoper, les premiers défilent devant moi, près du métro Censier et les derniers empruntent l'avenue des Champs-Elysées. J'aperçois ma mère assise dans le carrosse, splendide, majestueuse. Sa beauté me fait penser aux beaux étudiants, qui ne me témoignent aucun intérêt. Certains achètent le journal, simplement par habitude, sans le lire. Les autres ne parcourent que les titres ou le début d'un ou deux articles.
Il

Il me fascine, cependant, cet air préoccupé, qui effleure leur visage lisse, pendant que je m'époumone: Le Monde! Le Monde! Parmi les dizaines de milliers de chevaux blancs, que dis-je, les centaines de milliers, apparaît un cheval noir. Il est plus noir encore que cette djinn africaine qui tomba amoureuse de mon grand-père et dont il s'éprit follement lorsque nous vivions encore dans notre village bienheureux avant de sombrer dans la détresse. Le cheval noir s'accroupit. Je l'enfourche, et nous entrons dans le parvis de la faculté. Sur le visage silencieux des étudiants, c'est l'étonnement soudain. Je suis comme un conquérant illusoire. On s'étonne, on s'avance, on s'écrie.

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Chapitre 2.
Rémi arrive fatigué chez Ali puis il jette les cadavres des lys à la Seine.

De la bouche des statues pharaoniques, l'eau rejaillit dans un bassin, au milieu de la place. Je jette un coup d'œil machinal sur le Théâtre du Châtelet. Je sais qu'il s'agit du fameux théâtre et que la vie n'est pas un théâtre, contrairement à ce que disent les gens. J'entre dans la salle. Sur le plateau, une vouivre dorée se sauve devant un python noir. Lorsqu'elle m'aperçoit, elle se transforme en jeune fille, plus belle que la fille aux serpents jurassienne. Elle est, dit-elle, la fille d'un grand roi, le Roi des Mots. Elle fuit son cousin, le richissime" Erreur de la Création", fils du Roi de l'Argent. Elle me supplie de la soustraire au python. Je monte alors sur le plancher et, d'un coup d'épée, décapite le monstre. Un jeune garçon dont la beauté égale celle de la jeune fille fait un dernier sursaut avant de mourir en même temps que les lumières s'éteignent. De l'obscurité, monte une odeur d'eau croupie. Mon cœur bat de frayeur. Mais la jeune fille me prend par la main et me fait monter jusqu'à la chambre d'Ali. Dans le noir, les ombres de ses sœurs se rapprochent ou s'éloignent chaque fois que je monte un étage. Le théâtre est mort. Je ne me sens aucunement rassuré, surtout lorsque la Princesse de la Parole veut me laisser seul. Elle me donne trois cheveux et me demande d'en brûler un chaque fois que j'aurai besoin d'elle: elle apparaîtra sur-le-champ, même si je me trouve aux confins de la Chine ou dans l'Arabie bienheureuse. Sur ce, elle disparaît. Je frappe à la porte d'Ali. Pas de réponse. Je tourne la poignée. Toujours rien, sauf l'écho. Il a la chambre 48. Il y en a quarantesept dans le couloir qui s'ouvrent sur mon passage, les unes après les autres. Rien d'extraordinaire ne m'y attire: tiens, dans celle-ci

par exemple, une jeune fille est suspendue par les nattes; dans l'autre, une jeune fille est suspendue par les seins; dans la troisième, par les jambes; et dans la quatrième, la cinquième, la sixième... la dixième, la vingtième, la trentième, la quarantième... la quarante-septième, des jeunes filles sont suspendues par la taille ou bien par les oreilles, le nez, les paupières, les cils. Une épée pleine de sang est déposée près de chacune. Lorsque je leur demande où je peux trouver la clé de la chambre 48, elles répondent: " Tu ne la trouveras que dans la poche de celui qui l'a, et tu ne la prendras qu'après l'avoir tué. " Pourrais-je donc tuer Ali alors qu'il a sept frères géants? Comment atteindre sa poche si mon ami n'est pas son ami? Hésitant, je me tiens debout devant la porte de la chambre fermée. Habillée comme une sorcière moyenâgeuse, la mère d'Ali jaillit de l'obscurité. Elle récite Shakespeare et Molière, sur un ton enchanteur. Elle me demande de jouer avec elle un rôle qui n'est pas le mien, mais je refuse. Elle me menace alors d'un destin tragique, semblable à celui de tous les héros dramatiques. Immédiatement, je brûle un des trois cheveux que la fille du Roi de la Parole m'avait donnés. Sur-le-champ, la princesse déchire l'écran de nuages et apparaît. Je lui dis que je suis en danger. La mère d'Ali me scrute sans dire un mot. La Princesse de la Parole apporte les quarante-sept épées qui sur son ordre transpercent la sorcière. La Princesse de la Parole m'arrache au destin qui n'était pas vraiment le mien et du coup libère les jeunes filles. Elle leur épargne le châtiment qui les attendait. Elle me prévient que je ne pourrai pénétrer dans la chambre fermée qu'à la condition d'épouser sept des quarante-sept jeunes filles, d'en engrosser sept et d'en passer sept, sans préciser quoi: sept jours, sept mois ou sept ans de ma vie? Sept hommes qui sont mes ennemis me délivreront d'elles. Puis elle s'en va. Voyant dans quelles difficultés la Princesse de la Parole m'a laissé, la plus rusée des jeunes filles arrive avec un trousseau de clés: " L'une des clés ouvrira la porte de l'enfer, me dit-elle, c'est celle de la chambre fermée, si tu décides de me prendre pour

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épouse parmi toutes les autres. " Mais je lui arrache les clés et les essaie. Elles sont trop grandes ou trop petites. Je défais le fil doré qui rassemble le trousseau et le tords un peu de façon à le glisser dans l'interstice de la porte. Une pression et elle finit par s'ouvrir. Un vent glacial me frappe de plein fouet. Je réussis à fermer la fenêtre et commence à battre la jeune fille la plus rusée, puis je referme la porte qui nous sépare. Je l'entends qui gémit et les autres jeunes filles avec elle. Dire que j'étais venu me reposer, reposer mon cœur, après ce long voyage. Les jeunes filles continuent à gémir jusqu'à épuisement. J'entends alors un bruissement d'ailes et remarque dans le ciel quarante-sept pigeons formant un nuage. Je sens mon estomac me tirailler. Je brise les verrous du buffet et en ressors la poêle. J'ai tellement faim que je me décide à faire cuire les sept œufs de la boîte. Chaque fois que j'en casse un, une jeune fille apparaît, ricane, puis disparaît en traversant le mur. Il ne me reste plus rien à part quelques croûtons de pain dur que je casse avec peine. Brusquement, mes forces déclinent. A grand-peine, j'enlève mes chaussures, jette ma veste n'importe où. Et sans quitter mes vêtements poussiéreux, je glisse mon corps fourbu dans le lit immaculé. Stupeur! Sa mère, à l'allure d'une sorcière d'antan, s'y trouve déjà. Je me lève paniqué. Mais elle tente de m'apaiser: elle m'attendait, pour aller avec moi planter le thym au Champ-de-Mars, à la place des lys que son fils avait détruits dans son rêve. Voyant que je tardais à venir, elle s'était assoupie. C'est pourquoi je me retrouve avec elle dans un lit qui n'est pas le mien mais celui de son propre fils. Elle me raconte que bientôt on célébrerait la fête de la Seine, et qu'elle a besoin de mon aide. Une aide précieuse où elle puiserait la force de la cognée et celle de la semence qui explose de vie, qui s'épanouit en un clin d'œil. Cependant, je doute de sa sincérité. Elle est comme les actrices de théâtre, sournoises. Comme ma belle-mère aussi qui dissimule ses sentiments réels, comme toutes les belles-mères de nos sociétés qui manifestent hypocritement leur « affection». Elle me propose, comme gage de sa sincérité, le thym et son parfum, et 15

me donne entière liberté d'exécuter ma mission après la fête: soit tuer son fils, soit me laisser tuer par lui. Ton sang, me dit-elle, c'est le sien. Et chacun de vous est un esclave dans cette civilisation. Quand je lui demande pourquoi elle ne fait pas appel à ses autres fils, elle me confie qu'elle les a fait sortir du mur et qu'ils se sont métamorphosés en chiens désobéissants. A l'heure qu'il est, ils se sont dispersés aux quatre coins du monde et elle n'a plus le temps de se mettre à leur recherche. Les cadavres des lys jonchent le sol du Champ-de-Mars: Ali les avait tués dans son rêve. C'est ce moment que je choisis pour les porter en pâture aux poissons de la Seine, comme une offrande au fleuve affamé qui les engloutit aussitôt. La mère d'Ali profite de chaque pouce de terrain nettoyé pour semer les grains de thym de Galilée. Aussitôt, les fines feuilles d'aspect velouté s'épanouissent, transformant le Champ-de-Mars en une mer verdoyante, parfumant les coupoles de Paris, d'une extrémité à l'autre de la ville.

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Chapitre 3. Ali à la faculté... un oiseau mythologique s'échappe du corps de l'abeille.

L'odeur du thym me donne envie de rester dans le froid. Au feu rouge, je ralentis. On ne voit plus que deux serres plantées dans le parfum glacé. J'ai quitté le corps d'un oiseau enchanté et m'élance, heureux à nouveau, dans le froid: le vent me fouette délicieusement, imprégné de l'amertume douce du thym. Quand je fends l'air, le vent se déchire comme un voile transparent, entre des doigts frivoles. Il me semble une goutte de désir qui explose en mille morceaux. Je me heurte à un autre feu rouge, un feu très long qui fait s'évaporer le parfum dans une tempête de cendres. Je tourne à gauche; la bibliothèque de la faculté est éclairée. Le jour s'est éteint dans le cendrier de l'univers et les soleils sont morts sur les murs. Des annonces de toutes sortes et des slogans peints, de toutes les couleurs, envahissent les murs du premier au dernier étage. Toute la façade de la Faculté ressemble à une page de cahier illustrée par un gamin, pas innocent du tout. Malgré le flux des étudiants traversant le parvis pour entrer ou sortir, les cris des vendeurs de journaux et des propagandistes qui soutiennent des mouvements artistiques, malgré tout cela, je tiens à distance. Je me lie peu avec les autres et n'ai pas d'amis. Pendant les cinq minutes qui me restent avant l'arrivée du livreur du " Monde ", je vais gober un café chaud et avaler un sandwich. A l'intérieur, je bute sur des affiches de propagande pour acteurs gaullistes, trotskistes, maoïstes, communistes, socialistes, fascistes... Front artistique de l'Erythrée, Front artistique d'Oman, Front artistique pour la libération de la Palestine... Union Nationale d'Etudiants comiques de toutes nationalités, du monde entier... Sur les colonnes, du sol au plafond,

des affiches faites à partir des feuilles de presse où on a écrit les revendications du personnel de l'industrie cinématographique, des révélations sur quelque scandale dans le monde du septième art. On m'a déjà donné quatre ou cinq tracts; je les jette dans la première poubelle. Près de l'ascenseur, une discussion âpre que je saisis au vol. Les cheveux fous de l'orateur tombent sur son front à chaque exclamation. Une fille trapue, avec des seins énormes, répète machinalement ses derniers mots, elle a le sourire amer des putes de Pigalle. Comme je traverse le couloir qui mène à la cafétéria, rêvant d'une tasse de café fumant et d'un sandwich au fromage ou à la viande froide, je pénètre dans un monde hallucinant. Des hippies en vêtements chamarrés, plutôt sales, sont dispersés, çà et là, dans cet univers sauvage, primitif, étrange et intime à la fois. Ils présentent des boucles, des bracelets ciselés, faits à la main, des habits alsaciens ou pharaoniques, brodés. D'autres ont étalé des revues de sexologie à côté de dessins fantastiques tracés à la plume. Certains jouent de la guitare, ou fument du hachisch, au milieu de groupes en pleine euphorie mystique. Soudain, une femme, à moitié dévêtue, émerge de la fumée et s'approche de lTIoi, pour me prendre dans ses bras,. Je lui dis que j'ai faim. " Je te rassasierai de baisers, "répond-elle. Mais ce n'est pas le moment de faire l'amour. Je la repousse gentiment. Je bute, à plusieurs reprises, sur des jambes de femmes étendues à même le sol, l'air sauvage. Certaines paraissent jeunes, d'autres d'âge plus mûr. Quelques-unes pétrissent le sexe raidi d'hommes au crâne rasé, sous leur tunique floue: on dirait des moines bouddhistes, assis en tailleur, immobiles. Des femmes collent leurs lèvres à celles d'autres femmes et restent figées comme des statues de cire. L'odeur est épouvantable, suffocante, avec malgré tout un air de félicité qui flotte sur les visages difformes. Au bar, je demande à la femme de service: - Un café noir et un sandwich... Maisje change d'avis.
-

Donnez-moi un petit café et un croque-monsieur. 18

Tous les jours, à ce moment de la journée, le bar est comble: remue-ménage, va et vient, embrassades ou engueulades. Vers quatre heures c'est le début ou la fin des cours; l'avant-dernière heure de la vie estudiantine. Un mouvement continu dans mon dos, devant les machines automatiques à café et à jus de fruits que les robots se chargent de vomir. La saleté du sol m'évoque une porcherie. Sur ma gauche, les poubelles regorgent de gobelets sales en carton. Sur ma droite, deux jeunes filles laides critiquent aigrement un professeur de philosophie. C'est à se demander si elles ne philosophent pas au lit lorsqu'elles sont pénétrées par un mulet en transe. Une personne s'avance vers une autre, l'embrasse sur la bouche. Deux types me fixent avec colère sans que j'en comprenne la raison. La femme de service ne m'a pas encore servi. Dois-je m'en aller? Je n'ai plus faim. Un rayon bleu se tient près de moi depuis un bon moment sans que j'en aie senti la présence. Serais-je incapable aujourd'hui de distinguer la beauté? La fille a eu à peine le temps de remarquer que je m'intéressais à elle. Elle emporte son gobelet à moitié plein de café, le jette à la poubelle et s'en va d'un air indifférent.
-

Un café et un croque-monsieur? Oui.

Elle pose la commande et réclame huit francs. Je lui en donne dix et prends deux œufs durs à l'intérieur d'une pyramide qui attend d'être engloutie par Toutankhamon. Je remue le sucre dans mon café tout en enfournant le croque-monsieur brûlant. Je l'expédie en une minute. J'épluche les deux œufs et les avale l'un après l'autre. Je prends ma boisson et fais le chemin inverse, sirotant le café tout en marchant au milieu de ces gens étranges qui sentent très mauvais. Je suis le premier étonné de cette désinvolture avec laquelle je passe parmi eux pour me rendre au parvis. Le livreur a posé le premier paquet de journaux sur un muret. Un gros paquet. Depuis un certain temps je me demande quand il va s'écrouler sous ce poids. Au moment où il me voit, il lève sa main, gantée de cuir, et s'incline comme un esclave de Sa Majesté 19

la presse:
-

Tu n'attends pas depuis longtemps? Si, si. Très longtemps. Depuis l' Alif, la première lettre de

l' alphabet. Il ne comprend pas. Il me tourne le dos et va vers sa voiture. Je défais le paquet et déploie l'enveloppe sur laquelle je pose les journaux. J'en prends un et crie: " Le Monde! Le Monde! " La vente commence. Je songe un instant au Champ-de-Mars parfumé au thym de Galilée. Si seulement il avait été planté de ronces ou d'orties! J'arrête là mes pensées afin de ne pas étouffer dans mon rêve la plante préférée de mon cœur et de la science botanique. Certains me tendent l'argent, d'autres le pose à côté des journaux. Je touche ainsi la contrepartie de paroles simples, écrites dans le journal, avant le retour de la sécheresse qui envahit l'esprit comme l'a prédit un prophète clairvoyant. Le livreur revient: "C'est tout ce que j'ai pour toi maintenant," et dépose un second paquet.
-

Tu te crèves, lui dis-je en regardant ses pommettes rouges et

sa moustache qui ressemble, avec cette buée montant de la bouche, à l'herbe d'une forêt brumeuse.
-

Il Yen a de plus crevés que moi!

Il se sourit à lui-même, content. Et presque aussitôt il me lance: " A tout à I'heure avec la dernière édition! " comme pour repousser la colère de Sa Majesté la presse. A moins que ce ne soit là qu'une simple habitude. - A bientôt. De nouveau, je l'observe attentivement. Un personnage de musée que j'aurais aperçu au Louvre, ou lors de mes nombreuses pérégrinations à travers l'Histoire, avec ma mère et mes sept frères. Je me dis que je vais certainement le rencontrer à la fête de la Seine tout en souhaitant vivement qu'il soit Charlemagne, l'inventeur de l'Ecole. Ainsi serait rétabli le rapport entre l'école, l'écriture, le journal et tout ce qui se lit. Je me remets à interpeller les lecteurs étudiants, humains et 20

démons confondus: " Le Monde! Le Monde! " D'autres voix se croisent: " Rouge! Charlie Hebdo ! Révolution! " Cependant, ces journaux sont dans les kiosques depuis quatre heures du matin. Je suis celui qui vend le plus et qui ressent le plus durement le froid! Je décide d'acheter des gants de cuir comme ceux du livreur. En laine, ce serait mieux, bien mieux. Je me frotte les mains, sans cesser de bouger: un pas en avant, un en arrière, un à droite, un à gauche. Le mouvement est involontaire mais il se conjugue avec celui que je fais pour me pencher sur le paquet, chaque fois que quelqu'un arrive pour un journal. Mon mouvement était donc " objectif ", comme disent de nos jours les idéologues. Le parvis est bourré d'étudiants dont beaucoup partent. La prochaine fois, je me mettrai dans le hall. Il est chauffé, les allées et venues sont néanmoins moins fréquentes qu'ici. De toute façon, je dois acheter des gants. Le manteau que j'ai est vieux, toutefois convenable et chaud: aucun autre, même neuf, ne me réchaufferait mieux. Et pourquoi suis-je ici? N'est-ce point pour tout supporter: le froid, le chaud, ce qui est mauvais et ce qui est bon? Ce qui ne veut pas dire que je désire vivre seulement pour vivre. Pas du tout. Si quelque chose me blesse, je réagis. Accepter la situation présente serait une forme de lâcheté, tout étranger que je sois! Ce sont là des propos que tu tenais, mère, en ajoutant: " Attends ta prochaine mission. Tes frères se sont métamorphosés en chiens désobéissants et dispersés aux quatre coins de la terre. " Comment les retrouver et les faire revenir pour que ma mission soit aussi la leur? Et si je les retrouve, comment leur redonner leur forme originelle? Ils ne sont ni des tortues dont je puisse brûler la carapace, ni des serpents pour brûler leur peau. Ils garderont cette forme animale et continueront à errer de par le monde. Et cela par ta faute, mère, car tu les a libérés du mur. Et ce mur est le tien. Quelqu'un me dit: " Réveillez-vous! je veux un journal! " C'est un homme d'une cinquantaine d'années, petit aux cheveux rares, aux moustaches épaisses. Un professeur peut-être, orientaliste sans doute. Je lui tends un journal. Il me paie tout en grommelant: " Leurs corps sont sur terre et leurs esprits aux 21

cieux!" L'homme tourne vivement les talons. Je lui renVOIe, sarcastique, le vieux dicton dont j'inverse l' hémistiche: - Leurs corps sont aux cieux et leurs esprits sur terre! Esprits de mon... Il se retourne d'un air féroce, et me fixe durement, comme un boucher scrutant un troupeau de vaches orientales. Je lui crie à nouveau pour le provoquer: " Dieu vous vienne en aide! interprète du palais! " Il hoche la tête, avec hargne, et s'en va. Cet homme m'a intrigué. Je me demande s'il s'agit d'un orientaliste ou d'un ancien officier de Napoléon? A deux pas de là, il est abordé, par un vieux clochard perpétuellement en faction devant la faculté: " Un ticket de métro, patron! Un ticket que je revendrai contre un ballon de rouge. " L'autre continue son chemin, l'ignorant complètement. Le clochard finit par lui prendre le bras et répète: " Faisons un marché, patron! Donnez-moi deux francs. " L'homme dégage son bras: " Je n'ai rien à t'offrir... " Il presse le pas. Court instant de répit. Le clochard s'accroche de nouveau à lui: " Une petite pièce, putain! " L'homme s'arrête et regarde le clochard avec mépris. " File d'ici, vieux rebut! " marmonne-t-il. Il serre sa lourde serviette sous le bras et presse le pas sous les injures du clochard:" Sale petit con! Ordure! J'aurais dû te cracher à la gueule du premier coup! " Le clochard agrippe maintenant une jeune fille: " Soyez pas mauvaise! Un ticket de métro, si vous en avez un ! " La jeune fille a un large sourire mais continue son chemin. Lui, répète tout en vacillant: " Putain... Le dernier de tout... C'est le dernier de tout! " et une rage triste plisse ses traits. Même Michel-Ange n'aurait pu peindre ce magnifique tableau de misère aussi bien que cet infortuné. Une étudiante me dit en sautillant COlnme une abeille: - Des nouvelles importantes? Elle prend un journal. - Il y a toujours quelque chose d'important. Elle me donne cinq francs et je lui rends la monnaie.

22

- On ne te voyait plus Catherine. La demoiselle est surprise:
-

Je ne suis pas Catherine!

Catherine est belge. C'est une jeune fille charmante et gracieuse mais toujours pressée ou occupée comme une abeille qui butine. C'est la raison pour laquelle j'ai cru que c'était elle. Elles ne se ressemblent pourtant pas. Il est bientôt l'heure de la dernière édition. Mouhammad le Fèsi va venir me relayer d'un moment à l'autre. Il faut que j'aille à l'église de Saint-Germain-des-Prés. Dans une heure les cérémonies de mariage ou de baptême seront terminées et il me restera le travail de remise en ordre. Aujourd'hui, vendredi, est mon jour habituel de présence. Le samedi également. J'y vais aussi le dimanche après les prières. Le Rayon Bleu s'approche. J'ai pu la distinguer de loin. Elle disparaissait et réapparaissait derrière sa silhouette noire. Je retiens ma respiration un moment, indifférent à la belle mort qui approche. Je remarque qu'elle me jette de brefs regards timides qui me déconcertent. J'ai l'habitude de lancer un compliment quand j'admire une fille. Mais avec elle... Est-elle l'ange du paradis ou de l'enfer? Son manteau violet, ses yeux bleus, ses cheveux d'or qui ondoient sur ses épaules, l'étrange minceur de ses pommettes. Je la regarde, comme un amoureux qui ne comprend rien à l'amour. En passant, elle me fait un sourire hésitant, puis presse le pas. Je me prosterne devant elle, et, quand je me relève, j'aperçois un oiseau mythologique déployant ses ailes au firmament. Soudain, je sens la main de Mouhammad le Fèsi sur mon épaule:
-

Où étais-tu? Je rêve et je lutte! La dernière édition est arrivée?
et

Illne ramène au tumulte ambiant.
-

- Gardez la monnaie, me dit quelqu'un qui tire un journal s'en va. Dix centimes. Mouhammad le Fèsi interroge à nouveau: 23

- La dernière édition est arrivée 7 - Non. - Catherine est morte. - Quoi 7!!! - Quelqu'un l'a tuée. - Quelqu'un l'a tuée 7!!! - Quelqu'un qu'elle a aimé jusqu'à la mort. Le bruit de la voiture du livreur. Nous retournons vers lui. Moi, terrassé par la surprise, et lui qui descend en vitesse, avec deux paquets: - Un oiseau mythologique s'échappe du corps d'une abeille. C'est le gros titre du journal, lance-t-il sarcastique mais incrédule. Le livreur se dirige vers la voiture, en ricanant. Mouhammad le Fèsi croit qu'il s'en va :
-

N'oublie pas le troisième paquet... Quel monde malheureux! A lundi! ... Ne pense pas trop à Catherine. Catherine. ..

Puis il se tourne vers moi:
-

- Je pars, dis-je, traumatisé. A lundi!
-

- L'abeille amoureuse! Je rejoins le livreur qui revient avec sa charge. Il me paraît plus jeune. Il me demande avec un sourire un peu niais: " Tu t'en vas 7 " Il semble avoir complètement oublié 1'histoire de l'abeille, comme s'il ne s'agissait que d'un coup médiatique. - Je pars. - A lundi! Bonne fin de semaine! Quand soudain: - Attention aux piqûres d'abeilles! Et il éclate de rire. Je me précipite et le frappe au visage jusqu'au sang. Je détache mon solex du poteau et m'élance vers le Champ-deMars, à la recherche de ma mère. Je la retrouve enfin, avec Rémi, luttant contre les vagues. Les eaux de la Seine regorgent de cadavres des lys. Après un moment d'hésitation, je me joins à leurs 24

efforts tandis que les eaux noient le champ de thym, déferlent sur les ponts, et envahissent les rues de Paris. Des vagues gigantesques plus profondes encore que la Tour Eiffel, s'élèvent dans un tumulte assourdissant. A tel point que nous pouvons apercevoir au-dessus d'elles, les collines du Mont Carmel qui nous sourient et remuent la tête en guise d'encouragement. Les habitants de Paris, aidés d'Astérix et d'Aladin, travaillent à protéger la ville des vagues, sauvant ainsi ses statues, ses musées et son Arc-de- Triomphe. Lorsque ma mère est ainsi rassurée sur l'état de la ville qu'elle chérit autant que Jérusalem sinon plus, elle me dit: - Tu n'as plus de mission à accomplir. Tu peux maintenant te rendre chez le Christ persécuté, au défilé de la mariée et chez la malheureuse Nathalie. Demain, nous célébrerons la fête de la Seine comme jamais auparavant! Rémi a disparu dans la cendre de la civilisation moderne ou peut-être s'est-il noyé sur l'ancienne rive de l'histoire des hommes. Je m'inquiète pour lui autant que pour mes frères métamorphosés en chiens désobéissants.

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Chapitre 4.
Ali à l'église... Nous sommes tous en retard pour réintégrer le royaume.

Les cloches de l'église sonnent avec solennité, pour m'accueillir comme un roi. J'imagine les coupoles gothiques s'élevant par-dessus les épaules des ouvriers: de race pure, rigoureusement triés, au besoin à coups de fouet, aidés dans leur travail par des peintres impurs, forcés à peindre le portrait immaculé de la Sainte-Vierge Marie serrant contre elle son enfant chéri qui s'élèvera sur une croix de noyer meurtrier. Alors que j'entre par une des portes latérales, le prêtre arrive en trombe dans la sacristie:
-

Débrouillez-vous!

Vous tiendrez la place de mon assistant.

Un mariage ne peut se faire sans lui mais il n'est pas encore arrivé et nous sommes très en retard. Il semble furieux de ce contretemps... Mes traits se détendent, je lui réponds calmement: - Mais je ne connais rien aux cérémonies. Il empoigne ses habits sacerdotaux qui traînent jusqu'à terre et les remonte. Le poing sur le nombril, il ressemble à Jules César qui aurait embrassé le Christianisme. Il me fait peur surtout lorsqu'il s'approche de moi et m'interroge d'un air étonné: " Vous n'avez jamais assisté à un mariage? " Il paraît très nerveux. - J'y ai bien assisté mais...
-

Mais quoi? L'usage veut que j'aie avec moi un assistant.

Je tente alors de me souvenir du premier mariage ayant eu lieu dans l'église de notre village, du temps de mon enfance. Je dis en souriant: - Et que voulez-vous que je fasse? - Tenez-vous derrière moi, je vous le dirai. Ayez l'œil et ne me

compliquez pas la tâche. Il me jette un habit pour l'office:
-

Dépêchez-vous de mettre ça, et n'oubliez pas de vous couvrir

la tête! Il m'envoie une calotte. A la porte, il se retourne et m'implore humblement: " Le Seigneur nous pardonnera, mon fils. Vous savez, si nous ne le faisons pas, la caisse de l'église sera vide. Et nous n'avons pas à demander l'aumône aux riches. " Puis il marmonne les yeux presque fermés: " Puisse le Seigneur pardonner aux avares! " Le prêtre commence l'office. Au début, je suis pris de court par quelques situations cocasses. Je réussis cependant à l'assister, autant que possible, malgré mon manque de pratique religieuse. L'église est tellement silencieuse qu'on en frissonne de peur et l'assistance suit la cérémonie avec recueillement. J'éprouve une crainte instinctive et un léger vertige mais je ne me trouble pas. Les lumières jaunes des lampes, les lueurs tremblantes des cierges, les icônes qui rappellent la Russie des Tsars, les tableaux du Christ torturé sur des murs sombres, les vieilles chaises de paille, les statues étouffant leur rire noir. Le souffle de la mort passe sur tout cela en dépit de la présence éclatante de la mariée en robe blanche qui sourit de temps en temps: cela me fait réfléchir sur moi-même. Je ressens des choses claires que je ne pouvais saisir dans la rue. Quand le prêtre chante, chacun de nous deux porte l'encensoir, et tandis que nous avançons en tête du cortège nuptial, meurt en moi, une vision du monde à laquelle je ne prêtais pas attention, mais que je continuais à subir. D'un seul coup, je suis touché par la voix qui s'élève. Je me sens transporté, violemment exalté par la douceur de cette voix. La persécution du Christ n'est finalement qu'une vision bienveillante. Et maintenant que je l'observe, c'est une vision toute neuve, qui vient de naître en moi, une vision de chair et de sang, de l'espèce des mythes pourtant. Malgré ma tristesse, je me sens heureux. J'espère que tout cela va finir au plus vite, je ne sais pourquoi: peut-être parce que je veux en conserver la trace plus longtemps. Ou peut-être à cause de l'abeille, incarnée 27

par l'âme angélique de Catherine, que je veux enfermer avec nous, mes frères, moi et ma mère. Cependant, le paradis qui s'étend aux pieds des" pères" est grand ouvert. J'y aperçois, sur les Rives de miel et de lait, des enfants aux têtes surmontées de cornes polies, aux ongles longs, maculés. Les mâles sont dressés, le sexe court pointé en direction des femelles, regardant jaillir de leur fente un filet de sang et de sperme, tandis que le prêtre se dresse comme un diable géant, au sexe proéminent: il frappe avec, il fait vibrer ainsi le paradis, ou bien, il se saisit de ses cornes pointues, pour ébranler les pommiers. Aussitôt, des serpents par milliers, étincelants, s'échappent pour étouffer Eve: alors Adam ricane de plaisir. Mais voilà qu'Adam tue les serpents puis transporte Eve dans ses bras, et lui donne une pOlllme qu'il vient de cueillir.
-

Mange cette pomme pour que nous soyons maîtres du

monde, Dieu me récompensera pour cette faveur que je t'accorde. Eve ne l'entend pas ainsi; elle le laisse succomber à la tentation de ses seins, de son ventre, de son vagin. Il pénètre alors avec elle le monde délicieux de l'enfer, gardé par des anges bienveillants, toujours souriants. Je promène un regard dans les galeries de l'enfer peuplées de suppliciés juifs et de suppliciés arabes. Leurs souffrances sont identiques à celles du Christ. J'ai cependant cru percevoir dans leurs sanglots une vanité proprement diabolique. Pourtant, les peuples de l'enfer ont 1'habitude de se sacrifier, volontairement, et de gaieté de cœur. Ils donnent ainsi une grande et inoubliable leçon aux peuples de ce bas monde, aux simples mortels que nous sommes. Les suppliciés de l'enfer ne peuvent pas échapper à leur sort, ils sont surveillés par des ces anges bienveillants vêtus de jeans et de pull-overs. Puis anges et suppliciés s'en vont tous manger un hamburger et boire un Coca-Cola dans le fast-food du coin. L'heure du Jugement dernier a effectivement sonné douze coups. L'église une fois vide, je veux la quitter au plus vite. Le prêtre m'a remercié, en promettant de me donner un supplément de quelques francs à la fin du mois. En même temps, il me demande 28

de lui laisser mon solex pour faire des courses. J'accepte. Je pense que ma mère projette de le tuer. C'est le côté fanatique en elle qui la pousse à le faire. Je repousse néanmoins cette idée et décide de prendre sa défense. Je balaie vivement la nef, range les chaises. Je suis seul, isolé à jamais dans le présent. L'église cesse d'être une partie de mon imaginaire, elle devient l'antre d'un crocodile aux aguets. La nef est froide. J'y sens le poids du vide et mon cœur se serre à nouveau. D'habitude, j'éteins les cierges. Pas aujourd 'hui. Je suis comme Joseph aux pieds de Marie. Je file à la sacristie, où je dépose mes affaires, mets mon manteau et me presse de sortir pour être libre dans Paris. Une fois dehors, je suis piégé par le froid, mais j'aime ça. Un homme grelotte me regarde; je le regarde à mon tour sans dire un mot. Je traverse le jardin en direction de la place faisant face à l'église, celle des bouffons et des pédérastes. De loin, j'aperçois Nathalie, au pied du lampadaire à côté du café" les Deux Magot ". Dès qu'elle me voit, elle s'avance vers Inoi, souriante. Au même moment, le prêtre ferme le portail. Je me suis arrêté à quelques pas d'elle: - Chérie... - Tu as tardé, chéri... - Tu m'as attendu? - Oui. Depuis que l'heure a commencé à tourner. De quelle heure parle-t-elle ? Celle du Jugement dernier possible ou celle du premier Amour impossible? Je reste là à observer son visage brun qui s'épanouit; un jardin fleuri en plein hiver. Et ses cheveux noirs qui s'embrase; une nuit illuminée d'étoiles sombres. Je lui ouvre tout grand les bras. Elle accourt et m'étreint avec ardeur. Nous nous embrassons tout en tournoyant. Brutalement, je me souviens du Rayon Bleu aperçu à la faculté. C'est comme s'il y avait mille ans de cela. Je l'entoure de mes bras et nous marchons. Je lui dis en la serrant contre moi:
-

Tu as vu la mariée?
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Elle hoche la tête, carnIne une enfant prise en faute.

- Elle t'a plue? Elle hoche la tête de nouveau comme une gosse coupable.
-

C'est de ma faute de ça. De ta faute? J'aurais voulu assister à la cérémonie, mais.. .

- Ce n'est pas grave. Tu y assisteras la prochaine fois. - Non, je ne parle pas de ça. - Tu ne parles pas de ça ! - C'est ma sœur. Lorsqu'elle s'est mariée, je ne pouvais pas être présente à son mariage. Elle aussi, elle a des souvenirs dans sa boîte à mémoire. Elle ne les cache pas pourtant. - Et le travail? Elle se fait vieille: - Je n'en ai pas trouvé. - Qu'est-ce qu'ils t'ont dit? - Les usines ferment et personne ne s'intéresse aujourd'hui au coton. C'est l'ère du tergal, du polyester et du nylon! J'aperçois des larmes dans ses yeux et n'arrive pas à y croire. A part cette culpabilité incompréhensive, elle semblait, il y a un instant, une perle joyeuse qui ignorerait, à jamais, la tristesse.
-

Qu'y a-t-il?
ils

Elle attend un peu: - Les chômeurs se pressaient aux guichets de l'ANPE, criaient mais en vain, ils se bousculaient mais toujours en vain.
-

Mais je travaille, moi, de toute façon. Ne suis-je pas un

« super-opprimé» ? Ses yeux sont toujours embués. - A partir du mois prochain, on cessera de me payer mes indemnités de chômage. Ce sera un mois orphelin, unique.
-

Mais je te répète que je travaille moi comme une tribu
dit de partir: " Va contenté d'acheter consultais tous les sais à présent. Et faire des études et laisseun dictionnaire et une soirs. Je les lisais pour le jour où ma mère est

entière! Ma mère m'a nous. " Je me suis encyclopédie. Je les apprendre ce que je

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